Traité du Ciel/Préface

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Traité du Ciel Livre I





PRÉFACE
AU TRAITÉ DU CIEL.


Le Traité du Ciel est le système du monde tel qu’on le concevait en Grèce au temps d’Aristote. Analyse du Traité du Ciel ; théories principales : sur l’étude de la nature, sur le mouvement, sur l’origine des choses, sur les astres, sur l’immobilité de la terre, sa sphéricité, ses dimensions ; sur les phénomènes de la pesanteur. — Exposition abrégée de l’état actuel de l’astronomie : système solaire, système sidéral ; détails sur les corps divers de notre système, soleil, planètes, satellites, astéroïdes, comètes ; détails sur le monde sidéral, étoiles, nébuleuses résolues et non résolues. — Considérations sur les progrès de l’astronomie ; importance supérieure de la théorie. De l’idée de la science ; cette idée est née dans la Grèce ; impuissance scientifique de l’esprit Asiatique. — Admirable beauté du système du monde ; de la cause première des choses ; l’hypothèse de la nébuleuse ne remonte pas assez haut ; objections qu’on peut y faire ; manifestation éclatante d’une intelligence toute puissante dans les lois qui régissent les mondes ; enseignement que l’homme peut tirer de l’astronomie.

« Il y a extrêmement loin, dit Laplace, de la première vue du ciel à la vue générale par laquelle on embrasse aujourd’hui les étais passés ou futurs du système du monde [1]. »

Je mets le Traité du Ciel d’Aristote sous la protection de cette pensée si juste du grand géomètre. Oui ; il y a une distance considérable entre les premières idées que les hommes se sont faites du mouvement des astres, et la sûre doctrine où, de nos jours, la science est parvenue. C’est là un fait évident que personne ne voudrait nier. En comparant l’ouvrage du philosophe grec à la Mécanique céleste, on peut sans peine mesurer l’intervalle immense qui les sépare, et il faudrait être un admirateur bien aveugle de l’antiquité, ou un détracteur non moins passionné du temps présent, pour ne pas reconnaître la supériorité incontestable des modernes sur leurs devanciers. Mais le Traité du Ciel d’Aristote n’en mérite pas moins, tout imparfait qu’il est, la plus sérieuse attention et la plus haute estime. Les historiens de l’astronomie, et à plus forte raison les astronomes, l’ont dédaigné, quand ils ne l’ont pas tout à fait omis ; et l’on pourrait croire, en voyant cette négligence ou ce mépris, qu’une théorie du monde, élaborée par un homme tel qu’Aristote, au plus beau temps de la Grèce, ne vaut pas la peine qu’on s’y arrête un seul instant. Ce serait là un jugement très superficiel et très faux. J’espère qu’on s’abstiendra de le porter, si l’on veut bien examiner les choses d’un peu plus près, et jeter un coup d’œil sur la carrière que l’astronomie a parcourue depuis le ive siècle, avant l’ère chrétienne, jusqu’au nôtre. Cette carrière est très vaste, sans doute ; mais pendant cet espace de plus de deux mille deux cents ans, elle présente un progrès continu, qu’on peut suivre sans interruption, malgré de longues intermittences, du maître d’Alexandre aux plus illustres de nos contemporains.

Ce tableau peut être très instructif, et je voudrais en indiquer les principaux traits, avec une concision qui permettra de les saisir plus aisément.

On suppose bien que je n’entreprendrai pas ici une histoire, même très abrégée, de la science des astres ; mais en me bornant à montrer où en étaient les esprits les plus éclairés au siècle d’Aristote, et où nous en sommes aujourd’hui, je rapprocherai les deux points extrêmes : le point d’où est parti l’esprit humain dans les écoles de la Grèce, et le point qu’il a atteint en ce moment, sans préjudice des conquêtes illimitées qu’il lui restera toujours à faire.

On pourra tirer un autre avantage de cette rapide esquisse ; et en élargissant un peu le cadre, on verra non seulement comment a procédé l’astronomie, mais, d’une façon plus générale, comment procède la science. Quoiqu’on en ait pu dire, l’esprit humain n’a pas deux méthodes ; surtout, il n’a pas de solutions de continuité. Je ne parle que des races auxquelles nous appartenons, et écartant des races moins heureusement douées, je dis que nous ne formons qu’une seule et même famille intellectuelle avec les Grecs, et que sans eux la science, sous toutes ses formes, serait peut-être encore à naître. C’est la Grèce, la première, qui a conçu l’idée de la science, et qui l’a pratiquée avec un succès, auquel on n’a pas toujours su rendre justice. L’histoire de l’astronomie est fort curieuse ; mais celle de la science l’est encore bien davantage ; et comme l’astronomie se donne, à très bon droit, pour une des sciences qui font le plus d’honneur à l’intelligence humaine, nous pourrons avec sécurité la prendre pour mesure de toutes les autres. Nous trouverons ainsi, dans la loi qui a présidé à ses développements, la loi même de tout savoir humain.

Ajoutez qu’Aristote, de son côté, n’est pas moins digne d’être choisi pour le représentant des connaissances de son âge. Il a su tout ce qu’on pouvait savoir à son époque ; et il a joint à la tradition la puissance de son propre génie, qui, à bien des égards, est le plus grand que Dieu ait jamais fait. Aristote, écrivant un système du monde comme on pouvait l’écrire alors, mérite donc d’abord qu’on l’écoute ; mais en outre, il nous fournit le plus ancien document auquel nous puissions recourir. Bien d’autres, avant lui, avaient essayé de comprendre l’ordre de l’univers ; mais son ouvrage est le seul que le temps nous ait transmis dans son intégrité. C’est par lui, il faut bien le savoir, que commence authentiquement l’histoire de l’astronomie, comme celle de la plupart des autres sciences. Ignorer ou négliger ce fait, c’est manquer à la méthode d’observation, dont l’astronomie se fait gloire d’être le modèle le plus accompli.

Ainsi, des considérations générales sur l’astronomie et sur la science, le Traité du Ciel étant pris pour point de départ, voilà ce qu’on trouvera dans ce qui va suivre.

Mais, je l’avoue, je croirais manquer à une aussi noble science que l’astronomie, et à un maître aussi vénéré qu’Aristote, si je n’allais pas jusqu’au bout de ces grandes idées. L’objet de l’astronomie est, sans contredit, le plus frappant, si ce n’est le plus important, de tous ceux qui peuvent intéresser l’homme. Rien n’égale le spectacle des cieux, même pour les yeux les moins attentifs et les plus ignorants. Rien n’étonne et ne subjugue notre pensée, comme ces mondes innombrables roulant dans l’espace avec une régularité éternelle, que nous admirons d’autant plus que nous la comprenons mieux. Se contenter d’observer ces phénomènes, sans essayer de remonter jusqu’à leur cause, me semble une prudence excessive. Je puis l’approuver dans la science spéciale des astres ; mais je la blâme en philosophie. L’astronome, se renfermant dans son rôle strict, peut bien ne pas s’élever plus haut que les faits eux-mêmes et que les lois qui les régissent. Mais le savant ne cesse pas d’être homme. Se résoudre à ne pas chercher le sens définitif et suprême de toutes ces merveilles, c’est abdiquer sa raison dans ce qu’elle a de plus essentiel ; c’est se mettre, en quelque sorte, en dehors de l’humanité ; car, au fond, ce que l’esprit humain demande à toutes les sciences qu’il crée et qu’il cultive, ce ne sont pas les services matériels qu’elles lui rendent ; c’est l’explication de plus en plus compréhensive de l’énigme du monde, dont l’astronomie est une des révélations les plus éclatantes.

Nous pouvons donc nous permettre d’aller un peu au-delà de l’astronomie, et ne pas nous en tenir trop étroitement aux scrupules de quelques savants de notre siècle. Newton, en terminant ses « Principes mathématiques de la philosophie naturelle, » n’a pas cru qu’il lui fût interdit de remonter jusqu’à la cause éternelle, infinie et toute-puissante du mouvement. Il semble que cet exemple est une autorité suffisante ; et ce serait être par trop méticuleux que de craindre d’imiter l’auteur de la théorie de la gravitation. Pour ma part, je ne me résigne pas à faire de l’astronomie une science stérile dans l’interprétation générale des choses ; et je tâcherai d’en faire sortir quelques conclusions qui en dépasseront le domaine, mais qui, pour cela, n’en seront ni moins sûres ni moins graves.

Je ne dirai rien de ce qui a précédé Aristote. Ce n’est pas que je ne tienne le plus grand compte des travaux antérieurs, dans l’École de Pythagore, dans l’École d’Ionie, dans l’École de Platon, etc., etc. Aristote, en discutant les opinions de ses prédécesseurs, nous prouve assez le cas qu’il en faisait. Nous aurions aujourd’hui bien tort d’être moins équitables que lui. Mais comme il s’agit ici, non de la part qui lui revient personnellement, mais de l’état où était la science entre ses mains, il convient de laisser de côté des théories que nous ne connaissons que par fragments. Sans les citations qui en ont été faites plus tard, nous ne saurions pas même qu’elles ont existé. Ni les Pythagoriciens, ni les Ioniens ne se présentent à nous avec un ouvrage complet. Quant au Timée de Platon, il contient tant de questions diverses, outre le système du monde, que je ne crois pas devoir le faire figurer dans cette revue, dont Aristote sera tout le fondement.

Le Traité du Ciel est si bien ce que nous entendons par le système du monde, qu’Aristote lui-même renvoie plusieurs fois le lecteur à ses traités particuliers d’astronomie. Il distinguait, absolument comme nous pourrions le faire, la théorie générale, qui est arrivée jusqu’à nous, et les observations de détail sur lesquelles il voulait l’appuyer et qui malheureusement ont péri. Nous n’aurons donc pas précisément, dans le Traité du Ciel, de l’astronomie du genre de celle que nous trouvons dans Ptolémée ; mais toute proportion gardée, c’est l’entreprise de Newton et de Laplace ; c’est-à-dire, un résumé de l’ensemble des phénomènes, avec une théorie de la pesanteur et du mouvement.

Afin de dénaturer le moins possible la pensée du philosophe, je la suivrai fidèlement pas à pas. La composition du Traité du Ciel, n’est ni très régulière ni très bien ordonnée, défaut commun de plusieurs autres ouvrages auxquels Aristote, enlevé par une mort violente, n’a pu mettre la dernière main [2]. Mais quelle que soit cette composition, en voici l’analyse.

La science de la nature, dit Aristote en débutant, consiste presque uniquement dans l’étude des corps, et dans l’étude de leurs mouvements et de leurs modifications. Le corps est ce qui a les trois dimensions et est divisible en tous sens, comme l’ont dit les Pythagoriciens. Il n’y a que deux mouvements simples : le mouvement en ligne droite, et le mouvement circulaire. Le mouvement des corps naturels ne peut aller qu’en bas ou en haut. Par le bas, on entend la direction vers le centre ; par le haut, la direction qui s’éloigne du centre. Le mouvement en ligne droite va, soit en haut, soit en bas ; il peut s’éloigner ou se rapprocher du centre, selon l’espèce des corps. Quant au mouvement circulaire, qui a lieu à une distance quelconque, il se fait toujours autour du centre ; et la relation, une fois établie, peut ne plus changer.

Le mouvement circulaire participe à la nature même du cercle ; dans son genre, il.est parfait ; le mouvement, en ligne droite, ne peut jamais l’être, puisque ce mouvement est nécessairement incomplet, comme la droite elle-même, qui n’est jamais finie et à laquelle on peut sans cesse ajouter. Le mouvement direct appartient aux éléments, qui se dirigent, soit en haut, comme le feu, soit en bas, comme la terre. Le mouvement circulaire doit appartenir à un corps plus relevé et « plus divin » que ceux-là. Ce corps doit être simple et parfait, ainsi que le mouvement qui l’anime.

Pour étudier le corps doué du mouvement circulaire et différent de tous ceux que nous connaissons, c’est à la raison, selon Aristote, qu’il faut s’adresser. Ce corps, quelle que soit d’ailleurs son essence, ne peut avoir ni pesanteur ni légèreté, comme en ont tous les autres corps sans exception. S’il était pesant, il se dirigerait en bas comme tous les graves ; s’il était léger, il se dirigerait en haut comme tous les corps ignés. Le corps à mouvement circulaire n’est donc ni léger ni pesant, puisqu’il ne se dirige ni en haut ni en bas ; aucune de ses parties ne peut être non plus ni légère ni pesante. Il s’ensuit que ce corps est unique en son espèce. Il ne peut pas subir la moindre altération ; il ne croît ni ne décroît ; il est impérissable et éternel, de même qu’il est absolument immuable[3].

Voilà, d’après Aristote, ce que dit la raison. Mais les faits eux-mêmes, ajoute-t-il, se chargent de vérifier ces principes théoriques. Le philosophe invoque ici le témoignage unanime des peuples et celui des siècles écoulés. Le corps à mouvement circulaire, c’est-à-dire le ciel, est si évidemment quelque chose de divin, et de tout à part dans la nature, que c’est là où « tous les hommes, grecs ou barbares, pourvu qu’ils aient quelque notion de la divinité, placent la s demeure des Dieux qu’ils adorent. » Ils croient que le séjour des Dieux est immortel, comme les êtres supérieurs qui l’habitent. Bien plus, a-t-on jamais remarqué dans le ciel le moindre changement ? La tradition, soigneusement transmise d’âge en âge, y a-t-elle jamais signalé la plus faible perturbation ? Cette course éternelle a-t-elle jamais été troublée ? Et le mot d’Éther, par lequel on désigne généralement ce corps, n’exprime-t-il pas à la fois et le mouvement qui l’emporte et l’immuabilité de ce mouvement ? Mais, comme Dieu et la nature ne font jamais rien en vain, il est clair que ce corps est seul et qu’il forme un tout ; car un second corps de même genre ne pourrait être qu’un contraire, et il n’y a rien de contraire ni au cercle ni au mouvement circulaire.

Est-ce à dire que ce corps un, impérissable, immuable, parfait, divin, éternel, soit en outre infini ? Aristote ne le pense pas. Tout corps est nécessairement fini ; et celui-là, précisément parce qu’il est parfait, doit être fini. La perfection implique une fin et une limite. En effet, le ciel accomplit sous nos yeux son mouvement circulaire, fini et limité. Ce mouvement se fait autour d’un centre ; et il n’y a ni centre ni milieu pour l’infini. Le ciel n’est donc pas plus infini que son mouvement. L’infini ne peut pas se mouvoir ; car, s’il se portait dans un lieu autre que lui-même, il ne serait plus l’infini. Et peut-on comprendre deux infinis, dont l’un agirait sur l’autre ?

Aristote poursuit.

Si le ciel est fini, il renferme néanmoins toutes choses ; il est impossible d’imaginer un corps qui soit en dehors de lui. En supposant qu’il y ait encore d’autres mondes que le nôtre, les éléments y seraient toujours ce que nous les observons ici-bas, les uns se portant vers le centre, les autres s’en éloignant. Il faudrait donc qu’il y eût un centre dans ces mondes ; alors notre terre serait attirée vers ce centre, qui ne serait plus le sien, et elle serait animée d’un mouvement contre nature, que nous ne lui voyons pas. Par un renversement analogue, le feu, au lieu de se diriger en haut, se dirigerait en bas. Ce sont là des impossibilités manifestes ; et comme nous voyons le centre de la terre immobile, il n’est que faire d’inventer un autre monde et un autre ciel purement hypothétiques. Le centre de l’univers est unique, ainsi que son extrémité. Ce centre est celui de la terre, vers lequel les graves sont attirés avec d’autant plus de force qu’ils s’en rapprochent davantage dans leur chute. L’extrémité de l’univers, c’est la circonférence extrême du ciel, parce qu’au-delà il n’y a rien. Les révolutions éternelles et régulières du ciel mesurent la vie et la durée de tous les êtres, qui participent plus ou moins à cette éternité. Il n’y a que le divin qui ne meurt ni ne change. Dieu donne le mouvement et ne le reçoit pas ; car il faudrait, pour qu’il le reçût, qu’il y eût quelque chose de plus fort et de plus puissant que lui. « Il est tout à fait conforme aux lois de la raison, dit Aristote, que le divin se meuve d’un mouvement qui ne s’arrête jamais ; et tandis que toutes les choses qui sont mues s’arrêtent quand elles sont arrivées à leur lieu propre, c’est éternellement, pour le corps à mouvement circulaire, un seul et même lieu que le lieu d’où il part et le lieu où il finit. »

Aristote rappelle ici une question difficile et profonde. Le ciel a-t-il été créé ? A-t-il commencé un jour à devenir ce qu’il est ? Ou bien a-t-il été, de toute éternité, ce que nous le voyons ? Sur ce grand problème, Aristote interroge ses prédécesseurs, entre autres, Empédocle, Héraclite, et Platon dans le Timée. Tous ont cru qu’à un certain moment donné, le monde a commencé d’être ce qu’il est, en d’autres termes, qu’il a été créé. La seule différence entre ces philosophes, c’est que les uns affirment que le monde, une fois organisé, restera éternellement dans son ordre actuel ; et que les autres, au contraire, affirment que cet ordre est périssable, comme le sont tous les composés que la nature renferme. Aristote n’accepte ni l’une ni l’autre de ces solutions. Croire que le monde change seulement de forme, revient au fond à croire qu’il est éternel ; car, dans cette hypothèse, « ce n’est pas le monde qui périt jamais ; ce sont simplement ses constitutions successives. » D’autre part, soutenir que le ciel a été créé et qu’il est désormais impérissable, dans son état présent, c’est une contradiction flagrante ; car, en analysant de près le sens des mots, on voit aisément qu’il n’y a d’impérissable et d’éternel que l’incréé, et que tout ce qui est né et s’est produit à un moment quelconque, est inévitablement destiné à périr.

Aristote se prononce donc pour l’éternité du monde et du ciel, qui a toujours été et qui toujours sera ce qu’il est, jouissant en quelque sorte d’un perpétuel présent, comme l’Être même dont il reçoit le mouvement, et avec lequel il se confond peut-être. « Le ciel ne connaît pas de fatigue ; et il n’est pas besoin de supposer, en dehors de lui, une nécessité qui le contraigne à suivre un mouvement qui ne lui serait pas naturel. Il faut abandonner au vulgaire cette vieille fable qui se figure que le monde, pour se conserver, a besoin, à défaut de ses lois régulières, de quelque Atlas, qui le soutienne. » Cette conception chimérique va de pair avec la rêverie « qui faisant du monde un grand animal, lui attribue une vie intérieure, et qui croit que les corps de l’espace supérieur sont pesants et terrestres. » Il ne faut pas admettre, non plus, « à l’exemple d’Empédocle, que le monde ne se maintient et ne dure que parce qu’il reçoit, par la rotation qui lui est propre, un mouvement s plus rapide que sa tendance à descendre. »

A ces discussions, qui peuvent paraître trop métaphysiques, Aristote en fait succéder d’autres qui sont plus réelles. Le monde a-t-il une droite et une gauche, comme l’ont dit les Pythagoriciens ? Aristote répond aussi par l’affirmative ; mais il précise les choses plus que les disciples de Pythagore. Il établit que, par la droite du monde, il faut entendre l’orient, le point où les astres se lèvent et commencent leur mouvement ; et par la gauche, l’occident, c’est-à-dire, le point où ils se couchent. Mais le monde n’a pas seulement une gauche et une droite ; il a de plus un haut et un bas. Le haut du monde est le pôle que nous ne voyons point, attendu que c’est dans cette direction que les astres s’élèvent davantage au-dessus de l’horizon. Par suite, le bas du monde est le pôle visible à nos yeux. C’est là notre position par rapport à la révolution supérieure des étoiles ; mais par rapport à la révolution secondaire des planètes, c’est l’inverse, parce que les planètes ont des mouvements contraires à celui du ciel. Relativement à elles, notre pôle est en haut et à droite, au lieu d’être en bas et à gauche.

