Triolets des Parisiennes de Paris

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Alphonse Lemerre, éditeur (pp. 3-84).

ALBERT MÉRAT

TRIOLETS DES Parisiennes de Paris

PARIS ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR 23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31 M DCCCC


TRIOLETS (PRÉLUDE)


Muse, veux-tu jouer un jeu
Et faire de la poésie
A travers ce rythme de peu ?
Muse, veux-tu jouer un jeu ?
On ne va pas crier au feu
Pour si légère fantaisie.
Muse, veux-tu jouer un jeu
Et faire de la poésie ?

Veux-tu, mignonne ? on verra bien
Si l’on peut faire quelque chose
De ce petit musicien.
Veux-tu, mignonne ? on verra bien.
Va, qui ne risque rien n’a rien,
Risque ton aile bleue et rose.
Veux-tu, mignonne ? on verra bien
Si l’on peut faire quelque chose.


Prends garde, parle doucement,
Ne réveille pas les abeilles ;
Tout à l’heure, dans un moment.
Prends garde, parle doucement.
Des couples passent en s’aimant…
Ouvre les yeux et les oreilles.
Prends garde, parle doucement,
Ne réveille pas les abeilles.

Va dans les fleurs, va vers les yeux,
Vers le sein rose des chéries,
C’est un pays délicieux.
Va dans les fleurs, va vers les yeux.
Les étoiles qui sont aux cieux
Sont moins plaisantes pierreries.
Va dans les fleurs, va vers les yeux,
Vers le sein rose des chéries.

Bois à leur bouche des chansons
Pour que les tiennes en soient douces ;
Prends leurs lèvres pour échansons,
Bois à leur bouche des chansons,
Pour que les bois où nous passons
Aient des pervenches et des mousses,
Bois à leurs lèvres des chansons
Pour que les tiennes en soient douces.

Maintenant tu peux parler haut :
Les abeilles sont réveillées.
Pique comme elles, s’il le faut…
Maintenant tu peux parler haut.
Pas fort, seulement au défaut
De cuirasses entrebâillées.
Maintenant tu peux parler haut :
Les abeilles sont réveillées.

Tu vois qu’on peut jouer des airs
Sur cette flûte minuscule,
Pas de grands morceaux de concerts.
Tu vois qu’on peut jouer des airs,
De petits airs jolis et clairs
Qui tintent dans le crépuscule.
Tu vois qu’on peut jouer des airs
Sur cette flûte minuscule.


TRIOLETS DES BELLES MORTES OU DES MORTES D’AMOUR

Elles fleurissaient de mon temps
Et c’étaient les belles des belles,
Voici plus de quelques instants ;
Elles fleurissaient de mon temps.
Leur grâce, honneur de mes vingt ans,
Ne connut pas de cœurs rebelles.
Elles fleurissaient de mon temps
Et c’étaient les belles des belles.

La mort, épargnant la beauté,
A pris beaucoup de ces chéries ;
Comme on fauche les fleurs d’été
La mort épargne la beauté.
Trop, hélas ! n’ont pas hésité :
Plutôt éteintes que flétries !
La mort épargnant la beauté,
A pris beaucoup de ces chéries.


Eurent-elles tort, celles-là
Qui nous firent beaucoup de peine ?
L’oiseau qu’on aime s’envola.
Eurent-elles tort, celles-là ?
Mineur de la sonate en la,
Mélancolique cantilène !
Eurent-elles tort, celles-la
Qui nous firent beaucoup de peine ?

Mourir, durer, lequel vaut mieux ?
Partir par un coup de folie,
Dans sa gloire fermer les yeux ?
Mourir, durer, lequel vaut mieux ?
Sans l’horreur des derniers adieux,
Avec des fleurs comme Ophélie !
Mourir, durer, lequel vaut mieux ?
Partir par un coup de folie !

Avec la fraise de son sein,
Avec la rose de sa bouche
Qui souffle un souffle pur et sain ?
Avec la fraise de son sein ?
Pour rien, sans un autre dessein
Que d’éviter l’âge farouche.
Avec la fraise de son sein,
Avec la rose de sa bouche.


Car le temps est vil et cruel :
Il maltraite, blesse, estropie
La jeunesse qui vaut le ciel.
Car le temps est vil et cruel.
Aux beaux cheveux d’ambre et de miel
Il mêle un jour sa neige impie.
Car le temps est vil et cruel :
Il maltraite, blesse, estropie.

Offensant ce qui nous est cher,
Il ose un jour tracer des rides
Sur la merveille de la chair,
Offensant ce qui nous est cher.
Il flétrit le sourire clair
De ses froides lèvres arides.
Offensant ce qui nous est cher,
Il ose un jour tracer des rides.

Que seraient-elles aujourd’hui
Les belles qui tenaient nos âmes
Quand leurs regards nous avaient lui ?
Que seraient-elles aujourd’hui ?
Vivre encore leur aurait nui,
Mortes charmantes, pauvres femmes !
Que seraient-elles aujourd’hui
Les belles qui tenaient nos âmes ?


POUR LES FEMMES

L’amour, je l’ai beaucoup aimé,
Non pas tant pour leur petite âme
Que pour leur goût de fleur de mai.
L’amour je l’ai beaucoup aimé !
Meurtri, mais plus souvent charmé,
J’ai répété l’épithalame.
L’amour, je l’ai beaucoup aimé,
Non pas tant pour leur petite âme ;

Pour l’étoile des yeux charmants
Où l’on ne peut pourtant pas lire
Et qui font pleurer les amants ;
Pour l’étoile des yeux charmants :
Dans la beauté des firmaments
Les seuls astres qu’on doive élire.
Pour l’étoile des yeux charmants
Où l’on ne peut pourtant pas lire ;


Pour la caresse de deux bras
Qui sont la chaîne la meilleure
Et la plus forte d’ici-bas ;
Pour la caresse de deux bras
« Fais de moi ce que tu voudras »…
On le fait, hélas ! et l’on pleure.
Pour la caresse de deux bras
Qui sont la chaîne la meilleure ;

Pour la bouche qui sent le thym,
La lavande, la marjolaine,
Où rit le clair et beau matin ;
Pour la bouche qui sent le thym.
Comment garder son cœur lointain
Quand on respire leur haleine ?
Pour la bouche qui sent le thym,
La lavande, la marjolaine ;

Pour les dents qui narguent le sel
De leurs blancheurs humiliantes,
Dont la morsure vaut le ciel ;
Pour les dents qui narguent le sel ;
Pour les lèvres au sang cruel
Vers qui nos mains sont suppliantes ;
Pour les dents qui narguent le sel
De leurs blancheurs humiliantes ;


Pour l’or qui frise sur le cou,
Le coquillage de l’oreille
Qui nous tente, qui nous rend fou,
Pour l’or qui frise sur le cou ;
Pour le nez rose, ce bijou
Par qui Roxelane émerveille.
Pour l’or qui frise sur le cou,
Le coquillage de l’oreille ;

Pour le sein de marbre plus beau
Que tous les marbres pentéliques
Et qu’on souhaite pour tombeau ;
Pour le sein de marbre si beau !
La mémoire comme un flambeau
Éclaire ces pures reliques.
Pour le sein de marbre plus beau
Que tous les marbres pentéliques.

