Triplepatte

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Librairie théâtrale (p. at-184).


TRIPLEPATTE


COMÉDIE EN CINQ ACTES


Représenté pour la première fois au Théâtre de l’Athénée,

le 30 Novembre 1905.



NOTE


Des directeurs s’obstinent, malgré toutes mes réclamations, à annoncer Triplepatte sous mon nom seul. Des critiques ont bien voulu m’appeler le père de Triplepatte. C’est faire tort à la mémoire de mon collaborateur, car, si la pièce a deux auteurs, le véritable père de Triplepatte, c’est André Godfernaux.

Mettons, si vous voulez, que je sois la mère de Triplepatte.

André Godfernaux avait écrit une pièce en quatre actes qui portait ce titre excellent. Lorsqu’il me demanda de collaborer avec lui, peut-être fut-ce qu’il voyait quelque parenté entre le héros de sa pièce et tels personnages de mes ouvrages. Triplepatte était leur cousin. (À ce compte, je serais donc l’oncle de Triplepatte.)

Nous avons, André Godfernaux et moi, complété la pièce primitive. Nous lui avons ajouté un dénouement qui nous a semblé logique. De même, nous avons légèrement modifié le caractère de Triplepatte. On pouvait lui reprocher d’être un aboulique dont le cas relevait un peu de la pathologie. Nous lui avons enlevé cette excuse et nous avons essayé d’en faire un indécis comme tout le monde, d’une indécision simplement plus marquée, moins dissimulée, plus consciente que celle des camarades.

Triplepatte a connu la faveur du public ; mais mon pauvre ami Godfernaux n’a pu assister qu’au début de son succès.

La pièce fut jouée à l’Athénée. Après la répétition générale, elle fut traitée par certains critiques avec sévérité. Ils pronostiquaient qu’elle n’irait pas très loin.

Abel Deval, au cours des représentations, fit une nouvelle convocation de presse. L’affiche portait Trois-centième. Cette fois, tous les critiques, disposant d’un nouvel élément d’appréciation, n’hésitèrent pas à prédire à Triplepatte une belle carrière,

T. B.




TRISTAN BERNARD & ANDRÉ GODFERNAUX


TRIPLEPATTE

COMÉDIE EN CINQ ACTES



PARIS

LIBRAIRIE THÉÂTRALE

3, RUE DE MARIVAUX, 3


Tous droits de traduction, de reproduction et de représentation réservés pour tous pays, y compris la Suède et la Norvège.

Copyrigt by Tristan Bernard et André Godfernaux. 1906.


PERSONNAGES


VICOMTE DE HOUDAN 
 MM. Lévesque
MONSIEUR HERBELIER 
 Bullier.
LE DOCTEUR 
 Baudoin.
BERTRAND D’AVRON 
 Lepaur.
BAUDE-BOBY 
 de Ségus.
CAROLUS 
 Bressol.
TOUSSAINT 
 Sance.
LE MAIRE 
  Ramy.
UN CAMIONNEUR 
 Scheffer.
MARQUIS D’AVRY 
 Servais.
GALICHET 
 P. Féret.
BARON DU BRAIL 
 Lebreton.
BICHAL 
 Gandera.
UN MÉCANICIEN 
 Lebreton.
BOUCHEROT 
 Leubas.
2e CAMIONNEUR 
 Hubert.
BARONNE PÉPIN 
 Mmes Leriche.
YVONNE 
 Diéterlé.
Mmes HERBELIER 
 Caumont.
DE CRÈVECŒUR 
 Ael.
GAUDIN 
 Norris.
VERDIER 
 Dermenville.
DOLLY 
 Templey.
GILBERTE 
 Prince.
ANDRÉE 
 de Massol.
JEANNINE 
 Vernel.
IRÈNE 
 La petite Willem
DE RAUBOURG 
 Sczechy.
DE RANDAL 
 Verna.
COMTESSE ALFREDA 
 Duvernat.
MADAME DE LA SÉLINIÈRE 
BARONNE DU BRAIL 
INVITÉES 
LA DEMOISELLE DE LA SOURCE. 

TRIPLEPATTE




ACTE PREMIER

La scène représente un coin de parc dans une ville d’eaux : au fond à droite, un kiosque abritant la source ; au fond à gauche, un pavillon servant de salon de lecture. Au lever du rideau, des dames traversent la scène rapidement de long en large. Musique dans les environs.





Scène PREMIÈRE


LE DOCTEUR, MADAME GAUDIN, MADAME HERBELIER. COMTESSE ALFREDA, MADAME VERDIER, puis BERTRAND D’AVRON.



LE DOCTEUR, aux dames qui marchent.

Allons ! plus vite que ça ! Allons ! Allons ! Oh ! nous nous endormons ! (À Madame verdier.) Ne traînez pas comme ça, Madame, un peu de nerfs et de jarret, de la grande vitesse, ça c’est un train omnibus !(À Madame Gaudin.) Très bien, très bien Madame Gaudin ; vous, vous avez l’allure, il n’y a pas à dire, vous avez l’allure. (À Madame Alfreda.) Ne tournez pas en rond comme ça, comtesse. Allez plus loin avant de revenir ; plus vite ! plus vite !


MADAME ALFREDA.

Je marche pourtant aussi vite que je peux, docteur.


LE DOCTEUR.

Plus vite que ça, plus vite que ça ! du sept à l’heure environ, presque de la course !


MADAME ALFREDA, tout en marchant.

Alors, docteur, demain, je prendrai encore deux quarts de verre d’eau ?


LE DOCTEUR.

Oui, un quart de verre, et puis vous compterez jusqu’à mille, et vous prendrez un autre quart de verre.


MADAME ALFREDA.

Ce matin, vous m’avez dit de compter jusqu’à cinq cents.


LE DOCTEUR.

Eh bien ! demain, vous compterez jusqu’à mille.


MADAME ALFREDA.

Le premier quart de verre froid et le second chaud, n’est-ce pas ?


LE DOCTEUR.

Demain vous ferez le contraire.


MADAME ALFREDA.
Alors, docteur, vous pensez que mon estomac ira mieux à la fin de la saison ?

LE DOCTEUR.

Oui, et, s’il ne va pas mieux, ça ne sera pas un mauvais signe.


MADAME ALFREDA.

Ah !


LE DOCTEUR.

L’aggravation est un aussi bon signe que l’amélioration… Et l’état stationnaire est également un excellent indice.


MADAME ALFREDA.

Vraiment, j’aurais cru…


LE DOCTEUR.

Allez, marchez ! marchez !…


MADAME GAUDIN, s’arrêtant, essoufflée.

Docteur, il y a dix minutes au moins que je marche !


LE DOCTEUR.

Mais non, mais non ! je vous ai vu arriver au quart, il est à peine vingt. (À Madame Verdier.) Vous, madame Verdier, arrêtez-vous un peu. (Madame Verdier s’arrête.) Eh bien ! avez-vous dormi cette nuit ?


MADAME VERDIER.

Très bien, docteur, je n’ai fait qu’un somme.


LE DOCTEUR.

Bon ! bon ! c’est le traitement. Allez, marchez encore deux minutes. (Coups de cloche.) Halte !


MADAME GAUDIN.
Voici l’heure du macaroni.

LE DOCTEUR.

Aujourd’hui, nouilles ! nouilles ! nouilles ! (À Madame Alfreda.)Et très peu, puisque vous voulez engraisser.


MADAME ALFREDA.

Au contraire, docteur, je voudrais maigrir !


LE DOCTEUR.

Alors, mangez-en beaucoup.


MADAME VERDIER.

C’est toujours le contraire de ce qu’on croit…


LE DOCTEUR.

Bien entendu, sans ça vous n’auriez pas besoin de moi.

Second coup de cloche.

MADAME GAUDIN, s’en allant.

Au revoir, docteur.


MADAME ALFREDA.

Au revoir docteur, et merci.

Elles sortent.

LE DOCTEUR.

Au revoir, comtesse ; au revoir mesdames, bon appétit… Mais ne mangez pas à votre faim ! (Madame Herbelier, près de la source, boit un verre d’eau en comptant jusqu’à dix entre chaque gorgée. La regardant.)Bien, bien, bien !


MADAME HERBELIER, apercevant le docteur.
Ah ! docteur, bonjour ! Vous savez, j’ai très mal dormi la nuit dernière.

LE DOCTEUR.

C’est le traitement. Vous avez un tempérament spécial, il faut que le traitement vous empêche de dormir.


MADAME HERBELIER, avec un soupir.

Ah ! ce n’est pas le traitement qui m’empêche de dormir !


LE DOCTEUR.

Qu’est-ce qui vous empêche de dormir ?


MADAME HERBELIER.

De grands ennuis !


LE DOCTEUR.

De grands ennuis ?


MADAME HERBELIER.

J’étais toute heureuse quand mon médecin de Paris m’a envoyée dans la ville d’eau à la mode, après m’avoir découvert la même maladie d’estomac qu’à la comtesse Alfreda… Et puis ici les souffrances morales ont recommencé ! Ah ! les souffrances morales !


LE DOCTEUR, négligemment.

Oui, oui… Comment va M. Herbelier ? Je ne le vois jamais à la source dans l’après-midi.


MADAME HERBELIER.

Vous savez que mon mari n’aime pas à être vu. Il suffit qu’il y ait du monde quelque part pour qu’il aille d’un autre côté. À Paris, quand je reçois, je ne peux jamais mettre la main sur lui : il s’enferme dans son cabinet de travail… et il dort !


LE DOCTEUR.

Ça ne l’a pas empêché de faire une magnifique fortune dans les affaires de banque.


MADAME HERBELIER.

Il a su faire ses affaires en dormant ! C’est un homme qui dort trop ! et pendant ce temps-là il faut que je lutte toute seule…


LE DOCTEUR.

Que vous luttiez contre qui ?


MADAME HERBELIER.

Vous ne comprendriez pas ! Ce sont des souffrances morales ! Ah ! docteur, qu’est-ce qu’il faut faire quand on a des souffrances morales ?


LE DOCTEUR.

La marche ! la marche ! Et comme vous n’êtes pas du macaroni et que vous dînez chez vous dans une heure seulement, vous allez me faire le plaisir de marcher en comptant jusqu’à cinq mille… Comme la comtesse Alfreda. Un… deux… trois… quatre… (Madame Herbelier sort en comptant ses pas. À Bertrand d’Avron qui paraît à gauche sur le perron du salon de lecture.) Elle a une belle allure, madame Herbelier.


BERTRAND D’AVRON, descendant vers le docteur.

Celle-là, vous la ferez marcher tant que vous voudrez. Elle est éperdue de snobisme… Voyons, docteur, c’est vraiment si bon que ça de marcher ?


LE DOCTEUR.
On ne peut pas digérer sans ça.

BERTRAND D’AVRON.

Ce qui est curieux, c’est que vous, qui préconisez tant la marche, vous ne marchiez jamais


LE DOCTEUR.

Aussi je digère très mal… Mais je déteste la marche, et j’aime mieux souffrir de l’estomac que marcher.


BERTRAND D’AVRON.

Heureusement que vos malades ne pensent pas comme vous !


LE DOCTEUR.

C’est que mes malades, eux, ont un docteur pour les faire marcher, un docteur qui a de l’autorité sur eux ; moi, je n’ai aucune autorité sur moi, je ne m’inspire aucune confiance.



Scène II

Les Mêmes, BOUCHEROT.



BOUCHEROT, entrant par la droite.

Bonjour, monsieur d’Avron. (Au docteur.) Docteur, je commence mon traitement : je vais me mettre à marcher.


LE DOCTEUR.

Oui. Un grand quart d’heure en deux reprises. Vous prendrez un demi-verre d’eau. Comme c’est la première fois, n’allez pas jusqu’à l’essoufflement. Aussitôt que vous aurez un peu chaud, ralentissez sans vous arrêter pour ça !.


BOUCHEROT.

Merci, docteur merci bien !

Il se dirige vers la source.

LE DOCTEUR, à Boucherot.

Au revoir, cher ami. (À Bertrand d’Avron.) Quel est donc ce monsieur avec qui je viens d’être si aimable ?


BERTRAND D’AVRON.

Vous aviez l’air de le connaître très bien !


LE DOCTEUR.

Il a dû venir à ma consultation ; mais, comme j’étais ennuyé de ne pas le reconnaître tout de suite, j’ai été plus aimable avec lui qu’avec un autre… Il semble connaître beaucoup de monde et de la meilleure société.


BERTRAND D’AVRON.

Je vous crois, il fréquente la fine fleur des gens d’ici : c’est un usurier.


LE DOCTEUR.

Il fait les villes d’eaux où l’on joue ?


BERTRAND D’AVRON.

Oui ! et comme il digère mal, il choisit les stations où l’on traite sa maladie : il a, comme vous, sa spécialité : c’est un usurier pour dyspeptiques.


Scène III

LE DOCTEUR. BERTRAND D’AVRON, DOLLY.


DOLLY, entrant, à Boucherot qui boit son verre d’eau.