Mais comment se fait-il que le ciel puisse avoir, avec plusieurs révolutions, des parties en mouvement, et des parties en repos ? Aristote sent toute la difficulté de la question ; et il se plaint « de l’insuffisance de nos sens, qui ne peuvent nous révéler que très imparfaitement les conditions de ces grands phénomènes. » C’est là une plainte que les hommes pourront toujours élever, et qui ne les empêchera jamais de poursuivre leurs investigations. Aristote ne se décourage pas non plus ; et tout en se disant qu’il est exposé à se tromper, il n’en cherche pas moins la vérité avec ardeur. Appliquant ici des principes qu’il a démontrés autre part, sur les conditions du mouvement, il avance que le mouvement du monde n’est possible que s’il y a un point de repos sur lequel ce mouvement s’appuie en quelque sorte. Ce centre, nous ne pouvons pas le placer dans le ciel ; car alors le ciel, au lieu de se mouvoir circulairement, se dirigerait vers le centre. Ce point de repos, c’est la terre, qui est immobile, et qui est au centre de tout.

Chose remarquable ! En affirmant l’immobilité de la terre, Aristote ne donne cette opinion que pour une hypothèse sur laquelle il se propose de revenir, sans doute pour la démontrer. Cette réserve, très louable, doit être appréciée. Peut-être qu’Aristote était ébranlé par ces autres théories, d’ailleurs fort incertaines, qui tendaient dès lors à prêter à notre globe un mouvement comme au reste des astres ; peut-être aussi était-il averti par l’instinct de son propre génie. Il est vrai qu’après avoir avancé assez timidement cette hypothèse, il en a fait ensuite la base de tout un système, adopté jusqu’au temps de Copernic ; mais toujours est-il certain qu’il a eu sur ce point une hésitation qui ne laisse pas de lui faire honneur, et dont, en général, on ne se souvient pas assez, quand on lui reproche ses erreurs, qui ne sont que trop positives.

La terre étant nécessaire pour point de repos et centre du monde, le feu ne l’est pas moins qu’elle. La terre représente la pesanteur ; le feu représente la légèreté. Entre ces éléments extrêmes, se placent les deux éléments intermédiaires, l’air et l’eau, de poids divers l’un et l’autre, mais tous deux plus lourds que le feu et plus légers que la terre. Le ciel, qui est animé d’un mouvement circulaire, est évidemment sphérique, parce que la sphère est le premier des solides, de même que le cercle est la première des surfaces, la sphère et le cercle pouvant remplir l’espace entier. Il faut donc comprendre la totalité du monde comme une sphère, où le ciel occupe la circonférence la plus reculée, et où les éléments sont placés, tous sphériques aussi, dans l’ordre suivant : le feu, l’air, l’eau et la terre.

Mais pourquoi, se demande Aristote, le monde a-t-il un mouvement dans un sens plutôt que dans l’autre ? Pourquoi les astres, en un ordre inverse, ne se lèvent-ils pas aussi bien au point que nous appelons l’occident ? Pourquoi ne se couchent-ils pas à l’orient ? A cette question, que nous pouvons nous poser, comme le faisait le philosophe grec, et que les hommes se poseront perpétuellement, Aristote répond avec la plus haute sagesse, et avec une rare humilité : « Essayer, dit-il, de discuter certaines questions et prétendre tout expliquer, en se flattant de ne rien omettre, c’est peut-être faire preuve ou de beaucoup de naïveté ou de beaucoup d’audace. Cependant il ne serait pas équitable de blâmer indistinctement toutes ces tentatives. Il faut peser les motifs que chacun peut avoir de prendre la parole ; et ensuite, il faut examiner jusqu’à quel point on mérite confiance, selon qu’on s’appuie sur des raisons admises par le vulgaire des hommes, ou sur des considérations plus relevées et plus fortes. Lors donc qu’on voit quelqu’un atteindre, en ces matières, une plus grande précision et expliquer les lois nécessaires de la nature, on doit savoir bon gré à ceux qui font ces découvertes ; et c’est là ce qui nous encourage maintenant à dire sur ce sujet l’opinion que nous nous sommes formée. » Éclairé par cette circonspection, Aristote n’invoque ici qu’un seul principe : La nature fait toujours le mieux qu’elle peut ; dans les choses éternelles, rien n’est fortuit ni arbitraire. Si donc le ciel et le monde se meuvent circulairement de droite à gauche et non de gauche à droite, c’est uniquement parce qu’il est mieux qu’il en soit ainsi. Il n’y a que le mouvement circulaire qui puisse durer éternellement ; et la droite est supérieure à la gauche.

Nous savons aujourd’hui ce que vaut cette théorie ; et quoique le mouvement de droite à gauche soit bien réel, le phénomène est absolument contraire à ce que croyait Aristote, puisque la terre tourne et se meut, au lieu d’être immobile. Mais si l’application du principe est fausse, le principe lui-même ne l’est point. On peut très bien ne pas se demander pourquoi tous les astres de notre système planétaire tournent en un sens plutôt que dans un autre ; mais si l’on aborde celle question, on ne saurait la résoudre autrement qu’Aristote. Les choses sont ce qu’elles sont, parce qu’il est mieux qu’elles soient ainsi, plutôt que de la façon opposée. Le hasard, si énergiquement combattu par Aristote, n’explique pas le monde et son ordre éternel. C’est l’intelligence qui seul le régit, comme l’avait dit Anaxagore ; et l’intelligence fait toujours les choses du mieux possible. Aussi Aristote n’hésite-t-il pas à conclure, de nouveau, que l’ordre des cieux ne changera pas et qu’il demeurera éternellement ce que nous l’observons. Le moteur « incorporel » et immobile, qui donne le mouvement à l’univers, peut encore moins changer que le mobile ; car s’il y avait quelqu’irrégularité pour le monde, « dans l’infinité des temps, les astres se seraient éloignés les uns des autres et auraient perdu leurs distances, celui-ci allant plus vite, et celui-là allant plus lentement. » Or, qui a jamais observé la moindre modification dans les distances qui les séparent ? Et n’est-ce pas une hypothèse absurde et un rêve de s’imaginer que le ciel puisse avoir des alternatives de vitesse et de lenteur ? Les astres nous enverront toujours la chaleur et la lumière dont nous avons besoin ; l’air sera toujours rendu lumineux et chaud par le frottement qu’il reçoit de la translation du ciel ; l’uniformité est la règle immuable de ces phénomènes.

D’ailleurs, continue Aristote, les astres n’ont pas de mouvement propre. Emportés dans la translation du ciel entier, ils changent de lieu avec lui ; mais chacun d’eux reste dans la place respective qu’il occupe cl qu’il ne peut Mais si les astres ne se déplacent pas par un mouvement de translation individuelle, on pourrait supposer qu’ils ont une rotation sur eux-mêmes. Il n’en est rien, au dire d’Aristote, malgré quelques apparences qui semblent favorables à cette opinion. Si le soleil, à son lever ou à son coucher, paraît animé d’un mouvement rotatoire, c’est une illusion des sens causée uniquement par la distance d’où nous le voyons. « Notre vue, en se portant au loin, vacille et tourbillonne à cause de sa faiblesse ; » de même que les étoiles fixes nous paraissent scintiller, tandis que les planètes, qui sont plus voisines de nous, ne scintillent pas. « C’est que notre vue a la force suffisante pour arriver jusqu’aux planètes et pour les bien voir ; mais pour les astres qui sont fixes et qui restent en place, la vision, s’étendant trop loin, se trouble à cause de l’éloignement même. »

La lune ne se meut pas davantage sur elle-même ; et la preuve, « c’est que la partie, qu’on appelle son visage, est la seule toujours visible à nos yeux. » Aristote admire donc beaucoup l’ordonnance du ciel et il y découvre, tout en la comprenant encore fort incomplètement, une merveilleuse régularité. Antérieurement à lui, d’autres avaient éprouvé le même enthousiasme ; mais l’imagination les avait égarés. « Quand on nous parle, dit Aristote, d’une harmonie résultant du mouvement de ces corps, pareille à l’harmonie de sons qui s’accorderaient entr’eux on fait une comparaison fort brillante, sans doute mais très vaine ; ce n’est pas là du tout la vérité. C’est, qu’en effet, il y a des gens qui se figurent que le mouvement de si grands corps doit produire nécessairement du bruit, puisque nous entendons autour de nous le bruit que font des corps qui n’ont ni une telle masse, ni une rapidité égale à celle du soleil et de la lune. Par là on se croit autorisé à conclure que des astres aussi nombreux et aussi immenses que ceux qui ont de prodigieux mouvement de translation, ne peuvent pas marcher sans faire un bruit d’une inexprimable intensité. » Aristote repousse « ces suppositions ingénieuses et poétiques, » comme le fait Laplace, quand il reproche à Képler et même à Huyghens de les avoir encore admises[4]. Non seulement, continue Aristote, nous n’entendons rien de ce bruit prétendu ; mais de plus, ce bruit, s’il était réel, serait d’une force incalculable ; il mettrait la terre en pièces, puisque le simple bruit du tonnerre, qui n’est rien en comparaison, suffît « pour rompre les pierres et les corps les plus durs. » Il faut donc reléguer ces hypothèses Pythagoriciennes, avec tant d’autres qui ne sont pas plus exactes. quitter. On pourrait bien supposer que le ciel et les astres sont immobiles ; mais comme la terre l’est aussi, d’après notre hypothèse, il s’ensuivrait « qu’aucun des phénomènes que nous observons ne pourrait plus se produire tels que nous les voyons. » Chacun des astres décrit son cercle journalier ; et sa course est plus ou moins étendue selon la position constante qu’il garde dans l’ensemble du ciel, qui seul est dans un mouvement distinct.

« Oui, il est bien vrai que tous les corps qui ont un mouvement propre, font du bruit en se déplaçant et qu’ils frappent un certain coup dans l’air ; mais les corps retenus et enchaînés dans un système qui est lui-même en mouvement, et qui y sont compris comme les parties diverses le sont dans un même bateau, ces corps-là ne peuvent jamais faire de bruit, pas plus que le bateau n’en fait quand il est en mouvement sur la rivière. »

Pour Aristote, c’est là ce que sont les astres relativement au ciel, qui les entraîne dans le mouvement qu il possède exclusivement.

Cependant, tout en repoussant cette harmonie imaginaire, qui n’est après tout qu’une métaphore, Aristote est très loin de méconnaître que les astres aient un certain ordre entre eux, que leur positions soient soumises à des lois précises, et que leurs distances quelquefois sont appréciables. Mais pour ces détails, il se contente de renvoyer à ses ouvrages d’astronomie dans lesquels ces questions ont été traitées avec les développements suffisants. C’est un un fait que le mouvement de chacun des ces astres seront proportionnels à leurs distances : les uns autres étant plus lents » la circonférence extrême du ciel est la plus rapide ; chacun des astres, étoiles ou planètes, l’est de moins en moins, à mesure que son cercle est plus voisin du centre. C’est qu’en effet le corps le plus rapproché est celui qui ressent le plus vivement l’action de la force qui le domine : le plus éloigné de tous le ressent le moins, à cause de la distance où il est, et les intermédiaires l’éprouvent dans la proportion même de leur éloignement ainsi que le démontrent les mathématiciens.

On peut aussi selon Aristote en appeler avec non moins de certitude à la science de l’Optique pour savoir quelle est la forme des astres. L’analogie porte à croire que cette forme est sphérique comme celle de la lune, mais dans les théorèmes de l’optique, on prouve que la line ne peut avoir les phases diverses qu’elles nous offre que si elle est une sphère. Il n’y a que la sphéricité qui puisse satisfaire aux conditions de ses accroissements et de ses décroissements périodiques. En outre, l’astronomie nous apprend à découvrir, par les éclipses de soleil, la véritable forme de la lune. Par conséquent, un astre, tel que celui-là, ayant la figure d’une sphère, on est autorisé à en conclure que tous les autres astres l’ont également.

En dépit de la régularité générale du monde, il s’y présente quelques anomalies. Aristote en signale deux, qui ne sont pas réelles, comme il le croit, mais qui le frappent beaucoup. Ainsi, il se demande comment il peut se faire que le ciel, c’est-à-dire l’extrême circonférence du monde, n’ayant qu’un seul mouvement, le nombre des mouvements de chaque corps céleste ne croisse pas exactement avec la distance où chacun de ces corps se trouve de la révolution primordiale. Il attribue au soleil el à la lune moins de mouvements qu’à quelques planètes, qui semblent, cependant, plus rapprochées du ciel. Il cite, à cette occasion, une observation, qui lui est personnelle, sur la lune occultant la planète de Mars ; et à son témoignage, il croit devoir ajouter « celui des Égyptiens et des Babyloniens, qui ont fait, dit-il, les plus minutieuses études depuis de bien longues années, et qui nous ont transmis bon nombre de notions, dignes de foi, sur chacun des astres. » Je ne voudrais pas soutenir qu’Aristote ait ici, présenté sa pensée aussi nettement qu’on pourrait le désirer ; et dans les expressions trop concises, dont il se sert, on n’est pas parfaitement assuré de le bien entendre ; mais tout ce qu’il important montrer, en ce moment, c’est qu’il signale dans l’ordonnance du monde un fait qu’il regarde comme une première anomalie.

Voici la seconde. Dans la plus large orbite, c’est-à-dire celle du ciel, il y a une quantité prodigieuse d’astres de toute espèce ; dans les orbites suivantes, au contraire, il n’y a qu’un seul astre pour chacune d’elles. Chaque planète est isolée dans l’orbite qu’elle parcourt, tandis que les étoiles, attachées à la révolution céleste, sont innombrables. « Au milieu de tant de merveilles de même genre, dit Aristote, celle-ci n’est pas la moins étonnante. » La réponse qu’on peut faire au philosophe est évidente. Cette orbite du ciel n’est pas unique, comme il le suppose et chacune des étoiles a son orbite particulière qui est tellement énorme, que la science humaine tout avancée qu’elle est dans notre siècle, n’a encore trouvé aucun moyen de la calculer. Cette impuissance était pressentie par Aristote, bien que sous une autre forme et il excusait ses erreurs à l’avance en disant : « C’est une belle entreprise que de chercher à étendre davantage, même en une faible mesure, nos connaissances sur ces grands objets, quoique nous n’ayons que de bien rares occasions pour agiter ces problèmes, et que nous soyons placés à une prodigieuse distance du lieu où s’accomplissent les phénomènes. »

Des astres soit étoiles soit planètes, Aristote passe à la terre, et il discute trois questions, sur sa place, son mouvement et sa forme. Il constate d’abord que les philosophes, en général, ont cru que la terre est au centre du monde. Mais « les Sages d’Italie, qu’on appelle les Pythagoriciens, sont d’une autre opinion. Ils prétendent que c’est le feu[5] qui est au centre du monde, que la terre est un des astres qui font leur révolution autour de ce centre, et que c’est ainsi qu’elle produit le jour et la nuit. Ils inventent aussi une autre terre opposée à la nôtre, qu’ils appellent du nom d’anti-terre (Antichthôn), ne cherchant pas à appuyer leurs explications, et les causes qu’ils indiquent, sur l’observation des phénomènes, mais tout au contraire pliant et arrangeant les phénomènes sur certaines théories et explications qui leur sont propres, et essayant de faire concorder tout cela comme ils peuvent. Une première raison des Pythagoriciens pour mettre le feu au centre et n’y point mettre la terre c’est que le feu est un élément plus important qui a la place la plus considérable doit être tenu pour le plus considérable des éléments. Une autre raison c’est que le centre, étant la partie essentielle de l’univers, doit être mieux gardé que toute autre, et c’est au feu que les Pythagoriciens confient de protéger ce qu’ils nomment : « Le Poste et la Garde de Jupiter. » Les Pythagoriciens ne sont pas les seuls à soutenir celle opinion, qui exclut la terre du centre du monde. Il en est d’autres encore qui prétendent que non seulement la terre n’est pas au centre, mais en plus, qu’elle est animée d’un mouvement circulaire. Ils ajoutent même que la terre n’est pas le seul corps à se mouvoir autour du centre ; il en est un grand nombre qui circulent comme elle ; mais l’exposition de la sphère terrestre nous empêche de les voir. Selon ces philosophes, les phénomènes se passent pour nous comme si la terre était au milieu, bien qu’elle n’y soit pas ; et ils appuient leur conjecture en faisant remarquer « que, dans l’état actuel des choses, rien ne nous révèle non plus que nous soyons éloignés du centre de la terre de la distance de la moitié de son diamètre. Nous pourrions donc aussi bien être fort éloignés du centre du monde, sans nous en apercevoir davantage. Enfin, il y a même d’autres philosophes qui, tout en admettant que la terre est placée au centre, la font tourner sur elle-même, autout du pôle qui traverse régulièrement l’univers, ainsi qu’on peut le lire dans le Timée de Platon. »

Après la place de la terre et son mouvement, on a disserté tout autant sur sa forme. On a soutenu que la terre était plane à la façon d’un tambour. Anaximène, Anaxagore, Démocrite n’ont pas pu s’expliquer autrement son immobilité et son repos. Pour nier ainsi la sphéricité de la terre, on a allégué qu’elle fait sur le soleil couchant une ligne droite, et non point une ligne courbe. Si la terre était sphérique, dit-on, la section du soleil devrait être circulaire comme elle. Mais dans cette théorie, on ne tient pas assez compte, selon Aristote, qui la réfute, de deux faits capitaux : d’abord la distance du soleil à la terre ; et en second lieu, l’immensité de la circonférence terrestre. La ligne sécante semblerait encore complètement droite pour des cercles infiniment plus petits que cette circonférence.

Du reste, il n’y a pas, à blâmer ces philosophes des efforts qu’ils ont faits pour comprendre la nature, même quand ces efforts n’ont pas été heureux, « Ce serait montrer en effet, bien peu d’intelligence et de raison, dit Aristote, que de ne pas se demander comment il est possible que la terre se tienne, ainsi qu’elle se tient, dans la place qui lui est assignée. La plus petite parcelle de terre, quand on l’élève en l’air et qu’on la lâche tombe aussitôt, sans vouloir rester un seul instant en place, descendant d’autant plus vite vers le centre qu’elle est plus grosse. Et la masse de la terre, ne tombe pas, toute grande qu’elle est ! Cet énorme poids peut rester en repos, et il ne descend pas, comme le ferait une motte de terre, qui ne s’arrêterait jamais, si l’on venait par hasard à supprimer la terre vers laquelle son mouvement l’entraîne !

A cette question, les réponses, que rapporte Aristote en les examinant une à une, ont été très diverses et souvent bien étranges. Ainsi, Xénophane donne à la terre des racines infinies, théorie dont Empédocle s’est justement raillé. Thalès de Milet fait reposer la terre sur l’eau, comme s’il ne fallait pas que l’eau à son tour, reposât sur quelque chose, et comme s’il était possible que l’eau, qui est plus légère, supportât la terre, qui est plus lourde. Thalès n’a donc jamais regardé un morceau de terre descendre et s’enfoncer dans l’eau dès qu’on le pose dessus. Anaximène, Anaxagore et Démocrite, qui font la terre plane, croient qu’elle est soutenue par l’air : il est accumulé au-dessous d’elle et elle l’embrasse comme un vaste couvercle.

