Trois ans de captivité chez les Patagons/01

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Première livraison
Le Tour du mondeVolume 4 (p. 241-257).
Première livraison


TROIS ANS DE CAPTIVITÉ CHEZ LES PATAGONS,

PAR M. A. GUINNARD.
1856. — TEXTE ET DESSINS INÉDITS[1].




Un enfant de Paris dans les pampas argentines. – Pourquoi j’étais venu là. – Déceptions. – Retour vers le nord. – Voyages et épreuves dans le désert. – La crue du torrent. – La fatigue, le froid, la faim, la soif. – Pensées de suicide.

Dans les premiers mois de l’année 1856, après avoir visité, au sud de la confédération Argentine, Carmen, sur le Rio Negro, et le fort Argentino au fond de la baie Blanche, j’errais parmi les établissements buenos-ayriens clair-semés sur le Rio Quéquen, cours d’eau rarement tracé et plus rarement encore dénommé sur nos cartes européennes.

Quels motifs avaient pu entraîner un enfant de Paris à cette extrémité du nouveau monde ? Quelques mots doivent me suffire pour les faire connaître.

Comme tant de milliers de Français que chaque année voit quitter le sol natal pour les rives de la Plata, j’étais venu en 1855 tenter la fortune à Montevideo et à Buenos-Ayres, et essayer d’acquérir, au prix de connaissances pratiques que j’avais acquises à Paris dans le commerce d’exportation, la certitude du pain quotidien pour moi et un peu d’aisance pour les vieux jours de ma mère. Mais, hélas ! rien ne m’avait réussi : ni à Montevideo, où je trouvai installée une concurrence beaucoup trop forte pour moi, ni à Buenos-Ayres, en proie à une des crises révolutionnaires qui l’agitent périodiquement.

Alors j’avais entrepris de visiter les districts frontières des tribus indiennes, dans l’espoir de rencontrer de meilleures chances sur ce sol moins battu des Européens, mais je n’y avais pas été plus heureux que dans les grandes villes qu’ils exploitent.

Ayant ainsi parcouru vainement Mûlita, le Bragado, l’Azul, le Tendil, Tapalquen, Quenquen-Grande, points importants de la frontière argentine qu’habitent de nombreux fermiers (estanceros) adonnés à l’élève et au trafic du bétail, je résolus, sans me laisser abattre par les déceptions, de revenir à Rosario où, m’assurait-on, j’aurais plus de chances de succès.

Un Italien, nommé Pedritto, fourvoyé comme moi dans ce district perdu, m’ayant alors proposé de m’accompagner, nous entreprîmes de traverser la pampa afin d’abréger la distance que nous avions à franchir.

Pour remplacer les guides que nous étions dans l’impossibilité de nous procurer, je traçais un plan de route sur une carte, j’achetai une boussole, et confiants dans nos forces et notre jeunesse, nous partîmes à pied, munis de quelques provisions de bouche et de chasse. Nous savions que de nombreuses difficultés, des dangers même pouvaient se présenter, mais nous étions disposés à tout braver.

Ce fut le 18 mai 1856 que nous nous mîmes en route. Cette époque de l’année coïncide avec le commencement de l’hiver de ces régions. Une pluie torrentielle, un froid rigoureux qu’augmentait encore le vent violent qui souffle des profondeurs de la Patagonie, nous assaillirent au départ. Ce mauvais temps dura quatre jours, pendant lesquels nous ne pûmes ni chasser ni faire de feu ; nous avions beaucoup de peine à garantir nos armes dont dépendait notre existence. Dans la soirée du quatrième jour, la pluie cessa, un rayon de soleil survint qui ranima notre ardeur, nous nous reposâmes quelques heures et nous mangeâmes le peu qui restait de notre pain trempé de pluie. Après avoir réparé nos forces et étudié notre plan de route, nous reprîmes notre marche tout en cherchant à tuer quelque gibier. Cependant nous n’avancions que bien lentement sur un sol entièrement détrempé, et le cuir de nos chaussures s’en ressentit à tel point, que la nuit suivante nous les perdîmes ; dès lors il nous fallut affronter, pieds nus, les rudes aspérités du sol et l’intensité du froid.

Dans la matinée du cinquième jour, quoique la marche nous devînt pénible, nous avions parcouru une grande distance, quand nous rencontrâmes une rivière étroite et profonde, encaissée dans un ravin pierreux et à pic. Descendre au bord de l’eau fut un véritable travail. Le reste du jour fut employé à rechercher un passage pour gagner l’autre rive. Nous avions réussi à le trouver quand l’idée nous vint de remettre la traversée au lendemain, car la rive où nous nous trouvions paraissait devoir nous offrir un meilleur abri que l’autre contre le vent.

