Trente ans de vie française/II. – La vie de Maurice Barrès/Introduction

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
La vie de Maurice Barrès
Éditions de la Nouvelle Revue Française (p. 7-9).

INTRODUCTION


Un grand écrivain peut représenter ou une doctrine ou une influence ou une série de beaux livres, et M. Barrès nous apporte pour une part chacun de ces trois motifs d’intérêt. Mais sa doctrine, son influence, ses livres paraissant presque secondaires si nous les comparons à un ordre qui les enveloppe et qui donne de la place littéraire de M. Barrès sa couleur et sa solidité. Au vrai, il représente, il dessine ceci : une vie. Une vie, certes comme toutes les vies humaines mêlée indiscernablement de réussite et d’échecs, et dont l’acte s’élève et croît — c’est l’ordinaire — sur le terreau des possibles manqués ; mais enfin une vie réelle, étoffée, riche de suite. Et, dans l’espèce, une vie littéraire, une « carrière » sur laquelle ses livres marquent des coupes momentanées.

M. Barrès a écrit Un Amateur d’Âmes. Et Montaigne, grand lecteur de Plutarque, se donnait pour un amateur de vies, se plaisant à déguster, à comprendre, à classer tant les « parallèles » de l’antiquité que les vies de ses contemporains, à les embrasser et peser d’un coup d’œil, d’une page, d’un chapitre, comme fait un amateur de tableaux ou de paysages. Depuis le milieu du XVIIIe siècle la critique a pu vivre à plein dans l’exercice de ce goût. Les premiers plans de la scène française sont occupés par des vies littéraires qui, à la fois sous les mains de l’artisan et sous les yeux du public, comme en les bazars d’Orient, se tissent, se composent et s’achèvent, moitié spontanées, moitié savantes, lyriques comme une ode, ordonnées comme une épopée, serrées comme une tragédie, — Rousseau, Chateaubriand, Lamartine. M. Barrès s’est penché assez souvent sur de telles existences pour que la sienne puisse, dans leur reflet et leur parenté, nous apparaître un peu sous le même jour. Cette pente, chacun de ses livres et la suite surtout de ses livres continuellement la dessinent, nous montrent en lui l’artisan d’une vie. Qualis artifex pereo ! écrivait-il pour conclure la série des Trois Idéologies. Dans l’ensemble, M. Barrès aura mené à son dernier état, le plus conscient et le plus complet, cet art — ou si l’on veut cet artifice — de la vie littéraire publique qui serait un produit particulier de la culture française si la majesté isolée de Gœthe n’en constituait, comme une montagne à nos horizons intérieurs, le chef-d’oeuvre complet.

Cette ligne de vie nous pouvons la suivre sur trois registres chez M. Barrès, — les trois mêmes registres que nous emploierions avec la même utilité s’il s’agissait de Rousseau, de Gœthe ou de Lamartine, de Benjamin Constant ou de Sainte-Beuve.

L’homme d’abord, dans cette vie publique, dans cette sensibilité directe exprimée par des mots, ordonnée et canalisée en des livres, l’homme qui se raconte, se cherche, s’examine, se modèle, se produit. Mais quel que soit le détail qu’il poursuive dans ses profondeurs et ramène à sa surface, quels que soient la finesse et les détours de la courbe avec laquelle il tend à se décrire et à se circonscrire, toute une part de lui, principalement celle qui flottante dans l’imagination n’en est pas moins liée par des racines à sa sensibilité profonde, répugne, pour des raisons diverses, au direct du je, tend à s’extérioriser, à s’incarner en des personnages détachés et vivants. C’est là le deuxième registre, celui des créations plastiques, des personnages de roman, voire des vivants sympathiques et fraternels, par lesquels tout en sortant de lui il se retrouvera, se connaîtra mieux, fera vivantes des possibilités sacrifiées, se traduira dans un langage plus complexe et s’étoffera d’une plus riche matière. Enfin cette vie intérieure et cette vie extériorisée, cette sensibilité et cette imagination secréteront une sorte de coquille solide et maniable, un ordre de technique littéraire, esthétique, politique, sociale, religieuse, toute cette écorce extérieure qu’aborde de plain-pied la critique : un style, des idées, une doctrine politique, une conception religieuse. C’est le troisième registre, celui qui développe au regard les choses publiques et tend à faire oublier qu’au-dessous de lui les réalités intérieures et sensibles portent tout. Mais un moment vient où les deux premiers ordres sont prisonniers de ce troisième qu’ils ont secrété et construit, où le personnage vivant est mangé par le personnage public, où l’homme c’est le style, où la sensibilité ce sont des idées, où l’ombre et le corps sont, comme dans le conte de Chamisso, dissociés, où tout cela qui se promène, vit, agit, est détaché de l’auteur au point qu’en le rencontrant il lui dirait presque ce que dit La Fontaine à son fils : « Je suis heureux de faire votre connaissance. »