Ce qu’on dirait peut-être de plus probable, avec quelques autres philosophes, c’est que la terre a été portée au centre par la rotation primitive des choses, ainsi que dans l’eau et dans l’air, on observe les corps les plus gros et les plus lourds se porter toujours au centre du tourbillon. On peut croire encore, avec Empédocle, que la terre se maintient sans tomber, comme, dans les vases qu’on fait tourner rapidement, l’eau est souvent en bas el néanmoins ne tombe point, emportée par la relation qui lui est imprimée. Il peut y avoir du vrai, selon Aristote, dans ces théories ; mais si la rotation primitive a pu porter la terre au centre, reste toujours à savoir comment elle peut y demeurer actuellement que la relation a cessé, et comment les graves tombent toujours vers elle, tandis que les corps ignés s’en éloignent pour monter vers la région supérieure. Le lourd et le léger existent indépendamment de la rotation, et ils existaient sans doute avant elle.

A côté de cette opinion d’Empédocle, il faut en citer une autre qui s’en rapproche : c’est celle d’Anaximandre, qui croit que la terre se maintient en repos par son propre équilibre. Placée au milieu, et à égale distance des extrémités, il n’y a pas de raison pour qu’elle aille dans un sens plutôt que dans l’autre ; -elle reste donc immobile au centre, sans pouvoir le quitter. Aristote trouve cette théorie fort élégante ; mais elle ne lui semble pas également vraie, et il y oppose plusieurs objections. Tout corps autre que la terre devrait, dans les mêmes conditions d’équilibre, rester au centre et en repos ; mais croit-on que le feu pût rester immobile au centre, même en le supposant à égale distance des extrémités ? De plus, si cette force d’équilibre agit sur la terre dans sa totalité, pourquoi n’agit-elle pas sur toutes les parties de la terre également ? Pourquoi voyons-nous les graves se diriger toujours vers sa surface et son centre ? Est-ce que les graves ne sont pas placés aussi à distance égale des extrémités du ciel ? Aristote repousse donc la théorie d’Anaximandre ; et dans sa critique, il sort même de sa gravité habituelle, pour se laisser aller à une plaisanterie : « La terre alors, dit-il, est avec son équilibre comme ce célèbre cheveu qui est très fortement tendu, et qui, l’étant partout d’une manière égale, ne peut plus jamais se rompre ; ou bien encore comme cet homme qu’on suppose avoir tout ensemble une faim et une soif dévorantes, mais qui, éprouvant les deux besoins avec une intensité égale, s’abstiendrait également de boire et de manger, parce qu’il serait nécessairement forcé de rester immobile et indécis entre ces deux besoins. »

Au milieu de toutes ces théories si contradictoires, Aristote conclut à l’immobilité de la terre, centre du monde ; il écarte tous les autres systèmes, et ceux qui font de la terre un astre circulant dans l’espace comme les autres astres, et ceux qui croient que, tout en restant au centre, elle a sur elle-même un mouvement rotatoire.

Voici ses raisons.

La terre ne peut pas être mobile, soit par translation, soit par rotation ; car ce serait pour elle un mouvement contre nature, puisque ses parties, ainsi que nous le voyons, ont un tout autre mouvement, et que les graves descendent toujours en ligne droite vers le centre. Le mouvement de translation ou de rotation étant forcé pour la terre ne saurait être éternel, comme l’est évidemment l’ordre du monde. En second lieu, les planètes, qui sont emportées aussi dans la translation générale du ciel, ont en outre un mouvement propre, qui paraît les faire retarder dans leur course. Il faudrait donc que la terre eût au moins aussi deux mouvements, soit d’ailleurs qu’elle ait un mouvement de translation, soit qu’elle ait un mouvement rotatoire. Mais alors les passages et les retours des étoiles ne seraient plus ce que nous les observons, tandis que les mêmes astres se lèvent et se couchent toujours aux mêmes endroits de la terre. « Les démonstrations que donnent les mathématiciens en astronomie, ajoute Aristote, témoignent en faveur de la théorie que nous venons de présenter ; car les phénomènes se produisent pour les changements de formes qui constituent l’ordre des astres, comme si la terre était au centre. »

C’est donc en invoquant les faits qu’Aristote se décide, et qu’il établit une erreur qui a régné durant plus de vingt siècles. Il croit ne s’en rapporter qu’à l’observation la plus attentive et la plus intelligente ; et il ne voit pas qu’il cède, lui aussi comme le vulgaire, à une illusion des sens. Mais cette illusion est si forte que, même de nos jours, Laplace a dû conserver à cet égard beaucoup de condescendance, et qu’il a consacré tout le premier livre de son Exposition du système du monde aux mouvements apparents des astres, avant d’expliquer leurs mouvements réels. Je ne dis pas que ceci justifie tout à fait Aristote, et je confesse qu’il eût été digne de son génie de discuter la portion de vérité qui se trouvait dans les systèmes combattus par lui, et de reconnaître toute la valeur qu’elle pouvait avoir.

En ce qui concerne la sphéricité de la terre, le philosophe est absolument dans le vrai ; et il la démontre autant qu’il le peut. D’abord il allègue la chute des graves, qui, sur toutes les parties de la terre, se dirigent toujours au centre, non par des XXXV lignes parallèles, mais suivant des angles égaux. En second lieu, il remarque que les parties les plus lourdes étant nécessairement au centre même, les parties les moins lourdes ont dû s’arranger à la surface sous forme de sphère, les plus pesantes étant poussées en avant jusqu’au point central, et les autres parties se disposant successivement selon leur densité. A ces deux raisons, Aristote en joint d’autres qui sont empruntées au témoignage de nos sens. Les phases de la lune et ses éclipses ne seraient pas ce que nous les voyons, si la terre n’était pas de forme sphérique. « Comme les éclipses de lune n’ont jamais lieu que par l’interposition de la terre, et que la ligne de l’occultation est toujours courbe, il faut bien que ce soit la circonférence de la terre qui, étant sphérique, soit cause de cette forme et de cette apparence. »

» Bien plus, continue encore Aristote, d’après la manière même dont les astres se montrent à nous, il est prouvé que non seulement la terre est ronde, mais même qu’elle n’est pas très grande ; il nous suffit d’un léger déplacement, soit au midi, soit au nord, pour que le cercle de l’horizon devienne évidemment tout autre. Les astres, qui sont au-dessus de nos tètes, subissent alors un changement considérable, et ils ne sont plus les mêmes. Il y en a qu’on voit en Égypte XXXVI et en Chypre, et qu’on ne voit plus dans les contrées septentrionales. Certains autres, au contraire, qu’on voit constamment dans les contrées du nord, se couchent quand on les considère dans les contrées que je viens de nommer. Ceci démontre non seulement que la forme de la terre est sphérique, mais encore que cette sphère n’est pas très développée ; car, autrement, on ne verrait pas de tels changements pour un déplacement si petit. » Aristote en conclut qu’on n’a pas tort de croire qu’il n’y a qu’une seule mer, depuis les colonnes d’Hercule jusqu’à l’Inde ; et il rappelle que des mathématiciens ont déjà essayé de mesurer la circonférence terrestre, et qu’ils l’ont portée à quarante fois dix mille stades. « Même avec ces dimensions, qui sont beaucoup trop fortes, comme on le sait aujourd’hui, le philosophe estime que cette masse n’est pas fort grande, comparativement à celle des autres astres[6].

Une fois redescendu sur la terre, Aristote s’y arrête peut-être un peu plus longuement qu’il ne convient dans un Traité du ciel, et il consacre tout un livre à la théorie des quatre éléments et à la consti- XXXVII tution des corps. Je ne le suivrai pas dans ces détails ; et je termine avec lui par sa théorie de la pesanteur, qui se rattache de plus près aux questions antérieurement traitées.

Dans tout ce qui précède, on a pu voir apparaître de loin en loin quelques germes heureux sur la théorie de la pesanteur universelle ; mais Aristote n’a pas développé ces pressentiments remarquables autant qu’on aurait pu l’espérer. Ses explications de la pesanteur sont très peu satisfaisantes ; et le principal mérite qu’elles aient, c’est qu’elles veulent embrasser la question dans toute sa généralité, contrairement à quelques philosophes, entr’autres, Empédocle et Anaxagore, qui n’avaient étudié que la pesanteur et la légèreté relatives. Aristote insiste donc sur ce grand fait, qu’il y a des corps qui descendent en bas et qu’il y en a qui s’élèvent, c’est-à-dire, qui sont pesants ou légers. Des philosophes ont nié que le monde eût un bas et un haut, sous prétexte » qu’on est partout, sur le globe, dans la même position, qu’on est en tout sens son propre antipode, et qu’on va partout à sa propre rencontre. « Le fait est vrai certainement ; mais ceci n’empêche pas que le haut ne soit l’extrémité du ciel, où se porte le feu, et que le bas ne soit le centre, où se portent tous les corps graves par leur tendance naturelle. Il doit y avoir une cause qui XXXVIII fait que ces différents corps aient aussi des directions différentes. Cette cause, les uns ont voulu la découvrir dans le vide, plus ou moins considérable, que les corps renferment à leur intérieur ; les autres, dans la forme des corps ; d’autres enfin, dans leur grandeur et leur petitesse. Aucune de ces théories n’est suffisante, selon Aristote ; mais le philosophe, qui les réfute, ne les remplace pas non plus par une meilleure.

Tel est à peu près l’ensemble des idées et des théories exposées dans le Traité du Ciel. Je suis très loin de nier tout ce qu’elles ont d’imparfait ; et j’en ferai sentir d’une manière évidente toutes les lacunes, en montrant l’état actuel de la science. Mais, selon moi, il y a beaucoup plus à admirer qu’à critiquer dans ce système, qui a plus de deux mille ans de date ; et je regretterais vivement que ce système ne nous eût pas été conservé, de même que je regrette non moins vivement la perte des ouvrages spéciaux d’astronomie qu’Aristote avait pu composer. N’oublions pas que cette doctrine, avec toutes ses imperfections, a triomphé dans l’astronomie grecque par Hipparque et Ptolémée, et qu’il faut arriver jusqu’au milieu du XVIe siècle pour qu’une hypothèse nouvelle découvre enfin le vrai système du monde.

Aujourd’hui, voici comment ce système nous ap- XXXIX paraît dans toute sa complication et sa majestueuse immensité[7].

Nous distinguons d’abord, comme Aristote l’a fait en partie, mais plus nettement que lui, le monde du ciel ou monde sidéral, et le monde solaire, où notre globe est compris. Le monde sidéral est celui des étoiles fixes, dont le nombre est incalculable. Le monde solaire est formé, outre le soleil, qui en est le point central, d’une certaine quantité de corps portés en ce moment à plus de cent vingt, dont huit grandes planètes, avec vingt-deux ou vingt-trois satellites inégalement répartis, quatre-vingt-quatre petites planètes ou astéroïdes, sept comètes à retours périodiques, et peut-être deux cents comètes, dont les retours réguliers ne peuvent pas être calculés, mais qui semblent appartenir à notre système. Tous ces astres sont sphériques, ou à peu près, comme le conjecturait Aristote ; tous, comme il le croyait aussi, tournent de droite à gauche, du moins pour notre hémisphère boréal. Tous ont les deux mouvements de translation et de rotation, que le philosophe grec ne pouvait comprendre ; et XL ils se meuvent dans des orbites à peu près circulaires, comme celle qu’il attribuait à son ciel, et qui sont presque concentriques et dans un même plan. Tout notre système solaire, avec le foyer qui nous donne la lumière et les astres circulant autour de lui, ne fait dans l’univers que la figure d’une de ces étoiles, dites nébuleuses, que nous apercevons dans les cieux. Mais en y regardant avec plus de détails, et par rapport à nous, ce système présente des dimensions vraiment prodigieuses. Qu’on en juge par quelques chiffres sur le soleil et sur les huit planètes, rangées dans l’ordre de leur éloignement : Mercure, Vénus, la Terre, Mars, Jupiter, Saturne, Uranus et Neptune.

Le soleil, qu’il est très difficile d’observer à cause de l’intensité de sa lumière, est, en moyenne, à 38 millions 240,000 lieues de notre terre. Son volume est 627 fois plus grand que celui de toutes les planètes réunies, y compris leurs satellites ; sa masse est 355,000 fois celle de la terre, et 500 fois environ celle de toutes les planètes ensemble. Sur son disque radieux, on a observé des taches qui vont du bord oriental au bord occidental ; elles sont passagères, et d’une étendue variable. Tout récemment, on a pu, par l’analyse spectrale, étudier d’un peu plus près la nature de la lumière solaire ; et il semble que, dans son atmosphère incandescente, il XLI y a en fusion plusieurs métaux analogues à ceux qui nous servent ici-bas. Le soleil tourne sur lui-même en 25 jours et demi, et son équateur est incliné d’un peu plus de 7 degrés au plan de l’orbite terrestre. Avec tous les corps qui dépendent de lui, il est emporté, outre sa rotation, par un mouvement de translation, dont le centre n’est pas encore bien déterminé[8]. Relativement à nous, c’est lui qui est le centre de tout le système auquel nous appartenons ; relativement au reste de l’univers, il n’est lui-même qu’une partie. d’un système plus vaste, dont on ne connaîtra peut-être jamais les bornes.

Après le soleil, la planète la plus rapprochée de cet astre, c’est Mercure, qui se meut autour de lui dans une orbite très allongée, tantôt à 32 degrés, et tantôt à 18. A la distance moyenne de 15 millions de lieues où Mercure est placé, il reçoit une lumière sept fois plus vive que la nôtre, et une chaleur sept fois plus intense. C’est là ce qui lui donne un éclat extraordinaire, que les Anciens avaient désigné par un nom spécial. Mais il est plus petit que notre terre, n’ayant guère que le sixième de son poids, avec une densité plus forte. La rotation de LXII Mercure est assez semblable à la nôtre, puisqu’elle est de 24 heures 5 minutes ; mais sa translation est beaucoup moindre, et son année n’est que de 88 jours. Il a des phases nombreuses ; son mouvement, qui est très compliqué, n’a pas lieu tout à fait dans le plan de l’écliptique, à 7 degrés à peu près.

L’orbite de Vénus, qui vient après Mercure dans l’ordre de l’éloignement du soleil, n’est pas non plus tout à fait dans ce plan (3°23’ 29"). Mais cette orbite est un cercle presque parfait ; c’est à peine si ses deux axes ont une différence de quelques degrés ( 50° et 53°). Vénus est en moyenne à 27 millions, 500,000 lieues du soleil. Sa rotation se fait en 23 heures 21 minutes ; et sa révolution, en 224 jours, 16 heures 49 minutes 7 secondes. Sa vitesse est moindre que celle de Mercure, précisément parce qu’elle est moins voisine de l’astre central. Généralement, la vitesse des planètes décroît proportionnellement à la distance où elles sont du soleil. Aristote avait entrevu quelque chose de cette loi ; mais, partant du faux principe de l’immobilité de la terre, il croyait que les planètes les plus rapprochées de l’extrémité du ciel avaient un mouvement d’autant plus rapide. Vénus est presqu’aussi grosse que la Terre ; et comme la Terre, elle a une atmosphère et des phases nombreuses. Elle a des montagnes très hautes, ainsi que Mercure. Elle est encore plus brillante que lui, XLIII et elle peut passer pour la plus éclatante des planètes ; aussi la voit-on quelquefois en plein jour. Sa chaleur et sa lumière sont à peu près le double des nôtres. Son axe de rotation est considérablement incliné sur le plan de son orbite. Ce qui donne à tette planète une importance toute particulière, c’est qu’on peut observer fréquemment ses passages nr le disque du soleil, et qu’on a pu tirer de là une foule de notions astronomiques qu’on n’aurait pas pu obtenir autrement. Ou ne mit pas si Vénus a un satellite.

La Terre vient après Vénus, décrivant autour du soleil une ellipse un peu plus allongée, dont il occupe un des foyers. Sa translation, qui se fait dans l’espace de temps qu’on appelle une année, est de 241 millions de lieues ; ou, en d’autres termes, notre globe, qu’Aristote croyait immobile, parcourt à peu près 8 lieues à la seconde pour fournir cette course énorme, qui ne le fatigue pas, comme le dit le philosophe. Il a, de plus, un mouvement de rotation sur lui-même, qui est de 417 heures par heure, et qui fait nos jours et nos nuits. Le mouvement de rotation s’accomplit en 34 heures ; celui de translation annuelle, en 565 jours 6 heures e minutes 10 secondes 75 centièmes, ou mieux 7496 dix millièmes de seconde ; car, c’est avec cette précision toute mathématique que les astronomes peu- XLIV vent aujourd’hui calculer ces phénomènes. L’axe de rotation de la terre est incliné de 23 degrés environ sur le plan de son orbite, qu’on appelle aussi l’écliptique. Comme cet axe reste toujours à peu près parallèle à lui-même, et que la Terre est tantôt au-dessus tantôt au-dessous de l’équateur solaire, les positions diverses qu’elle occupe par rapport à l’astre qui l’échauffe, font l’alternative régulière des saisons. Elle est sphérique, sans l’être aussi parfaitement que le supposait Aristote ; elle est un peu moins longue dans le sens des pôles que dans celui de l’équateur. La Terre est la première des planètes qui ait un satellite ; mais elle n’est pas la seule. Ce satellite qui tourne autour d’elle, comme elle tourne elle-même autour du soleil, est la lune.

De tous les corps célestes, c’est la lune, après notre propre terre, qui nous est le mieux connu. On le conçoit aisément, à cause de sa proximité, et des phases si notables et si fréquentes qu’elle offre à notre observation. Ces phases prouvent sa sphéricité, comme Aristote l’avait très bien vu. Son diamètre n’est que de 797 lieues ; son volume est 49 fois moindre que celui de la terre, et sa masse est le 75e de la nôtre. La pesanteur, à sa surface, est le 6e de la pesanteur à la surface de la terre. La lune a un mouvement de rotation sur elle-même, qui s’accomplit précisément dans le même temps XLV qu’elle met à faire sa révolution autour de la terre, c’est-à-dire 27 jours et un tiers. C’est là ce qui fait qu’elle nous présente toujours la même face, et que son autre face, opposée à celle-là, nous est éternellement invisible. La lune a donc trois mouvements principaux, sans en compter plusieurs autres : celui de rotation sur elle-même ; celui de révolution autour de la terre ; et comme elle est emportée avec la terre autour du soleil, elle a aussi ce troisième mouvement. Sa distance moyenne à la terre est de 95 mille lieues ; c’est environ 60 rayons terrestres, tandis que la distance du soleil à la terre est de 24,000. La lune est donc 400 fois plus près de nous que le soleil. Comme, d’autre part, elle n’a pas de lumière propre, et que celle qu’elle nous envoie est la lumière réfléchie et adoucie du soleil, on peut l’observer beaucoup plus sûrement.

C’est ainsi qu’on a reconnu que sa surface est couverte de montagnes, et l’on a même pu en mesurer plus d’un millier ; la plus haute a 7,603 mètres, c’est-à-dire qu’elle est presque le double de notre Mont-Blanc. Ces montagnes circulaires, qui ressemblent à des cratères de soulèvement ou plutôt à des cirques, ont parfois des diamètres de 20 ou 25 lieues. La lumière, diversement réfléchie sur les hauteurs et dans les anfractuosités, donne à la lune l’apparence grossière d’un visage humain, XLVI comme le dit Aristote, et comme on l’a remarqué de tout temps. On avait cru aussi que la lune avait des mers à sa surface, absolu ment comme notre terre, et l’on appelle encore du nom de mers quelques-unes de ses. taches. Mais il est constaté qu’il ne peut y avoir d’eau dans la lune, puisqu’elle n’a pas d’atmosphère. Par conséquent, il ne peut y avoir non plus sur la lune ni la végétation ni la vie telles que nous les voyons et en jouissons ici-bas. La température doit y être généralement très froide ; et la lumière y est 300,000 fois plus faible que celle du soleil.