Ne vous grisez pas, M. Boucherot. (Au docteur.) Vous voyez, docteur, je marche ! je marche !


LE DOCTEUR.

Mais pourquoi marchez-vous, mademoiselle Dolly, vous n’avez pas mal à l’estomac. (À Bertrand d’Avron.) Vous connaissez mademoiselle Dolly, notre prima dona du Casino !… (À Dolly.) M. le comte d’Avron !


BERTRAND D’AVRON, s’inclinant.

Mademoiselle !


DOLLY.

Monsieur !

Ils rient

LE DOCTEUR.

Pourquoi riez-vous ?


DOLLY, au docteur.

Nous nous connaissons ! (À Bertrand d’Avron.) Je t’apporte une grande nouvelle !


BERTRAND D’AVRON.

Je la connais !


DOLLY.

Dis alors ?


BERTRAND D’AVRON.
Triplepatte va arriver tout à l’heure !

DOLLY.

Tu n’y es pas !


BERTRAND D’AVRON.

Il est ici ?


DOLLY.

Oui !


BERTRAND D’AVRON.

Vous connaissez Triplepatte, docteur ?


LE DOCTEUR.

C’est le vicomte de Houdan que vous appelez ainsi ? J’avais en effet entendu parler d’un surnom de ce genre.


BERTRAND D’AVRON.

Oui, c’est le nom d’un de ses chevaux d’obstacles qui se dérobait toujours et qu’il fallait tout le temps ramener à la cravache. Si vous connaissiez un peu le personnage, vous verriez que c’est assez ça.


LE DOCTEUR.
Oui, c’est tout à fait ça ; je commence à le connaître ; il n’a pas beaucoup de suite dans les idées. À Paris, l’hiver, j’habite en face de chez lui ; je ne le soigne pas, parce que, comme médecin de station thermale, je ne dois pas exercer ailleurs qu’ici. Mais il m’a fait réveiller une fois au milieu de la nuit, comme s’il allait mourir, et puis, quand je suis arrivé chez lui à trois heures du matin, il m’a demandé de lui indiquer une ville d’eaux pour la saison prochaine. Je lui ai indiqué Luchon. Il est allé à Ostende.

DOLLY.

C’est bien de lui ! Malgré ça, c’est un très bon garçon.


LE DOCTEUR.

Vous le connaissez aussi, mademoiselle Dolly ?


BERTRAND D’AVRON, riant.

Un peu !


LE DOCTEUR.

Ah !


DOLLY.

Depuis trois mois.


BERTRAND D’AVRON.

Et, vous savez, retenir Triplepatte trois mois, c’est difficile !


DOLLY.

Il n’est pas gênant. Nous ne sommes jamais ensemble.


BERTRAND D’AVRON.

Et quand vous, êtes ensemble, ça ne doit pas manquer de pittoresque.


DOLLY.

C’est un garçon beaucoup plus tendre et beaucoup plus gentil qu’on ne croit.


BERTRAND D’AVRON.

En tout cas, sa tendresse n’est pas très exigeante. Car voici trois semaines qu’il te laisse en liberté.


DOLLY.
Ça prouve qu’il a confiance en moi.

BERTRAND D’AVRON.

Ça prouve plutôt qu’il n’est pas jaloux.


LE DOCTEUR.

Et puis, être jaloux, c’est bien fatigant.


DOLLY.

D’ailleurs, s’il me laisse en liberté, je n’en abuse pas.


BERTRAND D’AVRON.

Mais non, pas trop.


DOLLY.

Et puis, il n’a jamais été convenu qu’il me laisserait trois semaines seule. Depuis mon arrivée ici, il doit venir tous les jours ; pendant quinze jours, je suis allée l’attendre à l’arrivée du train : maintenant je n’y vais plus parce que les employés se moquaient de moi ; ils m’avaient surnommée : l’omnibus de la gare !


LE DOCTEUR.

Mais pourquoi n’est-il pas venu depuis quinze jours ?


BERTRAND D’AVRON.

Parceque c’est Triplepatte.


Scène IV

Les Mêmes, BAUDE-BOBY.


BAUDE-BOBY, entrant, à Bertrand d’Avron

Bonjour, vieux… Vous savez qu’il nous est arrivé du Triplepatte par le train de 3 heures 40. Il me suit et il va venir en personne.


BERTRAND D’AVRON.

Encore un ami de Triplepatte. Vous le connaissez… M. Baude-Boby.


LE DOCTEUR.

Je n’avais pas l’honneur…


BERTRAND D’AVRON.

M. Baude-Boby est courriériste mondain ; il écrit sous le nom, de « Mousseline » dans divers journaux, où il s’est fait justement remarquer.


BAUDE-BOBY.

Vous êtes bien gentil.

Il se dirige vers la source.

BERTRAND D’AVRON, bas au docteur, montrant Baude-Boby.

C’est un personnage falot qui a toutes les peines du monde à écrire en français.


LE DOCTEUR.

Il est étranger ?


BERTRAND D’AVRON.

Il est né en Touraine, en plein jardin de la France. Il est d’une fort bonne famille qui n’a plus le sou. Alors il va dans le monde, et il raconte dans les journaux les dîners, les bals, les robes des dames… Il dit qu’elles sont belles. Il fait revoir ses articles par un jeune étudiant viennois qui corrige ses fautes de français.


BAUDE-BOBY.
Voilà Triplepatte.

BERTRAND D’AVRON.

Ah ! Triplepatte !


LE DOCTEUR.

C’est bien lui !


Scène V

Les Mêmes, LE VICOMTE DE HOUDAN.


LE VICOMTE, entrant.

Oui, me voilà. Allons, c’est moi ! Voilà Triplepatte ! Réjouissez-vous, vous m’avez


DOLLY.

Bonjour.


LE VICOMTE, grincheux.

Le docteur est heureux ! Il ricane : il en est arrivé où il voulait ! Il m’a amené dans sa sale ville d’eaux, où je vais achever de me détraquer ! Mais c’est sur vous que ça retombera. Je vais claquer ici scandaleusement, et ça fera une vilaine réclame à votre station thermale.


LE DOCTEUR, à Baude-Boby

C’est qu’il est de bonne foi. Il s’imagine vraiment qu’il est malade à mourir. (Au vicomte.) Je ne vous dis pas que vous n’avez rien. Vous avez l’estomac un peu fatigué.


LE VICOMTE.
J’ai un estomac lamentable !

LE DOCTEUR.

En somme, vous vous portez bien.


BERTRAND D’AVRON.

Vous vous portez admirablement !


BAUDE-BOBY.

Tu as une santé superbe.


LE VICOMTE.

Fichez-moi la paix, vous n’en savez rien. Et le docteur en sait encore moins que nous, (Au Docteur.) Vous n’êtes pas dans ma peau, vous ne pouvez pas savoir ce que j’ai.


LE DOCTEUR.

Alors, cette belle confiance qui vous faisait accourir chez moi quand vous aviez une digestion un peu lourde ?


LE VICOMTE.

Mais si ! mais si ! j’ai confiance en vous, parce que je sais que vous êtes intelligent… Seulement vous êtes médecin. Vous êtes trop habitué à la souffrance humaine ; vous n’y faites plus attention. Ma souffrance à moi, vous ne voulez pas avoir l’air de vous en moquer, parce que vous êtes mon ami. Mais, au fond, vous vous en fichez, parce que vous avez perdu dans l’exercice de votre sale médecine toute votre sensibilité. Seulement vous avez étudié… (À Bertrand d’Avron.) Il a étudié.


BERTRAND D’AVRON.

Il sait les noms des maladies.


LE VICOMTE.

Alors vous me direz que telle chose est rafraîchissante, que telle autre ne l’est pas… Encore qu’il y ait bien des choses qui rafraîchissent les autres et qui m’échauffent, moi… Quand je vous dis qu’à moi le café noir me donne des douleurs d’entrailles, tous n’écoutez seulement pas… Ou bien, vous me dites : c’est une idée !


LE DOCTEUR.

Certainement c’est une idée.


LE VICOMTE.

Alors guérissez-moi de mon idée


LE DOCTEUR.

Il y aurait bien un moyen de tous guérir de ces idées-là… Ce serait que vous pensiez un peu moins à vous.


LE VICOMTE.

Je ne demanderais pas mieux que de penser un peu moins à moi. Si vous croyez que je m’amuse, avec moi !


DOLLY, au Vicomte.

Je vais aux petits chevaux. Tu me retrouveras à l’hôtel, et nous irons dîner ensemble.


LE VICOMTE.

Bien, bien ! (Montrant Dolly qui sort par la droite.)Et si vous croyez que je m’amuse avec elle.


LE DOCTEUR.

La solution qui s’impose, c’est qu’il faudrait vous marier.


LE VICOMTE.
Hé là ! hé là !

LE DOCTEUR.

Vous n’y avez jamais songé ?


LE VICOMTE.

Il me faudrait une âme sœur… qui s’intéresse beaucoup à moi.


LE DOCTEUR.

Ou plutôt quelqu’un à qui vous vous intéressiez ; une petite femme gentille pour qui vous auriez de l’affection. Vous finiriez par penser à sa santé au lieu de ruminer votre cas. Il vaut mieux trembler pour la santé des autres que pour sa santé à soi… (À Bertrand d’Avron.) D’abord, ça fait moins mal.


LE VICOMTE.

C’est possible. Docteur, je vous remercie de la consultation. (Il se lève.) Mais je vois venir Boucherot, mon fidèle argentier, à qui il faut que je demande une consultation d’un autre genre… Boby !


BAUDE-BOBY.

Qu’est-ce qu’il y a ?


LE VICOMTE.

Où vas-tu maintenant ?


BAUDE-BOBY.

Je suis à toi dans un instant, je vais prendre ma douche.


LE VICOMTE.

Tu suis le traitement ? Il te fait du bien ?


BAUDE-BOBY.
Non, il me fatigue beaucoup ; mais j’ai des cachets à l’œil.

LE VICOMTE.

Ah ! vieux Boby ! toujours un peu à la côte… À tout à l’heure. Il faut que je voie Boucherot.


BAUDE-BOBY, redescendant.

Je l’ai vu ce matin pour moi.


LE VICOMTE.

Comment est-il en ce moment ?


BAUDE-BOBY.

Très dur. Pour moi, en tout cas, il est complètement vissé. Pour toi, il marchera, parce que tu lui dois beaucoup d’argent. Moi, il m’a prêté une fois deux mille francs : j’ai eu le tort de les lui rendre ; ça lui a semblé suspect. Et maintenant, il ne veut plus rien savoir.


LE VICOMTE.

Je pense qu’il marchera pour moi, mais il va faire des difficultés, et c’est fatigant d’insister.


BAUDE-BOBY.

Au revoir, à tout à l’heure.

Il sort.

LE VICOMTE., regardant dans la coulisse.

Le voici !… Ah ! que la figure d’un homme qu’on va taper est vilaine à voir… (À Boucherot qui paraît.) Bonjour, Boucherot !


Scène VI

Les Mêmes, BOUCHEROT.


BOUCHEROT.

Bonjour, M. le Vicomte ; tous êtes venu ici pour prendre les eaux ?


LE VICOMTE, mollement.

Je vais essayer. Il y a ici un docteur que je crois bon. Il vient de me dire des choses très justes… (Changeant de ton.) Écoutez, Boucherot, je veux bien vous parler de mes histoires et de ma santé ; mais je veux vous en parler tranquillement… sans avoir la préoccupation de vous taper après. Il me faut douze mille francs ; je vous en préviens tout de suite pour que vous vous dépêchiez de faire votre tête et que ce soit fini.


BOUCHEROT.

M. le Vicomte, vous savez bien que c’est impossible.


LE VICOMTE.

Boucherot, vous n’êtes pas gentil ! Vous n’avez aucune bonté ! Vous savez combien je suis peu fait pour discuter, combien ça me fait mal d’insister. Quand je vous demande de l’argent, vous ne devriez pas m’en refuser. Vous êtes fatigant !


BOUCHEROT.
Mais, M. le Vicomte, vous me devez…

LE VICOMTE.

Oui ! oui ! Vous allez encore me dire des choses désobligeantes… Je sais très bien que je vous dois beaucoup d’argent… Mais je veux y penser le moins possible… Ça m’ennuie beaucoup, beaucoup de vous en devoir tant. Mais à vous, qu’est-ce que ça peut vous faire ? C’est de l’argent que vous toucherez, vous ; moi, c’est de l’argent qu’il me faudra payer.


BOUCHEROT.

Vous savez très bien que madame la Chanoinesse, votre tante, ne veut plus répondre pour vous.


LE VICOMTE.

Elle dit ça ! Elle ne veut pas dire qu’elle répond pour moi. Elle sait que j’en abuserais… Mais vous savez très bien, tous, que vous serez payé un jour ou l’autre, et je vous souhaite d’être payé le plus tard possible : mon argent vous rapporte de gros intérêts, et vous ne trouverez pas de si tôt une si bonne affaire… Je sais que vous n’en faites pas toujours, de bonnes affaires. Je sais très bien ce que vous a coûté le petit Lescotoy, qui a ruiné plusieurs usuriers. Car on dit toujours que vous exploitez les fils de famille. Mais il y a des fils de famille qui la connaissent et qui vous exploitent bien aussi !