C’est près du cœur que va finir
Ce court et tout petit poème,
Leur cœur si doux à retenir.
C’est près du cœur qu’il va finir.
Caresses de mon souvenir,’
Gloire de mes yeux, je vous aime !
C’est près du cœur que va finir
Ce court et tout petit poème.


TRIOLETS DES PAUVRES FILLES

Les pauvres filles, dès le soir,
Turbinent, turbinent, turbinent ;
Elles ne peuvent pas s’asseoir,
Les pauvres filles, dès le soir.
Leurs pareilles du promenoir,
Qui font comme elles, les débinent.
Les pauvres filles, dès le soir,
Turbinent, turbinent, turbinent.

Il est bien simple le décor :
Le trottoir sale, un temps atroce ;
La pluie et le froid sont d’accord,
Il est bien simple le décor.
L’empeigne peut marcher encore,
Mais la semelle, c’est si rosse ;
Il est bien simple le décor :
Le trottoir sale, un temps atroce.


Elles ont souvent sur le bras :
« J’aime la Boule pour la vie » :
C’est gentil, ça ne se voit pas
Ce qu’elles portent sur le bras.
On ne marque plus les forçats,
Et la torture est abolie !
Elles ont souvent sur le bras :
« J’aime la Boule pour la vie ».

Elles vous appellent beau blond,
Même passé la cinquantaine :
Sachant presque ce qu’elles font,
Elles vous appellent beau blond.
Plus d’un vieux beau tressaille au fond
A cette horrible turlutaine.
Elles vous appellent beau blond,
Même passé la cinquantaine.

On pencherait vers la pitié,
Car elles sont les misérables ;
Pourtant ne penchons qu’à moitié.
On pencherait vers la pitié.
Leur salaire est clarifié
Par des filtrages déplorables.
On pencherait vers la pitié,
Car elles sont les misérables.


Bayard ne serait pas sans peur
S’il rencontrait leur petit homme
Dont le foulard n’est pas trompeur.
Bayard ne serait pas sans peur.
Il renverserait la vapeur
Ou s’esbignerait, c’est tout comme.
Bayard ne serait pas sans peur
S’il rencontrait leur petit homme.

Il pleut, il pleut, bergère… Hélas !
Il pleut sur ces pauvres bergères.
Il est loin le temps des lilas !
Il pleut, il pleut, bergère… Hélas !
Les heures sonnent comme un glas,
Quelques-unes leur soient légères !
Il pleut, il pleut, bergère… Hélas !
Il pleut sur ces pauvres bergères.


TRIOLETS DES BELLES FILLES
DE MONTMARTRE

Native du pont Marcadet
Ou belle fille, c’est tout comme.
Jadis, plus d’une me cédait,
Native du pont Marcadet.
Quand un ami me précédait,
Je n’allais pas le dire à Rome.
Native du pont Marcadet
Ou belle fille, c’est tout comme,

Je le garde encor dans mon cœur
Ce bouquet de fleurs de banlieues.
Sans me croire un bien grand vainqueur,
Je le garde encor dans mon cœur.
C’étaient, malgré votre air moqueur,
Des fleurettes rouges et bleues.
Je le garde encor dans mon cœur
Ce bouquet de fleurs de banlieues.


Il faudrait faire du chemin
Pour en trouver d’aussi jolies.
Pour ces corolles de carmin
Il faudrait faire du chemin.
Elles embaumaient dans la main
Et ce n’étaient pas des folies.
Il faudrait faire du chemin
Pour en trouver d’aussi jolies.

C’étaient les roses, les muguets
De nos petites bouquetières
Dont les regards sont aux aguets
C’étaient les roses, les muguets.
On en composait des bouquets
Pour des semaines tout entières.
C’étaient les roses, les muguets
De nos petites bouquetières.

C’était simple et c’était charmant ;
C’est frais et gentil les fleurettes.
Qui peut être sage en aimant ?
C’était simple et c’était charmant.
Pour faire notre amusement
Cela passe à pleines charrettes.
C’était simple et c’était charmant :
C’est frais et gentil les fleurettes.


Arrétez-vous pour le cueillir,
Ce joli printemps d’étagère
Qui garde presque de vieillir.
Arrêtez-vous pour le cueillir.
Il sait si bien vous accueillir,
Et son odeur est si légère !
Arrêtez-vous pour le cueillir
Ce joli printemps d’étagère.


TRIOLETS DES PETITS TROGNONS

Les petits trognons de deux sous
Sont les bouquets de violettes
Du même prix qui sont si doux :
Les petits trognons de deux sous
C’est Paris qui lâche pour nous
A Montmartre ces alouettes.
Les petits trognons de deux sous
Sont les bouquets de violettes.

Auprès de ces jolis oiseaux
Qu’on nourrirait de quelques miettes,
Qu’aperçois-je dans les roseaux,
Auprès de ces jolis oiseaux ?
Un dos vague qui sort des eaux
Et des nageoires inquiètes ;
Auprès de ces jolis oiseaux
Qu’on nourrirait de quelques miettes.


Que voulez-vous faire à cela ?
Hélas ! c’est presque leur famille.
N’allez pas crier : oh la, la !
Que voulez-vous faire à cela ?
Sur un brin frais de réséda
On peut trouver une chenille ;
Que voulez-vous faire à cela ?
Hélas ! c’est presque leur famille !

Leurs cheveux de quinze ou seize ans
Sont une foison d’herbes folles.
Qu’ils sont délicats et plaisants
Leurs cheveux de quinze ou seize ans !
Et leurs yeux, de vrais vers luisants !
Leurs bouches roses, des corolles !
Leurs cheveux de quinze ou seize ans
Sont une foison d’herbes folles.

Elles n’ont pas grand’chose appris
Quand elles allaient à l’école,
Est-ce cela qui fait leur prix ?
Elles n’ont pas grand’chose appris.
A ces mots drôles de Paris
On révise le Protocole.
Elles n’ont pas grand’chose appris
Quand elles allaient à l’école.


Elles ne gagnent rien du tout,
Travaillent un peu la semaine,
Sans joindre l’un à l’autre bout.
Elles ne gagnent rien du tout.
Leur rêve, c’est un roi d’atout
Qui les habille et les promène.
Elles ne gagnent rien du tout,
Travaillent un peu la semaine.

Le roi d’atout ne s’en vient pas :
Sans doute il a d’autres affaires,
Ne prend rien entre ses repas.
Le roi d’atout ne s’en vient pas.
Pauvres gosses, sautez le pas
Sans nippes ni calorifères.
Le roi d’atout ne s’en vient pas :
Sans doute il a d’autres affaires.


TRIOLETS DES JOLIES FILLES EN CHEVEUX

Les déesses au front si beau
Se coiffaient de leurs chevelures
Et ne portaient pas de chapeau,
Les déesses au front si beau.
Elles n’avaient rien sur la peau,
Et se moquaient des engelures.
Les déesses au front si beau
Se coiffaient de leurs chevelures.