Nous imaginâmes même de creuser avec nos couteaux une grotte dans la falaise afin de nous garantir complétement de la température froide et humide de la nuit. Nous poussâmes la recherche jusqu’à faire du feu dans la grotte afin de l’assainir, et ce réduit semblait promettre à nos corps brisés de fatigue une délicieuse nuit de repos. Mais, hélas ! on ne songe jamais à tout. Dans notre préoccupation de bien-être, nous n’avions prêté aucune attention à la crue des eaux qui déjà s’était fait sentir dans la journée. À peine avions-nous clos la paupière, que notre grotte, soudainement envahie par l’eau tourbillonnante et rapide, faillit devenir notre tombeau. Je n’eus que le temps d’éveiller mon compagnon et de saisir mes armes pour fuir. Mais s’échapper ne fut pas chose facile à deux hommes surpris par le danger dans leur premier sommeil, obligés de chercher leur chemin à travers les eaux et les ténèbres, et réduits à se servir de leurs poignards comme d’échelons pour franchir un escarpement qui, battu par l’inondation, menaçait à chaque mouvement un peu brusque de leur part, de s’écrouler sous eux ! La divine Providence, sans doute, nous vint en aide ; nous atteignîmes le sommet de la falaise, sains et saufs et avec nos armes ! Nous en fûmes quittes pour la perte d’une partie de notre poudre, de nos munitions et de quelques menus objets de rechange abandonnés au torrent.

Cette nuit, commencée sous de si tristes auspices, s’acheva dans un sommeil profond, et le lendemain au réveil il ne nous serait resté du danger passé, qu’un souvenir fait pour nous encourager plutôt que pour nous abattre, si nous n’avions pas été obligés d’attendre pendant deux jours, deux longs jours de privation absolue et de véritable famine, que la baisse des eaux nous permît de franchir la rivière.

Le troisième jour seulement, nous tentâmes le passage après avoir fait un paquet de nos hardes et les avoir placées sur notre tête ; nous nagions d’une main, tandis que de l’autre nous nous efforcions de tenir nos fusils hors de l’eau, mais ce n’était pas chose facile à exécuter. Le courant, d’une force extrême, nous entraîna dans un tourbillon où nous faillîmes périr ; lorsque enfin nous abordâmes à la rive opposée, nous étions rendus de fatigue et dans un extrême état de faiblesse. Il nous fallut faire un bon feu pour ranimer nos membres engourdis, sécher nos effets et nos armes. Si d’un côté ces douloureuses épreuves augmentaient notre confiance en nos forces, ainsi que notre mépris du danger, d’un autre elle ralentissait notre marche. En outre, nos pieds en sang nous faisaient cruellement souffrir, d’autant plus que nous n’avions nul moyen de les garantir, pas plus contre les aspérités du sol que contre la gelée.

Vers le milieu du jour, pourtant, nous eûmes l’heureuse chance de tuer une biche-gama[2] que nous fîmes rôtir ; la faim rendit notre repas délicieux ; du cuir de cet animal nous essayâmes de nous faire des sandales. Mais cette chaussure délicate ne pouvait suffire contre les pierres et les épines, et ce fut tout au plus si elle diminua l’effet du froid intense sur nos plaies. Incapables désormais de doubler le pas, nous résolûmes de marcher jour et nuit, et de n’accorder aux devoirs impérieux du sommeil et de la faim, que le temps que nous ne pourrions absolument leur enlever. En dépit de ce calcul économique nos provisions s’épuisèrent promptement sans qu’il nous fût possible de les remplacer.

Nous étions alors entrés dans un campo ou espace des pampas où l’on n’aperçoit nulle trace d’animaux, pas même de végétation. Le terrain, d’une nature calcaire et salpêtrée, y est d’une stérilité complète ; le jour tout entier s’écoula sans nous laisser entrevoir le moindre atome qui pût apaiser notre faim et notre soif. Le soir venu, ne trouvant aucun abri, nous fûmes réduits à nous coucher tout transis de froid, sur le sol blanc de givre. La faim et la soif ayant augmenté encore dans la journée qui suivit, nous ne tardâmes pas à nous sentir indisposés et de plus fort tristes. Quand la nuit revint, elle ne ramena pas le sommeil dans nos sens torturés ; nous demeurâmes les yeux ouverts sur le désert, la pensée fixée sur notre triste situation. Le lendemain, troisième jour de jeûne, l’épreuve fut plus terrible encore ; nous avions le délire ; notre marche lente fut souvent interrompue par la lassitude ; notre soif était telle, qu’à défaut d’eau, nous fûmes réduits à avoir recours, pour l’apaiser, à l’extrême et répugnant moyen dont parlent tant de relations de naufrages. Cédant à la rage de la faim, nous mangeâmes de l’herbe et des racines que nous ne connaissions point, et dont le goût était révoltant.

