Trente-six Ballades joyeuses/Texte entier

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Trente-six Ballades joyeusesAlphonse Lemerre, éditeur (p. 169-171).
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AVANT-PROPOS




Banville - Œuvres, Le Sang de la coupe, 1890 (page 179 crop)2.jpgessaie aujourd’hui de rendre à la France une des formes de poëme les plus essentiellement françaises qui aient existé, cette Ballade de François Villon que Marot garda avec un soin jaloux et que La Fontaine tâchait de ranimer, ne pouvait se décider à laisser mourir, dans un temps où, malgré la réunion des plus grands poëtes, s’était perdu le sentiment du Rhythme lyrique. La Ballade a pour elle la clarté, la joie, l’harmonie chantante et rapide, et elle unit ces deux qualités maîtresses d’être facile à lire et difficile à faire ; car, bien qu’elle pose les problèmes les plus ardus de la versification, contenus tous dans l’obligation d’écrire quatre couplets sur des rimes pareilles, que fournit à grand’peine la langue française, elle a ce mérite infini qu’une Ballade bien faite (de Villon) semble au lecteur n’avoir coûté aucun effort et avoir jailli comme une fleur.

Il n’est pas besoin de dire que la langue du xve siècle et celle d’aujourd’hui sont absolument différentes entre elles ; or quiconque transporte des formes de poëme d’un idiome dans un autre, doit, comme Horace le fit pour les Grecs, accepter de ses devanciers toutes leurs traditions, même dans le choix des sujets. Ainsi ai-je dû agir, et cependant mon effort fût demeuré stérile si je n’eusse été de mon temps dans le cadre archaïque, et si dans la strophe aimée de Charles d’Orléans et de Villon je n’eusse fait entrer le Paris de Gavarni et de Balzac, et l’âme moderne ! En un mot, j’ai voulu non évoquer la Ballade ancienne, mais la faire renaître dans une fille vivante qui lui ressemble, et créer la Ballade nouvelle. Si j’ai réussi dans mon entreprise, et plaise à Dieu qu’il en soit ainsi ! j’y aurai bien peu de mérite, venant après les grands lyriques de ce siècle, qui, façonnant les esprits comme les rhythmes, nous ont à l’avance taillé et aplani le peu de besogne qu’ils nous ont laissée à achever. Pourtant, je sens en moi une sorte de petit orgueil d’ouvrier, en venant restituer un genre de poëme sur lequel Victor Hugo n’a pas mis sa main souveraine : car, en fait de forme à renouveler, il nous a laissé si peu de chose à tenter après lui !

Pour l’intelligence même des poëmes qui suivront, il était indispensable de donner au lecteur une Histoire de la Ballade ; mais ceci est œuvre d’érudit et de savant. Avec une compétence que personne ne mettra en doute, mon excellent ami Charles Asselineau a bien voulu entreprendre ce travail si intéressant, et il me semble qu’il a définitivement élucidé et épuisé la question, dans les pages qu’on va lire.


Théodore de Banville.


Juin 1873.


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DIZAIN AU LECTEUR

Ami lecteur, donne-moi l’accolade,
Car j’ai pour toi beſogné, Dieu merci.
Comme Villon qui polit ſa Ballade
Au temps jadis, pour charmer ton ſouci
J’ai façonné la mienne, & la voici.
Je ne dis pas que les deux font la paire,
Et contenter tout le monde & ſon père
Eſt malaiſé, chacun garde ſon rang !
Mais voire ! avec ces rimes, je l’eſpère,
Tu peux auſſi te faire du bon ſang.


Juin 1873.


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TRENTE-SIX
BALLADES JOYEUSES
DE BANVILLE


I

Ballade de ses regrets
pour l’an mil huit cent trente

JE veux chanter ma ballade à mon tour !
Ô Poésie, ô ma mère mourante,
Comme tes fils t’aimaient d’un grand amour
Dans ce Paris, en l’an mil huit cent trente !
Pour eux les docks, l’autrichien, la rente,
Les mots de bourse étaient du pur hébreu ;
Enfant divin, plus beau que Richelieu,
Musset chantait, Hugo tenait la lyre,
Jeune, superbe, écouté comme un dieu.
Mais à présent, c’est bien fini de rire.

C’est chez Nodier que se tenait la cour.
Les deux Deschamps à la voix enivrante
Et de Vigny charmaient ce clair séjour.
Dorval en pleurs, tragique et déchirante,
Galvanisait la foule indifférente.
Les diamants foisonnaient au ciel bleu !
Passât la Gloire avec son char de feu,
On y courait comme un juste au martyre,
Dût-on se voir écrasé sous l’essieu.
Mais à présent, c’est bien de rire.

Des joailliers connus dans Visapour
Et des seigneurs arrivés de Tarente
Pour Cidalise ou pour la Pompadour
Se provoquaient de façon conquérante,
La brise en fleur nous venait de Sorrente !
À ce jourd’hui les rimeurs, ventrebleu !
Savent le prix d’un lys et d’un cheveu ;
Ils comptent bien ; plus de sacré délire !
Tout est conquis par des fesse-Mathieu :
Mais à présent, c’est bien fini de rire.

Envoi.

En ce temps-là, moi-même, pour un peu,
Féru d’amour pour celle dont l’aveu
Fait ici-bas les Dante et les Shakspere,
J’aurais baisé son brodequin par jeu !
Mais à présent, c’est bien fini de rire.

 

Janvier 1862.


II

Ballade
des belles Châlonnaises

Pour boire j’aime un compagnon,
J’aime une franche gaillardise,
J’aime un broc de vin bourguignon,
J’aime de l’or dans ma valise,
J’aime un verre fait à Venise,
J’aime parfois les violons ;
Et surtout, pour faire à ma guise.
J’aime les filles de Châlons.

Ce n’est pas au bord du Lignon
Qu’elles vont laver leur chemise.
Elles ont un épais chignon
Que tour à tour frise et défrise
L’aile du vent et de la brise :
De la nuque jusqu’aux talons,
Tout le reste est neige et cerise,
J’aime les filles de Châlons.

Même en revenant d’Avignon
On admire leur vaillantise.
Le sein riche et le pied mignon,
L’œil allumé de convoitise,
C’est dans le vin qu’on les baptise.
Vivent les cheveux drus et longs !
Pour avoir bonne marchandise,
J’aime les filles de Châlons !

Envoi.

Prince, un chevreau court au cytise !
Matin et soir, dans vos salons
Vous raillez ma fainéantise :
J’aime les filles de Châlons.

 

Janvier 1862.


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III

Ballade
de la bonne Doctrine

La gloriole est une viande creuse.
Rire à des yeux emplis de diamants,
Baiser le front d’une vierge amoureuse,
Être ébloui par les bleus firmaments,
Fuir la douleur entre des bras charmants,
Boire un vin vieux bien vierge de teinture,
Aimer une humble et forte créature,
Dormir son saoul sur un bon matelas,
Sur les murs nus clouer de la peinture.
C’est le moyen d’avoir joie et soulas.

Pleurer d’amour dans la nuit ténébreuse,
Voir un beau sein tout chargé d’ornements,
Cueillir la rose avec la tubéreuse.
Causer de rien, comme font les amants,
Tailler la pourpre en nobles vêtements,

Être ravi par l’humaine structure,
Sucer le lait de la mère Nature,
Quand l’or s’en va ne pas crier : Hélas !
Prendre en tout temps Rabelais pour lecture,
C’est le moyen d’avoir joie et soulas.