Hélas ! dans notre âge inclément
La tête seule reste nue.
C’est encore un reste charmant,
Hélas ! dans notre âge inclément.
Ne croyez pas naïvement
Que ce soit parure ingénue.
Hélas ! dans notre âge inclément
La tête seule reste nue.


C’est bien plus joli qu’un bouquet
Tous ces cheveux d’or et de soie.
C’est plus riche, c’est plus coquet,
C’est bien plus joli qu’un bouquet.
C’est touffu, c’est comme un bosquet
De printemps, d’amour et de joie.
C’est bien plus joli qu’un bouquet
Tous ces cheveux d’or et de soie.

A l’heure propice on peut voir
Toutes ces petites couseties,
Plutôt à midi que le soir.
A l’heure propice on peut voir
Ces chercheuses de gai sçavoir
Et de faciles amusettes.
A l’heure propice on peut voir
Toutes ces petites cousettes.

Les cheveux noirs, châtains ou blonds
Frisent gentiment sur les nuques.
On voit si bien qu’ils sont si longs,
Les cheveux noirs, châtains ou blonds !
Sans les rêver jusqu’aux talons,
O mon àme, tu les reluques
Les cheveux noirs, châtains ou blonds
Frisent gentiment sur les nuques,


Je réclame un prix de beauté
Pour les si blanches qui sont rousses.
Le soleil n’est rien à côté.
Je réclame un prix de beauté.
Quel songe d’une nuit d’été
Quand ces mignonnes nous sont douces !
Je réclame un prix de beauté
Pour les si blanches qui sont rousses.

Cela semble d’abord pareil,
Mais regardez les différences :
Ce jais, ces épis, ce vermeil,
Cela semble d’abord pareil.
Mais chacune a, dès le réveil,
Sa manière, ses préférences.
Cela semble d’abord pareil,
Mais regardez les différences.

Je ne vais pas dire comment
Elles se coiffent, ces petites :
C’est trop difficile, vraiment.
Je ne vais pas dire comment.
La rose se coiffe autrement
Que les bluets, les clématites.
Je ne vais pas dire comment
Elles se coiffent, ces petites.


Si les yeux sont ceci, cela,
Le teint de nacre, la peau rose,
Elles s’arrangent, et voilà !
Si les yeux sont ceci, cela.
Un instinct sûr leur révéla
Comment on fait valoir la chose ;
Si les yeux sont ceci, cela,
Le teint de nacre, la peau rose.

Chacune sait faire valoir
Ces fils délicats qui nous prennent
En le voulant, sans le vouloir.
Chacune sait faire valoir.
Bientôt, hélas ! il va falloir
Que d’autres que moi les comprennent.
Chacune sait faire valoir
Ces fils délicats qui vous prennent.

Trottez, fillettes en cheveux.
Vous êtes les Parisiennes
Vers qui s’en vont encor mes vœux.
Trottez, fillettes en cheveux,
Le pied plus fin et plus nerveux 1
Que les déesses anciennes.
Trottez, fillettes en cheveux :
Vous êtes les Parisiennes.


TRIOLETS DES PETITES PARISIENNES

Qu’elle marche, ne marche pas,
Rien ne vaut la Parisienne.
Quand elle marche, on boit ses pas,
Qu’elle marche, ne marche pas
On ferait ses quatre repas,
De l’insigne magicienne.
Qu’elle marche, ne marche pas,
Rien ne vaut la Parisienne.

Elle va, vient comme un oiseau,
Elle est mignonne, exquise et rare
De la cheville au frais museau.
Elle va, vient comme un oiseau,
Elle a, fine comme un roseau,
Le sein en marbre de Carrare.
Elle va, vient comme un oiseau,
Elle est mignonne, exquise et rare.


On la connaît rien qu’à ses yeux,
Très souvent noirs quand elle est blonde,
Méchants jamais, malicieux.
On la connaît rien qu’à ses yeux,
Moqueurs, riants ou soucieux,
Toujours les plus plaisants du monde.
On la connaît rien qu’à ses yeux,
Très souvent noirs quand elle est blonde.

L’étoile des yeux de Paris
Est une bien jolie étoile,
Qu’ils soient bruns ou noirs, bleus ou gris,
L’étoile des yeux de Paris.
C’est dans mon cœur un parti pris,
Un goût d’amour que je dévoile.
L’étoile des yeux de Paris
Est une bien jolie étoile.

Pour elle l’esprit n’est qu’un jeu,
Le mot drôle luit et s’envole.
A ses lèvres nous prenons feu.
Pour elle l’esprit n’est qu’un jeu.
Il ne lui manque, grâce à Dieu,
Ni la langue, ni la parole
Pour elle l’esprit n’est qu’un jeu,
Le mot drôle luit et s’envole.


Tout en elle est clair et mignon
Et sa grâce nous cherche noise ;
Des bottines jusqu’au chignon,
Tout en elle est clair et mignon.
L’astre n’est plus qu’un lumignon,
Qu’il soit d’ailleurs ou de Pontoise.
Tout en elle est clair et mignon
Et sa grâce nous cherche noise.

Trois fleurs, et voilà son chapeau
Qu’elle invente et fait elle-même,
Et qui sied au grain de sa peau.
Trois fleurs et voilà son chapeau.
On se rallie à ce drapeau ;
Sa devise est : « Qui me suit m’aime ! »
Trois fleurs, et voilà son chapeau
Qu’elle invente et fait elle-même.

Elle s’habille d’un coupon
De rien du tout qui la fait reine.
Le plus brave devient capon.
Elle s’habille d’un coupon.
La voix timide du chapon
Déplaît à cette souveraine.
Elle s’habille d’un coupon
De rien du tout qui la fait reine.


Elle se déshabille aussi,
Bien plus gentiment que les autres,
O mon amour et mon souci !
Elle se déshabille aussi.
Heureux celui-là, celui-ci,
Qui n’a de baisers que les vôtres,
Elle se déshabille aussi
Bien plus gentiment que les autres.

CHAPEAUX DE FEMMES

Vos chapeaux sont délicieux :
Ce sont des jardins, des volières,
Des fleurs, des ailes vers les cieux.
Vos chapeaux sont délicieux.
Sous ces ombrages, vos beaux yeux
Jettent des flammes singulières.
Vos chapeaux sont délicieux,
Ce sont des jardins, des volières.

Ils extravaguent, c’est charmant ;
Ils sont des bouquets dans nos rues,
Des arbustes d’appartement.
Ils extravaguent, c’est charmant.
D’un tas de plantes d’agrément
Ces corbeilles se sont accrues.
Ils extravaguent, c’est charmant,
Ils sont des bouquets dans nos rues.


Au théâtre, hélas ! c’est moins gai :
On a dans les yeux des corolles,
Des plumages, des fleurs de mai.
Au théâtre, hélas ! c’est moins gai ;
Un pigeon, une grive, un geai,
En aigrettes, en girandoles.
Au théâtre, hélas ! c’est moins gai,
On a dans les yeux des corolles.