Chez les écrivains dont j’ai parlé pour leur relier M. Barrès, le premier registre est évidemment le principal. Chez un créateur de vie, un Shakespeare, un Racine et un Balzac, le deuxième attire sur lui toute l’attention. Chez un spécialiste de style comme Guez de Balzac, un spécialiste d’idées comme Montesquieu ou Taine, M. Maurras ou M. Bergson, le troisième paraîtra prépondérant, presque exclusif.

M. Barrès a dit quelque part son goût pour ces constructions bipartites comme l’Entretien avec M. de Saci, qui opposent l’une à l’autre, éclairent et vivifient l’une par l’autre les deux pentes ou les deux natures d’une réalité. La critique, lorsqu’elle s’occupe de M. Barrés, l’aperçoit tout de suite dans cette duplicité. Elle voit en lui, pour parler en gros, l’égotiste d’une part, le nationaliste d’autre part, — et, selon qu’elle ressent plus de tendresse pour l’un ou l’autre, elle regrette le délicat mort jeune, le Lazare devenu fanatique en Gaule, ou bien elle tue le veau gras. M. Barrès, bien placé pour savoir à quoi s’en tenir, affirme l’unité de sa ligne, demande à l’analyse de la respecter et même de la souligner, refuse le veau gras que l’épée académique veut occire pour lui, et marque que le Philippe des Amitiés est bien le fils du Philippe du Jardin. M. Barrès a évidemment raison. Mais si la ligne est une, elle n’est pas rigide ; elle ondule selon un rythme fondamental qui se retrouve dès les premiers livres de M. Barrés, même dès ses premières pages, et a toujours comporté ces deux temps. S’il paraît inexact ou tout au moins sommaire de les placer à deux périodes différentes de sa vie littéraire, il n’en est pas moins juste de les distinguer, de mettre en valeur ce dualisme, de composer, comme il convient à la critique, ce rapport original, constant, d’ombre et de lumière qui commande toute l’œuvre de M. Barrés. Aussi le premier de nos trois registres peut-il, pour la clarté, comporter deux versants, l’un incliné vers un ordre individuel et l’autre Vers un ordre social. De là les quatre parties de l’analyse qu’est ce livre[1].

  1. La plupart des livres de M. Barrès s’étant promenés constamment d’un éditeur à un autre, voici les éditions auxquelles se réfère la pagination : Sous l’œil des Barbares  : édition originale Lemerre. — Un Homme Libre, Trois Stations de Psychothérapie : réimpression Fontemoing. — Le Jardin de Bérénice, Au Service de l’Allemagne, édition populaire Fayard. — L’Ennemi des Lois, petite édition Crès. — Du Sang, de la Volupté et de la Mort. — Les Déracinés et l’Appel au Soldat : édition Fasquelle. — Leurs Figures, Scènes et Doctrines du Nationalisme, Les Amitiés Françaises, le Voyage de Sparte, Colette Baudoche, Amori et Dolori Sacrum, édition Juven. — Les œuvres suivantes : édition Emile Paul. — Ce sont les éditions que je me trouvais avoir sous la main quand j’écrivais en 1917-1918 les différentes parties de ce livre, et je perdrais inutilement du temps en les ramenant à l’unité d’une pagination rationnelle.