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Trois Ministres de l’empire romain sous les fils de Théodose/02

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Trois Ministres de l’empire romain sous les fils de Théodose
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TROIS MINISTRES
DE L’EMPIRE ROMAIN
SOUS LES FILS DE THÉODOSE.

RUFIN, EUTROPE, STILICON.

II.

EUTROPE.


I.

Eutrope naquit, dans une des contrées voisines de l’Euphrate, d’un père et d’une mère esclaves. Son maître, pour lui donner plus de prix, ayant décidé qu’il serait eunuque, un opérateur arménien (c’étaient, à ce qu’il paraît, les plus habiles) l’arracha à la mamelle de sa mère et le mutila : l’enfant faillit en mourir ; mais lorsqu’il revint à la vie, il avait doublé de valeur. L’âge de la vente arrivé, le maître l’envoya, sous la conduite d’un Galate, agent de la traite des eunuques, parcourir les marchés de l’Halis et du Thermodon, où se tenait, alors comme aujourd’hui, le principal siège de ce commerce. Vendu et revendu plusieurs fois, le jeune Eutrope passa par les mains de bien des maîtres, soit qu’il fût un esclave difficile, soit que son intelligence et sa bonne mine en fissent au contraire un objet d’échange avantageux. La condition de cette classe d’enfans était vraiment déplorable ; voués pour la plupart à une jeunesse, et destinés plus tard à servir d’intermédiaires aux passions de leurs maîtres, ils allaient, quand l’âge les frappait, affronter dans les gynécées la haine d’un sexe et le mépris des deux : c’était le dernier degré et le plus redouté de la condition servile. À cette école d’opprobre et de misère, Eutrope, doué d’une grande intelligence naturelle, acquit tous les vices qu’engendre l’avilissement : il devint fourbe, ingrat, avide d’argent ; détestant le nom de maître et aspirant à l’être un jour, ne fût-ce que pour se venger, il accumula au fond de son âme une haine mortelle contre quiconque l’avait connu à l’époque de sa dégradation, qu’il lui eût fait du mal ou du bien. Il finit par étendre ce sentiment à toute la société qui versait sur ses pareils avec tant d’indifférence la souffrance et l’abjection ; mais, habile à dissimuler, il n’en laissait rien percer au dehors. Quelques rayons de tendresse venaient cependant traverser de temps à autre cette âme sombre et désespérée. Il était chrétien sincère et catholique ardent, quoiqu’on lui niât plus tard ce titre, lorsqu’il eut à lutter contre l’église, et il aimait avec passion une sœur, née comme lui dans la servitude. Tout ce que cet homme pouvait concevoir d’affection, il le reporta sut cette femme, son égale par le sang et par la misère. Elle avait été sa consolation dans les jours de détresse ; aux temps de la prospérité, il mit sa fierté à la rendre riche et puissante, à lui faire partager ses honneurs, son palais, à lui donner une cour, à humilier devant elle les plus nobles matrones. Exempte des mauvais instincts de son frère, elle n’abusa point de sa puissance, et mérita d’être épargnée quand la roue de la fortune vint à tourner. On l’appelait par dérision la femme de l’eunuque.

Le premier maître d’Eutrope, ou du moins le plus ancien dont l’histoire se souvienne, fut un certain Ptolémée, préposé aux haras militaires de l’Égypte, soldat brutal, qui mêlait quelques qualités à sa grossièreté, et se fit aimer de son esclave. Celui-ci commençait à s’attacher, quand un beau jour Ptolémée l’envoya au marché et le vendit : ce fut un des premiers chagrins de l’eunuque. Des mains de Ptolémée, il tomba dans celles d’un vieux général illustré par de beaux services sous les règnes de Valens et de Théodose, l’ancien maître des milices Arinthée, qui le prit pour confident de ses affaires, où figuraient souvent des intrigues galantes. Eutrope resta plusieurs années chez ce maître ; puis, l’âge arrivant avec les rides et la perte des cheveux, on le jugea indigne de parader à table ou dans les vestibules avec les jeunes et élégans esclaves qui formaient le cortège d’un patricien d’Orient et un des ameublemens de son palais. Sur ces entrefaites, Arinthée, ayant marié sa fille, le donna à son gendre, et, suivant le mot énergique d’un contemporain, le futur consul de l’Orient figura comme meuble dotal dans les apports matrimoniaux de l’épousée. Toutes les misères à la fois vinrent fondre sur Eutrope dans cette nouvelle situation. On l’employait aux plus pénibles comme aux plus vils travaux du gynécée, à casser le bois, à préparer le bain, à faire chauffer l’eau, et les écrivains du temps nous le représentent, tantôt demi-nu et couvert de sueur, fléchissant sous le poids de deux énormes aiguières d’argent, tantôt immobile, près du lit de sa maîtresse, un éventail de queue de paon à la main, écartant les mouches qui pouvaient la troubler dans son sommeil. La jeune mariée, élégante, impérieuse, pleine de caprices, se dégoûta bientôt d’un eunuque vieux et laid, et le mit à la porte, sans même chercher à le vendre. On ignore comment il vivait, lorsqu’un officier du palais, nommé Abundantius, daigna s’intéresser à lui, et le fit entrer, non sans peine, dans les derniers rangs des eunuques palatins, qui se crurent presque déshonorés de l’avoir pour inférieur. Eutrope ne tarda pas à faire voir qu’il pourrait être leur supérieur au besoin : l’intelligence de son service) quelques mots heureux et les marques d’une piété fervente ayant éveillé l’attention de Théodose, ce prince l’attacha à sa personne, et l’essaya dans quelques missions difficiles dont l’eunuque sut se tirer à souhait.

Bien différentes des missions qu’il avait plus d’une fois reçues dans son triste métier d’esclave, celles que lui confiait Théodose étaient aussi respectables par le but que délicates dans l’accomplissement, à cause des personnages avec lesquels il fallait traiter. C’étaient ordinairement des questions de conscience, des scrupules sur lesquels ce religieux prince voulait consulter en dehors de son gouvernement, ce qui mit Eutrope en relation directe avec plusieurs des plus illustres représentans de l’église. L’année 394 fournit au chambellan l’occasion de montrer le degré de confiance dont il jouissait même près des saints. C’était l’année de l’usurpation d’Eugène et des soulèvemens païens de la Gaule et de l’Italie ; or de grands doutes tourmentaient Théodose, déjà malade et affligé de la perte récente de sa femme Galla : il se demandait si Dieu exigeait véritablement de lui une nouvelle guerre, à laquelle il ne survivrait peut-être pas, et si, contre tant de forces réunies, contre le sénat romain, contre le redoutable Arbogaste, l’espérance même d’une victoire lui était permis. Une défaite, se disait-il, pouvait compromettre la cause du catholicisme jusque dans l’empire d’Orient et ruiner d’un seul coup le travail de toute sa vie. Dans cette cruelle incertitude, il dépêcha secrètement son chambellan vers un solitaire de l’Égypte, nommé Jean, qui passait pour avoir le don de prophétie. Eutrope avait pour mission de l’amener à Constantinople, ou du moins de rapporter sa réponse aux consultations du prince. Jean refusa de quitter sa solitude ; mais il dévoila à l’eunuque les chances obscures de l’avenir. « Dieu veut cette guerre, lui dit-il, et ton maître doit partir. Avec l’assistance du ciel, il remportera une victoire longtemps balancée, mais il ne reverra jamais l’Orient. » Cette réponse décida Théodose, dont le cœur n’était pas fait pour de viles appréhensions, et il marcha avec joie au-devant de cette victoire, que sa mort devait couronner. La mission d’Eutrope, ébruitée bientôt, appela sur l’ambassadeur, avec les louanges du parti catholique, toutes les moqueries du parti païen. Dans les conciliabules des polythéistes, il ne fut plus question que de l’eunuque prophète, du nouveau Tirésias, interprète bizarre des volontés célestes et arbitre des victoires ; plus tard même, quand la mort de Théodose sembla donner crédit à la clairvoyance du solitaire égyptien, les allures prophétiques de l’eunuque continuèrent à être un sujet de moquerie. Rufin dut voir de mauvais œil cette fortune naissante qui semblait menacer la sienne, et de là les inimitiés sourdes qui déjà les divisaient quand Théodose mourut. Le chambellan sut alors se glisser près du fils, comme il avait fait près du père ; il démasqua les projets de Rufin sur l’empire, et déjoua ses desseins sur le jeune empereur en faisant épouser à celui-ci la fille de Bautho. Ce mariage, œuvre d’une habileté consommée, l’avait rendu maître dans l’intérieur du palais, quand la chute du tout-puissant ministre le conduisit de la chambre accoucher au cabinet d’Arcadius.

Eutrope, ainsi qu’on l’a pu voir, n’avait eu au renversement et au meurtre de Rufin qu’une part très subordonnée : après le succès, quand la faveur populaire accueillit comme un acte de justice cet acte de violence, il en revendiqua tout le mérite, et on le crut. Les hommes sont portés à s’exagérer la puissance des manœuvres souterraines et de l’intrigue : on ne douta donc point que l’eunuque n’eût conçu le projet, dressé les lacs, attiré la victime, et ses créatures le proclamèrent le sauveur du prince et de l’empire. On parla à peine de Stilicon, soigneusement relégué dans l’ombre, et quant à Gaïnas, sanglant exécuteur de la pensée d’autrui, on le jugea assez payé par la maîtrise des milices d’Orient ; encore Eutrope trouva-t-il moyen de borner l’action directe du Barbare au commandement de ses compatriotes. Gaïnas était joué, il se plaignit ; mais personne ne l’écouta : sa brutalité inspirait autant de répulsion que son incapacité de dédain. Sous le prétexte de veiller sur l’empire et l’empereur qu’il venait de sauver, Eutrope s’empara de la direction du gouvernement, sans prendre néanmoins la place de Rufin : trop avisé pour changer dès son début la position qui faisait sa force, il continua ses fonctions domestiques plus assidûment que jamais, ne s’attribuant d’autre titre que celui de primicier de la chambre sacrée, ou grand-chambellan. Autant Rufin avait montré d’arrogance, autant il afficha de modération, ne s’occupant en apparence que de la sûreté de son pupille, l’enveloppant de ses replis en réalité avec la ruse et la souplesse du serpent. Admis près de lui à toute heure de nuit et de jour, jusque dans l’intimité du gynécée, il sut l’isoler de tout le monde, des grands de la cour, de ses officiers, et même de sa femme dont il redoutait l’ascendant, lui imposer ses avis, dicter ses moindres désirs ; en un mot, les écrivains du temps nous disent énergiquement qu’il le domina comme une bête. Tout en faisant ainsi main-mise directe sur le prince, Eutrope se saisissait indirectement des grands postes administratifs au moyen de ses créatures qu’il y glissait. Les amis de Théodose, écartés l’un après l’autre sous divers prétextes, se virent remplacés peu à peu par des gens de bas étage qui livraient à l’eunuque la puissance et la fortune publique, tandis qu’on exaltait son désintéressement et sa modestie.

L’avènement de cet étrange ministre ne produisit point la même impression dans les deux empires, et là encore se manifestent les profondes différences morales qui séparaient ces deux moitiés du monde romain. En Occident, ce fut un violent éclat d’indignation et de surprise ; il y eut en Orient plus de moquerie que de colère. La classe de gens à laquelle appartenait le primicier de la chambre sacrée n’était point à Constantinople et dans les provinces d’Asie l’objet de cette répulsion invincible qui la frappait au-delà des mers. Tandis qu’en Italie on la supportait à peine dans le palais d’Honorius et près des princesses, elle était nombreuse, chèrement payée et répandue partout en Orient, où elle formait un article de luxe. Une maison opulente de Constantinople, d’Antioche, d’Alexandrie, de Smyrne, étalait sous ses portiques et dans ses vestibules un troupeau de jeunes et beaux eunuques, magnifiquement costumés, comme preuve de sa richesse et de son bon goût ; les plus modestes en possédaient de vieux pour le service du gynécée. Entrés dans les secrets de la famille, ces esclaves, s’ils étaient adroits, parvenaient à y dominer, et ce qui venait de se passer dans le palais d’Arcadius n’était guère qu’un épisode de la vie commune en Orient. Ajoutez à cela les traditions historiques de l’Asie qui n’avaient rien de contraire à la domination des eunuques ; non plus qu’à celle des femmes. Les grandes monarchies dont se composait la partie asiatique de l’empire romain, la Syrie, la Babylonie, l’Arabie, l’Égypte, avaient vu jadis à leur tête des femmes dont la mémoire était restée glorieuse, et récemment encore, durant les guerres civiles qui suivirent la captivité de Valérien chez les Perses, Antioche n’avait pas hésité à reconnaître pour empereur la reine de Palmyre, Zénobie. Enfin, sur les rives mêmes de l’Euphrate, la monarchie des Perses, modèle de l’autocratie romaine en tant de choses, avait donné fréquemment le spectacle d’eunuques tout-puissans gouvernant au nom du grand roi. Les mœurs orientales pouvaient donc accepter sans colère, quoique avec moquerie, comme une bizarrerie ridicule, ce que l’austérité des mœurs latines repoussait absolument, avec indignation et dégoût.