Quand nous avons cet horizon,
Ne conservons pas d’espérance,
Ou faisons-nous une raison,
Quand nous avons cet horizon.
Vous changez le charme en poison
O nuques exquises de France.
Quand nous avons cet horizon,
Ne conservons plus d’espérance.

Votre front serait plus joli
Sans cette vaine garniture
Et votre regard embelli.
Votre front serait plus joli.
Princesse, Madame ou Lili,
Abolissez cette toiture.
Votre front serait plus joli
Sans cette vaine garniture.


LES PETITES TORTUES VIVANTES

Quel est ce caprice nouveau,
Parisiennes que j’adore,
Qui n’est ni gracieux ni beau !
Quel est ce caprice nouveau ?
Un reptile sur votre peau
Qui vaut les roses de l’aurore !
Quel est ce caprice nouveau,
Parisiennes que j’adore ?

C’est un reptile, je l’ai dit,
(Consultez plutôt les lexiques),
Sans venin, partant sans crédit.
Et ce reptile, je l’ai dit,
Sans vous, serait de nul débit
Aux Antilles comme aux Mexiques.
C’est un reptile, je l’ai dit,
(Consultez plutôt les lexiques).


Cet animal n’est pas méchant,
Plus grand, il aime la laitue,
Ce n’est point un mauvais penchant.
Cet animal n’est pas méchant.
Il est discret, vague et touchant
Quand vers la hâte il s’évertue.
Cet animal n’est pas méchant,
Plus grand il aime la laitue.

Mieux vaut ne pas marcher dessus
Pour s’assurer qu’il est solide.
L’essayer même est un abus.
Mieux vaut ne pas marcher dessus.
Il n’en faut quelquefois pas plus
Pour le rendre presque liquide.
Mieux vaut ne pas marcher dessus
Pour s’assurer qu’il est solide.

Je l’aimais quand j’étais enfant,
En potage je l’apprécie,
Mais quittez cet air triomphant ;
Je l’aimais quand j’étais enfant.
Comparé même à l’éléphant ;
Il a la plus grande vessie !
Je l’aimais quand j’étais enfant,
En potage je l’apprécie.


Alors, au bout d’un chaînon d’or,
En faire une bijouterie,
Est imprudence ou pis encor,
Même au bout d’un fin chaînon d’or.
La source où l’eau prend son essor
N’est pas très pure, elle charrie.
Alors au bout d’un chaînon d’or
En faire une bijouterie !

Et c’est sur la rose du sein
Que vous laissez errer ces bêtes
Qui n’avaient pas ce noir dessein !
Et c’est sur la rose du sein
Qu’il vous faut ce frisson malsain,
Folles exquises que vous êtes !
Et c’est sur la rose du sein
Que vous laissez errer ces bêtes !

DANSEUSES

Sans remonter à Tanagra,
Aux frêles danseuses d’argile,
Nous entrerons à l’Opéra,
Sans remonter à Tanagra.
Rendons du mieux qu’il se pourra
Cet art exquis, rare et fragile.
Sans remonter à Tanagra,
Aux frêles danseuses d’argile.

Mesdames du corps de ballet,
Bien que vous soyez d’Italie
Très souvent, ce qui n’est pas laid,
Mesdames du corps de ballet,
Laissez-moi parler, s’il vous plaît,
De votre illustre compagnie.
Mesdames du corps de ballet,
Bien que vous soyez d’Italie.


Nous prendrons les tutus français
Comme enseignement, comme exemple :
C’est du nectar bu sans excès ;
Nous prendrons les tutus français.
Jamais de crises, ni d’accès,
L’ivresse qui sied dans un temple.
Nous prendrons les tutus français
Comme enseignement, comme exemple.

Jamais de ces ballabile
Où les bras sont des tentacules
Et la « dona trop mobile »,
Jamais de ces ballabile ;
Un jeu savant, pas emballé
Sans piqûres de tarentules.
Jamais de ces ballabile
Où les bras sont des tentacules.

Rats ni marcheuses ne sont rien
Auprès de ce que les quadrilles
Font de bien plus aérien.
Rats ni marcheuses ne sont rien.
Sans être un vieux galérien,
On en a mal dans les chevilles,
Rats ni marcheuses ne sont rien
Auprès des nymphes des quadrilles.


Puis c’est l’essor, l’envolement
Vers la rampe, des choryphées,
Qui lèvent simultanément
Les bras dans un envolement,
Et les jambes semblablement,
Sans tomber, sans être des fées !
Puis c’est l’essor, l’envolement
Vers la rampe, des coryphées.

Quant au premier sujet, voilà
Le vrai tour de force et de hanche.
Où diable est-il ? Il était là.
Le premier sujet, le voilà
Qui revient sur un tra-la-la,
Rose dans une mousse blanche.
Quant au premier sujet, voilà
Le vrai tour de force et de hanche.

Les bras courbés sont vers le front
Les anses roses d’une amphore,
Ligne pure que rien ne rompt.
Les bras s’incurvent vers le front,
Rythmant le battement plus prompt
Du pied qui semble dire : encore !
Les bras courbés sont vers le front
Les anses roses d’une amphore.


Valses lentes, pizzicati,
Ballon, sauts, pirouettes, pointes,
Pour l’orchestre et tutti quanti.
Valses lentes, pizzicati ;
Entrechat jeune ou décati,
Jambe qu’on lève, jambes jointes.
Valses lentes, pizzicati,
Ballon, sauts, pirouettes, pointes.

Leur sourire manque d’appas !
Je voudrais bien vous voir sourire,
Ou plutôt je ne voudrais pas.
Leur sourire manque d’appas,
Celui de Monsieur Petitpas
Était, avouez-le, bien pire.
Leur sourire manque d’appas !
Je voudrais bien vous voir sourire.

Pour la caresse de nos yeux
Elles sont comme sur les vases
Où buvaient les Grecs radieux,
Pour la caresse de nos yeux.
Ces beaux gestes qu’aimaient les Dieux
Demeurent nus malgré les gazes.
Pour la caresse de nos yeux
Elles sont comme sur les vases.


Mauri, Subra, le chœur divin
Des lointaines, des disparues,
Vous n’êtes pas belles en vain.
Mauri, Subra, le chœur divin !
La beauté, c’est encor le vin
Par qui les races sont accrues.
Mauri, Subra, le chœur divin
Des lointaines, des disparues !

CLÉO

Quoique vous n’ayez pas posé,
Délicieuse Callipyge,
Vous êtes d’un nu bien osé,
Quoique vous n’ayez pas posé.
A Naples je fus embrasé,
Mais les vôtres leur font la pige ;
Quoique vous n’ayez pas posé,
Délicieuse Callipyge.

Vous savez ce marbre vanté,
Doté du même privilège
D’asseoir en ce lieu la beauté ;
Vous savez ce marbre vanté !
Dieu les garde en bonne santé !
Le ciel ou le roi les protège !
Vous savez, ce marbre vanté,
Doté du même privilège.


C’est nu comme la vérité
Et ce n’est pas plus fardé qu’elle,
Le songe d’une nuit d’été !
C’est nu comme la vérité.
Gare à la vieille chasteté
De Tartuffe et de sa séquelle !
C’est nu comme la vérité
Et ce n’est pas plus fardé qu’elle.

