Traité des sensations/Première partie

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


TRAITÉ
DES SENSATIONS
PREMIÈRE PARTIE.
DES SENS
Qui, par eux-mêmes ne jugent pas des objets extérieurs
CHAPITRE I.
Des premières connoiſſances d’un homme
borné au ſens de l’odorat.

La Statue bornée à l’odorat, ne peut connoître que des odeurs. §. I. LEs connoiſſances de notre Statue, bornée au ſens de l’odorat, ne peuvent s’étendre qu’à des odeurs. Elle ne peut pas plus avoir les idées d’étendue, de figure, ni de rien qui ſoit hors d’elle, ou hors de ſes Senſations, que celles de couleur, de ſon, de ſaveur.

Elle n’eſt par rapport à elle que les odeurs qu’elle ſent.§. 2. Si nous lui préſentons une roſe, elle ſera par rapport à nous une Statue qui ſent une roſe ; mais par rapport à elle, elle ne ſera que l’odeur même de cette fleur.

Elle ſera donc odeur de roſe, d’œillet, de jaſmin, de violette, ſuivant les objets qui agiront ſur ſon organe. En un mot, les odeurs ne ſont à ſon égard que ſes propres modifications ou manières d’être ; & elle ne ſauroit ſe croire autre choſe, puiſque ce ſont les ſeules Senſations dont elle eſt ſuſceptible.

Elle n’a aucune idée de la matière.§. 3. Que les Philoſophes à qui il paroît ſi évident que tout eſt matériel, ſe mettent pour un moment à ſa place ; & qu’ils imaginent comment ils pourroient ſoupçonner qu’il exiſte quelque choſe, qui reſſemble à ce que nous appelons matière.

On ne peut pas être plus borné dans ſes connoiſſances.§. 4. On peut donc déja ſe convaincre qu’il ſuffiroit d’augmenter ou de diminuer le nombre des ſens, pour nous faire porter des jugemens tout différens de ceux, qui nous ſont aujourd’hui ſi naturels ; & notre Statue bornée à l’odorat, peut nous donner une idée de la claſſe des êtres, dont les connoiſſances ſont le moins étendues.

CHAPITRE II.
Des opérations de l’entendement dans un homme borné au ſens de l’odorat, & comment les différens dégrés de plaiſir & de peine ſont le principe de ces opérations.

La Statue eſt capable d’attention.

§. 1. À la premiere odeur, la capacité de ſentir de notre Statue eſt toute entiere à l’impreſſion qui ſe fait ſur ſon organe. Voilà ce que j’appelle attention.

De jouiſſance & de ſouffrance.§. 2. Dès cet inſtant elle commence à jouir ou à ſouffrir : car ſi la capacité de ſentir eſt toute entiere à une odeur agréable, c’eſt jouiſſance ; & ſi elle eſt toute entiere à une odeur déſagréable, c’eſt ſouffrance.

Mais ſans pouvoir former des déſirs.§. 3. Mais notre Statue n’a encore aucune idée des différens changemens, qu’elle pourra eſſuyer. Elle eſt donc bien, ſans ſouhaiter d’être mieux ; ou mal, ſans ſouhaiter d’être bien. La ſouffrance ne peut pas plus lui faire déſirer un bien qu’elle ne connoît pas, que la jouiſſance lui faire craindre un mal qu’elle ne connoît pas davantage. Par conſéquent, quelque deſagréable que ſoit la premiere Senſation, le fut-elle au point de bleſſer l’organe & d’être une douleur violente, elle ne ſauroit donner lieu au deſir.

Si la ſouffrance eſt en nous toujours accompagnée du déſir de ne pas ſouffrir, il ne peut pas en être de même de cette Statue. La douleur eſt avant le déſir d’un état différent, & elle n’occaſionne en nous ce déſir, que parce que cet état nous eſt déjà connu. L’habitude que nous avons contractée de la regarder comme une choſe, ſans laquelle nous avons été, & ſans laquelle nous pouvons être encore ; fait que nous ne pouvons plus ſouffrir, qu’auſſitôt nous ne déſirions de ne pas ſouffrir, & ce déſir eſt inſéparable d’un état douloureux.

Mais la Statue qui au premier inſtant ne ſe ſent que par la douleur même qu’elle éprouve, ignore ſi elle peut ceſſer de l’être, pour devenir autre choſe, ou pour n’être point du tout. Elle n’a encore aucune idée de changement, de ſucceſſion, ni de durée. Elle exiſte donc ſans pouvoir former des déſirs.

Plaiſir & douleur, principes de ſes opérations.§. 4. Lorſqu’elle aura remarqué qu’elle peut ceſſer d’être ce qu’elle eſt, pour redevenir ce qu’elle a été ; nous verrons ſes déſirs naître d’un état de douleur, qu’elle comparera à un état de plaiſir, que la mémoire lui rappellera. C’eſt par cet artifice que le plaiſir & la douleur ſont l’unique principe, qui déterminant toutes les opérations de ſon ame, doit l’élever par dégrés à toutes les connoiſſances, dont elle eſt capable ; & pour démêler les progrès qu’elle pourra faire, il ſuffira d’obſerver les plaiſirs qu’elle aura à déſirer, les peines qu’elle aura à craindre, & l’influence des uns & des autres ſuivant les circonſtances.

§. 5. S’il ne lui reſtoit aucunCombien elle ſeroit bornée, ſi elle étoit ſans mémoire.ſouvenir de ſes modifications, à chaque fois elle croiroit ſentir pour la premiere : des années entieres viendroient ſe perdre dans chaque moment préſent. Bornant donc toujours ſon attention à une ſeule maniere d’être, jamais elle n’en compareroit deux enſemble, jamais elle ne jugeroit de leurs rapports : elle jouiroit ou ſouffriroit, ſans avoir encore ni déſir ni crainte.

Naiſſance de la mémoire.§. 6. Mais l’odeur qu’elle ſent, ne lui échappe pas entiérement, auſſitôt que le corps odoriférant ceſſe d’agir ſur ſon organe. L’attention qu’elle lui a donnée, la retient encore ; & il en reſte une impreſſion plus ou moins forte, ſuivant que l’attention a été elle-même plus ou moins vive. Voilà la mémoire.

Partage de la capacité de ſentir entre l’odorat & la mémoire.§. 7. Lorſque notre Statue eſt une nouvelle odeur, elle a donc encore préſente celle qu’elle a été le moment précédent. Sa capacité de ſentir ſe partage entre la mémoire & l’odorat ; & la premiere de ces facultés eſt attentive à la Senſation paſſée, tandis que la ſeconde eſt attentive à la Senſation préſente.

La mémoire n’eſt donc qu’une maniere de ſentir.§. 8. Il y a donc en elle deux manieres de ſentir, qui ne different, que parce que l’une ſe rapporte à une Senſation actuelle, & l’autre à une Senſation qui n’eſt plus, mais dont l’impreſſion dure encore. Ignorant qu’il y a des objets qui agiſſent ſur elle, ignorant même qu’elle a un organe ; elle ne diſtingue ordinairement le ſouvenir d’une Senſation d’avec une Senſation actuelle, que comme ſentir foiblement ce qu’elle a été, & ſentir vivement ce qu’elle eſt.

Le ſentiment peut en être plus vif que celui de la Senſation.§. 9. Je dis ordinairement, parce que le ſouvenir ne ſera pas toujours un ſentiment foible, ni la Senſation un ſentiment vif. Car toutes les fois que la mémoire lui retracera ſes manieres d’être avec beaucoup de force, & que l’organe au contraire ne recevra que de legeres impreſſions ; alors le ſentiment d’une Senſation actuelle ſera bien moins vif, que le ſouvenir d’une Senſation qui n’eſt plus.

La Statue diſtingue en elle une ſucceſſion.§. 10. Ainſi donc qu’une odeur eſt préſente à l’odorat par l’impreſſion d’un corps odoriférant ſur l’organe même, une autre odeur eſt préſente à la mémoire, parce que l’impreſſion d’un autre corps odoriférant ſubſiſte dans le cerveau, où l’organe l’a tranſmiſe. En paſſant de la ſorte par deux manieres d’être, la Statue ſent qu’elle n’eſt plus ce qu’elle a été : la connoiſſance de ce changement lui fait rapporter la premiere à un moment différent de celui où elle éprouve la ſeconde : & c’eſt là ce qui lui fait mettre de la différence entre exiſter d’une maniere & ſe ſouvenir d’avoir exiſté d’une autre.

Comment elle eſt active & paſſive. Elle eſt active par rapport à l’une de ſes manieres de ſentir, & paſſivepar rapport à l’autre. Elle eſt active, lorſqu’elle ſe ſouvient d’une Senſation, parce qu’elle a en elle la cauſe qui la lui rappelle, c’eſt-à-dire, la mémoire. Elle eſt paſſive au moment qu’elle éprouve une Senſation, parce que la cauſe qui la produit eſt hors d’elle, c’eſt-à-dire, dans les corps odoriférans qui agiſſent ſur ſon organe. Elle ne peut pas faire la différence de ſes deux états. Mais ne pouvant ſe douter de l’action des objets extérieurs ſur elle, ellene ſauroit faire la différence d’une cauſe qui eſt en elle, d’avec une cauſe qui eſt au dehors. Toutes ſ es modifications ſont à ſon égard, comme ſi elle ne les devoit qu’à elle-même ; & ſoit qu’elle éprouve une Senſation, ou qu’elle ne faſſe que ſe la rappeler ; elle n’apperçoit jamais autre choſe, ſinon qu’elle eſt ou qu’elle a été de telle maniere. Elle ne ſauroit, par conſéquent, remarquer aucune différence entre l’état où elle eſt active, & celui où elle eſt toute paſſive.

La mémoire devient en elle une habitude. Cependant plus la mémoire aura occaſion de s’exercer, plus elle agira avec facilité. C’eſt par là que la Statue ſe fera une habitude de ſe rappeler ſans effort les changemens par où elle a paſſé, & de partager ſon attention entre ce qu’elle eſt & ce qu’elle a été. Car une habitude n’eſt que la facilité de répéter ce qu’on a fait, & cette facilité s’acquiert par la réitération des actes.Elle compare. Si après avoir ſenti à pluſieurs repriſes une roſe & un oeillet, elle ſent encore une fois une roſe ; l’attention paſſive qui ſe fait par l’odorat, ſera toute à l’odeur préſente de roſe, & l’attention active, qui ſe fait par la mémoire, ſera partagé e entre le ſouvenir qui reſte des odeurs de roſe & d’oeillet. Or, les manieres d’être ne peuvent ſe partager la capacité de ſentir, qu’elles ne ſe comparent : car comparer n’eſt autre choſe que donner en même-temps ſon attention à deux idées.

Juge. Dès qu’il y a comparaiſon, il y a jugement. Notre Statue ne peut être en même-temps attentive à l’odeur de roſe & à celle d’oeillet, ſans appercevoir que l’une n’eſt pas l’autre ; & elle ne peut l’être à l’odeur d’une roſe qu’elle ſent, & à celle d’une roſe qu’elle a ſentie, ſansappercevoir qu’elles ſont une même modification. Un jugement n’eſt donc que la perception d’un rapport entre deux idées, que l’on compare. Ces opérations tournent en habitude. à meſure que les comparaiſons & les jugemens ſe répetent, notre Statue les fait avec plus de facilité. Elle contracte donc l’habitude de comparer & de juger. Il ſuffira, par conſéquent, de lui faire ſentir d’autres odeurs, pour lui faire faire de nouvelles comparaiſons, porter de nouveaux jugemens, & contracter de nouvelles habitudes.

Elle devient capable d’étonnement. Elle n’eſt point ſurpriſe à la premiere Senſation qu’elle é prouve : car elle n’eſt encore accoutumée à aucune ſorte de jugement.

Elle ne l’eſt pas non plus, lorſque ſentant ſucceſſivement pluſieurs odeurs, elle ne les apperçoit chacune qu’un inſtant. Alors elle ne tient à aucun des jugemensqu’elle porte ; & plus elle change, plus elle doit ſe ſentir naturellement portée à changer. Elle ne le ſera pas davantage, ſi par des nuances inſenſibles nous la conduiſons de l’habitude de ſe croire une odeur à juger qu’elle en eſt une autre : car elle change ſans pouvoir le remarquer. Mais elle ne pourra manquer de l’être, ſ i elle paſſe tout à coup d’un état auquel elle étoit accoutumée, à un état tout différent, dont elle n’avoit point encore d’idée.

Cet étonnement donne plus d’activité aux opérations de l’ame. Cet étonnement lui fait mieux ſentir la différence de ſes manieres d’être. Plus le paſſage des unes aux autres eſt bruſque, plus ſon étonnement eſt grand, & plus auſſi elle eſt frappée du contraſte des plaiſirs & des peines qui les accompagnent. Son attention déterminée par des plaiſirs & par des peines qui ſe font mieuxſentir, s’applique avec plus de vivacité à toutes les Senſations qui ſe ſuccedent. Elle les compare donc avec plus de ſoin : elle juge donc mieux de leurs rapports. L’étonnement augmente, par conſéquent, l’activité des opérations de ſon ame. Mais puiſqu’il ne l’augmente, qu’en faiſant remarquer une oppoſition plus ſenſible entre les ſentimens agréables & les ſentimens déſagréables, c’eſt toujours le plaiſir & la douleur qui ſont le premier mobile de ſes facultés.

Idées qui ſe conſervent dans la mémoire. Si les odeurs attirent chacune également ſon attention, elle ſe conſerveront dans ſa mémoire, ſuivant l’ordre où elles ſe ſeront ſuccédées, & elles s’y lieront par ce moyen.

Si la ſucceſſion en renferme un grand nombre, l’impreſſion des dernieres, comme la plus nouvelle, ſera la plus forte ; celle des premieres s’affoiblira par des degrésinſenſibles, s’éteindra tout-à-fait, & elles ſeront comme non avenues.

Mais s’il y en a qui n’ont eu que peu de part à l’attention, elles ne laiſſeront aucune impreſſion après elle, & elles ſeront auſſi-tôt oubliées qu’apperçues.

Enfin, celles qui l’auront frappée davantage, ſe retraceront avec plus de vivacité ; & l’occuperont ſi fort, qu’elles ſeront capables de lui faire oublier les autres.

Liaiſon de ces idées. La mémoire eſt donc une ſuite d’idées, qui forment une eſpece de chaîne. C’eſt cette liaiſon qui fournit les moyens de paſſer d’une idée à une autre, & de ſe rappeler les plus éloignées. On ne ſe ſouvient, par conſéquent, d’une idée qu’on a eue, il y a quelque tems, que parce qu’on ſe retrace avec plus ou moins de rapidité les idées intermédiaires.

