Trois Souvenirs/Une leçon

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Librairie Borel (p. 71-99).


Une Leçon




Souvenir d’un Page de l’Empire


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L’hiver de 1854. J’avais vingt-trois ans. Je venais de me marier. Les petites rentes de ma femme et un emploi d’expéditionnaire au ministère de la marine, dû aux états de service de mon père Jean-Marie Saint-Albe, capitaine de frégate en retraite, nous faisaient vivoter à un cinquième étage de l’avenue des Ternes. Nina sortait peu, faute de toilette ; moi, recherché pour ma jolie voix, un Mocker un peu plus étendu, et mon habitude de la comédie de société, je fréquentais dans quelques salons de la rue de Varenne, rue Monsieur, Barbet de Jouy. Le monde officiel m’était ouvert aussi, mais je n’avais pas encore eu l’honneur de parader en culotte de casimir blanc aux réceptions des Tuileries, et je fuyais ces grandes cohues du Palais-Bourbon, des Affaires étrangères, auxquelles les dorures et les chamarrures des fonctionnaires, tous costumés en ce temps-là, donnaient l’aspect des fêtes de Valentino, parées et travesties.

Une fois pourtant, M. Ducos, ministre de la marine et mon chef, ayant eu la fantaisie de faire jouer l’opéra-comique au ministère, je consentis à chanter les deux rôles d’amoureux dans le Déserteur et Rose et Colas. Delsarte, le grand artiste, voulut bien me donner quelques conseils auxquels j’attribue sincèrement la plus large part de mon succès. Il ne signifie rien pour vous, jeunesse, ce nom de Delsarte ; mais tous ceux qui, comme moi, ont entendu, dans son humble logis de la rue des Batailles, les leçons de ce maître incomparable peuvent se vanter de connaître le chant et la déclamation Ah ! le beau vieux. Sanglé d’une redingote interminable exagérant sa grande taille, la barbiche blanche héroïque, il arpentait d’enjambées furieuses sa chambrette de sous-lieutenant qu’élargissait un geste à la Frédérick, et devant cet horizon grelottant de toits sales, de jardinets malingres en pente jusqu’à la Seine, sous un ciel bas et enfumé de cheminées d’usines, il évoquait, animait rien qu’avec le souffle d’une bouche sans dents, démesurément ouverte, rien qu’avec les débris d’une voix aux cordes brûlées, mais d’une accentuation irrésistible, les « Spectres et larves » d’Orphée, les bergers fleuris et rococos de Monsigny et de Sedaine.

Le lendemain de mon triomphe comme acteur et chanteur dans les salons de la marine, — je dis triomphe et vous allez voir, — j’arrivai en retard au ministère, le souper et le cotillon m’ayant fait coucher au petit jour. Mon garçon de bureau, qui me guettait du fond du couloir, se jeta, dès qu’il m’aperçut :

— Vite, monsieur Saint-Albe… on vous attend chez le ministre… Deux fois que son Excellence vous fait demander.

— Moi !… Le ministre ?

Je vis tout tourner, les murs en grisaille, les fenêtres, le cuir verni des doubles portes.

Sur la grande échelle hiérarchique allant de l’empereur au cantonnier, ce que représentait un ministre à cette époque, nos jeunes de maintenant ne peuvent se l’imaginer. Un petit expéditionnaire, même après le Rose et Colas de la veille, appelé dans le cabinet de M. Ducos, dans son cabinet ! Il fallait voir l’effarement du personnel.

Le ministre était debout, quand j’entrai. Poivre et sel, de grands traits encadrés de favoris à la d’Orléans, il vint à moi, vif et familier, et me poussa par l’épaule vers un personnage très chauve et de grande allure qui se chauffait le dos à la cheminée.

— Mon cher comte, voici notre oiseau bleu… » dit le ministre avec désinvolture et déférence.


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Le comte me regarda une minute, à fond, puis m’interrogea sur mon âge, ma famille… « Marié ?… pas encore d’enfant ?… Ah ! tant mieux… » Nonchalance ou fatigue, la moitié des mots restait dans sa moustache. Je ne comprenais pas toujours très bien, éprouvant du reste cet embarras où l’on se trouve devant quelqu’un qui se croit très connu de vous et dont la personnalité vous échappe totalement. L’œil vague, l’esprit en défense, on écoute, à l’affût d’un mot, d’un détail pouvant vous mettre sur la voie. Cet air de réserve, de contrainte, plut beaucoup, je l’ai su depuis et j’en eus la preuve immédiate, puisque le « cher comte » inconnu m’offrait de me prendre comme chef de cabinet, huit mille francs, logé, chauffé… le rêve !