Notre Falguière est un malin :
Il s’est passé de son modèle.
On peut le signer sur vélin ;
Notre Falguière est un malin.
Où prit-il ce corps de félin
Qui ne peut pas être infidèle ?
Notre Falguière est un malin :
Il s’est passé de son modèle.

Ce n’est pas chaste assurément :
Pourquoi cela serait-il chaste ?
C’est tendu, tortillé, charmant.
Ce n’est pas chaste assurément.
Le devant s’enfle joliment
Et le derrière n’est que vaste.
Ce n’est pas chaste assurément ;
Pourquoi cela serait-il chaste ?

LES DANSEUSES DE DEGAS

Chez les danseuses de Degas
Ne cherchez pas la beauté pure :
Vos yeux ne la trouveraient pas
Chez les danseuses de Degas.
Ces chaussons, ces tutus, ces bas,
C’est l’idéal et la nature.
Chez les danseuses de Degas
Ne. cherchez pas la beauté pure.

Un idéal particulier,
Qu’on ne rêve pas aux amantes ;
Tout peintre admire en écolier
Cet idéal particulier.
Seules, en groupe, en espalier,
Elles sont laides, mais charmantes :
Un idéal particulier,
Qu’on ne rêve pas aux amantes.


Elles lèvent parfois des bras
Qui sont des pattes d’araignées :
C’est ainsi dans les opéras.
Elles lèvent parfois des bras.
Danseuses, marcheuses ou rats,
Je n’en vois pas de dédaignées.
Elles lèvent parfois des bras
Qui sont des pattes d’araignées.

Il arrête le mouvement
Dans sa justesse et dans sa grâce ;
Faisant éternelle moment.
Il arrête le mouvement.
Et c’est ainsi, pas autrement,
Qu’est la danseuse maigre ou grasse.
Il arrête le mouvement
Dans sa justesse et dans sa grâce.

Il souligne avec tant d’esprit,
Sans que l’ironie exagère
L’air bête d’une qui sourit !
Il souligne avec tant d’esprit !
Sur l’autre qu’exprès il maigrit
La gaze vole si légère !
Il souligne avec tant d’esprit,
Sans que l’ironie exagère !


LES MODÈLES

Sans être peintre ni sculpteur,
Sinon peut-être en poésie,
J’ai pu rester à la hauteur,
Sans être peintre ni sculpteur ;
En aimant en admirateur
Cette race fine et choisie.
Sans être peintre ni sculpteur,
Sinon peut-être en poésie.

Mon Dieu ! l’Italie a du bon
Et même des yeux adorables :
Le diamant est du charbon.
Mon Dieu ! l’Italie a du bon.
Mais nos yeux de France, peut-on
Ne pas les trouver préférables !
Mon Dieu ! l’Italie a du bon
Et même des yeux adorables.

Si c’était Venise aux yeux d’or,
Mais c’est la campagne de Rome
Qui les envoie, ou pis encor.
Si c’était Venise aux yeux d’or !
Donc laissons-les dans leur décor,
Seul Paris mérite la pomme.
Si c’était Venise aux yeux d’or,
Mais c’est la campagne de Rome.

Or c’est à Montmartre qu’on fait
Sans même y songer, ces frimousses
Qui sont exquises en effet.
C’est à Montmartre qu’on les fait.
Je ne connais pas de buffet
Où friandises soient plus douces.
Or, c’est à Montmartre qu’on fait
Sans même y songer, ces frimousses.

Montparnasse lui-même peut
En faire de délicieuses
Qui savent marcher quand il pleut.
Montparnasse même le peut.
J’ai fait ce que modèle veut,
Tant elles sont malicieuses.
Montparnasse lui-même peut
En faire de délicieuses.


Dans des bottines sans quartiers,
J’ai connu des pieds de duchesses
A seize quartiers tout entiers
Dans des bottines sans quartiers,
Et qui faisaient de ces métiers,
Ces pauvres filles, ces déesses !
Dans des bottines sans quartiers
J’ai connu des pieds de duchesses ;

Des mains qui firent de mon cœur,
Ce qu’elles voulurent, merveilles
Que garde le marbre vainqueur !
Des mains qui prirent tout mon cœur,
Où chantaient comme dans un chœur
Des perfections sans pareilles !
Des mains qui firent de mon cœur
Ce qu’elles voulurent, merveilles !

Des seins sur qui l’on moulerait
Une coupe d’amour si belle
Que le roi de France y boirait,
Des seins sur qui l’on moulerait
Les bronzes divins dont l’attrait
Tente le larcin et l’appelle ;
Des seins sur qui l’on moulerait
Une coupe d’amour si belle !


Des torses jeunes et si beaux,
Qu’on referait les Aphrodites,
Si toutes étaient en lambeaux !
Des torses jeunes et si beaux,
Qui rallumeraient les flambeaux
Des religions et des rites !
Des torses jeunes et si beaux
Qu’on referait les Aphrodites !

Des têtes fines de Paris,
Qui sont souvent la beauté pure
Et qu’on ne saurait mettre à prix.
Des têtes fines de Paris,
Où sont résumés et compris,
Le maquillage et la nature.
Des têtes fines de Paris
Qui sont souvent la beauté pure.

Sans diplômes heureusement
Et sans certificats d’études :
On en fait de leur corps charmant.
Sans diplômes heureusement !
Et donnant intelligemment
Tout le rythme des attitudes.
Sans diplômes heureusement
Et sans certificats d’études.


Bonnes filles, bien que Vénus,
Psychés délicates, Dianes,
Blanche splendeur des marbres nus !
Bonnes filles, bien que Vénus.
Étoiles, astres ingénus,
De nos ciels fins et diaphanes.
Bonnes filles, bien que Vénus,
Psychés délicates, Dianes.

Joli livre que j’ai relu,
J’ai célébré votre louange
Moins bien que je n’aurais voulu.
Joli livre que j’ai relu,
Poème digne d’être élu
Par Raphaël et Michel-Ange.
Joli livre que j’ai relu
J’ai célébré votre louange.


CYCLISTES

On s’y fait, pourtant ce n’est pas
Trouvaille heureuse de toilette ;
Je le dis tout haut, non tout bas.
On s’y fait, pourtant ce n’est pas
Le costume, au temps des lilas,
Pour s’en aller au bois seulette.
On s’y fait, pourtant ce n’est pas
Trouvaille heureuse de toilette.

Que vient faire cet ornement,
Cette culotte de zouave
Sur un mollet plein d’agrément ?
Que vient faire cet ornement ?
Chez la coquette heureusement
La jupe tient bon et la brave.
Que vient faire cet ornement,
Cette culotte de zouave ?


O les lunes comme le soir,
O les pauvres petits derrières !
Juste à peine de quoi s’asseoir.
O les lunes comme le soir !
Qu’on porte ainsi qu’un ostensoir
Ou comme des fleurs printanières.
O les lunes comme le soir,
O les pauvres petits derrières !

Les vastes à décourager
Les préférences de Silvestre,
Auxquels on n’ose pas songer.
Les vastes à décourager !
Fruits terrifiants d’un verger
Bien loin du Paradis terrestre !
Les vastes à décourager
Les préférences de Silvestre.