BOUCHEROT.

Si je vous disais ce que j’ai perdu depuis cinq ans…


LE VICOMTE, l’arrêtant du geste.

Vous avez perdu moins que ça… Mais vous avez été fortement touché. Écoutez, Boucherot, ne faites pas là mauvaise tête. Il me faut douze mille francs, pour finir mon mois.


BOUCHEROT.

Je vous assure qu’en ce moment…


LE VICOMTE.

Je sais ça. Mais vous allez me les donner tout de même.


BOUCHEROT.

Je ne crois pas… Et puis, M. le Vicomte, qu’est-ce que vous voulez en faire !


LE VICOMTE.

Comment, qu’est ce que je veux en faire ?


BOUCHEROT.

Si j’étais sûr que ce sont les derniers !… C’est désespérant ! Évidemment je crois que mon argent n’est pas mal placé avec vous, mais il faut tout de même que votre existence change. Quand vous trouverez un beau parti, votre tante, madame la Chanoinesse, paiera toutes vos dettes.


LE VICOMTE.

Eh bien ! alors ?


BOUCHEROT.

Il faut vous marier. J’ai une bonne créance. Il n’en est pas moins vrai que je ne peux pas la réaliser. Et je ne veux pas non plus la céder à quelqu’un qui vous ferait des misères… Je ne suis pas si mauvais que l’on a l’air de le croire. On dit que je prête de l’argent par spéculation… Évidemment, il y a un peu de ça. Mais je vous assure que ça me fait grand plaisir quand je peux obliger les gens. (Geste heureux du Vicomte.) Mais il faut que je le puisse ! Dès qu’une affaire est convenable et ne présente pas trop de risques, je suis très heureux de pouvoir dire à un jeune homme : vous pouvez compter sur moi ; malheureusement, après avoir été le monsieur qui prête, il vient un moment où je suis celui qui réclame… et les gens qui réclament ne sont jamais bien jugés.


LE VICOMTE.

Écoutez, Boucherot, moi, je ne demande pas mieux que de changer d’existence ; si vous croyez que je suis heureux de vivre comme je vis ! Il y a des moments où je m’embête d’une façon effroyable ! S’il y avait une autre personne pour s’embêter avec moi, je m’embêterais peut-être moins. Si l’on me trouve un bon parti, je ne dirai pas non, mais il faut qu’on s’en occupe : moi, je ne veux pas m’en occuper ! (Avec effroi.) L’idée qu’il va falloir me mettre en présence d’une demoiselle, lui parler, la conduire à l’autel, l’emmener en Italie ! Alors il faudrait m’endormir et ne me réveiller qu’après le mariage… après le voyage de noces ! Comme ça, je me retrouverais avec une personne que je connaîtrais tout à fait sans avoir eu l’ennui de faire sa connaissance.


BOUCHEROT.
M. le Vicomte, on vous trouvera dix partis pour un.

LE VICOMTE.

C’est qu’il y a une complication…


BOUCHEROT.

Laquelle ?


LE VICOMTE.

Je dois épouser une de mes, cousines, Irène de Houdan-Crèvecœur, qui m’a été fiancée dès son berceau.


BOUCHEROT.

C’est un beau parti ?


LE VICOMTE.

Dix mille hectares.


BOUCHEROT.

Eh bien ?


LE VICOMTE.

Malheureusement je ne ne peux pas l’épouser tout de suite.


BOUCHEROT.

Qui vous en empêche ?


LE VICOMTE.

Elle n’a que six ans.


BOUCHEROT.

Six ans !


LE VICOMTE.

Quand Miss Roberts, sa mère, a épousé, il y a vingt ans, mon oncle de Houdan-Crèvecœur… il a été convenu que, s’il ne leur naissait que des filles, j’épouserais leur fille aînée, qui est venue après quatorze ans de mariage ; c’est un engagement d’honneur pris par mon père, et, si je m’y soustrais, ça fera des histoires épouvantables. D’autre part, pour épouser ma cousine, il faut que j’attende douze ans, et ça ne fera pas votre affaire… ni la mienne.


BOUCHEROT.

Évidemment ! (L’examinant de la tête aux pieds.) Vous ne pouvez pas attendre douze ans…


LE VICOMTE.
Il faut donc que je trouve une autre fenmme, et que j’échappe à la surveillance des Crèvecœur. Ça sera difficile ! Mon oncle n’est plus de de monde, mais il y a ma tante, la terrible Roberts, la fille du marchand de pétrole, la mère de la petite fille de six ans. Elle me surveille de près !… Heureusement qu’elle ne sait pas que je suis ici !…

BOUCHEROT.

Au revoir, M. le Vicomte…


LE VICOMTE.

Je peux compter sur vous, providence ?


BOUCHEROT, en sortant.

Encore cette fois-ci !

Baude-Boby parait au fond.

LE VICOMTE.
Merci !… (À Baude-Boby.) Eh bien ! Ils ne te l’ont pas donnée longue, ta douche. On voit qu’ils t’arrosent à l’œil.

BAUDE-BOBY, montrant Boucherot dans la coulisse.
Il a marché ?

LE VICOMTE.

Pas encore, mais…


BAUDE-BOBY.

S’il marche, je compte sur toi pour un petit service.


LE VICOMTE.

Oui… Mais j’ai bien peur qu’il ne marche pas… (Tout joyeux.) Ce vieux Boby !… Tu dînes avec moi ce soir ?


BAUDE-BOBY.

Non, je suis invité au cercle, et après le dîner, je vais chez les Herbelier.


LE VICOMTE.

Qu’est-ce que c’est que ça ?


BAUDE-BOBY.

Gros, gros financiers ! Madame Herbelier, très mondaine ; le père Herbelier, on l’appelle l’Éléphant blanc, parce qu’on en parle toujours et qu’on ne le voit jamais. À Paris, ils ont un hôtel dans l’avenue du Bois, un palais en marbre rose : on croit qu’on entre dans du foie gras… Ici, ils ont la plus belle villa du pays : « Les Cytises ».


LE VICOMTE.

Et qu’est-ce que tu vas faire dans ces Cytises ?


BAUDE-BOBY.

J’y vais pour mon métier ! Je suis chroniqueur mondain maintenant !


LE VICOMTE.

Ah ! oui ! on m’a dit ça. C’est toi qui racontes les garden parties, les gymkanas, les bals blancs, les raouts !


BAUDE-BOBY.

Oui, c’est moi « Mousseline »…


LE VICOMTE.

On n’en donne plus beaucoup de raouts. Ah ! c’était bien amusant. On s’est tellement amusé qu’on n’en veut plus… Oui ! Je vois ! Tu te fais inviter aux lunchs ! C’est pour ça que tu vas chez ces Herbelier.


BAUDE-BOBY.

Oui, et je suis même ennuyé d’y aller ce soir. Madame Herbelier va me faire la tête à cause d’un article… Je devais parler d’elle, et puis je n’ai pas pu…


LE VICOMTE.

Enfin, tu t’occupes, mon vieux petit Boby, tu n’es pas un inutile.


BAUDE-BOBY.

Il faut bien !


LE VICOMTE, étendu dans un fauteuil.

Tu luttes… La vie est un combat !… Moi, je ne suis bon à rien, je vais être obligé de me marier… Tu ne me connais pas une femme ?


BAUDE-BOBY.

Non… Mais regarde un peu à droite.


LE VICOMTE.

Comment ? La baronne Pépin est ici ?


BAUDE-BOBY.
Oui ! c’est elle qui cause là-bas avec les Verdier

LE VICOMTE.

Oh ! Celle-là me mariera sûrement. J’ai le trac.

Il le lève et se dirige vers la gauche.

BAUDE-BOBY.

Puisque tu veux te marier ?


LE VICOMTE.

Je ne suis pas si décidé que ça ! Je parle de ça, parce que c’est encore loin : mais si la baronne Pépin est ici, ça devient une chose très imminente. C’est une femme terrible ! Elle a connu mon père et ma mère ; elle m’a vu dans un âge très tendre ; quand elle me parle, je l’envoie à tous les diables, mais il m’est difficile de ne pas lui obéir.


BAUDE-BOBY.

Oui, et quand la baronne veut vous marier, on lui résiste difficilement. Elle a marié Loyrac, qui ne voulait rien savoir.


LE VICOMTE.

Je sais bien ! Elle a marié le petit Restin, qui venait de divorcer pour se rendre libre.


BAUDE-BOBY.

Et il est maintenant plus esclave qu’avant.


LE VICOMTE.

Il ne pourra même plus divorcer. Ce n’est pas la peine : la baronne Pépin le remarierait !


BAUDE-BOBY.
C’est qu’elle a de l’amour-propre ! Quand elle a entrepris quelque chose…

LE VICOMTE.

C’est pour ça que je ferais bien de filer… Mais est-ce que je ferais bien ? Je me le demande. Il hésite.


BAUDE-BOBY.

Tu n’as plus à te le demander. Elle t’a vu. La voilà qui fonce sur toi.


Scène VII

Les Mêmes, LA BARONNE PÉPIN.


LA BARONNE, avec volubilité.

Oh ! par exemple, si je m’attendais ! Oh ! le monstre ! le vilain ! le vilain ! Se peut-il qu’il existe un aussi vilain garçon !… Je ne veux plus le connaître… (Le Vicomte proteste poliment.) Je ne le reconnais plus ! Moi qui l’aime tant, moi qui aimais tant son pauvre père, tant !… Pas un mot de tout l’hiver, pas une carte, une simple carte qu’on fait déposer chez un concierge, par n’importe qui ! Ça, vous savez, Robert, je ne pourrai pas l’oublier, ni le pardonner ! C’est fini entre nous, fini, fini !… Vous n’êtes plus rien pour moi !… (changeant de ton.) Où êtes-vous descendu ?


LE VICOMTE.

À l’hôtel.


LA BARONNE.
Quel hôtel ?

LE VICOMTE.

Je ne sais pas !


LA BARONNE, l’imitant.

Je ne sais pas !


LE VICOMTE.

Tantôt, à la gare, un gros homme m’a poussé dans un omnibus.


LA BARONNE, à Baude-Boby.

C’est lui… C’est bien lui… Je le retrouve : « Un gros homme m’a poussé dans un omnibus… » Eh bien ! ce gros homme et cet omnibus, ils vous ont bien conduit quelque part ?


LE VICOMTE.

À un hôtel… là-bas…


LA BARONNE, à Boby.

L’hôtel d’Angleterre… (Au vicomte.) C’est l’hôtel d’Angleterre…


LE VICOMTE.

Je ne dis pas non…


LA BARONNE.

Et vous êtes seul ici ?


LE VICOMTE.

Oui, je crois !…


LA BARONNE.

Pas de fil à la patte ? Monsieur Baude-Boby, vous qui connaissez sa vie, trahissez-le un peu. Il n’a pas de fil ?


BAUDE-BOBY.
Aucun fil.

LA BARONNE.

Pas de vilaine créature agrippée à soi ? On est sincère ? On est véridique ? On ouvre bien son cœur ? Allons ! Allons ! Il est sage, c’est un bon garçon, il a des sentiments chrétiens, une bonne éducation… et il va s’asseoir une minute ici, près de moi.


LE VICOMTE, bas à Baude-Boby.

Ça y est ! J’ai le doigt dans l’engrenage !


LA BARONNE, au Vicomte.

Remettez votre Chapeau. (À Baude-Boby qui se dispose à s’asseoir aussi.) Monsieur Baude-Boby, puisque vous allez du côté du tennis, voulez-vous dire à madame Herbelier qu’elle passe par ici en rentrant chez elle !… Merci !… (Baude-Boby se lève, au vicomte.) Et l’âge maintenant, l’âge ? Vingt-huit ?…


LE VICOMTE.

Un peu plus…


LA BARONNE.

Vingt-neuf ?


LE VICOMTE.

Encore un peu.


LA BARONNE.

Trente ?


LE VICOMTE.

Encore…


LA BARONNE.

Trente et un, trente-deux ? (Le vicomte fait signe que oui.) Trente-deux ! (Mystérieusement.) Je n’ai pas en tendu… Trente-deux ans. (Elle réfléchit.) Il est plus près de trente… que de vingt-cinq… (Au vicomte.) Autre chapitre… Attention !… Des dettes ?


LE VICOMTE.

Oui.


LA BARONNE.

Un peu ? beaucoup ?


LE VICOMTE.

Beaucoup.


LA BARONNE.

À faire peur ?


LE VICOMTE.

Si on est brave…


LA BARONNE.

Pas à faire peur… C’est entendu, et nous savons que la Chanoinesse, la bonne Chanoinesse est là… Allons ! Allons ! (Elle se tape sur le front.) Tout est classé là-dedans… et pff… tout est oublié !… Ce garçon est un bon garçon ! Il rendra sa femme très heureuse.