Le plaiſir conduit la mémoire. à la ſeconde Senſation, lamémoire de notre Statue n’a pas de choix à faire : elle ne peut rappeler que la premiere. Elle agira ſeulement avec plus de force, ſuivant qu’elle y ſera déterminée par la vivacité du plaiſir & de la peine.

Mais lorſqu’il y a eu une ſuite de modifications, la Statue conſervant le ſouvenir d’un grand nombre, ſera portée à ſe retracer préférablement celles qui peuvent davantage contribuer à ſon bonheur : elle paſſera rapidement ſur les autres, ou ne s’y arrêtera que malgré elle.

Pour mettre cette vérité dans tout ſon jour, il faut connoître les différens degrés de plaiſir & de peine, dont on peut être ſuſceptible, & les comparaiſons qu’on en peut faire. Deux eſpeces de plaiſirs & de peines. Les plaiſirs & les peines ſont de deux eſpeces. Les uns appartiennent plus particuliérement au corps ; ils ſont ſenſibles : les autres ſont dans la mémoire & dans toutes les facultés de l’ame ; ilsſont intellectuels ou ſpirituels. Mais c’eſt une différence que la Statue eſt incapable de remarquer. Cette ignorance la garantira d’une erreur, que nous avons de la peine à éviter : car ces ſentimens ne différent pas autant, que nous l’imaginons. Dans le vrai, ils ſont tous intellectuels ou ſpirituels, parce qu’il n’y a proprement que l’ame qui ſente. Si l’on veut, ils ſont auſſi tous en un ſens ſenſibles ou corporels, parce que le corps en eſt la ſeule cauſe occaſionnelle. Ce n’eſt que ſuivant leur rapport aux facultés du corps ou à celles de l’ame, que nous les diſtinguons en deux eſpeces. Différens degrés dans l’un & dans l’autre. Le plaiſir peut diminuer ou augmenter par degrés ; en diminuant, il tend à s’éteindre, & il s’évanouit avec la Senſation. En augmentant au contraire, il peut conduire juſqu’à la douleur, parce que l’impreſſion devient trop forte pour l’organe. Ainſi il y a deux termes dans le plaiſir.Le plus foible eſt où la Senſation commence avec le moins de force ; c’eſt le premier pas du néant au ſentiment : le plus fort eſt où la Senſation ne peut augmenter, ſans ceſſer d’être agréable ; c’eſt l’état le plus voiſin de la douleur. L’impreſſion d’un plaiſir foible paroît ſe concentrer dans l’organe, qui le tranſmet à l’âme. Mais s’il eſt à un certain degré de vivacité, il eſt accompagné d’une émotion qui ſe répand dans tout le corps. Cette émotion eſt un fait que notre expérience ne permet pas de révoquer en doute. La douleur peut également augmenter ou diminuer : en augmentant, elle tend à la deſtruction totale de l’animal. Mais en diminuant, elle ne tend pas, comme le plaiſir, à la privation de tout ſentiment ; le moment, qui la termine, eſt au contraire toujours agréable.

Il n’y a d’état indifférent que par comparaiſon. Parmi ces différens degrés, il n’eſt pas poſſible de trouver un état indifférent :à la premiere Senſation, quelque foible qu’elle ſoit, la Statue eſt néceſſairement bien ou mal. Mais lorſqu’elle aura reſſenti ſucceſſivement les plus vives douleurs & les plus grands plaiſirs, elle jugera indifférentes, ou ceſſera de regarder comme agréables ou déſagréables, les Senſations plus foibles, qu’elle aura comparées avec les plus fortes. Nous pouvons donc ſuppoſer qu’il y a pour elle des manieres d’être agréables & déſagréables dans différens degrés, & des manieres d’être, qu’elle regarde comme indifférentes.

Origine du beſoin. Toutes les fois qu’elle eſt mal ou moins bien, elle ſe rappelle ſes Senſations paſſées, elle les compare avec ce qu’elle eſt, & elle ſent qu’il lui eſt important de redevenir ce qu’elle a été. De-là naît le beſoin ou la connoiſſance qu’elle a d’un bien, dont elle juge que la jouiſſance lui eſt néceſſaire. Elle ne ſe connoît donc des beſoins, que parce qu’elle compare la peine qu’elle ſouffre avec les plaiſirs dont elle a joui. Enlevez-lui le ſouvenir de ces plaiſirs, elle ſera mal, ſans ſoupçonner qu’elle ait aucun beſoin : car pour ſentir le beſoin d’une choſe, il faut en avoir quelque connoiſſance. Or, dans la ſuppoſition que nous venons de faire, elle ne connoît d’autre état que celui où elle ſe trouve. Mais lorſqu’elle s’en rappelle un plus heureux, ſa ſituation préſente lui en fait auſſi-tôt ſentir le beſoin. C’eſt ainſi que le plaiſir & la douleur détermineront toujours l’action de ſes facultés. Comment il détermine les opérations de l’ame. Son beſoin peut être occaſionné par une véritable douleur, par une Senſation déſagréable, par une Senſation moins agréable que quelques-unes de celles qui ont précédé ; enfin par un état languiſſant, où elle eſt réduite à une de ſes manieres d’être,qu’elle s’eſt accoutumée à trouver indifférentes. Si ſon beſoin eſt cauſé par une odeur, qui lui faſſe une douleur vive, il entraîne à lui preſque toute la capacité de ſentir ; & il ne laiſſe de force à la mémoire que pour rappeler à la Statue, qu’elle n’a pas toujours été auſſi mal. Alors elle eſt incapable de comparer les différentes manieres d’être, par où elle a paſſé, elle eſt incapable de juger qu’elle eſt la plus agréable. Tout ce qui l’intéreſſe, c’eſt de ſortir de cet état, pour jouir d’un autre, quel qu’il ſoit ; & ſi elle connoiſſoit un moyen qui pût la dérober à ſa ſouffrance, elle appliqueroit toutes ſes facultés à le mettre en uſage. C’eſt ainſi que dans les grandes maladies, nous ceſſons de deſirer les plaiſirs que nous recherchions avec ardeur, & nous ne ſongeons plus qu’à recouvrer la ſanté.

Si c’eſt une Senſation moins agréable qui produiſe le beſoin, il faut diſtinguer deux cas : ou les plaiſirs auxquels la Statuela compare ont été vifs, & accompagnés des plus grandes émotions ; ou ils ont été moins vifs, & ne l’ont preſque pas émue.

Dans le premier cas, le bonheur paſſé ſe réveille avec d’autant plus de force, qu’il différe davantage de la Senſation actuelle. L’émotion qui l’a accompagné, ſe reproduit en partie, & déterminant vers lui preſque toute la capacité de ſentir, elle ne permet pas de remarquer les ſentimens agréables qui l’ont ſuivi ou précédé. La Statue n’étant donc point diſtraite, compare mieux ce bonheur avec l’état où elle juge mieux combien il en eſt différent ; & s’appliquant à ſe le peindre de la maniere la plus vive, ſa privation cauſe un beſoin plus grand, & ſa poſſeſſion devient un bien plus néceſſaire.

Dans le ſecond cas, au contraire, il ſe retrace avec moins de vivacité : d’autres plaiſirs partagent l’attention : l’avantage qu’il offre, eſt moins ſenti : il ne reproduit point, ou que peu d’émotion. La Statue n’eſt donc pas autant intéreſſée à ſon retour,& elle n’y applique pas autant ſes facultés. Enfin, ſi le beſoin a pour cauſe une de ces Senſations, qu’elle s’eſt accoutumée à juger indifférentes : elle vit d’abord ſans reſſentir ni peine ni plaiſir. Mais cet état comparé aux ſituations heureuſes où elle s’eſt trouvée, lui devient bientôt déſagréable, & la peine qu’elle ſouffre, eſt ce que nous appellons ennui. Cependant l’ennui dure, il augmente, il eſt inſupportable, & il détermine avec force toutes les facultés vers le bonheur dont elle ſent la perte. Cet ennui peut être auſſi accablant que la douleur : auquel cas, elle n’a d’autre intérêt que de s’y ſouſtraire ; & elle ſe porte ſans choix à toutes les manieres d’être, qui ſont propres à le diſſiper. Mais ſi nous diminuons le poids de l’ennui, ſon état ſera moins malheureux, il lui importera moins d’en ſortir, elle pourra porter ſon attention à tous les ſentimens agréables, dont elle conſerve quelque ſouvenir ;& c’eſt le plaiſir, dont elle ſe retracera l’idée la plus vive, qui entraînera à lui toutes les facultés.

Activité qu’il donne à la mémoire. Il y a donc deux principes, qui déterminent le degré d’action de ſes facultés : d’un côté, c’eſt la vivacité d’un bien qu’elle n’a plus ; de l’autre, c’eſt le peu de plaiſir de la Senſation actuelle, ou la peine qui l’accompagne.

Lorſque ces deux principes ſe réuniſſent, elle fait plus d’effort pour ſe rappeler ce qu’elle a ceſſé d’être ; & elle en ſent moins ce qu’elle eſt. Car ſa capacité de ſentir ayant néceſſairement des bornes, la mémoire n’en peut attirer une partie, qu’il n’en reſte moins à l’odorat. Si même l’action de cette faculté eſt aſſez forte, pour s’emparer de toute la capacité de ſentir ; la Statue ne remarquera plus l’impreſſion, qui ſe fait ſur ſon organe, & elle ſe repréſentera ſi vivement ce qu’elle a été, qu’il lui ſemblera qu’elle l’eſt encore.Cette activité ceſſe avec le beſoin. Mais ſi ſon état préſent eſt le plus heureux qu’elle connoiſſe, alors le plaiſir l’intéreſſe à en jouir par préférence. Il n’y a plus de cauſe qui puiſſe déterminer la mémoire à agir avec aſſez de vivacité, pour uſurper ſur l’odorat juſqu’à en éteindre le ſentiment. Le plaiſir au contraire fixe au moins la plus grande partie de l’attention ou de la capacité de ſentir à la Senſation actuelle ; & ſi la Statue ſe rappele encore ce qu’elle a été, c’eſt que la comparaiſon qu’elle en fait avec ce qu’elle eſt, lui fait mieux goûter ſon bonheur. Différence de la mémoire & de l’imagination. Voilà donc deux effets de la mémoire : l’un eſt une Senſation qui ſeretrace auſſi vivement, que ſi elle ſe faiſoit ſur l’organe même ; l’autre eſt une Senſation, dont il ne reſte qu’un ſouvenir léger.

Ainſi il y a dans l’action de cette faculté deux degrés, que nous pouvons fixer : le plus foible eſt celui, où elle fait à peine jouir du paſſé ; le plus vif eſt celui, où elle en fait jouir comme s’il étoit préſent.

Or, elle conſerve le nom de mémoire, lorſqu’elle ne rappele les choſes, que comme paſſées ; & elle prend le nom d’imagination, lorſqu’elle les retrace avec tant de force, qu’elles paroiſſent préſentes. L’imagination a donc lieu dans notre Statue, auſſi bien que la mémoire ; & ces deux facultés ne différent que du plus au moins. La mémoire eſt le commencement d’une imagination qui n’a encore que peu de force ; l’imagination eſt la mémoire même, parvenue à toute la vivacité dont elle eſt ſuſceptible.

Comme nous avons diſtingué deux attentions,qui ſe font dans la Statue, l’une par l’odorat, l’autre par la mémoire ; nous en pouvons actuellement remarquer une troiſieme, qu’elle donne par l’imagination, & dont le caractere eſt d’arrêter les impreſſions des ſens, pour y ſubſtituer un ſentiment indépendant de l’action des objets extérieurs.

Cette différence échappe à la Statue. Cependant lorſque la Statueimagine une Senſation qu’elle n’a plus, & qu’elle ſe la repréſente auſſi vivement, que ſi elle l’avoit encore ; elle ne ſait pas qu’il y a en elle une cauſe qui produit le même effet, qu’un corps odoriférant, qui agiroit ſur ſon organe. Elle ne peut donc pas mettre, comme nous, de la différence entre imaginer & avoir une Senſation. Son imagination plus active que la nôtre. Mais on a lieu de préſumer que ſon imagination aura plus d’activité que la nôtre. Sa capacité de ſentir eſt toute entiere à une ſeule eſpece de Senſation, toute la force de ſes facultés s’applique uniquement à des odeurs, rien ne la peut diſtraire. Pour nous, nous ſommes partagés entre une multitude de Senſations & d’idées, dont nous ſommes ſans ceſſe aſſaillis ; & ne conſervant à notre imagination qu’une partie de nos forces, nous imaginons foiblement. D’ailleurs nos ſens toujours en garde contre notre imagination,nous avertiſſent ſans ceſſe de l’abſence des objets que nous voulons imaginer : au contraire tout laiſſe un libre cours à l’imagination de notre Statue. Elle ſe retrace donc ſans défiance une odeur dont elle a joui, & elle en jouit en effet, comme ſi ſon organe en étoit affecté. Enfin la facilité d’écarter de nous les objets qui nous offenſent, & de rechercher ceux dont la jouiſſance nous eſt chere, contribue encore à rendre notre imagination pareſſeuſe. Mais puiſque notre Statue ne peut ſe ſouſtraire à un ſentiment déſagréable, qu’en imaginant vivement une maniere d’être qui lui plaît ; ſon imagination en eſt plus exercée, & elle doit produire des effets pour leſquels la nôtre eſt tout-à-fait impuiſſante.Cas unique où elle peut être ſans action. Cependant il y a une circonſtance, où ſon action eſt abſolument ſuſpendue, & même encore celle de la mémoire. C’eſt lorſqu’une Senſation eſt aſſez vive pour remplir entiérement la capacité de ſentir. Alors la Statue eſt toute paſſive. Le plaiſir eſt pour elle une eſpece d’yvreſſe, où elle en jouit à peine ; & la douleur un accablement, où elle ne ſouffre preſque pas.

Comment elle rentre en action. Mais que la Senſation perde quelques degrés de vivacité, auſſi-tôt les facultés de l’ame rentrent en action ; & le beſoin redevient la cauſe qui les détermine. Elle donne un nouvel ordre aux idées. Les modifications qui doiventplaire davantage à la Statue, ne ſont pas toujours les dernieres qu’elle a reçues. Elles peuvent ſe trouver au commencement ou au milieu de la chaîne de ſes connoiſſances, comme à la fin. L’imagination eſt donc ſouvent obligée de paſſer rapidement par-deſſus les idées intermédiaires. Elle raproche les plus éloignées, change l’ordre qu’elles avoient dans la mémoire, & en forme une chaîne toute nouvelle.