Car c’est ce qu’on voit tout d’abord
Avant les autres friandises
Chez ces victimes du record,
Car c’est ce qu’on voit tout d’abord.
Tels arrimés par-dessus bord
De lourds ballots de marchandises,
Car c’est ce qu’on voit tout d’abord
Avant les autres friandises.


Les grosses mères pour maigrir
Pédalent, dalent, dalent, dalent.
O mes regards, sachez souffrir !
Les grosses mères pour maigrir,
Mal faites pour bien atterrir,
Brimballent, s’emballent, s’étalent.
Les grosses mères sans maigrir
Pédalent, dalent, dalent, dalent.

Les maigres, c’est bien plus gentil,
Sans être encor ma coqueluche,
Ni valoir des chansons d’avril.
Les maigres, c’est bien plus gentil :
Des mauviettes sur le gril,
Des petits singes en peluche.
Les maigres c’est bien plus gentil,
Sans être encor ma coqueluche.

Puis les fillettes, c’est charmant :
Les cheveux d’or fin sur la joue
Et dans leurs yeux de firmament ;
Puis les fillettes, c’est charmant.
C’est comme un clair rayonnement
Qui s’amuse, rit et qui joue.
Puis les fillettes, c’est charmant,
Les cheveux d’or fin sur la joue.


Donc, puisqu’il le faut, pédalons,
Pédalons, si c’est votre envie,
Qu’on pédale sur vos talons,
Donc, puisqu’il le faut, pédalons.
Pédalons pour faire moins longs
Les kilomètres de la vie.
Donc, puisqu’il le faut, pédalons,
Pédalons, si c’est votre envie.


LES PARISIENNES OUBLIÉES. — TOILETTES DE VILLE

Vous dont les grâces, me charmant,
Me semblaient en gerbe liées,
Je n’y vois plus distinctement :
Vous qui passez en me charmant.
Pardonnez l’éblouissement,
Parisiennes oubliées.
Vous dont les grâces, me charmant,
Me semblaient en gerbes liées.

Je n’ai point parlé de ceci,
De cela non plus, je l’avoue,
Je me livre à votre merci.
Je n’ai point parlé de ceci.
Ce poème est peu réussi,
J’en ai la honte sur la joue.
Je n’ai point parlé de ceci,
De cela non plus, je l’avoue.


A peine deux mots sur Doucet,
Devoir qu’on ne saurait enfreindre,
Je sais pourtant quel crime c’est ;
A peine deux mots sur Doucet.
Aussi quel diable me poussait
Lorsque j’ai tenté de vous peindre !
A peine deux mots sur Doucet,
Devoir qu’on ne saurait enfreindre.

Il me fallait être Watteau
Tout simplement, c’était facile ;
Coquettes du dernier bateau
Il me fallait être Watteau
Pour habiller dans un linteau
Votre silhouette gracile.
Il me fallait être Watteau
Tout simplement, c’était facile.

Belles qui valez autrefois,
Toutes vos robes sont exquises,
Sans le moindre effort je le vois,
Belles qui valez autrefois.
Fines et rares à la fois,
Vous êtes toujours des marquises.
Belles qui valez autrefois,
Toutes vos robes sont exquises.


En ce cas, comment se fait-il
Qu’on défaille sur vos toilettes ?
Il y faut un art très subtil.
En ce cas, comment se fait-il
Que mes pinceaux soient en péril
Quand vous conservez vos voilettes ?
En ce cas, comment se fait-il
Qu’on défaille sur vos toilettes ?

Cependant rien n’est plus joli
Qu’un simple costume de ville :
Le plumage d’un bengali.
Cependant rien n’est plus joli ;
Corsage collant sans un pli,
Vous avez mon culte servile.
Cependant rien n’est plus joli
Qu’un simple costume de ville.

Lorsque vos manches bouffent trop,
Comme des ailes aux épaules,
L’étriqué survient au galop,
Lorsque vos manches bouffent trop…
Vous savez, la manche à gigot
Joua jadis les premiers rôles.
Parfois vos manches bouffent trop,
Comme des ailes aux épaules.


La jupe est à faire rêver,
Et si loin de la crinoline
Que l’Empire seul put trouver !
La jupe est à faire rêver,
Collante et qui semble mouler
La jambe longue qu’on devine.
La jupe est à faire rêver,
Et si loin de la crinoline !

Le petit collet si coquet,
Est une invention charmante
Et fait de la tête un bouquet.
Le petit collet si coquet ;
Il vaut mieux, quand l’air est frisquet,
Que la mantille ou que la mante.
Le petit collet si coquet
Est une invention charmante.

Quant au chapeau, c’est l’irréel :
Il est mondain et bucolique,
Fleur, fanfreluche, oiseau du ciel.
Quant au chapeau, c’est l’irréel :
Fantasio, Puck, Ariel,
Dans un jardin zoologique.
Quant au chapeau, c’est l’irréel :
Il est mondain et bucolique.


Pour s’habiller il n’est que vous,
Quoi de plus simple qu’un prodige
Pour une mignonne aux yeux doux !
Pour s’habiller il n’est que vous.
Si je demeure à vos genoux,
C’est simple crainte du vertige.
Pour s’habiller il n’est que vous ;
Quoi de plus simple qu’un prodige ?


A MA JOLIE LECTRICE

Ce petit livre est incomplet :
Sourires et mélancolies,
Il y manque plus d’un complet ;
Ce petit livre est incomplet.
On ne peut pas dans un bouquet
Mettre toutes les fleurs jolies.
Ce petit livre est incomplet,
Sourires et mélancolies.

Lectrices qui tenez mon cœur,
Veuillez pardonner au poète
S’il manque des voix dans le chœur,
Lectrice qui tenez mon cœur.
Il ceindra le laurier vainqueur,
Si votre regard lui fait fête.
Lectrice qui tenez mon cœur,
Veuillez pardonner au poète.


Ce petit livre est fait pour vous :
Il connaît votre âme et s’y fie.
Posez-le là, sur vos genoux,
Ce petit livre fait pour vous ;
Puis coupez-le d’un geste doux,
Car douce est sa philosophie.
Ce petit livre est fait pour vous,
Il connaît votre âme et s’y fie.

Laissez votre épingle à cheveux,
Jolie et mignonne lectrice,
Ce n’est pas l’outil que je veux ;
Laissez votre épingle à cheveux.
Un doigt rose ne vaut pas mieux
Et son œuvre est dévastatrice.
Laissez votre épingle à cheveux,
Jolie et mignonne lectrice.

Prenez garde aux bris alarmants
Des pages, de la marge même,
A cause des croquis charmants
(Prenez garde aux bris alarmants),
Où Boutet mieux que vos amants,
Eût dit ce par quoi l’on vous aime.
Prenez garde aux bris alarmants
Des pages, de la marge même.


Mais puisque je m’en viens tout seul,
Mon espérance étant déçue,
Epargnez-moi comme un aïeul,
Puisque je me trouve tout seul ;
Ne déchirez pas le linceul
Où dort ma jeunesse aperçue,
Puisque je me trouve tout seul,
Mon espérance étant déçue.