Dans leurs mouvements réciproques, la lune et la terre se cachent tour à tour le soleil ; et c’est de là que viennent, comme le savait Aristote, les éclipses de lune quand la terre est entre le soleil et la lune, et les éclipses de soleil quand la lune est entre le soleil et la terre. Si l’orbite de la lune, autour de la terre, se confondait avec le plan de l’orbite terrestre, il y aurait éclipse de soleil à chaque nouvelle lune, et éclipse de lune à chaque pleine lune ; mais l’orbite de la lune étant inclinée au plan de l’écliptique, il s’ensuit que les éclipses ont lieu à des époques beaucoup plus éloignées, que les astronomes peuvent calculer et prédire aujourd’hui à une seconde près. Ce sont aussi les positions respectives de la terre et de la lune, par rapport au soleil, qui causent ce phéXLVII nomène des marées, qu’Aristote n’a pas connu dans les mers de la Grèce, et que l’on calcule aussi pour tous lieux de la terre avec une précision non moins grande.

Les orbites où se meuvent Mercure et Vénus sont plus petites que l’orbite de la terre ; mais il y a d’autres planètes dont l’orbite est plus grande que la nôtre. Ces planètes sont ce qu’on appelle les planètes supérieures : Mars, Jupiter, Saturne, Uranus et Neptune.

Mars fait sa révolution autour du soleil, presque dans le plan de l’écliptique, en deux ans, un mois, et dix-neuf jours ; il est, en moyenne, à 58 millions de lieues du soleil ; et comme son ellipse est assez allongée, elle a un développement de 362 millions de lieues. Sa distance à la terre est très variable, et elle est tantôt de 106 millions et tantôt de 18, dans ses éloignements et ses rapprochements extrêmes. Mars est beaucoup plus petit que la terre, et sa circonférence n’est guère que de la moitié ; son volume est le septième. Ce qui le distingue particulièrement, ce sont deux grandes taches blanches, à ses pôles, qui ressortent vivement sur un fond généralement rougeâtre. On suppose que ces deux taches, dont l’une augmente quand l’autre diminue, sont des amas de neige et de glaces, comme aux pôles de la terre, qui se fondent et se XLVIII reforment alternativement. Mars a donc une atmosphère et est entouré de vapeurs, comme notre globe. II n’a que la moitié de la chaleur et de la lumière que nous avons. Il fait aussi sa rotation dans un temps presqu’égal, 24 h. 39’ 35". Son axe de rotation est incliné sur le plan de son orbite, à peu près autant que pour notre terre. Quoique Mars ne se meuve pas très loin du plan de l’écliptique, ses saisons sont beaucoup plus inégales que les nôtres ; son printemps est de 191 jours, pendant que son hiver n’est que de 147. Il est, comme la terre, aplati aux pôles et renflé à l’équateur ; mais dans des proportions plus fortes. La pesanteur est à sa surface la moitié de ce qu’elle est chez nous.

C’est au-delà de Mars et en deçà de Jupiter, que circulent cette foule de petites planètes ou astéroïdes, qu’on a découvertes depuis le commencement du siècle, et surtout depuis vingt ans, et qu’on découvre encore tous les jours. Elles sont actuellement au nombre de 84, dont les trois quarts environ roulent plus près de Mars que de Jupiter. Leurs distances moyennes au soleil sont à peu près pareilles, variant de deux à trois fois la distance moyenne de la terre. Leurs révolutions sont également uniformes entre trois ans et cinq ans et demi ; leurs orbites, qui ont très peu d’excentricité, sont à peu près circulaires ; mais les inclinaisons de leurs orbites sur XLIX l’écliptique sont très variables, et oscillent entre moins d’un degré et 34 degrés passés. Les deux astéroïdes extrêmes, Flore et Maximiliana, sont à 84 millions et à 130 millions de lieues du soleil ; en d’autres termes, la largeur de cette zone, ou de cet anneau, semble être de 46 millions de lieues. Il y a de ces petites planètes qui ne sont entr’elles qu’à une distance de 10 mille lieues, c’est-à-dire neuf fois plus près que la lune n’est de la terre. Vesta, qui est la plus brillante de toutes et qui est visible à l’œil nu, a un diamètre de 123 lieues seulement ; celui de Junon est de 147 ; et celui de Pallas, de 246, c’est-à-dire du 24e au 12e du diamètre terrestre. Les autres astéroïdes ont des diamètres si étroits qu’ils ne sont pas mesurables. Outre leur révolution autour du soleil, tous ces petits corps roulent sur eux-mêmes d’occident en orient, allume le reste du système. Les uns ont une atmosphère, et les autres en sont privés.

Par une sorte de compensation, apparaît après tous ces petits corps, la plus grosse des planètes : c’est Jupiter, qui est aussi la plus brillante après Vénus. Il se meut en moyenne à 198 millions de lieues du soleil, s’approchant et s’éloignant de la terre è 159 et 235 millions de lieues. Sa révolution, qui est de 1214 millions de lieues, et qui ne se fait pas exactement dans le plan de l’écliptique, à 1° 19’, L dure douze ans. Son diamètre est de 35,792 lieues, douze fois celui de la terre, et son volume, 1414 fois plus fort ; sa circonférence est de 112,440 lieues. Il est très aplati aux pôles. La rotation de ce globe immense se fait en 9 h. 55’, c’est-à-dire deux fois et demie plus vite que la nôtre ; et comme son axe de rotation est très peu incliné sur son orbite, les jours sont presque constamment égaux aux nuits. Les saisons y sont très peu variées ; le soleil y paraît six ans au pôle, comme chez nous il y paraît six mois. La surface de Jupiter, qui a des bandes tantôt obscures et tantôt brillantes, est peut-être liquide ; la densité de l’astre est beaucoup moindre que celle de la terre. Sa chaleur et sa lumière sont à peine le trentième des nôtres.

Jupiter a quatre satellites, dans le genre de notre lune ; ils se meuvent aussi d’occident en orient, avec une rapidité excessive, faisant le tour de la planète en 1 jour 18 heures, ou en 16 jours 18 heures. Ils s’éloignent de l’astre central entre 108 mille et 483 mille lieues. Le système entier a un diamètre d’un million de lieues environ. Le plan de l’orbite de ces satellites, au moins égaux au nôtre, est peu incliné sur le plan de l’orbite principale. Deux ont des orbites presque circulaires ; deux décrivent des ellipses assez allongées. Trois d’entre eux s’éclipsent très souvent dans l’ombre de Jupiter ; et, comme LI pour Vénus, l’observation de ces phénomènes secondaires, mais fréquents, a rendu de grands services à la science. Le troisième de ces satellites, qui sont de couleur bleue et jaune, est de beaucoup le plus grand ; il est, à lui seul, plus gros que Mercure. Quant à la masse même de Jupiter, elle vaut deux fois et demie toute la masse réunie de notre système solaire entier, en exceptant le soleil.

Saturne, qui vient après Jupiter, n’est pas tout à fait aussi gros que lui. Son diamètre est de 28,768 lieues, en un sens, et de 26,200 dans l’autre ; c’est-à-dire qu’il est très aplati aux pôles, d’un 11e environ, tandis que la terre ne l’est que de 1/300e. Il se meut à 364 millions 350 mille lieues du soleil, recevant par conséquent très peu de lumière et de chaleur, un centième environ des nôtres. Sa distance à la terre est entre 305 et 425 millions de lieues. Son orbite est de deux milliards 287 millions de lieues, et il la parcourt en 29 ans 167 jours ; elle est assez allongée ; le plan s’en confond presque avec celui de l’écliptique, à 2° 29’ 36". Sa rotation est aussi rapide que celle de Jupiter, 10 h. 16’ ; et comme sa densité est très faible, cela explique son renflement extrême à l’équateur. Son volume est 735 fois celui de la terre, tandis que sa masse n’est que 100 fois plus grande. L’axe de rotation étant peu incliné sur le plan de l’orbite, les saisons LII dans Saturne sont plus variées que dans Jupiter.

Une particularité qui distingue Saturne de toutes les autres planètes, c’est qu’il est entouré d’un anneau qui l’enveloppe circulairement sans le toucher. Cet anneau, entrevu par Galilée et définitivement reconnu par Huyghens, n’est visible qu’au télescope. Les instruments puissants le décomposent en trois autres anneaux, ou même peut-être en cinq. De ces trois anneaux, l’intermédiaire est le plus brillant ; l’intérieur est obscur, quoiqu’encore transparent ; l’extérieur est grisâtre. La largeur de l’anneau extérieur est de 3,678 lieues, et il est à 792 lieues du second. La largeur de celui-ci est de 7,388 lieues ; et, enfin, celle de l’anneau obscur est de 3,126 lieues ; il est encore à 5,165 lieues de Saturne[9].

Le diamètre des trois anneaux est de 64,177 lieues, et leur épaisseur totale est approximativement de 100 lieues. Ils sont, dans leur ensemble, inclinés de 31° 85’ au plan de l’écliptique. Il semble certain qu’ils subissent quelque changement depuis qu’on les observe ; leur largeur s’accroît ; et cependant, peut-être périront-ils un jour. Saturne a, comme Jupiter, des bandes parallèles à son équateur, au nombre de cinq.

LIII Si Jupiter a quatre satellites, Saturne, quoiqu’un peu plus petit, en a huit, dans le plan de l’anneau, dont le plus rapproché est à 48,344 lieues, et le plus éloigné à 925,804. Les uns, comme le premier, tournent autour de la planète en moins de heures, et les autres, comme le huitième, en 79 jours. Ces huit satellites ont des révolutions très rapides ; et il en est un qui a toutes les phases lunaires en 22 heures, c’est-à-dire qu’il fait en un jour ce que notre lune met plus de 27 jours à faire. Le monde de Saturne a deux millions de lieues dans son plus grand diamètre. Les huit satellites présentent toujours à Saturne la même face, comme notre lune relativement à nous, parce que, pour eux aussi, la durée de leur rotation est égale à la durée de leur révolution. Cette loi parait être générale pour le mouvement des satellites ; à cet égard, les choses se passent dans le monde de Saturne absolument comme dans le nôtre. Mais, à en juger par les aspects que nous offre notre seul satellite, ce doit être un spectacle bien singulier que celui de ces huit satellites de grosseur, de vitesse et de distance si différentes, évoluant dans les nuits saturniennes.

Toutes les planètes.dont j’ai parlé jusqu’à présent étaient connues des anciens, quoiqu’avec beaucoup moins de détails ; les deux dernières ont été découvertes depuis peu : Uranus, par Herschel, en 1781, LIV et Neptune, par notre contemporain M. Leverrier, en 1846.

Uranus est à une distance moyenne de 729 millions de lieues du soleil. Son diamètre est de 13,850 lieues, et son volume 82 fois celui de la terre. Il est visible à l’œil nu, quoiqu’on ait été bien longtemps sans le voir ; il parait comme une étoile de cinquième grandeur. La chaleur qu’il reçoit du soleil est 370 fois plus faible que celle que nous recevons. Sa masse est quinze fois celle de la terre ; mais sa densité n’est que le sixième. Il s’ensuit qu’à sa surface l’action de la pesanteur est à peu près la même qu’à la surface de notre globe. Il accomplit sa révolution en 84 ans, et il est probable qu’il a une rotation très rapide, dont on ne connaît pas encore la durée.

A la distance où Uranus est placé, les observations deviennent de plus en plus difficiles ; mais si l’on s’en rapporte à celles qui ont pu être faites, il semble qu’Uranus présente quelques-unes de ces anomalies que signalait Aristote, et qui ne sont sans doute que des témoignages de l’insuffisance de la science humaine. Jusqu’à preuve contraire, on doit croire qu’Uranus, qui est aplati vers ses pôles comme toutes les planètes, a son plus petit diamètre dirigé dans le plan de l’écliptique, et son équateur perpendiculaire au plan de son orbite. C’est là une LV disposition qui est unique dans l’ordonnance générale des cieux. Mais voici une autre anomalie bien autrement surprenante, et vraiment incroyable ! Tandis que tous les corps de notre monde solaire, sans aucune exception, tournent d’occident en orient, les six ou huit satellites d’Uranus paraissent tourner au contraire d’orient en occident. Ce mouvement extraordinaire a lieu dans des orbes qui sont tous dans un même plan, presque perpendiculaire à l’orbite de la planète et à l’écliptique. Ces six ou huit lunes sont placées à des distances diverses d’Uranus, variant de M mille lieues à 630 mille. La durée de leurs révolutions est de 2 jours et demi à 107[10].

Enfin la dernière des huit planètes, invisible à l’œil nu, est Neptune, que M. Leverrier a découverte voilà vingt ans à peine. C’est par le calcul uniquement, et sans le secours de l’observation que la science a pu affirmer l’existence nécessaire de cette planète ; le télescope l’a, en effet, trouvée un mois après dans la partie du ciel qui lui avait été assignée par une infaillible géométrie. C’est là le triomphe de LVI l’intelligence humaine, et la plus manifeste confirmation de la régularité des mouvements célestes. J’y reviendrai tout à l’heure ; je me borne ici à quelques mots sur Neptune.

Neptune, que les plus fortes lunettes montrent comme une étoile de 8e grandeur, bien qu’il soit pour les dimensions la troisième des planètes après Jupiter et Saturne, se meut en moyenne à 1,140 millions de lieues du soleil. Son orbite, presque circulaire, est de.plus de sept milliards de lieues, à 1° 46’ 59" du plan de l’écliptique, et la durée de sa révolution est de 165 ans. Son rayon est à peu près cinq fois celui de la terre, et son diamètre, de plus de quinze mille lieues. Sou volume est 105 fois plus fort que le nôtre ; mais sa masse n’est que 31 fois plus forte. Sa densité est le 1/4 de la densité du globe terrestre. La pesanteur à sa surface est un peu plus grande. La lumière et la chaleur solaire y sont le millième de ce qu’elles sont pour nous. Neptune a un satellite, qui décrit autour de lui une orbite circulaire en 5 jours 21 heures ; cette lune est à la même distance que notre lune est de notre terre.

Comme depuis la date récente de la découverte, on n’a pu observer que le huitième tout au plus de la vaste orbite de Neptune, on ne sait encore rien de sa rotation et des conditions physiques qu’il peut présenter. Ce sont là des détails qu’obtiendra cer- LVII tainement l’astronomie, en accumulant des observations nouvelles.

Pour achever ce que je veux dire sur les divers corps du système solaire, il faut ajouter un mot sur les comètes. Parmi les astres, c’est là, comme on l’a fort bien remarqué, une famille à part, tant à cause de leur irrégularité que de leur constitution spéciale. Presque diaphanes et soustraites aux lois uniformes de l’univers, elles vont dans tous les sens ; et par exemple, celle de Halley va d’orient en occident, comme les satellites d’Uranus, et contrairement à la direction de toutes les planètes. Les unes sont périodiques, comme celle de Encke, dont la révolution de 1205 jours diminue sans cesse, et qui finira par se plonger dans le soleil ; d’autres ne paraissent pas périodiques, ou du moins notre science n’a pu calculer leurs retours probables. Celles-ci ont des périodes de trois mille ans, comme la comète dite de 1811 ; celles-là ont des périodes de plus de cent mille ans. Des astronomes ont cru que l’espace était peuplé de comètes ; et d’après ce que nous pouvons apercevoir dans notre monde solaire, on a même essayé de préciser des nombres énormes, qui n’ont rien que d’hypothétique. Les comètes n’effraient plus les peuples ; mais leurs mouvements si désordonnés peuvent toujours surprendre la science même la plus profonde, qui n’y retrouve pas les lois LVIII uniformes auxquelles elle est accoutumée dans le reste de l’univers.

Voilà donc ce qu’est notre monde solaire : un amas et une sorte de disque de corps de dimensions diverses, liés entr’eux par des relations immuables, dont un au centre, le soleil, six cent fois plus gros que tous les autres réunis, est le seul à posséder une lumière propre et une chaleur qu’il répartit aux planètes, aux satellites, aux comètes qui se meuvent autour de lui. Du soleil à Neptune, ce monde a douze cent millions de lieues de rayon, et par conséquent, deux milliards 400 millions de lieues de diamètre. L’astre central étend son action peut-être encore au-delà de cette limite, qui n’est que la sienne, mais qui n’est pas encore la limite du ciel.

Tous ces astres, circulant dans l’espace autour du soleil, semblent lui être soumis par cette loi que, depuis Newton, on appelle la gravitation universelle, identique à cette même force, tant étudiée par Aristote et si vainement, qui fait tomber les graves à la surface de la terre. L’intensité de cette force s’accroît avec la proximité des corps, et elle décroît avec leur éloignement dans une proportion invariable. Mais pour rester toujours mobiles dans l’orbite parcourue, il faut non seulement que toutes les planètes y soient retenues par l’attraction solaire, il faut en outre qu’il y ait une autre force LIX qui les pousse en avant. Cette seconde force, la gravitation ne l’explique pas ; et elle l’empêcherait d’agir, si la même cause qui a fait les mondes planétaires, tels que nous les voyons, ne les maintenait aussi dans le mouvement de propulsion qui les entraîne. Il y a donc deux mouvements principaux, comme Aristote l’a souvent répété, l’un qui va vers le centre et l’autre qui s’en éloigne, en d’autres termes une force centrifuge et une force centripète. Combinées dans des proportions variées, ces deux forces d’une puissance illimitée déterminent les orbites et les conservent, malgré les actions réciproques que tous ces corps exercent les uns sur les autres, sans la moindre déviation. Laplace, au nom de l’analyse mathématique, plus sûre encore que l’observation, affirme l’éternelle stabilité des lois du monde, aussi fermement que le faisait Aristote, avec moins de science si ce n’est avec moins de génie.

Tout cela est bien grand et bien beau. Mais notre monde solaire, quelqu’immense qu’il nous semble, n’est rien en comparaison du monde sidéral, qu’Aristote appelait le ciel. Nous en connaissons aujourd’hui quelque chose. Mais ici notre intelligence succombe ; et tout habituée qu’elle peut être à se faire de la nature l’idée la plus haute, elle s’arrête confondue et comme saisie de vertige. A l’œil LX nu, on peut compter cinq à six mille étoiles. Avec le télescope, on en peut compter des millions et des milliards. Si le télescope devient un jour plus fort, comme on peut le croire, on en comptera bien davantage encore. Autant dire que le nombre des étoiles est infini. Si Neptune se meut à plus de onze cent millions de lieues de la terre, les étoiles sont à une bien autre distance. La plupart échappent à toutes nos mesures. La plus rapprochée de toutes, Alpha de la constellation du Centaure, est à huit mille milliards de lieues ; et la lumière, qui franchit 77,000 lieues à la seconde, met trois ans et demi à nous en arriver. La lumière qui vient de Sirius, cette étoile si brillante, ne peut pas faire son voyage en moins de vingt ans ; celle de la Polaire en exige cinquante ; la lumière d’une étoile de la Chèvre parvient à la terre en soixante et douze ans.

A ces distances, la lumière du soleil, déjà si faible même dans Neptune, ne peut arriver aux étoiles ; et puisque les étoiles brillent, c’est qu’elles ont une lumière propre, c’est--à-dire qu’elles aussi sont des soleils.