En même temps qu’il accaparait cauteleusement toutes les hautes fonctions de l’état, en y plaçant ses créatures dévouées, Eutrope entoura son jeune maître d’une société dissipée et turbulente capable d’inspirer à un plus ferme esprit l’aversion des travaux sérieux. Les spectacles, les courses de chars, les festins, les danses, seules occupations des nouveaux habitués du palais, étaient aussi les seules qu’on préconisât maintenant dans cette cour austère de l’empereur catholique. Chaque printemps, pour varier ses plaisirs, l’eunuque emmena Arcadius dans les délicieuses campagnes d’Ancyre, parmi ces populations phrygiennes si renommées par leur mollesse : là, au sein de voluptés nouvelles, le fils de Théodose oubliait Constantinople ; les charmes de la belle Eudoxie perdaient peu à peu leur ascendant sur lui, et, privé de tout autre conseil que celui de l’eunuque, il devenait de plus en plus étranger aux affaires de son gouvernement ; plusieurs lois importantes rendues dans cette période sont en effet datées d’Ancyre. Les instrumens de cette corruption systématique étaient puisés par le chambellan dans la classe de ses complaisans les plus sûrs et de ses anciens amis, c’est-à-dire dans des rangs généralement peu honorables et peu distingués de la société byzantine. Claudien nous en fait un tableau qu’on aime à croire forcé, mais où l’on trouve de curieuses et tristes révélations sur le monde romain oriental.

« Là se voyaient, nous dit-il, de jeunes hommes arrogans, effrontés, à côté de vieillards usés par la débauche, qui ne connurent jamais d’autre triomphe que de tenir table éternellement, d’autre gloire que de varier des mets empoisonnés. C’est à force d’or que ces hommes excitent leur appétit ; rien n’échappe à leur voracité, ni l’oiseau radieux de Junon, ni le babillard ailé que le noir Indien nous envoie ; leur gourmandise insatiable franchit les bornes de l’empire, et les mers les plus lointaines viennent mêler pour eux leurs poissons à ceux des golfes de la Grèce. Ils n’ont souci que de leurs vêtemens parfumés ; soulever le rire par une vaine saillie est leur plus belle victoire. Quelle recherche indigne de l’homme règne dans leur parure ! Que de labeur dans l’ajustement efféminé de leur chevelure ! On dirait qu’ils ont peine à traîner la soie qui les couvre. Les Huns ou les Sarmates peuvent menacer les murs de leur ville : le théâtre restera-t-il debout ? Voilà la question qui les intéresse. Ces gens-là n’estiment que Constantinople, n’admirent que leurs palais reflétés par les eaux du Bosphore ; Rome est l’objet de leur mépris, l’Italie de leur indifférence : c’est ainsi qu’ils sont Romains. Mais aussi donnez-leur un chœur de danse, vous verrez avec quelle grâce ils le conduisent, et s’il faut diriger un char dans la carrière, ils défieront les meilleurs cochers. Le peuple ou plutôt la basse populace a fourni la plupart de ces hommes opulens aujourd’hui et chefs de nos armées. On en compte plus d’un qui garde aux pieds et aux jambes l’empreinte des fers qu’il a portés ; ils siégent maintenant parmi nos magistrats, ils rendent la justice, le sceau de l’infamie au front, et les stigmates qu’ils étalent à tous les yeux proclament l’indignité de leur fortune. »

Les deux principaux parmi les favoris d’Eutrope étaient le général Léon et l’intendant des largesses Hosius. Claudien n’a pas manqué de nous esquisser leurs portraits avec son talent et sa partialité ordinaires dans une satire à la fois comique et sanglante. Disons-le ici pour la justification de nos récits, où Claudien est cité si fréquemment : il n’existe, pour aucune époque de l’histoire, aucun document plus précieux que ces poèmes, ou, pour me servir d’une expression moderne qui rende mieux ma pensée, ces pamphlets poétiques de l’ami de Stilicon, écrits jour par jour sous l’inspiration des haines de l’Italie, récités devant Honorius et dans le sénat de Rome, applaudis par des milliers de mains sur le Forum de la ville éternelle, répandus à profusion dans les provinces et jusqu’en Orient où ils versaient le ridicule et l’odieux sur les chefs du gouvernement. C’est là de l’histoire s’il en fut jamais, de l’histoire passionnée, injuste parfois, mais vivante, et qui laisse percer la vérité sous les exagérations de parti ou sous celles de la poésie. Claudien est pour nous, au bout de quatorze siècles, un admirable écho des sentimens de l’Occident en face de la révolution qui poussait le monde romain à se scinder en deux empires distincts : révolution qu’il accéléra peut-être lui-même par les violences de son génie.

Léon avait été dans sa jeunesse préposé aux travaux des fileuses d’un gynécée ; dégoûté de cette vie oisive, il s’était enrôlé, et avait gagné ses grades militaires moins par son courage que par sa bonne humeur et ses saillies naturelles, qui lui attirèrent la faveur des soldats avec la protection des chefs. Gourmand à l’excès, il menait dans les rangs moyens de la société byzantine la double vie de parasite et de bouffon : point de bons repas où le général Léon n’eût sa place marquée, et à ce métier il avait acquis un embonpoint démesuré qui complétait le ridicule du personnage. C’était dans ces sociétés de dissipation, sinon de débauche, qu’Eutrope l’avait connu. « Voici venir Léon, nous dit Claudien dans son poème d’Eutrope, Léon au large ventre, dont la faim surpasse celle du cyclope, et qui défierait une harpie à jeun ; il doit à son appétit, non pas à sa vaillance, l’honneur insigne de porter le nom du lion[1]. Brave contre les absens, redoutable par la langue, aussi petit d’âme qu’énorme de corps, il fut jadis cardeur habile, passé maître dans l’art d’apprêter et de peigner la laine. Nul jamais ne sut mieux l’étendre dans des corbeilles après l’avoir purgée de toute souillure, ni guider d’une main plus adroite la dépouille huileuse des brebis à travers les dents acérées de la carde. Léon est l’Ajax d’Eutrope : dans sa colère, il frappe non un vaste bouclier, revêtu de sept cuirs de bœufs, comme le héros de nos poèmes, mais son ventre, qu’ont arrondi d’interminables repas et une vie longtemps immobile au milieu des fileuses et des quenouilles. » Le personnage si grotesquement dessiné n’était pas moins que le vrai ministre de la guerre d’Arcadius, le général qu’Eutrope plaça au-dessous ou plutôt à côté de Gaïnas, pour surveiller le Barbare mécontent et le réprimer au besoin.

Le comte des largesses, Hosius, transféré par Eutrope à la maîtrise des offices, n’avait ni la vulgarité ni les mœurs ignobles de Léon. Espagnol d’origine et venu en Orient dans la domesticité de Théodose, il avait su se former lui-même. Ses détracteurs prétendaient qu’on l’avait vu jadis dans les cuisines impériales, artiste renommé et arbitre souverain des sauces : en tout cas, il avait dû quitter de bonne heure le fourneau pour les écoles, car il avait étudié le droit, et au temps dont nous parlons, Hosius passait pour un jurisconsulte distingué. Théodose avait reconnu son mérite en lui confiant la direction des finances de l’empire. Le contraste des deux conditions qu’il était censé avoir traversées successivement fournissait à la médisance mille jeux de mots bouffons, qui circulaient en Occident, et dont Claudien, avec sa verve satirique, pouvait sans doute revendiquer une grande part. Ces jeux de mots, intraduisibles en français, roulent principalement sur la double entente du mot jus, qui en latin signifie droit et jus de viande ou sauce, et la plaisanterie gît dans une perpétuelle confusion entre l’exercice de la justice et les procédés de l’art culinaire. Ainsi on montrait Hosius assis sur son tribunal comme près d’un fourneau, assaisonnant à point la justice, confectionnant les lois, adoucissant les arrêts, ne négligeant rien, en un mot, pour le service de son maître ; et comme ce magistrat, d’un naturel emporté, était habile à se contenir : « Il est tout miel, disait-on, mais le feu de la cuisine n’est pas loin ! » Ces bouffonneries, qui ridiculisaient les ministres de la cour d’Orient, devaient les irriter d’autant plus qu’elles arrivaient frappées d’un caractère presque officiel dans les vers du poète de Stilicon. Hosius, parvenu de la science, n’en était atteint que faiblement ; mais il avait eu le tort de remplacer à la maîtrise des offices un magistrat d’antique et austère probité, de qui l’on a pu dire « qu’il était la vertu vivante dans un corps mortel. » Cet homme de bien se nommait Marcellus ; né à Bordeaux et venu à Constantinople comme médecin de Théodose, il y avait embrassé la carrière administrative, qu’il quitta sans regret sous l’administration nouvelle. L’estime générale le vengea : retiré dans sa famille, Marcellus reprit ses études favorites et composa pour l’instruction de ses enfans un recueil de recettes médicales que nous possédons encore.

On a peine à s’imaginer l’étrange infatuation que la haute fortune d’Eutrope produisit parmi ses pareils. D’un bout à l’autre de l’Orient la caste des eunuques s’émut ; elle applaudit à son élévation, et, confondant sa cause avec celle du ministre sorti de ses rangs, elle forma pour lui dans l’empire une armée d’admirateurs fanatiques et d’espions volontaires, répandue partout et redoutable aux honnêtes gens. Malheur au maître qui eût exprimé librement sa pensée sur ce bouleversement des conditions ! il eût soulevé autour de lui bien des orages et compté presque autant d’ennemis que de domestiques. Bien plus, l’ambition s’empara de ces êtres repoussés de la société. Ils se crurent prédestinés tous à gouverner l’état, et on les vit de toutes parts accourir à Constantinople, solliciter tous les emplois, remplir d’un air triomphant les antichambres du ministre et les avenues du palais. Le ministre plaça le plus qu’il put de ces fidèles satellites. L’esprit des Orientaux, une fois exalté, arrive bien vite à la folie, et il se passa un phénomène que nous refuserions de croire, s’il n’était affirmé par un témoin oculaire, l’historien Eunapius, qui habitait alors l’Asie ; il nous raconte que plus d’un ambitieux à qui manquait le privilège des protégés d’Eutrope se mutila lui-même pour se rendre digne des honneurs, et que quelques-uns en moururent.


II

Tandis que ces événemens, à la fois tristes et burlesques, absorbaient l’attention de la cour d’Orient, Alaric s’emparait de la Grèce. Nous l’avons laissé, au mois de septembre de l’année 395, dans le nord ; de la Thessalie, assistant, de l’enceinte de son camp de chariots, à la dissolution de l’armée envoyée d’Occident contre lui et au double départ de Gaïnas et de Stilicon. Sitôt qu’il les vit éloignés, il s’empressa d’enlever ses palissades, d’atteler ses bœufs aux chariots, et il reprit sa course avec autant de tranquillité, nous dit un historien, que s’il eût été dans un stade, disputant le prix des jeux publics. Suivant les instructions données par Rufin, les garnisons romaines se gardèrent bien de l’inquiéter, le laissant piller tout à son aise. Cette inaction força les Thessaliens de pourvoir eux-mêmes à leur sûreté ; réunis en armes près de l’embouchure du Pénée, ils se jetèrent à l’improviste sur les Goths au moment où ceux-ci passaient le fleuve, et leur tuèrent ou noyèrent trois mille hommes ; Alaric se vengea par des dévastations odieuses : tout ce qu’avait célébré l’histoire et chanté la poésie, dans ce pays illustré par la guerre et les arts, fut détruit ou profané. Des Goths campèrent dans les champs de Pharsale ; les frais ombrages de Tempé disparurent sous la hache barbare, et le Sperchius, défoncé par la roue des chariots, ne roula plus qu’une eau limoneuse. Les auteurs du temps sont pleins de ces lamentations, que répétaient avec attendrissement les amis de la poésie. Ce fut bientôt le tour des Thermopyles. Ce défilé fameux que trois cents Lacédémoniens avaient défendu jadis contre un million de Perses s’ouvrit à la première sommation d’Alaric : la vue d’un soldat goth suffit pour le forcer. Les provinces situées au midi de l’OEta subirent le sort des autres : en Phocide, en Béotie, une seule ville fut épargnée, Thèbes, que protégeait sa forte situation, et que ses habitans osèrent défendre. Elle eût exigé un long siège, et comme Alaric n’avait pas de temps à perdre, il passa outre.

Athènes l’attirait : le roi goth avait hâte d’arriver à cette ville fameuse qui occupait dans le domaine de l’intelligence et des arts une place comparable à celle de Rome dans le domaine des conquêtes, ou de Jérusalem dans celui des traditions religieuses. Athènes, nous dit un contemporain, n’était plus qu’un mot ; mais ce mot, plein d’enthousiasme, dominait toujours le monde. La gloire passée de l’institutrice des nations survivait à son abaissement actuel. On faisait des pèlerinages à Athènes, comme on en fit plus tard en Palestine, pour visiter une terre sacrée, et le voyageur, rentré dans ses foyers, était fier de lui-même et envié des autres. « Ce n’est pas qu’on en comprenne mieux Aristote ou Platon, disait un de ces pèlerins de la science, mais on a foulé le pavé du Portique et senti sur son front l’ombre des jardins d’Académus. » Toutefois les souvenirs mêmes d’Athènes étaient depuis longtemps mis au pillage par ses maîtres, et récemment encore un des proconsuls romains avait fait détacher des portiques du Pœcile une peinture murale de Polygnote pour décorer on ne sait quel palais de Constantinople. Le passé s’en allait ainsi pièce à pièce sous la main des hommes. Il est vrai que la ville de Minerve revendiquait, outre ses gloires séculaires, une illustration vivante, comme foyer de ce paganisme philosophique qu’on appelait alors héllénisme, dernière forme du polythéisme grec, uni aux superstitions de la théurgie. Si la doctrine symbolique, au moyen de laquelle les philosophes pythagoriciens et platoniciens prétendaient expliquer les fables du culte païen, trouvait, dans les écoles d’Alexandrie de savans et courageux interprètes, ceux d’Athènes l’emportaient en considération, par le siège même de leur enseignement. On s’y croyait en communication plus directe avec les divinités et les génies, surtout avec Minerve, dont cette ville célèbre portait le nom.