Je vous demande bien pardon,
Si j’ai glissé sur la mondaine
Sans appuyer sur ce fredon.
Je vous en demande pardon.
C’est un peu lafaridondon
Et même la faridondaine.
Je vous demande bien pardon
Si j’ai glissé sur la mondaine.

Si j’ai mis sous vos jolis yeux
La Parisienne des rues
Et des bois, qu’elle aimerait mieux ;
Si j’ai blessé vos jolis yeux,
Vos gazouillis valent-ils mieux
Que quelques larmes apparues ?
Pardon si j’ai mis sous vos yeux
La Parisienne des rues.


CHEZ SON PEINTRE

Vous entrez souriantes : c’est
Le charme d’un poème en prose,
Qu’il soit ou non de chez Doucet.
Vous entrez souriantes : c’est
Le geste ensuite du corset
Que l’on enlève pour la pose.
Vous entrez souriantes : c’est
Le charme d’un poème en prose.

Alors, c’est le poème en vers,
Le rythme du pied qu’on déchausse
Suscitant des rythmes divers,
Alors c’est le poème en vers ;
La chemise qui glisse vers
La cheville, ou que le bras hausse,
Alors c’est le poème en vers,
Le rythme du pied qu’on déchausse.


La statue entière apparaît
Que vous étiez et que vous êtes :
Ce n’est plus un simple portrait.
La statue entière apparaît.
Malheureux qui ne connaîtrait
Que les déesses déjà faites.
La statue entière apparaît
Que vous étiez et que vous êtes.

Je m’oublie à charmer mes yeux,
Loin des inutiles étoffes,
Des strophes du sein précieux.
Je m’oublie à charmer mes yeux
D’un bas de reins délicieux
Avec ses belles antistrophes.
Je m’oublie à charmer mes yeux
Loin des inutiles étoffes.

Un éloignement ingénu
Me détourne des couturières ;
J’ai pour cet ennemi du nu
Un éloignement ingénu.
Tartuffe ou niais inconnu,
Pensez à moi dans vos prières.
Un éloignement ingénu
Me détourne des couturières.


Les véritables amoureux
De la femme gardent ce culte.
Le beau hante ces songes creux,
Les véritables amoureux.
Ils regardent, les malheureux !
Une robe comme une insulte.
Les véritables amoureux
Dela femme gardent ce culte.

Honni soit qui mal penserait
De cette préférence altière.
Phidias lui-même en rirait.
Honni soit qui mal penserait !
Quand tant d’yeux tombent en arrêt
Devant la moindre jarretière.
Honni soit qui mal penserait
De cette préférence altière.


TROTTINS

Trottez, trotte-menu, trottins,
Pauvres petites qu’anémie
L’inclémence de nos matins.
Trottez, trotte-menu, trottins.
Plumes comme fleurs, vos destins
N’ont pas fortune pour amie.
Trottez, trotte-menu, trottins
Que le brie, hélas ! anémie.

Trottez, le carton à la main,
Maigres, charmantes, mal vêtues ;
Trop certaines du lendemain,
Trottez, le carton à la main.
Encore dans le droit chemin,
Par vos mères souvent battues !
Trottez, le carton à la main,
Maigres, charmantes, mal vêtues.


Par les mauvais temps du bon Dieu
Qui souvent pense à d’autres choses,
Allez, loin du logis sans feu,
Par les mauvais temps du bon Dieu.
En mai parfois il neige un peu,
Pas assez pour tuer les roses.
Par les mauvais temps du bon Dieu
Qui souvent pense à d’autres choses.

Allez, les pieds lassés et lourds ;
Essuyez plaintes et reproches
Des belles dames en velours.
Allez, les pieds lassés et lourds.
Mauvais repas et mauvais jours,
Tant pis si les autres sont proches !
Allez, les pieds lassés et lourds,
Essuyez plaintes et reproches !

Aimeriez-vous mieux l’atelier,
Le supplice de la machine
Qui blesse sans estropier ?
Aimeriez-vous mieux l’atelier ?
Où tout peut se concilier,
Qui vous souille et qui vous échine.
Aimeriez-vous mieux l’atelier,
Le supplice dela machine ?


Vous pouvez bien pour trente sous
Faire des pas ou de l’ouvrage
Et même soigner vos dessous,
On vit très bien pour trente sous !
Vos péchés futurs soient absous !
Il faut parfois trop de courage !
Vous pouvez bien pour trente sous
Faire des pas et de l’ouvrage.

Courez, cousez plus vite, mieux.
C’est si beau de gagner sa vie,
Faites mal à vos jolis yeux,
Courez, cousez plus vite, mieux,
En songeant à celle qu’un vieux
A prise, qu’il avait suivie.
Courez, cousez plus vite, mieux.
C’est si beau de gagner sa vie !


PARISIENNES DE SALON

Parisiennes de salon,
Reines qui gouvernez la mode,
J’ai parlé de vous tout au long,
Parisiennes de salon,
Ailleurs, il est vrai, mais selon
Le plus dithyrambique mode.
Parisiennes de salon,
Reines qui gouvernez la mode.

J’ai dit aux messes de midi
Les mondaines agenouillées
Qui font maigre le vendredi.
J’ai dit la messe de midi,
Et, peintre dévot et hardi,
Je les ai presque détaillées.
J’ai dit aux messes de midi
Les mondaines agenouillées.


J’ai fait atteler leur coupé
Pour le Bois ou pour la Sorbonne.
Dans ce High Life j’ai coupé ;
J’ai fait atteler leur coupé.
Peut-être me suis-je trompé,
Mais l’intention était bonne.
J’ai fait atteler leur coupé
Pour le Bois ou pour la Sorbonne.

Pour vous entendre et pour vous voir
J’ai bu l’eau tiède des soirées.
J’ai connu ce sombre devoir
Pour vous entendre et pour vous voir.
Vous savez si bien recevoir,
Chatoyantes et diaprées.
Pour vous entendre et pour vous voir
J’ai bu l’eau tiède des soirées.

Sans même oser me demander
A quoi rêvent les jeunes filles
J’aurais bien voulu m’amender,
Sans oser me le demander.
Le bonheur aime à résider
Au sein des honnêtes quadrilles.
Sans même oser me demander
A quoi rêvent les jeunes filles.


Dans ce livre-ci j’aurais craint
Non pas mauvaise compagnie,
Mais voisinage assez restreint.
Dans ce livre-ci j’aurais craint
De votre part un air contraint :
J’en aurais eu peine infinie.
Dans ce livre-ci j’aurais craint
Un peu légère compagnie.

Aussi n’ai-je fait qu’indiquer
Votre esprit, votre art de sourire
Au mot juste qu’on peut risquer.
Je n’ai fait que vous indiquer,
Bien trop fines pour vos choquer
Si j’ai partagé votre empire.
Aussi n’ai-je fait qu’indiquer
Votre esprit, votre art de sourire.