Le soir succéda encore au jour, et le seul allégement que nous pûmes apporter à nos souffrances fut un peu de feu, alimenté par quelques épines glanées sur le sol de la pampa. Assis tristement autour de notre humble foyer, trop faibles pour supporter plus longtemps les angoisses de la faim, à bout de force et d’espérance, nous sentîmes poindre l’un et l’autre en nous la terrible tentation de mettre fin à nos souffrances. Tout en préparant nos armes à cet effet, nous vînmes à penser amèrement au foyer de la famille, aux êtres chéris que nous ne devions plus revoir. Ces souvenirs ne tardèrent pas à élever notre âme à Dieu, et l’invocation de son nom, fait à haute voix, ranima notre courage. Au désespoir succéda l’assoupissement, et cette nuit nous dormîmes.


L’étang. — Le puma ou couguar. — La boussole affolée et ses tristes conséquences. — Rencontre d’Indiens. — Combat. — Mort de mon compagnon. — Ma captivité. — Le nouveau Mazeppa. — Mon esclavage.

Notre réveil fut moins triste que les précédents ; nous nous sentîmes moins faibles, mais nos jambes fatiguées ne nous permettaient d’avancer que bien lentement ; nous marchions cependant aiguillonnés par le besoin de nourriture, quand nous eûmes le bonheur de reconnaître un changement dans la nature du sol : sablonneux désormais et planté de hautes touffes d’herbes (cortadères, en indien koëny) qui se trouvent généralement aux abords des étangs, il devenait moins douloureux pour nos pieds saignants. Un peu plus loin, nous atteignîmes effectivement un étang où notre soif brûlante put se satisfaire. C’était beaucoup ; mais à cette première trouvaille il nous en fallait ajouter une seconde, des aliments, sans quoi cette eau, qui nous avait d’abord soulagés, devait rendre l’impression de la faim encore plus insupportable. En conséquence, mon compagnon et moi nous nous mîmes en devoir d’inspecter le pourtour de l’étang, en prenant chacun un côté opposé. Une première exploration était demeurée sans succès, et je revenais découragé lorsqu’un mouvement brusque, qui se fit entendre derrière moi, m’ayant fait tourner la tête, j’aperçus un puma qui épiait mes mouvements. Bien que cet animal n’ait rien dans sa taille et son allure du lion d’Afrique, dont les Américains lui ont donné le nom, ma première impression fut le saisissement ; mon second mouvement fut de faire feu sur cet habitant du désert ; je l’atteignis au poitrail. Rendu furieux par sa blessure, il se traîna vers moi. Heureusement ses forces lui faisaient défaut et il me fut facile de l’achever à l’aide de mon poignard.

Au bruit de la détonation mon compagnon accourut, et quelques instants après, accroupis autour d’un feu de broussailles, sur lequel nous flambâmes plutôt que nous ne fîmes cuire les quartiers de puma, nous nous gorgeâmes avec voracité de cette chair tout à la fois grasse et coriace, mais qui nous parut délicieuse. Après tant de fatigues et de privations, un repos d’un jour ou deux nous parut indispensable. L’endroit où nous nous trouvions était favorable : nous y fîmes halte. Grâce aux nombreuses touffes d’herbe, il nous fut facile de nous faire un abri et un lit plus convenable que la terre gelée. La fièvre nous quitta le deuxième jour. Mais l’état de nos pieds empirait ; nous ne pouvions les poser à terre sans croire fouler du verre cassé. Nous nous remîmes en route cependant et cheminâmes pendant trois jours encore, durant lesquels nous fûmes assez favorisés pour tuer un lièvre et un daim.

Mais il était écrit que tous les malheurs nous accableraient, et que nous aurions surmonté vainement les terribles épreuves précédentes ; une plus cruelle encore nous attendait. Notre boussole, objet si précieux pour nous, s’était avariée dans les eaux du fleuve où nous avions failli périr, et depuis lors, par une étrange fatalité, nous n’y avions pas pris garde et il était trop tard pour y remédier. Il nous était impossible de ne pas reconnaître, à la seule inspection de notre itinéraire, que nous avions fait fausse route et qu’au lieu de côtoyer le territoire indien, nous nous y étions complétement engagés.

Cette triste certitude était accablante. Nous tentâmes néanmoins de changer de direction en nous rapprochant des montagnes que nous apercevions au loin devant nous ; nous comptions y trouver plus de sécurité ; nous fûmes assez heureux pour les atteindre avant que le temps, déjà menaçant depuis le matin, ne devînt mauvais, et pour nous y construire dans un pli de terrain un petit réduit à l’aide de nombreuses pierres plates qui jonchaient le sol en cet endroit. Là, pendant quarante-huit heures, assiégés par une affreuse tourmente, nous restâmes blottis avec quelques provisions provenant de nos dernières chasses, sans pouvoir nous aventurer au dehors, car de toutes les pentes rocheuses qui nous environnaient, la pluie et les rafales du vent faisaient ébouler de véritables avalanches de pierres. La tourmente apaisée, nous trouvâmes les matériaux d’un bon feu dans les nombreuses épines qui hérissaient le sol, mais qui toutes portaient les traces d’un précédent incendie. Ce fut pour nous une nouvelle preuve évidente du voisinage des Indiens, car nous n’ignorions pas qu’il est dans leur habitude d’incendier les champs qu’ils abandonnent.