Sans être, comme Stilicon ou Fravitta, un Barbare civilisé par l’étude, et sans nourrir à cet égard aucune prétention, Alaric avait assez entendu parler d’Athènes pour éprouver un vif désir de la voir ; mais, quoique chrétien, il ressentait en même temps une secrète frayeur à l’idée de la profaner. Il lui semblait sans doute que les grands dieux qui s’en montraient jadis les protecteurs assidus pouvaient se réveiller au bruit de la violation de leurs temples. En vain les fanatiques en manteau noir (c’est ainsi que les païens désignaient les moines) vinrent le trouver dans son camp pour l’exciter à détruire ce dernier habitacle des démons, le Balthe s’y refusa, et d’ailleurs les magistrats de la cité surent à propos le désarmer par leur soumission. Déjà maître du Pirée, il se proposait de bloquer hermétiquement la ville, où se faisait sentir un commencement de famine, quand les archontes apportèrent dans son camp des propositions de paix. Ils consentaient à recevoir Alaric, mais seul, ou suivi d’une simple escorte, demandant que non-seulement son armée ne pénétrât point dans leurs murs, mais qu’elle évacuât au plus tôt le territoire de l’Attique, en s’abstenant de tout dégât : à ces conditions, la ville ouvrait ses portes et payait pour sa rançon une somme considérable en or et en objets précieux. Alaric accepta des propositions qui allaient au-devant de ses vœux ; le traité fut juré de part et d’autre, et le lendemain le chef d’une armée barbare, fédérée de l’empire de Constantinople, faisait son entrée dans Athènes, p&r là même porte qui avait autrefois donné passage aux légions de Sylla.

Reçu en grande pompe par les magistrats, le roi goth fut installé dans la splendide demeure qu’on lui avait préparée. Il lui prit alors la singulière fantaisie de mener pendant une journée dans les murs d’Athènes la vie d’un véritable Athénien. S’étant fait conduire d’abord au bain, il voulut visiter ensuite les monumens les plus renommés, puis l’Académie, le Lycée, le Portique, où le Barbare intelligent et curieux se fit expliquer ce qu’on appelait les merveilles des arts. À l’heure du dîner, on l’amena au Prytanée, où, sur l’invitation des archontes, les principaux citoyens lui offraient un grand repas. Le Barbare, qui avait à peine connu la cour de Constantinople, alla sans doute, dans cette visite, d’ébahissement en ébahissement ; toutefois, suivant sa promesse, il partit le lendemain, au point du jour. Tant qu’il resta dans ces murs sacrés, Alaric conserva une sorte de terreur superstitieuse, qui ne s’effaça que par degrés quand il fut dehors. Néanmoins les païens zélés, rhéteurs ou sophistes compromis dans l’enseignement de l’hellénisme et de la théurgie, avaient eu soin de s’esquiver pendant la journée, soit que la mansuétude du Barbare ne les rassurât pas complètement, soit que le voisinage des hommes en manteau noir fût un épouvantail pour eux. La plupart se dirigèrent vers Mégare avec leurs familles pour gagner Corinthe et le Péloponèse ; mais ils rencontrèrent en route les soldats goths, qui les arrêtèrent et en tuèrent plusieurs. Parmi ces derniers se trouva le sophiste Priscus, initiateur de l’empereur Julien aux mystères de la magie : l’hellénisme le compta parmi ses martyrs.

Ainsi se passa la prise d’Athènes par Alaric, ou pour parler plus exactement la visite du roi des Goths dans la cité de Minerve. Au lieu d’attribuer à des causes naturelles la modération du Barbare, le peuple athénien, toujours vain, toujours léger et entêté de ses folles superstitions, imagina une fable qui, flattant à la fois son orgueil et l’orgueil païen, devint pour tout véritable hellène l’explication incontestable de l’événement. Les Athéniens racontèrent qu’au moment de donner l’assaut, le roi ennemi, poussant une reconnaissance au pied des murailles, avait aperçu un être surhumain qui en faisait le tour, comme une sentinelle attentive, et dont la forme, la taille, le visage, l’armure rappelaient à s’y méprendre les statues de Pallas. Troublé de cette vision, ajoutaient les mêmes témoins, Alaric avait porté ses regards au haut des murs, et là s’était montrée à lui la figure d’un guerrier gigantesque, agitant une énorme pique et lançant du feu par ses prunelles : c’était, disaient encore les Athéniens, le divin Achille lui-même, dans l’attitude où le représente Homère lorsque, transporté de fureur, il court venger sur les Troyens la mort de Patrocle. Cette vue ayant fait perdre au roi des Goths toute envie d’attaquer une ville si bien gardée, de son plein gré il avait offert la paix aux magistrats. Telles étaient les fictions dont se berçait l’hellénisme expirant pour se persuader à lui-même qu’il était une doctrine vivante et le faire croire au monde, et plus d’un de ces pieux mensonges, recueilli par la crédulité des contemporains, s’est glissé dans l’histoire avec toutes les prétentions de la vérité. L’historien Zosime, dévot polythéiste, ne craignait pas d’affirmer encore au bout de près d’un siècle la sincérité de ce récit.

Alaric rejoignit son armée sur la route qui conduisait d’Athènes à Corinthe, le long du golfe de Salamine ; Eleusis fut sa première étape. On sait la place qu’occupaient dans l’ancienne religion grecque cette ville et son temple consacré aux mystères de Cérès et de Proserpine, les plus célèbres et les plus redoutables de tous les mystères païens. Ils subsistaient toujours malgré l’interdiction dont la loi chrétienne avait frappé en masse les conciliabules des idolâtres et leurs initiations ; mais, en face d’Eleusis, Théodose avait renoncé à des mesures violentes qui eussent coûté des torrens de sang. Le temple, construit en marbre pentélique sous Périclès et décoré de bas-reliefs par Phidias, dominait la ville et le golfe, couvrant de sa sombre majesté cette terre vouée aux divinités infernales. Les païens n’en approchaient qu’avec terreur, et les doctrines qu’on y enseignait, sous le sceau d’un secret inviolable, étaient devenues, au Ve siècle, l’essence même et l’âme de la religion hellénique. À l’approche de ces murs odieux aux chrétiens, les hommes à manteau noir reparurent et revinrent à la charge près d’Alaric, qu’ils trouvèrent mieux disposé cette fois pour plusieurs raisons : Eleusis, longtemps enrichie des offrandes du monde, passait pour très opulente, et son nom n’était pas, comme celui d’Athènes, une de ces grandes gloires qu’on pouvait craindre d’affronter ; puis le roi goth devait un dédommagement à son armée pour un pillage perdu ; lui-même enfin se trouvait plus aguerri contre le pouvoir des démons après une nui passée au milieu d’eux. Les moines triomphèrent donc, sans grand peine, à ce qu’il paraît, quoique les écrivains païens fassent retomber sur eux toute la responsabilité du mal. Ce qui n’est que trop certain, c’est que les soldats goths, faisant invasion dans le temple, le bouleversèrent de fond en comble, que les bas-reliefs de Phidias furent brisés, les blocs de marbre roulés les uns sur les autres, et que, guidés par les moines, les Barbares, la torche en main, allèrent fouiller ces souterrains jadis inviolables, et visités des seuls hiérophantes. La dévastation dut être complète, dirigée par les manteaux noirs ; cependant, après le départ des Goths, les païens reprirent parmi ces ruines qu’ils déblayèrent leurs assemblées clandestines, tant le culte des mystères de Cérès était tenace dans le cœur des Hellènes. Il y a peu de mois que des voyageurs français, explorant, après quatorze siècles, l’emplacement d’Eleusis, ont retrouvé sous les décombres des cadavres de démolisseurs ensevelis à côté de leurs marteaux : c’étaient peut-être des soldats d’Alaric.

Le sac de la ville suivit celui du temple. Les habitans avaient eu hâte de fuir pendant qu’on exécutait leurs dieux : la cavalerie des Goths, les chargeant dans toutes les directions, en fit un grand carnage, et reprit le butin qu’on lui dérobait. La ville de Mégare, seconde étape d’Alaric, essaya de se défendre, et mal lui en prit ; elle fut enlevée d’assaut. Les populations d’alentour se portaient en masse vers Corinthe, pour s’abriter derrière le grand rempart qui coupait l’isthme d’une mer à l’autre, et que les Péloponésiens réparaient jour et nuit : la route était donc encombrée de fugitifs sur lesquels venait fondre la cavalerie barbare, qu’elle dispersait ou tuait. Une résistance vigoureuse semblait du moins s’organiser de l’autre côté de l’isthme, où Corinthe se préparait aux dernières extrémités ; les villes du Péloponèse lui envoyaient à l’envi leurs milices, et l’on comptait sur les soldats. C’était là l’erreur, et ce fut la source du mal. Le commandement militaire de la presqu’île était toujours aux mains de ce Gérontius que Rufin y avait placé pour ne la point défendre. Quoique ce ministre fût mort depuis un mois ou deux, à l’époque du siège d’Athènes, c’est-à-dire à la fin de décembre 395 ou au mois de janvier 396, rien n’était changé aux instructions du commandant du Péloponèse. Eutrope, qui balayait avec tant de soin sur toute la surface de l’empire les agens de son prédécesseur, avait oublié Gérontius, ou plutôt il le conservait à cause de sa mission qu’il connaissait parfaitement. En réalité, Eutrope approuvait le plan de Rufin vis-à-vis du régent d’Occident, et le laissait exécuter sans en prendre la responsabilité directe : éloigner Stilicon, occuper la Grèce en vue d’une attaque possible des Occidentaux, s’attacher Alaric et les Goths, comme une armée orientale, et tenir par eux l’Italie en échec, telle était la politique de la cour d’Orient, et telle elle fut pendant tout le règne d’Arcadius.

Tandis que les habitans de la Mégaride et de l’Attique cherchaient un refuge dans le Péloponèse, la mer Ionienne se couvrait de navires qui amenaient par bandes nombreuses en Italie des Péloponésiens fugitifs. Ces malheureux apportaient sur la terre d’Occident, avec le spectacle de leur misère, les malédictions de leur patrie contre le gouvernement d’Orient. Parmi eux se trouvaient ciel députés de Corinthe qui venaient implorer l’assistance d’Honorius, et assuraient que leur ville pouvait tenir au moins jusqu’au printemps ; la vue de ces émigrans et leurs cris de détresse émurent profondément l’Italie : peuple, armée, sénat, tout le monde demanda qu’une prompte intervention vînt sauver des voisins, des amis, des frères. Il n’y eut pas jusqu’à Honorius qui, touché peut-être par ses réminiscences classiques, montra dans la circonstance une chaleur inaccoutumée : on dit qu’il ordonna lui-même à son tuteur de préparer une flotte et une armée d’expédition pour aller au secours de Corinthe. Stilicon n’eut garde de différer, et à peine les vents d’équinoxe laissèrent-ils la mer libre que la flotte cinglait vers la Grèce, sous le commandement même du régent ; mais elle arrivait déjà trop tard. Le mur de l’isthme avait été forcé par la connivence de Gérontius : Corinthe n’offrait plus qu’un monceau de débris ; les milices du Péloponèse, en pleine déroute, regagnaient tristement leurs contrées natales, et Alaric marchait sur Argos.

Stilicon se mit à sa poursuite et l’atteignit entre cette ville et Sparte. Les deux armées manœuvrèrent quelque temps dans des régions entrecoupées de montagnes et de bois ; enfin les bords de l’Eurotas furent le théâtre d’une sanglante bataille où les Goths furent défaits. Alaric effrayé gagna en toute hâte les sources de ce fleuve pour passer dans la vallée de l’Alphée, et mettre, s’il se pouvait, les hautes chaînes de l’Arcadie entre son ennemi et lui : il n’y réussit qu’à moitié, pressé qu’il était sur ses derrières par l’avant-garde romaine, et engagé chaque jour dans des combats où il perdait beaucoup de monde. Pendant les marches et contre-marches qu’amena ce mouvement des armées, le pays qu’elles occupaient fut réduit en désert. Ici, pour protéger sa marche, Alaric abattait les forêts séculaires du Lycée ; là, pour brûler ses morts, il mettait le feu aux bois sacrés du Ménale, et l’incendie, se propageant de montagne en montagne, dévastait toute la région. Stilicon n’en faisait pas moins pour gêner son ennemi. Ainsi disparurent l’une après l’autre ces antiques retraites des dieux de la Grèce, éternellement chères à la poésie, et les fraîches vallées de l’Arcadie, séjour de Pan et des Muses, et les ombrages du Taygète, témoins de tant de fêtes frénétiques, quand les vierges lacédémoniennes, le thyrse en main, célébraient les orgies de Bacchus [2]. Arrivé près d’Olympie, et ne trouvant ni dans cette ville ni à Pise de position assez favorable pour risquer une seconde bataille, Alaric courut se retrancher au nord de ces villes, sur un plateau du mont Pholoé, dernier sommet de l’Erymanthe. Il s’y fortifia, et attendit de pied ferme l’armée romaine. La position était forte en effet, les Goths ayant pour eux la pente du terrain, aussi Stilicon, informé d’ailleurs qu’ils manquaient de vivres, aima mieux les bloquer que de tenter l’attaque de leur camp. Il fit établir, suivant toutes les règles de la poliorcétique, une ligne de fossés palissades qui entoura la montagne dans presque tout son circuit ; une petite rivière qui fournissait de l’eau aux assiégés fut même détournée de son cours, et, la circonvallation achevée, Stilicon put espérer de réduire bientôt son ennemi par la famine.