BUREAUX D’OMNIBUS

Les omnibus ont des bureaux
Où qui veut s’amuser s’amuse,
D’abord le jeu des numéros.
Les omnibus ont des bureaux
Où l’on gèle à plusieurs zéros,
Ces jours-ci, si je ne m’abuse.
Les omnibus ont des bureaux
Où qui veut s’amuser s’amuse.

En plein hiver comme au printemps
C’est endroit idoine et propice
A d’agréables passe-temps.
En plein hiver comme au printemps
On y goûte de bons instants,
Pas à celui de Saint-Sulpice.
En plein hiver comme au printemps,
C’est endroit idoine et propice.


Qu’il fasse beau, qu’il pleuve, un tas
De petites femmes attendent,
Mais elles ne le prennent pas.
Qu’il fasse beau, qu’il pleuve, un tas !
Que de chutes, que de faux-pas,
Que de pièges elles nous tendent !
Qu’il fasse beau, qu’il pleuve, un tas
De petites femmes attendent.

La bourgeoise à son premier coup,
La novice, la divorcée,
Plus excitante de beaucoup.
La bourgeoise à son premier coup :
Toute la gamme du coucou,
Apparente, vague, esquissée.
La bourgeoise à son premier coup,
La novice, la divorcée.

Un journal, un rien, une fleur,
Des yeux levés ou que l’on baisse
Pour forcer ou non la chaleur.
Un journal, un rien, une fleur ;
Les bossages mis en valeur,
Des airs confits comme à la messe.
Un journal, un rien, une fleur,
Des yeux levés ou que l’on baisse ;


Un rendez-vous ou le hasard
D’un passage, d’une rencontre.
De part et d’autre, c’est un art,
Un rendez-vous ou le hasard.
« Mon cher, vous arrivez bien tard :
« Vous n’aviez donc pas votre montre ! »
Un rendez-vous ou le hasard
D’un passage, d’une rencontre.

Mon Dieu ! quel mal cela fait-il
Aux personnes les mieux pensantes ?
On fait où l’on peut son persil,
Mon Dieu ! quel mal cela fait-il ?
D’ailleurs, l’exemple est sans péril
Pour les familles innocentes.
Mon Dieu, quel mal cela fait-il
Aux personnes les mieux pensantes ?


QUAND IL PLEUT

Dans notre climat bien-aimé
Qui peut compter les jours de pluie ?
C’est gentil en avril, en mai,
Dans notre climat bien-aimé.
C’est un bobo vite fermé :
L’air est rose, un rayon l’essuie.
Dans notre climat bien-aimé,
Qui peut compter les jours de pluie ?

Mais en hiver, quand il pleut tant
Et plus et même davantage,
C’est bien simple : c’est embêtant ;
En février quand il pleut tant :
Tels des pots d’eau, tambour battant,
Vous tombant du sixième étage.
Mais, en hiver, quand il pleut tant
Et plus et même davantage.


Heureusement que les mollets
N’ont pas été faits pour des prunes
Ni pour de simples triolets.
Heureusement que les mollets
Emoustillent les cervelets,
Qu’ils soient de blondes ou de brunes.
Heureusement que les mollets
N’ont pas été faits pourdes prunes.

11 faut les voir parces temps-là,
Alertes, pimpants, sans vergogne,
Vrais petits dragons d’Alcala.
Il faut les’voir par ces temps-là.
Rien, pas ça ne les étoila.
Et ce n’est pas mince besogne.
11 faut les voir par ces temps-là,
Alertes, pimpants, sans vergogne.

Si je les note, c’est pour vous,
J’aime beaucoup mieux le visage ;
Il faut détails pour tous les goûts.
Si je les note, c’est pour vous !
Je préfère encore entre nous
Les gentillesses du corsage.
Si je lesjiote, c’est pour vous,
J’aime beaucoup mieux le visage.


O petits mollets de Paris,
Qui faites accepter la boue,
Joli sourire des jours gris,
O petits mollets de Paris,
Entrez, vous aussi, bas compris,
Dans la danse qu’ici je joue !
O petits mollets de Paris
Qui faites accepter la boue !


TRIOLETS POUR FINIR

J’arrête ici ces triolets
Où se complut ma fantaisie.
Je ferme, je mets les volets ;
J’arrête ici ces triolets.
Viens-t’en, ma Muse, laissons-les
Pour plus sérieuse ambroisie.
J’arrête ici ces triolets
Où se complut ma fantaisie.

Je pourrais égrener encor
Ces ariettes de guitare
Qui veulent un léger décor.
Je pourrais égrener encor
Et sertir dans la rime d’or
Le mot propre, pur et sans tare,
Je pourrais égrener encor
Ces ariettes de guitare.


Ai-je trouvé de jolis airs
Sur ce rythme frêle et fragile ?
C’est si souple et simple les vers !
Ai-je trouvé de jolis airs ?
Musette au bonnet de travers.
Eus-tu la langue assez agile ?
Ai-je trouvé de jolis airs
Sur ce rythme frêle et fragile ?

Tu dis seulement quelques mots
D’adoration pour la femme,
D’indifférence pour les sots ;
Tu dis seulement quelques mots ;
Menus rires, menus propos,
Parfois à peine une épigramme.
Tu dis seulement quelques mots
D’adoration pour la femme.

J’ai cueilli pour toi des muguets
Pour te faire claire et jolie,
En y mêlant quelques bluets,
J’ai cueilli pour toi des muguets :
Auprès de la ronce aux aguets,
C’était peut-être une folie.
J’ai cueilli pour toi des muguets
Pour te faire claire et jolie.


Elle ne t’épargnera pas.
Qu’y faire, ma pauvre petite,
Qui t’en allais à petits pas ?
Elle ne t’épargnera pas.
Dieu sait ce qu’elle dit tout bas
Des fleurettes de clématite !
Elle ne t’épargnera pas.
Qu’y faire, ma pauvre petite ?

Les derniers triolets sont lus
De ce petit livre frivole
Aux babillages superflus,
Les derniers triolets sont lus.
C’est fini, nous ne dirons plus :
Hanneton, vole, vole, vole.
Les derniers triolets sont lus
De ce petit livre frivole.

Nous étions pourtant bien ainsi,
Jouant ce jeu qui nous amuse.
Musette mignonne, merci !
Nous étions pourtant bien ainsi.
Il faut reprendre le souci
De redevenir une muse.
Nous étions pourtant bien ainsi,
Jouant ce jeu qui nous amuse.


TABLE

TABLE

Triolets prélude 5

Triolets des belles mortes ou des mortes d’amour 8

Pour les femmes 11

Triolets des pauvres filles 14

Triolets des belles filles de Montmartre 17

Triolets des petits trognons 20

Triolets des jolies filles en cheveux 23

Triolets des petites Parisiennes 27

Chapeaux de femmes. 3i

Les petites tortues vivantes 33

Danseuses, 36

Cléo 41

Les danseuses de Degas 43

Les modèles 45

Cyclistes 5o

Parisiennes oubliées (Toilettes de ville) 54

A ma jolie lectrice 59 Chez son peintre 62

Trottins 65

Parisiennes de Salon 68

Bureaux d’omnibus 71

Quand il pleut 74

Triolets pour finir 77