Il est certain que ces astres, qu’on appelle fixes, par opposition avec les planètes, sont en mouvement comme les planètes elles-mêmes. Seulement les observations que nous pouvons faire sur de tels mouvements, sont beaucoup trop courtes ; deux ou LXI trois siècles d’intervalle, qui sont tant déjà pour les hommes, sont en ceci à peu près nuls. Il y a deux cents ans à peine qu’on se sert du télescope. Quand il aura servi huit ou dix mille ans encore, il fera à la science humaine bien des révélations inattendues. A cette heure, et après si peu de temps, celles qu’ils nous a faites sont déjà bien curieuses.

Il y a de ces étoiles qui sont isolées, et c’est le plus grand nombre ; il y en a qui se groupent par deux, par trois, par quatre,.par six, reliées à un centre commun autour duquel elles tournent, ou tournant l’une autour de l’autre. Depuis un siècle, on a reconnu six mille groupes binaires ; et l’on a pu calculer, pour quelques-uns, la durée de leurs révolutions réciproques ; c’est ainsi que pour Zêta, de la constellation d’Hercule, cette durée est de trente six ans, tandis qu’elle va jusqu’à 45 ans pour la soixante-et--unième étoile de la constellation du Cygne. Pour d’autres, on a cru constater des périodes de quatorze ans seulement, et pour d’autres, des périodes de douze siècles.

Le télescope a fait voir beaucoup plus nettement qu’à la simple vue, que les étoiles avaient des couleurs très variées. En général, elles sont blanches ; mais il en est, surtout parmi les groupes, qui sont rouges, jaunes, vertes, bleues ; en un mot, elles ont toutes les nuances du prisme. Ces couleurs ne LXII restent pas constantes. Sirius, qui nous parait actuellement d’une blancheur éclatante, était rouge autre fois. L’étoile Mira, de la constellation de la Baleine, a des périodes dans les diversités de son éclat, qui est rouge. Elle le conserve à peine quinze jours à son maximum ; il s’affaiblit consécutivement pendant trois mois, et l’étoile s’éteint entièrement, pour reparaître après une éclipse de cinq mois ; elle croît alors pendant trois autres mois, de façon que la période complète soit de 331 jours, 15° 7’. Algol, qui est blanche, offre dans la tête de Méduse des alternatives aussi marquées, mais beaucoup plus rapides, en deux jours, 21h 49’.

Il est des étoiles qui ont brillé quelque temps, et qui ont ensuite disparu, comme celle de 1572 signalée par Tycho-Brahé, et celle de 1604. D’autres se sont montrées assez récemment et continueront à se montrer, jusqu’à ce qu’elles se perdent peut-être aussi quelque jour.

Enfin, outre les étoiles répandues à profusion dans le ciel, il est des taches blanchâtres qu’on appelle nébuleuses, et qu’on voit à l’œil nu en assez grand nombre, mais en bien plus grand nombre encore avec le télescope. On en a compté 4500 environ. On avait cru d’abord que c’était une sorte de matière lumineuse répandue dans l’espace ; mais avec le secours de lunettes plus puissantes et d’observations plus atten- LXIII tives, on a reconnu que ce sont des amas d’étoiles très voisines les unes des autres. Comme on a décomposé déjà en étoiles plus de 400 de ces nébuleuses, il est probable que toutes les nébuleuses, quelles qu’elles soient, ne sont en réalité que des amas stellaires, qu’on résoudra plus tard comme les autres. Les nuées de Magellan, au pôle austral, se sont décomposées sous le télescope de John Herschel ; et la nébuleuse de la Dorade, qui n’occupe pas la cinq centième partie du Nuage, s’est résolue en 105 étoiles distinctes, sur un fond lumineux, dont l’éclat uniforme a résisté aux télescopes les plus grossissants.

La voie lactée, qu’Aristote prenait pour un météore, n’est qu’une immense nébuleuse qui fait le tour de notre ciel. C’est un amas d’étoiles, comme le croyaient Anaxagore et Démocrite, diversement réparties et suivant un ordre que nous ne pouvons comprendre, se ramifiant en plusieurs branches ou se resserrant en une seule. William Herschel a évalué le nombre des soleils dont la voie lactée se compose à dix-huit millions tout au moins. Notre soleil, avec tout l’ensemble des corps qu’il attire et qu’il domine, n’est qu’un de ces soleils, et certainement un des plus petits. Les nébuleuses non résolues par le télescope sont autant de voies lactées ; et il en est quelques-unes qui sont tellement éloignées de nous, LXIV que la lumière ne peut. nous en arriver qu’en 700,000 ans.

C’est avec les nébuleuses que cesse, non pas l’univers, mais la partie de l’univers qui est visible à l’homme. Au-delà, c’est l’espace infini, dans lequel se meut, en s’y perdant, cette nébuleuse totale composée de tout notre système solaire, de tout notre système sidéral, et de toutes les nébuleuses secondaires que nous avons pu apercevoir et compter. En présence d’un tel spectacle, l’esprit humain n’a qu’un seul mot à dire : O altitudo ! L’homme peut être fier d’avoir jeté un regard assuré sur le bord de cet abîme ; mais il ne peut espérer l’avoir sondé tout entier, et son humilité doit au moins égaler son juste orgueil. Sans doute, il ne s’arrêtera jamais dans cette carrière ; mais il est sûr aussi de n’en pouvoir jamais atteindre le terme ; il n’épuisera pas l’infini.

Tel est, en abrégé, l’ensemble de nos connaissances actuelles sur le monde, qu’Aristote appelait le ciel. Certes, ce serait une grande iniquité que de refuser ou de marchander l’éloge à l’astronomie des modernes ; et quand on compare ce qu’ils savent à ce qu’on savait dans l’antiquité, on ne peut éprouver qu’une admiration profonde. il n’y a pas de science qui puisse se flatter de présenter des résultats plus frappants et plus positifs. Par la nature même de son LXV objet, l’astronomie peut être d’une exactitude mathématique. Elle ne considère que des mouvements, des grandeurs, des distances, des durées, toutes choses appréciables en chiffres. Quand elle nous donne ces nombres énormes, dont notre imagination est épouvantée, elle est certaine de ne pas faire une seule hypothèse et de constater uniquement des faits. Elle essaie bien aussi de les expliquer, et parfois elle se hasarde à systématiser ses idées et à en tirer quelques conséquences générales. Mais alors l’astronomie, malgré qu’elle en ait, sort un peu de ses limites et empiète sur les royaumes voisins de la philosophie et de la métaphysique, qu’elle redoute souvent, mais qu’elle n’évite pas.

Comment s’est formé ce trésor de la science astronomique ? Par quelles acquisitions successives a-t-il été porté au point de richesse où nous le possédons et où nous le transmettrons à nos descendants, qui doivent encore l’accroître ? Pour répondre à cette question, il n’y a qu’à interroger l’histoire la plus récente, qui est aussi la plus claire ; nous n’avons pas besoin de remonter plus haut que Copernic, c’est-à-dire â 300 ans en arrière (1473-1545). Copernic a eu une idée de génie. Il n’a rien changé, et il n’a même rien ajouté aux observations déjà considérables, faites avant lui. Seulement, il a simplifié toutes les théories si compliquées des mouvements célestes, en LXVI faisant mouvoir la terre autour du soleil, au lieu de la croire immobile ; et l’ordonnance générale de la nature s’est sur le champ dévoilée à ses yeux. Tycho-Brahé (1571-1631), grand observateur, n’a pas accepté la théorie nouvelle, et il a préféré s’en tenir avec quelques modifications à celle de Ptolémée. Képler, élève de Tycho-Brahé, a complété et démontré l’explication de Copernic (1571---1631). Il a reconnu et constaté trois grandes lois, auxquelles il a donné son nom. Copernic avait cru, par un reste d’idées aristotéliques, que les orbites des planètes étaient parfaitement circulaires ; Képler a prouvé qu’elles sont une ellipse plus ou moins allongée, dont le soleil occupe toujours un des foyers. Il a prouvé de plus que, pour chaque planète, les aires des rayons menés du soleil à deux points quelconques de l’orbite, sont proportionnelles aux temps écoulés ; quand la planète, s’approche du soleil, elle va d’autant plus vite ; elle ralentit sa course quand elle s’en éloigne, de manière que l’aire décrite est toujours égale pour des temps égaux. Enfin, Képler a prouvé que la durée des révolutions planétaires était dans un rapport constant avec les grands axes des orbites[11].

LXVII Après Képler, il ne restait plus qu’à réduire, en quelque sorte, ces trois lois à une seule qui régît et le monde planétaire, et le monde sidéral, et l’univers entier. C’est ce qu’a fait Newton par la théorie de la gravitation (1642--1727). Depuis Newton jusqu’à nos jours, l’explication du système du monde n’a plus varié, et selon toute apparence elle ne variera pas. Elle a été vérifiée de mille manières, grâce à la découverte de mille faits nouveaux ; elle a été développée dans des formules plus complètes et plus rigoureuses, dont la Mécanique céleste de Laplace est le glorieux recueil. Jusqu’à preuve contraire, cette explication peut passer pour inattaquable, parce qu’elle rend compte de tous les phénomènes.

Mais je remarque que Copernic, Képler, Newton, les vrais inventeurs du système du monde, se sont livrés à la théorie et au calcul, bien plutôt qu’à l’observation. Ils ont consumé l’effort de leur génie à comprendre les faits bien plus encore qu’à les constater eux-mêmes. Partant des données fournies par d’autres et regardées comme exactes, ils ont, par l’entendement aidé du secours des mathématiques, pénétré les secrets de la nature. A côté d’eux, des astronomes attentifs et patients ont enregistré un à un tous les incidents dont le ciel est le théâtre ; mais eux, ils se sont servis de la géométrie plus que LXVIII des instruments. L’intelligence leur a été plus utille que les sens n’auraient jamais pu l’être. Préalablement, les faits, qui ont éclairé et guidé leur réflexion, étaient absolument indispensables ; mais ils étaient absolument insuffisants ; et tout en étant nécessaires, ils n’en seraient pas moins restés muets, sans de pareils interprètes. L’esprit de ces grands hommes, associé en quelque sorte à la création, en a percé le mystère ; et le système du monde ne nous apparaît plus aujourd’hui, ainsi que l’a si bien dit Laplace, que comme un problème de mécanique rationnelle, où l’analyse seule est consultée, et où elle peut tout.

De nos jours, il nous a été donné de voir cette profonde parole se justifier par la découverte de la planète de Neptune. On savait, dès longtemps, qu’Uranus éprouvait dans son orbite certaines perturbations dont on avait essayé de fixer les limites précises. On avait soupçonné que ces perturbations pouvaient bien tenir à l’existence de quelque corps voisin, exerçant une action puissante quoiqu’il fût invisible[12]. Mais si ce corps existait comme on le conjecturait, où était-il ? Dans quelle partie de l’espace ? Quelles étaient ses dimensions ? Quelle était sa distance ? En un mot, quelles conditions LXIX devait-il remplir pour que les perturbations d’Uranus, la gravitation universelle étant donnée, pussent être ce qu’elles étaient ? C’est M. Leverrier qui s’est chargé de résoudre ce problème, et par la seule énergie du calcul le plus exact et le plus étendu, il est arrivé à en donner la solution exacte. Le corps qui perturbait ainsi Uranus devait avoir tel volume, et telle masse ; il devait être à telle distance ; il devait être dans telle partie de la voûte céleste. Le mathématicien n’eut pas même à prendre la peine de regarder[13] ; un autre regarda pour lui, et Neptune fut trouvé par un astronome allemand, à la place qu’il devait occuper. La plus éloignée des planètes fut ajoutée au système solaire, qu’elle agrandit en se soumettant à toutes ses lois. Si l’esprit de l’homme est prodigieusement sagace, les lois naturelles ne sont pas moins prodigieusement régulières ; et entre deux étonnements, notre raison incertaine ne sait ce qu’elle doit le plus admirer, ou de la constance des principes qui régissent les choses, ou du génie qui conquiert enfin l’intelligence de ces principes[14], LXX avec toutes les conséquences nécessaires qui en découlent.

Ce grand exemple doit nous éclairer, et il faudrait vouloir fermer les yeux pour ne pas voir ce qu’il signifie. Oui, les faits sont les préliminaires de la science ; ils en sont la condition obligée et première. Mais, à eux seuls, ils ne signifient rien ; si l’on ne donne pas le mot de l’énigme, ce sont des matériaux obscurs quoique très précieux ; tant qu’on n’en a pas trouvé le sens, ce sont comme les pierres d’un futur édifice, n’exprimant rien dans leur isolement et dans leur pure réalité, et ne voulant dire quelque chose que quand une pensée supérieure les a coordonnés dans un tout intelligible. Il faut des pierres, sans doute, pour construire le temple ; mais, sans le temple, que sont les pierres mêmes les plus belles et les mieux taillées ?

Il y a donc eu, en astronomie, comme dans toutes les sciences sans exception, deux courants parallèles : les faits et leur explication, l’observation et la théorie. Laplace a prétendu que l’astronomie était la plus parfaite des sciences[15] ; je ne le nie pas ; mais ce n’est pas à dire qu’elle puisse servir de modèle et d’exemple, comme Laplace le croyait ; LXXI l’objet de l’astronomie a l’avantage d’être à peu près mathématique ; et il n’y a pas d’autre science naturelle qui ait. cet heureux privilège. Ce qui est vrai, c’est que les autres sciences, ainsi que l’astronomie, n’avancent qu’à la condition d’observer d’abord ce qui est, et de tâcher ensuite de comprendre théoriquement, ou raisonnablement si l’on veut, le sens véritable des phénomènes. On n’observe pas pour observer ; on observe pour savoir, et l’on ne sait qu’à la condition de l’entendement. Au fond, c’est la théorie qui est la chose essentielle pour la raison. On ne peut pas se passer de l’observation, c’est-à-dire des faits, sans lesquels la théorie n’est qu’un rêve, ou une vue de notre esprit, qui peut n’avoir aucun rapport avec la réalité. Mais aussi, sans la théorie ou immédiate ou tout au moins possible, l’observation n’a rien de scientifique ; c’est un fruit stérile ; c’est une faiblesse, on pourrait presque dire une puérilité.

On fait bien de critiquer des théories prématurées, irréfléchies et trop peu d’accord avec les faits qu’elles prétendent interpréter ; mais, blâmer la théorie en soi, c’est tout simplement un non-sens. Même la plupart du temps, c’est une contradiction choquante ; car c’est toujours au nom d’une théorie qu’on proscrit la théorie, et l’on commet soi-même la faute précisément qu’on reproche à autrui.

LXXII La théorie, c’est la science. Les mathématiques, qui, pour se conformer à leur nom, s’intitulent par excellence les sciences exactes, ne sont qu’une théorie où les faits extérieurs n’ont rien à voir, bien qu’ils y soient conformes ; tant il est vrai que la théorie est le but réel et le fondement de la science véritable, avec laquelle elle se confond.

Ceci nous permet de juger deux opinions bien souvent exprimées, et qui sont adoptées généralement sans être bien comprises. On reproche d’abord à l’esprit humain et particulièrement aux anciens, de s’être préoccupés des théories beaucoup plus que des phénomènes, et d’avoir tenté l’explication des choses avant de les connaître. En second lieu, on reproche aux premiers observateurs d’avoir mal observé, et l’on fait un grand éloge aux modernes d’avoir inauguré la vraie méthode dans les sciences, méconnue, dit-on, jusqu’au temps de Bacon. A mon avis, ce sont là deux erreurs et deux injustices ; quoique très répandues, elles n’en sont pas moins à repousser par les esprits équitables et suffisamment instruits.

Si l’esprit humain, dans son premier élan et sa première curiosité, s’est porté aux théories, le motif en est fort simple, et nous venons de l’indiquer. L’esprit humain est allé au plus important, comme il convient toujours d’y aller. Les modernes LXXIII en ont fait tout autant, et ils ont attribué la première place dans leur estime, et dans les annales de l’astronomie, aux théoriciens sur les observateurs.

Les théories anciennes ont été insuffisantes et parfois même ridicules ; qu’y a- t-il en cela de surprenant ? Il serait bien plus singulier qu’elles eussent été justes du premier coup ; ce sont là de ces bonnes fortunes qui ne sont jamais arrivées à personne. Au début, les faits sont très peu nombreux ; les comparaisons sont presqu’impossibles, les observations sont très rares et très incertaines. On en tire des théories qui ne valent guère mieux qu’elles. Mais ces faits, en s’accumulant, multiplient les rapports que l’esprit peut démêler entre les choses. Les théories fautives en facilitent de moins incomplètes ; et, de proche en proche, les pas de la science s’affermissent, en même temps que sa carrière s’étend. Néanmoins, l’esprit humain ne se trompait pas en cherchant, dès ses débuts, à établir des théories, c’est-à-dire à comprendre. Il nous est facile, à deux mille ans de distance, de railler les leçons de nos prédécesseurs ; et je ne me chargerais pas non plus de défendre les doctrines d’Empédocle, ni même d’Anaxagore devant le IIIe siècle. Mais cette sévérité est une ingratitude ; car, sans ces précurseurs et leurs inévitables aberrations, nous ne serions pas ce que LXXIV nous sommes. Ce n’est pas à des fils et à des héritiers de médire de leurs ancêtres.

J’excuse donc tout à fait, pour ma part, la passion des théories chez les anciens ou chez les modernes, coupables les uns et les autres au même degré.

Mais si nos théories valent mieux que celles des Grecs, et si le système du monde, d’après Copernic et Newton, est très supérieur au système du monde d’Aristote, ce n’est pas du tout que les modernes aient inventé la méthode d’observation, comme ils s’en flattent encore trop souvent. Les anciens ont observé tout comme nous, et ils se sont rendu compte, aussi bien que nous, de ce qu’ils faisaient en observant ; en d’autres termes, ils ont pratiqué et compris la méthode d’observation. Ce n’est pas à la Renaissance qu’on doit cette féconde découverte, la plus essentielle de toutes, parce qu’elle est la condition initiale de toutes les autres, l’observation seule fournissant les faits réels, base de tout l’édifice. Mais j’en atteste aussi un fait de toute évidence ; et je prends pour démonstration irréfutable, le Traité du Ciel lui-même. Qu’on le trouve imparfait, qu’on le trouve plein d’erreurs, soit ; mais il contient une foule d’observations, que ces observations viennent d’Aristote ou de ses prédécesseurs. Ces autres traités d’astronomie qu’il mentionne et qui sont malheureusement perdus, que pouvaient-ils être si ce n’est LXXV des recueils d’observations ? Et dans les fragments qui nous restent des philosophes antérieurs, que d’observations.ne trouvons-nous pas aussi ?