Malheureusement le blocus se prolongea, au grand détriment de la discipline, car les soldats, trop voisins de Pise, quittaient à chaque instant leur poste pour aller piller. Stilicon lui-même se relâcha de l’activité qui convenait à un général, et qu’on vantait au reste chez lui comme une de ses principales qualités. Cette molle patrie des voluptés païennes exerçant sur l’époux de Sérena ses séductions dangereuses, le quartier prétorien regorgea de courtisanes et d’histrions que le pays fournissait en abondance, et le chef passait les nuits en divertissemens, tandis que les soldats désertaient. Alaric profita de l’incurie générale pour se procurer des vivres par les côtés de la montagne qui se trouvèrent les plus mal gardés ; il put même recevoir dans son camp, à l’insu des assiégeans, des émissaires d’Eutrope qui lui apportaient des propositions d’arrangement au nom de l’empereur. Ces propositions le remplirent de joie : elles contenaient l’octroi de tout ce qu’il avait désiré et demandé jusqu’alors, de tout ce qui avait été le motif ou le prétexte de sa prise d’armes, c’est-à-dire son élévation à la maîtrise des milices. L’empereur lui offrait cette fonction dans le département de l’Illyrie orientale, à la condition qu’il cesserait la guerre et se rendrait tout de suite en Épire, où un cantonnement lui serait délivré. Le gouvernement promettait en outre de lui fournir des vivres et d’organiser les Goths à la romaine, comme une armée de Barbares réguliers. Chose à peine croyable, un pareil traité fut remis, discuté, conclu sous les yeux mêmes de Stilicon, contre lequel il était fait. Suivant toute apparence, les envoyés d’Eutrope restèrent auprès d’Alaric pour le couvrir de l’autorité souveraine de l’empereur si l’armée occidentale l’attaquait ; mais le roi goth préféra tenter une sortie nocturne qui réussit. Des intelligences pratiquées au dehors facilitèrent l’entreprise, il dégagea son armée, et lorsqu’au matin les Romains s’aperçurent que le camp ennemi était désert, Alaric se trouvait déjà loin : il traversait les forêts de l’Érymanthe, par lesquelles il regagna Corinthe sans encombre.

Arrivé de l’autre côté de l’isthme, le roi des Goths changea de rôle subitement, comme par un coup de théâtre, et le plus inattendu. En vertu du rescrit impérial dont il était porteur, il se proclama lui-même et se fit proclamer gouverneur romain de l’Illyrie, sommant Stilicon de cesser ses ravages et d’évacuer le Péloponèse, où lui seul avait le droit de commander. Les instructions de l’empereur lui prescrivaient de gagner l’Épire, et de s’y installer au plus vite de la manière qui lui serait indiquée : voyant que Stilicon ne le suivait pas, il prit la route du Pinde, qu’il traversa paisiblement par étapes, comme un général romain en marche pour le service de son prince. Un cantonnement lui fut assigné dans le voisinage de la frontière italienne, où les Goths durent recevoir un armement complet en épées et javelots tirés des arsenaux de la Thrace, ainsi que l’habillement ordinaire des auxiliaires de cette nation, casaques de peaux de mouton pour les soldats et toisons teintes en pourpre pour les chefs. Les arsenaux ne suffisant pas à la distribution des armes, on en demanda aux villes, et, suivant le mot d’un contemporain, « l’impôt du fer fut versé dans des mains barbares. » Cette organisation se fit à loisir ; pour le moment, il suffisait à Eutrope de la présence d’Alaric aux portes de l’Italie : c’était la politique de Rufin reprise hardiment et devenue plus menaçante encore.

Les projets de Stilicon, si longtemps médités, si hardiment conduits dans cette dernière expédition, se trouvaient brisés pour jamais : Stilicon s’était laissé prendre au piège de l’eunuque, ou plutôt il s’y était jeté lui-même par sa faute. Sa colère put s’exhaler en stériles menaces contre le ministre et son stupide maître ; mais passer l’isthme, marcher sur Constantinople en victorieux, se faire le régent des deux empires, il n’y avait plus à y songer. Quel prétexte à une intervention protectrice, maintenant que la paix était signée ? Contre qui Stilicon se porterait-il libérateur ? Tout avait changé en un tour de main de l’eunuque : Alaric était aujourd’hui le fonctionnaire, Stilicon le rebelle. Il ne le comprit que trop et rembarqua ses troupes avec la précipitation d’un fugitif, couvert d’une honte d’autant plus grande que ses débuts avaient été plus glorieux. L’Orient le poursuivit longtemps de ses moqueries, lui reprochant son goût pour les comédiennes ; l’Occident, blessé dans son orgueil, alla jusqu’à l’accuser de trahison. Ses ennemis dirent alors, et bien des fois depuis on lui répéta « que sa destinée était de prendre toujours Alaric et de le laisser toujours échapper. » A ce débordement d’imputations diverses, Stilicon opposa pour sa justification une raison à laquelle on ne crut guère qu’à demi, le respect qu’il avait dû montrer pour l’autorité d’Arcadius, non-seulement comme régent d’une partie du monde romain, mais comme ami de Théodose et tuteur des deux princes. « Il n’avait commis, disait-il, ni faute ni lâcheté ; la sûreté de la Grèce et l’honneur de l’Occident n’avaient point failli dans ses mains : s’il avait mis bas les armes, c’était devant un ordre exprès du prince, dont l’infamie restait tout entière à celui qui l’avait conseillé. » Ce fut le thème adopté pour sa défense par lui-même et par ses amis, et l’insistance que met Claudien à le reproduire en plusieurs endroits de ses poèmes prouve que le crédit de son patron se trouvait assez fortement ébranlé. Il déplore dans de beaux et tristes vers cette dernière ignominie du gouvernement oriental, la plus grande assurément, cette criminelle métamorphose d’un ennemi étranger changé comme par magie en magistrat romain. « Oui, s’écrie-t-il avec amertume, le dévastateur de la Grèce en est aujourd’hui le protecteur obligé ; il préside à l’Illyrie, qu’il vient de piller. Il entre en représentant de l’empereur dans les villes qu’il assiégeait hier ; il les harangue, il les rassure sur les maux de la guerre ; il juge les peuples dont il traînait naguère les épouses captives, dont il a égorgé les enfans. C’est ainsi que l’Orient sait punir, c’est ainsi qu’il venge ses outrages. » — « Alaric, dit-il encore, vous ne seriez plus, ni ton armée, ni toi, si la trahison, déguisée sous le nom sacré de loi, ne fût venue vous couvrir et vous arracher à la vengeance. »

Ces lamentables événemens portèrent dans tous les cœurs patriotes, dans tous les esprits prévoyans, une tristesse amère. À la vue de ces tribus barbares, errant sur le sol romain en corps de nation, et que des ministres ambitieux se rejetaient de l’un à l’autre comme un disque dans une palestre, on maudit le jour où Valens avait accueilli les Goths sur la rive droite du Danube, au lieu de les laisser périr entre le fleuve et les Huns. Théodose non plus n’échappait pas au blâme : il avait, répétait-on, livré aux étrangers trop de postes importans ; en excitant l’ambition des chefs barbares, il leur avait inspiré l’envie de gouverner l’empire ou de le bouleverser. Maintenant que ces prétentions insolentes étaient justifiées par le succès d’Alaric, qu’allait devenir le gouvernement romain, harcelé par autant d’ambitieux mécontens qu’il aurait de rois barbares dans ses armées ? On savait par quel procédé s’obtenaient les grades, les commandemens, les augmentations de solde, et il n’était Barbare si misérable qui n’en usât désormais : Alaric révélait à la barbarie le secret de sa toute-puissance.

Voilà les craintes qui agitaient beaucoup d’esprits, et elles firent explosion dès cette même année 396, en présence de l’empereur et de sa cour, dans une occasion solennelle. L’avertissement venait des extrémités occidentales de l’empire d’Orient, de cette province de Cyrène attenante d’un côté à l’Égypte, de l’autre à l’Afrique carthaginoise, et qu’on désignait sous le nom de Pentapole à cause des cinq villes qu’elle renfermait. Elle venait d’être frappée de tous les fléaux de la nature et des hommes : à des tremblemens de terre qui ébranlèrent plusieurs de ses villes avait succédé une plaie de sauterelles amenées par le vent du désert : tout fut dévoré jusqu’à l’écorce des arbres ; puis, au milieu des angoisses de la famine, un soulèvement des tribus indigènes mit le comble à la ruine publique. Hors d’état de payer ses impôts, la province en demanda décharge au gouvernement, et, suivant toute apparence, elle joignit à cette prière celle d’une prompte assistance contre les Barbares. Un décret voté collectivement par les villes de la Pentapole dut aller porter leurs doléances au pied du trône impérial, et Cyrène fut chargée de composer la députation, ou, suivant l’expression officielle, la légation qui se rendrait dans la métropole de l’Orient. Ces légations étaient un des actes les plus importans de la vie provinciale ou municipale.

La liberté de parler et d’écrire, très restreinte dans l’empire romain comme droit personnel du citoyen, reprenait toute sa plénitude, dans les discours d’apparat prononcés devant l’empereur au nom des provinces et des villes, ou dans les mémoires envoyés pour le même objet et qui étaient ensuite publiés. On s’y exprimait avec une entière franchise sur les personnes et sur les choses, et les discours ou mémoires de ce genre parvenus jusqu’à nous nous étonnent quelquefois par le ton hardi des remontrances. L’habitude de les publier dans des comptes-rendus qui parcouraient l’empire faisait aussi de ces légations, demi-politiques et demi-administratives, une sorte de joute littéraire, où les curies des villes et les assemblées provinciales tenaient à honneur d’être bien représentées. Avaient-elles le bonheur de compter parmi leurs citoyens quelque rhéteur en crédit, quelque sophiste renommé, il était naturellement désigné pour la députation, et ne pouvait refuser à sa patrie le service de son éloquence.

Cyrène possédait alors un de ces hommes dans la personne de Synésius, le plus noble de ses citoyens, et probablement aussi de tout l’empire, s’il est vrai qu’il descendît d’Eurysthènes, premier roi lacédémonien de la race des Héraclides. Ses quinze siècles de noblesse, attestés, nous dit-il, par les actes publics, et confirmés par une longue suite de vieilles sépultures appelées à Cyrène les tombeaux doriens, ne l’avaient pas empêché de se livrer avec passion aux occupations de l’esprit ; il préférait la philosophie aux honneurs politiques comme aux jouissances de la richesse. Sa secte était le nouveau platonisme qu’il avait étudié en Égypte aux leçons de la célèbre Hypatie, restée dès lors son amie, ou plutôt, comme il s’exprimait dans l’exaltation de son langage mystique, sa mère, sa sœur, sa maîtresse, son âme, son tout. Synésius était alors païen avec une propension marquée au christianisme, qu’il embrassa plus tard, et qui le conduisit par une élection violente à l’évêché de Ptolémaïs, malgré lui, et en dépit de certaines doctrines que l’orthodoxie chrétienne ne pouvait avouer. Pour le moment, une correspondance écrite en style élégant, quoique un peu recherché, des poésies pleines d’une gravité mélancolique, surtout son renom de philosophe, étaient, avec l’honnêteté de ses mœurs, ses grands titres à la désignation des Pentapolitains. Lui-même se flattait de faire entendre à un empereur enfant, dont l’éducation n’avait pas été bien philosophique, les austères leçons de la vérité. Il partit donc emportant, avec les décrets des cinq villes cyrénaïques, une couronne d’or qu’il était chargé d’offrir au prince. Son discours d’introduction devait, suivant l’habitude, rouler sur des généralités morales et philosophiques concernant le gouvernement des états ; il réservait pour des audiences ultérieures, qu’il espérait du prince, les exposés spéciaux qui intéressaient particulièrement sa mission.

Sa double qualité d’envoyé d’une province importante et de philosophe déjà célèbre avait pu faire croire à Synésius qu’il trouverait à la cour de Constantinople un accès facile : quelques heures suffirent à le détromper, On montra peu d’empressement pour un homme qui venait demander des réductions d’impôts, et non-seulement le cabinet impérial lui fut fermé, mais la demeure des ministres et des grands. Il se vit réduit à coucher en plein air dans le voisinage du palais, sur un tapis d’Égypte, pour guetter l’heure matinale où quelque haut personnage recevait les salutations de sa clientèle et se glisser à la suite : ce tapis devint plus tard une relique que réclama un ami du philosophe. Tant de mécomptes et de rebuts affligèrent son âme honnête et mélancolique, plus faite pour la méditation que pour la pratique des affaires ; une terreur superstitieuse s’empara de lui ; il se crut en butte à des maléfices, aux persécutions d’un esprit malfaisant suscité par ses ennemis (superstition que les platoniciens partageaient avec le vulgaire), et, ne sachant à qui s’adresser, il visitait tantôt les églises, tantôt les temples païens, suppliant avec larmes ici les génies autochthones de la Thrace, là les élus du ciel chrétien, de lui laisser accomplir sa mission. Lui-même, dans un de ses poèmes, nous décrit ce bizarre état de son âme. Au défaut des saints ou des démons, la science lui tendit la main. Un professeur de Constantinople, en faveur près d’Arcadius, le recommanda au jeune prince. Un riche tachygraphe du sénat, qui de son palais situé sur le Bosphore aimait à observer les astres (Synésius avait écrit sur l’astronomie), l’aida à balayer les chiens qui aboyaient contre lui, ce sont ses propres expressions ; un bel astrolabe d’argent récompensa plus tard ce service. Grâce à de si complaisans amis, il reçut enfin la lettre d’audience tant désirée.