Mordre en vainqueur la pomme savoureuse,
Ouïr au loin le bruit des instruments,
Rêver aux jours où rayonnait Chevreuse,
Errer superbe au pays des romans,
Chérir le calme et ses enchantements,
Louer la grâce à la riche ceinture,
Tenir son cœur tout prêt à l’aventure,
Au mois d’avril fumer près des lilas,
Polir des vers pour la race future,
C’est le moyen d’avoir joie et soulas.

Envoi.

Prince, je fuis le monde et sa torture.
Je resterai (Dieu veille à ma pâture !)
Épris des vers, des lys, des falbalas,
Tranchons le mot, de la littérature ;
C’est le moyen d’avoir joie et soulas.

 

Janvier 1862.


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IV

Ballade
en l’honneur de sa Mie

JE ne vois que marionnettes
Comme celles de Fagotin.
L’un est amoureux des planètes,
Cet autre court dès le matin
Pour un bracelet florentin
Ou pour un livre d’alchimie.
Moi qui me fie à mon destin,
Je ne veux du tout que ma mie.

On peut s’aller pendre aux sonnettes
Pour obtenir un picotin ;
On peut débiter des sornettes
Avec l’aplomb d’un libertin ;
On peut s’enivrer au festin ;
On arrive à l’Académie
Avec un livre clandestin ;
Je ne veux du tout que ma mie.

Ils se pâment pour des nonnettes
Qui font leur babil enfantin
À la façon des serinettes.
Pourvu qu’elles aient l’air mutin,
Des hommes de Romorantin
Couvrent la plus sèche momie
De diamants et de satin :
Je ne veux du tout que ma mie.

Envoi.

Que Rothschild garde son butin,
Leverrier son astronomie,
Et monsieur Nisard son latin,
Je ne veux du tout que ma mie.

 

Janvier 1862.


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V

Ballade
pour une amoureuse

Muse au beau front, muse sereine,
Plus de satire, j’y consens.
N’offensons pas avec ma haine
Le calme éther d’où tu descends.
Je chante en ces vers caressants
Une lèvre de pourpre, éclose
Sous l’éclair des cieux rougissants,
Ici tout est couleur de rose.

Ma guerrière a le front d’Hélène.
Son long regard aux feux puissants
Resplendit comme une phalène.
Tout est digne de mes accents :
Là, sur ces contours frémissants
Où le rayon charmé se pose,
La neige et les lys fleurissants ;
Ici tout est couleur de rose.

Quelle tendre voix de sirène,
Au soir, aux astres pâlissants
Dira la blancheur de ma reine ?
Éteignez-vous, cieux languissants !
Ô chères délices ! je sens
Se poser sur mon front morose
Les longs baisers rafraîchissants !
Ici tout est couleur de rose.

Envoi.

Que de trésors éblouissants
Et dignes d’une apothéose !
Fleurs splendides, boutons naissants,
Ici tout est couleur de rose.

 

Juin 1861.


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VI

Ballade
de sa fidélité à la Poésie

Chacun s’écrie avec un air de gloire :
À moi le sac, à moi le million !
Je veux jouir, je veux manger et boire.
Donnez-moi vite, et sans rébellion,
Ma part d’argent ; on me nomme Lion.
Les Dieux sont morts, et morte l’allégresse,
L’art défleurit, la muse en sa détresse
Fuit, les seins nus, sous un vent meurtrier,
Et cependant tu demandes, maîtresse,
Pourquoi je vis ? Pour l’amour du laurier.

Ô Piéride, ô fille de Mémoire,
Trouvons des vers dignes de Pollion !
Non, mon ami, vends ta prose à la foire.
Il s’agit bien de chanter Ilion !
Cours de ce pas chez le tabellion.

Les coteaux verts n’ont plus d’enchanteresse ;
On ne va plus suivre la Chasseresse
Sur l’herbe fraîche où court son lévrier.
Si, nous irons, ô Lyre vengeresse.
Pourquoi je vis ? Pour l’amour du laurier.

Et Galatée à la gorge d’ivoire
Chaque matin dit à Pygmalion :
Oui, j’aimerai ta barbe rude et noire,
Mais que je morde à même un galion !
Il est venu, l’âge du talion :
As-tu de l’or ? voilà de la tendresse.
Et tout se vend, la divine caresse
Et la vertu ; rien ne sert de prier ;
Le lait qu’on suce est un lait de tigresse.
Pourquoi je vis ? Pour l’amour du laurier.

Envoi.

Siècle de fer, crève de sécheresse ;
Frappe et meurtris l’Ange à la blonde tresse.
Moi, je me sens le cœur d’un ouvrier
Pareil à ceux qui florissaient en Grèce.
Pourquoi je vis ? Pour l’amour du laurier.


Juillet 1861.


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VII

Ballade
à la gloire du Lys

Muse au front d’or, farouche Aganippide,
Je chanterai le Lys, aux Dieux pareil,
Le Lys charmant, le Lys au cœur splendide.
Dès qu’il fleurit, la Nature en éveil,
Comme à son roi, lui demande conseil.
Couche de nacre où s’éveille l’Aurore,
Noble palais que bat la mer sonore,
Blanc coudrier qui sait plaire à Phyllis,
Pommier en fleur qui de rayons se dore,
Rien n’est pareil à la gloire d’un Lys.

La nuit, au bord de la source limpide,
Le Lys s’endort d’un superbe sommeil,
Près du flot bleu qui doucement se ride.
Tel, en songeant, dort sous un dais vermeil
Un roi d’Asie en son riche appareil.

Neige étendue aux rives du Bosphore,
Clair vêtement qu’un sein aigu colore,
Temple de Tyr ou d’Héliopolis,
Lotus divin dont le flot se décore,
Rien n’est pareil à la gloire d’un Lys.

Tel, ô guerrière, ô blanche Tyndaride,
Le sable est fier de baiser ton orteil,
Le Lys joyeux, riant, de pleurs humide,
Se dresse, orgueil du monde, à son réveil,
Et resplendit dans l’éclair du soleil.
Perle gisant dans l’or du sable more.
Urne que tient la svelte choéphore,
Marbre vivant ciselé par Scyllis,
Nymphe au beau sein compagne du centaure,
Rien n’est pareil à la gloire d’un Lys.

Envoi.

Lys exalté, grande fleur, je t’adore.
Cygne rêvant, contour pur de l’amphore,
Nuit d’argent, voile éthéré des willis.
Col de Vénus, pieds nus de Terpsichore,
Rien n’est pareil à la gloire d’un Lys.


Juin 1861.


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VIII

Ballade
sur la gentille façon de Rose

Rose est toute caprice, et moi
J’adore son œil qui pétille,
Et je sens des bonheurs de roi
Rien qu’à lui baiser la cheville.
Elle s’habille, elle babille.
M’appelle avec son regard bleu.
Et puis s’enfuit comme une anguille
Jamais ne vîtes si beau jeu.

Je marche, comme à Fontenoy,
Contre la folle qui frétille,
Et la voici presque en émoi.
Puis elle s’envole et grappille
Une praline à la vanille :
On dirait que je parle hébreu !
La bonne heure qu’elle gaspille !
Jamais ne vîtes si beau jeu.

Je veux la quereller, ma foi !
Mais sa colère est si gentille !
Allons, c’est moi qui fais la loi,
Je la caresse et je la pille.
Mais elle remet sa mantille,
M’effleure de sa lèvre en feu,
Et pleure pour ma peccadille :
Jamais ne vîtes si beau jeu.