Avant de suivre la nouvelle direction que nous avions adoptée, il était urgent de renouveler nos provisions de route et, par conséquent de rentrer dans la plaine où sous nos yeux un grand nombre de gamas se prélassaient au soleil du matin. Plusieurs, légèrement atteints, grâce à la distance et à leur agilité, nous échappèrent ; un seul, blessé de deux coups de feu, nous parut hors d’état de fuir bien loin, et nous nous élançâmes à sa poursuite avec toute l’ardeur que nous permettait la faiblesse de nos jambes. Déjà sa course paraissait se ralentir visiblement, et l’espoir de nous en rendre maîtres grandissait d’autant, quand soudain au détour d’une éminence nous vîmes avec terreur un parti d’Indiens qui étaient évidemment sur la piste d’une proie quelconque, homme ou gibier. Regagner l’autre côté de la montagne et notre hutte était ce que nous avions de mieux à faire. Nous fûmes assez heureux pour exécuter ce mouvement de retraite sans être vus.

Pendant deux jours, tapis dans notre cachette, appréhendant d’y être, d’un moment à l’autre, découverts et assaillis par un ennemi sauvage et sans pitié, nous ne tardâmes pas à y être assiégés par la faim. Obligés de faire une sortie le troisième jour pour renouveler nos tentatives de chasse, nous reprîmes confiance et espoir en tirant à peu de distance une biche d’assez belle taille. Déjà je la chargeais sur mes épaules, lorsque les Indiens, fort nombreux cette fois, surgirent comme par enchantement de tous les plis du terrain, et se livrant à une joie féroce, poussant des cris gutturaux, et brandissant leurs lances, leurs boules et leurs lazos, nous entourèrent de toutes parts. Rien n’est plus bizarrement triste que l’aspect de ces êtres à demi nus, montés sur des chevaux ardents qu’ils manient avec une sauvage prestesse, que la couleur bistrée de leurs robustes corps, leur épaisse et inculte chevelure, tombant tout autour de leur figure et ne laissant entrevoir, à chacun de leurs brusques mouvements, qu’un ignoble ensemble de traits hideux auxquels l’addition de couleurs voyantes donne une expression de férocité infernale. Le résultat d’une lutte entre nous et cette bande ne pouvait être douteux ; nous jugeant sans espoir et regardant la mort en face, nous nous serrâmes la main en nous exhortant à une bonne et commune défense, puis nous fîmes feu sur les plus avancés de nos ennemis. Un d’eux fut blessé, mais sa chute n’arrêta pas ses compagnons qui se ruèrent en masse sur nous ; mon camarade, percé de coups, accablé par le nombre, tomba pour ne plus se relever.

De mon côté, vivement pressé, je venais d’avoir l’avant-bras gauche transpercé d’un coup de lance, quand une de ces boules de pierre (locayo) qu’ils assujettissent au bout d’une longue courroie, m’atteignit en pleine tête, et me fit rouler inanimé sur le sol. Je reçus encore d’autres blessures et d’autres contusions, mais je n’en eus conscience que lorsque je sortis de mon évanouissement, et je tentai de me relever sans pouvoir y parvenir. Les Indiens qui m’entouraient encore, voyant mes mouvements convulsifs, se disposaient à y mettre un terme en m’achevant. Mais l’un d’eux, pensant sans doute qu’un homme aussi dur à mourir ferait un utile esclave, s’opposa au dessein de ses compatriotes. Après m’avoir complétement dépouillé, il me lia les mains derrière le dos, puis me plaça sur un cheval aussi nu que moi, auquel il m’assujettit étroitement par les jambes. Alors commença pour moi un voyage vraiment terrible, et je renouvelai, à un siècle et demi d’intervalle et à l’autre bout du monde, la course épouvantable de Mazeppa. La perte continuelle de mon sang me livra à une succession d’agonies et de faiblesses pendant lesquelles je me trouvais ballotté de côté et d’autre comme un fardeau inerte, au galop effréné du cheval sauvage qu’aiguillonnaient ses barbares maîtres. Combien dura ce supplice ? Je n’en sais rien. Tout ce que je me rappelle c’est qu’à la fin de chaque jour on me déposait à terre sans me délier les mains, les Indiens, craignant sans doute de ma part, malgré le triste état où je me trouvais, quelque tentative de fuite ou de suicide.

Pendant tout ce voyage, qui me parut une éternité, je ne mangeai quoi que ce fût, bien que les Indiens m’offrissent de temps en temps des racines. Arrivé au camp de la horde, lieu de notre destination, on enleva enfin les liens étroits qui m’avaient torturé les pieds et les mains au point qu’ils ne pouvaient m’être d’aucun usage. Incapable de me mouvoir je restai étendu sur la terre, au milieu de mes ravisseurs ; hommes, femmes et enfants me contemplaient avec une curiosité farouche sans qu’un seul d’entre eux cherchât à me procurer le moindre soulagement. Le soir seulement on me présenta de la nourriture à laquelle je ne me sentis encore ni le besoin ni la force de faire honneur ; c’était de la viande crue de cheval, principal aliment de ces nomades.

