Trois Souvenirs/Au Fort-Montrouge

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Librairie Borel (p. 3-36).


Au Fort-Montrouge




Souvenir d’un Trente-Sous


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Le Paris du siège, au matin du 31 octobre. Dans le brouillard froid, Saint-Pierre-de-Montrouge achève de sonner un mélancolique Angelus. Le long de l’avenue d’Orléans, où de rares lumières clignotent, un fiacre à deux chevaux et à galerie, réquisitionné par le ministère de la marine, et l’un des derniers locatis en circulation, nous emmène Le Myre de Vilers et moi, dans une tournée des forts du Sud. Comme aide de camp de l’amiral La Roncière, de Vilers, presque tous les matins, est astreint à cette visite, et je l’accompagne volontiers quand je ne suis pas de garde, afin de m’approvisionner d’une foule de remontants très précieux dont les forts de Paris surabondent, comme d’énergie, d’ordre, d’endurance et de belle humeur.

— Halte-là… Qui vive ?

— Service de la marine.

La porte de Montrouge, tout embastionnée, engabionnée, hérissée de baïonnettes, s’entrebâille pour le fiacre ministériel. Pendant qu’un falot minutieux examine à la portière nos deux laissez-passer, mon compagnon – si philosophe et maître de lui d’ordinaire, – s’énerve, s’irrite. Sous la casquette plate à galons d’or, sa figure me frappe par une expression de dureté que je ne lui ai jamais vue, qui lui mincit les lèvres, creuse ses yeux plus profonds et plus noirs. Qu’y a-t-il ? Qu’est-ce qu’il me cache ? Ce causeur étincelant, adroit lanceur de paume et de repaume, pourquoi, depuis que nous sommes en route, m’a-t-il laissé parler tout seul ? Je vais le savoir sans doute…


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Franchie la zone militaire, ces grandes plaines de boue et de gravats où déjà le matin blafard éclaire des larves en maraude, nous traversons Gentilly, désert, effondré… Un coq chante au lointain, vers Bicêtre. D’une ruelle en pente, un chien affamé, furieux, s’élance en aboyant, s’acharne à nos chevaux, bondit jusqu’à la portière, nous crache en râlant la bave de ses crocs. Le temps de dire : « sale bête ! » une détonation brutale éclate à mon côté, et, parmi l’âcre fumée dont notre voiture est remplie, je vois le chien rouler les pattes en l’air et mon compagnon qui remet son revolver à l’étui.


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— Vous êtes un peu nerveux ce matin, mon camarade… il doit y avoir du nouveau dans les affaires ?

Lui, très grave :

— Il y a du nouveau, en effet.

On reste encore quelques minutes sans rien se dire ; et seulement vers l’avancée du fort Montrouge, répondant à toute l’anxiété, à toutes les interrogations de mon silence, de Vilers m’annonce brusquement :

— C’est fini… Metz a capitulé. Bazaine a tout perdu, tout vendu, même l’honneur.

Ceux qui n’ont pas subi les affres du grand naufrage de 70 ne sauraient comprendre ce que nous représentait le nom de Bazaine, l’héroïque Bazaine, comme Gambetta l’appelait, l’espoir dont il fouettait notre courage, la nuit abominable où sa désertion nous plongea. Imaginez tous les cris possibles de délivrance et de joie : « Terre !… terre !… Une voile !… Sauvés !… Embrassons-nous !… Vive la France ! » Il y avait de tout cela dans ce beau nom de troupier versaillais, et tout à coup voilà qu’il signifiait le contraire. C’était à donner le vertige.

Aussi mon arrivée au fort me reste-t-elle un peu confuse. Je me souviens vaguement d’un capitaine de frégate en sabots qui nous guide par de longs corridors de caserne ; d’une pluie fine, une pluie de côte, rayant la grande cour où des matelots, en bérets bleus et vareuses, jouent au bâtonnet, avec des bonds, des cris d’écoliers en récréation ; enfin d’une marche interminable sur un chemin de ronde, gluant, luisant, où les semelles patinent, le long des gabions, des épaulements, des pièces de marine en batterie et des hauts talus que dépasse la silhouette d’un marin de vigie, son cornet à bouquin à la ceinture, prêt à signaler la bombe et l’obus allemands. Ce que ma mémoire a gardé de très précis, par exemple, c’est le rouf de toile goudronnée, dégoulinant de pluie, sous lequel les officiers de garde sont attablés devant des bols de café noir ; je vois ces visages rayonnants, tous ces bons sourires qui se lèvent vers nous : « Eh bien ! messieurs les terriens ? » Et debout, à l’entrée, sanglé dans sa longue tunique, de Vilers leur jetant l’atroce nouvelle :