La liaiſon des idées ne ſuit donc pas le même ordre dans ces facultés. Plus celui qu’elle tient de l’imagination, deviendra familier, moins elle conſervera celui que la mémoire lui a donné. Par-là, les idées ſe lient de mille manieres différentes ; & ſouvent la Statue ſe ſouviendra moins de l’ordre dans lequel elle a éprouvé ſes Senſations, que de celui dans lequel elle les a imaginées. Les idées ne ſe lient différemment que parce qu’il s’en fait de nouvelles comparaiſons. Mais toutes ces chaînes ne ſeforment que par les comparaiſons qui ont été faites de chaque anneau avec celui qui le précede, & avec celui qui le ſuit, & par les jugemens qui ont été portés de leurs rapports. Ce lien devient plus fort à proportion, que l’exercice des facultés fortifie les habitudes de ſe ſouvenir & d’imaginer ; & c’eſt de-là qu’on tire l’avantage ſurprenant de reconnoître les Senſations qu’on a déjà eues. C’eſt à cette liaiſon que la Statue reconnoît les manieres d’être, qu’elle a eues. En effet, ſi nous faiſons ſentir à notre Statue une odeur qui lui eſt familiere ; voilà une maniere d’être qu’elle a comparée, dont elle a jugé, & qu’elle a liée à quelques-unes des parties de la chaîne que ſa mémoire eſt dans l’habitude de parcourir. C’eſt pourquoi elle juge que l’état où elle ſe trouve, eſt le même que celui où elle s’eſt déjà trouvée. Mais une odeur qu’elle n’a point encore ſentie, n’eſtpas dans le même cas ; elle doit donc lui paroître toute nouvelle.

Elle ne ſauroit ſe rendre raiſon de ce phénomene. Il eſt inutile de remarquer, que, lorſqu’elle reconnoît une maniere d’être, c’eſt ſans être capable de s’en rendre raiſon. La cauſe d’un pareil phénomene eſt ſi difficile à démêler, qu’elle échappe à tous les hommes, qui ne ſavent pas obſerver & analyſer ce qui ſe paſſe en eux-mêmes. Comment les idées ſe conſervent & ſe renouvellent dans la mémoire. Mais lorſque la Statue eſt longtems ſans penſer à une maniere d’être, que devient pendant tout cet intervale l’idée qu’elle en a acquiſe ? D’où ſort cette idée, lorſqu’enſuite elle ſe retrace à la mémoire ? S’eſt-elle conſervée dans l’ame ou dans le corps ? Ni dans l’un ni dans l’autre.

Ce n’eſt pas dans l’ame, puiſqu’il ſuffitd’un dérangement dans le cerveau, pour ôter le pouvoir de la rappeler.

Ce n’eſt pas dans le corps. Il n’y a que la cauſe phyſique qui pourroit s’y conſerver ; & pour cela, il faudroit ſuppoſer que le cerveau reſtât abſolument dans l’état, où il a été mis par la Senſation que la Statue ſe rappele. Mais comment accorder cette ſuppoſition avec le mouvement continuel des eſprits ? Comment l’accorder ſur-tout quand on conſidère la multitude d’idées dont la mémoire s’enrichit ? On peut expliquer ce phénomene d’une maniere bien plus ſimple. J’ai une Senſation, lorſqu’il ſe fait dans un de mes organes, un mouvement qui ſe tranſmet juſqu’au cerveau. Si le même mouvement commence au cerveau, & s’étend juſqu’à l’organe, je crois avoir une Senſation que je n’ai pas : c’eſt une illuſion. Mais ſi ce mouvement commence & ſe termine au cerveau, je me ſouviens de la Senſation que j’ai eue. Quand une idée ſe retrace à la Statue,ce n’eſt donc pas qu’elle ſe ſoit conſervée dans le corps ou dans l’ame : c’eſt que le mouvement, qui en eſt la cauſe phyſique & occaſionnelle, ſe reproduit dans le cerveau. Mais ce n’eſt pas ici le lieu de hazarder des conjectures ſur le méchaniſme de la mémoire. Nous conſervons le ſouvenir de nos Senſations, nous nous les rappelons, après avoir été long-tems ſans y penſer : il ſuffit pour cela qu’elles ayent fait ſur nous une vive impreſſion, ou que nous les ayons éprouvées à pluſieurs repriſes. Ces faits m’autoriſent à ſuppoſer que notre Statue étant organiſée comme nous, eſt, comme nous, capable de mémoire.

énumération des habitudes contractées par la Statue. Concluons qu’elle a contracté pluſieurs habitudes : une habitude de donner ſon attention, une autre de ſe reſſouvenir, une troiſieme de comparer, une quatrieme de juger, une cinquieme d’imaginer,& une derniere de reconnoître. Comment ſes habitudes s’entretiendront. Les mêmes cauſes qui ont produit les habitudes, ſont ſeules capables de les entretenir. Je veux dire que les habitudes ſe perdront, ſi elles ne ſont pas renouvellées par des actes réitérés de tems à autre. Alors notre Statue ne ſe rappelera ni les comparaiſons qu’elle a faites d’une maniere d’être, ni les jugemens qu’elle en a portés, & elle l’éprouvera pour la troiſieme ou quatrieme fois, ſans être capable de la reconnoître. Se fortifieront. Mais nous pouvons nous-mêmes contribuer à entretenir l’exercice de ſa mémoire & de toutes ſes facultés. Il ſuffit de l’intéreſſer par les différens degrés de plaiſir ou de peine à conſerver ſes manieres d’être, ou à s’y ſouſtraire. L’art avec lequel nous diſpoſerons de ſes Senſations, pourra donc donner occaſion de fortifier & d’étendre de plus en plus ſeshabitudes. Il y a même lieu de conjecturer qu’elle démêlera dans une ſucceſſion d’odeurs des différences, qui nous échappent. Obligée d’appliquer toutes ſes facultés à une ſeule eſpece de Senſation, pourroit-elle ne pas apporter à cette étude plus de diſcernement que nous ?

Quelles ſont les bornes de ſon diſcernement. Cependant les rapports que ſes jugemens peuvent découvrir, ſont en fort petit nombre. Elle connoît ſeulement qu’une maniere d’être, eſt la mê me que celle qu’elle a déjà eue, ou qu’elle en eſt différente ; que l’une eſt agréable, l’autre déſagréable, qu’elles le ſont plus ou moins. Mais démêlera-t-elle pluſieurs odeurs, qui ſe font ſentir enſemble ? C’eſt un diſcernement que nous n’acquérons nous-mêmes que par un grand exercice : encore eſt-il renfermé dans des bornes bien étroites : car il n’eſt perſonne qui puiſſe reconnoître à l’odorat tout ce qui compoſe un ſachet. Or, tout mêlange d’odeursme paroît devoir être un ſachet pour notre Statue. C’eſt la connoiſſance des corps odoriférans, comme nous verrons ailleurs, qui nous a appris à reconnoître deux odeurs dans une troiſieme. Après avoir ſenti tour-à-tour une roſe & une jonquille, nous les avons ſenties enſemble ; & par-là nous avons appris que la Senſation que ces fleurs réunies font ſur nous, eſt compoſée de deux autres. Qu’on multiplie les odeurs, nous ne diſtinguerons que celles qui dominent ; & même nous n’en ferons pas le diſcernement, ſi le mêlange eſt fait avec aſſez d’art, pour qu’aucune ne prévale. En pareil cas elles paroiſſent ſe confondre à-peu-près, comme des couleurs broyées enſemble ; elles ſe réuniſſent, & ſe mêlent ſi bien, qu’aucune d’elles ne reſte ce qu’elle étoit ; & de pluſieurs il n’en réſulte qu’une ſeule.

Si notre Statue ſent deux odeurs au premier moment de ſon exiſtence, elle ne jugera donc pas qu’elle eſt tout-à-la-foisde deux manieres. Mais ſuppoſons qu’ayant appris à les connoître ſéparément, elle les ſente enſemble, les reconnoîtra-t-elle ? Cela ne me paroît pas vraiſemblable. Car ignorant qu’elles lui viennent de deux corps différens, rien ne peut lui faire ſoupçonner que la Senſation qu’elle éprouve, eſt formée de deux autres. En effet, ſi aucune ne domine, elles ſe confondroient même à notre égard ; & s’il en eſt une qui ſoit plus foible, elle ne fera qu’altérer la plus forte, & elles paroîtront enſemble comme une ſimple maniere d’être. Pour nous en convaincre, nous n’aurions qu’à ſentir des odeurs, que nous ne nous ſerions pas fait une habitude de rapporter à des corps différens : je ſuis perſuadé que nous n’oſerions aſſurer ſi elles ne ſont qu’une, ou ſi elles ſont pluſieurs. Voilà préciſément le cas de notre Statue.

Elle n’acquiert donc du diſcernement, que par l’attention qu’elle donne en même tems à une maniere d’être, qu’elle éprouve, & à une autre qu’elle a éprouvé. Ainſi ſesjugemens ne s’exercent point ſur deux odeurs ſenties à la fois ; ils n’ont pour objet, que des Senſations qui ſe ſuccedent.

Chapitre 3[modifier]

Des deſirs, des paſſions, de l’amour, de la haine, de l’eſpérance, de la crainte, & de la volonté dans un homme borné au ſens de l’odorat. le deſir n’eſt que l’action des facultés. Nous venons de faire voir en quoi conſiſtent les différentes ſortes de beſoins, & comment ils ſont la cauſe des degrés de vivacité, avec leſquels les facultés de l’ame s’appliquent à un bien, dont la jouiſſance devient néceſſaire. Or, le deſir n’eſt que l’action même de ces facultés.

Ce qui en fait la foibleſſe ou la force. Tout deſir ſuppoſe donc quela Statue a l’idée de quelque choſe de mieux, que ce qu’elle eſt dans le moment, & qu’elle juge de la différence de deux états qui ſe ſuccedent. S’ils different peu, elle ſouffre moins, par la privation de la maniere d’être, qu’elle deſire ; & j’appele malaiſe, ou léger mécontentement, le ſentiment qu’elle é prouve : alors l’action de ſes facultés, ſes deſirs ſont plus foibles. Elle ſouffre au contraire davantage, ſi la différence eſt conſidérable ; & j’appele inquiétude, ou même tourment, l’impreſſion qu’elle reſſent : alors l’action de ſes facultés, ſes deſirs ſont plus vifs. La meſure du deſir eſt donc la différence apperçue entre ces deux états ; & il ſuffit de ſe rappeler comment l’action des facultés peut acquérir, ou perdre de la vivacité, pour connoître tous les degrés, dont les deſirs ſont ſuſceptibles. Une paſſion eſt un deſir dominant. Ils n’ont, par exemple, jamais plus de violence, que lorſque les facultés de laStatue ſe portent à un bien, dont la privation produit une inquiétude d’autant plus grande, qu’il differe davantage de la ſituation préſente. En pareil cas, rien ne la peut diſtraire de cet objet : elle ſe le rappele, elle l’imagine ; toutes ſes facultés s’en occupent uniquement. Plus par conſéquent elle le deſire, plus elle s’accoutume à le deſirer. En un mot, elle a pour lui ce qu’on nomme paſſion ; c’eſt-à-dire, un deſir qui ne permet pas d’en avoir d’autres, ou qui du moins eſt le plus dominant.

Comment une paſſion ſuccede à une autre. Cette paſſion ſubſiſte, tant que le bien qui en eſt l’objet, continue de paroître le plus agréable, & que ſa privation eſt accompagnée des mêmes inquiétudes. Mais elle eſt remplacée par une autre, ſi la Statue a occaſion de s’accoutumer à un nouveau bien auquel elle doit donner la préférence.

Ce que c’eſt que l’amour & la haine. Dès qu’il y a en elle jouiſſance,ſouffrance, beſoin, deſir, paſſion, il y a auſſi amour & haine. Car elle aime une odeur agréable, dont elle jouit, ou qu’elle deſire. Elle hait une odeur déſagréable, qui la fait ſouffrir : enfin, elle aime moins une odeur moins agréable qu’elle voudroit changer contre une autre. Pour s’en convaincre, il ſuffit de conſidé rer qu’aimer eſt toujours ſynonyme de jouir ou de deſirer ; & que haïr l’eſt également de ſouffrir du malaiſe, du mécontentement à la préſence d’un objet. L’un & l’autre ſuſceptibles de différens degrés. Comme il peut y avoir pluſieurs degrés dans l’inquiétude, que cauſe la privation d’un objet aimable, & dans le mécontentement, que donne la vue d’un objet odieux ; il en faut également diſtinguer dans l’amour & dans la haine. Nous avons même des mots à cet uſage : tels ſont ceux de goût, penchant, inclination ; d’éloignement, répugnance, dégoût. Quoiqu’onne puiſſe pas ſubſ tituer à ces mots ceux d’amour & de haine, les ſentimens qu’ils expriment, ne ſont néanmoins qu’un commencement de ces paſſions : ils n’en different, que parce qu’ils ſont dans un degré plus foible.

La Statue ne peut aimer qu’elle-même. Au reſte, l’amour, dont notre Statue eſt capable, n’eſt que l’amour d’elle-même, ou, ce qu’on nomme l’amour propre. Car dans le vrai elle n’aime qu’elle ; puiſque les choſes qu’elle aime, ne ſont que ſes propres manieres d’être.

Principes de l’eſpérance & de la crainte. L’eſpérance & la crainte naiſſent du même principe que l’amour & la haine.

L’habitude, où eſt notre Statue d’éprouver des Senſations agréables, & déſagréables, lui fait juger qu’elle en peut encore éprouver des uns & des autres. Si ce jugement ſe joint à l’amour d’une Senſation qui plaît, il produit l’eſpérance ; & s’il ſe joint à la hained’une Senſation qui déplaît, il forme la crainte. En effet, eſpérer, c’eſt ſe flatter de la jouiſſance d’un bien ; craindre, c’eſt ſe voir menacé d’un mal. Nous pouvons remarquer que l’eſpérance & la crainte contribuent à augmenter les deſirs. C’eſt du combat de ces deux ſentimens, que naiſſent les paſſions les plus vives.

Comment la volonté ſe forme. Le ſouvenir d’avoir ſatiſfait quelques-uns de ſes deſirs, fait d’autant plus eſpérer à notre Statue d’en pouvoir ſatiſfaire d’autres ; que ne connoiſſant pas les obſtacles, qui s’y oppoſent, elle ne voit pas pourquoi ce qu’elle deſire, ne ſeroit pas en ſon pouvoir, comme ce qu’elle a deſiré en d’autres occaſions. à la vérité, elle ne peut s’en aſſurer ; mais auſſi elle n’a point de preuve du contraire. Si elle ſe ſouvient ſur-tout que le même deſir, qu’elle forme, a d’autres fois été ſuivi de la jouiſſance ; elle ſe flattera, à proportion que ſon beſoin ſera plus grand.Ainſi deux cauſes contribuent à ſa confiance : l’expérience d’avoir ſatiſfait un pareil deſir, & l’intérêt, qu’il le ſoit encore. Dès-lors elle ne ſe borne plus à deſirer : elle veut ; car on entend par volonté, un deſir abſolu, & tel, que nous penſons qu’une choſe deſirée eſt en notre pouvoir.