Tout en admirant beaucoup Pythagore, qu’on connaît si peu et à qui l’on a prêté tant d’idées venues longtemps après lui, Laplace n’attache aucune importance à l’astronomie grecque avant l’école d’Alexandrie ; c’est pour lui « une science purement spéculative, et un amas de frivoles conjectures[16]. » Mais Laplace, si sévère pour des œuvres comme le Timée de Platon et le Traité du Ciel d’Aristote, qu’il n’avait peut-être pas lus avec l’attention nécessaire, dit en propres termes en parlant d’Hipparque : « L’astronomie prit à Alexandrie une forme nouvelle, que les siècles suivants n’ont fait que perfectionner. » Ainsi, Laplace lui-même refuse aux modernes l’invention de la méthode d’observation, en astronomie tout au moins ; et il la fait remonter jusqu’à cette école de science et de philosophie, qui fut transportée de Grèce en Égypte trois siècles avant notre ère. Hipparque observait avec une exactitude que personne peut-être n’a surpassée (150 ans environ avant J.-C.) Seulement, il n’avait pas derrière lui cette abondance d’observa- LXXVI tions que nous avons maintenant à notre usage ; il n’avait pas ces instruments ingénieux, que l’industrie humaine n’a su se créer que dix-sept ou dix-huit siècles plus tard. On peut accorder à Laplace qu’Hipparque était un très grand astronome ; mais il faut que Laplace aussi remonte un peu plus haut qu’Hipparque, et qu’il rapporte aux prédécesseurs de l’astronome de Rhodes une partie des succès qu’il a obtenus. Pour moi, si je prends mon point de départ dans Aristote et le Traité du Ciel, c’est par cet unique motif que nous n’avons ni les ouvrages d’Anaximandre, ni ceux de Pythagore, ni ceux qui peut-être les ont eux-mêmes précédés. C’est dans la Grèce, ce n’est pas à Alexandrie que la science est née, avec l’observation, qu’inspirait d’abord un heureux instinct, mais qui s’appuya bientôt sur la réflexion la plus éclairée et la plus solide[17].

Il n’y a qu’à lire les œuvres d’Aristote et spécialement le Traité du Ciel, la Météorologie, l’Histoire des Animaux et tous les autres ouvrages de cet ordre, pour en être convaincu : non, Aristote ne s’est pas contenté uniquement d’observer ; il a, de plus, recommandé sans cesse la méthode d’observation, LXXVII comme la seule voie que la science pût suivre pour parvenir à la vérité. On pourrait citer vingt passages où il donne ce salutaire conseil. La réalité des phénomènes est l’argument qu’il oppose avec une inflexible constance aux erreurs qu’il essaie de réfuter, tout en y substituant trop fréquemment les siennes. Dans la préface que j’ai mise en tête de la Météorologie, j’ai beaucoup insisté sur ce point, qui m’a paru capital ; je me permettrai d’y renvoyer le lecteur i. Tout ce que je voudrais faire ici, c’est de montrer avec une pleine lumière ce qu’a été l’invention de la science, prise en soi, et quel service la Grèce, en la faisant, rendit à l’esprit humain ; elle l’a mis ; voilà bien près de trois mille ans, dans la véritable route, « dans la route royale, » comme dirait Bacon, avec son langage métaphorique.

Il semble, au premier abord, que rien n’est plus simple ni plus naturel que d’observer ce qu’on a sous les yeux. Regarder ce qui nous entoure, en noter les formes, les propriétés, les changements, les relations, analyser les phénomènes pour savoir ce qui est et comment est faite la nature au milieu de laquelle l’homme est placé, tout cela nous paraît aujourd’hui d’une vulgarité presque naïve ; nous croyons qu’il n’y a guère que le sauvage qui soit in- LXXVIII capable de ces opérations de l’esprit. Mais c’est là une immense erreur, venue en grande partie de notre présomption. Il nous faut bien savoir que des peuples fort intelligents, et très civilisés à leur manière, n’ont jamais pu faire rien de pareil. On peut citer, par exemple, les Chinois et les Hindous, les nations les plus distinguées de l’extrême Asie ; on pourrait citer l’Asie tout entière, la plus ancienne de toutes les parties du monde ; la science n’a jamais pu s’y produire ; et quand elle s’y est montrée par hasard, ce n’a jamais été que par emprunt et par reflet, comme chez les Arabes et les Mongols. On peut donc affirmer, sans la moindre exagération, qu’il n’y a pas dans toute l’Asie, et à aucune époque de son passé, un seul fait qui ait été scientifiquement observé ; pas un seul phénomène de la nature qui ait été analysé, pour lui-même, avec quelqu’intérét ou quelqu’exactitude. L’astronomie trop vantée des Indiens, des Chinois, ou même des Chaldéens et des Égyptiens, n’a jamais été qu’une astrologie religieuse.

Rechercher les causes cachées d’un fait si extraordinaire, qu’on pourrait appeler une exception, si l’Asie ne formait pas à elle seule les deux tiers tout au moins de l’humanité, ce n’en est pas ici le lieu. L’état d’esprit de toutes ces races pourrait en fournir une explication, dont nous n’avons point à nous LXXIX occuper en ce moment. Je me borne à signaler le fait, qu’on ne sera pas tenté de nier, pour peu qu’on ait étudié ce qui regarde cette partie du genre humain. Ce n’est pas la race sémitique toute seule, sur les confins de l’Asie, qui est impropre à la science ; c’est l’Asie dans quelque nation, à quelque époque qu’on la considère. C’est avec Thalès de Milet ou Pythagore de Samos que la science a fait sa première apparition ; mais l’Ionie est déjà en Grèce ; l’Asie-Mineure n’est plus l’Asie, si ce n’est géographiquement.

C’est alors dans ces heureux climats, à une époque de quatre siècles postérieure à Homère, et comme à un instant providentiel, que l’homme, se distinguant enfin de la nature, put la prendre pour sujet de son étude, en isolant chacune de ses parties et chacun de ses phénomènes. On observa le monde pour le comprendre, sans lui demander d’autre utilité que l’intelligence de son mystère, et sans vouloir chercher dans la science d’autre résultat que la science elle-même. Voilà le germe de tout ce qui a suivi et de tout ce qui pourra suivre encore, dans les races privilégiées dont nous faisons partie, pendant tout le temps qu’elles vivront sur la terre. Depuis lors, on n’a fait qu’ajouter à cette invention première ; on a accumulé observations sur observations, on a rectifié des analyses mal faites, on y a substitué LXXX des analyses plus exactes, et par conséquent des théories plus satisfaisantes et plus vraies ; mais au fond, on n’a jamais rien fait depuis trente siècles que ce qu’ont fait les philosophes parmi lesquels Aristote est un des principaux, sans être le premier. Les modernes doivent être assez modestes pour se dire qu’ils ne sont que les imitateurs et les continuateurs des Grecs : La science de notre temps n’en sera pas moins belle pour s’appuyer sur Hippocrate, Aristote et Archimède ; elle ne perdra rien pour connaître un peu mieux ses origines.

Je suis très loin de nier les progrès immenses que l’astronomie en particulier a faits depuis le temps de Copernic. Mais, d’une part, on doit se souvenir du déclin du génie grec vers le IVe ou Ve siècle de notre ère, et aussi du retard fatal que l’invasion des barbares a causé ; d’autre part, on doit avouer que la découverte de l’imprimerie au XVe siècle, et celle du télescope au XVIIe ont donné à toutes les branches du savoir et spécialement à l’astronomie, une impulsion dont les temps antérieurs. n’avaient pu se faire la moindre idée. Lorsque le nombre des observateurs s’est multiplié dans une proportion considérable, lorsqu’on a pu se communiquer d’un bout de l’Europe à l’autre le résultat d’observations mutuelles, il y a eu tout ensemble et infini- LXXXI ment plus de faits constatés, et des faits constatés beaucoup plus sûrement.

Quant au télescope et à tous les instruments qui l’accompagnent et le complètent, il n’est pas besoin d’insister ; c’est le télescope qui a véritablement ouvert le ciel ; la vue de l’homme, quelque perçante qu’elle soit, n’est rien en comparaison. La vue suffit pour jouir de la magnificence du spectacle céleste ; c’est trop peu pour en sonder les profondeurs même les plus prochaines. L’anneau de Saturne, par exemple, n’eût jamais existé pour nous, pas plus que pour l’antiquité grecque, sans cette invention de Galilée, très perfectionnée de nos jours, et qui pourra se perfectionner encore. Mais ces instruments, tout utiles qu’ils sont, ne peuvent l’être qu’en se mettant au service de la science, qui les a devancés de longtemps, et qui a pu tracer sans eux pendant bien des siècles son pénible et glorieux sillon. C’est d’hier qu’on a décomposé les nébuleuses, dont on connaît déjà bien des choses importantes, malgré leur incalculable éloignement ; c’est d’hier qu’on a pu recueillir tant de renseignements nouveaux sur notre monde solaire, où nous avons encore tant à connaître.

Cette simple considération doit nous donner beaucoup à réfléchir, et sur le passé de la science, et sur son avenir probable. En regardant en arrière, nous LXXXII pouvons nous reporter avec assez de certitude à son berceau ; il est plus difficile d’imaginer ce qu’elle sera un jour. Mais sans vouloir risquer de téméraires hypothèses, il est quelques prévisions qu’on peut se permettre. Ainsi la science continuera très certainement à faire des progrès, et si l’on se rappelle ceux qu’elle a réalisés depuis peu, il semble que sa marche s’accélère à mesure qu’elle s’éloigne de son origine ; on dirait qu’elle suit la loi de la chute des graves, et que les espaces parcourus par elle sont aussi en raison directe des temps écoulés. Ce n’est donc pas faire une supposition déraisonnable que de prédire que la science sera dans trois mille ans supérieure à la nôtre, dans la mesure où la nôtre est supérieure à la science des Grecs. D’un autre côté, comme l’esprit humain est placé devant l’infini, on peut dire encore que, dans six mille ans, cette. seconde science que nous supposons si fort au-dessus de la science actuelle, sera dépassée elle-même ; en un mot, il n’y a pas de terme en ceci ; l’infini reculant sans cesse devant nous, il nous sera donné d’en approcher de plus en plus sans jamais l’atteindre ; la carrière ouverte à nos labeurs ne sera jamais dose. Ce serait pour l’homme une chimère d’orgueil insensé, de croire qu’il puisse posséder un jour le mot total de l’énigme universelle, comme ce serait une humilité trop forte que de se décourager et de croire qu’il LXXXVIII nous est interdit d’en savoir quoi que ce soit. Entre ces deux excès, la science poursuit sa voie, toujours bien plus près de s’enivrer de ses triomphes que d’en désespérer. C’est à cette condition sans doute qu’elle avance, et le scepticisme n’est pas un auxiliaire des plus puissants pour qui veut agir et marcher.

Ce qui prouve que c’est ainsi que la science humaine se forme peu à peu, c’est ce que nous voyons en interrogeant la partie la plus récente de son histoire. La chimie, dont Lavoisier a été le Copernic, n’a pas même un siècle ; mais les progrès qu’elle a faits l’ont eu bientôt mise au niveau de toutes les autres sciences. Elle a profité de toutes les recherches antérieures de l’alchimie, de même que l’astronomie moderne a profité de toutes les observations de l’astronomie grecque ; elle a en outre profité de la méthode appliquée plus rigoureusement par les sciences voisines d’elle. La physique vraiment scientifique n’est guère plus ancienne que la chimie ; avant l’invention du thermomètre et du baromètre, avant l’invention de la machine pneumatique et de la pile, elle méritait à peine le nom de science. La géologie a été inaugurée par Leibniz ; jusqu’au XVIIIe siècle, elle n’existait pas, bien que les sujets qu’elle étudie posent sans cesse sous nos yeux ; trente siècles s’étaient écoulés, que l’humanité LXXXIV n’avait pas encore pensé à y porter son attention.

A côté de la chimie, de la physique, de la géologie, que d’autres exemples analogues on pourrait citer encore ! L’analyse du monde a commencé voilà bien longtemps ; et chaque jour avec plus de succès et avec le secours des connaissances acquises, on découvre de nouveaux filons dans cette mine inépuisable. Qui peut dire où s’arrêteront nos investigations ? Ou plutôt qui n’affirmerait qu’elles doivent toujours être de plus en plus étendues et heureuses ? Il n’y a que l’ignorance qui puisse un instant en douter, parce que, ne connaissant rien du présent, elle est à plus forte raison incapable de rien apercevoir dans l’avenir ; mais la science, sûre d’elle-même comme elle l’est, ne doute pas plus de ses acquisitions futures qu’elle ne doute de ses richesses actuelles[18].

A mon sens, elle a pleinement raison ; mais c’est là ce qui devrait la rendre un peu plus modeste, pour elle-même d’abord, et ensuite à l’égard de l’antiquité. Certainement les Grecs n’ont pas su tout ce que nous savons ; mais nous, savons-nous, à l’heure qu’il est, tout ce que sauront nos neveux ? Les critiques par trop intéressées que nous adressons aux Anciens ne nous seront pas épargnées ; et si nous voulons LXXXV quelqu’indulgence pour nous, commençons à en avoir pour les autres. L’iniquité ne provoque guère la justice ; et il est à présumer que les sévérités qui nous attendent seront en proportion de celles que nous aurons exercées. Au lieu de diviser, par un mépris déplacé, l’histoire de la science en deux époques rivales, il convient bien mieux de n’y voir qu’une continuité qui a des intermittences, mais qui ne cesse jamais. Le moyen âge s’est mis à l’école de la Grèce et de Rome ; l’astronomie de la Renaissance a repris les choses au point où les avait laissées l’astronomie d’Alexandrie. Je ne vois là ni lacune ni différence réelle, si ce n’est dans la quantité ; je vois une seule et même époque de l’esprit humain. Pour trouver la séparation radicale dont on parle, il faut sortir de l’Europe et de notre Occident, et entrer dans cette région de l’Asie, qui est encore aujourd’hui stérile et impuissante comme elle l’a toujours été, attendant peut-être le contact de l’intelligence européenne pour commencer une vie scientifique qu’elle n’a jamais connue.

Afin d’achever cette démonstration qui pourrait déjà sembler assez complète, je cite les deux exemples de la philosophie et des mathématiques ; et je me demande à qui elles peuvent remonter si ce n’est à la Grèce, toutes les fois qu’elles veulent savoir leur histoire et leur origine. Assurément, LXXXVI les progrès qu’ont faits les mathématiques dans les deux derniers siècles, depuis Descartes et Fermat jusqu’à nos jours, sont dignes d’admiration ; sans l’application de l’algèbre à la géométrie, sans le calcul infinitésimal, dû à Leibniz et à Newton, il est peu probable que le système du monde nous fût aujourd’hui connu aussi profondément. Par une coïncidence merveilleuse, c’est le même homme qui a découvert le calcul de l’infini et la gravitation, et qui a rendu possible la Mécanique céleste. Mais tout grands que sont Laplace, Newton, Leibniz, Descartes, avec une foule d’autres, eussent-ils jamais pu faire ce qu’ils ont fait, si les mathématiciens grecs ne les avaient devancés et ne leur eussent frayé le chemin, depuis l’École de Pythagore, en passant par Archimède, Euclide, Diophante et tous les Alexandrins ? Quant à la philosophie, je ne fais que la nommer. Est-il un philosophe vraiment digne de ce nom, qui puisse ignorer de nos jours tout ce qu’il doit à la sagesse des Grecs ? Un réformateur de génie au dix-septième siècle peut croire, dans sa hautaine indépendance, qu’il tire tout de son propre fonds ; mais Descartes, à son insu, est-il autre chose que l’héritier et le continuateur de Platon et d’Aristote ?

A côté des mathématiques et de la philosophie, citerai-je la médecine ? Citerai-je la poésie, épopée, lyrisme, comédie, tragédie ? Citerai-je l’éloquence ? LXXXVII Citerai-je la sculpture, l’architecture, avec les arts accessoires ? Mais à quoi bon ? La Grèce est en tout genre notre devancière, notre institutrice, notre mère. C’est un rôle incomparable, que la providence lui a donné dans le monde de l’intelligence ; c’est une supériorité qu’elle ne perdra jamais, demeurant un modèle et un enseignement éternels.

Mais laissons ces questions de prééminence et d’histoire pour ce qu’elles sont ; élevons-nous à des objets plus hauts, à l’aide de l’astronomie, même à l’aide de la métaphysique, qu’on ne craint que quand on ne la connaît pas.

S’il est un fait avéré désormais et qu’affirmait déjà le génie perspicace d’Aristote, c’est la petitesse presqu’imperceptible de notre terre « dans le système solaire, dont la vaste étendue, n’est elle-même qu’un point insensible dans l’immensité de l’espace[19]. » La planète que nous habitons est en ordre la troisième de celles qui circulent autour du soleil, maintenue dans les airs par son propre équilibre, que règle la gravitation. Sa masse est à peine la 350 millième partie de celle de l’astre central qui l’éclaire. La terre est donc comme perdue dans l’univers, si rien jamais pouvait s’y perdre. Sur la LXXXVIII terre, l’homme est encore bien moins qu’elle, comparativement à tout ce qui l’entoure. L’homme est un atome, si l’on veut ; mais c’est cependant cet atome qui comprend et mesure le système du monde, et dont la science est arrivée au point où nous venons de la voir. On reproche à l’homme « de s’être laissé séduire par les illusions des sens et de l’amour-propre, et de s’être regardé longtemps comme le centre du mouvement des astres. » On ajoute que son vain orgueil a été puni par les frayeurs que les astres lui ont inspirées. » L’homme ne mérite pas ces critiques ; et l’on ne voit pas qu’aucun philosophe de la Grèce, même parmi ceux qui n’étaient ni des Platon ni des Aristote, ait éprouvé jamais le moindre effroi des phénomènes qu’ils observaient. Les illusions des sens sont, au début, très naturelles ; et c’est à force de s’y livrer qu’on parvient à en démêler la profonde erreur. C’est une des gloires de l’astronomie de les avoir peu à peu dissipées, et d’avoir enfin substitué la raison et l’intelligence au témoignage de la sensibilité.

Mais quels qu’aient été l’orgueil et la faiblesse de l’homme à son origine et dans l’enfance des sociétés, quel que soit même aujourd’hui son orgueil en sens contraire et non moins aveugle peut-être, il n’est personne qui puisse nier encore que l’homme, tel que l’astronomie nous le montre, ne soit un être LXXXIX à part et absolument privilégié. Laplace, avec l’autorité de sa science consommée, n’hésite pas à le dire : « L’homme fait pour la température dont il jouit sur la terre, ne pourrait pas, selon toute apparence, vivre sur les autres planètes[20]. »

Cette restriction est bien inutile ; car, à moins de vouloir entrer dans le pays des chimères, les détails même que donne Laplace, sur les planètes autres que notre globe, démontrent que la vie humaine n’est possible que sur cette planète, et ne l’est sur aucune autre. Le grand mathématicien se hâte d’ajouter, il est vrai : « Mais ne doit-il pas y avoir une infinité d’organisations relatives aux diverses températures des globes de cet univers ? » Qui peut dire le contraire ? Qui prétendrait limiter la toute puissance, qui éclate en traits si manifestes dans la constitution des mondes et dans l’ordre qui les gouverne ? Mais aussi, à quoi sert cette hypothèse ? Est-ce bien se montrer fidèle à la méthode tant recommandée, que de se permettre de semblables rêves, charmants, j’en conviens, dans le Micromégas de Voltaire[21], XC mais qui sont en dehors de la science. Pour nous, et jusqu’à découverte nouvelle, il n’y a d’hommes que sur la terre, et il ne peut y en avoir nulle part ailleurs.

Ce qui n’est pas moins vrai, c’est que de tous les êtres à nous connus, l’homme est le seul qui pense ; en d’autres termes, le seul capable d’observer scientifiquement et de comprendre les choses. C’est à force de labeurs qu’il y arrive, et après des siècles ; mais il y parvient. En présence des conquêtes de tout ordre qu’a déjà faites son intelligence, on serait malvenu à nier l’efficacité de ses efforts et la réalité de ses succès. Les sceptiques, quand ils s’en tiennent à leurs vagues généralités, peuvent se croire assez forts sur le terrain de leurs arguties ; mais on pourrait les prier d’aller soumettre leurs doutes à des astronomes tels que Laplace, par exemple ; et ils verraient de quel mépris et de quel ridicule la science les accablerait. Le savoir de l’homme est donc bien réel, tout limité qu’il est ; et s’il ne nous est pas permis de comprendre la nature tout entière, il est certain que ce que nous en savons est inébranlablement vrai, et que tous les jours nos connaissances s’affermissent et s’étendent en s’éclaircissant.