« Bazaine s’est rendu… »

Il n’y eut pas un mot, pas un cri pour lui répondre ; mais un éclair jaillit, dont la tente fut illuminée, un éclair fait de tous ces regards confondus, de tous ces yeux noirs, bleus, mocos, ponantais, celui-là aigu comme un coup de stylet, l’autre fervent comme un cantique de Bretagne, et l’on put lire à la clarté de cette flamme l’héroïque résolution que vous veniez de prendre, vous tous, Desprez, Kiesel, Carvès, Saisset, tombés depuis sur ce bastion no 3, ce bastion d’honneur où vous m’êtes apparus, le matin du 31 octobre.


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Ah ! ce bastion no 3, c’est aux premiers jours de janvier, deux mois après notre visite, qu’il fallait le voir, avec ses embrasures démolies, les abris des hommes effondrés, à son mur une large brèche, et cette trombe de fer et de feu qui l’enveloppait du matin jusqu’à la nuit. Pareil au cri des paons les jours d’orage, le cornet de la vigie sonnait sans relâche. « On n’a pas le temps de se garer ! » disaient les servants de pièce en tombant. Et les autres quartiers n’étaient guère mieux abrités. Pour traverser les cours désertes, jonchées d’éclats d’obus, de bris de vitres, dans une odeur de poudre et d’incendie, les matelots rasaient les murs de leurs casernes défoncées, à l’abandon. Plus une pierre debout aux deux corps de logis de l’entrée ; les hommes de garde, comme tout l’équipage du reste, obligés de se blottir sous les blindages faits de mauvaise terre, de la terre hachée depuis deux mois par les obus, friable, sans consistance, et où les coups de casemate étaient fréquents.

Un soir, dans le réduit blindé qui lui servait de cabine, le commandant du fort voyait entrer le capitaine de frégate de L…, nouvellement arrivé à bord — comme on disait — pour remplacer le chef d’une compagnie de canonniers, qui avait eu l’épaule emportée par un obus.

« Mon commandant, dit l’officier avec une pauvre bouche blêmie, contracturée, qui mâchait les mots rageusement au passage, je suis un homme déshonoré, perdu… Je n’ai plus qu’à me faire sauter.

— De L…, mon ami, qu’y a-t-il ?

La main du commandant écartait la petite lampe suspendue, éclairant les murs de l’étroit réduit, mais l’empêchant de bien voir le vigoureux soldat à la longue tête exaltée debout en face de lui.

— Il y a… — oh ! le malheureux, que c’était donc pénible à dire !… — il y a qu’en arrivant sur le bastion, le feu… eh bien ! le feu m’a surpris. J’ai eu peur, là… Qu’est-ce que vous voulez ? Je n’avais jamais fait la guerre ; seulement une fois, au Mexique, mais rien de sérieux… Alors, sous cette grêle de mitraille, à deux ou trois reprises j’ai été lâche, j’ai salué l’obus, comme ils disent ; et les hommes m’ont vu. Je les ai entendus rire… Depuis, ç’a été fini. Tout ce que j’ai pu faire… Entre mes matelots et moi, il y a quelque chose qui ne va pas, qui n’ira jamais. Une chanson circule à bord… ça se chante sur l’air des Barbanchu mais vous la connaissez, sans doute ?… Partout où je passe, moi je l’entends, cette chanson, ou je m’imagine l’entendre… Ah ! bon Dieu !… La nuit, le jour, j’ai ça qui bourdonne dans ma tête avec le rire de ces bougres-là… C’est à en mourir ! »

Il avait mis sa casquette de marine devant ses yeux et pleurait tout bas, comme un enfant. Dehors s’entendait le fracas des bombes, bruit sourd de la mer sur les brisants. À chaque coup, la cabine craquait, tanguait, s’emplissait de poussière ; et la petite lampe dans un halo rougeâtre, se balançait avec un mouvement de roulis.

— De L…, mon ami, vous êtes fou ; je vous dis que vous êtes fou… Mettez-vous là. »