La nuit qui suivit, un monde de pensées m’accabla ; dans mon insomnie j’avais toujours présent à la pensée la mort de mon compagnon, et je formais mille conjectures sur la destinée que me réservaient les Indiens. La plus grande probabilité me paraissait être qu’ils me gardaient pour quelque solennel supplice. Cependant, il n’en fut rien ; sans avoir la moindre pitié pour ma triste position, dont ils se riaient, ils me laissèrent pendant quelques jours sans rien exiger de moi. Je pus ainsi donner quelque repos à mon corps brisé, et voir l’état de mes blessures s’améliorer un peu. Mais la nudité complète à laquelle j’étais condamné ne tarda pas à me devenir très-sensible. À dormir sur la terre sans abri, sans couverture, mon malaise augmenta, et je gagnai des douleurs aiguës dans tous les membres. Puis à son tour vint la faim ; et après avoir tenté de me nourrir d’herbes et de racines, je dus me résigner à ne dévorer que de la chair sanglante comme font les Indiens eux-mêmes. Chaque fois que j’achevais un si répugnant repas, le cœur me manquait ; ce ne fut qu’à la longue que je parvins à surmonter l’horreur que ce genre de vie m’inspirait.

Que de fois encore, mon morceau de chair crue à la main et réduit à disputer chaque bouchée de cet effroyable mets aux chiens affamés qui m’entouraient, me suis laissé aller à établir mentalement une comparaison entre cet ignoble repas et la table élégamment ornée, couverte de linge éblouissant, de riches porcelaines et de brillants cristaux, autour de laquelle nos heureux d’Europe, dégustant avec insouciance les mets les plus délicats, les vins les plus généreux, font assaut de saillies spirituelles et de doux propos !…


En quelles mains j’étais tombé. — Les Indiens des pampas et de la Patagonie. — Identité de leurs idiomes, de leurs croyances religieuses et de leur genre de vie. — Mœurs et coutumes. — Repas. — Prières. — Ivresse. — Exercices et costumes des deux sexes.

À l’époque où le soleil ne se couchait pas sur les domaines des monarques espagnols, les vastes plaines qui se déroulent entre Buenos-Ayres et le détroit de Magellan d’un côté, et de l’autre entre l’Atlantique et le pied des Andes, étaient censées faire partie de la vice-royauté de la Plata, bien que la plupart des nomades qui les occupent fussent alors, comme à présent, libres de tout joug. Aujourd’hui une ligne flexueuse, déterminée à l’est par la Cordillera de Médanos et le Rio Salado, au nord par le Rio Quinto, le Cerro Verde et le cours entier du Diamante qu’elle remonte jusqu’au sein des Andes, forme la limite commune de la confédération Argentine et de la Pampa indépendante. Au sud du Rio Negro commence la Patagonie.

Trois ans de séjour forcé dans ces régions m’ont mis à même d’y connaître trois groupes distincts de population, dont chacune correspond à une division naturelle du sol. Dans la zone de l’est, qui va du Rio Salado au Rio Negro, vivent les Pampéros proprement dits, divisés en sept tribus.

La région boisée, qui s’étend entre les lacs de Bévédéro et d’Urre Lafquen, ainsi que le long des cours d’eau qui remontent de ce dernier lac jusqu’au Rio Diamante, est la terre de parcours des Mamouelches, qui forment six tribus désignées par les appellations de Ranqueuls-tches, Angneco-tches, Catrulé-Mamouel-tches, Guiné-Ouitrou-tches, Lonqueuil-Ouitrou-tches et Renangneco-tches.

Enfin au midi du Rio Negro, fleuve étroit mais profond, dont le cours est plus long que celui du Rhin ou de la Loire, j’ai compté neuf tribus de Patagons, dont voici les noms : 1o Poyuches ; 2o Puelches ; 3o Caillihéchets ; 4o Tchéoue-tches ; 5o Cangnecaoué-tches ; 6o Tchao-tches ; 7o Ouili-tches’8o Dilma-tches ; 9o Yakah-natches.

Inutile de dire que la manière de vivre de tous les nomades diffère en raison des nombreuses variétés de la nature du sol et de celle du climat. Les uns, résidant dans la portion septentrionale la plus tempérée des pampas, sont à demi vêtus et se ressentent du voisinage des populations chiliennes et argentines avec lesquelles ils sont alternativement en paix ou en guerre. Les autres (Patagons), fort éloignés des premiers, n’ayant sous leurs yeux que les rivages de la mer ou l’immensité de leurs steppes stériles, vivent à l’état nomade dans toute sa rudesse primitive.