Envoi.

Je baise une larme qui brille,
Un bout de dentelle, un cheveu ;
Elle rit, la méchante fille !
Jamais ne vîtes si beau jeu.


Février 1861.


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IX

Ballade
pour sa commère

Le beau baptême et la belle commère !
Quels jolis yeux ! disaient les assistants.
On rôtissait les bœufs entiers d’Homère
Et l’on ouvrait la porte à deux battants.
Bonne Alizon ! même après tant de temps,
Quand je la vois, mon âme en est tout aise.
Elle a des yeux d’enfer, couleur de braise,
Et le sein rose et des lys à foison ;
Elle est savante avec ses airs de niaise.
Le bon dieu gard’ ma commère Alizon !

En ce temps-là, mordant l’écorce amère,
Dans mon pays de forêts et d’étangs,
J’étais encore un coureur de chimère.
Elle, on eût dit un matin de printemps !
Mais, à la fin, voici qu’elle a trente ans.

Ses grands cheveux sont blonds, ne vous déplaise !
Et longs et fins, et lourds, par parenthèse,
À n’y pas croire. Ô la riche toison !
À la tenir on sait ce qu’elle pèse.
Le bon dieu gard’ ma commère Alizon !

Oh ! comme fuit cette enfance éphémère !
Mon Alizon, dont les cheveux flottants
Étaient si fous, regarde, en bonne mère,
Ses petits gars, forts comme des titans,
Courir pieds nus dans les prés éclatants.
Elle travaille, assise sur sa chaise.
Ne croyez pas surtout qu’elle se taise
Plus qu’un oiseau dans la belle saison,
Et sa chanson n’est pas la plus mauvaise.
Le bon dieu gard’ ma commère Alizon !

Envoi.

Avec un rien, on la fâche, on l’apaise.
Les belles dents à croquer une fraise !
J’en étais fou pendant la fenaison.
Elle est mignonne et rit quand on la baise,
Le bon dieu gard’ ma commère Alizon !


Juin 1861.


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X

Ballade
pour célébrer les pucelles

Puisque Paris, fou de poudre de riz,
Veut qu’on se plâtre en manière de cygne,
Et qu’il a fait ses plaisirs favoris
De ces gotons qui se peignent un signe,
Je tourne bride et change ma consigne.
Loue avec nous, Amour, méchant garçon,
La gerbe d’or qui sera ta moisson ;
Viens, lorsqu’on suit les saintes jouvencelles
Qui vont tressant leurs voix à l’unisson,
Il sied de boire en l’honneur des pucelles.

Le parfumeur vend les Jeux et les Ris
Et sous les yeux on se trace une ligne.
On badigeonne un front comme un lambris ;
C’est trop de luxe et je m’en sens indigne.
Qu’on me ramène à la feuille de vigne !

Oh ! quelle gloire, ignorer sa leçon !
Balbutier l’immortelle chanson !
Rien n’est cruel et divin comme celles
Que fait rougir un timide frisson :
Il sied de boire en l’honneur des pucelles.

Les vierges sont des cœurs et des esprits,
Et la candeur sereine les désigne.
Leurs francs appas sont comme un gai pourpris
Jonché de rose et de blancheur insigne ;
Le lys les nomme et la neige les signe.
Leurs bras polis sont froids comme un glaçon
Et le Désir niche dans le buisson
De leurs cheveux, où brillent des parcelles
D’or, ouvragé d’une riche façon.
Il sied de boire en l’honneur des pucelles.

Envoi.

Il faut se rendre et leur payer rançon,
Lorsque Vénus, guidant son enfançon,
Dans leurs yeux noirs jette des étincelles.
Le vin bouillonne ; allons, verse, échanson,
Il sied de boire en l’honneur des pucelles.


Avril 1861.


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XI

Ballade
en faveur de la Poésie dédaignée

Toi qui tins la lyre et le glaive,
Et qui marchais, rouge d’éclairs,
Dans l’action et dans le rêve,
Ô rude forgeron des vers
Qui faisaient tressaillir les mers,
Âme de héros courroucée
Qui t’exhalais en hymnes fiers,
Où dors-tu, grande ombre d’Alcée ?

Viens parmi nous ! combats sans trêve.
Il en faut de ces cris amers
Que tu répandais sur la grève.
La Muse, ivre des maux soufferts,
S’en va cacher dans les déserts
Sa lyre pour jamais blessée.
Toi que ravivent ses concerts,
Où dors-tu, grande ombre d’Alcée ?

Ton laurier perd sa mâle sève,
Ô maître, par ses flancs ouverts.
Reviens, comme un dieu qui se lève,
Pour guérir ceux qui te sont chers,
Abriter sous tes rameaux verts
Le martyre de la Pensée
Que déchirent ces noirs hivers.
Où dors-tu, grande ombre d’Alcée ?

Envoi.

Que ton courroux brûle mes chairs !
Donne-moi ta haine amassée
Sur la terre et dans les enfers.
Où dors-tu, grande ombre d’Alcée ?


Décembre 1861.


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XII

Ballade
de Banville aux Enfants perdus

Je le sais bien que Cythère est en deuil !
Que son jardin, souffleté par l’orage,
Ô mes amis, n’est plus qu’un sombre écueil
Agonisant sous le soleil sauvage.
La solitude habite son rivage.
Qu’importe ! allons vers les pays fictifs !
Cherchons la plage où nos désirs oisifs
S’abreuveront dans le sacré mystère
Fait pour un chœur d’esprits contemplatifs :
Embarquons-nous pour la belle Cythère.

La grande mer sera notre cercueil ;
Nous servirons de proie au noir naufrage.
Le feu du ciel punira notre orgueil
Et l’aquilon nous garde son outrage.
Qu’importe ! allons vers le clair paysage !

Malgré la mer jalouse et les récifs,
Venez, partons comme des fugitifs,
Loin de ce monde au souffle délétère.
Nous dont les cœurs sont des ramiers plaintifs,
Embarquons-nous pour la belle Cythère.

Des serpents gris se traînent sur le seuil
Où souriait Cypris, la chère image
Aux tresses d’or, la vierge au doux accueil !
Mais les amours sur le plus haut cordage
Nous chantent l’hymne adoré du voyage.
Héros cachés dans ces corps maladifs,
Fuyons, partons sur nos légers esquifs,
Vers le divin bocage où la panthère
Pleure d’amour sous les rosiers lascifs :
Embarquons-nous pour la belle Cythère.

Envoi.

Rassasions d’azur nos yeux pensifs !
Oiseaux chanteurs, dans la brise expansifs,
Ne souillons pas nos ailes sur la terre.
Volons, charmés, vers les Dieux primitifs !
Embarquons-nous pour la belle Cythère.


Mai 1861.


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XIII

Ballade
pour la servante du cabaret

Ami, partez sans moi ; l’Amour vous suit
Pour faire fête à votre belle hôtesse.
Vous dites donc qu’on aura cette nuit
Souper au vin du Rhin, grande liesse
Et cotillon chez une poëtesse.
Que j’aime mieux dans les quartiers lointains,
Au grand soleil ouvert tous les matins,
Ce cabaret flamboyant de Montrouge
Où la servante a des yeux libertins !
Vive Margot avec sa jupe rouge !

On peut trouver là-bas, si l’on séduit
Quelque farouche et svelte enchanteresse,
Un doux baiser pris et donné sans bruit,
Même, au besoin, un soupçon de caresse ;
Mais, voyez-vous, Margot est ma déesse.