Chapitre 4[modifier]

Des idées d’un homme borné au ſens de l’odorat. la Statue a les idées de contentement & de mécontentement. Notre Statue ne peut être ſucceſſivement de pluſieurs manieres, dont les unes lui plaiſent, & les autres lui déplaiſent, ſans remarquer qu’elle paſſe tour-à-tour par un état de plaiſir, & par un état de peines. Avec les unes, c’eſt contentement, jouiſſance ; avec les autres, c’eſt mécontentement, ſouffrance. Elle conſerve donc dans ſa mémoire les idées de contentement & de mécontentement, communes à pluſieurs manieres d’être : & elle n’a plus qu’à conſidé rer ſes Senſations ſous ces deux rapports, pour en faire deux claſſes, où elle apprendraà diſtinguer des nuances, à proportion qu’elle s’y exercera davantage.

Ces idées ſont abſtraites & générales. Abſtraire, c’eſt ſéparer une idée d’une autre, à laquelle elle paroît naturellement unie. Or, en conſidérant que les idées de contentement & de mécontentement ſont communes à pluſieurs de ſes modifications, elle contracte l’habitude de les ſéparer de telle modification particuliere, dont elle ne l’avoit pas d’abord diſtinguée ; elle s’en fait donc des notions abſtraites ; & ces notions deviennent générales, parce qu’elles ſont communes à pluſieurs de ces manieres d’être.

Une odeur n’eſt pour la Statue qu’une idée particuliere. Mais lorſqu’elle ſentira ſucceſſivement pluſieurs fleurs de même eſpece, elle éprouvera toujours une même maniere d’être, & elle n’aura à ce ſujet qu’une idée particuliere. L’odeur de violette, par exemple, ne ſauroit être pour elle uneidée abſtraite, commune à pluſieurs fleurs ; puiſqu’elle ne ſait pas qu’il exiſte des violettes. Ce n’eſt donc que l’idée particuliere d’une maniere d’être qui lui eſt propre. Par conſé quent, toutes ſes abſtractions ſe bornent à des modifications plus ou moins agréables, & à d’autres plus ou moins déſagréables.

Comment le plaiſir en général devient l’objet de ſa volonté. Lorſqu’elle n’avoit que des idées particulieres, elle ne pouvoit deſirer que telle ou telle maniere d’être. Mais auſſitôt qu’elle a des notions abſtraites, ſes deſirs, ſon amour, ſa haine, ſon eſpérance, ſa crainte, ſa volonté, peuvent avoir pour objet le plaiſir ou la peine en général.

Cependant cet amour du bien en général n’a lieu, que lorſque dans le nombre d’idées, que la mémoire lui retrace confuſé ment, elle ne diſtingue pas encore ce qui doit lui plaire davantage ; mais dèsqu’elle croit l’appercevoir, alors tous ſes deſirs ſe tournent vers une maniere d’être en particulier. Elle a des idées de nombre. Puiſqu’elle diſtingue les états par où elle paſſe, elle a quelque idée de nombre : elle a celle de l’unité, toutes les fois qu’elle éprouve une Senſation, ou qu’elle s’en ſouvient ; & elle a les idées de deux & de trois, toutes les fois que ſa mémoire lui rappele deux ou trois manieres d’être diſtinctes : car elle prend alors connoiſſance d’elle-même, comme étant une odeur, ou, comme en ayant été deux ou trois ſucceſſivement.

Elle ne les doit qu’à ſa mémoire. Elle ne peut pas diſtinguer deux odeurs, qu’elle ſent à la fois. L’odorat par lui-même ne ſauroit donc lui donner que l’idée de l’unité, & elle ne peut tenir les idées des nombres que de la mémoire. Juſqu’où elle peut les étendre. Mais elle n’étendra pas bien loin ſes connoiſſances à ce ſujet. Ainſi qu’unenfant, qui n’a pas appris à compter, elle ne pourra pas déterminer le nombre de ſes idées, lorſque la ſucceſſion en aura été un peu conſidérable.

Il me ſemble que, pour découvrir la plus grande quantité, qu’elle eſt capable de connoî tre diſtinctement, il ſuffit de conſidérer juſqu’où nous pourrions nous-mêmes compter avec le ſigne un. Quand les collections formées par la répétition de ce mot, ne pourront pas être ſaiſies tout-à-la-fois d’une maniere diſtincte ; nous ſerons en droit de conclure, que les idées préciſes des nombres qu’elles renferment, ne peuvent pas s’acquérir par la ſeule mémoire.

Or, en diſant un & un, j’ai l’idée de deux ; & en diſant un, un & un, j’ai l’idée de trois. Mais ſi je n’avois, pour exprimer dix, quinze, vingt, que la répétition de ce ſigne, je n’en pourrois jamais déterminer les idées : car je ne ſaurois m’aſſurer par la mémoire, d’avoir répété un autant de fois, que chacun de ces nombresle demande. Il me paroît même que je ne ſaurois par ce moyen me faire l’idée de quatre ; & que j’ai beſoin de quelque artifice, pour être sûr de n’avoir répété ni trop ni trop peu le ſigne de l’unité. Je dirai, par exemple, un, un, & puis un, un : mais cela ſeul prouve que la mémoire ne ſaiſit pas diſtinctement quatre unités à la fois. Elle ne préſente donc au-delà de trois qu’une multitude indéfinie. Ceux qui croiront qu’elle peut ſeule étendre plus loin nos idées, ſubſtitueront un autre nombre à celui de trois. Il ſuffit, pour les raiſonnemens que j’ai à faire, de convenir qu’il y en a un au-delà duquel la mémoire ne laiſſe plus appercevoir qu’une multitude tout-à-fait vague. C’eſt l’art des ſignes qui nous a appris à porter la lumiere plus loin. Mais quelque conſidérables que ſoient les nombres que nous pouvons démêler, il reſte toujours une multitude, qu’il n’eſt pas poſſible de déterminer, qu’on appele par cette raiſon l’infini, & qu’oneût bien mieux nommé l’indéfini. Ce ſeul changement de nom eût prévenu des erreurs. Nous pouvons donc conclure que notre Statue n’embraſſera diſtinctement que juſqu’à trois de ſes manieres d’être. Au-delà elle en verra une multitude, qui ſera pour elle ce qu’eſt la notion prétendue de l’infini pour nous. Elle ſera même bien plus excuſable de s’y méprendre : car elle eſt incapable des réflexions, qui pourroient la tirer d’erreur. Elle appercevra donc l’infini dans cette multitude, comme s’il y étoit en effet. Enfin, nous remarquerons que ſon idée de l’unité eſt abſtraite : car elle ſent toutes ſes manieres d’être ſous ce rapport général, que chacune eſt diſtinguée de toute autre.Elle connoît deux ſortes de vérités. Comme elle a des idées particulieres & des idées générales, elle connoît deux ſortes de vérités.

Des vérités particulieres. Les odeurs de chaque eſpece de fleurs ne ſont pour elle que des idées particulieres. Il en ſera donc de même de toutes les vérités qu’elle apperçoit, lorſqu’elle diſtingue une odeur d’une autre.

Des vérités générales. Mais elle a les notions abſtraites de manieres d’être agréables, & de manieres d’être déſagréables. Elle connoîtra donc à ce ſujet des vérités générales : elle ſaura qu’en général ſes modifications different les unes des autres, & qu’elles lui plaiſent ou déplaiſent plus ou moins.

Mais ces connoiſſances générales ſuppoſent en elle des connoiſſances particulieres, puiſque les idées particulieres ont précédé les notions abſtraites. Elle a quelque idée du poſſible. Comme elle eſt dans l’habituded’être, de ceſſer d’être, & de redevenir la même odeur ; elle jugera, lorſqu’elle ne l’eſt pas, qu’elle pourra l’être ; lorſqu’elle l’eſt, qu’elle pourra ne l’être plus. Elle aura donc occaſion de conſidérer ſes manieres d’être, comme pouvant exiſter, ou ne pas exiſter. Mais cette notion du poſſible ne portera point avec elle la connoiſſance des cauſes, qui peuvent produire un effet : elle en ſuppoſera au contraire l’ignorance, & elle ne ſera fondée que ſur un jugement d’habitude. Lorſque la Statue penſe qu’elle peut, par exemple, ceſſer d’être odeur de roſe, & redevenir odeur de violette, elle ignore qu’un être extérieur diſpoſe uniquement de ſes Senſations. Pour qu’elle ſe trompe dans ſon jugement, il ſuffit que nous nous propoſons de lui faire ſentir continuellement la même odeur. Il eſt vrai que ſon imagination y peut quelquefois ſuppléer : mais ce n’eſt que dans les occaſions, où les deſirs ſont violens ; encore même n’y réuſſit-elle pas toujours.Peut-être encore de l’impoſſible. Peut-être pourroit-elle, d’après ſes jugemens d’habitude, ſe faire auſſi quelque idée de l’impoſſible. Accoutumée à perdre une maniere d’être, auſſitôt qu’elle en acquiert une nouvelle, il eſt impoſſible, ſuivant ſa maniere de concevoir, qu’elle en ait deux à la fois. Le ſeul cas, où elle croiroit le contraire, ce ſeroit celui où ſon imagination agiroit avec aſſez de force, pour lui retracer deux Senſations avec la même vivacité que ſi elle les éprouvoit réellement. Mais cela ne peut guere arriver. Il eſt naturel que ſon imagination ſe conforme aux habitudes qu’elle s’eſt faite. Ainſi n’ayant éprouvé ſes manieres d’être que l’une après l’autre, elle ne les imaginera que dans cet ordre. D’ailleurs, ſa mémoire n’aura pas vraiſemblablement aſſez de force, pour lui rendre préſentes deux Senſations qu’elle a eues, & qu’elle n’a plus.

Mais ce qui me paroît plus probable,c’eſt que ſi l’habitude, où elle eſt de juger, que ce qui lui eſt arrivé, peut lui arriver encore, renferme l’idée du poſſible ; il eſt bien difficile qu’elle ait occaſion de former des jugemens, où nous puiſſions retrouver l’idée que nous avons de l’impoſſible. Il faudroit pour cela qu’elle s’occupât de ce qu’elle n’a point encore éprouvé ; mais il eſt bien plus naturel qu’elle ſoit toute entiere à ce qu’elle éprouve.

Elle a l’idée d’une durée paſſée. Du diſcernement qui ſe fait en elle des odeurs, naît une idée de ſucceſſion : car elle ne peut ſentir qu’elle ceſſe d’être ce qu’elle étoit ſans ſe repréſenter dans ce changement une durée de deux inſtans.

Comme elle n’embraſſe d’une maniere diſtincte que juſqu’à trois odeurs, elle ne démêlera auſſi que trois inſtans dans ſa durée. Au-delà elle ne verra qu’une ſucceſſion indéfinie.

Si l’on ſuppoſe que la mémoire peutlui rappeller diſtinctement juſqu’à quatre, cinq, ſix manieres d’être, elle diſtinguera en conſéquence quatre, cinq, ſix inſtans dans ſa durée. Chacun peut faire à ce ſujet les hypotheſes qu’il jugera à propos, & les ſubſtituer à celles que j’ai cru devoir préférer.

D’une durée à venir. Le paſſage d’une odeur à une autre ne donne à notre Statue que l’idée du paſſé. Pour en avoir une de l’avenir, il faut qu’elle ait eu à pluſieurs repriſes la même ſuite de Senſations ; & qu’elle ſe ſoit fait une habitude de juger, qu’après une modification une autre doit ſuivre.

Prenons pour exemple cette ſuite, jonquille, roſe, violette. Dès que ces odeurs ſont conſtamment liées dans cet ordre, une d’elles ne peut affecter ſon organe, qu’auſſi-tôt la mémoire ne lui rappele les autres dans le rapport où elles ſont à l’odeur ſentie. Ainſi qu’à l’occaſion de l’odeur de violette, les deux autres ſe retracerontcomme ayant précédé, & qu’elle ſe repréſentera une durée paſſée ; de même à l’occaſion de l’odeur de jonquille, celles de roſe & de violette ſe retraceront comme devant ſuivre, & elle ſe repréſentera une durée à venir.

D’une durée indéfinie. Les odeurs de jonquille, de roſe & de violette peuvent donc marquer les trois inſtans qu’elle apperçoit d’une maniere diſtincte. Par la même raiſon, les odeurs qui ont précédé, & celles qui ſont dans l’habitude de ſuivre, marqueront les inſtans qu’elle apperçoit confuſément dans le paſſé & dans l’avenir. Ainſi, lorſqu’elle ſentira une roſe, ſa mémoire lui rappellera diſtinctement l’odeur de jonquille & celle de violette ; & elle lui repréſentera une durée indéfinie, qui a précédé l’inſtant où elle ſentoit la jonquille, & une durée indéfinie, qui doit ſuivre celui où elle ſentira la violette. Cette durée eſt pour elle une éternité. Appercevant cette durée commeindéfinie, elle n’y peut démêler ni commencement ni fin : elle n’y peut même ſoupçonner ni l’un ni l’autre. C’eſt donc à ſon égard une éternité abſolue ; & elle ſe ſent, comme ſ i elle eût toujours été, & qu’elle ne dût jamais ceſſer d’être. En effet, ce n’eſt point la réflexion ſur la ſucceſſion de nos idées, qui nous apprend que nous avons commencé, & que nous finirons : c’eſt l’attention que nous donnons aux êtres de notre eſpece, que nous voyons naître & périr. Un homme qui ne connoîtroit que ſa propre exiſtence, n’auroit aucune idée de la mort.

Il y a en elle deux ſucceſſions. L’idée de la durée d’abord produite par la ſucceſſion des impreſſions qui ſe font ſur l’organe, ſe conſerve, ou ſe reproduit par la ſucceſſion des Senſations que la mémoire rappele. Ainſi, lors même que les corps odoriférans n’agiſſent plus ſur notre Statue, elle continue de ſe repréſenterle préſent, le paſſé & l’avenir. Le préſent, par l’état où elle ſe trouve ; le paſſé, par le ſouvenir de ce qu’elle a été ; l’avenir, parce qu’elle juge qu’ayant eu à pluſieurs repriſes les mêmes Senſations, elle peut les avoir encore. Il y a donc en elle deux ſucceſſions ; celle des impreſſions faites ſur l’organe, & celle des Senſations qui ſe retracent à la mémoire.