La tribu aux mains de laquelle le sort m’avait livré était celle des Poyuches qui errent sur la rive méridionale du Rio Negro, depuis le voisinage de l’île Pachéco jusqu’aux pieds des Cordillères.

Toutes les tribus de ces régions et même les Araucanos (Indiens chiliens vivant à l’instar des chrétiens), parlent la même langue, depuis le détroit de Magellan jusqu’aux environs de Mendoza, San Louis, Rosario et Buenos-Ayres. Cependant il en est de leur idiome comme de tout autre, c’est-à-dire qu’on y rencontre des patois différents qu’il est facile de comprendre quand on sait la langue mère. Celle-ci s’est conservée presque pure dans la Pampa, chez les Araucanos et les Mamouelches (peuplade des pays boisés).

Une partie de ces tribus vit de pillage ; ce sont les Pampéros, les Mamouelches et les Puelches (tribu patagone).

Les autres n’ont d’autres ressources que celles que leur offrent la nature et leur adresse ; elles sont généralement fort pauvres, mais supportent avec courage leur misère et les privations auxquelles les soumettent les mauvaises saisons.

Les fréquentes invasions qu’opèrent les Indiens sur toutes les frontières des républiques de la Plata et du Chili ont principalement pour but d’entraver les négociations des chrétiens et de les piller, afin de s’enrichir d’animaux en état de leur rendre service, sans être obligés de les dompter eux-mêmes, puis de se venger de la pauvreté à laquelle les ont soumis les Européens, en s’emparant de leur territoire. Ils ont voué une haine implacable à tous les blancs, et ils les tuent de la manière la plus barbare, n’épargnant que les enfants et les jeunes femmes, qu’ils réservent à une ignoble captivité.

Les croyances de tous ces sauvages sont identiques comme leur langage ; ils reconnaissent deux dieux ou êtres supérieurs, celui du bien et celui du mal. Ils admirent et respectent la puissance du bon (Vitaouentrou) sans avoir aucune idée fixe sur le lieu où il peut résider.

Quant à celui du mal (Houacouvou), ils disent que c’est lui qui rôde à la surface de la terre et commande aux esprits malfaisants ; ils le nomment aussi Gualichu, « la cause de tous les maux de l’humanité. » On trouve encore chez eux des devins des deux sexes qui prédisent l’avenir ; mais leur prétention de voir jusqu’aux entrailles de la terre se perd de jour en jour.

Il n’y a aucun prêtre. Les pères et mères transmettent leur religion à leurs descendants.

M. Guinnard et son compagnon sont attaqués par des sauvages patagons de la tribu des Poyuches.

Jamais un de ces Indiens ne boit ni ne mange sans avoir préalablement offert à Dieu la première part. Il se tourne vers le soleil, envoyé de Dieu, en déchiquetant un peu de viande ou renversant un peu d’eau. Il accompagne cette action des paroles suivantes, dont la formule sans être fixée varie très-peu :

Oh ! chachai, vita ouentrou, reyne mapo, frénéan
Oh ! Père, grand homme, roi de cette terre, fais-moi faveur,
votrey, fille enteux, comé qué hiloto, comé quéptoco,
cher ami, tous les jours, d’une bonne nourriture, de la bonne eau,
comé qué omaotu. — Pavré laga intché, hilo to élaémy ?
d’un bon sommeil. — Je suis pauvre, moi, as-tu faim ?
tefa quinié vousa hilo, hiloto tu fignay.
tiens, voilà un pauvre manger, mange si tu veux.

Après avoir pris son repas, il prépare un peu de tabac avec de la fiente de cheval ou de vache, bourre une petite pipe en pierre creusée par lui-même, se couche sur le ventre et hume sept à huit bouffées coup sur coup, pour ne les rendre par les narines que lorsqu’il lui est impossible de les garder plus longtemps. Il est alors effrayant à voir. Ses yeux se retournent, on n’en aperçoit plus que le blanc ; ils se dilatent à tel point qu’on les pourrait croire prêts à sortir de leur orbite ; la pipe s’échappe de ses lèvres qui ne peuvent plus la retenir ; les forces l’abandonnent, il est dans une ivresse voisine de l’extase et agité de mouvements convulsifs qui le font renâcler bruyamment, en même temps que la salive s’échappe à flots de ses lèvres entr’ouvertes, et que ses pieds et ses mains sont agités d’un mouvement analogue à celui d’un chien à la nage.

Cet abominable état d’abrutissement volontaire fait le bonheur des Indiens et est l’objet de leurs sympathies respectueuses ; car ils n’auraient garde de troubler le fumeur auquel ils apportent de l’eau dans une corne de bœuf qu’ils plantent dans le sol à côté de lui. Leur dieu, selon l’habitude, a participé à cette réjouissance, car, au préalable, il lui a été offert trois ou quatre petites bouffées accompagnées d’une prière mentale.