J’ai tant chéri ses regards enfantins,
Et les boutons de rose si mutins
Qu’on voit fleurir dans son corset qui bouge !
Sa lèvre est folle et ses cheveux châtains :
Vive Margot avec sa jupe rouge !

J’ai quelquefois grimpé dans son réduit
Où le vieux mur a vu mainte prouesse.
Elle est si rose et si fraîche au déduit,
Quand rien ne gêne en leur rude allégresse
Son noble sang et sa verte jeunesse !
Le lys tremblant, la neige et les satins
Ne brillent pas plus que les blancs tétins
Et que les bras de cette belle gouge.
Pour égayer l’ivresse et les festins,
Vive Margot avec sa jupe rouge !

Envoi.

Prince, chacun nous suivons nos destins.
Restez ce soir dans les salons hautains
De Cidalise, et je retourne au bouge,
Aux gobelets, aux rires argentins.
Vive Margot avec sa jupe rouge !


Février 1861.


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XIV

Ballade
pour une aux cheveux dorés

Cypris comme toi, fleur d’amour,
Eut cet adorable enjouement,
Cette lèvre dont le contour
M’attire comme un doux aimant,
Et tout ce resplendissement
D’un incomparable trésor,
Prunelles de clair diamant,
Sourcils d’ébène et frisons d’or.

Tes cheveux, en chaque détour,
Ont comme le bruissement
Du flot bleu qui baigne la tour.
En toi, pour des regards d’amant
Tout est le miracle charmant
Que ton âme embellit encor,
Roses, neiges, enchantement,
Sourcils d’ébène et frisons d’or.

Et tout nous ravit tour à tour,
Roses faites d’embrasement,
Cheveux plus vermeils que le jour,
Sein plus blanc que le pur froment,
Yeux profonds, qu’emplit fièrement
De lumière, un profond décor
D’étoiles et de firmament,
Sourcils d’ébène et frisons d’or.

Envoi.

Ô chère joie ! ô cher tourment !
Ma strophe au gracieux essor
Mêle, en son éblouissement,
Sourcils d’ébène et frisons d’or !


Février 1861.


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XV

Ballade pour trois sœurs
qui sont ses amies

Ce sont trois sœurs, trois blondes, mais Lucy
Est un peu fauve, et Lise est un peu rousse.
Jeanne au beau front par le doute obscurci
Est la plus fière, et Lucy la plus douce.
Dans le jardin, sur un tapis de mousse,
Nous devisons comme des écoliers ;
Ce sont parfois des contes par milliers,
Puis je sertis de folles rimes, voire
Des madrigaux pour leurs petits souliers,
Et Marinette est là qui verse à boire.

Lucy me fait songer et Jeanne aussi ;
Et qu’un rayon de lumière éclabousse
Le front vermeil de Lise, me voici
Charmé : l’Amour, ayant vidé sa trousse,
Trouve à souhait des traits que rien n’émousse

Dans ses grands yeux pensifs et singuliers.
Lucy soupire et me dit : Vous parliez,
Parlez encor ; trouvez-nous quelque histoire.
Le soleil rit sur les blancs escaliers,
Et Marinette est là qui verse à boire.

Lise est ma joie et mon plus cher souci,
Lucy m’attire et Jeanne me repousse,
Mais je l’adore et j’ai le cœur transi
Dès qu’elle pleure et qu’elle se courrouce
Pour un baiser sur l’ongle de son pouce.
Puis, en jouant avec ses lourds colliers,
Je dis à Lise : Enfant, si vous vouliez !
Elle répond : Ami, songe à la gloire.
Lucy me cueille un fruit des espaliers,
Et Marinette est là qui verse à boire.

Envoi.

Prince, une fois il faut que vous alliez
Dans ce jardin, pour voir humiliés
L’or, le saphir, les diamants, l’ivoire.
Tous les rubis de vos fins joailliers.
Et Marinette est là qui verse à boire.


Avril 1861.


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XVI

Ballade sur les hôtes mystérieux de la Forêt

Il chante encor, l’essaim railleur des fées,
Bien protégé par l’épine et le houx
Que le zéphyr caresse par bouffées.
Diane aussi, l’épouvante des loups,
Au fond des bois cache son cœur jaloux.
Son culte vit dans plus d’une chaumière.
Quand les taillis sont baignés de lumière,
À l’heure calme où la lune paraît,
Échevelée à travers la clairière,
Diane court dans la noire forêt.

De nénufars et de feuilles coiffées,
La froide nixe et l’ondine aux yeux doux
Mènent le bal, follement attifées,
Et près du nain, dont les cheveux sont roux,
Les sylphes verts dansent et font les fous.

On voit passer une figure altière,
Et l’on entend au bord de la rivière
Un long sanglot, un soupir de regret
Et des pas sourds qui déchirent du lierre :
Diane court dans la noire forêt.

Diane, au bois récoltant ses trophées,
Entend le cerf gémissant fuir ses coups
Et se pleurer en plaintes étouffées.
Un vent de glace a rougi ses genoux ;
Ses lévriers, ivres de son courroux,
Sont accourus à sa voix familière.
La grande Nymphe à la fauve paupière
Sur son arc d’or assujettit le trait ;
Puis, secouant sa mouvante crinière,
Diane court dans la noire forêt.

Envoi.

Prince, il est temps, fuyons cette poussière
Du carrefour, et la forêt de pierre.
Sous le feuillage et sous l’antre secret,
Nous trouverons la ville hospitalière ;
Diane court dans la noire forêt.


Novembre 1861.


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XVII

Ballade
pour annoncer le Printemps

Elle frémit, la brise pure,
Dans ce beau jardin de féerie
Où le ruisseau jaseur murmure.
Le printemps affolé varie
Sa merveilleuse broderie,
L’eau chante sous les passerelles ;
Tout tressaille dans la prairie
À la façon des tourterelles.

Les arbres dans l’allée obscure
Où babille la causerie
Laissent leur jeune chevelure
Flotter avec coquetterie.
C’est le temps où le ciel vous crie
D’oublier chagrins et querelles,
Et de vivre en galanterie
À la façon des tourterelles.

L’insecte court dans la verdure.
Le bois est plein de rêverie ;
La nymphe a quitté sa ceinture,
Le sylphe avec idolâtrie
Baise la pelouse fleurie,
Les fleurs ont ouvert leurs ombrelles ;
Enfants, il faut qu’on se marie
À la façon des tourterelles.

Envoi.

La colombe murmure et prie
Et chuchote sur les tourelles :
Mariez-vous, belle Marie,
À la façon des tourterelles.


Avril 1861.


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XVIII

Ballade
en quittant le Havre-de-Grâce

Enfin je pars et voici le navire.
Adieu, Paris joyeux ! adieu, tombeau !
Vis sans savoir que Misère soupire,
Maigre, et saignant sur son vieil escabeau,
Et ses seins nus mal couverts d’un lambeau.
Vis dans ta haine et dans ton avarice ;
Moi, je m’envole au gré de mon caprice.
La voile s’enfle, éprise de l’éther,
Et, délivré, j’invoque ma nourrice,
La mer aux flots tumultueux, la mer !

Adieu, prison où pleura mon martyre !
Adieu, Gobsecks à l’âme de corbeau !
La vague est là qui me berce et m’attire ;
L’archer divin, jeune, féroce et beau,
A sur la mer secoué son flambeau.