L’une de ces ſucceſſions meſure les momens de l’autre. Pluſieurs impreſſions peuvent ſe ſuccéder dans l’organe, pendant que le ſouvenir d’une même Senſation eſt préſent à la mémoire ; & pluſieurs Senſations peuvent ſe retracer ſucceſſivement à la mémoire, pendant qu’une même impreſſion ſe fait éprouver à l’organe. Dans le premier cas, la ſuite des impreſſions qui ſe font à l’odorat, meſure la durée du ſouvenir d’une Senſation : dans le ſecond,la ſuite des Senſations qui s’offrent à la mémoire, meſure la durée de l’impreſſion que l’odorat reçoit.

Si, par exemple, lorſque la Statue ſent une roſe, elle ſe rappele des odeurs de tubereuſe, de jonquille & de violette ; c’eſt à la ſucceſſion qui ſe paſſe dans ſa mémoire, qu’elle juge de la durée de ſa Senſation : & ſi, lorſqu’elle ſe retrace l’odeur de roſe, je lui préſente rapidement une ſuite de corps odoriférans ; c’eſt à la ſucceſſion qui ſe paſſe dans l’organe, qu’elle juge de la durée du ſouvenir de cette Senſation. Elle apperçoit donc qu’il n’eſt aucune de ſes modifications, qui ne puiſſe durer. La durée devient un rapport, ſous lequel elle les conſidere toutes en général, & elle s’en fait une notion abſtraite. Si, dans le tems qu’elle ſent une roſe, elle ſe rappele ſucceſſivement les odeurs de violette, de jaſmin & de lavande ; elle s’appercevra comme une odeur de roſe, qui dure trois inſtans : & ſi elle ſe retrace une ſuite de vingt odeurs, elle s’appercevracomme étant odeur de roſe depuis un tems indéfini ; elle ne jugera plus qu’elle ait commencé de l’être, elle croira l’être de toute éternité.

L’idée de durée n’eſt pas abſolue. Il n’y a donc qu’une ſucceſſion d’odeurs tranſmiſes par l’organe, ou renouvellées par la mémoire, qui puiſſe lui donner quelque idée de durée. Elle n’auroit jamais connu qu’un inſtant, ſi le premier corps odoriférant eût agi ſur elle d’une maniere uniforme, pendant une heure, un jour ou davantage ; ou, ſi ſon action eût varié par des nuances ſi inſenſibles, qu’elle n’eût pu les remarquer.

Il en ſera de même, ſi ayant acquis l’idée de durée, elle conſerve une Senſation, ſans faire uſage de ſa mémoire, ſans ſe rappeler ſucceſſivement quelques-unes des manieres d’être, par où elle a paſſé. Car à quoi y diſtingueroit-elle des inſtans ? Et ſi elle n’en diſtingue pas, comment en appercevra-t-elle la durée ?

L’idée de la durée n’eſt donc point abſolue,& lorſque nous diſons que le tems coule rapidement, ou lentement, cela ne ſignifie autre choſe, ſinon que les révolutions qui ſervent à le meſurer, ſe font avec plus de rapidité, ou avec plus de lenteur, que nos idées ne ſe ſuccedent. On peut s’en convaincre par une ſuppoſition.

Suppoſition qui le rend ſenſible. Si nous imaginons qu’un monde compoſé d’autant de parties que le nôtre, ne fût pas plus gros qu’une noiſette ; il eſt hors de doute que les aſtres s’y leveroient, & s’y coucheroient des milliers de fois dans une de nos heures ; & qu’organiſé s, comme nous le ſommes, nous n’en pourrions pas ſuivre les mouvemens. Il faudroit donc que les organes des intelligences deſtinées à l’habiter, fuſſent proportionnés à des révolutions auſſi ſubites.Ainſi, pendant que la terre de ce petit monde tournera ſur ſon axe, & autour de ſon ſoleil, ſes habitans recevront autant d’idées, que nous en avons pendant que notre terre fait de ſemblables révolutions. Dèslors il eſt évident que leurs jours & leurs années leur paroîtront auſſi longs, que les nôtres nous le paroiſſent.

En ſuppoſant un autre monde auquel le nôtre ſeroit auſſi inférieur, qu’il eſt ſupérieur à celui que je viens de feindre ; il faudroit donner à ſes habitans des organes, dont l’action ſeroit trop lente, pour appercevoir les révolutions de nos aſtres. Ils ſeroient, par rapport à notre monde, comme nous par rapport à ce monde gros comme une noiſette. Ils n’y ſauroient diſtinguer aucune ſucceſſion de mouvement.

Demandons enfin aux habitans de cesmondes quelle en eſt la durée : ceux du plus petit compteront des millions de ſiecles, & ceux du plus grand ouvrant à peine les yeux, répondront qu’ils ne font que de naître.

La notion de la durée eſt donc toute relative : chacun n’en juge que par la ſucceſſion de ſes idées ; & vraiſemblablement il n’y a pas deux hommes, qui dans un tems donné, comptent un égal nombre d’inſtans. Car il y a lieu de préſumer qu’il n’y en a pas deux, dont la mémoire retrace toujours les idées avec la même rapidité.

Par conſéquent, une Senſation, qui ſe conſervera uniformément pendant un an, ou mille, ſi l’on veut, ne ſera qu’un inſtant à l’égard de notre Statue ; comme une idée que nous conſervons, pendant que les habitans du petit monde comptent des ſiécles, eſt un inſtant pour nous. C’eſt donc une erreur de penſerque tous les êtres jugent également de la durée, & comptent le même nombred’inſtans. La préſence d’une idée, qui ne varie point, n’étant qu’un inſtant à notre égard, c’eſt une conſéquence, que tous les momens de notre durée nous paroiſſent é gaux ; mais ce n’eſt pas une preuve qu’ils le ſoient.

Chapitre 5[modifier]

Du ſommeil & des ſonges d’un homme borné à l’odorat.

Comment l’action des facultés ſe ralentit. Notre Statue peut être réduite à n’être que le ſouvenir d’une odeur ; alors le ſentiment de ſon exiſtence paroît lui échapper. Elle ſent moins qu’elle exiſte, qu’elle ne ſent qu’elle a exiſté ; & à proportionque ſa mémoire lui retrace les idées avec moins de vivacité, ce reſte de ſentiment s’affoiblit encore. Semblable à une lumiere qui s’éteint par degrés, il ceſſe tout-à-fait, lorſque cette faculté tombe dans une entiere inaction. état du ſommeil. Or, notre expérience ne nous permet pas de douter que l’exercice ne doive enfin fatiguer la mémoire & l’imagination de notre Statue. Conſidérons donc ces facultés en repos, & ne les excitons par aucune Senſation : cet état ſera celui du ſommeil.

état de ſonge. Si leur repos eſt tel, qu’elles ſoient abſolument ſans action ; on ne peut remarquer autre choſe, ſinon que le ſommeil eſt le plus profond qu’il ſoit poſſible. Si au contraire elles continuent encore d’agir, ce ne ſera que ſur une partie des idées acquiſes. Pluſieurs anneaux de la chaîne ſeront donc interceptés, & l’ordredes idées dans le ſommeil ne pourra pas être le même que dans la veille. Le plaiſir ne ſera plus l’unique cauſe qui déterminera l’imagination. Cette faculté ne réveillera que les idées ſur leſquelles elle conſerve quelque pouvoir ; & elle contribuera auſſi ſouvent au malheur de notre Statue, qu’à ſon bonheur.

En quoi il differe de la veille. Voilà l’état de ſonge : il ne differe de celui de la veille, que parce que les idées n’y conſervent pas le même ordre, & que le plaiſir n’eſt pas toujours la loi, qui regle l’imagination. Tout ſonge ſuppoſe donc quelques idées interceptées, ſur leſquelles les facultés de l’ame ne peuvent plus agir.

La Statue n’en ſauroit faire la différence. Puiſque notre Statue ne connoît point de différence entre imaginer vivement, & avoir des Senſations ; elle n’en ſauroit faire entre ſonger & veiller. Tout ce qu’elle éprouve étant endormie, eſtdonc auſſi réel à ſon égard, que ce qu’elle a éprouvé avant le ſommeil.

Chapitre 6[modifier]

Du moi, ou de la perſonnalité d’un homme borné à l’odorat.

De la perſonnalité de la Statue. Notre Statue étant capable de mémoire, elle n’eſt point une odeur, qu’elle ne ſe rappele d’en avoir été une autre. Voilà ſa perſonnalité : car, ſi elle pouvoit dire moi, elle le diroit dans tous les inſtans de ſa durée ; & à chaque fois ſon moi embraſſeroit tous les momens, dont elle conſerveroit le ſouvenir.

Elle ne peut pas dire moi au premier moment de ſon exiſtence. à la vérité, elle ne le diroit pas à la premiere odeur. Ce qu’on entendpar ce mot, ne me paroît convenir qu’à un être, qui remarque que, dans le moment préſent, il n’eſt plus ce qu’il a été. Tant qu’il ne change point, il exiſte ſans aucun retour ſur lui-même : mais auſſi-tôt qu’il change, il juge qu’il eſt le même qui a été auparavant de telle maniere, & il dit moi.

Cette obſervation confirme qu’au premier inſtant de ſon exiſtence, la Statue ne peut former des deſirs : car avant de pouvoir dire, je deſire, il faut avoir dit, moi, ou je.

Son moi eſt tout à la fois la conſcience de ce qu’elle eſt, & le ſouvenir de ce qu’elle a été. Les odeurs, dont la Statue ne ſe ſouvient pas, n’entrent donc point dans l’idée qu’elle a de ſa perſonne. Auſſi étrangeres à ſon moi, que les couleurs & les ſons, dont elle n’a encore aucune connoiſſance ; elles ſont à ſon égard, comme ſi elle ne les avoit jamais ſenties. Son moin’eſt que la collection des Senſations qu’elle éprouve, & de celles que la mémoire lui rappele. En un mot, c’eſt tout à la fois& la conſcience de ce qu’elle eſt, & le ſouvenir de ce qu’elle a été.

Chapitre 7[modifier]

Concluſion des chapitres précédens.

Avec un ſeul ſens, l’ame a le germe de toutes ſes facultés. Ayant prouvé que notre Statue eſt capable de donner ſon attention,de ſe reſſouvenir, de comparer, de juger, de diſcerner, d’imaginer ; qu’elle a des notions abſtraites, des idées de nombre & de durée ; qu’elle connoît des vérités générales & particulieres ; qu’elle forme des deſirs, ſe fait des paſſions, aime, hait, veut ; qu’elle eſt capable d’eſpérance, de crainte & d’étonnement ; & qu’enfin elle contracte des habitudes : nous devons conclure qu’avec un ſeul ſens l’entendement a autant de facultés, qu’avec les cinq réunis. Nous verrons que celles qui paroiſſoient nous être particulieres, ne ſont que ces mêmes facultés, qui s’appliquant à un plus grand nombre d’objets, ſe développent davantage.

La Senſation renferme toutes les facultés de l’ame. Si nous conſidérons que ſe reſſouvenir, comparer, juger, diſcerner, imaginer, être étonné, avoir des idées abſtraites, en avoir de nombre & de durée,connoître des vérités générales & particulieres,

ne ſont que différentes manieres d’être attentif ; qu’avoir des paſſions, aimer, haïr, eſpérer, craindre & vouloir, ne ſont que différentes manieres de deſirer ; & qu’enfin être attentif, & deſirer, ne ſont dans l’origine que ſentir : nous conclurons que la Senſation enveloppe toutes les facultés de l’ame.

Le plaiſir & la douleur en ſont le ſeul mobile. Enfin, ſi nous conſidérons qu’il n’eſt point de Senſations abſolument différentes, nous conclurons encore que les diffé rens degrés de plaiſir & de peine ſont la loi, ſuivant laquelle le germe de tout ce que nous ſommes s’eſt développé, pour produire toutes nos facultés.

Ce principe peut prendre les noms de beſoin, d’étonnement & d’autres, que nous lui donnerons encore ; mais il eſt toujours le même : car nous ſommes toujours mûs par le plaiſir ou par la douleur,dans tout ce que le beſoin, ou l’étonnement nous fait faire.

En effet, nos premieres idées ne ſont que peine, ou plaiſir. Bientôt d’autres leur ſuccedent, & donnent lieu à des comparaiſons, d’où naiſſent nos premiers beſoins, & nos premiers deſirs. Nos recherches, pour les ſatiſfaire, font acquérir d’autres idées, qui produiſent encore de nouveaux deſirs. L’étonnement, qui contribue à nous faire ſentir vivement tout ce qui nous arrive d’extraordinaire, augmente de tems en tems l’activité de nos facultés ; & il ſe forme une chaîne, dont les anneaux ſont tour à tour idées & deſirs ; & qu’il ſuffit de ſuivre, pour découvrir le progrès de toutes les connoiſſances de l’homme. On peut appliquer aux autres ſens ce qui vient d’être dit ſur l’odorat. Preſque tout ce que j’ai dit ſur les facultés de l’ame, en traitant de l’odorat,j’aurois pu le dire, en commençant par tout autre ſens : il eſt aiſé de leur en faire l’application. Il ne me reſte qu’à examiner ce qui eſt plus particulier à chacun d’eux.

Chapitre 8[modifier]

D’un homme borné au ſens de l’ouie. La Statue bornée au ſens de l’ouie, eſt tout ce qu’elle entend.

Bornons notre Statue au ſens de l’ouie, & raiſonnons, comme nous avons fait, quand elle n’avoit que celui de l’odorat.

Lorſque ſon oreille ſera frappé e, elle deviendra la Senſation qu’elle éprouvera. Ainſi nous la tranſformerons, à notre gré, en un bruit, un ſon, une ſymphonie : car elle ne ſoupçonne pas qu’il exiſte autrechoſe qu’elle. L’ouie ne lui donne l’idée d’aucun objet, ſitué à une certaine diſtance. La proximité, ou l’éloignement des corps ſonores ne produit à ſon égard qu’un ſon plus fort ou plus foible : elle en ſent ſeulement plus ou moins ſon exiſtence.

Deux ſortes de Senſations de l’ouie. Les corps font ſur l’oreille deux ſortes de Senſations : l’une eſt le ſonproprement dit, l’autre eſt le bruit. L’oreille eſt organiſée, pour ſaiſir un rapport déterminé entre un ſon & un ſon ; mais elle ne peut ſaiſir entre un bruit & un bruit, qu’un rapport vague. Le bruit eſt à peu près au ſens de l’ouie, ce qu’eſt une multitude d’odeurs à celui de l’odorat. La Statue ne diſtingue pluſieurs bruits, qu’autant qu’ils ſe ſuccedent. Si au premier inſtant, pluſieurs bruits ſe font entendre enſemble à notreStatue, le plus fort enveloppera le plus foible ; ils ſe mêleront ſi bien, qu’il n’en réſultera pour elle qu’une ſimple maniere d’être, où ils ſe confondront.