Après avoir bu l’eau apportée, le fumeur, faisant un demi-tour sur lui-même, s’étend sur le dos pour se livrer momentanément au sommeil ; les femmes, les enfants même prennent part à ce plaisir sans que nul songe à s’y opposer.

Qu’ils vivent dans le voisinage des Hispano-Américains ou dans les solitudes de la Patagonie, sous les premiers contre-forts boisés des Cordillères ou sur le sol nu et alcalin de la Pampa, tous ces nomades mènent un genre de vie presque uniforme ; leurs occupations sont la chasse, le pillage, la surveillance de leurs animaux domestiques, l’équitation, le maniement de la lance, des boules, de la fronde et du lazo. La plupart des Pampéros possèdent aujourd’hui des ustensiles de cuisine provenant du butin de leurs expéditions de pillage et qui leur servent à la préparation des viandes. Les femmes que regarde ce soin évitent de trop faire cuire les aliments ; elles mettent de l’eau dans un vase, la font chauffer, y plongent des morceaux de viande qui, lorsqu’ils blanchissent, sont immédiatement retirés comme suffisamment cuits et mangés aussitôt avec un peu de sel, car l’usage de ce condiment leur est connu. Dans les tribus soumises, on voit les Indiens manger de la viande bien rôtie ou bien cuite, mais cependant, comme ceux de l’intérieur, ils considèrent comme un régal de dévorer crus le poumon, le foie et les rognons de tous les animaux, dont ils boivent en outre le sang chaud ou caillé.

Les habitations sont des tentes en cuir que ces sauvages transportent dans leurs migrations. Leur costume se compose d’une pièce d’étoffe quelconque dans le milieu de laquelle ils pratiquent une ouverture pour passer la tête ; une autre pièce de petite dimension leur serre la taille ; leur tête est entourée d’un lambeau d’étoffe qui maintient leur chevelure séparée en avant et qui leur retombe à longs flots sur les épaules. Ils s’épilent avec soin tout le corps, sans même épargner les sourcils. Ils se peignent la figure à l’aide de terres volcaniques que leur apportent les Araucanos dans leurs visites annuelles. Les couleurs employées varient selon les goûts ; celles qui dominent le plus sont le noir, le rouge, le bleu, le blanc.

Les femmes s’entourent la taille d’une pièce d’étoffe fabriquée par elles avec la laine de leurs moutons, quand elles n’ont point quelques lambeaux d’étoffes provenant des razzias de leurs époux. Ce vêtement les couvre généralement depuis les épaules jusqu’au-dessous des genoux, et ressemble à un fourreau d’où sortent tête, bras et jambes, sans harmonie et sans art. Ce costume est fixé à sa partie supérieure par une broche (toupou) en argent, dont la grande tête ronde et plate rappelle le fond d’une casserole bien étamée. À la hauteur des hanches, une ceinture en cuir cru ornée de dessins de diverses couleurs, fortement serrée, achève de maintenir leur vêtement ; comme les hommes, elles s’épilent le corps, les sourcils, et se peignent la figure, dont le bizarre et dur aspect est rehaussé d’une parure en perles grossières, espèce de résille qui maintient leurs cheveux séparés en deux nattes fort longues qui leur tombent jusqu’aux reins. Des boucles d’oreilles carrées et d’une grande dimension achèvent de les parer selon leur goût ; les plus jeunes portent également aux poignets et au-dessus des chevilles, des bracelets à demeure, faits de perles grossières, de plusieurs couleurs, enfilées dans des fibres tirées de la viande. Le physique de la femme se rapproche beaucoup de celui de l’homme ; on en trouve cependant quelques-unes qui ne sont pas aussi laides ; elles émanent des races indienne et chrétienne, la plupart filles de captives.

Les femmes savent manier la lance, les boules et le lazo aussi bien que les hommes, et montent à cheval à leur instar.

Si peu élevé que soit le chiffre de la population que je décris, surtout relativement à l’espace immense qu’elle occupe, ce chiffre, qui ne dépasse certainement pas 40 000 âmes, tend à décroître d’année en année, et cette décroissance doit frapper principalement les tribus du Nord, les Pampéens proprement dits, parmi lesquels les femmes sont en minorité par suite des guerres à outrance que leur firent les Gauchos de Rosas il y a une trentaine d’années. Réduits à fuir, les indigènes se réfugièrent près des Cordillères environnant le Chili, dans le voisinage des Araucanos, chez lesquels demeurèrent la plupart de leurs femmes. Le petit nombre de celles qui restèrent fidèles fut loin de suffire aux Pampéens lorsqu’ils revinrent habiter leurs anciens terrains de parcours, et malgré la quantité de captives qu’ils font fréquemment, la moyenne est encore de nos jours d’une femme contre cinq hommes ; chez les Araucanos, par contre-coup, les femmes sont en majorité. Les mœurs des Pampéens autorisent la possession de plusieurs femmes ; il en résulte que les plus riches d’entre eux en possèdent un certain nombre et que la majeure partie, trop pauvres pour se passer le luxe d’une compagne, restent célibataires.