Durant ces longues hésitations, on avait appris à connaître Synésius, et l’empereur, environné de sa cour, accueillit avec distinction le philosophe descendant d’Hercule. Supposant peut-être que le manteau du sage donnerait plus de poids aux vérités qu’il allait faire entendre, celui-ci avait revêtu l’habit de sa secte. L’assistance était nombreuse et moins bien disposée que le prince, car elle fit éclater, à ce que l’orateur lui-même nous dit, certains signes de mécontentement qui ne le démontèrent point. On sera peu surpris de cette désapprobation si l’on pense que parmi les assistans se trouvaient peut-être Eutrope et Gaïnas, et très certainement beaucoup de leurs partisans.

La harangue roula sur les conditions d’un bon gouvernement et sur l’éducation d’un bon prince, c’est-à-dire qu’elle fut la critique fort transparente de tout ce qui se passait à Constantinople. Les préceptes philosophiques, appuyés d’exemples tirés de l’histoire, provoquaient des comparaisons que chacun pouvait saisir sans peine. À l’éducation efféminée du fils de Théodose par un eunuque, à ce conseil impérial qui semblait un appendice du gynécée, Synésius opposa l’éducation virile des grands hommes de la Grèce et des grands césars de Rome, élevés en plein air, sous la tente, parmi les soldats, dans les campagnes, parmi les paysans, apprenant à connaître le peuple, à l’aimer, à se faire aimer de lui, par la communication des habitudes et des sentimens. Le luxe, les prodigalités de toute sorte dont la cour offrait le spectacle furent aussi l’objet d’un blâme sévère. « Tout cela, disait Synésius, est le fait d’une monarchie barbare, et ne convient point à un gouvernement romain : revenons au vieil établissement de nos pères, à l’antique simplicité, à l’antique discipline ; mais pour cela, prince, il te faudra changer tout ce qui t’environne. Ne t’abuse point, ce que nous voyons ne peut durer. La république est placée, comme on dit communément, sur le fil du rasoir ; Dieu seul et un empereur peuvent la sauver. Réformons-nous, Dieu nous sera propice : toi, prince, tu nous donneras un empereur ! » — Ce fut avec la même austérité de langage qu’il parcourut les diverses parties de sa remontrance : lourdeur des impôts, dépopulation des campagnes, injustices criantes des préposés, abus, oppressions de toute espèce, il ne dissimule rien, n’atténue rien. Puis quand il vient à la question vitale pour l’empire, celle des Barbares, son style s’élève en même temps que grandit son courage ; il dévoile cette mortelle plaie du monde romain ; il la met à nu, il la touche sans ménagement et la fait en quelque sorte frémir sous ses doigts : pourtant il parlait devant des généraux barbares !


« Empereur auguste, s’écrie-t-il, un roi enseigné par la sagesse ne s’enferme pas comme un reclus au fond d’un palais ; il vit libre, au grand jour ; il exerce son corps en développant son intelligence ; il apprend à combattre, il apprend à commander. On ne lui impose point ses soldats, il les choisit, et il les choisit parmi ses sujets, car la garde de la patrie et des lois appartient à ceux qui ont intérêt à les défendre. Ce sont là les chiens dont nous parle Platon, prédestinés à la conservation du troupeau : que si le berger mêle des loups, à ses chiens, il aura beau les prendre jeunes et chercher à les apprivoiser, malheur à lui ! Dès que les louveteaux auront senti la faiblesse ou la lâcheté des chiens, ils les étrangleront, et après eux le pasteur et le troupeau. Un législateur qui confie les armes à ceux qui n’ont pas été élevés sous ses lois, qui n’en ont pas été imbus dès l’enfance, et qu’aucun devoir d’affection n’oblige à les soutenir, n’est pas un législateur sensé. Lorsqu’on songe à ce que peut entreprendre, dans un moment de péril pour l’état, une jeunesse étrangère nombreuse, formée par d’autres lois que nous, ayant d’autres idées, d’autres coutumes, il faut avoir perdu toute prévoyance pour ne pas trembler. La pierre de Sisyphe suspendue par un fil au-dessus de nos têtes, voilà la situation où nous vivons. Que le moindre espoir de réussite se présente à eux, nous verrons quelles arrière-pensées nourrissent en secret nos défenseurs d’aujourd’hui. Eh ! n’en apercevons-nous pas déjà les sanglans préludes ? Quand un virus tourmente le corps humain, vient un médecin qui le chasse par des remèdes vigoureux ; toi, prince, n’es-tu pas le médecin de l’empire ? »

« On combattra le venin qui tourmente l’état en opposant à cette force ennemie qui est dans notre sein une force contraire. Rappeler les Romains aux armes, c’est le premier remède ; multiplier les exemptions du service, c’est assurer, c’est accroître l’effet du mal. Au lieu de livrer nos armes à des Scythes, confions-les à nos laboureurs, qui sauront protéger des campagnes fécondées de leurs sueurs ; invitons les écoles, les métiers, le commerce, à nous fournir des soldats ; la populace même de nos villes ne reculera pas devant la nécessité de ce devoir. L’oisiveté la jette aujourd’hui dans les théâtres ; où elle se dégrade ; qu’on l’instruise, qu’on lui montre le danger commun de la patrie, et elle s’armera avant que la ruine commune ne la fasse passer du rire aux larmes.

« Avec les armes reviendront la vaillance et la gloire. Plus de victoires partagées avec des mercenaires, plus de partage nulle part et en rien. Les Barbares sont tout, qu’on les éloigne de partout. Que les magistratures leur soient fermées, et surtout la dignité sénatoriale, ce comble des honneurs romains. Thémis la bonne conseillère et le grand dieu de la guerre se voilent la face de honte quand ils voient un homme vêtu d’une mauvaise casaque de fourrure commander à des gens en chlamydes. Ils en font autant lorsqu’un autre, déposant sa peau de mouton pour endosser la toge, vient s’asseoir sur le siège de nos magistrats, le premier après le consul et ayant des Romains au-dessous de lui, et que cet homme délibère sur les destinées de notre empire. Nous savons ce que fera ce juge de nos concitoyens en descendant de son tribunal : il ira reprendre sa toison, et, rejetant la toge d’un air de mépris, il s’en moquera avec ses camarades : « Voilà, dira-t-il, un vêtement trop gênant pour tirer l’épée. » En vérité, je ne puis m’en taire, nous sommes bien les plus fous et les plus sots des hommes !

« Quoi ! il n’est pas une seule de nos familles, si peu aisée qu’elle soit, qui n’ait un esclave goth parmi ses membres : le maçon, le fournier, le porteur d’eau de nos maisons est ordinairement un Goth ; enfin ce sont des Goths armés de brancards qui nous servent de bêtes de somme, soulèvent ou traînent nos chaises ; on dirait cette race destinée par nature à nous servir. Eh bien ! je vois ces mêmes gens, à la crinière rousse et pendante, portefaix dans nos maisons, nos magistrats en public : spectacle étrange ou plutôt incompréhensible, et qui est une énigme pour moi ! Au temps de nos pères, il arriva que deux gladiateurs, Crixus et Spartacus, déserteurs de l’amphithéâtre, se réunissant à d’autres esclaves fugitifs, excitèrent une guerre formidable où Rome faillit périr. Pourtant ce n’était là qu’un ramassis d’esclaves de toute race et de tout pays, sans lien natal, sans conformité de mœurs, et qui n’avaient ni alliances ni intelligences parmi les hommes libres. Chez nous, au contraire, les conspirateurs possibles, les rebelles de demain, nos esclaves en un mot, sont liés par le sang à des magistrats qui nous gouvernent. Au premier signe de ces complices naturels, nos esclaves se joindront à eux ; ils grossiront le nombre de leurs soldats ; déjà maîtres de nos demeures, ils nous égorgeront après les avoir pillées. Voilà le danger qui menace l’empire ; à qui la faute, si ce n’est à nous ?

« Ose te mettre à l’œuvre, empereur auguste, et commence par purger nos camps. Saisis le van d’une main ferme ; sépare le grain natif de l’ivraie parasite, car c’est dans l’armée qu’est la vraie racine du mal. Les Barbares ne sont pas si redoutables, puisque nos pères les ont vaincus ; les Romains non plus ne sont pas si amollis : en leur rendant des armes, tu ramèneras parmi eux les vieilles mœurs et l’antique énergie. L’empire jadis ouvrit son sein pan pitié aux Goths fugitifs et supplians ; qu’ils y vivent, s’il le faut, en hôtes tolérés et reconnaissans, mais qu’ils n’en soient plus le fléau et la ruine ! »


Tel fut le discours de Synésius, tel est du moins celui que nous lisons dans ses œuvres, et nous avons peine à nous imaginer que ce soit exactement le même, qu’une pareille hardiesse de langage ait pu se produire devant un auditoire en partie composé de Barbares puissans à la cour. Synésius, comme beaucoup d’anciens, refit sans doute sa harangue avant de la publier, ou ne la prononça qu’avec de grandes suppressions ; cependant les données principales et l’esprit de la composition restèrent bien évidemment les mêmes. Le succès qu’elle eut après la publication, puisque le temps nous l’a conservé, prouve qu’elle répondait aux préoccupations publiques. Arcadius ne se fâcha point d’une leçon qu’il eût pu trouver fort vive ; il reçut encore plusieurs fois le délégué de la Pentapole, s’entendit avec lui sur les intérêts de sa province, et finit par lui accorder toutes ses demandes. Telle était dans l’empire l’opinion générale ; on s’accordait sur les maux dont la présence des Barbares menaçait l’empire, mais on différait sur le remède. Le remède théorique proposé par Synésius était bien lent, bien chanceux dans son application : la cour d’Orient croyait en avoir trouvé un plus sûr, rejeter les Goths sur l’Occident.


III

Cependant l’eunuque devenait plus hardi à mesure que sa domination se prolongeait : sa cauteleuse prudence sembla même l’abandonner tout à fait. Mécontent de n’exercer l’autorité que honteusement, dans l’ombre et sous des noms d’emprunt, au lieu de gouverner par lui-même, comme Stilicon en Occident, il résolut enfin de braver le grand jour et le bruit. L’idée que sa condition l’excluait à jamais d’un pouvoir public et avoué l’irritait jusqu’à la fureur : toute opposition commençait à lui devenir une insulte ; le ridicule surtout l’exaspérait. Afin de mettre un terme aux risées qui le poursuivaient jusqu’aux côtés du prince dont il était le conseiller suprême, il songea à se rendre redoutable, et pour y réussir, il jeta d’abord son dévolu sur deux victimes.

Le choix de la première lui fut inspiré par le plus mauvais sentiment de ses plus mauvais jours, par une basse rancune, d’esclave échappé qui se retrouve en face de ses anciens maîtres, irrité des coups qu’il en a reçus, plus irrité peut-être de leurs bienfaits qu’il n’ose s’avouer : Eutrope s’en prit à cet Abundantius qui l’avait fait admettre par commisération dans la domesticité du palais impérial, et dont la vue lui rappelait incessamment sa misère passée. Qu’était-il arrivé entre ces deux hommes depuis l’élévation du premier ? Le protégé d’autrefois avait-il voulu prendre vis-à-vis du protecteur des airs insolens que celui-ci avait dû réprimer ? On ne sait pas. Quoi qu’il en soit, Abundantius se vit tout à coup accusé du crime de lèse-majesté, sur la provocation d’Eutrope. Reconnu coupable aussitôt qu’accusé, le malheureux fut relégué à Pityonte en Colchide, où, sans la pitié des sauvages habitans du lieu, il serait mort de faim, tandis que l’eunuque faisait main-basse sur ses biens. On plaignit la victime, mais on ne fut pas fâché que sa qualité de bienfaiteur eût mis en relief la noire ingratitude de l’obligé. On y reconnut aussi un avertissement de l’esclave à ses anciens maîtres, auxquels il semblait dire par ce terrible exemple : « Que vous ayez été méchans ou bons pour moi, que je vous doive du bien ou du mal, oubliez-moi. Vous rappeler que j’ai été votre esclave, c’est offenser le prince qui m’a fait son ministre. »

Le choix de la seconde victime, prise dans les plus hauts rangs de la société de Constantinople, et tout à côté du trône, eut une signification plus générale et non moins menaçante. Eutrope s’adressa à un personnage consulaire, maître de la cavalerie en 386, des deux milices en 389, consul la même année, et commandant en chef des troupes romaines, avec Stilicon, en 394, au combat de la Rivière-Froide ; cet éminent personnage se nommait Timasius. Amoureux de la guerre, qu’il avait faite toute sa vie, il portait dans les relations du monde un peu des habitudes des camps ; sa parole était aigre et cassante, son caractère porté au blâme, et il qualifiait de sincérité une critique souvent imprudente de ce qui se passait sous ses yeux. Théodose, dont il avait été le familier et l’ami, lui pardonnait sa rudesse en raison de ses grands services. Il n’en fut pas de même à la nouvelle cour, où le vieux général, choqué de tant de choses ignominieuses, s’exprima librement sur le compte d’Eutrope, en mêlant l’empereur à ses propos. C’en était assez pour le rendre suspect de conspiration contre la vie du souverain et de manœuvre criminelle dans la pensée de s’emparer de l’empire, et Eutrope lui prépara une accusation de lèse-majesté. Timasius entretenait fort inconsidérément dans sa maison, comme client et parasite, un homme décrié de mœurs, ancien charcutier, chassé de Laodicée pour ses vols, puis de Constantinople, où Timasius l’avait fait rentrer par son crédit. Avec cela, Bargus (c’était son nom), doué d’un grand savoir-faire et de beaucoup d’esprit naturel, insinuant, flatteur, conteur joyeux, avait su se rendre nécessaire au vieux soldat. À la première ouverture que lui firent les agens d’Eutrope, il ramassa des pièces qu’on pouvait rendre compromettantes pour son maître (l’histoire assure même qu’il les fabriqua), et elles furent de nature à comprendre dans l’accusation du consulaire son fils Syagrius, sa femme Pentadia, et bon nombre de ses amis. L’eunuque en cela poursuivait un double but : l’anéantissement d’une maison qui lui était ennemie et l’exploitation d’une mine d’or, car les confiscations qui suivraient le procès devaient être considérables. Les pièces envoyées par Bargus furent mises sous les yeux de l’empereur.