LE VICOMTE.

Est-ce que vous avez l’intention !


LA BARONNE.
Taisez-vous !… Je n’ai jamais d’intention ; voulez-vous vous taire ! oh ! le vilain mot ! N’en parlons plus !… et laissez-moi dire deux mots à cette dame qui vient là-bas. (Au Vicomte qui se dirige vers la source.) Où allez-vous ?

LE VICOMTE.

Boire un verre.


LA BARONNE.

Pas maintenant, pas devant les belles dames… On ne suit aucun traitement ! En cachette ! la nuit ! Allez ! vous m’appartenez !


LE VICOMTE.

Mais…


LA BARONNE, péremptoirement.

Vous m’appartenez.


LE VICOMTE, à part, résigné.

Je lui appartiens…

Il sort.

Scène VIII

LA BARONNE, MADAME HERBELIER.


LA BARONNE.

Bonjour, chère amie !


MADAME HERBELIER.

Bonjour ! je suis contente de vous voir ! Je viens de conduire Yvonne au tennis.


LA BARONNE.

Elle est ravissante, votre fille ! Si, si !…


MADAME HERBELIER.

Oui, elle est gentille, mais elle n’est pas tout à fait comme je la voudrais ; je voudrais qu’elle aimât un peu plus le monde… Elle est un peu comme son père…


LA BARONNE.

Ça lui viendra, elle a dix-huit ans à peine ! Elle est ravissante, c’est tout ce que je puis vous dire.


MADAME HERBELIER, minaudant.

Elle est comme les autres, elle est comme les jeunes filles de son âge.


LA BARONNE, avec autorité.

Elle est d’une bonne année. Je m’y connais ! L’année était bonne. Mais votre fillette a la palme ! Si fait !… Si fait !…


MADAME HERBELIER.

Je suis vraiment désolée, qu’elle aime si peu le monde !… Et d’un autre côté, je me dis que cela vaut mieux pour elle, et qu’elle est moins sensible que moi à ce qui nous arrive.

Elle soupire.

LA BARONNE.

Qu’est-ce qui vous arrive ?


MADAME HERBELIER.

Toutes les déceptions !


LA BARONNE.

Pas possible !… (Elle la fait asseoir près d’elle.) Confiez vous à moi !


MADAME HERBELIER.
Oui, vous êtes bonne ! (Très émue.) Je suis désespérée… On me tient à l’écart.

LA BARONNE, polie.

Mais non, mais non…


MADAME HERBELIER.

Mais si, madame ! Et pourtant mon mari est un honnête homme. Sa fortune est loyalement acquise.


LA BARONNE.

Certes !… C’est peut-être pour ça. Ceux qui ont à se faire pardonner se croient obligés d’être plus aimables… Ils se multiplient davantage… Ils font des frais… Ils rendent des services à droite et à gauche…


MADAME HERBELIER.

C’est inconcevable qu’il faille tant lutter pour avoir des relations.


LA BARONNE.

Vous en avez beaucoup ?


MADAME HERBELIER.

Pas autant que je devrais, pas autant ! Enfin, chère madame et amie, toutes les déceptions… (Tragiquement.) Vous savez notre malheur de l’exposition des chiens !


LA BARONNE.

Qu’est-ce qu’il y a eu de si terrible ? Parlez-moi sans crainte ! Je suis votre amie !


MADAME HERBELIER.

Des chiens superbes !… Pas une mention !


LA BARONNE, compatissante.
Oh !

MADAME HERBELIER.

Aucun journal mondain ne nous cite.


LA BARONNE, même jeu.

Oh !…


MADAME HERBELIER.

Hier encore, tous ayez vu le dernier numéro de « la Maîtresse de Maison » ?


LA BARONNE

Bh bien ?


MADAME HERBELIER.

Eh bien ! M Baude-Boby, quelques semaines avant mon dernier grand dîner, me dit qu’il préparait un article sur les mains des femmes du monde. Il me demande une photographie de ma main : j’en envoie neuf. Et ce matin l’article parait, sans une photographie, sans même que j’y sois nommée ! (Prête à pleurer.) J’ai pleuré, je ne me fais pas plus forte que je ne suis, j’ai pleuré !

Elle fait effort pour retenir ses sanglots.

LA BARONNE

Pauvre mignonne !… Un bonbon ? (Elle lui offre un bonbon et en prend un.) Et le Saint-Père ! Et ce titre de comte ?


MADAME HERBELIER., avec désespoir, en mangeant un bonbon.

Il y a sept mille demandes ! En mettant les choses au mieux, nous en avons encore pour six ans !


LA BARONNE.
Et les Princes ? M. Herbelier leur a été présenté, aux Princes ?

MADAME HERBELIER.

Oui ! à une chasse d’affaires organisée par le baron Nephtali. On a dit aux Princes : « Monsieur Herbelier. » Et ç’a été tout. M. Herbelier, vous le connaissez ! Aussitôt présenté, il s’est mis lui-même à l’écart, et il s’est amusé à la chasse autant qu’il a pu, au lieu de rester, comme il aurait dû, dans les jambes des Princes, si bien qu’ils auraient fini par lui parler, par lui dire quoi que ce soit, ne fût-ce que « pardon ! » en passant devant lui. Et il y a de ces petites cruautés ! On a donné du gibier à tous les invités ; les Brossard eux-mêmes ont eu des faisans ! La bouriche de mon mari ne contenait que des lapins !


LA BARONNE.

Ça, c’est dur ! Mais c’est un peu la faute de votre mari.


MADAME HERBELIER.

Il est si contrariant ! Il pourrait si bien me seconder ; il a de la prestance et presque grand air ; il est beaucoup mieux que moi… Moi, quand je m’habille, je me fais l’effet d’être endimanchée, d’être vêtue trop somptueusement, avec trop d’ostentation ! Et quand je m’habille simplement, je n’ai plus l’air de rien du tout !


LA BARONNE.
Mais non, mais non, je vous assure, (Elle l’examine.) Vous êtes superbe !… Vous êtes très bien !… Vous êtes très convenable !

MADAME HERBELIER.

Êtes-vous gentille !


LA BARONNE.

Et ce n’est pas parce que vous seriez un peu mieux que vous verriez cesser cette ennuyeuse situation… Non ! Ce qu’il vous faudrait, c’est un beau mariage pour votre fille. Seulement qui ? Qui ? Voila !… Combien est-ce que vous lui donnez, à cette chère petite ?


MADAME HERBELIER.

Je crois que, s’il se présentait un beau parti, M. Herbelier irait jusqu’à quinze cent mille francs…


LA BARONNE.

Quinze cent mille francs net ?… Pas la rente ?


MADAME HERBELIER, avec ampleur.

Pas la rente ! Quinze cent mille francs !


LA BARONNE.

Je commence par vous dire que si la personne à qui je pense… à qui je pense vaguement… à qui je rêve… accepte d’entendre parler de cela,… elle ne demandera pas le chiffre de la dot. Ça n’entrera pas du tout en ligne de compte… Alors je dirai deux millions.


MADAME HERBELIER.

Deux millions… C’est un chiffre !


LA BARONNE.

Justement. Deux millions, c’est un chiffre. Quinze cent mille francs, c’est tout de suite beaucoup moins. Si vous ajoutez cinq cent mille francs à quinze cent mille francs, ce n’est rien, tandis que si je retranche cinq cent mille francs de deux millions, c’est énorme ! Vous saisissez la nuance ?…


MADAME HERBELIER, par politesse.

Oui… (Décidée) M. Herbelier donnera les deux millions… Mais je voudrais bien savoir à qui ?


LA BARONNE.

Est-ce qu’on peut vous le dire ? Je vais vous le dire, parce que c’est vous… Avez-vous entendu parler du vicomte de Houdan ?


MADAME HERBELIER, tout émue.

Houdan ? Houdan ? Vous parlez sérieusement ?


LA BARONNE, pour la calmer.

Voyons ! Voyons !


MADAME HERBELIER.

Houdan ! C’est un nom historique !


LA BARONNE.

Autant dire ! Et si l’histoire ne s’en occupe pas davantage, c’est que les ancêtres de Robert n’étaient pas des gens à faire parler d’eux.


MADAME HERBELIER.

Mais c’est un rêve que vous m’offrez là !


LA BARONNE.

C’est l’idéal ! Un aimable garçon… Très bien apparenté… N’exerçant aucune profession… Il a tout pour lui !


MADAME HERBELIER.
Quel âge ?

LA BARONNE.

Plus près de trente que de vingt cinq… Il est bien de sa personne sans être un bellâtre… Vous ne Voulez pas pour votre fille d’un bellâtre, n’est-ce pas ?… Du reste, il a mieux que ça : il a de la branche !… Tenez, je vais vous faire son portrait en deux mots : c’est le véritable chevalier français… le chevalier français moderne… Voulez-vous mon sentiment intime ? Ces deux enfants-là sont faits l’un pour l’autre.


MADAME HERBELIER.

Ils ne se connaissent pas.


LA BARONNE.

Je les connais tous les deux… M’autorisez-vous à donner un peu d’espoir à mon candidat ?


MADAME HERBELIER.

Il est ici ?


LA BARONNE.

Il est ici ! Ça vous étonne. Est-ce que je ne suis pas toute-puissante ?


MADAME HERBELIER.

Vous êtes une fée… Vraiment, c’est un rêve !… On obtiendra de Monseigneur Petit-Rouget qu’il bénisse le mariage. Il ne s’y refusera pas… S’il refusait, nous pourrions toujours nous rabattre sur l'archevêque de Jéricho…


LA BARONNE.
Voyons, quand est ce que je présente le Vicomte à votre charmante fille ? Car enfin… il faut s’être vus avant de s’épouser…

MADAME HERBELIER.

Nous recevons tous les mardis soirs… D’aujourd’hui en huit ?… Mais c’est bien long !


LA BARONNE.

Pourquoi pas aujourd’hui même ?


MADAME HERBELIER.

Il accepterait ?


LA BARONNE.

Il ne faut pas perdre de temps. Le vicomte est très recherché.


MADAME HERBELIER, se levant précipitamment.


Mon Dieu ! s’il allait nous échapper ! Vite ! Vite !


LA BARONNE.

Envoyez une invitation à l’hôtel d’Angleterre. Venez avec moi, nous trouverons tout ce qu’il faut pour écrire dans ce petit pavillon. Je vous l’amènerai ce soir, nous le présenterons à votre fille, et nous n’aurons plus qu’à laisser parler les cœurs. Venez vite, ma jolie belle !

Elles entrent dans le pavillon.

Scène IX

LE VICOMTE, UN MÉCANICIEN, LA DEMOISELLE DE LA SOURCE, LA COMTESSE DE CRÊVECŒUR, LA BARONNE.


LE MÉCANICIEN, à la Demoiselle de la source.
Bonjour, madame, je viens prendre un verre d’eau.

LA DEMOISELLE.

Ça va, le traitement ?


LE MÉCANICIEN.

Pas trop mal, mais ce qui me manque, c’est de ne pouvoir venir à la source plus régulièrement. Madame de Crèvecœur, ma patronne, habite à quinze kilomètres d’ici. Ça n’est pas commode…


LE VICOMTE, entrant par la droite.

Il faut pourtant que je prenne mon verre d’eau.


LA DEMOISELLE, au Vicomte.

Chaude ou froide ?


LE VICOMTE, à part.

Il y en a de la chaude et de la froide ! C’est bien ma veine ! Il va falloir choisir ! Si je mélangeais la chaude et la froide !… Oui, mais, tiède, ça me fera mal au cœur… Chaude ou froide ? (Il jette une pièce en l’air.) Si c’est face, je la prends chaude. (Il se baisse.) C’est face. (Après une dernière hésitation.) Je la prends froide !


LE MÉCANICIEN, à la demoiselle qui lui donne un verre d’eau.

Aujourd’hui, par exemple, je viens en service commandé : j’ai amené madame la comtesse, et elle m’a chargé de prévenir à l’hôtel un monsieur… Comment c’est-y donc qu’il s’appelle ?… Un monsieur… de Houdan…


LE VICOMTE, qui a entendu les derniers mots du Mécanicien.
Ah !

LE MÉCANICIEN.

Oui, c’est un monsieur qui doit épouser la fille de la patronne. Mais ça ne doit arriver que dans douze ans, quand il sera tout à fait défraîchi.


LA DEMOISELLE.

Comment ça ?


LE MÉCANICIEN.

C’est que la fiancée est une gosseline de six ans, une gentille petite fillette… qui a déjà aussi mauvais caractère que sa mère. Heureusement que la maman crie aussi fort qu’elle, depuis le matin jusqu’au soir. À part ça, la maison est bien tranquille. Vous n'avez pas vu sa figure, à ce vicomte de Houdan ?


LA DEMOISELLE.

Non, je ne le connais pas.


LE VICOMTE, au Mécanicien.

Moi, je le connais… Je puis même vous dire qu’il est déjà reparti.