Dans sa splendeur, comme une impératrice,
Elle sourit, la grande séductrice ;
Et je respire, ivre du gouffre amer,
Pour que son souffle odorant me guérisse,
La mer aux flots tumultueux, la mer !

J’entends passer comme un accord de lyre.
Ô lovelace en habit bleu barbeau,
Féru d’amour pour une tirelire,
Paris, adieu ! garde tes Mirabeau,
Et Ferraris et Juliette Beau !
Amuse-toi ; que ton été fleurisse.
J’ai sous mes pieds la sainte inspiratrice
Dont l’âpre haleine a pénétré ma chair,
La grande mer, la mer consolatrice,
La mer aux flots tumultueux, la mer !

Envoi.

Toi, cœur blessé, ferme ta cicatrice.
L’algue éplorée aux verts cheveux lambrisse
Le roc ; je vois briller au soleil clair
La verte plaine où le flot se hérisse,
La mer aux flots tumultueux, la mer !


Mai 1861.


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XIX

Ballade
pour une Guerrière de marbre

Toi qu’au beau temps appelé Renaissance
Un statuaire, habile ciseleur,
En ce château fit par réminiscence
Des anciens Grecs, vierge à la lèvre en fleur,
Vois le soleil qui baise ta pâleur.
Puisque son œil amoureux te festoie,
Que devant lui ta chevelure ondoie !
Montre ton corps superbe au fier dessin,
Et, sous le vent caressant qui tournoie,
Souris, Guerrière, et fais voir ton beau sein.

Ah ! la splendeur de ton adolescence
Et ton regard terrible et cajoleur
Éveilleront par leur seule puissance
Le geai folâtre et le merle siffleur
Et tout le gai renouveau querelleur.

Car, pour revivre, il suffit qu’on te voie !
Dans le feuillage adouci qui verdoie
Et de qui l’ombre emplit le clair bassin,
Que ta blancheur sous les rayons chatoie !
Souris, Guerrière, et fais voir ton beau sein.

Fais resplendir en leur magnificence,
Pour cet Avril ruisselant de chaleur,
Tes charmes nus, dont la sainte innocence
Fait oublier le crime et la douleur.
Malgré le doux printemps ensorceleur,
Notre âge affreux sous la tristesse ploie ;
Cette Euménide a fait de lui sa proie,
Il est malade, il veut un médecin.
Ah ! pour guérir le mal qui le foudroie,
Souris, Guerrière, et fais voir ton beau sein.

Envoi.

Reine, prodigue à l’astre qui flamboie
Ce sein aigu qui brilla devant Troie !
Quoi qu’en ait dit notre siècle malsain,
Rien ici-bas n’est divin, que la joie :
Souris, Guerrière, et fais voir ton beau sein.


À la Villa, avril 1869.


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XX

Double Ballade
pour les bonnes Gens

Le temps où j’accorde ces rimes
Est meilleur pour le financier
Que pour les vertus magnanimes.
Je regarde négocier
Au milieu d’un luxe princier
Tous les gens de sac et de corde,
Le traitant, le juif et l’huissier :
Dieu fasse aux bons miséricorde !

Muse, quittons les blanches cimes
Où nous osions balbutier.
Parlons crédit, report et primes !
Le sort ne se veut soucier
Que du changeur et du boursier ;
Partout la haine et la discorde ;
Les cœurs sont de neige et d’acier,
Dieu fasse aux bons miséricorde !

C’en est fait des strophes sublimes !
Le réalisme et l’art grossier
Sont venus pour punir nos crimes.
Le fils d’Homère est besacier.
Le biographe carnassier
N’a pas de répit qu’il ne morde ;
Tartuffe veut officier :
Dieu fasse aux bons miséricorde !

Basile a quatre pseudonymes.
Je vois Judas paperassier
Vendre son Dieu pour des centimes.
Ô doux Orphée, un épicier
Dont la police a le dossier
Parle morale avec sa horde
Et vient pour te supplicier.
Dieux fasse aux bons miséricorde !

Mais quoi ! tant que tu nous animes,
Génie, ô maître, ô justicier,
Reprenons les savantes limes !
Puisque notre cher devancier
Nous verse le suc nourricier,
Que l’enthousiasme déborde !
Reviens, Amour, divin sorcier !
Dieu fasse aux bons miséricorde !

Art, Pensée, ô blanches victimes.
Cygnes qu’on veut asphyxier.
Ne tombez pas vers les abîmes !
Pégase ailé, brillant coursier,
Viens ! Que pour nous initier
Cypris renaisse, et qu’elle torde
Ses cheveux d’or sur le glacier !
Dieu fasse aux bons miséricorde !


Mai 1869.


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XXI

Ballade
pour les Parisiennes

On voit partout, chez les Teutons
Et chez le Mormon polygame,
Des Iris et des Jeannetons
Fort dignes de l’épithalame ;
Et Vienne a, tout comme Bergame,
Des anges dont on est épris ;
Quant à ce qu’on nomme : la femme,
C’est un article de Paris.

Elle est bouchère, et nous, moutons.
C’est le plus divin amalgame
De lys, de roses, de festons.
Il ne faut pas qu’on la diffame !
Elle ment comme un vrai programme ;
Pour sa folle dent de souris,
Malheur à tout ce qu’elle entame :
C’est un article de Paris.

Avec ses appétits gloutons
Et sous son linge à fine trame,
Elle avale des feuilletons
Et se délecte au mélodrame.
Celle pour qui tomba Pergame
Changeait moins souvent de maris
Qu’elle, soit dit sans épigramme !
C’est un article de Paris.

Envoi.

Je ne saurais changer de gamme :
La femme est un joyau de prix
Qui vaut son pesant d’or ; mais, dame !
C’est un article de Paris.


Mai 1869.


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XXII

Double Ballade
des sottises de Paris

Cest un étrange bacchanal
Dans ce Paris vraiment baroque
Où règne le petit journal,
Et qu’une drôlesse provoque
En lui laissant voir sous sa toque
Des cheveux d’un cuivre vermeil
Comme le bon or qu’elle croque.
Moi, j’en ris, les jours de soleil.

Être probe est original
Dans cette Babel équivoque
Où, malgré le Code pénal,
Chacun suit les mœurs de l’époque ;
Où Scapin remplace Archiloque,
Mais où Pindare, aux Dieux pareil,
Souperait d’un œuf à la coque.
Moi, j’en ris, les jours de soleil.

Dans ce pêle-mêle vénal,
Qu’est-ce que l’honneur ? Une loque
Pour amuser le tribunal,
Qu’agite, pendant son colloque,
L’avocat, soufflant comme un phoque.
Le pauvre juge, en son sommeil,
Entend ces cris de ventriloque.
Moi, j’en ris, les jours de soleil.

La Bête au regard virginal
Que tout millionnaire invoque,
Prodigue son amour banal
Et chacun s’en emberlucoque.
C’est pour elle qu’on se disloque,
Et tous les cœurs sont en éveil
Dès que frémit sa pendeloque.
Moi, j’en ris, les jours de soleil.

Au sein d’un tumulte infernal
Ce sont partout glaives qu’on choque,
Torches qui servent de fanal,
Mépris solide et réciproque,
Mensonges que la Haine évoque,
Idiots dont on prend conseil,
Maîtres qu’on flatte et qu’on révoque :
Moi, j’en ris, les jours de soleil.

Comme une image d’Épinal,
Flamboie en sa riche défroque
Devant le café Cardinal
Ce cruel Paris, qui se moque
Des sauvages de l’Orénoque,
Et dont le superbe appareil
Indignait Thomas Vireloque :
Moi, j’en ris, les jours de soleil.