Bien qu’Eutrope les connût déjà, il parut, en les lisant, épouvanté des périls du prince, et ne négligea rien pour l’effrayer lui-même. Cette affaire, suivant lui, compromettait de si hauts personnages et pouvait s’étendre si loin, qu’il importait beaucoup que l’empereur en personne présidât au jugement : ne devait-il pas voir de ses yeux quels étaient ses amis et ses ennemis ? Au fond, Eutrope, grâce à ses fonctions de chambellan qui le retenaient près d’Arcadius, voulait surveiller la marche des choses et la conduite des juges. Arcadius évoqua donc l’affaire ; mais les juges, qu’il fallut prendre dans les rangs élevés de l’administration, montrèrent une indépendance à laquelle l’eunuque ne s’attendait pas. Ils furent presque unanimes à blâmer un procès entamé sur la simple dénonciation de Bargus. « Est-il convenable, est-il digne, répétait-on, de recevoir partie contre un consulaire, un misérable vendeur de saucisses banqueroutier, — contre un protecteur, son obligé ? » La liberté de paroles dont on usait commençant à émouvoir Arcadius, le chambellan conseilla à son jeune maître de remettre le jugement à une commission de deux membres, afin de lui épargner de tristes débats. La commission se scinda en deux, un des membres ayant été pour l’absolution, l’autre pour la condamnation ; mais ce dernier l’emporta, et Timasius fut condamné à un exil perpétuel dans l’île d’Oasis, en Égypte. Son fils, sa femme, ses prétendus complices furent également frappés de diverses peines. Les soldats envoyés pour le saisir parvinrent à s’emparer de lui, mais Syagrius s’échappa ; Pentadia en fit autant et se réfugia dans l’église avec quelques amis. Ainsi tombait en un moment cette maison, naguère florissante et enviée, devenue le modèle des douleurs. L’infâme Bargus, nommé au poste de préfet de cohorte, dans une province éloignée, ne jouit pas longtemps de sa récompense ; le délateur fut à son tour dénoncé par sa femme, qui le haïssait et qu’excitaient les agens d’Eutrope : ce second procès marcha plus vite encore que le premier, et Eutrope n’eut plus à craindre les indiscrétions d’un témoin qui le gênait. Il y eut dans le public comme un éclair de joie quand on vit ces deux scélérats s’attaquer mutuellement et la justice divine frapper l’auteur du crime par l’iniquité de son complice.

Si le procès de Timasius avait excité l’indignation des hautes classes de la société, les suites firent descendre jusque dans les derniers rangs du peuple la sympathie pour les victimes. Oasis, que l’exilé avait reçu pour prison, était une île du désert d’Égypte, séparée de la région habitable par un océan de sables mobiles, que les vents soulevaient et faisaient tourbillonner parfois comme les flots d’une véritable mer. Quand la tempête avait passé sur eux, toute trace de route, tout indice humain s’effaçaient, et le voyageur surpris n’avait plus qu’à mourir de faim et de soif, s’il ne trouvait un tombeau sous les sables : c’était là la principale sûreté de cette triste geôle. Malgré des difficultés presque insurmontables, Syagrius entreprit d’en tirer son père. Il se rend en Égypte clandestinement, achète une des bandes de voleurs nomades qui parcouraient le désert du côté d’Oasis, et fait prévenir l’exilé que des libérateurs l’attendent. Timasius s’esquive pour gagner le rendez-vous et ne reparaît plus. On le chercha longtemps en vain ; son cadavre ne fut découvert qu’au bout de quatre années, enseveli sous des monceaux de sable. Les uns prétendirent qu’il s’était égaré et avait péri naturellement, les autres qu’un surveillant, attaché à ses pas, l’avait suivi, tué dans le désert, version qui prévalut en définitive. Syagrius disparut également, sans qu’on pût connaître son sort. Ces aventures tragiques, où l’eunuque semblait jouer le rôle d’une puissance infernale, étaient l’objet de toutes les conversations et agitaient tous les esprits.

Pentadia fut l’objet d’une autre aventure, dont les conséquences politiques furent plus graves. Ainsi que nous l’avons raconté tout à l’heure, elle s’était réfugiée dans l’église de Constantinople, accompagnée de quelques amis, et réclamant pour leur tête et pour la sienne le privilège des asiles. Eutrope voulut les faire arracher de force, l’évêque Nectaire s’y opposa, et, suivant toute probabilité, l’affaire fut portée devant l’empereur. Le ministre, interprétant dans un sens étroit l’immunité attachée aux églises, prétendait qu’elle ne pouvait s’étendre à des criminels de lèse-majesté ; l’évêque répondait qu’aucune disposition légale n’ayant exclu cette nature de crime, la présence des réfugiés dans le sanctuaire les rendait inviolables. Le peuple de Constantinople appuyait sans doute les réclamations du clergé, et Eutrope jugea prudent de céder ; toutefois il résolut de faire interpréter par une loi le droit d’asile ecclésiastique, de manière à ce qu’il ne fût plus une sauvegarde pour ses ennemis. La loi parut l’année suivante, 397, et causa une vive émotion dans le clergé catholique. Quant à Pentadia, privée de son mari et de son fils, et tombée du faîte des honneurs dans le veuvage et la pauvreté, elle se consacra au Dieu qui avait protégé ses jours, et devint diaconesse de l’église métropolitaine de Constantinople.

L’importance historique de cette loi exige que nous en parlions avec quelque détail, et d’abord nous exposerons ce qu’était la législation des asiles dans les temps païens. Nous dirons ce qu’elle devint après l’introduction du christianisme. Nous exposerons alors en quoi consistèrent les innovations introduites par Eutrope et qui soulevèrent de si violens débats.

À la naissance des sociétés romaine et grecque, le droit de refuge attaché aux temples avait été inviolable et sacré. À défaut des lois humaines, nulles ou impuissantes contre la force, on avait fait appel aux dieux, pour mettre sous leur protection la vie du faible, de l’innocent et même du criminel, jusqu’à ce que, les emportemens de la passion s’étant calmés, la voix de la conscience pût se faire entendre ; mais à cette époque même on trouva moyen d’éluder le privilège du sanctuaire, qu’on prétendait respecter, pourvu qu’on ne le violât pas directement. La passion alors recourait à des violations indirectes : tantôt on mettait le feu au temple pour forcer le réfugié d’en sortir, tantôt on en murait la porte pour l’y faire mourir de faim, ou bien on en découvrait le toit pour l’y percer de flèches du haut des murs. Quelquefois on rendait impossible l’accès des asiles : celui de Romulus, à Rome, le plus sacré de tous, avait été à dessein tellement obstrué qu’on n’y pénétrait qu’à grand’peine. À mesure que la société s’adoucit, le droit d’asile dans les temples, réglementé par les lois humaines, devint un droit de convention qu’on étendit, diminua, supprima, suivant les conseils de la raison ou le besoin des. circonstances. Appliqué à certaines catégories de crimes et de délits, il fut interdit pour les autres ; la loi détermina le droit des dieux à la sauvegarde des coupables.

Aux dernières époques de la république romaine, dans ce temps d’incrédulité générale où l’existence des dieux était mise en question, l’immunité de leurs temples ne couvrit plus personne, et devint même, dans la main des partis, un instrument d’oppression. Ainsi, pour empêcher Cicéron de reconstruire sa maison, Clodius, qui l’avait fait déposséder, en consacra l’emplacement, et y attacha le droit de refuge, ce dont Cicéron se moqua beaucoup à son retour de l’exil. Sous Tibère, on vit plusieurs cités de l’Asie-Mineure demander le maintien de leurs asiles, que leur contestaient les magistrats romains, attendu que ces asiles ne servaient plus de garantie que contre la justice, les débiteurs y trouvant une retraite contre leurs créanciers, les meurtriers contre leurs juges, les esclaves contre leurs maîtres, les séditieux contre la force publique. Ces villes défendaient des privilèges abusifs, qui leur profitaient en attirant beaucoup de monde dans leurs murs. Les unes en faisaient commerce, les autres y tenaient par patriotisme, comme à une institution antique qui rappelait leur autonomie. Le sénat de Rome, par un sage tempérament, confirma le droit en le restreignant et le réglant. Depuis lors, l’extension des lois romaines sur toute la surface de l’empire fit perdre aux asiles païens presque tout leur crédit.

Le christianisme rétablit le droit dans sa force première en l’appliquant aux sanctuaires des églises et aux tombeaux des saints. Les églises remplacèrent les temples comme lieux de refuge, avec cette différence notable que le prêtre païen, la plupart du temps isolé, était réduit à de vaines protestations contre les violateurs de l’asile, tandis que l’immunité ecclésiastique fut défendue par un corps puissant, armé d’une loi religieuse qu’il ne craignait pas d’opposer, quand il en était besoin, à la loi civile. À cela se joignit l’orgueil des évêques, leur prétention d’indépendance ou même de supériorité vis-à-vis des magistrats. Le droit d’asile dans les églises présenta donc le bizarre spectacle d’une institution des sociétés primitives renaissant à une époque d’extrême civilisation et de corruption sociale. Aussi vit-on les sanctuaires chrétiens se peupler de débiteurs poursuivis, de marchands banqueroutiers, de criminels fuyant la justice, de Juifs même et de païens qui affichaient, pour être reçus, un simulacre de conversion dont ils se moquaient en partant. Les lois nous signalent ces abus, qu’elles essaient de déraciner. Un de leurs remèdes est celui-ci : que le Juif sera livré à ses créanciers s’il ne se fait pas baptiser, et que le créancier à qui une église soustrait son débiteur aura une action d’indemnité contre le trésorier personnellement et contre le trésor de l’église. Quant aux réfugiés coupables de crimes, elles n’avaient point clairement défini les catégories, de manière qu’il restait du doute touchant les criminels de lèse-majesté. Eutrope, qui voyait par là ses ennemis lui échapper, se hâta de remanier les lois sur le droit d’asile, afin qu’il ne se présentât plus à l’avenir d’affaire pareille à celle de Pentadia et de ses amis. Voici ce qu’il fit statuer à nouveau par un décret impérial.

Le décret maintint d’abord et fortifia les justes droits du fisc à l’égard des débiteurs de l’état, ceux des villes à l’égard de leurs redevables, et du prince à l’égard de ses esclaves. L’église qui aurait protégé leur retraite ou facilité leur évasion fut déclarée solidaire de la dette, qui put être recouvrée sur le trésor de ladite église, indépendamment de poursuites personnelles à exercer au besoin. En matière criminelle, il fut établi que les clercs et les moines pourraient former appel à la juridiction supérieure en faveur des coupables réfugiés dans leurs églises ou dans leurs couvens, mais qu’ils ne pourraient les soustraire aux officiers de la justice ; que, s’ils le faisaient, la responsabilité en retomberait sur l’évêque, qui doit enseigner le devoir à ses subordonnés, et non les porter à violer les lois. Ces dispositions générales étaient combinées de manière à rendre le gouvernement maître des individus réfugiés sous l’accusation de crimes quelconques. C’était enlever aux églises, implicitement et sans le dire, tous les criminels d’état, et une loi du 4 septembre 397 fit bientôt connaître à l’empire ce qu’Eutrope entendait par criminels d’état. Cette loi, statuant sur les questions de lèse-majesté, entoura de pénalités terribles non-seulement les attentats contre le prince et sa famille, mais les complots contre ses ministres et ses officiers. Ce dernier genre d’attentat fut puni de la mort, de la confiscation des biens et de la mise hors la loi des fils des condamnés, qui durent être notés d’infamie et privés du droit de posséder : loi atroce, qui se liait évidemment à celle des asiles et faisait corps avec elle ; Eutrope voulait rendre les autels complices de ses vengeances. La loi des asiles en elle-même et dans son principe pouvait être bonne ; dans l’intention d’Eutrope et comme garantie de la loi du 4 septembre, elle devenait mauvaise et impie : elle enlevait à des innocens condamnés d’avance le seul recours qui leur restât en ce monde, la protection du sanctuaire. Aussi l’opinion publique prit fait et cause pour le clergé quand celui-ci déclara la loi des asiles attentatoire à ses immunités. Eutrope, qui avait joui jusqu’alors de toute sa faveur, et qui avait cherché à la mériter par des lois d’une sévérité excessive contre les hérétiques, vit dès lors l’église catholique se retirer de lui. Une des conséquences de l’odieux procès de Timasius fut ainsi d’enlever au persécuteur un des plus fermes soutiens de sa puissance.