LE MÉCANICIEN.

Il est reparti ?


LE VICOMTE.

Oui, il est reparti très loin… Vous pouvez le dire à votre maitresse.


LE MÉCANICIEN.

Bien ! Je suis content de savoir ça. La commission sera plus vite faite. On rentrera plus vite au château. À demain ! Merci, monsieur et dame.

Il s’éloigne en allumant une cigarette.

LE VICOMTE, à la Demoiselle.

Est-ce que vous la voyez quelquefois ici, là patronne de ce mécanicien ?


LA DEMOISELLE.

Jamais, monsieur, et vous savez, je connais mon monde.


LE MÉCANICIEN, apercevant la comtesse de Crèvecœur.
À part.

Madame !

Il éteint précipitamment sa cigarette.

MADAME DE CRÈVECŒUR, entrant, au Mécanicien, avec un fort accent anglais.

Eh bien ! vous avez vu ce monsieur ?


LE MÉCANICIEN

Non, madame !


MADAME DE CRÈVECŒUR

J’ai su qu’il est arrivé.


LE MÉCANICIEN.

Oui, oui, madame, il est arrivé, mais il est reparti bien loin.


MADAME DE CRÈVECŒUR

Pas possible ! Qui vous a dit cela ?


LE MÉCANICIEN

C’est un autre monsieur !


MADAME DE CRÈVECŒUR

Comment le sait-il, cet autre monsieur ?


LE MÉCANICIEN
Madame la Comtesse peut le lui demander à lui-même. C’est celui qui est là, à la buvette.

MADAME DE CRÈVECŒUR.

Bien ! Je vais lui demander des détails. (Elle s’approche du vicomte.) Pardon, monsieur !… Monsieur, s’il vous plaît…

Le vicomte se retourne, tous deux se regardent interloqués.

LE VICOMTE.

Ma tante !


MADAME DE CRÈVECŒUR.

Oh ! Dear ! Vraiment ! Vous n’êtes pas un garçon sérieux. You ought to be ashamed of yourself ! Heureusement que vous devez attendre encore douze ans pour vous mettre en ménage.


LE VICOMTE, aimable.

Bonjour, ma tante !


MADAME DE CRÈVECŒUR, avec raideur.

Bonjour ! Il me semble, Robert, que vous vous cachez de moi ?


LE VICOMTE.

Je vous assure…


MADAME DE CRÈVECŒUR.

Je n’aime pas votre conduite à l’égard de moi… D’abord vous ne m’écrivez jamais…


LE VICOMTE.

Vous n’avez pas reçu la lettre que je vous ai écrite… au nouvel an ?


MADAME DE CRÈVECŒUR.

À l’avant-dernier nouvel an. Voilà quand vous m’écrivez, au nouvel an ! Et encore tous les deux ou trois ans ! Vous ne me considérez pas comme la mère de votre future femme ! Vous oubliez tous vos devoirs ! Vous êtes pourtant un Houdan, Robert.


LE VICOMTE.

Je le sais bien !


MADAME DE CRÈVECŒUR.

Non ! Vous ne le savez pas assez. Il faut vous dire sans cesse que le dernier des Houdan doit épouser la dernière des Crèvecœur. Il faut penser constamment à votre famille et à votre race. Vous êtes comme beaucoup de ces nobles de votre pays qui oublient beaucoup trop ce qu’ils représentent. Oui, les hommes français oublient cela… Ils ne savent plus la valeur des noms historiques !


LE VICOMTE.

Heureusement que les femmes américaines le leur rappellent.


MADAME DE CRÈVECŒUR.

Parce qu*elles savent que les habitudes nobles, les nobles manières, le noble prestige, sont une belle richesse qu’il ne faut pas laisser perdre… C’est pour cela, Robert, que je vous surveille. Depuis un mois, je savais que vous veniez ici.


LE VICOMTE.

Alors vous le saviez avant moi.


MADAME DE CRÈVECŒUR.

Oui ! Je sais aussi que vous menez ici la vie de garçon ! Et j’en étais très contente.. Il faut que vous soyez heureux encore douze ans avec la vie de garçon.


LE VICOMTE.

Douze ans ! Ça approche !


MADAME DE CRÈVECŒUR.

Dans douze ans, vous aurez la joie d’exécuter l’engagement de votre père. Je pense que ni vous, ni moi, ne songeons pas à le discuter.


LE VICOMTE, résigné.

Vous voyez…


MADAME DE CRÈVECŒUR.

Je l’espère bien !


LE VICOMTE.

Je vous dirai même que cet engagement ne me déplaît pas, parce qu’il est à longue échéance : j’ai toujours aimé les engagements à longue échéance.


MADAME DE CRÈVECŒUR.

Je vous emmène ce soir dîner avec moi.


LE VICOMTE.

Ce soir… Je ne peux pas…


MADAME DE CRÈVECŒUR.

Comment ! Vous ne pouvez pas ?


LE VICOMTE, cherchant un prétexte.

J’ai un rendez-vous… avec mou docteur… à sept heures.


MADAME DE CRÈVECŒUR.
Nous dînons à neuf, et il y a vingt-cinq minutes d’auto d’ici chez moi.

LE VICOMTE.

Permettez…


MADAME DE CRÈVECŒUR.

C’est entendu ! (sur un ton plus aimable.) Ce soir, Robert, vous ne verrez pas votre fiancée. Elle a grandi ! Elle est haute comme ça ! Mais vous ne la verrez pas aujourd’hui, elle sera couchée. D’ailleurs, il faudra que vous l’excusiez en ce moment, car elle commence à perdre ses premières dents ! Allons ! À tout à l’heure, j’attends des amis qui vont arriver par le train ; l’auto va me conduire à la gare et reviendra vous chercher dans un quart d’heure.


LE VICOMTE.

Je vous assure qu’il me sera très difficile…


MADAME DE CRÈVECŒUR.

Pas d’excuses ! Vous m’appartenez !

Elle sort.

LE VICOMTE, seul.

C’est incroyable, le nombre de gens à qui j’appartiens : à ma tante, à Boucherot, à la Baronne, à Dolly, au Docteur ! Il n’y a que moi à qui je n’appartienne pas !

Il remonte vers la source.

LA BARONNE, descendant du pavillon et apercevant le Vicomte qui se dispose à boire un verre d’eau.
Eh bien ! Eh bien ! Je vous y prends ! Voulez-vous lâcher ça ! Pas de traitement le jour ! La nuit ! en cachette !

LE VICOMTE.

Il n’y a personne ! Nous sommes dans Un désert !


LA BARONNE, l’entraînant au premier plan.

Mais d’abord…


LE VICOMTE.

La source va fermer ! Vous allez me faire manquer mon premier jour de traitement.


LA BARONNE, à la demoiselle.

Servez un verre d’eau chaude, très chaude !


LE VICOMTE, essayant de remonter vers la source.

Alors…


LA BARONNE.

Un mot d’abord… J’ai une grande nouvelle à vous annoncer !…


LE VICOMTE, effrayé.

Déjà ! Oh ! Non ! Non ! Pas si vite !… Nous avons parlé de ça comme d’un projet possible… Mais si tôt que ça, je ne veux pas ! Il faut que je réfléchisse !


LA BARONNE.

Non ! Il vaut mieux que vous ne réfléchissiez pas ! La réflexion pour vous, c’est l’indécision, c’est le chaos. Laissez-moi réfléchir pour vous. (Elle se frappe le front.) C’est tout réfléchi ! Je vous amène ce soir chez madame Herbelier.


LE VICOMTE.
Chez madame Herbelier !… Vous me destinez à la fille de l’Éléphant blanc ?

LA BARONNE.

Quelle est cette plaisanterie ? Je préfère n’avoir pas entendu !… M. Herbelier a douze millions.


LE VICOMTE.

Un palais en foie gras.


LA BARONNE.

Des chasses extraordinaires en Seine-et-Oise !


LE VICOMTE, intéressé.

Du gros gibier ?


LA BARONNE.

De tous les gibiers. Une chasse à courre…

Un silence.

LE VICOMTE, après réflexion.

Après tout, je suis peut-être capable de faire un excellent mari.


LA BARONNE.

C’est votre vocation ! C’est ce qu’il vous faut dans la vie. Tant que vous ne serez pas marié, vous serez hésitant et malade. Votre femme s’occupera de vous, vous vous occuperez d’elle. Vous serez un mari charmant… Je viens vous prendre ce soir pour aller à la Villa des Cytises.


LE VICOMTE.

Je vous retrouverai là-bas.


LA BARONNE.

Est-ce bien sûr ? Jurez-le moi !


LE VICOMTE.

Pour que ça soit sûr, il vaut mieux que je ne jure pas ! Quand je jure, ça ne me porte pas bonheur.


LA BARONNE.

Alors, c’est promis ! On vous attend. Et vous allez voir comme elle est jolie !


LE VICOMTE.

Ne me parlez pas trop de la jeune personne. C’est ce qui me plait le moins dans l’idée du mariage.


LA BARONNE.

Vous allez rentrer chez vous comme un bon garçon bien sage, en attendant le grand moment. (Elle tâte le cœur du Vicomte.) Je sens déjà son cœur qui bat. (Le Vicomte fait un signe de dénégation.) Si, si, il bat, il bat !…


LE VICOMTE, hésitant.

C’est que… Il faut que je dîne ce soir avec ma tante de Crèvecœur…


LA BARONNE.

Madame de Crèvecœur ?


LE VICOMTE.

Cette parente américaine qui veut me faire épouser sa fille…


LA BARONNE.

Qui ça ? La petite fille de six ans ? Mais c’est de la folie, ce mariage là !


LE VICOMTE.
Et celui que vous me proposez ! Qu’est-ce que c’est ?

LA BARONNE.

Ce sera de l’amour !


LE VICOMTE.

… Si vous avez le malheur de me répéter ce mot là, vous êtes sûre de ne pas me voir ce soir chez votre éléphant.


LA BARONNE.

De l’amour ! À ce soir !

Elle tort par le fond.

Scène X

LE VICOMTE, LE MÉCANICIEN, LA DEMOISELLE DE LA SOURCE, puis DOLLY, et LA BARONNE.


LE MÉCANICIEN, au vicomte.

C’est bien Monsieur le Vicomte de Houdan que je cherche ?


LE VICOMTE.

Oui. Qu’est-ce qu’il y a encore ?


LE MÉCANICIEN

C’est qu’on ne sait jamais : vous vous êtes bien payé ma tête tout à l’heure, quand vous m’avez dit que vous étiez reparti ! J’ai pris ça comme du petit lait… Enfin ! on en rira plus tard. C’est pour dire à monsieur que l’auto attend.


LE VICOMTE.
Ah ! oui…

LE MÉCANICIEN.

Madame la comtesse attend sans faute M. le vicomte. On ne se mettra pas à table devant que monsieur soye arrivé. D’ailleurs j’ai la consigne de ne pas rentrer sans monsieur.


LE VICOMTE.

C’est que… Je dois voir quelqu’un avant, je pourrais vous retarder… Allez toujours, si je ne suis pas là vers les neuf heures et demie, dix heures, qu’on se mette à table… Mais je serai là !

Il s’éloigne.

LE MÉCANICIEN.

Oh ! J’ai le temps d’attendre monsieur, j’ai une quatre-vingt-dix chevaux.


LE VICOMTE., intéressé.

Une quatre-vingt-dix chevaux ? (Il revient vers le mécanicien.) Qu’est-ce que vous faîtes en palier avec ça ?


LE MÉCANICIEN.

Quand la route est libre, avec une bonne carburation, personne ne me dépasse ; il faudrait-aller à cent vingt pour me faire le poil, je fais du cent dix largement.


LE VICOMTE.

Du cent dix !


LE MÉCANICIEN.

Mais oui, monsieur, tel que je vous parle.


LE VICOMTE.

J’ai envie d’aller avec vous. Attendez-moi donc devant la porte, je vous rejoins ! Mettez en marche !

Le mécanicien sort par la gauche, le vioomte sa dirige vers la source pour boire son verre d’eau.

DOLLY, entrant et ôtant le verre des mains du vicomte au moment où celui-ci se prépare à boire.

Laisse donc ça, tu vas te couper l’appétit ! J’ai commandé par téléphone un bon petit dîner au chalet du Lac. Va t’habiller tout de suite.


LE VICOMTE.

Je ne peux pas !


DOLLY.

Chanut va nous emmener avec ses deux irlandais qu’il a reçus hier.


LE VICOMTE.

Il a reçu ses irlandais ?


DOLLY.

Il voudrait que tu les conduises un peu pour voir s’ils sont bien en main.


LE VICOMTE, hésitant.

… Sapristi !


DOLLY.

Allons, dépêche-toi, filons !


LE VICOMTE.

Je ne peux pas aujourd’hui !


DOLLY.

Pourquoi ?


LE VICOMTE.
Je ne peux pas, je te dis, il faut que j’aille voir ma fiancée !

DOLLY.

Ta fiancée ? Où ça ?


LE VICOMTE.