Juin 1869.


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XXIII

Ballade
à Georges Rochegrosse

La sottise partout fait rage.
Bienheureux qui s’est abstenu
D’ouïr maint et maint personnage
Dont l’esprit a pour revenu
Le banal et le convenu :
Que le Diable serre leurs gorges !
Puisque te voilà prévenu,
Souviens-toi bien de cela, Georges.

Si tu veux vivre en homme sage,
Lorsque l’âge sera venu,
Fuis l’oisif et son bavardage,
Le rêveur au cerveau cornu
Et l’imbécile parvenu ;
Car tous ces gens-là font leurs orges
En pillant l’artiste ingénu.
Souviens-toi bien de cela, Georges.

Pour les filles au cœur volage
Qui s’en vont, le sein demi-nu,
Avec une fleur au corsage,
Fuis cette gent trotte-menu,
Car Amour, forgeron connu,
Pour leurs yeux martèle en ses forges
Plus d’un trait subtil et ténu.
Souviens-toi bien de cela, Georges.

Envoi.

Il faut les fuir au bois chenu
Des merles et des rouges-gorges,
Ou dans le travail continu :
Souviens-toi bien de cela, Georges.


Juillet 1869.


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XXIV

Ballade
à sa femme, Lorraine

Mon cher amour, c’est presque à Domremi
Que te berça la plaine bocagère,
D’où ton courage et ton cœur affermi ;
Car tu naquis, ô bonne ménagère,
Dans le pays de la grande Bergère.
Comme au travail jamais tu ne pleuras
Ta peine rude et ne désespéras,
Dans la maison, régente et souveraine,
Tu fais tout luire, et toujours tu seras
D’un vaillant cœur, ô ma bonne Lorraine.

Quand nos Iris au teint pauvre et blêmi,
Pour garder mieux leur beauté d’étagère,
Traînent leurs pas d’un bel air endormi,
Toi, tu fais tout, lingère et boulangère,
D’une main forte à la fois et légère.

Tu sais aussi confire les cédrats
Et rendre nets les planchers et les draps
Comme faisaient ta mère et ta marraine ;
Mais je te vois bâiller aux opéras
D’un vaillant cœur, ô ma bonne Lorraine.

Pour la douleur dont j’ai souvent gémi,
Elle s’enfuit, vision mensongère !
Grâce à toi seule et sous ton souffle ami,
Elle s’en va d’une aile passagère,
Et je l’oublie ainsi qu’une étrangère.
Vrai médecin, ignorant le fatras,
(Car tu guéris mon mal, sans embarras,
En le domptant par ta vigueur sereine,)
Pour le charmer, tu me prends dans tes bras
D’un vaillant cœur, ô ma bonne Lorraine.

Envoi.

Chère âme en feu, qui me transfiguras,
Que le bonheur, sans nous trouver ingrats,
Devant nos pas comme un collier s’égrène.
Je t’aimerai, comme tu m’aimeras,
D’un vaillant cœur, ô ma bonne Lorraine.


Juillet 1869.


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XXV

Ballade
de la belle Viroise

Regardez-là, cette fille de Vire
Bonne à porter les sacs de son moulin !
Elle ravit avec son large rire
Tout le pays d’Olivier Basselin ;
Elle a l’air brave et le geste malin
Et la noblesse au front, bien que vilaine,
Et le sein droit, sans corset de baleine.
Elle babille ainsi qu’un moineau franc ;
Le vent la baise et boit sa fraîche haleine,
Ô lèvre rouge, ô belle fleur de sang !

Cette beauté qui jamais ne soupire
Court par les champs comme un jeune poulain
Et chante et mange, et folâtre et respire.
Même elle vide avec Pierre et Colin
Son pot de cidre écumeux et tout plein.

Dans le manoir dont elle est châtelaine
Onc ne vit-on ruolz ni porcelaine ;
Mais ses dents sont de neige, et bien en rang
Comme s’en vont les agneaux dans la plaine.
Ô lèvre rouge, ô belle fleur de sang !

L’ennui, ce mal affreux qui nous déchire,
N’est pas connu de son cœur masculin.
Notre Viroise au ruisseau qui l’admire
Lave ses pieds dans le flot cristallin ;
Puis, sous l’ardent soleil à son déclin,
Par le sentier fleuri de marjolaine,
Laissant flotter son cotillon de laine
Sur la rondeur de son robuste flanc,
Elle s’en va, chantant de sa voix pleine.
Ô lèvre rouge, ô belle fleur de sang !

Envoi.

Prince, la bouche en fleur de Madeleine
Pâlit d’amour parfois, jamais de haine.
Le magister, assis sur un vieux banc,
En la voyant dit : C’est la grecque Hélène.
Ô lèvre rouge, ô belle fleur de sang !


Juillet 1869.


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XXVI

Ballade sur lui-même

Assembleur de rimes, Banville,
C’est bien que les chardonnerets
Chantent dans les bois de Chaville ;
Mais veux-tu chez les Turcarets
Emplir ton coffre et tes coffrets ?
Plante là ton rêve féerique !
C’est bien dit, mais je ne saurais,
Je suis un poëte lyrique.

Je puis encor charmer la ville
Avec la flûte de Segrais ;
Mais exercer un art servile,
Comment l’oserions-nous, pauvrets !
Si je le pouvais, j’aimerais
La toile-cuir et l’Amérique,
Mais de quoi servent les regrets ?
Je suis un poëte lyrique.

Mon allure est trop peu civile.
Toujours (autrement je mourrais,)
Fuyant toute besogne vile,
Je retourne aux divins retraits,
Comme, fuyant l’impur marais,
À travers la nue électrique
L’oiselet retourne aux forêts ;
Je suis un poëte lyrique.

Envoi.

Prince, voilà tous mes secrets,
Je ne m’entends qu’à la métrique :
Fils du dieu qui lance des traits,
Je suis un poëte lyrique.


Juillet 1869.


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XXVII

Ballade
de l’Amour bon ouvrier

Le monde est plein de compagnons habiles,
De ciseleurs, de rudes artisans
Forgeant le fer ou les métaux fragiles,
Faiseurs d’outils et de joyaux plaisants,
Tenant la lime ou les marteaux pesants.
D’autres, chanteurs, histrions, folle race,
Ayant des tours nombreux en leur besace,
Vont mariant la flûte et le tambour ;
Mais entre tous, quelque ouvrage qu’il fasse,
Le plus subtil ouvrier, c’est Amour.

Il fait errer les zéphyrs indociles
Dans les cheveux des filles de seize ans,
Il enrubanne Églé dans les idylles,
Fauche la gerbe avec les paysans
Ou fait piaffer les chevaux alezans,

Baisse les yeux ou danse la cordace.
Il fait des ducs avec la populace
Et des bergers avec des gens de cour ;
Glaçant la flamme, il échauffe la glace :
Le plus subtil ouvrier, c’est Amour.

Nous le voyons avec ses doigts agiles
Cousant l’habit vermeil des courtisans
Ou, fier sculpteur, pétrissant les argiles ;
Gueux qui mendie ou donneur de présents,
Sinistre, ou gai comme des vers luisants.
Pêcheur, il prend tout poisson dans sa nasse ;
Archer folâtre, il atteint dans sa chasse
Buse et colombe, alouette et vautour.
Joueur de luth, on le fête au Parnasse :
Le plus subtil ouvrier, c’est Amour.