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— Ça vous va ?

Si ça m’allait !

— Eh bien ! demain matin, sept heures… au quai d’Orsay.

Il me sourit de très haut, salua de même avec une grâce insolente que je n’ai jamais connue qu’à lui et s’en fut, escorté jusqu’au petit salon d’attente par le ministre qui me revint les mains tendues, dans un bel élan d’expansion bordelaise :

— Je vous félicite, mon cher enfant.

Je le remerciai de sa sympathie ; puis, au risque de lui paraître idiot :

— Mais qui est-ce donc ?

Je ne pouvais rester dans mon incertitude. Il y a tant de comtes à Paris et le quai d’Orsay est si grand !

M. Ducos me regarda, stupéfait de ma mine ingénue.

— Comment ! vous ne savez pas ?… Mora, voyons !… Le président du corps législatif.

Et quel autre, en effet, que ce grand sceptique de Mora, cet exquis sybarite qui affectait dans la vie de peser au même poids la politique, les affaires, la musique, l’amour, quel autre aurait pu choisir pour chef de son cabinet de vice-empereur un ténorino de salon, un amoureux d’opéra-comique ? Il est vrai que sous l’amateur de flonflons expertisait un subtil déchiffreur d’êtres, un très fort maquignon qui connaissait et conduisait les hommes encore mieux que ses écuries. Je ne fus pas long à m’en apercevoir.

Huit jours après ma rencontre avec Mora, nous nous installions, Ninette et moi, dans les dépendances qu’on appelle, au Palais-Bourbon, l’hôtel Feuchères, une délicieuse maisonnette entre cour et jardin, où le vieux prince de Condé logeait sa dernière maîtresse.

Le premier soir, les meubles de notre jeune ménage espacés dans les deux vastes pièces salon et chambre à coucher, nous allumions toutes les bougies pour mieux jouir des hautes glaces, des grands plafonds dorés. Nous étions libres. Mora chassait à Chamarande avec l’empereur, et je ne craignais pas un de ces affreux coups de timbre qui allaient devenir la torture de ma vie, m’arrivant à toute heure, le matin, le soir, la nuit, m’arrachant en sursaut du lit, de la table, enchaînant ma volonté à ce cordon de tirage dont l’effort douloureux s’entendait avant le « ding ! » sous le lierre épais des murailles.

Comme nous étions loin du petit logement des Ternes, dans cet hôtel aux portes-fenêtres majestueuses drapées d’anciens lampas de cinq mètres de haut, ouvrant sur la terrasse et la faisanderie ! « Tu sais, Nina, c’est à cette espagnolette, là-bas, au fond, qu’on l’a trouvé pendu, le prince… Mais non, mais non… tu t’effrayes… ce n’est pas vrai… puisque le vieux Condé est mort en province, à Saint-Leu, je te dis… » Et, pour achever de rassurer Nina, est-ce que je n’imaginai pas, — ivresse des vingt ans et de la première fortune ! — d’esquisser en face de ma femme, sur le parquet de Mme de Feuchères, un fantastique cavalier seul baptisé par nous séance tenante « le pas des grandeurs » ?

Les bougies du salon éteintes, nous passions dans la chambre où, pendant que Nina se couchait, moi, pareil à ces machines qui, enfin rendues en gare, crachent encore un restant de vapeur grondante et fumante, je me mis à écrire à mon beau-père, brave vigneron de Bourgogne, une lettre enfantine, délirante, lui annonçant notre nouvelle position ; et pour faire comprendre à cette âme simple mais rapace la chance que c’était de courir sous le pavillon de Mora, le fameux brasseur d’affaires, je me lâchai dans des phrases imbéciles… « À nous le Grand-Central, papa, et les tourteaux de Naples et les raffineries de Lubeck !… À nous les coups de Bourse, les trafics avec les compagnies et les gros pots de vin des expropriations !… Le mot du père Guizot, un ami de la maison : enrichissons-nous !… Quand nous serons vieux et nos chevaux trop gras, l’Académie est là pour les donations vertueuses et l’Officiel pour les restitutions anonymes. »

Ma lettre fermée sur trois pages de cette extravagance, comment la pensée me vint-elle de la porter moi-même à la poste du Corps législatif ? les domestiques étaient-ils couchés ? me méfiais-je d’eux ? Ces souvenirs datent de si loin que je ne saurais rien affirmer. Ce qui est très net et que je certifie absolument, c’est qu’après cette précaution peut-être irréfléchie, je m’endormis ivre de joie, et qu’en entrant, le lendemain matin, dans mon cabinet, à l’entresol de la présidence, je trouvai cette coquine de lettre ouverte sur mon bureau, étalée, balafrée de crayon bleu !