Je n’en sais rien ! J’en ai une ici, et une autre à quatre lieues. Je ne sais pas où aller.


DOLLY.

Alors viens avec moi !

Elle se dirige vers le fond.

LE VICOMTE.

Je ne peux pas !


LA BARONNE, passant à droite, au Vicomte.

À tout à l’heure, dépéchez-vous !


LE VICOMTE, à la Baronne.

Oui ! À tout à l’heure.

Il se dispose à suivre la Baronne qui sort par la droite.

LE MÉCANICIEN, paraissant à gauche.

J’attends monsieur !


LE VICOMTE, au mécanicien.

Ah ! oui, je viens.

Il marche vers la gauche. Le mécanicien sort.

DOLLY, au fond.

Eh bien, voyons ?


LE VICOMTE, après un instant d’hésitation.

Je vais avec toi !


DOLLY.

Allons ! vieille tortue ! Dépêche toi donc !

Elle sort en le poussant à coups d’ombrelle.


Rideau.

ACTE DEUXIÈME

À la « Villa des Gytises », chez Madame Herbelier, le soir. Au fond, à gauche, porte d’entrée donnant sur un vestibule ; au fond, au milieu, grande baie donnant sur une galerie éclairée ; à droite et à gauche, premier plan, petites portes.

Scène PREMIÈRE

BERTRAND D’AVRON, LE DOCTEUR, MADAME GAUDIN, GALICHET, jouant au poker.

Une dame chante, dans la coulisse, d’une voix médiocrement juste.


BERTRAND D’AVRON, après un silence, étendant la main.

Il va tomber une de ces averses ! (Regardant le jeu.). Qui n’a pas mis au pot ? C’est encore madame Gaudin !


MADAME GAUDIN.

Oui, c’est moi.


BERTRAND D’AVRON.

Naturellement !


MADAME GAUDIN.
J’ouvre de quarante francs.

BERTRAND D’AVRON.

Plus quatre louis !


GALICHET.

Je file.


LE DOCTEUR.

Moi, j’y vais.


BERTRAND D’AVRON, sur une note aiguë de la chanteuse.

Dépêchez-vous, vous allez manquer le train.


MADAME GAUDIN.

Qu’il est bête. (Demandant des cartes.) Deux…


MADAME HERBELIER, paraissant au fond.

Est-ce que vous êtes bien installés ici ?


BERTRAND D’AVRON, très poli, à madame Herbelier.

Nous ne gênons pas la jeune personne qui chante là-bas ?


MADAME HERBELIER.

C’est une dame du monde qui vient de marier sa fille.


LE DOCTEUR.

Elle exhale sa douleur.


MADAME HERBELIER.

Elle a une voix superbe ! Elle se décide à entrer à l’Opéra.


BERTRAND D’AVRON.

Comme quoi ?


MADAME HERBELIER.
Comme chanteuse

BERTRAND D’AVRON, très aimable. Au docteur.

Alors donnez-m’en trois.

Le docteur lui donne trois cartes.

MADAME HERBELIER, aux joueurs.

Vous savez que si vous n’êtes pas bien ici, rien n’est plus facile que de vous faire installer une table au fumoir ?


BERTRAND D’AVRON, regardant ses cartes.

Docteur, je sais que vous cherchez les dames, mais j*en ai déjà deux.


MADAME HERBELIER.

Vous êtes bien, madame Gaudin ?


MADAME GAUDIN, très occupée par le jeu.

Nous sommes très bien, je vous remercie ! (Jouant.) Vingt francs.


BERTRAND D’AVRON.

Plus soixante !


LE DOCTEUR.

Les voila !


MADAME GAUDIN.

Je les tiens !


MADAME HERBELIER.

Vous n’avez rien qui vous gêne, M. d’Avron ?


MADAME GAUDIN.

Il n’a rien qui le gêne. (Montrant son jeu.) Main pleine.


BERTRAND D’AVRON.
La vérité m’oblige à dire que je me contenterais d’un peu moins d’air dans les jambes.

MADAME GAUDIN.

C’est drôle ; je ne sens rien.


BERTRAND D’AVRON.

Vous ne sentez rien parce que vous gagnez, mais je vous assure que moi j’ai les jambes gelées.


MADAME HERBELIER.

On est en train de remplacer les lampes du fumoir. D’ici quelques instants, vous pourrez vous y installer.

Elle sort.

BERTRAND D’AVRON, après la sortie de Madame Herbelier.

Bonsoir, mignonne !


GALICHET.

Elle est un peu fatigante, la maîtresse de la maison.


MADAME GAUDIN, à Bertrand d’Avron.

Blindez-vous, blindez-vous !


BERTRAND D’AVRON.

Elle est énervée ce soir parce qu’elle attend Triplepatte.


GALICHET.

Qu’est-ce qu’elle veut en faire ?


BERTRAND D’AVRON.

Un gendre. (Demandant des cartes.) Cinq… C’est ce soir qu’elle lui présente sa fille en liberté.


GALICHET.
Qui est-ce qui vous a dit ça ?… (Demandant des cartes.) Deux.

BERTRAND D’AVRON.

Le docteur ici présent, qui est l’homme le plus discret de la terre.


LE DOCTEUR.

Dites donc… (Prenant une carte.) Une ! Si je vous confie des secrets…


BERTRAND D’AVRON.

… C’est bien pour que je les répète à tout le monde, n’est-ce pas ?


MADAME GAUDIN.

Occupez-vous donc du jeu !


BERTRAND D’AVRON.

Pour ce que j’ai à jouer ! Depuis que nous sommes assis, je n’ai pas eu un seul brelan.


MADAME GAUDIN.

C’est un petit poker, pour vous ! Vous n’en mourrez pas !


BERTRAND D’AVRON.

C’est rasant de perdre, même à un petit poker.

Il se lève et tourne deux fois autour de sa chaise.

TOUS LES JOUEURS.

C’est insupportable… Jouez donc !…


BERTRAND D’AVRON, se rasseyant.

C’est pour changer la veine.


GALICHET.

Parole !


MADAME GAUDIN.
Faites comme le docteur. Écoutez s’il parle.

GALICHET.

Il n’a pas le temps ; il est trop occupé à ramasser.


LE DOCTEUR.

J’ai à peine quatre cents francs devant moi. Et j’en ai sorti cent cinquante. Tenez ! Je fais deux louis, vous n’avez qu’à me les prendre.


BERTRAND D’AVRON.

J’aime mieux vous les laisser que de vous en donner du mien… Deux sept… Voilà ce que la providence m’envoie.


MADAME GAUDIN.

C’est bien votre faute si vous perdez. Vous allez avec de tout petits jeux.


BERTRAND D’AVRON.

Je vais avec ce que j’ai.


MADAME GAUDIN.

Passez. Le vrai bon joueur est celui qui sait passer.


BERTRAND D’AVRON.

À ce compte, le vrai bon joueur est celui qui va se coucher. (La voix de la chanteuse entrant par une porte qu’on vient d’ouvrir : « Je veux… Je veux… Je veux… Je veux… ») (Bertrand d’Avron se lève, et regarde, immobile, dans la direction de la chanteuse.) Qu’on se dépêche de lui donner ce qu’elle veut !


MADAME GAUDIN.
Vous savez qu’elle demande mille francs pour venir.

BERTRAND D’AVRON.

Combien demande-t-elle pour s’en aller ?

La voix s’éteint.

GALICHET.

Alors les Herbelier attendent Triplepatte ?


BERTRAND D’AVRON.

Jouez donc, jouez donc… Soyez donc un peu au jeu… Il y a un louis.


GALICHET.

Même à ce prix-là, vous ne m’aurez pas.


LE DOCTEUR.

Moi non plus.


MADAME GAUDIN.

Je passe…


BERTRAND D’AVRON.

Vous, vous êtes une femme terrible ; vous n’allez qu’avec des brelans.


MADAME GAUDIN.

Ça me réussit bien, je n’ai rien devant moi.


BERTRAND D’AVRON.

Vous n’avez rien sorti… Mais vous avez perdu quelques coups. Je suis sûr que vous commencez à sentir un peu d’air.


LE DOCTEUR.

Écoutez… Plutôt que de vous entendre geindre constamment, nous allons déménager. Du reste, voilà la jeunesse qui vient s’installer ici.


Scène II

Les Mêmes, GILBERTE, ANDRÉE, JEANNINE, puis YVONNE.


GILBERTE, s’approchant des joueurs.

Le jeune Galichet avait fait le serment de ne pas jouer ce soir… Il me l’a juré cet après-midi même au tennis.


ANDRÉE.

J’en suis témoin !


JEANNINE.

Moi aussi !


BERTRAND D’AVRON.

Le jeune Galichet ne répond rien… parce qu’il est poli. Mais je me doute bien de ce qu’il a envie de répondre.


GILBERTE.

Que nous l’ennuyons sans doute ?


BERTRAND D’AVRON, entre ses dents.

Presque…


GALICHET.

Mesdemoiselles, je joue encore une heure et je vous promets d’aller danser avec vous.


BERTRAND D’AVRON, pénétré.

Oui… S’il gagne, dans une heure, il s’en ira en nous disant solennellement qu’il vous a promis de vous faire danser. Mais s’il perd, soyez tranquilles, il restera avec nous jusqu’à l’aube.


ANDRÉE.

Qui est-ce qui gagne ?


BERTRAND D’AVRON.

Personne. Tout le monde perd.


LE DOCTEUR.

Servi.


BERTRAND D’AVRON.

Trois.


GILBERTE.

M. d’Avron vient de gagner le dernier coup. Je lui porte chance ! Il va me demander de rester derrière lui.


BERTRAND BERTRAND D’AVRON, très aimable.

Oui, mademoiselle ; restez derrière moi. (Plus bas.) Comme ; ça, j’aurai un peu moins d’air dans les jambes.


LE DOCTEUR.

Cent francs…


BERTRAND D’AVRON.

Ah ! zut ! Il faut que je tienne trois rois.


LE DOCTEUR.

Brelan d’as. Eh bien, mesdemoiselles, mademoiselle Herbelier n’est donc pas avec vous ?


GILBERTE.

Yvonne ? La voici qui vient… Yvonne !


YVONNE, entrant par le fond.

Les joueurs, maman me charge de vous dire que tout est prêt au fumoir et que vous pouvez aller vous y installer.


BERTRAND D’AVRON.

Tout de suite. Ramassez, docteur, selon votre excellente habitude, et allons y.


MADAME GAUDIN, se levant.

Elles sont charmantes, ces jeunes filles.


BERTRAND D’AVRON, se levant.

Oui… Laissons-les aux plaisirs de leur âge.

Madame Gaudin sort la première.

GILBERTE, à Galichet.

Alors, monsieur Galichet, dans une heure ?


GALICHET, se levant.

Dans une heure.


BERTRAND D’AVRON.

Serment de Galichet !… Le docteur est le dernier levé. Il n’en finit pas de ramasser son trésor… Il ne donnera pas de consultation demain. On ne lui demandera plus de consultation que sur le moyen de gagner au poker. Mais il garde ça pour lui.


LE DOCTEUR.

Si vous croyez que c’est en bavardant que vous me regagnerez tout ça.


BERTRAND D’AVRON.

Au moins en bavardant, je ne vous en donne pas davantage.

Ils sortent.

JEANNINE.

Qu’est-ce qu’on va faire ?


GILBERTE.

En attendant qu’il vienne du danseur, jouons à un petit jeu quelconque, comme des petites filles bien sages.


YVONNE.

Quel jeu ?


GILBERTE.

Ce jeu renouvelé, qui amusait maman dans son enfance, la sellette. C’est vous qui sortez. Nous disons chacune une phrase sur votre compte, et vous devinez qui a pu dire chaque phrase.


YVONNE.

Vous en trouverez de méchantes choses sur moi !


GILBERTE.

Sortez toujours… Il arrivera ce qui arrivera. Madame Herbelier parait au fond.


Scène III

Les Mêmes, madame HERBELIER, LE DOMESTIQUE.


MADAME HERBELIER.
Eh bien, mesdemoiselles, vous n’allez pas danser là-bas ?

GILBERTE.

Pas assez de danseurs, madame.


MADAME HERBELIER.

J’en ai invité trente-cinq.


GILBERTE.

Oui, madame. Mais il faut vous décider. Est-ce un bal ? Est-ce un concert ? Vous invitez des danseurs, et vous faites fonctionner la chanteuse. On l’entend du Casino. Ce n’est pas ça qui fera venir le monde.


YVONNE, aux deux jeunes filles.

Je sors, dépêchez vous.


MADAME HERBELIER, au valet de pied qui passe au fond.

Hubert ! Vous avez bien porté cette invitation à l’hôtel d’Angleterre ?


LE DOMESTIQUE.

Oui, madame, à M. le vicomte de Houdan. Il n’était pas à l’hôtel du moment, mais on lui remettra la lettre dès l’instant qu’il rentrera.


MADAME HERBELIER.

On vous a bien dit qu’il rentrerait ?


LE DOMESTIQUE.