XCI Je regarde donc comme accordée la vérité du système du monde, tel que nous le concevons aujourd’hui. Sans affirmer que tous les chiffres de nos mathématiciens soient d’une exactitude irréprochable, on doit croire que, par sa masse prépondérante, le soleil attire les planètes et les retient dans leurs orbites, selon la loi qu’a fixée Newton sur les pas de Képler. On doit croire que les planètes, à leur tour, quelque petites qu’elles soient relativement au soleil, l’attirent néanmoins, et s’attirent entr’elles proportionnellement à leur masse et en raison inverse du carré des distances. On doit croire à une multitude d’autres théorèmes non moins sûrs et non moins importants ; en un mot, la certitude infaillible des mathématiques se retrouve dans l’ensemble et dans tous les détails de la constitution de l’univers. A moins de renoncer à toute certitude et à toute lumière, il faut bien accepter, ces grands résultats ; et comme on peut les vérifier soi-même en se faisant astronome, il semble qu’il n’y a pas la moindre imprudence à les admettre sur la foi et l’autorité des hommes de génie qui les ont obtenus et qui nous les ont légués.

Or, d’Aristote à Laplace, il n’y a qu’un cri d’admiration ; pas un des philosophes, des mathématiciens, des astronomes qui ont pénétré un peu avant dans le système du monde, n’a pu se défendre d’un XCII enthousiasme sans bornes. Qu’ils n’en aient eu que des notions insuffisantes et même fausses, qu’ils en aient eu des connaissances plus étendues et plus précises, il n’importe ; tous ont adoré de telles merveilles, qu’ils les rapportassent à la nature ou à toute autre cause. Il n’y a pas d’écrivain plus austère ni plus froid qu’Aristote ; c’est même cette sévérité, aussi naturelle en lui que constante, qui a tant contribué à en faire l’instituteur de l’esprit humain. Eh bien ! Aristote ne peut s’en tenir, et dans le Traité du Ciel comme dans une foule d’autres ouvrages, il s’est exprimé avec une grandeur et une majesté dignes du sujet. Laplace, qui ne fuit pas la sécheresse obligée des mathématiques, et qui s’en fait presque gloire, a dû céder aussi à la splendeur d’un tel spectacle, et vingt fois il a témoigné de son admiration savante pour les lois profondes qui président à cet ouvrage prodigieux. Je passe sous silence les hymnes de Copernic, de Tycho-Brahé, de Képler, les extases de Newton, les adorations d’Euler. Le sentiment est unanime, et ces puissants esprits sont émus tout comme le vulgaire. Pour eux aussi : « Coeli enarrant gloriam Dei ». La parole de la Bible a été vraie pour les Grecs comme pour nous, pour les anciens comme pour les modernes.

Je regarde aussi ce second point comme accordé que, malgré quelques anomalies et quelques irré- XCIII gularités apparentes, le système du monde est un spectacle qui ravit la raison de l’homme en même temps qu’il la confond, qu’il l’éblouit en même temps qu’il la subjugue, et que rien n’en dépasse la beauté, si ce n’est l’inexprimable grandeur.

Mais d’où vient ce système ? Quelle en est la cause ? Qui l’a fait ?

Sans doute l’astronomie pourrait ici se récuser ; et, se bornant à observer des faits et à les enregistrer dans ses annales, elle pourrait répondre qu’elle n’a point à s’occuper des causes, et qu’elle renvoie cette recherche, stérile ou féconde, à d’autres sciences trop hardies peut-être, mais en tout cas différentes d’elle. Cette réponse, l’astronomie n’a pas osé la faire ; elle s’est abstenue de cette fin de non-recevoir, qui pouvait bien en effet la compromettre aux yeux du sens commun. L’auteur de la Théorie des Probabilités, affirmant l’immuable régularité des mouvements célestes, a dit : « Il y a plus de deux cent mille milliards à parier contre un, que ces phénomènes extraordinaires ne sont pas l’effet du hasard ; ce qui forme une probabilité bien supérieure à celle de la plupart des événements historiques, dont nous ne doutons point ». Laplace va même plus loin ; et en considérant l’égalité rigoureuse des mouvements angulaires de rotation et de révolution dans chaque satellite, il déclare qu’il XCIV y a l’infini à parier contre un que ce phénomène : « un des plus singuliers du système solaire », n’est point l’effet du hasard. L’arrangement réciproque des trois premiers satellites de Jupiter ne paraît pas moins merveilleux à Laplace, et il répète encore qu’il y a l’infini à parier contre un que, la longitude moyenne de ces trois satellites dans certaines conditions étant constamment égale à deux angles droits, cette égalité ne peut pas être due au hasard[22].

Si ce n’est pas le hasard qui est la cause du système du monde, c’est donc l’intelligence, comme l’affirmait déjà le vieil Anaxagore[23]. Le hasard ne peut pas être la cause de l’ordre, établi non pas simplement une fois, mais éternellement maintenu. Le hasard, ainsi que l’a démontré péremptoirement Aristote, est précisément l’opposé de tout ce qui est régulier et constant. Cependant Laplace ne se rend pas à ce dilemme inévitable ; et par une contradiction incompréhensible, il blâme Newton d’avoir dit dans XCV son Scholie général : « Cet admirable arrangement du soleil, des planètes et des comètes ne peut être que l’ouvrage d’un être intelligent et tout-puissant [24] ». Il est bien possible que Newton se soit trompé, comme plus tard Euler, en croyant que le système du monde allait en s’altérant, et que ce système aurait enfin besoin d’être remis en ordre par son auteur ; mais là n’est pas la question. Muable ou éternel, l’ordre présent des choses, d’où vient il ? Voilà uniquement ce dont il s’agit[25].

Si je comprends bien l’argument de Laplace, il répond que cet arrangement des planètes est lui-même un effet des lois du mouvement, et que la suprême intelligence, que Newton fait intervenir, peut avoir subordonné cet arrangement à un phénomène plus général encore. Soit ; mais ce n’est pas une réponse définitive ; car alors on doit de XCVI mander, tout en acceptant cette première objection, d’où viennent les lois du mouvement, si puissantes, si régulières, inébranlables, éternelles. A cette nouvelle question, Laplace croit répondre par l’hypothèse de la nébuleuse, dont j’essaierai un peu plus loin d’apprécier la valeur ; mais je ne crois pas lui faire tort en disant qu’il repousse, dans l’organisation du monde et dans sa stabilité indéfectible, toute intervention et toute marque de la divinité.

C’est si bien sa pensée qu’il repousse aussi toute idée des causes finales. « Quelques partisans des causes finales, dit-il, ont imaginé que la lune était donnée à la terre pour l’éclairer pendant les nuits. Dans ce cas, la nature n’aurait point atteint le but qu’elle se serait proposé, puisque souvent nous sommes privés à la fois de la lumière du soleil et de celle de la lune i [26]. Laplace indique donc la disposition relative dans laquelle la lune aurait dû être mise originairement avec le soleil, pour que toutes les nuits de la terre sans exception fussent éclairées. Sans contredit, tout cela est vrai ; reculée quatre fois plus loin de la terre, et en opposition avec le soleil dans le plan même de l’écliptique, XCVII la lune n’eût jamais été éclipsée par la terre ; sa lumière aurait constamment remplacé celle du soleil. Sans contredit, la lune n’a pas été faite expressément pour éclairer les nuits terrestres, puisqu’elle ne les éclaire pas toujours, tout en les éclairant les trois quarts du temps ; en ceci les causes finales ne sont pas bien appliquées. Mais pour cela faut-il les bannir de la nature entière ? Et peut-on conclure avec Laplace contre Newton, « que les causes finales ne sont aux yeux du philosophe que l’expression de l’ignorance où nous sommes des véritables causes ? »

J’en conviens ; il faut être très circonspect dans l’emploi des causes finales pour l’explication des phénomènes naturels ; car on ne peut nier qu’il soit possible d’en abuser au détriment de la vraie science. Mais dans les vastes problèmes qui comprennent l’ensemble des choses, il est impossible à la raison de ne point se demander, si ce n’est précisément quelle est la cause finale du moins quelle est la cause originelle de l’ordre universel, attesté par tant d’observations, vérifié par tant d’analyses, proclamé par l’instinct de l’humanité tout entière, affirmé par les sages. Il est impossible de ne pas dire avec Anaxagore que tout cela est le fait de l’intelligence. Quel a été le but de l’intelligence dans ces œuvres ? C’est une question toute différente, où XCVIII l’esprit de l’homme a besoin de beaucoup d’humilité, parce que dans ce domaine il n’a plus que ses propres forces et qu’il est dénué du secours de l’observation et de la réalité ; ce qui n’est pas d’ailleurs une cause nécessaire d’erreur.

Laplace lui-même croit si bien aux forces de l’intelligence et à la possibilité pour elle de remonter à une première cause, qu’il invoque souvent les lois de la raison, d’abord dans les mathématiques, et aussi dans l’explication de la nature. En parlant de la rotation de la terre, il trouve cette rotation plus rationnelle que l’immobilité ; la simplicité et l’analogie lui semblent exiger que la terre, qui n’est qu’un point dans l’espace, tourne autour du soleil plutôt que le soleil, avec les planètes et tout l’appareil sidéral, ne tourne autour d’elle. « Il est infiniment plus simple et plus naturel de penser, tout nous porte à penser, » selon lui, que la terre doit se mouvoir au lieu d’être immobile, comme nos sens voudraient nous le faire croire, comme l’ont cru les anciens. Laplace ne voit même dans l’attraction solaire qu’un de ces concepts dont les géomètres font souvent usage[27].

Bien plus, abandonnant cette voie et s’écartant XCIX de sa prudence habituelle, il propose une hypothèse devenue fameuse, sous le nom d’hypothèse de la nébuleuse. Cette hypothèse est contenue dans une note à part ; et la voici, présentée d’ailleurs par Laplace avec la défiance que doit inspirer tout ce qui n’est pas un résultat de l’observation et du calcul.

Il cite d’abord les cinq faits suivants sur lesquels s’appuie toute sa démonstration. Les planètes se meuvent toutes dans le même sens d’occident en orient et à peu près dans le même plan. Les mouvements des satellites ont lieu dans le même sens que ceux des planètes. Les mouvements de rotation de ces corps et du soleil ont lieu dans le même sens que leurs mouvements de projection et dans des plans peu distants. Les orbes des planètes et des satellites ont très peu d’excentricité, et leur ellipse se rapproche beaucoup du cercle. Enfin, les orbes des comètes sont au contraire très excentriques, « quoique leurs inclinaisons, selon Laplace, aient été abandonnées au hasard. »

Ces faits étant donnés par l’observation, comment remonter « à leur véritable cause ? » Il faut écarter l’hypothèse de Buffon, admettant qu’une comète, tombée sur le soleil, en a fait jaillir un torrent de matière qui s’est réunie, plus ou moins loin, en divers globes plus ou moins grands, pour former les C planètes et leurs satellites. Cette hypothèse de Buffon ne satisfait qu’à un seul des cinq phénomènes. Laplace conjecture au contraire que l’atmosphère du soleil, en vertu d’une chaleur excessive, s’est primitivement étendue au-delà des orbes de toutes les planètes. C’est cette atmosphère qui a déterminé, en se resserrant dans ses limites actuelles, les mouvements de rotation et de révolution des planètes et des satellites. Les planètes ont été formées aux limites successives de l’atmosphère, par la condensation des zones de vapeur qu’elle a dû, en se refroidissant, laisser dans le plan de son équateur. Quand ces zones de vapeur ont continué à se condenser sans se désunir, elles ont formé des anneaux liquides ou solides comme ceux de Sa turne, ce qui est le cas le plus rare ; mais en se rompant en plusieurs masses, elles ont formé autant de planètes à l’état de vapeur, où s’est condensé un noyau central, avec une atmosphère spéciale comme dans le soleil. Tout cela ne s’est pas constitué avec une parfaite régularité ; et c’est ainsi que les variétés sans nombre dans la température et la densité des diverses parties de ces grandes masses ont produit l’excentricité des orbites, et les déviations d’ailleurs assez faibles de leurs mouvements relativement au plan de l’équateur solaire. Les comètes sont en dehors du système planétaire ; elles ne sont que des condensations de ma- CI tière nébuleuse, analogue à celle du soleil, et errantes de systèmes en systèmes.

Quant aux molécules de matière qui, dans les zones abandonnées par l’atmosphère du soleil, étaient trop volatiles pour s’unir entr’elles ou aux planètes, elles circulent encore autour de cet astre, et ce sont elles qui offrent toutes les apparences de la lumière zodiacale.

Cette hypothèse très ingénieuse contente singulièrement Laplace, en ce qu’elle lui paraît satisfaire à tous les phénomènes. Il en voit des preuves nouvelles dans l’aplatissement des planètes aux pôles, indice de leur fluidité primitive, et dans une foule d’autres données du système astronomique. Je m’empresse de l’avouer : quand un géomètre et un astronome tel que Laplace croit y découvrir l’explication de tous les phénomènes, quiconque’n'est pas l’auteur de la Mécanique céleste aurait mauvaise grâce à élever quelque contestation. Cependant je me permettrai deux remarques. Laplace part de cette supposition, que le « soleil dans son état primitif ressemblait aux nébuleuses que le télescope nous montre composées d’un noyau, plus ou moins brillant, entouré d’une nébulosité qui, en se condensant à la surface du noyau, le trans- CII forme en étoile. » On ne peut nier que certaines nébuleuses ne se présentent encore à nos instruments sous cette apparence de condensation ; mais depuis 40 ans que Laplace écrivait ceci, l’observation a marché, et bon nombre de ces prétendues nébulosités, qu’on prenait pour de la matière diffuse dans l’espace infini, se sont résolues en étoiles sous l’action de télescopes plus puissants. On peut présumer que les nébuleuses qui apparaissent encore avec l’aspect d’une diffusion lumineuse, se résoudront de même. Les nébuleuses ne sont pas en général de la semence d’étoiles, comme on l’a dit ; ce sont de véritables étoiles « rassemblées en divers groupes, dont quelques-uns renferment des milliards de ces astres », pour emprunter encore les expressions de Laplace[28].

Il est donc peut-être hasardeux de supposer que le soleil ait d’abord été une matière de ce genre, s’étendant non pas seulement au-delà de l’orbe d’Uranus, mais encore au-delà de l’orbe de Neptune ; c’est une conjecture dont il est plus prudent de s’abstenir. Mais si le soleil n’a pas été primitivement ce que l’on dit, les conséquences tirées de cette supposition ne tombent-elles pas avec elle ?

CIII. Voilà ma première remarque.

La seconde c’est que les comètes, non plus ne paraissent pas être ce que l’on croit, quand on les prend pour de petites nébuleuses errant de systèmes en systèmes solaires, et quand on les compose aussi « de la matière répandue avec tant de profusion dans l’univers. » On ne sait rien précisément de la matière des comètes, et parfois leur chevelure même est si diaphane qu’on aperçoit les étoiles au travers. Mais a-t-on jamais observé que cette matière des comètes, quelle qu’elle soit, se condensât et se changeât en corps analogues à notre planète et à notre soleil ? Il semble bien que toutes les comètes reçoivent leur lumière de cet astre, au moins en partie. Les quatre comètes périodiques, celles de Halley, de Encke, de Biéla et de Faye dépendent de notre système, puisque le soleil est aussi un des foyers de leur ellipse. La plus éloignée des quatre ne dépasse que de très peu l’orbite de Neptune, tandis que la plus proche passe moins loin du soleil que notre terre. Il n’est donc pas probable que les comètes soient de la matière errante, et qu’elles soient un reste de la nébuleuse primitive. Ainsi l’hypothèse principale s’appuie sur deux hypothèses secondaires, qui ne sont pas absolument vérifiées : à savoir, la nature du soleil à l’origine des temps, et la nature actuelle des comètes.

CIV J’ajoute que le refroidissement de ’la nébuleuse solaire, s’il a en effet commencé pour constituer notre système planétaire, doit toujours continuer ; car pourquoi cesserait-il ? Mais alors que devient la stabilité du monde, que l’on s’est efforcé si constamment de démontrer ? Le refroidissement ne devra-t-il pas poursuivre ses effets sur le soleil, sur les planètes, sur les satellites 7 Et si c’est lui qui a produit notre monde solaire, n’est-il pas destiné aussi à le détruire un jour ? L’ordre du monde est ruiné par cette théorie, comme Aristote déjà le reprochait à celles d’Empédocle. Peut-être prétendra-t-on que le refroidissement, une fois arrivé à un certain point, s’arrête, et qu’il ne dépassera pas les limites où nous le voyons dans l’état présent des choses. Mais dans ces immenses périodes de mouvements cosmiques et moléculaires, qu’est-ce que deux ou trois siècles d’observations précises, comme nous en avons ? ou même deux ou trois mille ans, si l’on veut bien accepter les observations de l’antiquité ? D’espace d’un siècle, qui nous parait encore aujourd’hui quelque chose dans nos mesures de la durée, s’amoindrit de plus en plus devant un passé qui s’accumule sans cesse, et devant des phénomènes dont les proportions se rapprochent toujours davantage de l’infini. Ce refroidissement commencé sans cause appréciable, existe-t-il comme on l’a dit ? Les traces CV qu’on croit en retrouver jusque sur notre terre sont elles bien réelles ? C’est ce qu’on saura peut-être parmi les hommes dans deux ou trois cent mille ans d’ici ; e est ce qu’on ne sait pas présentement.

Mais je me hâte de quitter ce terrain de l’astronomie, où je craindrais de faire quelque faux pas ; et j’oppose à l’hypothèse de la nébuleuse une objection d’un autre genre.

On peut admettre qu’en effet cette hypothèse rend compte des phénomènes et y satisfait. Mais qu’explique-t-elle directement ? Elle explique l’état antérieur des choses, quand le soleil existait seul dans la partie du monde où nous sommes, et qu’il comprenait tout l’espace qui s’étend au moins jusqu’à l’orbite de Neptune. Cette hypothèse n’explique pas l’existence même de ce soleil ainsi constitué. Comme ce soleil n’était pas le seul dans l’espace, et qu’il avait déjà sur lui-même la rotation que nous lui connaissons, pour projeter ainsi les planètes et les satellites, il devait être avec les autres soleils du firmament dans un certain rapport, qui ne pouvait se maintenir que par les lois même de la gravitation. Ces belles lois que nous admirons à si juste titre existaient donc avant de régir notre petit système, né de la dislocation de l’atmosphère du soleil. Ainsi la question reste la même ; et l’hypothèse de la nébuleuse donne, si l’on veut, la cause matérielle CVI de l’état actuel du système. solaire ; elle ne donne pas la cause primitive, comme le disait Laplace. Elle résout une question secondaire assez complètement peut-être ; elle ne résout pas la question essentielle, la question fondamentale. Qui a fait ces lois régulatrices des mondes ? Est-ce le hasard ? Est-ce l’intelligence ?

Vraiment, il ne semble pas possible que la réponse soit un instant douteuse. Oui, c’est l’intelligence, et l’intelligence toute-puissante qui a fait et qui a ordonné tout cela. Aux raisons mathématiques qu’en donnent le calcul des probabilités et l’astronomie, j’en ajoute une autre qui me paraît bien autrement décisive.