Très jeune, une fois, je me suis noyé, noyé jusqu’au râle, jusqu’à la syncope. J’ai connu la minute où l’on meurt, ce dernier regard où tout tient, qui ramasse la vie comme dans un coup d’épervier, toute la vie, l’immense et le menu, le frisson de l’arbuste au soleil sur la rive en face qui monte, monte aux yeux qui s’enfoncent ; et mille choses du passé perdues et lointaines, visages, endroits, sonorités, parfums, qui vous assaillent toutes ensemble. Cette minute d’angoisse suprême, je la revécus devant ma lettre ouverte. Comment était-elle là ? Lui, là-haut, qu’avait-il pensé en la lisant, en retrouvant au clair de mon écriture les calomnies chuchotées, cette basse légende, menteuse comme toutes les légendes, dont Paris enguirlandait son blason royal de bâtard ?… Les mots sortaient de la page, se bousculaient devant mes yeux :


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« À nous, le Grand Central… »
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Et dans le silence de la matinée d’hiver ouatée de brume blanche, dans la tiédeur de la pièce capitonnée, en écoutant grésiller un luxueux feu de bois derrière le pare-étincelle, le roulement sourd des voitures sur le quai, je voyais la chambre de Mme de Feuchères, ma pauvre Ninette encore couchée, savourant son luxe nouveau, les joies de cette première journée suivie de journées pareilles, puis ma rentrée en coup de tonnerre : « Lève-toi… Nous partons… C’est fini… » Car c’était fini, sans nul doute. Que répondre à un homme qui venait de se montrer si bon ? Quelle excuse invoquer devant la preuve irréfutable ? Ma démission, sans bruit, sans phrases, c’était le seul parti brave et digne. Mais, mon Dieu ! quel arrachement.

Des pas, une porte discrète… Je me retournai ! Mora, déjà ganté, le chapeau sur la tête, élégant toujours, mais très pâle, la pâleur transparente de matins de Paris. Sans prendre garde à mon émotion, visible pourtant jusque dans mon hésitant salut, il me tendit un papier :

« Avez-vous du monde là ?… Il me faut deux copies… très nettes… pour l’empereur et l’impératrice… » Il ajouta en se rapprochant de mon bureau : « Voyez si vous lisez mon écriture… »

C’était le projet de son prochain discours pour l’ouverture des chambres, écrit de sa petite cursive nerveuse, la moitié des mots inachevés comme lorsqu’il parlait. Je lisais parfaitement.

— Alors faites vite, et apportez-moi ça aux Tuileries où je vais.

En même temps, nos regards se rencontraient électriquement sur ma lettre :

— Déchirez cette vilenie… me dit-il tout bas, sans me regarder.

— Oh ! monsieur le comte…

— Plus un mot. Il y a cela entre nous désormais… Tâchez que je l’oublie.

Et il s’en alla.

Ah ! le maître homme. Comme il me tint solidement avec cette lettre ! Quel caveçon ! Nous n’en parlions jamais ; mais que de fois je l’ai retrouvée dans l’ironie de son œil clair posé sur moi.

« À nous le Grand-Central, papa !… »

Et voyez ce que sont les hommes. À quelques mois de là, un soir, en faisant ma caisse, à la présidence, je m’aperçus qu’il me manquait deux louis. Je guettai mon garçon de bureau, c’était lui. Pauvre diable, marié, des tas d’enfants ; j’eus pitié. Mais, me souvenant de la leçon de Mora, je m’en servis à mon tour. Le coup de la lettre, le même, avec la même voix cinglante et le regard de côté : « Il y a ces deux louis entre nous, Grandperron, tâchez de me les faire oublier ». Il me remercia en pleurant et, huit jours après, râflait toute la caisse. J’appris ainsi que les leçons ne servent jamais.

J’appris bien d’autres choses encore, chez Mora…


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