Oui, madame ; c’est-à dire qu’on ne m’a rien dit du tout.


MADAME HERBELIER.

Je vous avais dit de demander s’il rentrerait.


LE DOMESTIQUE.

Je l’ai demandé, madame, mais vu que personne de l’hôtel n’en savait rien, personne ne se trouvait susceptible de me répondre.

Il sort.

MADAME HERBELIER.

Pourvu qu’il vienne… (Aux jeunes filles.) Jouez, mesdemoiselles… (À elle-même.) Pourvu qu’il vienne !…

Elle sort.

Scène IV

Les Mêmes, puis MADAME HERBELIER


GILBERTE, faisant un grand salut à la porto par laquelle Madame Herbelier vient de sortir.

Oui, Eugénie ! (Elle déclame.) « Vraiment ! la figure de la reine était encore plus imposante quand son noble visage se trouvait coloré par l’émoi ! » (Changeant de ton.) Avez vous vu l’émoi d’Eugénie ? (Chantant.) « Pourquoi cet émoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? » (Parlé.) Moi, je sais pourquoi !


ANDRÉE.

Dis-mous ça.


GILBERTE, mystérieusement.

Elle l’attend !


JEANNINE.

Qui donc ?


GILBERTE.
Le dernier descendant des Houdan, fondateur de la branche Triplepatte, dont il est actuellement le seul numéro.

ANDRÉE.

Qu’est-ce qu’elle veut en faire ?


GILBERTE.

Elle veut unir le noble écu des Houdan aux écus moins illustres, mais infiniment plus nombreux, des Herbelier.


JEANNINE.

Comment le sais-tu ?


GILBERTE.

Triplepatte et mon frère Jacques ont un petit lien de parenté. Ils ont le même usurier, un nommé Boucherot, si ça peut servir à messieurs vos frères. Ce Boucherot savait la nouvelle par le fâcheux Baude-Boby, qui l’avait recueillie de la bouche de la Baronne Pépin. Vous n’avez donc pas vu, innocentes créatures, l’agitation désordonnée de la baronne Pépin ? C’est qu’il se prépare de grandes choses !


JEANNINE.

Et Yvonne est contente de ce mariage ?


GILBERTE.

Je suis persuadée qu’elle n’est au courant de rien. On ne lui en parlera que lorsque ce sera nécessaire, c’est-à-dire dans la soirée. Les dernières

personnes informées, dans cette affaire là, ce seront Yvonne et le vénéré chef de la famille. l’éléphant blanc. Tout est conduit par la mère Herbelier, la seule maîtresse de céans.

ANDRÉE.

Madame Herbelier a toujours été une maîtresse femme.


YVONNE, entr’ouvrant la porta de gauche.

Est-ce que tous aurez bientôt fini ?


GILBERTE.

Voilà, voila !… Encore deux minutes et nous sommes à vous. (Aux autres.) Il faut pourtant s’occuper d’elle, (À Jeannine.) Pourquoi est-elle sur la sellette ? (Elle se penche Vers Jeannine qui lui dit quelques mots tout bas.) Non, pas de méchancetés ! D’abord c’est injuste ce que tous dites-là. Elle est très intelligente… Hais elle est comme ça… nonchalante…


ANDRÉE.

Elle ne fait pas de frais !


GILBERTE.

Non ! Elle ne fait aucun effort pour briller. C’est une fille qui a horreur de l’effort. Elle n’a jamais eu la plus petite histoire de flirt… C’est pour cela que vous mettez en doute son intelligence, mesdemoiselles les ingénues !


YVONNE, passant la tête à gauche.

Eh bien ? Voyons !


GILBERTE.
Plus qu’un tout petit instant ! (Yvonne disparaît.) Je vais la faire revenir, ce serait trop long : j’inventerai des réponses, voilà tout ! Yvonne ! Yvonne ! Arrivez !

YVONNE, entrant.

Eh bien ! Qu’est-ce que vous ayez trouvé pendant tout ce temps là ?… Allons, parlez. Je suis humblement résignée à tout entendre.


GILBERTE.

Vous êtes sur la sellette parce que vous êtes une personne sans volonté.


YVONNE.

C’est bien vrai !


GILBERTE.

Qui est-ce qui a dit cela ?


YVONNE.

Tout le monde.


GILBERTE.

Vous êtes encore sur la sellette parce que… J’ai beaucoup de réponses à me rappeler… Vous êtes sur la sellette… parce que vous allez être vicomtesse !


YVONNE, étonnée.

Parce que je vais être vicomtesse !


JEANNINE.

C’est vrai que vous ne le saviez pas ?


YVONNE.

Je ne sais rien du tout… Qu’est-ce que cela veut dire ?… Vous m’effrayez !


ANDRÉE.
Vous ne saviez pas que vous alliez être vicomtesse de Houdan ?

YVONNE.

Qu’est-ce que c’est que cette histoire-là ?


GILBERTE.

Le vicomte de Houdan vient ce soir même pour vous être présenté.


YVONNE.

C’est effrayant ce que vous m’apprenez-là !… Oh !… Je voyais bien qu’il y avait quelque chose… Papa, lui, ne savait rien… Il m’en aurait parlé… (Avec désespoir.) Oh ! mon Dieu !… mon Dieu ! mon Dieu ! Il ne manquait plus que ça maintenant !… (À Gilberte.) Je me disais bien que cela devait arriver un jour où l’autre… Mais j’étais encore tranquille, parce que je n’ai que dix-huit ans et qu’on avait toujours dit qu’on ne me marierait qu’à vingt ans.


JEANNINE.

Vous avez si peur que ça de vous marier ?


YVONNE.

Je n’ai peur que de ça depuis l’âge de douze ans !Je me dis, depuis l’âge de douze ans, qu’il arrivera un jour où j’aurai vingt ans, et où il faudra me marier ! Et voilà qu’on veut me marier deux ans avant !


ANDRÉE.
Si vous voulez raisonner, vous n’êtes vraiment pas à plaindre ! Le vicomte de Houdan appartient à une des plus nobles familles de France.

JEANNINE.

C’est ce qu’on appelle en d’autres termes du gratin premier choix.


YVONNE.

Si vous croyez que ça me rassure que ce soit du gratin premier choix !… C’est encore plus un étranger pour moi !… Oh ! mon Dieu !… Moi qui hier encore était si tranquille !… Et c’est ce soir même qu’il va venir !… Ce soir !… Pas un instant de répit !…


GILBERTE.

C’est ce soir qu’il vous sera présenté ! Mais vous avez encore du temps avant le mariage.


YVONNE, inquiète.

Trois mois ? (Plus inquiète.) Deux mois ?


GILBERTE.

Peut-être six semaines seulement…


YVONNE.

Six semaines !


GILBERTE.

Allons ! Allons ! Vous allez être très heureuse. On va vous faire la cour.


YVONNE.

Oh ! ça non ! Qu’il me laisse tranquille pendant ces six semaines !


GILBERTE.

Il faudra bien que vous fassiez connaissance.


YVONNE.

Nous ne ferons jamais connaissance. J’accepterai d’être sa femme parce que je ne pourrai pas faire autrement. Et puis j’aime autant celui-là qu’un autre que je ne connaîtrais pas davantage. Oh ! mon Dieu ! Moi qui étais si tranquille !


ANDRÉE.

Nous qui pensions vous faire plaisir en vous annonçant ça !


GILBERTE, à Andrée.

Une autre fois, il faudra trouver autre chose.


JEANNINE.

Voici votre maman !

Madame Herbelier entre par le fond.

YVONNE.

Qu’est-ce qu’elle va me dire ?


MADAME HERBELIER.

Excusez-moi, mesdemoiselles, si je vous enlève Yvonne quelques instants.


JEANNINE, bas à Yvonne.

Les révélations !


YVONNE.

Oh ! mon Dieu !

La Baronne Pépin entre par le fond.

GILBERTE, bas à Yvonne.

Voici la baronne Pépin ; je vous conseille de l’avoir à l’œil.


YVONNE.

Pourquoi ?


GILBERTE.
C’est elle qui a fait le coup !

Scène V

Les mêmes, LA BARONNE PÉPIN.


LA BARONNE, aux jeunes filles.

Allons ! Allons ! Toute cette jeunesse !… Qu’est-ce qu’elle attend pour aller danser ?… (À madame Herbelier.) Regardez votre fillette, regardez-la !… C’est la reine de ce gentil troupeau.


MADAME HERBELIER.

Ne trouvez-vous pas, chère amie, que le vicomte est en retard ?


LA BARONNE.

Laissez-le faire. Il arrivera à l’heure qu’il faut. C’est un homme plein de tact.


MADAME HERBELIER.

Vous êtes sûre qu’il n’y a pas de malentendu et qu’il viendra ?


LA BARONNE.

Mais oui, mais oui. (Lui prenant la main) Comme elle se tracasse ! Je l’ai quitté cinq minutes avant le dîner, et, malgré sa crânerie de chevalier français, il était tout ému, tout rougissant.


MADAME HERBELIER, à Yvonne qui essaie de s’esquiver par le fond derrière ses amies.

Reste, Yvonne, j’ai quelque chose à te dire.

Musique de danse dans la coulisse. Les autres jeunes fille sortent.

LA BARONNE, regardant Yvonne.

Oui ! Oui ! Nous faisons de vilaines cachotteries devant cette petite ; n’est-ce pas le moment de lui révéler à notre chère petite… Attention ! (Elle fait un pas vers Yvonne qui recule.) À notre chère petite quoi ? (Elle fait encore un pas et lui crie rapidement à l’oreille.) Vicomtessei !… (Vivement, en se reculant.) Je n’ai rien dit ! Je n’ai rien dit !


MADAME HERBELIER.

Tu as entendu, Yvonne ?


YVONNE, résignée.

Oui, maman.


LA BARONNE.

Moi, je ne voulais rien dire ! Je voulais laisser arriver le beau vicomte, le prince charmant ! Il aurait regardé la jolie belle… La jolie belle aurait baissé les yeux ! Et pan ! pan ! Le coup de foudre ! (Avec explosion.) Ah ! Je suis une romanesque, moi ! J’aime les surprises, l’imprévu, l’aventure, la grande route, la berline, les postillons, les grelots, le clair de lune, l’échelle au balcon !… Mais maman, qui est une personne raisonnable, a préféré qu’on prévienne.


MADAME HERBELIER.

C’était plus sage.


LA BARONNE.

Et ce bon M. Herbelier ? Où est-il, votre cher mari ?


MADAME HERBELIER.
Mon mari ? Il a disparu selon son habitude.

LA BARONNE.

Ah ! le grand travailleur !


MADAME HERBELIER.

Il doit être allé dormir.


LA BARONNE.

Ah !… Et que dit-il de nos grands projets ?


MADAME HERBELIER.

Je ne lui ai encore parlé de rien.


LA BARONNE.

Il ne sait rien ! Ah ! Que c’est piquant !


MADAME HERBELIER.

Ce n’est pas cela… mais il vaut mieux ne rien lui dire avant que les choses soient un peu avancées. C’est comme cela qu’il faut agir avec lui ! Autrement, quand on le met au courant, il résiste, il fait des objections. Tandis qu’une fois que c’est décidé, il n’ose plus déranger ce qu’on a fait, et il ne dit plus rien.


LA BARONNE.

Ah ! comme elle le connaît bien, son cher mari ! Ah ! la fine mouche que cette chère amie !


MADAME HERBELIER.

Demain seulement je lui dirai ce qui en est.


LA BARONNE.

Alors c’est le grand complot en sourdine ? (Regardant Yvonne.) Le mystère ? Parfait, parfait, parfait ! (À Yvonne.) Eh bien ?


MADAME HERBELIER.
Yvonne !

YVONNE, s’approchant.

Maman !


LA BARONNE, prenant la main d’Yvonne.

Eh bien ! On est contente ? On ne sait pas ? On est troublée ? On ressent une délicieuse petite angoisse ! Ah ! c’est qu’un grand moment se prépare ! C’est le jour où la maman et le papa vous donneront l’autorisation d’aimer ! (Avec extase.) Ah ! aimer ! aimer ! Vous êtes contente ?


YVONNE.

Oui, madame !


LA BARONNE.

Chère petite ! Quelle joie pour moi de faire le bonheur de ces deux êtres si bien faits l’un pour l’autre, (Elle se dirige vers le fond.) Il me semble déjà le voir entrer tout souriant, avec sa grande allure et se précipiter, plein d’impatience. (Sur un autre ton à elle-même.) Ah ! ça ! Qu’est-ce qu’il fait donc ?

Elle sort par le fond, à gauche

YVONNE, ans bouger, à sa mère.

Ecoute, maman !… (Bas, à madame Herbelier qui s’est approchée d’elle.) Je voudrais bien ne pas me marier !


MADAME HERBELIER, bas.

Qu’est-ce que tu me racontes ?


YVONNE, bas.

Je voudrais bien ne pas me marier ! Tu avais dit que je ne me marierais qu’à vingt ans.


MADAME HERBELIER, bas.

