Traversée de l’Atlantique en ballon/02

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TRAVERSÉE DE L’ATLANTIQUE
EN BALLON.

(Suite et fin. — Voy. premier article)

Nous avons supposé les conditions du voyage aussi favorables que possible, et nous avons vu qu’un aérostat construit dans les conditions ordinaires ne peut pas rester dans les hautes régions de l’air plusieurs jours consécutifs, par suite de la différence des températures diurnes et nocturnes. Nous devons ajouter qu’un aéronaute, eût-il la certitude de rester 8 jours à l’altitude de 2 000 mètres, commettrait la plus folle imprudence, en s’abandonnant aux hasards d’une telle traversée océanique, sans moyens de direction. Que le vent vienne à tourner vers le sud ou vers le nord, le voilà lancé au-dessus de surfaces océaniques, pour ainsi dire sans limites ! Pour oser risquer les chances d’une telle entreprise, il faudrait que le navire aérien auquel on confie sa vie et sa fortune fût au moins capable de séjourner un mois de suite au milieu des plages atmosphériques. On augmenterait ainsi par la durée du voyage, la chance de rencontrer un continent.

L’aéronaute américain ne paraît pas avoir étudié les moyens de maintenir un aérostat imperméable pendant plusieurs semaines à un niveau élevé. En enveloppant l’hémisphère supérieur d’un ballon, comme le captif de Londres, d’une mousseline blanche légère, qui, n’adhérant pas à l’étoffe, en serait séparée par une couche d’air, on protégerait ainsi le gaz intérieur des influences d’échauffement et de refroidissement.

Il est probable que, dans ces conditions spéciales, le séjour du ballon, à une certaine hauteur dans l’atmosphère, pourrait se prolonger pendant un espace de temps considérable ; mais encore avant de se lancer au-dessus de la mer, serait-il prudent de vérifier le fait par des expériences réitérées, exécutées à la surface des continents. Malgré les précautions accumulées, on serait toujours dans l’impossibilité de parer aux accidents imprévus, tels que pluie, chute de neige, formation de cristaux de glace, qui peuvent subitement charger l’aérostat d’un poids considérable, en s’amassant à sa surface, et contraindre l’aéronaute de descendre malgré lui. N’aurait-ou pas enfin à craindre, dans un voyage au long cours, l’effroyable rencontre d’un nuage orageux, l’épouvantable menace de voir le ballon enflammé par la foudre ?

Les détails des préparatifs que l’on exécute à New-York, pour cette traversée de l’Atlantique, nous sont apportés par les récits des journaux américains ; nous n’y avons rien rencontré jusqu’ici qui dénote, de la part de ceux qui veulent entreprendre un tel projet, des connaissances approfondies de l’aéronautique. Mais M. Wise tentera-t-il sérieusement la grande traversée ? C’est ce que nous saurons dans un avenir prochain. Nous ajouterons toutefois, et nous pouvons parler avec connaissance de cause, de l’impression ressentie par le navigateur aérien quand il voit la mer se dérouler au-dessous de sa nacelle avec la perspective d’y être englouti[1], que pour quitter sciemment, dans un ballon, le rivage américain, avec un bon vent d’est vous lançant vers un océan de 6 000 kilomètres de large, il faut être bien audacieux… ou bien fou !

Il va sans dire qu’une telle appréciation s’adresse à l’aéronaute qui dispose seulement des moyens actuels de navigation aérienne. Il se peut que cette traversée s’accomplisse un jour dans des conditions moins périlleuses, mais alors ce sera avec un aérostat perfectionné, qui séjournera longtemps dans les hautes régions de l’air et qui sera muni d’un moteur el d’un appareil de propulsion.

Pour exécuter la traversée océanique avec les seules ressources de l’aéronautique moderne, il faudrait un étonnant concours de circonstances exceptionnelles, analogues à celles qui ont permis à M. Rolier de sauter en ballon de Paris en Norwége, de passer la mer du Nord et de parcourir un espace de 1 500 kilomètres en 16 heures !

Il ne nous paraît pas nécessaire d’insister sur l’imprudence qu’il y aurait à compter à l’avance sur de semblables hasards.

Avec nos ballons, tels qu’ils sont aujourd’hui, un projet comme celui de M. Wise est condamné à l’avance. Il n’y a jusqu’ici que deux aéronautes que les vents aient poussés au-dessus de l’immense étendue de l’Atlantique ; tous deux ont été engloutis dans les abîmes océaniques. Nous voulons parler du marin Prince, parti de Paris pendant le siège, le 30 novembre 1870, et de Lacaze, qui s’est élevé, dans les airs dans les mêmes circonstances, le 27 janvier 1871.

Des navires ont aperçu les aérostats planant au-dessus de la surface des mers, mais nul ne saura jamais en quel point de l’Océan ont disparu ces deux martyrs de la foi patriotique !

Avant d’entreprendre la traversée de l’Atlantique par voie aérienne, il faut d’abord perfectionner les ballons, les étudier, les munir d’appareils de direction, il faut en un mot créer la véritable navigation aérienne. Le premier sauvage qui a traversé une rivière sur un tronc d’arbre creux n’eût pas tenté, avec cette embarcation rudimentaire, un voyage au long cours.

Or nos aérostats sont à l’atmosphère ce que le tronc creux du sauvage est à l’Océan ! Bouées aériennes, flottant au gré des vents, ils ne sont que l’enfance d’un art sublime, dont le présent ne compte guère encore que des promesses pour l’avenir.

Nous reviendrons quelque jour sur ce grand problême de la navigation aérienne.

Gaston Tissandier.


  1. Nous faisons allusion ici à notre voyage, exécuté en 1868, au-dessus de la mer du Nord. Les détails de cette expédition aérostatique sont racontés dans le livre intitulé : Voyages aériens (Hachette, 1870).