Eutrope du reste avait atteint le but qu’il se proposait par l’immolation de ses deux victimes. Une sombre épouvante régnait partout ; on craignait de prononcer son nom : « Nul dans Constantinople n’osait plus le regarder en face, nous dit un historien, et sa tête se perdait dans les nues. » Profitant de la stupeur publique, il se conféra à lui-même une magistrature, on ignore laquelle ; mais on sait qu’elle avait une juridiction, un tribunal où il put faire comparaître ses ennemis, les condamner lui-même et battre sur eux monnaie de confiscations. L’eunuque revêtait donc enfin la toge du magistrat, l’esclave jugeait des hommes libres. Dans cette situation nouvelle et débarrassé de tout intermédiaire, il se mit à trafiquer en grand de son autorité ; il portait la main sur tout. Un contemporain nous fait assister à une scène où le ministre ouvre un encan des provinces et appelle les chalands dans son palais. « Eutrope, dit-il, s’est fait marchand d’emplois, brocanteur de provinces, courtier de l’empire d’Orient. Vendu tant de fois, il veut vendre à son tour, et il vend tout. Un tarif affiché dans son vestibule fixe le prix des nations ; à tant la Galatie, à tant le Pont, à tant la Libye. Voulez-vous la Lycie : déposez telle somme ; un peu plus, la Phrygie est à vous. Les amateurs accourent, on calcule, on marchande. Celui-ci obtient l’Asie au prix de sa villa, celui-là livre les bijoux de sa femme afin d’administrer la Syrie, un troisième cède à regret la maison où il est né pour l’ancien royaume de Prusias. Étrange revers des choses humaines ! Le trône de Crésus est tombé sous les coups de Cyrus afin qu’aujourd’hui le Pactole verse ses flots d’or dans les mains d’un eunuque ; Attale a fait Rome son héritière pour que l’héritage passe à un esclave ! C’est au futur profit d’Eutrope qu’Auguste soumettait l’Égypte, Métellus la Crète, Servilius l’Isaurie. Cilicie, Judée, Arménie, triomphes du grand Pompée, travail séculaire de Rome, vous êtes devenus une marchandise ; on vous jette dans une balance et on vous pèse contre de l’or ! » Ces éloquentes invectives, exprimées en beaux vers, faisaient frémir les Italiens d’indignation ; mais ce n’était là qu’une vaine et impuissante colère.

Une nouvelle fantaisie s’empara d’Eutrope : il voulut être général pour s’égaler en tout à Stilicon. Ces hordes de Barbares que l’année précédente Rufin avait appelées sur l’Orient, et qui s’étaient retirées gorgées de butin, venaient de reparaître, et recommençaient leurs ravages. Des bandes hardies, composées de Huns et de Goths, poussaient leurs courses jusque dans l’Asie-Mineure, d’où elles ramenaient captifs des femmes, des enfans, des troupeaux. Eutrope déclara qu’il irait lui-même mettre fin à ces insolences, et qu’il se chargeait de cette guerre : on ne fut pas médiocrement surpris, mais on se tut. Il réunit en effet des troupes à Constantinople, s’affubla d’un costume guerrier pour les passer en revue, et partit avec elles pour l’Asie, un long carquois au dos et l’arc au poing. Beaucoup d’eunuques désertèrent les gynécées pour le suivre ; c’était une sorte d’émancipation de cette race. Son apparition devant les lignes romaines produisit le plus grotesque des spectacles : à la vue de ce visage ridé qu’on comparait à un raisin sec, de ces membres efféminés pliant sous le poids d’une armure, au son de cette voix grêle et cassée qui singeait le ton du commandement, les soldats partirent d’un éclat de rire involontaire qui parcourut tous les rangs. Les Barbares en firent de même la première fois qu’ils l’aperçurent : « Les Romains n’ont plus d’hommes, se disaient-ils les uns aux autres, voyez leur général ! » Eutrope, sans se troubler de tout cela, acheva la campagne, se battit un peu, négocia beaucoup, s’aboucha avec les chefs ennemis, et obtint d’eux, à prix d’argent, qu’ils évacueraient l’Arménie et les terres romaines, puis il revint à Constantinople, avec quelques-unes des légions, dans une attitude triomphale. Comptant sur un accueil enthousiaste, il avait eu soin de paraître avec des vêtemens poudreux, un teint hâlé, une armure en désordre, toute l’apparence d’un guerrier las de combats et qui demande sa récompense ; mais il ne rencontra que froideur et mépris : ses cliens seuls et quelques flatteurs lui firent une espèce d’ovation, à laquelle la population refusa de participer. Rentré précipitamment dans son palais pour y dévorer sa colère, il se jeta, dit-on, dans les bras de sa sœur, et se mit à fondre en larmes. Eutrope se croyait héroïque : « Voilà leur reconnaissance pour tant de fatigues et de dangers, répétait-il en sanglotant ; que n’ai-je péri au fond de la mer plutôt que d’être en butte comme je le suis aux tempêtes de l’envie ! » Nous ne connaissons guère cette expédition que par les satires qu’elle fit naître, surtout en Occident, où l’on s’amusa beaucoup et longtemps des exploits « de la vieille amazone, » c’est le surnom que reçut Eutrope. Il n’en est pas moins vrai que le but de la guerre se trouvait atteint, et que les Huns, déposant les armes, se retiraient devant le ministre de l’Orient, au même instant où le régent d’Occident évacuait le Péloponèse en face d’Alaric.

On touchait à l’automne de l’année 396, et Stilicon, rentré en Italie, expiait son échec du Péloponèse, par l’affaiblissement de sa popularité, quand son rival sembla prendre à tâche de la lui rendre. La guerre de reproches et d’accusations que Rufin, après les événemens de Thessalie, avait commencée contre la cour d’Occident, fut reprise par Eutrope avec un redoublement d’acrimonie. Les lettres d’Arcadius à son frère devinrent de plus en plus hautaines et blessantes par leur ton d’hostilité sourde ; celles d’Eutrope à Stilicon, manifestement injurieuses. Des explications furent demandées sur l’expédition du Péloponèse, et les réponses ayant paru contenir des menaces, le sénat de Constantinople, prenant fait et cause dans la guerre, déclara le régent d’Occident ennemi public, et prononça la confiscation de ses propriétés en Orient : il possédait, entre autres biens, des palais magnifiques sur le Bosphore qui devinrent le lot d’Eutrope. L’irritable Stilicon fit en Italie quelques armemens que l’on supposa dirigés contre l’Orient, et un décret d’Honorius établit une ligne de douanes sur la Méditerranée entre les ports des pays grecs et ceux des pays latins. C’était répondre à une menace de scission par la scission même. À quelque temps de là, on saisit en Italie une lettre d’Eutrope qui provoquait à l’assassinat du régent, et bientôt on surprit un homme qui s’était chargé de le tuer.

Ce n’étaient pourtant là que les préparatifs d’un coup plus violent, médité tout à la fois contre Rome, l’Italie, l’empereur et le régent d’Occident. Au milieu de l’automne de l’année 397, la nouvelle arriva en Italie que les provinces d’Afrique venaient de se révolter, et s’étaient données à l’empire d’Orient : le fait était vrai, et la proclamation d’Arcadius avait eu lieu dans les principales villes africaines et particulièrement à Carthage. À cette première nouvelle en succéda une autre annonçant que la flotte chargée des approvisionnemens de blé pour l’alimentation de Rome avait été saisie par les révoltés, au moment où elle mettait à la voile dans les ports d’Afrique. On sut enfin que le chef de l’insurrection était le commandant même de ces provinces, le Maure Gildon, qui les tenait de l’empire avec le titre de comte d’Afrique.

Pour comprendre combien ces événemens et surtout la saisie de la flotte annonaire, comme on l’appelait, durent alarmer l’Italie, il faut dire que depuis deux ans la récolte des blés avait été nulle dans ce pays, pour deux causes opposées, mais également fatales, une inondation des rivières suivie d’une sécheresse obstinée. Quoique la dernière moisson fût à peine rentrée, on attendait déjà avec impatience les arrivages de l’Afrique, où le ciel plus propice avait donné une récolte abondante, et peut-être les préfets de l’annone et de la ville, inquiets de l’avenir, allaient-ils, comme faisait Symmaque au temps de sa préfecture, épier du haut des collines du Tibre quelque bienheureuse voile venant d’Ostie avec un chargement de grains. À ce cri : « La flotte est saisie ! » Rome fut presque en révolution. Le peuple en tumulte remplit les mes et les places, insultant les magistrats, qu’il accusait de négligence, et mêlant la menace aux accusations. Ainsi donc perte d’une grande province, famine, guerre, sédition, tout venait fondre à la fois sur cette ville infortunée, et la main d’Eutrope se montrait partout. Stilicon, avec une louable activité, combattit d’abord la disette en ramassant les quantités de farine et de blé que pouvaient fournir les diverses contrées de l’Italie et les faisant transporter à Rome ; en même temps, une flotte équipée en toute hâte partait de Pise pour aller parcourir dans la même intention les ports de la Gaule et de l’Espagne.

Quant à l’insurrection de l’Afrique et aux mesures à prendre pour la réprimer, Stilicon décida qu’il en serait référé au sénat, arbitre de la paix et de la guerre, suivant l’ancienne coutume, et que ce corps auguste ordonnerait aussi les levées d’hommes qui devraient s’opérer en cas de guerre. C’était un retour aux vieilles lois de Rome, une restitution faite au sénat de droits précieux que les empereurs lui avaient successivement ravis, et qu’il n’avait cessé de réclamer. La mesure fut donc accueillie avec joie, et donna quelque consolation aux Romains parmi tant de sujets d’alarmes. Bientôt arriva un message d’Honorius au sénat. Le jeune empereur s’abstenait de paraître lui-même à Rome, et le régent en faisait autant, afin d’écarter sans doute toute apparence de pression sur les délibérations de l’assemblée. Le message s’exprimait en termes modérés sur la conduite du gouvernement d’Orient dans les affaires d’Afrique, et tendait évidemment à ménager Arcadius, de qui l’on redoutait une intervention armée au profit de la révolte ; mais il s’étendait longuement sur le caractère perfide, l’ingratitude et les crimes antérieurs de Gildon, crimes dépassés depuis par ceux dont il venait d’effrayer les villes romaines, et notamment Carthage, et par cette saisie odieuse de l’escadre frumentaire, dans la pensée d’affamer le peuple de Rome. Il concluait à la guerre et à des levées d’hommes extraordinaires, tant pour la soutenir que pour mettre l’Italie à l’abri d’un coup de main.

La délibération eut lieu avec une solennité inaccoutumée. On décréta la guerre contre Gildon, une levée d’hommes pour l’augmentation de l’armée, et des prières publiques à l’effet de conjurer les maux de la famine. Le sénat regarda aussi comme un devoir de rappeler le fils aîné de Théodose aux sentimens d’affection naturelle envers son frère, l’empereur d’Orient aux sentimens de concorde envers celui d’Occident, et afin que la leçon fût moins blessante pour le jeune souverain et pour ses conseillers, on pria Symmaque d’écrire la lettre en son propre nom, soit comme prince du sénat de Rome, soit comme ancien ami de Théodose. Prince du sénat, grande pontife du culte national, et son courageux et éloquent défenseur vis-à-vis des empereurs chrétiens, Symmaque, aussi respecté pour son caractère que célèbre par son mérite, semblait l’âme et le génie de la vieille Rome. Sa lettre ne trouva pourtant à Constantinople qu’indifférence et mépris. Arcadius dut protester de son désir sincère de la paix : il était étranger à ce qui venait de se passer en Afrique ; mais pouvait-il rejeter des peuples qui se donnaient à lui ? Son gouvernement était romain comme celui de son frère, l’Afrique ne cesserait donc point d’appartenir à la grande unité de l’empire. Telles furent sans doute ses raisons. Quant à son assistance effective en faveur des provinces insurgées, il n’en parla probablement pas, mais on savait à Rome que Gildon attendait l’arrivée prochaine d’une flotte et d’une armée annoncées par Eutrope.

Pendant ces vaines tentatives de négociations qui ne ramenaient ni l’Afrique sous le sceptre de l’Occident, ni les blés de Numidie dans le port du Tibre, le sénat cherchait à calmer l’effervescence du peuple en dirigeant son esprit vers les espérances de la religion. Il fit célébrer en sa présence et sous son autorité les prières publiques ordonnées par son décret. Les prières, ou, pour parler le langage du rituel, la supplication adressée au ciel en temps de disette ou de sécheresse, portaient le nom de nudipedalia, parce qu’une partie du cortège y assistait pieds nus. Peuple, sénat, magistrats, se rendaient en corps sur la colline de Tarpéia dans l’attitude du deuil et de la douleur : les magistrats avaient quitté leur pourpre, les licteurs portaient leurs faisceaux renversés, et les matrones en grand nombre et en rang marchaient nu-pieds, vêtues de la stole et les cheveux rejetés en désordre sur les épaules. On s’arrêtait au Capitole : là, les prêtres invoquaient à haute voix, par leurs noms les plus redoutables, les dieux et les génies qui veillaient à l’alimentation du peuple romain, puis une victime était immolée avec pompe. Tel était l’ancien rite ; les lois nouvelles et l’existence du culte chrétien devaient l’avoir modifié en beaucoup de points, quand se célébrèrent les nudipedalia de l’année 397.

Gildon, ce terrible instrument des vengeances d’Eutrope, était issu des anciens rois de la Mauritanie : il comptait Juba parmi ses ancêtres, et cette descendance, qu’on ne mettait point en doute, lui donnait une suprématie également incontestable sur les chefs indigènes de l’Afrique : un auteur du temps nous dit qu’on voyait à sa suite tout un cortège de rois. Sa famille n’avait point cessé d’habiter Cyrtha, que son changement de nom ne rendait guère plus romaine, et que les Maures, soit indépendans, soit soumis, s’obstinaient à considérer toujours comme la capitale du roi Bocchus. Bien que les descendans de Juba eussent fait leur soumission d’abord à la république, puis à l’empire, et servissent avec des grades élevés dans les rangs des maîtres de leur pays, il ne s’était pas écoulé de siècle que Rome n’eût eu à réprimer quelque révolte dont ils étaient les provocateurs ou les chefs, mais que faisaient avorter leurs divisions intestines. On en avait eu un exemple bien récent sous le principat de Gratien. Firmus, un des six frères de Gildon, ayant levé le drapeau de l’indépendance et pris le titre de roi de Mauritanie, Gildon avait soutenu la cause romaine et coopéré plus que personne à la défaite de son frère. Gratien l’en avait récompensé par le titré de comte d’Afrique et par le commandement de la province, et pour se l’attacher personnellement, Théodose avait marié au neveu de sa propre femme la fille de Gildon, qui portait le nom romain de Salvina. Cette alliance impériale n’empêcha pas le Maure de rester neutre entre Théodpse et le tyran Eugène pendant la campagne de 394, ou plutôt de trahir le premier, en lui refusant, au moment de la lutte, les secours qu’il avait promis de fournir. La mort seule empêcha Théodose de punir cette perfidie.