Oui, mais je te le répète que c’est un mariage tellement inespéré, le vicomte de Houdan ! Tu seras de l’entourage des Princes !


YVONNE, même jeu.

Ecoute, maman !… Je voudrais bien ne pas me marier !


MADAME HERBELIER, bas.

Tu veux décourager la baronne, qui s’occupe si gentiment de toi ? Surtout ne dis pas ça devant elle.


YVONNE, bas, la retenant.

Maman, ma petite maman chérie, laisse-moi te dire encore une chose… Je voudrais ne pas me marier…


MADAME HERBELIER, bas.

Tu n’es pas raisonnable.


LA BARONNE, paraissant au fend à droite.

Ah ! Je vois ce que c’est ! On raconte tout bas son bonheur à sa maman. (Elle descend vers Yvonne.) Vous êtes heureuse ? Dites un peu si vous êtes heureuse ?


YVONNE.

Oui, madame !


MADAME HERBELIER.

Ne restons pas ici. Je crois que j’entends mon mari.


LA BARONNE.

Allons danser !… En attendant le Prince Charmant ! (À elle même, regardant la porte d’entrée.) Il ne vient pas vite, mon Prince Charmant !

Elles sortent.

Scène VI

HERBELIER, HUBERT, puis BICHAL, puis BAUDE BOBY.


HERBELIER, paraît à droite premier plan ; il a des favoris blancs) une stature imposante ; il marche lentement, va presser an bouton de sonnette, vient jusqu’à l'avant-scène, bâille longuement et regarde sa montre. Au valet de pied qui vient d’entrer.

Hubert !


HUBERT.

Monsieur !


HERBELIER.

Hubert, si Madame demande où je suis, vous direz que j’ai été obligé d’aller au cercle… pour voir un Anglais qui est de passage…


HUBERT.

Et si Madame demande à voir Monsieur, faudra-t-il aller chercher Monsieur au cercle ?


HERBELIER.

Non !… Dans ma chambre… (Il baille.) Hubert vous entrerez doucement, (Hubert sort.) Je ne sais pas ce que j’ai à avoir sommeil comme ça. J’ai pourtant bien dormi cet après-midi. (Le jeune Bichal entre par la porte du fond à gauche.) Tiens ! Le jeune Bichal !


BICHAL.
Bonjour, monsieur Herbelier !

HERBELIER.

Vous venez au bal, jeune Bichal ?


BICHAL.

Oui, monsieur… Ces fêtes de madame Herbelier sont charmantes !


HERBELIER.

Il faut croire, puisque vous y venez, sans y être forcé. Je voudrais bien être comme vous… un invité. Si j’étais un invité, savez-vous ce que je ferais, jeune Bichal ? J’irais me coucher. Vous savez, si ça vous tente le moins du monde d’aller vous coucher, je vous y autorise.


BICHAL, protestant.

Je vous assure, monsieur… que je m’amuse beaucoup.


HERBELIER.

Sérieusement ? Je ne peux pas croire ça. (Chant dans la coulisse.) Écoutez !… Ça ne vous fait pas peur ? En tout cas, je vous autorise à rentrer chez vous et même je vous y engage. Vous vous lèverez plus tôt demain et vous serez plus dispos.


BICHAL.

Mais, monsieur…


HERBELIER.
Vous ferez comme vous voudrez. Je vous engage à aller vous coucher, mais je ne vous y force pas. J’ai fait mon devoir, je vous ai donné un bon conseil.

BICHAL.

Avec votre permission, je vais aller présenter mes respects à madame Herbelier.


HERBELIER.

Allez ! Allez !

Bichal sort par le fond. Herbelier s’en va lentement vers sa chancre. Baude-Boby parait an fond à gauche, aperçoit M. Herbelier et se dirige vers lui.


BAUDE-BOBY.

Bonjour, monsieur !


HERBELIER, se retournant.

Bonjour, mon jeune ami. (Avec résignation.) Encore un invité ! Pourtant vous n’êtes pas un débutant, vous. Vous savez ce que c’est que les bals blancs ! Et vous en redemandez ! (Dans la coulisse, le chanteur entame un air de « Robert le Diable ».) C’est une grande soirée, vous savez !… Monsieur Boby, je vous jure que je ne le dirai à personne, si vous allez vous coucher.


BAUDE-BOBY.

Excusez-moi, mais je vous assure que j’ai un vif plaisir…


HERBELIER.

Oh ! s’il faut tellement insister ! Allez, allez…


BAUDE-BOBY.

Du reste, je vois madame Herbelier qui…


HERBELIER.

Ma femme ! Comme c’est difficile de ne pas se rencontrer quand on habite la même maison !

Il s’esquive par la porte de droite ; Boby le regarde avec
stupéfaction en hochant la tête. Madame Herbelier, la baronne et Yvonne entrent par le fond.

Scène VII

BAUDE-BOBY, MADAME HERBELIER, LA BARONNE, YVONNE.


MADAME HERBELIER.

Je regardais si mon mari était là, parce que je ne yeux pas le rencontrer ; (Avec une froideur affectée, à Baude-Boby qui s’incline devant elle.) Bonjour, M. Baude-Boby.


BAUDE-BOBY.

Oui, madame ; je vois que vous m’en voulez, mais votre main était dans l'article…


LA BARONNE, intervenant.

Oui, c’est entendu, monsieur Baude-Body !… On pense à bien autre chose pour le moment.


MADAME HERBELIER, très anxieuse à la baronne.

Il n’arrive pas ! Il n’arrive pas !


LA BARONNE, faisant un effort pour ne pas paraître inquiète.

Hais si ! Mais si ! il va venir, il est en route ! (Très nerveuse.) N’ayez pas l'air troublée comme ça… Je vous dis qu’il sera ici dans deux minutes.

Ne privez pas plus longtemps vos invités de votre gracieuse présence. Allez, reprenez votre calme sourire. Il va venir ! Je vous dis !…

MADAME HERBELIER.

Vous croyez !

La Baronne la conduit jusqu’à la porte, la fait sortir, puis se retourne vers Baude-Boby, qui est resté au fond.


LA BARONNE.

Je suis très inquiète ! Comment se fait-il que le vicomte ne soit pas avec vous ?


BAUDE-BOBY.

Ah ! Madame ! J’ai grand’peur qu’il ne vienne pas !


LA BARONNE, sursautant.

Qu’il ne vienne pas ? Qu’est-ce que vous dites là ?… Vous perdez la tête… Où est-il ?


BAUDE-BOBY.

Je l’ai quitté tout à l’heure au chalet du Lac, à trois lieues d’ici. Il buvait du lait chaud, en compagnie d’une jeune personne qui s’appelle Dolly.


LA BARONNE.

Mais enfin !… Il ne va pas s’éterniser là-bas… Il viendra ici après.


BAUDE-BOBY.

Ça m’étonnerait, madame !… Ils ont commencé une petite partie…


LA BARONNE.

Il n’y a qu’un parti à prendre, il faut aller le chercher !


BAUDE-BOBY.
C’est loin, vous savez !

LA BARONNE.

Ça m’est égal… Il y a des automobiles à la porte.


BAUDE-BOBY.

Il y a celle de Spindler… Mais je ne sais pas conduire.


LA BARONNE.

Moi, je sais… je sais un peu conduire. Je vais aller demander à M. Spindler de me prêter son auto… Attendez-moi ici… Vous viendrez là-bas avec moi ! Et vous allez voir comme nous allons filer !

Elle sort.

BAUDE-BOBY.

Elle va me démolir ! Pas ça !

Il sort. Le vicomte parait à une autre porte, conduit par Boucherot.

Scène VIII

BOUCHEROT, LE VICOMTE.


BOUCHEROT.

Vous êtes arrivé M. le vicomte, c’est bien ici !


LE VICOMTE.

Ah ! Boucherot ! Je n’oublierai jamais ce que vous venez de faire pour moi. Vous êtes ma Providence !


BOUCHEROT.

Maintenant que je vous ai remis dans la bonne route, M. le vicomte, vous n’avez plus qu’à aller tout droit.


LE VICOMTE.

Oui ! J’étais au pavillon du Lac, à mon corps défendant, vous savez, mais j’y étais. Vous êtes venu m’y chercher ! Je n’oublierai jamais ça !

Il lui serre la main.

BOUCHEROT.

Heureusement que je ne cessais pas de veiller sur vous, M. le vicomte.


LE VICOMTE.

Décidément, le vil intérêt fait faire de bien belles choses !


BOUCHEROT.

Au revoir, M. le vicomte !


LE VICOMTE.

Au revoir, mon ange gardien ! (Boucherot sort.) Enfin ! Me voici au port ! (Il examine le salon désert.) Il n’y a personne ! Ils sont couchés !… (on entend de la musique de danse.) Oh ! Voilà qui me décide…

Il se dirige vers la porte de sortie.

BAUDE-BOBY, paraissant au fond.

Eh bien, mon vieux ! Tu en fais de belles !… La baronne Pépin est déchaînée. Elle voulait m’emmener en automobile à ta recherche, en conduisant elle-même !… Enfin, puisque tu es là, tout est bien ! Je vais la prévenir.

Il le fait asseoir sur une chaise près de la table de jeu et sort par le fond.

LE VICOMTE, seul.

Je n’ai pas de veine ! Moi qui espérais qu’ils étaient couchés !

Il se met à jouer machinalement avec les cartes qui sont sur la table. Herbelier entre lentement par la porte de droite, premier plan.


Scène IX

LE VICOMTE, HERBELIER.


HERBELIER, sans voir le vicomte.

Pas moyen de dormir avec leur sacrée musique !

Il bâille.

LE VICOMTE, apercevant Herbelier.

Oh ! le beau vieillard !


HERBELIER, apercevant le Vicomte.

Un nouveau. Encore un nouvel invité ! (Il salue de la tête.) Monsieur !


LE VICOMTE, saluant aussi de la tête.

Monsieur !

Il se remet à jouer avec les cartes.

HERBELIER.

Vous aimez la danse, à ce que je vois ?


LE VICOMTE.

Pas énormément, monsieur !


HERBELIER.

Eh bien ! vous êtes comme moi ! Enfin j’en trouve un qui est comme moi !… Mais alors, puisque vous n’aimez pas ça, qu’est-ce qui tous empêche d’aller vous coucher ?


LE VICOMTE.

J’en ai bien envie !


HERBELIER.

Vous auriez bien tort de vous gêner !


LE VICOMTE, se lève et se dirige vers Herbelier.

Malheureusement, je ne suis pas ici pour mon plaisir… Je viens pour une présentation : on veut me marier !


HERBELIER.

Alors, n’hésitez plus et rentrez chez vous au pas de course.


LE VICOMTE.

Vous croyez ?


HERBELIER.

Vous voulez vous marier et vous n’aimez pas le monde ! Mais, une fois marié, vous y serez jusqu’au cou, dans le monde ! vous en aurez à domicile ! Vous n’aurez pas comme maintenant la ressource de vous en aller… Vous ne serez plus libre !…


LE VICOMTE, frappé.

C’est vrai que je ne serai plus libre…


HERBELIER.

Tenez, jeune homme, je ne vous connais pas et vous ne me connaissez pas… Vous me dites que vous allez vous marier. Il est possible que le parti qu’on vous propose soit un parti avantageux ; mais, sans savoir qui vous allez épouser, permettez moi Page:Bernard - Godfernaux - Triplepatte (1906).djvu/101 Page:Bernard - Godfernaux - Triplepatte (1906).djvu/102 Page:Bernard - Godfernaux - Triplepatte (1906).djvu/103 Page:Bernard - Godfernaux - Triplepatte (1906).djvu/104 Page:Bernard - Godfernaux - Triplepatte (1906).djvu/105 Page:Bernard - Godfernaux - Triplepatte (1906).djvu/106 Page:Bernard - Godfernaux - Triplepatte (1906).djvu/107 Page:Bernard - Godfernaux - Triplepatte (1906).djvu/108 Page:Bernard - Godfernaux - Triplepatte (1906).djvu/109 Page:Bernard - Godfernaux - Triplepatte (1906).djvu/110 Page:Bernard - Godfernaux - Triplepatte (1906).djvu/111 Page:Bernard - Godfernaux - Triplepatte (1906).djvu/112 Page:Bernard - Godfernaux - Triplepatte (1906).djvu/113 Page:Bernard - Godfernaux - Triplepatte (1906).djvu/114 Page:Bernard - Godfernaux - Triplepatte (1906).djvu/115 Page:Bernard - Godfernaux - Triplepatte (1906).djvu/116 Page:Bernard - 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HERBELIER.

Alors je dis oui !


MADAME HERBELIER.

Oui !


LA BARONNE.

Oui !


LE MAIRE.

C’est très bien. Mais ici, je n’ai pas qualité pour recevoir tous ces oui ; êtes-vous prêts à me les répéter ailleurs ?


TOUS.

Oui ! Oui ! Oui ! Oui !


Rideau.


FIN



Châtillon-sur-Seine. — Imprimerie f. boudrot.