S’ils ſe ſuccedent, elle conſerve le ſouvenir de ce qu’elle a été. Elle diſtingue ſes différentes manieres d’être, elle les compare, elle en juge, & elle en forme une ſuite, que ſa mémoire retient dans l’ordre où elles ont été comparées, ſuppoſé que cette ſuite l’ait frappée à pluſieurs repriſes. Elle reconnoîtra donc ces bruits, lorſqu’ils ſe ſuccéderont encore ; mais elle ne les reconnoîtra plus, lorſqu’ils ſe feront entendre en même tems. Il faut raiſonner à ce ſujet, comme nous avons fait ſur les odeurs.

Il en eſt de même des ſons. Quant aux ſons proprement dits, l’oreille étant organiſée, pour en ſentir exactement les rapports, elle y apporte un diſcernement plus fin & plus étendu. Ses fibres ſemblent ſepartager les vibrations des corps ſonores, & elle peut entendre diſtinctement pluſieurs ſons à la fois. Cependant il ſuffit de conſidérer qu’elle n’a pas tout ce diſcernement dans les hommes, qui ne ſont point exercés à la muſique ; pour être au moins convaincu que notre Statue ne diſtinguera pas au premier inſtant deux ſons qu’elle entendra enſemble. Mais les démêlera-t-elle, ſi elle les a étudiés ſéparément ? C’eſt ce qui ne me paroît pas vraiſemblable : quoique ſon oreille ſoit par ſon méchaniſme capable d’en faire la différence, les ſons ont tant d’analogie entre eux, qu’il y a lieu de préſumer, que n’étant pas aidée par les jugemens, qui accoutument à les rapporter à des corps différens, elle continuera encore à les confondre.

Elle acquiert les mêmes facultés qu’avec l’odorat. Quoi qu’il en ſoit, les degrés de plaiſir & de peine lui feront acquérir lesmêmes facultés qu’elle a acquiſes avec l’odorat : mais il y a ſur ce point quelques remarques particulieres à faire.

Les plaiſirs de l’oreille conſiſtent principalement dans l’harmonie. Premierement, les plaiſirs de l’oreille conſiſtent plus particulierement dans la ſucceſſion des ſons, conformément aux regles de l’harmonie. Les deſirs de notre Statue ne ſe borneront donc pas à avoir un ſon pour objet, & elle ſouhaitera de redevenir un air entier.

Cette harmonie cauſe une émotion qui ne ſuppoſe point d’idées acquiſes. En ſecond lieu, ils ont un caractere bien différent de ceux de l’odorat. Plus propre à émouvoir que les odeurs, les ſons donneront, par exemple, à notre Statue cette triſteſſe ou cette joie, qui ne dépendent point des idées acquiſes, & qui tiennent uniquement à certains changemens qui arrivent au corps.Ces plaiſirs ſont, comme ceux de l’odorat, ſuſceptibles de différens degrés. En troiſieme lieu, ils commencent, ainſi que ceux de l’odorat, à la plus légere Senſation. Le premier bruit, quelque foible qu’il puiſſe être, eſt donc un plaiſir pour notre Statue. Que le bruit augmente, le plaiſir augmentera, & ne ceſſera que quand les vibrations offenſeront le timpan.

Les plus vifs ſuppoſent une oreille exercée. Quant à la muſique, elle lui plaira davantage, ſuivant qu’elle ſera enproportion avec le peu d’exercice de ſon oreille. D’abord des chants ſimples & groſſiers ſeront capables de la ravir. Si nous l’accoutumons enſuite peu-à-peu à de plus compoſés, l’oreille ſe fera une habitude de l’exercice, qu’ils demandent : elle connoîtra de nouveaux plaiſirs.

Et tous, une oreille bien organiſée. Au reſte, ce progrès n’eſt que pour les oreilles bien organiſées. Si les fibres ne ſont point entre elles dans de certains rapports, l’oreille ſera fauſſe ; comme un inſtrument mal monté. Plus ce vice ſera conſidé rable, moins elle ſera ſenſible à la muſique : elle pourra même ne l’être pas plus qu’au bruit.

La Statue peut parvenir à diſtinguer un bruit & un chant, qui ſe font entendre enſemble. En quatrieme lieu, le plaiſir d’une ſucceſſion de ſons étant ſi ſupérieur à celui d’un bruit continu, il y a lieu de conjecturer, que ſi la Statue entend en même tems un bruit & un air, dont l’unne domine point ſur l’autre, & qu’elle a appris à connoître ſéparément, elle ne les confondra pas. Si, au premier moment de ſon exiſtence, elle les avoit entendus enſemble, elle n’en eût pas fait la différence. Car nous ſavons par nous-mêmes, que nous ne démêlons dans les impreſſions des ſens que ce que nous y avons pu remarquer ; & que nous n’y remarquons que les idées auxquelles nous avons ſucceſſivement donné notre attention. Mais ſi notre Statue, ayant été tour-à-tour un chant & le bruit d’un ruiſſeau, s’eſt fait une habitude de diſtinguer ces deux manieres d’être, & de partager entre elles ſon attention ; elles ſont, ce me ſemble, trop différentes pour ſe confondre encore, toutes les fois qu’elle les éprouve enſemble ; ſur-tout ſi, comme je le ſuppoſe, aucune ne domine. Elle ne peut donc s’empêcher de remarquer qu’elle eſt tout à la fois ce bruit & ce chant, dont elle ſe ſouvient, comme de deux modifications, qui ſe ſont auparavant ſuccédées.Le principe ſur lequel je fonde ce que je préſume ici, recevra un nouveau jour dans la ſuite de cet ouvrage ; parce que j’aurai occaſion de l’appliquer à des exemples encore plus ſenſibles. Nous verrons comment par la maniere, dont nous jugeons de nos Senſations, nous n’y ſavons diſtinguer que ce que les circonſtances nous ont appris à y remarquer ; que tout le reſte eſt confus à notre égard, & que nous n’en conſervons non plus d’idées, que ſi nous n’en avions eu aucun ſentiment. C’eſt une des cauſes, qui fait qu’avec les mêmes Senſations, les hommes ont des connoiſſances ſi différentes. Ce germe eſt par-tout le même : mais il reſte informe chez les uns ; il ſe développe, ſe nourrit, & s’accroît chez les autres.

Une ſuite de ſons ſe lient mieux dans la mémoire, qu’une ſuite de bruits. Enfin, puiſque les bruits ſont à l’oreille, ce que les odeurs ſont au nez, la liaiſon en ſera dans la mémoire la mêmeque celle des odeurs. Mais les ſons ayant, par leur nature, & par celle de l’organe, un lien beaucoup plus fort, la mémoire en conſervera plus facilement la ſucceſſion.

Chapitre 9[modifier]

De l’odorat & de l’ouie réunis.

Ces deux ſens réunis ne donnent l’idée d’aucune choſe extérieure. Dès que ſes ſens pris ſéparément, ne donnent pas à notre Statue l’idée de quelque choſe d’extérieur, ils ne la lui donneront pas davantage après leur réunion. Elle ne ſoupçonnera pas qu’elle ait deux organes différens.

D’abord la Statue ne diſtingue pas les ſons des odeurs, qui viennent à elle en même tems. Si même, au premier moment de ſon exiſtence, elle entend des ſons, & ſent des odeurs, elle ne ſaura pas encore diſtinguer en elle deuxmanieres d’être. Les ſons & les odeurs ſe confondront, comme s’ils n’étoient qu’une modification ſimple. Car nous venons d’obſerver qu’elle ne diſtingue dans ſes Senſations que les idées qu’elle a eu occaſion de remarquer chacune en particulier.

Elle apprend enſuite à les diſtinguer. Mais ſi elle a conſidéré les Senſations de l’ouie ſéparément de celles de l’odorat, elle ſera capable de les diſtinguer, lorſqu’elle les éprouvera enſemble : car pourvu que le plaiſir de jouir de l’une, ne la détourne pas entiérement du plaiſir de jouir de l’autre, elle reconnoîtra qu’elle eſt tout à la fois ce qu’elle a été tour-à-tour. La nature de ces Senſations ne les porte pas à ſe confondre comme deux odeurs : elles different trop pour n’être pas diſtinguées, au ſouvenir qui reſte de chacune. C’eſt donc à la mémoire que la Statue doit l’avantage de diſtinguer les impreſſions qui lui ſont tranſmiſes à la fois par des organes différens.Son être lui paroît acquérir une double exiſtence.

Alors il lui ſemble que ſon être augmente, & qu’il acquiert une double exiſtence. Voilà donc bien du changement dans ſes jugemens d’habitude ; car avant la réunion de l’ouie à l’odorat, elle n’avoit point imaginé qu’elle pût être de deux manieres à la fois. Sa mémoire eſt plus étendue qu’avec un ſeul ſens. Il eſt évident qu’elle s’acquerra les mêmes facultés, que lorſqu’elle a eu ſéparément ces deux ſens. Sa mémoire y gagnera en ce que la chaîne des idées en ſera plus variée & plus étendue. Tantôt un ſon lui rappelera une ſuite d’odeurs ; tantôt une odeur lui rappelera une ſuite de ſons. Mais il faut remarquer que ces deux eſpeces de Senſations étant réunies, ſont ſujettes à la même loi qu’avant leur réunion ; c’eſt-à-dire, que les plus vives peuvent quelquefois faire oublier les autres, & empêcherqu’elles ſoient remarquées au moment même qu’elles ont lieu.

Elle forme plus d’idées abſtraites. Il me ſemble encore que la Statue peut avoir plus d’idées abſtraites qu’avec un ſeul ſens. Elle ne connoiſſoit en général que deux manieres d’être, l’une agréable, l’autre déſagréable : mais actuellement qu’elle diſtingue les ſons des odeurs, elle ne peut s’empêcher de les conſidérer, comme deux eſpeces de modification. Peut-être encore le bruit lui paroît-il ſi différent des ſons harmonieux, que ſi on pouvoit lui faire comprendre que ſes Senſations lui ſont tranſmiſes par des organes ; elle pourroit bien imaginer avoir trois ſens ; un pour les odeurs, un autre pour le bruit, & un troiſieme pour les ſons harmonieux.

Chapitre 10[modifier]

Du goût ſeul, & du goût joint à l’odorat & à l’ouie. La Statue acquiert les mêmes facultés qu’avec l’odorat.

Ne donnant de ſenſibilité qu’à l’intérieur de la bouche de notre Statue, je ne ſaurois lui faire prendre aucune nourriture : mais je ſuppoſe que l’air lui apporte à mon gré toutes ſortes de ſaveurs, & ſoit propre à la nourrir toutes les fois que je le jugerai néceſſaire.

Elle acquerra les mêmes facultés qu’avec l’ouie ou l’odorat ; & parce que ſa bouche eſt aux ſaveurs, ce que le nez eſt aux odeurs, & l’oreille au bruit ; pluſieurs ſaveurs réunies lui paroîtront comme une ſeule, & elle ne les diſtinguera, qu’autant qu’elles ſe ſuccéderont.Le goût contribue plus que l’odorat & que l’ouie, à ſon bonheur & à ſon malheur. Le goût peut ordinairement contribuer plus que l’odorat, à ſon bonheur & à ſon malheur : car les ſaveurs affectent communément avec plus de force que les odeurs.

Il y contribue même encore plus que les ſons harmonieux ; parce que le beſoin de nourriture lui rend les ſaveurs plus néceſſaires, & par conſéquent les lui fait goûter avec plus de vivacité. La faim pourra la rendre malheureuſe : mais dès qu’elle aura remarqué les Senſations propres à l’appaiſer, elle y déterminera davantage ſon attention, les deſirera avec plus de violence, & en jouira avec plus de délice.

Diſcernement qu’elle fait des Senſations qu’ils lui tranſmettent. Si nous réuniſſons le goût à l’ouie & à l’odorat, la Statue parviendra à démêler les Senſations, qu’ils lui tranſmettent à la fois, lorſqu’elle aura apprisà les connoître ſéparément ; pourvu néanmoins que ſon attention ſe partage à peu près également entre elles : ainſi voilà ſon exiſtence en quelque ſorte triplée.

Il eſt vrai qu’il ne lui ſera pas toujours auſſi aiſé de faire la différence d’une ſaveur à une odeur, que d’une ſaveur à un ſon. L’odorat & le goût ont une ſi grande analogie, que leurs Senſations doivent quelquefois ſe confondre. Le goût peut nuire aux autres ſens. Comme nous venons de voir que les ſaveurs doivent l’intéreſſer plus que toute autre Senſation ; elle s’en occupera d’autant plus, que ſa faim ſera plus grande. Le goût pourra donc nuire aux autres ſens, juſqu’à la rendre inſenſible aux odeurs & à l’harmonie.Avantages réſultans de la réunion de ces ſens. La réunion de ces ſens étendra, & variera davantage la chaîne de ſes idées, augmentera le nombre de ſes deſirs, & lui fera contracter de nouvelles habitudes.

Doute ſur leurs effets. Cependant il eſt très-difficile de déterminer juſqu’à quel point la Statue pourra diſtinguer les manieres d’être qu’elle leur doit. Peut-être ſon diſcernement eſt-il moins é tendu que je ne l’imagine, peut-être l’eſt-il davantage. Pour en juger, il faudroit ſe mettre tout-à-fait à ſa place, & ſe dépouiller entiérement de toutes ſes habitudes : mais je ne me flatte pas d’y avoir toujours réuſſi. L’habitude de rapporter chaque eſpece de Senſation à un organe particulier, doit beaucoup contribuer à nous en faire fairela différence : ſans elle, peut-être que nos Senſations ſeroient une eſpece de cahos pour nous. En ce cas, le diſcernement de la Statue ſeroit fort borné.

Mais il faut remarquer que l’incertitude, ou la fauſſeté même de quelques conjectures, ne ſauroit nuire au fond de cet ouvrage. Quand j’obſerve cette Statue, c’eſt moins pour m’aſſurer de ce qui ſe paſſe en elle, que pour découvrir ce qui ſe paſſe en nous. Je puis me tromper, en lui attribuant des opérations, dont elle n’eſt pas encore capable ; mais de pareilles erreurs ne tirent pas à conſéquence, ſi elles mettent le lecteur en état d’obſerver comment ces opérations s’exécutent en lui-même.

Chapitre 11[modifier]

D’ un homme borné au ſens de la vue. préjugés & conſidérations qui le combattent.