Ainsi donc Gildon observait attentivement les discordes de l’empire romain, tout prêt à saisir l’occasion favorable pour se rendre, comme Firmus, indépendant et roi. L’incapacité des deux princes fils de Théodose et la rivalité de leurs ministres lui rendirent une espérance que la défaite d’Eugène avait renversée, et il attendait, quand les provocations d’Eutrope vinrent le chercher dans sa province et lui remirent les armes en main. Il écouta les propositions du ministre d’Arcadius, entra complaisamment dans ses plans, promit la réunion de l’Afrique à l’empire oriental, et la reconnaissance d’Arcadius comme légitime empereur : il ne refusa rien. Au fond, le petit-fils de Juba ne voulait pas plus d’un empereur que de l’autre, et ne se faisait sujet de Constantinople que pour n’être plus Romain. Son caractère était d’ailleurs empreint des passions sauvages de sa race : Gildon était avare, cruel, débauché jusqu’à la frénésie ; aucune femme, aucune fille n’était à l’abri de ses attentats, aucune richesse de ses rapines. Habile à composer des poisons soit avec le venin des serpens, soit avec le suc des plantes, il les administrait lui-même à ses ennemis, attirés par ruse à sa table, et il les voyait avec bonheur pâlir et expirer au milieu des éclats de la joie. L’hospitalité du barbare était redoutée comme un piège de mort. Lorsque, à l’invitation d’Eutrope, il se jeta sur Carthage pour y faire reconnaître Arcadius, cette belle cité, qui avait opposé quelque résistance, fut traitée sans miséricorde : le pillage, le viol, l’incendie, accompagnèrent la proclamation du fils aîné de Théodose. Les contemporains nous racontent que Gildon, dans un moment d’abominable gaieté, livra les plus nobles matrones de la ville à des Éthiopiens, afin de savoir de quelle couleur étaient les produits d’une telle union. Ce fut aussi avec une joie infernale qu’il mit la main sur les navires annonaires, déjà chargés de grains et prêts à mettre à la voile pour l’Italie : il affamait le peuple romain.

Le châtiment de Gildon devait sortir de sa famille même : Mascezel, un de ses frères, fut pour lui ce qu’il avait été pour Firmus. Ces deux petits-fils des rois maures faisaient entre eux le plus complet et le plus bizarre contraste. Mascezel était chrétien, Gildon païen, et tandis que celui-ci affichait le retour à l’antique barbarie indigène, celui-là se montrait romain d’habitudes et de cœur, aimait les arts, les lettres, et recherchait l’appui de l’église. Dès les premiers jours de l’insurrection, Mascezel s’était rangé sous le drapeau romain : après la défaite des milices fidèles à l’empire, il se réfugia en Italie pour sauver sa tête ; mais ses deux fils, tombés entre les mains de leur oncle, furent égorgés, leurs corps privés de sépulture. À la vue de Mascezel venant demander au gouvernement d’Italie vengeance de ses propres injures, et disposant en Afrique d’un parti puissant, Stilicon eut l’idée de l’opposer à son frère, et il lui offrit le commandement des troupes romaines qu’il allait envoyer en Afrique. Ce choix l’affranchissait lui-même de la nécessité de quitter l’Italie, où sa présence, utile pour bien des raisons, l’était surtout par l’attitude d’Alaric, qu’on voyait se rapprocher peu à peu de la frontière. Il n’était point douteux que ce mouvement des Goths ne fût une menace contre Rome : Eutrope environnait ce cœur du monde occidental de tous les périls, de tous les fléaux réunis.

Les levées d’hommes se firent avec une rigueur inaccoutumée ; toutes les exemptions furent suspendues, même celles des sénateurs ; l’Italie d’une extrémité à l’autre retentit du cliquetis des armes. Stilicon n’attendit pas le résultat du recrutement pour envoyer Mascezel en Afrique : il connaissait trop le prix du temps. Organisant à la hâte une petite armée composée des corps les plus éprouvés et les plus redoutables de l’ancienne milice romaine : Joviens, Herculiens, Heureux, Invincibles, Belges-Nerviens, Lions, il y joignit un corps de nouvelle formation, les Honoriaques, créés par lui en l’honneur du jeune Honorius, et qui allaient faire leurs preuves à son service. On n’est pas d’accord sur la force de cette armée, que les uns exagèrent et que les autres diminuent outre mesure ; mais tous reconnaissent que c’était l’élite des troupes occidentales. Une seconde flotte, disposée à Pise en quelques semaines, devait la transporter sur un point convenu de l’Afrique. Elle partit dans les premiers jours de février de l’année 398 malgré les inconvéniens de la saison qu’il fallait braver : assaillie par une violente tempête dans le voisinage de la Sardaigne, elle fut dispersée le long des côtes. Une partie des vaisseaux gagna le port d’Olbia, quelques-uns celui de Sulci ; tous enfin purent se réunir dans la rade de Cagliari, où ils attendirent le vent favorable. Rome était dans une impatience fébrile : on eût dit qu’Annibal ou Pyrrhus allait paraître à ses portes, et le fantôme odieux de l’eunuque se mêlait à ces grandes ombres. Après d’autres retardemens encore qu’un sort contraire semblait multiplier, on apprit que Mascezel et son armée étaient débarqués heureusement. Les mêmes orages avaient interrompu les arrivages de blés ; on les reçut enfin de Gaule et d’Espagne, en assez grande abondance, grâce à l’activité des gouverneurs locaux mis en mouvement par Stilicon. Les souffrances de la disette avaient été vives et prolongées dans toute l’Italie, et elles amenèrent des maladies pestilentielles. Rien ne manquait aux malheurs de l’empire d’Occident.

Stilicon avait voulu frapper en Afrique un coup prompt et sûr qui étouffât la révolte avant l’arrivée des secours promis par l’Orient et qui prévînt aussi les horribles exécutions de Gildon. Le Barbare en effet protestait que s’il était battu avec la connivence des villes romaines et obligé de faire retraite, soit du côté du désert, soit du côté de la Cyrénaïque, il ne laisserait pas pierre sur pierre dans Carthage, et réduirait en cendres tout ce qu’il rencontrerait de villes et de villages sur sa route. Ses troupes d’ailleurs n’étaient pas encore complètement réunies, et il avait transporté son quartier-général près de Thébaste, aux confins du territoire numide, pour y recevoir les contingens des tribus lointaines du désert. C’étaient des Barbares sans discipline, nus ou presque nus, et porteurs d’armes informes. L’aspect étrange de cette armée dut étonner au premier coup d’œil le soldat romain, sans l’effrayer pourtant. Ramas hideux de tout ce que l’Afrique nourrissait de monstres à figure humaine, elle présentait dans ses rangs, à côté de l’enfant cuivré de l’Atlas et du cavalier numide, ayant pour toute défense sa casaque roulée autour du bras gauche, des nègres aux cheveux crépus, armés de javelots empoisonnés, des Nubiens coiffés d’un diadème de flèches, des Nasamons, des Maziques, des Autololes, les uns vêtus de peaux de panthère et de lion, les autres empruntant leur costume aux dépouilles du serpent et portant sur leur tête, en guise de cimier, une gueule de céraste béante. Cette multitude ne formait pas moins de soixante-dix mille hommes. Les deux armées se rencontrèrent entre Thébaste et une ville nommée Métridéra, sur les bords d’une petite rivière. À l’aspect des Romains rangés en bataille, Gildon se mit à rire. « Quelle armée ! s’écria-t-il avec dédain ; ces Romains vont disparaître sous les pieds de nos chevaux, et les Gaulois fondront aux rayons de notre soleil ! » Il en fut autrement. Mascezel s’étant approché de la ligne ennemie pour haranguer ses compatriotes, un porte-étendard de Gildon voulut le repousser avec son enseigne ; mais Mascezel d’un coup d’épée lui engourdit le bras, et l’enseigne tomba à terre : ce fut le signal de l’engagement. Les cohortes nerviennes, les Joviens, les Herculiens, tous enfin s’avancèrent en bon ordre contre ces bandes, qui ne les attendirent même pas. Un petit nombre seulement essaya de combattre et fut mis en pièces. Gildon, voyant sa défaite accomplie sans espoir de revanche, gagna la côte sous un déguisement, et se réfugia sur une barque, que les courans de la mer et le vent poussèrent dans le port de Tabraca. Reconnu malgré son costume étranger, battu, chargé de chaînes et traîné devant un magistrat, il fut mis en prison, en attendant l’arrivée de Mascczel ; mais Gildon ne voulait pas tomber entre les mains de son frère : il s’étrangla dans son cachot.

Mascezel ne jouit pas longtemps de sa victoire : appelé en Italie pour y recevoir les félicitations de l’empereur et probablement aussi le commandement de la province qu’il avait recouvrée, il se noya, près de Milan, au passage d’une rivière, en se rendant avec Stilicon dans une villa voisine. Avec des haines toujours aux aguets pour dénaturer les moindres faits, aucun accident ne restait sur le compte du hasard. Stilicon devint coupable de celui-ci. Un écrivain païen et grec nous raconte que, jaloux de la gloire dont le prince maure venait de se couvrir, le régent lui avait tendu un piège en l’aventurant sur un pont en ruine, ou plutôt en le faisant jeter du haut des parapets dans le fleuve par les gens de sa suite, et qu’il riait lui-même aux éclats tandis que le malheureux luttait contre la mort. Telles sont les invraisemblances odieuses dont fourmille l’histoire de ce temps de discorde, où les passions politiques, religieuses et personnelles travaillaient comme à l’envi à obscurcir la vérité.

L’Afrique était donc recouvrée, le nom d’Honorius rétabli dans les actes et sur les étendards de la province, et l’intervention armée de l’Orient prévenue assez à temps pour que le gouvernement de Constantinople pût se retirer ou se justifier sans trop de honte : la guerre cessait d’être imminente entre les deux frères. D’un autre côté, Alaric avait été maintenu dans les limites de son cantonnement par la ferme attitude de l’Italie. De sages mesures avaient conjuré la famine, non pas, il est vrai, toutes ses angoisses, mais du moins ses plus effroyables extrémités. On devait ce résultat au génie de Stilicon, à sa décision hardie et sûre comme directeur d’une guerre lointaine, à son habileté comme administrateur, à cette incessante activité qui lui permettait de tout surveiller, de pourvoir à tout à la fois. Le sénat aussi lui devait son rétablissement dans des droits politiques importans, et l’en payait par une vive reconnaissance. On lui savait gré encore de la modération dont il ne s’était jamais départi dans sa correspondance avec la cour orientale : rien de personnel, rien de provoquant n’avait envenimé des rapports difficiles ; ses lettres, constamment fermes, n’avaient jamais manqué de mesure. Il n’avait pas même fait une affaire d’état du complot dirigé et presque exécuté contre sa vie ; il semblait, par un oubli dédaigneux, excuser ce procédé politique, comme naturel à son rival. Pour tout résumer par un mot des contemporains, sa conduite fut jugée « digne du Latium. » On oublia les fautes du Péloponèse, et la popularité du régent s’accrut de toutes les frayeurs qu’il avait dissipées. Le sénat, de ce côté des mers, les villes africaines, de l’autre, voulurent célébrer par des monumens la délivrance de l’Afrique. Le temps a préservé deux des inscriptions votées à cette occasion, et le nom d’Arcadius s’y trouve uni à celui de son frère, comme si la guerre contre Gildon avait été faite d’accord et sous les auspices des deux princes. La cour d’Orient accepta ces avances, sans que le cœur d’Arcadius en fût grandement touché. Quant aux deux ministres, leur haine resta plus implacable qu’auparavant.

Stilicon sortait de la lutte grandi dans l’opinion des peuples et raffermi dans son pouvoir : Eutrope en sortait à la fois vaincu et triomphant. Sans doute il avait échoué dans sa prodigieuse entreprise, applaudie pourtant à Constantinople, d’étendre jusqu’aux colonnes d’Hercule les domaines de l’empire oriental et d’amoindrir tellement l’autre que Rome ne fût plus que la seconde ville de l’univers romain ; mais il avait remporté une grande victoire personnelle. Le vil esclave stigmatisé du fouet, la vieille amazone, l’eunuque en un mot venait de prouver qu’il était homme et ennemi redoutable. Stilicon avait tremblé devant lui, les fiers patriciens des sept collines lui avaient demandé la paix à genoux, et il avait affamé Rome. Tout autre orgueil eût été satisfait, le sien était sans mesure. Il voulut être consul et, quoiqu’on en pût rire, patrice, c’est-à-dire père du prince. Arcadius, heureux d’avoir fait peur à son frère, conféra comme récompense ce nouveau titre à son ministre, en le désignant consul pour l’année suivante, 399. Le consulat, commun aux deux empires en ce qu’il donnait aux lois leur date et à l’année romaine son nom, devait entraîner, comme conséquence directe, la reconnaissance d’Eutrope par l’Occident et son inscription dans les fastes de ce Capitole qu’il avait un moment ébranlé : c’était de sa part le comble de l’audace, mais aussi, on le verra bientôt, ce fut l’évocation des tempêtes.


AMEDEE THIERRY.

  1. On sait que leo en latin, leôn en grec, signifient lion.
  2. …Virginibus bacchata lacænis
    Taygeta. (Virg., Georg. II.).)