Envoi.

Prince, Amour vaut Tartuffe et Lovelace.
Comédien et roi de la grimace,
Soldat, mercier, diplomate et pastour,
Il est tout ; nul métier ne l’embarrasse.
Le plus subtil ouvrier, c’est Amour.


Juillet 1869.


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XXVIII

Ballade du Rossignol

Sous les berceaux touffus, près de la rive,
Deux amoureux, couple jeune et charmant,
Passent. Il est heureux, elle est pensive.
La bien-aimée a souri tendrement,
Dans ses yeux noirs brille un noir diamant.
C’est l’heure émue, ardente, électrisée !
Pour sa compagne auprès de lui posée,
Au vaste azur qu’a mesuré son vol,
Lançant, joyeux, sa voix divinisée,
Au fond des bois chante le rossignol.

La bien-aimée, âme fière et captive,
Laisse tomber ses bras languissamment.
Elle frémit comme une sensitive.
Devant ses yeux tout n’est qu’enchantement.
La blanche lune éclaire à ce moment

Sa main d’enfant, par les lys jalousée.
Dans les rameaux, sur la rive opposée,
Semblant alors égrener sur le sol
Sa strophe d’or de mille feux croisée,
Au fond des bois chante le rossignol.

Ils parlent bas, et la brise furtive
Touche leurs fronts délicieusement.
Pâle de joie et cependant craintive,
La bien-aimée, au bord du flot dormant,
Vient, et se penche au bras de son amant.
L’aile du feu des astres arrosée,
Et frémissante et par le vent baisée,
Fier, célébrant son triomphe, le col
Dans la lumière et baigné de rosée,
Au fond des bois chante le rossignol.

Envoi.

Le chant éclate en brillante fusée,
Et, s’enivrant de lumière irisée,
L’oiseau dérobe aux cieux, par un doux vol,
Les traits divins de son hymne embrasée.
Au fond des bois chante le rossignol.


Juillet 1869.


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XXIX

Ballade de Victor Hugo
père de tous les rimeurs

En ce temps dédaigneux, la Rime
A force amants et chevaliers.
Ces chanteurs, pour qu’on les imprime,
Accourent chez nos hôteliers
De Voyron, pays des toiliers,
D’Auch, de Nuits, de Gap ou de Lille,
Et nous en avons par milliers,
Mais le père est là-bas, dans l’île.

Les uns devant le mont sublime
Bâtissent de grands escaliers
Qui vont jusqu’à la double cime ;
Ceux-là, comme des oiseliers.
Prennent des rhythmes singuliers.
Ou rejoignent l’abbé Delille
Par le chemin des écoliers ;
Mais le père est là-bas, dans l’île.

D’autres encor tiennent la lime ;
D’autres, s’adossant aux piliers,
Heurtent la sottise unanime
De leurs fronts, comme des béliers :
D’autres, effrayant les geôliers
Du grand cri de Rouget de l’Isle,
Brisent nos fers et nos colliers ;
Mais le père est là-bas, dans l’île.

Envoi.

Gautier parmi ces joailliers
Est prince, et Leconte de Lisle
Forge l’or dans ses ateliers ;
Mais le père est là-bas, dans l’île.


Août 1869.


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XXX

Ballade
de la sainte Buverie

Hume le piot sans trêve, biberon.
Le Tourangeau, le poëte au grand cœur,
Maître François, le sage vigneron
Qui parmi nous fut comme un dieu vainqueur,
Maître François, riant, joyeux, moqueur,
Comme un Bacchus debout sur son pressoir,
Écrase encor le raisin du terroir
Et du sang rose emplit son broc divin.
As-tu soif ? bois la vie et bois l’espoir,
C’est Rabelais qui nous verse du vin.

Nous boirons tous, l’ouvrier, le patron
Et l’usurier de nos sous escroqueur,
Et le soldat qu’emporte le clairon !
Donc, fais en paix ton commerce, troqueur,
Et toi, noircis tes feuilles, chroniqueur.

Fume l’andouille et garnis le saloir,
Bon paysan courbé sous le devoir,
Ou travailleur des bois, rude Sylvain
Toujours cognant sous le feuillage noir :
C’est Rabelais qui nous verse du vin.

Qui que tu sois, artisan, bûcheron,
Humble mercier fait pour chanter le chœur
Sur le théâtre où déclame Néron,
Même valet d’écurie ou piqueur,
Tu goûteras à la rouge liqueur.
Quand tu serais, en ton pauvre manoir,
Plus altéré que ne l’est vers le soir
D’un jour de juin, le sable d’un ravin,
Nargue la soif, car tu n’as qu’à vouloir,
C’est Rabelais qui nous verse du vin.

Envoi.

Prince, la France enivrée a pu voir
Le flot sacré dans son verre pleuvoir.
Buvons encor ! nous n’aurons pas en vain
Soif de gaieté, d’amour et de savoir,
C’est Rabelais qui nous verse du vin.


Septembre 1869.


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XXXI

Ballade à sa Mère
Madame Élisabeth Zélie de Banville

Toujours charmé par la douceur des vers,
Ne pense pas que je m’en rassasie.
Même à cette heure, en dépit des hivers,
J’ai sur la lèvre un parfum d’ambroisie.
Né pour le rhythme et pour la poésie,
Dans nos pays, où, tenant son fuseau,
Le long des prés où chante un gai ruisseau
Va la bergère au gré de son caprice,
Je surprenais les soupirs du roseau,
Tu le sais, toi, ma mère et ma nourrice.

Tout a son prix ; mais hors les lauriers verts,
Je puis encor tout voir sans jalousie,
Car chanter juste en des mètres divers
Serait ma loi, si je l’avais choisie.
Quand m’emporta la sainte frénésie,

Parfois, montant Pégase au fier naseau,
J’ai de ma chair laissé quelque morceau
Parmi les rocs ; plus d’une cicatrice
Marquait alors mon front de jouvenceau,
Tu le sais, toi, ma mère et ma nourrice.

Et je me crois maître de l’univers !
Car pour orner ma riche fantaisie,
J’ai des rubis en mes coffres ouverts,
Tels qu’un avare ou qu’un sultan d’Asie.
Foin de l’orgueil et de l’hypocrisie !
Comme un orfèvre, avec le dur ciseau
Dont mainte lime affûte le biseau,
Je dompte l’or sous ma main créatrice,
Car une fée enchanta mon berceau,
Tu le sais, toi, ma mère et ma nourrice.

Envoi.

Ma mère, ainsi j’aurai fui tout réseau.
N’étant valet, seigneur ni damoiseau.
(Que de ce mal jamais je ne guérisse !)
J’aurai vécu libre comme un oiseau,
Tu le sais, toi, ma mère et ma nourrice.


19 novembre 1869.


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XXXII

Ballade
à la louange des Roses

Je veux encor d’un vers audacieux
Louer la fleur adorable et sanglante
Qui dit : Amour ! sous l’œil charmé des cieux ;
La fleur qui semble une lèvre vivante
Et qui nous baise, et dont la couleur chante
Dans ses rougeurs un bel hymne idéal.
Par ce matin vermeil de Floréal,
Je veux chanter le calice où repose
L’enivrement du parfum nuptial.
Sur toutes fleurs je veux louer la Rose.

La Rose ouvrait son cœur délicieux.
Dans les sentiers où verdissait l’acanthe
Tu la rougis de ton sang précieux,
Reine de Cypre, ô Cypris triomphante !
La violette est sa pâle servante.