Il paroîtra ſans doute extraordinaire à bien des lecteurs de dire, que l’oeil eſt par lui-même incapable de voir un eſpace hors de lui. Nous nous ſommes fait une ſi grande habitude de juger à la vue des objets qui nous environnent, que nous n’imaginons pas comment nous n’en aurions pas jugé, au premier moment que nos yeux ſe ſont ouverts à la lumiere.

La raiſon a bien peu de force, & ſes progrès ſont bien lents, lorſqu’elle a à détruire des erreurs, dont perſonne n’a pu s’exempter ; & qui ayant commencé avec le premier développement des ſens, cachent leur origine dans des tems, dont nous ne conſervons aucun ſouvenir. D’abordon penſe que nous avons toujours vu comme nous voyons ; que toutes nos idées ſont nées avec nous ; & nos premieres années ſont comme cet âge fabuleux des poëtes, où l’on ſuppoſe que les dieux ont donné à l’homme toutes les connoiſſances, qu’il ne ſe ſouvient pas d’avoir acquiſes par lui-même.

Si un philoſophe ſoupçonne que toutes nos connoiſſances pourroient bien tirer leur origine des ſens, auſſi-tôt les eſprits ſe révoltent contre une opinion qui leur paroît ſi étrange. Quelle eſt la couleur de la penſée, lui demande t-on, pour venir à l’ame par la vue ? Qu’elle en eſt la ſaveur, qu’elle en eſt l’odeur, etc. Pour être dûe au goût, à l’odorat ? Etc. Enfin, on l’accable de mille difficultés de cette ſorte, avec toute la confiance que donne un préjugé généralement reçu. Le philoſophe, qui s’eſt hâté de prononcer, avant d’avoir démêlé la génération de toutes nos idées, eſt embarraſſé ; on ne doute pas quece ne ſoit une preuve de la fauſſeté de ſon ſentiment. La philoſophie fait un nouveau pas : elle découvre que nos Senſations ne ſont pas les qualités mêmes des objets, & qu’au contraire elles ne ſont que des modifications de notre ame. Elle examine chaque Senſation en particulier ; & comme elle trouve peu de difficultés dans cette recherche, elle paroît à peine faire une découverte.

De-là il étoit aiſé de conclure que nous n’appercevons rien qu’en nous-mêmes ; & que par conſéquent un homme borné à l’odorat, n’eût été qu’odeur ; borné au goût, ſaveur ; à l’ouie, bruit ou ſon ; à la vue, lumiere & couleur. Alors le plus difficile eût été d’imaginer comment nous contractons l’habitude de rapporter au-dehors des Senſations, qui ſont en nous. En effet, il paroît bien étonnant qu’avec des ſens, qui n’éprouvent rien qu’en eux-mêmes, & qui n’ont aucun moyen pourſoupçonner un eſpace au-dehors, on pût rapporter ſes Senſations aux objets qui les occaſionnent. Comment le ſentiment peut-il s’étendre au-delà de l’organe, qui l’éprouve, & qui le limite ? Mais en conſidérant les propriétés du toucher, on eût reconnu qu’il eſt capable de découvrir cet eſpace, & d’apprendre aux autres ſens à rapporter leurs Senſations aux corps qui y ſont répandus. Dès-lors les perſonnes mêmes, que le préjugé éloignoit davantage de cette vérité, euſſent commencé à former au moins quelque doute. On ſeroit tombé d’accord qu’avec l’odorat, ou le goût, on ne ſe ſeroit cru qu’odeur, ou ſaveur. L’ouie eût ſouffert un peu plus de difficulté, par l’habitude où nous ſommes d’entendre le bruit, comme s’il étoit hors de nous. Mais ce ſens a tant de peine à juger des diſtances & des ſituations, & il s’y trompe ſi ſouvent, qu’on fut enfin convenu, qu’il n’en juge point par lui-même. On l’eût regardé comme un éleve, qui a mal retenu les leçons du toucher.Mais la vue, comment aura-t-elle pû être inſtruite par le tact, elle qui juge des diſtances auxquelles il ne peut atteindre ; elle qui embraſſe en un inſtant des objets, qu’il ne parcourt que lentement, ou dont même il ne peut jamais ſaiſir l’enſemble ? L’analogie eût pû faire préſumer qu’il doit en être d’elle comme des autres ſens : l’impreſſion de la lumiere, la Senſation étant toute dans les yeux, l’on pouvoit conjecturer qu’ils doivent ne voir qu’en eux-mêmes, lorſqu’ils n’ont point encore appris à rapporter leurs Senſations au-dehors. En effet, s’ils ne voyoient que comme ils ſentent, pourroient-ils ſoupçonner qu’il y a un eſpace, & dans cet eſpace des objets qui agiſſent ſur eux ? On eût donc ſuppoſé qu’ils n’ont par eux-mêmes connoiſſance que de la lumiere & des couleurs ; & après avoir dans cette hypotheſe rendu raiſon de tous les phénomenes, après avoir expliqué comment avec le ſecours du tact, ils parviennent à juger des objets qui ſont dansl’eſpace ; il n’eût manqué que des expériences, pour achever de détruire tous nos préjugés. On doit rendre à M Molineux la juſtice d’avoir le premier formé des conjectures ſur la queſtion que nous traitons. Il communiqua ſa penſée à un philoſophe ; c’étoit le ſeul moyen de ſe faire un partiſan. Locke convint avec lui qu’un aveugle-né, dont les yeux s’ouvriroient à la lumiere, ne diſtingueroit pas à la vue un globe d’un cube. Cette conjecture a été depuis confirmée par les expériences de M Cheſelden, auxquelles elle a donné occaſion ; & il me ſemble qu’on peut aujourd’hui démêler à-peu-près ce qui appartient aux yeux, & ce qu’ils doivent au tact.

La Statue n’apperçoit les couleurs que comme des manieres d’être d’elle-même. Je crois donc être autoriſé à dire que notre Statue ne voit que de la lumiere & des couleurs, qu’elle ne peutpas juger qu’il y a quelque choſe hors d’elle. Cela étant, elle n’apperçoit dans l’action des rayons, que des manieres d’être d’elle-même. Elle eſt avec ce ſens, comme elle a été avec ceux, dont nous avons déjà examiné les effets ; & elle acquiert les mêmes facultés.

Au premier inſtant, elle les voit confuſément. Si dès le premier inſtant elle apperçoit également pluſieurs couleurs, il me ſemble qu’elle n’en peut encore remarquer aucune en particulier : ſon attention trop partagée les embraſſe confuſément. Voyons comment elle peut apprendre à les démêler. Comment elle les diſcerne enſuite les unes après les autres. L’oeil eſt de tous les ſens celui, dont nous connoiſſons le mieux le méchaniſme. Pluſieurs expériences nous ont appris à ſuivre les rayons de la lumiere juſquesſur la rétine ; & nous ſavons qu’ils y font des impreſſions diſtinctes. à la vérité, nous ignorons comment ces impreſſions ſe tranſmettent par le nerf optique juſqu’à l’ame. Mais il paroît hors de doute, qu’elles y arrivent ſans confuſion : car l’auteur de la nature auroit-il pris la précaution de les démêler avec tant de ſoin ſur la rétine, pour permettre qu’elles ſe confondiſſent à quelques lignes au-delà ? Et ſi d’ailleurs cela arrivoit, comment l’ame apprendroit-elle jamais à en faire la différence ?

Les couleurs ſont donc par leur nature des Senſations, qui tendent à ſe démêler ; & voici comment j’imagine que notre Statue parviendra à en remarquer un certain nombre.

Parmi les couleurs, qui ſe répandent au premier inſtant dans ſon oeil, & qui en occupent le fond ; il peut y en avoir une qu’elle diſtingue d’une maniere particuliere, qu’elle voit comme à part : ce ſera celle à laquelle le plaiſir détermineraſon attention avec un certain degré de vivacité. Si elle ne la remarquoit pas plus que les autres, elle ne la démêleroit point encore. C’eſt ainſi que nous ne diſcernerions rien dans une campagne, où nous voudrions tout voir à la fois & également. Si elle en pouvoit conſidérer avec la même vivacité deux enſemble, elle les remarqueroit avec la même facilité qu’une ſeule ; ſi elle en pouvoit conſidérer trois de la ſorte, elle les remarqueroit également. Mais c’eſt de quoi elle ne me paroît pas encore capable : il faut que le plaiſir de les conſidérer l’une après l’autre, la prépare au plaiſir d’en conſidérer pluſieurs à la fois.

Il eſt vraiſemblable qu’elle eſt par rapport à deux ou trois couleurs, qui s’offrent à elle avec quantité d’autres ; comme nous ſommes nous-mêmes par rapport à un tableau un peu compoſé, & dont le ſujet ne nous eſt pas familier. D’abord nous en appercevons les détails confuſément. Enſuite nos yeux ſe fixent ſur unefigure, puis ſur une autre ; & ce n’eſt qu’après les avoir remarquées ſucceſſivement, que nous parvenons à juger de toutes enſemble.

La vue confuſe du premier coup-d’oeil n’eſt pas l’effet d’un nombre d’objets abſolu & déterminé ; enſorte que ce qui eſt confus pour moi, doive l’être pour tout autre. Elle eſt l’effet d’une multitude trop grande par rapport au peu d’exercice de mes yeux. Un peintre & moi nous voyons également toutes les parties d’un tableau : mais tandis qu’il les démêle rapidement, je les découvre avec tant de peine, qu’il me ſemble que je voye à chaque inſtant ce que je n’avois point encore vu. Ainſi donc qu’il y a dans ce tableau plus de choſes diſtinctes pour ſes yeux, & moins pour les miens ; notre Statue, parmi toutes les couleurs, qu’elle voit au premier inſtant, n’en peut vraiſemblablement remarquer qu’une ſeule, puiſque ſes yeux n’ont point encore été exercés.

Alors, quoique d’autres couleurs ſerépandent diſtinctement ſur ſa rétine, & que par conſéquent elle les voye ; elles ſont auſſi confuſes à ſon égard, que ſi elles ſe confondoient réellement. Tant qu’elle eſt toute entiere à la couleur qu’elle remarque, elle n’a donc proprement aucune connoiſſance des autres. Cependant ſes yeux ſe fatiguent, ſoit parce que cette couleur agit avec vivacité, ſoit parce qu’ils ne ſauroient demeurer ſans quelque effort dans la ſituation qui les fixe ſur elle. Ils en changent donc par un mouvement machinal : ils en changent encore, s’ils ſont par haſard frappés d’une couleur trop vive pour leur plaire ; & ils ne s’arrêtent, que lorſqu’ils en rencontrent une qui leur eſt plus agréable, parce qu’elle eſt un repos pour eux. Après quelque tems, ils ſe fatiguent encore, & ils paſſent à une couleur moins vive. Ainſi ils arriveront par degrés à mettre leur plus grand plaiſir à ne remarquer que du noir. Enfin, la laſſitude peut être portée à un tel point,qu’ils ſe fermeront tout-à-fait à la lumiere. Si notre Statue ayant démêlé les couleurs dans cet ordre ſucceſſif, n’en pouvoit jamais remarquer pluſieurs en même-tems, elle ſeroit préciſément avec la vue, comme elle a été avec l’odorat. Car quoique juſqu’ici elle en ait toujours vu pluſieurs enſemble, toutes celles qu’elle n’a pas remarquées, ſont à ſon égard, comme ſi elle ne les avoit point vues : elle n’en peut tenir aucun compte. Mais il me paroît qu’elle doit apprendre à en démêler pluſieurs à la fois.

Comment elle en diſcerne pluſieurs à la fois. Le rouge, je le ſuppoſe, eſt la premiere couleur, qui l’a frappée davantage, & qu’elle a remarquée. Son oeil étant fatigué, il change de ſituation, & il rencontre une autre couleur, du jaune, par exemple : elle ſe plaît à cette nouvelle maniere d’être ; mais elle n’oublie pas le rouge, ni le plaiſir qu’il lui a fait.Son attention ſe partage donc entre ces deux couleurs : ſi elle remarque le jaune, comme une maniere d’être qu’elle éprouve actuellement ; elle remarque le rouge, comme une maniere d’être qu’elle a éprouvée.

Mais le rouge ne peut pas attirer ſon attention, & continuer de ne lui paroître que comme une maniere d’être, qui n’eſt plus ; ſi la Senſation, comme je le ſuppoſe, lui en eſt auſſi préſente que celle du jaune. Après s’être rappelé qu’elle a été rouge & jaune ſucceſſivement ; elle remarque donc qu’elle eſt rouge & jaune tout à la fois. Qu’enſuite ſon oeil fatigué ſe porte ſur une troiſieme couleur, ſur du verd, par exemple, ſon attention déterminée à cette maniere d’être, ſe détourne des deux premieres. Cependant elle n’y eſt pas déterminée, au point de lui faire tout-à-fait oublier ce qu’elle a été. Elle remarque donc encore le rouge & le jaune,comme deux manieres d’être, qui ont précédé. Ce ſouvenir prend ſur l’attention, à proportion que l’organe, fixé ſur le verd, ſe fatigue. Inſenſiblement il y a à peu près autant de part que la couleur actuellement remarquée : ainſi la Statue démêle qu’elle a été du rouge & du jaune avec la même vivacité qu’elle démêle qu’elle eſt du verd. Dès-lors elle remarque qu’elle eſt tout à la fois ces trois couleurs. Et comment ſe borneroit-elle à en conſidérer deux comme paſſées ; lorſque ces Senſations ſont toutes trois en même-tems dans ſes yeux, & qu’elles y ſont d’une maniere diſtincte ?

C’eſt donc par le ſecours de la mémoire que l’oeil parvient à remarquer juſqu’à deux ou trois couleurs, qui ſe préſentent enſemble. Si lorſqu’il remarque la ſeconde, la premiere s’oublioit totalement, jamais il ne parviendroit à juger qu’il eſt tout à la fois de deux manieres. Mais dès quele ſouvenir en reſte, l’attention ſe partage entre l’une & l’autre ; & auſſi-tôt qu’il a remarqué qu’il a été ſucceſſivement de deux manieres, il juge qu’il eſt de deux tout-à-la-fois.

Bornes de ſon diſcernement à ce ſujet. Comme nous lui avons appris à connoître ſucceſſivement trois couleurs, nous lui apprendrons à en connoître un plus grand nombre. Mais dans toute cette ſucceſſion il ne s’en repréſentera jamais que trois diſtinctement : car les idées de notre Statue ſur les nombres ne ſont pas plus étendues, qu’elles l’étoient avec l’odorat.

Si nous lui offrons enſuite toutes ces couleurs enſemble, elle n’en démêlera également que trois à la fois, & elle ne pourra déterminer le nombre des autres. Ayant démontré que l’oeil a beſoin de la mémoire pour les diſtinguer, il eſt horsde doute qu’il n’en diſtinguera pas plus que la mémoire même.