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Le pauvre diable se défendait, il avait honte ; mais son chef l’assit de force près de lui au bord du petit lit de fer qui servait de siège, et la main sur son épaule, affectueux, paternel, dit ce qu’il fallait dire pour apaiser cette âme en détresse, la détendre. Voyons, il n’avait que des amis à bord ; et à Montrouge on n’aimait pas les lâches. D’ailleurs, pourquoi parler de lâcheté ? À qui cela n’était-il pas arrivé de saluer l’obus ? Surtout les premières fois. Venant après tout le monde, n’ayant pas eu le temps de s’acclimater, rien de plus naturel que ce tressaut nerveux, cette faiblesse d’une seconde à laquelle personne n’échappait. « Vous m’entendez bien, de L…, personne… Nos marins qui sont devenus des héros aujourd’hui, qui vivent dans le feu comme des salamandres, et joueraient au foot-ball avec des bombes allumées, si vous les aviez vus, il y a deux mois, quand la vraie partie s’est engagée… Ils n’en menaient pas large, lorsqu’il fallait sortir des casemates… Savez-vous que l’amiral Pothuau, le soldat le plus brave de la flotte, venait deux fois la semaine faire le tour de nos remparts, rester des heures en plein feu, pour donner à nos hommes une leçon de tenue ? Cette leçon, nous en avions tous besoin à ce moment-là… Voilà la vérité, mon cher… ne vous tracassez donc pas pour des foutaises. Vous êtes un excellent officier, que nous aimons, que nous estimons tous. Allez la tête haute, et surtout souvenez-vous : il n’y a pas de gros chagrin qui tienne, ici on ne peut mourir, on ne doit mourir qu’en combattant et face à l’ennemi.

— Je m’en souviendrai. Merci, mon commandant.

Il s’essuya les yeux et sortit.


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Entendit-il encore fredonner l’atroce refrain ? C’est probable. Des témoins ont affirmé que pendant les derniers jours du siège, de L… chercha la mort passionnément, prenant le milieu des cours aux heures foudroyantes, se tenant, pour commander le feu, droit et déployé comme un drapeau, sur le parapet du bastion. Mais la mort est une coquette. Avec elle on ne peut compter sur rien. Vous lui dites : « Arrive donc… » elle se dérobe, vous donne des rendez-vous pour le plaisir de les manquer. On ne comprend plus.

De L… en était là ; il ne comprenait plus et se demandait s’il aurait le courage de vivre jusqu’à la fin, lorsqu’une nuit de janvier, le 26, à minuit sonnant, tous les forts de ceinture et de banlieue, ces lourdes galiotes de pierre embossées à nos portes et dont les batteries tiraient sans interruption depuis trois mois, tous les forts, redoutes, secteurs, après une dernière et formidable bordée qui enveloppa la ville d’une écharpe de flamme rouge et blanche, se turent subitement : Paris était vaincu.

Trois jours après, le matin de l’évacuation des forts, par une brume dorée et tiède où se devinait un printemps adorable, pressé de nous faire oublier le glacial et sinistre hiver du siège, l’équipage de Montrouge, assemblé par compagnies, l’appel et les sacs faits, les fusils en faisceaux, attendait dans les cours les sonneries du départ. Après la nuit des casemates, cela semblait bon, ce soleil roux, cette brise fraîche et tout ce plein air où l’on pouvait s’espacer sans recevoir des morceaux de chaudron sur la tête. Des moineaux, sortis de leurs trous, piquaient le brouillard de petits cris. Malgré tout, quelque chose serrait le cœur de nos mathurins, leur étreignait la gorge à l’aise cependant sous les larges cols bleus, et dans ce grand silence, si nouveau pour chacun, ils se parlaient bas, comme gênés. « Si on faisait un bâtonnet, en attendant ?… » proposa un fusilier de la flotte, un tout jeune. On le regarda comme s’il tombait de la lune. Non, de vrai, ils n’avaient pas le cœur à ça.


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Au même instant, le capitaine de L…, qui cherchait ses canonniers, les appela d’un geste autour de lui. Il était en grande tenue, sa croix, sa haute taille, et une paire de gants blancs tout frais qu’il pétrissait dans sa forte main :

— Matelots, je vous fais mes adieux… — Sa voix tremblait un peu, mais se rassurait à mesure… — Je m’étais juré que, moi vivant, pas un Prussien ne mettrait les pieds ici. Le moment est venu de tenir ma parole. Quand le dernier de vous passera la poterne, votre capitaine aura fini de vivre. Il avait perdu votre estime ; j’espère que vous la lui rendrez, assurés maintenant que ce n’était pas un lâche… Bonne route, mes enfants ! »


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Et ce fut fait, comme il avait dit. À peine l’équipage parti, clairons en tête, deux détonations venues du pavillon des officiers retentissaient dans la solitude et le silence du fort. On trouva de L… expirant sur son lit, deux balles dans la tête, son revolver d’ordonnance encore fumant sur l’oreiller.

On a fait de cette mort une légende à la Beaurepaire ; mais ce que je raconte, à part quelques détails de mise en scène, est l’histoire vraie, et moins héroïque peut-être, elle m’a paru aussi belle et plus humaine, plus de notre temps que l’autre.


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