Le chaste lys près du flot de cristal
Reste épris d’elle, et n’est que le vassal
De sa splendeur suave et grandiose,
Et l’astre seul croit qu’il est son égal.
Sur toutes fleurs je veux louer la Rose.

Sans dérider le Roi silencieux,
Vivant rubis, une Rose galante
Égaye, au sein du palais soucieux,
Les cheveux blonds de la petite Infante.
Et cependant, sans voir son épouvante,
Pareil lui-même au sombre Escurial,
Son père au front livide et glacial
Se tient auprès d’une fenêtre close,
Pâle à jamais de son ennui royal.
Sur toutes fleurs je veux louer la Rose.

Envoi.

Prince, un divin poëte oriental
Chanta jadis pour son pays natal
Ma fleur de pourpre et son apothéose.
Tel, après lui, dans un chant triomphal,
Sur toutes fleurs je veux louer la Rose.


Mai 1869.


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XXXIII

Ballade
pour les chanteurs

Soyons sérieux ou bouffons,
Mais chantons ! Luth ou flageolet,
C’est par là que nous triomphons,
Prenant les âmes au filet.
Lion fauve, doux agnelet
Et rochers à qui maintes fois
Orphée en leur langue parlait,
Tout cède au charme de la voix.

Jeannettes que nous attifons,
Lindors triés sur le volet,
Banquier maniant ses chiffons,
Soudard tenant son pistolet,
Moine disant son chapelet,
Amour qui de ses petits doigts
Sans façon nous prend au collet,
Tout cède au charme de la voix.

Chantons sous les ardents plafonds
Où l’or pompeux met son reflet,
Ou dans les bocages profonds
Comme fait le rossignolet,
Mais chantons ! Duc ou Jodelet,
Orgueil indomptable des rois
Et fillette à l’esprit follet,
Tout cède au charme de la voix.

Envoi.

Prince, je suis votre valet !
Vous aimez Lyse, je le vois ;
Eh bien, chantez ! car, s’il vous plaît,
Tout cède au charme de la voix.


Juillet 1869.


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XXXIV

Ballade
de la joyeuse chanson du cor

Ainsi qu’un orage tonnant
À la voix des magiciens,
Le cor éveille, en résonnant
Sur les coteaux aériens,
Le chœur des vents musiciens.
Sonnez, piqueurs galonnés d’or !
Parmi les aboiements des chiens
Qu’il est joyeux le chant du cor !

Dans le clair matin rayonnant,
Plus d’ennuis et plus de liens
Au bois sauvage et frissonnant
Qui n’a que des loups pour gardiens !
Éclatez, cris olympiens,
Encor ! encor ! encor ! encor !
Ô chasseurs, francs bohémiens,
Qu’il est joyeux le chant du cor !

Le soleil embrase, en tournant,
Les gorges de ces monts anciens,
Et l’on croit y voir maintenant
Briller cent rubis indiens.
Ô sanglier géant, tu viens
Tomber dans ce riche décor :
Hurrah ! bons chiens patriciens !
Qu’il est joyeux le chant du cor !

Envoi.

Prince, les beaux tragédiens
Que ces chiens au rapide essor,
Et dans les vents éoliens
Qu’il est joyeux le chant du cor !


Octobre 1869.


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XXXV

Ballade
à la Sainte Vierge

Vierge Marie ! après ce bon rimeur
François Villon, qui sut prier et croire,
Et qui jadis, malgré sa folle humeur,
Fit sa ballade immortelle à ta gloire,
Je chanterai ton règne et ta victoire.
Ton diadème éclate avec fierté
Et sur ton front il rayonne, enchanté.
Mille astres d’or frissonnent sur tes voiles.
Tu resplendis, ô Lys de pureté,
Dame des Cieux, dans l’azur plein d’étoiles.

Mère sans tache, entends notre clameur
Et sauve-nous du mirage illusoire !
Vierge, à travers le monde et sa rumeur
Guide nos pas tremblants dans la nuit noire.
Luis, Porte d’Or ! Apparais, Tour d’Ivoire !

Toujours le Mal, avec peine évité,
Poursuit notre ombre, et dans l’obscurité
Pour nous meurtrir ce chasseur tend ses toiles.
Aide-nous, toi dont le Fils a lutté,
Dame des Cieux, dans l’azur plein d’étoiles !

Conduis le faible ! Éveille le dormeur !
Parfois le sombre Océan sans mémoire
Rit à nos yeux troublés, comme un charmeur,
Et montre un flot calme et rayé de moire
Comme une source où la biche vient boire ;
Puis il devient un gouffre épouvanté !
Quand le marin sent l’orage irrité
Briser ses mâts et déchirer ses voiles,
Tu fais pour lui briller une clarté,
Dame des Cieux, dans l’azur plein d’étoiles !

Envoi.

Reine de Grâce, et Reine de Bonté,
Aide et soutiens notre fragilité.
Fuyant l’abîme affreux que tu nous voiles,
Fais que notre âme arrive en liberté,
Dame des Cieux, dans l’azur plein d’étoiles !


Mai 1869.


Banville - Œuvres, Le Sang de la coupe, 1890 (page 96 crop).png

XXXVI

Ballade
au lecteur, pour finir

Gentil lecteur, vide ton verre un peu
Et lis encor cette dernière page.
J’ai vu briller le front vermeil du Dieu
Aux flèches d’or, que nul en vain n’outrage
Fou de splendeur, j’ai suivi ce mirage,
Et c’est pourquoi je te donne ceci.
Vois, ce n’est pas le fait d’un cœur transi,
Car en ce temps de fous et de malades,
Grâce à la Muse, et je lui dis merci,
J’ai composé mes trente-six ballades.

D’autres chanteurs, épris du même jeu,
Vers l’âpre cime où s’éveille l’orage
Ont comme moi, sous les éclairs de feu,
Cherché longtemps avec un grand courage
Ces diamants inconnus à notre âge.

Clément Marot, puis La Fontaine aussi,
Après Villon, s’en mêlèrent ainsi ;
Mais plus heureux que ces fiers Encelades
Ou qu’un mineur qui trouve le Sancy,
J’ai composé mes trente-six ballades.

Folâtrement, comme j’en ai fait vœu,
Pour ton plaisir j’ai fini cet ouvrage.
Avec ta mie errant sous le ciel bleu,
Emporte-le dans la forêt sauvage
Où l’herbe pousse, et lisez sous l’ombrage.
Au fond du bois par le soir obscurci,
Le rossignol tremblant donne le si
De Tamberlick dans toutes ses roulades ;
Mais, tu l’entends, moi je le donne aussi,
J’ai composé mes trente-six ballades.

Envoi.

Ami lecteur, qui seul fais mon souci.
Ne va point dire : Il n’a pas réussi
Même à gravir par maintes escalades
Le double mont ; je te répondrais : Si,
J’ai composé mes trente-six ballades.


Octobre 1869.


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DIZAIN À VILLON

Sage Villon, dont la mémoire fut
Navrée, hélas ! comme une Iphigénie,
Tant de menteurs s’étant mis à l’affût,
Dans ta légende abſurde, moi je nie
Tout, grand aïeul, hors ton libre génie.
Ô vagabond dormant ſous le ciel bleu,
Qui vins un jour nous apporter le feu
Dans ta prunelle encore épouvantée,
Ce vol hardi, tu ne l’as fait qu’à Dieu :
Tu fus larron, mais comme Prométhée.


31 juin 1873.


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