Elle a avec ce ſens un moyen de plus pour ſe procurer ce qu’elle deſire. Notre Statue portant la vue d’une couleur à une autre, ne jouit pas toujours de la maniere d’être, qu’elle ſe ſouvient lui avoir été plus agréable. Son imagination faiſant effort, pour lui repréſenter vivement l’objet de ſon deſir, ne peut manquer d’agir ſur les yeux. Elle y produit donc à leur insçu un mouvement, qui leur fait parcourir pluſieurs couleurs, juſqu’à ce qu’ils ayent rencontré celle qu’ils cherchent. La Statue a par conſéquent avec ce ſens un moyen de plus qu’avec les précédens, pour obtenir la jouiſſance de ce qu’elle deſire. Il ſe pourra même qu’ayant d’abord retrouvé, comme par haſard, une couleur, ſes yeux prennent l’habitude du mouvement propre à la leur faire retrouver encore : & cela arrivera,pourvu que les objets qui leur ſont préſens, ne changent pas de ſituation.

Comment elle ſe ſent en quelque ſorte étendue. Les couleurs ſe diſtinguent à nos yeux, parce qu’elles paroiſſent former une ſurface, dont elles occupent chacune une partie. Notre Statue jugeant qu’elle eſt tout-à-la-fois pluſieurs couleurs, ſe ſentiroit-elle donc comme une eſpece de ſurface colorée ?

Avec les autres ſens nous l’avons vue odeur, ſon, ſaveur, c’étoit là une exiſtence bien légere : actuellement elle deviendroit une eſpece de ſurface ; cette exiſtence ſeroit bien légere encore : mais elle n’eſt pas même une ſurface. L’idée de l’étendue ſuppoſe la perception de pluſieurs choſes les unes hors des autres. Or, on ne peut refuſer cette perception à la Statue ; car elle ſent qu’elle ſe répete hors d’elle-même, autant de foisqu’il y a de couleurs qui la modifient. En tant qu’elle eſt le rouge, elle ſe ſent hors du verd ; en tant qu’elle eſt le verd, elle ſe ſent hors du rouge ; & ainſi du reſte.

Mais pour avoir l’idée diſtincte & préciſe d’une grandeur, il faut voir comment les choſes apperçues les unes hors des autres, ſe lient, ſe terminent mutuellement ; & comment toutes enſemble elles ont des bornes qui les circonſcrivent.

Or, le moi de la Statue ne ſauroit ſe ſentir circonſcrit dans des limites ; il faudroit pour cela qu’il connût quelque choſe hors de lui-même. Mais ne pourra-t-il pas ſe ſentir au moins terminé dans une couleur ? Qu’il ſoit modifié par une ſurface bleue liſérée de blanc, ne s’appercevra-t-il pas comme un bleu terminé ? On ſeroit d’abord tenté de le croire ; cependant le ſentiment contraire eſt beaucoup plus vraiſemblable.

La Statue ne peut ſe ſentir étendue àl’occaſion de cette ſurface, qu’autant que chaque partie lui donne la même modification : chacune doit produire la Senſation du bleu. Mais ſi elle eſt modifiée de la même maniere par un pied de cette ſurface, par un pouce, par une ligne, etc. Elle ne peut pas ſe repréſenter dans cette modification une grandeur plutôt qu’une autre. Elle ne s’en repréſente donc aucune. Une Senſation de couleur ne porte donc pas avec elle une idée d’étendue. Il eſt vrai que cette Senſation eſt répétée autant de fois qu’il y a de parties ſenſibles ſur cette ſurface : mais répétée pluſieurs fois ou produite une ſeule, elle n’eſt jamais qu’une maniere d’être ; & la Statue ne ſauroit ſe douter de cette répétition. Chaque couleur ne lui paroîtra étendue, que quand le tact ayant inſtruit la vue, ſes yeux ſe ſeront fait une habitude de rapporter ſur toutes les parties d’une ſurface la modification ſimple & unique, qu’elles répetent chacune dans l’être ſentant.Mais actuellement qu’elle ne regarde une couleur, que comme une de ſes manieres d’être, je n’imagine pas comment elle pourroit la ſentir étendue. Nous n’avons point de terme, pour rendre avec préciſion le ſentiment, qu’a d’elle-même la Statue modifiée par pluſieurs couleurs à la fois. Mais enfin elle connoît qu’elle exiſte de pluſieurs manieres ; elle s’apperçoit en quelque ſorte comme un point coloré, au-delà duquel il en eſt d’autres, où elle ſe retrouve ; & à cet égard, on peut dire qu’elle ſe ſent étendue. Mais puiſqu’elle ne peut pas déterminer le nombre des couleurs qui la modifient en même tems, puiſque ces couleurs ne ſe terminent point mutuellement, & que toutes enſemble elles ne ſauroient être circonſcrites ; il faut conclure que le ſentiment qu’elle a de ſon étendue eſt vague, qu’il ne marque de bornes nulle part. Elle ſe ſent comme un être qui ſe multiplie ſans fin ; & neconnoiſſant rien au-delà, elle eſt par rapport à elle comme ſi elle étoit immenſe : elle eſt par-tout, elle eſt tout.

Elle n’a point d’idée de figure. Dans une idée auſſi imparfaite de l’étendue, on ne ſauroit ſe repréſenter aucune trace de figures, aucune grandeur terminée. Cela eſt évident. Mais quand même on ſuppoſeroit, contre ce que nous venons de dire, que chaque couleur conſidérée comme une modification de l’ame, peut repréſenter une étendue figurée, il me ſemble que la Statue ne ſe feroit encore l’idée d’aucune figure.

Pour en être convaincu, il faut ſe rappeler le principe que nous avons établi, & qui eſt conſtaté par notre expérience. C’eſt que nous n’avons pas toutes les idées que nos Senſations renferment ; nous n’avons que celles que nous y ſavons remarquer. Ainſi nous voyons tous les mêmes objets ; mais parce que nous n’avons pasle même plaiſir, le même intérêt à les obſerver, nous en avons chacun des idées bien différentes. Vous remarquez ce qui m’échappe, & ſouvent lorſque vous en pouvez rendre un compte exact, je ſuis moi-même comme ſi je n’avois rien vu.

Or, la lumiere & les couleurs étant le côté le plus ſenſible, par où la Statue ſe connoît, par où elle jouit d’elle-même ; elle ſera plus portée à conſidérer ſes modifications, comme éclairées & colorées, que comme figurées. Toute occupée à juger des couleurs, par les nuances, qui les diſtinguent, elle ne penſera donc pas aux différentes manieres, dont nous les ſuppoſons terminées.

D’ailleurs il ne ſuffit pas à l’oeil de voir toute une figure, pour s’en former une idée ; comme il lui ſuffit de voir une couleur, pour la connoître. Il ne ſaiſit l’enſemble de la plus ſimple, qu’après en avoir parcouru toutes les parties. Il lui faut unjugement pour chacune en particulier, & un autre jugement pour les réunir : il faut ſe dire, voilà un côté, en voilà un ſecond, en voilà un troiſieme ; voilà l’intervalle qui les ſépare, & de tout cela réſulte ce triangle.

Ainſi donc que les yeux n’ont appris à démêler trois couleurs à la fois, que parce que les ayant conſidérées ſucceſſivement, ils les remarquent dans l’impreſſion qu’elles font enſemble : de même, ils n’apprendront à démêler les trois côtés d’un triangle, qu’autant que les ayant remarqués l’un après l’autre, ils les remarqueront tous enſemble, & jugeront de la maniere dont ils ſe réuniſſent. Mais c’eſt là un jugement que la Statue n’aura point occaſion de former.

Les figures, nous le ſuppoſons, ſont renfermées dans les Senſations qu’elle éprouve. Mais notre expérience nous démontre aſſez que nous n’avons pas toutes les idées que nos Senſations portent avec elles. Nosconnoiſſances ſe bornent uniquement aux idées que nous avons appris à remarquer : nos beſoins ſont la ſeule cauſe qui détermine notre attention aux unes plutôt qu’aux autres ; & celles qui demandent un plus grand nombre de jugemens, ſont auſſi celles que nous acquérons les dernieres. Or, je n’imagine pas quelle ſorte de beſoin pourroit engager notre Statue à former tous les jugemens néceſſaires, pour avoir l’idée de la figure la plus ſimple.

D’ailleurs quel heureux haſard régleroit le mouvement de ſes yeux, pour leur en faire ſuivre le contour ? Et lors même qu’ils le ſuivroient, comment pourroit-elle s’aſſurer de ne pas paſſer continuellement d’une figure à une autre ? à quoi pourra-t-elle juger que trois côtés, qu’elle a vus l’un après l’autre, forment un triangle ? Il eſt bien plus vraiſemblable que ſa vue obéiſſant uniquement à l’action de la lumiere, errera dans un chaos de figures :tableau mouvant, dont les parties lui échapent tour-à-tour.

Il eſt vrai que nous ne remarquons pas les jugemens que nous portons, pour ſaiſir l’enſemble d’un cercle, ou d’un quarré. Mais nous ne remarquons pas davantage ceux qui nous font voir les couleurs hors de nous. Cependant il ſera démontré que cette apparence eſt l’effet de certains jugemens que l’habitude nous a rendu familiers. Qu’on nous offre un tableau fort compoſé, l’étude que nous en faiſons, ne nous échappe pas : nous nous appercevons que nous comptons les perſonnages, que nous en parcourons les attitudes, les traits, que nous portons ſur toutes ces choſes une ſuite de jugemens, & que ce n’eſt qu’après toutes ces opérations, que nous les embraſſ ons d’un même coup-d’oeil. Or, les yeux de notre Statue ſeroient obligés de faire, pour voir une figure entiere, ce que les nôtres font, pour voir un tableau entier. Nous l’avons faitſans doute nous mêmes la premiere fois que nous avons appris à voir un quarré. Mais aujourd’hui la rapidité avec laquelle nous en parcourons par habitude les côtés, ne nous permet plus de nous appercevoir de la ſuite de nos jugemens. Il eſt raiſonnable de penſer, que lorſque nos yeux n’étoient point exercés, ils ont été dans la néceſſité de ſe conduire, pour voir les objets les plus ſimples, comme ils ſe conduiſent actuellement, pour en voir de plus compoſés.

Elle n’a point d’idée de ſituation ni de mouvement. Nous ne jugeons des ſituations, que parce que nous voyons les objets dans un lieu, où ils occupent chacun un eſpace déterminé ; & nous ne jugeons du mouvement, que parce que nous les voyons changer de ſituation. Or, la Statue ne ſauroit rien obſerver de ſemblable dans les Senſations qui la modifient. Sic’eſt au tact à donner de l’étendue à chaque couleur, c’eſt encore à lui à leur donner la propriété de repréſenter des ſituations & du mouvement.

N’ayant qu’une idée confuſe & indéterminée d’étendue, privée de toute idée de figure, de lieu, de ſituation & de mouvement, la Statue ſent ſeulement qu’elle exiſte de bien des manieres. Si pluſieurs objets changent de place ſans diſparoître à ſes yeux, elle continue d’être les mêmes couleurs qu’elle étoit auparavant. Le ſeul changement qu’elle peut éprouver, c’eſt d’être plus ſenſiblement tantôt l’une tantôt l’autre, ſuivant les différentes ſituations, par où le mouvement fait paſſer les objets : étant tout-à-la-fois par exemple, le jaune, le pourpre & le blanc ; elle ſera dans un moment plus le jaune ; dans un autre, plus le pourpre ; & dans un troiſieme plus le blanc.

Chapitre 12[modifier]

De la vue avec l’odorat, l’ouie & le gout. effets produits par la réunion de ces ſens.

La réunion de la vue, de l’odorat, de l’ouie & du goût, augmente le nombre des manieres d’être de notre Statue : la chaîne de ſes idées en eſt plus étendue & plus variée : les objets de ſon attention, de ſes deſirs & de ſa jouiſſance ſe multiplient ; elle remarque une nouvelle claſſe de ſes modifications, & il lui ſemble qu’elle apperçoit en elle une multitude d’êtres tout différens. Mais elle continue à ne voir qu’elle, & rien ne la peut encore arracher à elle-même, pour la porter au-dehors.

Ignorance d’où la Statue ne peut ſortir. Elle ne ſoupçonne donc pas qu’elledoive ſes manieres d’être à des cauſes étrangeres ; elle ignore qu’elles lui viennent par quatre ſens. Elle voit, elle ſent, elle goûte, elle entend, ſans ſavoir qu’elle a des yeux, un nez, une bouche, des oreilles : elle ne ſait pas qu’elle a un corps. Enfin, elle ne remarque qu’elle éprouve enſemble ces différentes eſpeces de Senſations, qu’après les avoir étudiées ſéparément.

Jugemens qu’elle pourroit porter. Si, ſuppoſant qu’elle eſt continûment la même couleur, nous faiſions ſuccéder en elle les odeurs, les ſaveurs & les ſons, elle ſe regarderoit comme une couleur, qui eſt ſucceſſivement odoriférante, ſavoureuſe & ſonore. Elle ſe regarderoit comme une odeur ſavoureuſe, ſonore & colorée, ſi elle étoit conſtamment la même odeur ; il faut faire la même obſervation ſur toutes les ſuppoſitions de cette eſpece. Car c’eſt dans la maniere d’être, où elleſe retrouve toujours, qu’elle doit ſentir ce moi, qui lui paroît le ſujet de toutes les modifications, dont elle eſt ſuſceptible. Or, quand nous ſommes portés à regarder l’étendue, comme le ſujet de toutes les qualités ſenſibles, eſt-ce parce qu’en effet elle en eſt le ſujet, ou ſeulement parce que cette idée étant toujours, par une habitude que nous avons contractée, par-tout où les autres ſont ; & étant la même, quoique les autres varient, elle paroît en être modifiée, ſans l’être ?

De même, quand des philoſophes aſſurent qu’il n’y a que de l’étendue, eſt-ce qu’il n’exiſte point d’autre ſubſtance ? Eſt-ce même que l’étendue en eſt une ? Ou n’en jugent-ils ainſi que parce que cette idée leur eſt familiere, & qu’ils la retrouvent par-tout ? La Statue auroit autant de raiſon de croire qu’elle n’eſt qu’une couleur, ou qu’une odeur ; & que cette couleur,ou cette odeur eſt ſon être, ſa ſubſtance. Mais ce n’eſt pas le lieu de m’arrêter ſur de pareils ſyſtêmes ; & c’eſt aſſez les réfuter, que de faire voir qu’ils ne ſont pas mieux fondés que les jugemens que nous venons de faire porter à notre Statue.