Ce n’est pas l’intelligence de l’homme qui fait précisément les mathématiques et les sciences, en général ; mais c’est elle qui les comprend. Les théorèmes de la mécanique qui nous servent à expliquer le système du monde, ne sont pas des inventions de notre esprit ; bien que ce soit lui qui les conçoive, il les retrouve dans la réalité qu’il observe et qui lui en a suggéré la première idée. Les faits extérieurs ne valent donc, pour nous, qu’autant qu’ils sont intelligibles, et si notre intelligence ne s’y reconnaissait pas, on peut dire qu’ils seraient absolument pour elle comme s’ils n’étaient point. Eh bien ! je le demande : comment pourrait-il se faire que l’intelliCVII gible, qui est compris par l’intelligence humaine, relevât de quelque chose qui ne serait ni intelligent, ni intelligible ? Il y aurait ainsi, d’une part, notre intelligence qui comprend et un fait qui est compris d’elle parce qu’il est intelligible ; et d’autre part, il y aurait un quelque chose d’où viendraient ce fait et cet esprit intelligent, qui ne se sont pas produits eux-mêmes, et ce quelque chose n’aurait ni intelligence ni réalité, ! vraiment, ceci renverse toute raison. Ou il faut nier l’intelligence humaine tout entière avec les sciences qu’elle a fondées, et dont elle est si fière à bon droit ; ou bien il faut confesser hautement que notre intelligence est en rapport avec une autre intelligence qui éclate dans tout ce qui est intelligible. La seule différence entre cette suprême intelligence et la nôtre, c’est que c’est elle qui a tout fait après avoir tout conçu, tandis que l’intelligence humaine, limitée comme nous ne le savons que trop, ne conçoit et ne connaît qu’une très petite partie des choses, qu’elle ne fait point. Je le répète avec pleine assurance : ou il faut abdiquer toute raison, ou il faut reconnaître que c’est là la vérité même. Notre intelligence et l’ordre de l’univers supposent invinciblement une intelligence qui les a créés l’un et l’autre. C’est là une nécessité s’il en fût jamais ; c’est là une de ces chaînes de diamant dont parle Platon, et qui enlacent CVIII et rattachent le monde où nous vivons au monde intelligible d’où le nôtre relève. Sous une autre forme, c’est ce que dit le bon sens par la bouche de voltaire

« L’univers m’embarrasse ; et je ne puis songer Que cette horloge existe et n’ait pas d’horloger. »

Croire que cette horloge s’est faite toute seule, c’est revenir, par une autre voie, au hasard, que Laplace lui-même a proscrit aussi énergiquement qu’Aristote le faisait deux mille ans avant lui. Maintenant, qu’est-ce que cette intelligence qui se manifeste par des œuvres si prodigieuses ? C’est une question qui est réservée à la philosophie et à la métaphysique, sans oublier ni exclure les religions. Je ne veux pas m’écarter à ce point de l’astronomie ; et je me limite à quelques considérations qui ressortent avec évidence du système du monde, tel que nous venons de le parcourir.

L’homme, par son intelligence, est plus noble que le monde, parce qu’il comprend le monde, au moins en partie, et que le monde ne le comprend pas. Il n’y a pas là de vanité ; ce n’est qu’un juste témoignage rendu par la raison à la vérité et non point à notre orgueil. Mais tout grand qu’est l’homme par rapport au monde, une pensée doit CIX lui être toujours présente, et le frapper quand il tente de s’élever à l’intelligence souveraine : c’est qu’elle est éternelle et infinie. Il n’est pas donné à notre esprit de la concevoir autrement, et cela est si vrai que, quand on nie l’intelligence pour y substituer la matière, c’est le monde que l’on fait infini et éternel, à sa place. La cause première ne se comprend que sous ces deux conditions, qui au fond reviennent aussi à une seule, l’infinitude, soit de durée soit d’espace.

Or, dans l’éternité, il n’y a et il ne peut y avoir ni passé, ni avenir ; il n’y a qu’un éternel présent. Ainsi que l’a dit la Bible : « L’éternel est celui qui est. é Lors donc que la science astronomique nous parle de ces distances incommensurables et de ces durées qui ne le sont pas moins, il faut bien nous dire que tout cela ne regarde que nous ; toutes ces mesures si précises de temps et de lieux s’annulent devant l’infini et s’anéantissent. S’il est un axiome avéré en mathématiques, c’est que toute quantité finie, quelque grande que l’imagination la suppose, quelque grande que l’astronomie nous la montre en réalité, est égale à zéro quand c’est l’infini qu’on met en parallèle. Ces successions de phénomènes qui nous confondent, ces éloignements des corps célestes, ces nombres encore plus effrayants que les distances elles-mêmes, tout cela est fini, comme CX le soutient Aristote, et tout cela n’est rien ; le temps se réduit à un instant, qui est indivisible ; la matière se réduit à un atome, qui ne l’est pas moins ; en face de l’infini, c’est un pur néant. Quelle est donc la véritable réalité ?

Je ne veux pas rabaisser ou nier la réalité sensible ; et je me garderais bien de renouveler contr’elle les bravades et les extravagances du scepticisme. Mais je dis que la réalité que perçoivent nos sens n’est qu’un indice et une enveloppe de cette réalité que conçoit notre raison. Celle- là est la vraie, par ce simple motif qu’elle nous associe, par notre intelligence, à l’éternité, et nous y introduit autant qu’il nous est donné d’y pouvoir pénétrer. Aristote a prononcé une belle parole : « Toute vérité démontrée est une vérité éternelle. » Ce n’est pas à dire que l’homme fasse la vérité ; encore moins, qu’il l’a rende éternelle ; seulement cela veut dire que la vérité est éternelle par elle-même, et que notre esprit, une fois qu’il l’a découverte et saisie, n’a point à craindre qu’elle change ni qu’elle lui échappe. Laplace a exprimé la même pensée en d’autres termes ; à son insu, il ne faisait que répéter Aristote, quand il félicitait l’astronomie d’être devenu un grand problème de mécanique rationnelle, où les faits de la nature n’étaient plus que des quantités variables et arbitraires. Pour Laplace aussi, il n’y avait donc d’essentiellement CXI vrai et de définitif dans la science que les idées, à la suite et au-dessus des phénomènes. L’astronomie ne lui semble une science aussi parfaite que parce qu’elle est arrivée à se fonder sur un seul principe, celui de la gravitation, résultat dernier de toutes les observations, et explication supérieure de laquelle découlent tous les faits particuliers. Mais la gravitation, il l’a dit lui-même, n’est qu’un concept ; et en effet, elle ne peut être que cela, en dehors de la réalité où elle est engagée, et où notre intelligence l’a enfin découverte, sans l’y avoir mise.

Sans doute, l’astronomie est dans son droit quand elle repousse les considérations de cet ordre. Mais elle a beau faire ; elle ne peut pas s’en abstenir absolument, comme nous le montre l’exemple même de l’auteur de la Mécanique céleste. Laplace ne fait pas seulement des hypothèses ; il va plus loin, et il désapprouve Newton d’avoir rapporté à une intelligence toute puissante le principe et l’origine du mouvement. Or, c’est là une usurpation qu’on ne peut permettre à l’astronomie ; qu’elle se taise, si elle le veut, sur la cause première ; le silence pourrait être regardé de sa part comme un devoir et une prudence scientifique. Mais du moment qu’elle se risque à exprimer une opinion, et surtout une opinion négative, il est tout simple que les opinions opposées lui rappellent pour leur propre défense, et peut-être CXII aussi pour son instruction, sur quels arguments et sur quels faits d’un autre ordre elles s’appuient. Nier que ce soit l’intelligence qui préside au gouvernement du monde, ce n’est plus là de l’astronomie ; et la philosophie que peut choquer une telle erreur, se doit de la réfuter ; car c’est la question la plus grande et la plus générale de toutes celles qu’elle agite, une des plus anciennes, qui devrait aujourd’hui n’en être plus une, et qui semble d’autant mieux résolue que la science des hommes a fait plus de progrès.

Nous ne devons pas croire au mot sacrilège qu’une tradition incertaine prête au grand analyste ; et l’astronomie ne peut pas se passer de Dieu, parce que « c’est une hypothèse dont elle n’a pas besoin. » Il est bien certain que pour observer les faits, les classer et en tirer les lois, l’astronomie n’a aucun besoin de l’intervention divine, non plus qu’aucune autre science. Mais quand elle essaie de remonter jusqu’à la cause première, il faut qu’elle arrive à celle-là, ou qu’elle s’en remette pour l’organisation du monde à l’aveugle hasard, destructeur de l’ordre dans l’univers, et destructeur en outre de l’intelligence même qui l’adore et qui le déifie. Au fond, nier Dieu, nier l’être intelligent, tout puissant, infini, ce ne peut être qu’un préjugé ou une faiblesse. Je laisse le préjugé pour ce qu’il est ; et je n’en parle pas. CXIII Quant à la faiblesse, voici en quoi elle consiste.

L’astronomie, pour se rendre compte de l’état présent de notre système, risque une hypothèse, celle de la nébuleuse disloquée et fractionnée ; et pour se rendre compte de l’origine et du principe même des choses, elle s’interdit d’essayer une hypothèse nouvelle bien autrement nécessaire que l’autre, si l’on peut dire que ce soit là une hypothèse. Cette réserve doit nous surprendre d’autant plus que l’astronomie, si elle est la plus exacte des sciences, est en même temps la plus audacieuse de toutes. Elle est un perpétuel et flagrant démenti au témoignage de nos sens. « L’astronomie s’est élevée au travers des illusions des sens, » à dit sans cesse Laplace, qui lui en fait le plus grand honneur. L’astronomie ne fait appel et ne se fie qu’à la raison. Et puis quand la raison veut remonter directement à son auteur, qui est aussi l’auteur des choses, la science se récuse et oppose ses scrupules ! Peut-être serait il mieux de ne pas dissimuler sa véritable pensée, et de confesser sur le champ son athéisme. Mais encore une fois, c’est revenir au règne du hasard, qu’on a cependant banni du système du monde, en lui opposant l’irrésistible argument de l’infini contre un.

Il semble au contraire que si, parmi les sciences, il en est une qui nous montre l’empreinte de la main divine et toute puissante, c’est celle des astres. CXIV Les objets qu’elle considère sont d’une grandeur incomparable ; le temps et l’espace, les mouvements et les forces y prennent des proportions inouïes ; si quelque part l’homme se sent en présence du divin, c’est bien là, sous les formes les plus palpables et les plus saisissantes. Il aborde ces phénomènes prodigieux avec une sorte de respect et de, terreur sainte, qu’on ne sent que devant Dieu. Pour trouver un spectacle à la fois plus majestueux et plus touchant, l’homme doit sortir du monde matériel et entrer dans le monde intelligible et moral, où sa raison et sa conscience lui préparent encore de plus grands étonnements. Mais dans les sciences naturelles, il n’en est pas une qui ose rivaliser avec l’astronomie et lui disputer le premier rang. Comment peut-il donc se faire que l’astronomie en arrive à ce point de méconnaître Dieu ? N’est-ce pas la plus aveugle et la plus étrange des contradictions ? Était-ce donc la peine de tout refuser aux sens, de tout donner à la raison sous la forme du calcul, pour ôter en définitive à la raison, le seul fondement sur lequel elle s’appuie, comme le reste de l’univers ?

Pour moi, j’ai une opinion toute contraire sur l’astronomie ; et plein de reconnaissance pour les enseignements qu’elle nous procure, je la remercie de nous en avoir tant appris sur les œuvres de Dieu. Toutefois je crois qu’à cette première leçon elle peut CXV en ajouter une autre non moins précieuse. Elle apprend à l’homme à se mieux connaître, en même temps qu’il connaît davantage ses rapports avec tout ce qui est infini et éternel. Ce n’est pas l’astronomie sans doute qui lui donne le secret de sa destinée ; mais elle lui montre tout ensemble sa petitesse imperceptible, et sa grandeur sans égale parmi les créatures. Elle lui fait sentir, par des mouvements contraires, combien il est loin de Dieu, et combien il est au-dessus de tout ce qui l’environne. Ce sont bien là les deux abîmes qui épouvantaient le génie troublé de Pascal, et qui peuvent en effet nous causer le vertige. Mais l’harmonie éternelle des mondes et la stabilité immuable de leurs lois sont faites pour nous rassurer. Celui qui a fait tout cela et qui le maintient, peut d’autant moins abandonner l’homme que l’homme est le seul être à qui il a permis de le comprendre et de l’adorer. L’homme peut s’en remettre à sa puissance, à sa justice. et à sa bonté.

Laplace, en achevant l’exposition du système du monde, s’exprime ainsi : « Le plus grand service • de l’astronomie, c’est d’avoir dissipé les craintes et détruit les erreurs nées de l’ignorance de nos vrais rapports avec la nature. » On peut être en ceci d’accord avec lui, sans croire beaucoup aux craintes que le spectacle du ciel aurait jadis inspi- CXVI rées aux hommes. Mais à la nature, il convient de substituer Dieu ; car nos vrais rapports sont avec lui, parce que nous sommes intelligents et que la nature ne l’est pas.

Je termine ici cette préface, que j’aurais voulu rendre moins longue ; mais il m’a semblé que le sujet exigeait ces développements. On ne doit pas être trop concis quand il s’agit d’une étude comme celle des astres, commencée il y a plus de trois mille ans, et amenée, par des progrès incessants, au point où elle en est, et se préparant à des conquêtes nouvelles et indéfinies. Je me suis efforcé d’être juste envers Aristote, représentant de l’astronomie dans ces temps reculés, et envers la science moderne si vaste, si régulière, si profonde. Si j’ai marqué quelques dissentiments contre des opinions trop accréditées, je n’ai été mu que par l’importance même des questions. Dans l’examen et la discussion de ces grands problèmes, on peut distinguer deux écoles contraires. Dans l’une on trouve Platon, Aristote, Descartes, Leibniz et Newton ; dans l’autre on trouve Démocrite, Épicure, Dalembert et Laplace. Je ne veux pas diminuer l’autorité des seconds ; mais je conseille à tout le monde de marcher à la suite des premiers.

Vigny, octobre 1865.

  1. Laplace, Exposition du système du monde, Tome I, page 1, édition de 1824.
  2. Je me borne au Traité du Ciel, et je laisse de coté la Métaphysique, la Physique, la Météorologie, etc., d’où l’on pourrait tirer beaucoup de rapprochements ; mais ils m’auraient entraîné trop loin de mon sujet.
  3. Laplace s’est prononcé aussi pour la stabilité du système du monde, par d’autres raisons, mais non pas plus énergiquement ; Exposition du système du monde, Tome II, pages 40 et 396, édition de 1824.
  4. Laplace, Exposition du système dit monde, Tome II, pages 339 et 342 édition de 1824.
  5. Et non pas précisément le soleil, comme le dit Laplace, Exposition du système du monde. Tome II, pape 314, édition de 1824.
  6. Il convient de rappeler ici que ces arguments en faveur de la sphéricité de la terre sont encore ceux dont se sert le science moderne ; voir Laplace, Exposition du système du monde,Tome I, pages 6, 46 et 100, édition de 1824.
  7. Pour ce qui va suivre, je me suis aidé des traités les plus autorisés d’astronomie : Laplace, Biot, Arago, Delaunay, etc. Je me suis servi aussi du Ciel de M. Guillemin (Paris, in-8°, 1864), qui a résumé élégamment les travaux précédents.
  8. Laplace pensait que ce mouvement du soleil a lieu vers une étoile de la constellation d’Hercule, Exposition du système du monde, Tome II, page 407, édition de 1824.
  9. Les astronomes ne s’accordent pas tout à fait sur ces différents chiffres.
  10. Laplace semble ne parler d’Uranus qu’avec la plus grande réserve, comme s’il doutait de l’exactitude des observations d’Herschell ; Exposition du système du monde, Tome I, page 84 et Tome II, page 4.15, édition de 1824. Il ne parle pas de l’anomalie des satellites.
  11. L’énoncé exact de cette loi, c’est que le carré du temps des révolutions planétaires est proportionnel au cube des grands axes des orbites.
  12. Laplace, Exposition du système du monde, tome II, pages 390 et 408, et aussi page 91, édition de 1824.
  13. M. Arago a dit ingénieusement que M. Leverrier avait vu Neptune « au bout de sa plume » ; Astronomie populaire, Tome IV, page 515, livre de Neptune.
  14. Il faut lire les beaux articles de M. Biot, sur la découverte de M. Leverrier, Journal des Savants, cahiers de Novembre 1848 et de Janvier 1847.
  15. Exposition du système du monde, Tome I, page 1, et Tome II, p. 346 et p. 411, édition de 1824.
  16. Exposition du système du monde, Tome 1, pages 265 et 272, édition de 1824.
  17. Il faut ajouter que, dans la Grèce, il n’y a pas trace d’astrologie, tandis que, chez presque tous les autres peuples anciens, l’astronomie ne s’est jamais élevée plus haut que cette erreur.
  18. Sur cette succession des connaissances humaines, voir Pascal, Traité du vide, page 436, édition Havet.
  19. Exposition du système du monde, Tome II, page 411, édition de 1824.
  20. Laplace, Exposition du système du monde, Tome II, page 391, édition de 1824.
  21. Il ne faut pas oublier que Voltaire a été un des premiers promoteurs du système de la gravitation et un des plus ardents. Ses Éléments de la philosophie de Newton, sont de 1738, c’est-à-dire moins de dix ans après la mort du grand homme, et à une époque où presque personne, sur le continent, n’admettait ses Idées ; voir le Tome 38 de l’édition Beuchot. Ce fut aussi Voltaire qui suscita les études de madame Duchatelet et la traduction des Principes mathématiques de la philosophie naturelle.
  22. Laplace, Exposition du système du monde, Tome II, pages 393, 444 et 447, édition de 1824.
  23. « Rapporter un tel résultat au hasard ou à la fortune n’eût pas été raisonnable. Aussi, quand un homme vint dire qu’il y a dans la nature comme dans les animaux une intelligence qui est cause de l’arrangement et de l’ordre dans l’univers, cets homme parut avoir seul conservé sa raison au milieu des folies de ses devanciers. » Aristote, Métaphysique, Livre I, chap. 3, traduction de M. Victor Cousin.
  24. Laplace, Exposition du système du monde, Tome II, page 398, édition de 1824. Toute cette réfutation de Newton me paraît fort embarrassée, et elle n’a pas la précision et la rigueur qu’exige un si grand sujet. Laplace fait d’ailleurs un bel éloge de Newton et de sa méthode d’induction, Tome II, pages 369 et suivantes.
  25. Laplace semble se contredire lui-même, et après avoir voulu réfuter Newton, il établit, suivant les travaux de Cuvier sur les fossiles, que la nature a une tendance à changer les choses même les plus fixes en apparence. Il ne veut pas excepter de cette loi notre système solaire, qui dès lors changera comme le disait Newton, mais qui, selon Laplace, n’aura pas besoin de l’intervention de Dieu pour se remettre spontanément en ordre.
  26. Laplace, Exposition du système du monde, Tome II, pages 94 et 400, édition de 1824. Page 380, Laplace revient lui-même, ce semble, à cette idée fort probable que la lune est faite pour éclairer nos nuits. »
  27. Laplace, Exposition du système du monde, Tome I, pages 189, 191., 192, 201 et 228 ; et Tome II, pages 316 et 327, édition de 1824.
  28. Laplace, Exposition du système du monde, Tome II, page 402, édition de 1824.