Aspect des pampas. Mes occupations d’esclave. — La chasse. — Le jeu et l’ivrognerie chez les Indiens de la Patagonie.

D’après le peu que je viens d’en dire on comprend que les nomades des pampas sont dignes du sol qu’ils occupent.

Rien n’est plus triste que ces vastes plaines, dont la solitude n’est animée de loin en loin que par les troupeaux des Indiens et par quelques groupes nomades de ceux-ci qu’on reconnaît de loin à leurs lances ornées de plumes de nandou. Le jour, le cri aigu de quelque oiseau de proie s’abattant sur un cadavre en putréfaction, ou bien, la nuit, les rugissements du puma et du jaguar affamés, telle est, avec les mugissements du vent, l’harmonie des pampas.

Je fus bien longtemps à me faire à la vie d’esclave. Ma position s’aggravait encore de l’impossibilité où j’étais de comprendre ce que me disaient les gens dont dépendait ma destinée, et qui me faisaient expier mon ignorance par de mauvais traitements. Je ne pouvais faire un pas sans être accompagné d’un ou plusieurs Indiens ; si je paraissais plus triste que de coutume, ils me menaçaient et de la voix et du geste, dans la pensée que je machinais une évasion ; la nuit même, ils venaient me toucher pour s’assurer de ma présence. Il arriva un moment où je dus prendre part à leurs travaux, qui consistent à monter à cheval pour surveiller le bétail, charge qui me fut donnée jusqu’à nouvel ordre. Il me fallait rester sans cesse près des animaux et les amener soir et matin en leur présence pour qu’ils en vérifiassent le nombre ; si le malheur voulait qu’il en manquât, les mauvais traitements ne se faisaient pas attendre. Lorsque je sus convenablement manier un cheval et les armes indiennes, on me fit participer aux chasses au nandou (autruche américaine) et au guanaco, exercices qui devinrent plus tard une véritable distraction pour moi.

La plus grande occupation des Indiens est la chasse ; ils s’y livrent toute l’année, mais ils y apportent plus d’ardeur aux mois d’août et de septembre, printemps de l’hémisphère sud, dans le double but de rapporter de jeunes pièces de gibier et des œufs de perdrix et d’autruches. Le gibier est destiné particulièrement aux enfants ; les œufs sont mangés en commun dans la famille ; ils les ouvrent comme on fait d’un œuf à la coque, les posent debout dans un brasier préparé avec de la fiente, et mêlent le jaune et le blanc au fur et à mesure que la cuisson s’opère. Pour chasser l’autruche et le gama, ils s’assemblent en grand nombre et s’en vont cerner un espace de deux ou trois lieues. Lorsque chacun est à son poste, à un signal donné, ils marchent tous lentement vers le centre du cercle qu’ils forment, jusqu’à ce que la distance qui les sépare les uns des autres ne soit plus que celle de sept à huit longueurs de cheval. Ils s’arrêtent alors les boules à la main. À leurs cris, les chiens qui les accompagnent s’élancent pour harceler les autruches et les gamas ainsi renfermés, lesquels, en cherchant à fuir, passent entre les courts intervalles que se sont ménagés les chasseurs afin de pouvoir leur lancer une multitude de boules qui rarement manquent leur but. Les animaux pris sont dépouillés avec une dextérité incroyable, ce qui permet aux chasseurs de continuer leur exercice jusqu’au moment où le cercle tellement rétréci mette en présence la masse des Indiens. Rarement ils reviennent près de leurs familles sans avoir pris sept à huit pièces de gibier.

Les Indiens Chéuelches, une des tribus patagones, bien que n’ayant pas à leur disposition le secours des chevaux, n’en sont pas moins d’habiles chasseurs. Ils opèrent à pied la même manœuvre que les autres.

Les hommes et les femmes d’un âge avancé sont chargés du soin de dépouiller et de transporter à dos le produit de la chasse, qui consiste en chameaux de petite taille et en gamas et autruches attrapés au lazo, ou atteints de la boule, ou bien encore de la flèche.

Chaque retour de chasse est pour les Indiens une occasion de se livrer à leurs deux passions favorites, le jeu et l’ivrognerie.

Les Indiens sont, malgré leur apparence grave, des joueurs incarnés.

Dans de certaines tribus rapprochées des Hispano-Américains, ils jouent aux cartes espagnoles, mais nul d’entre eux ne saurait être plus consciencieux que des grecs de profession. Ils font des marques presque imperceptibles dans les angles de chaque carte. Grâce à leur excellente vue, rien qu’en mêlant le jeu, ils distinguent les bonnes des mauvaises et ils sont si adroits dans la manière de les donner, qu’ils se réservent toujours les bonnes. Celui qui a la priorité, se considère comme ayant bien gagné, en raison des difficultés qu’il a dû surmonter pour extorquer à son adversaire soit une paire d’étriers ou d’éperons d’argent.

Les autres jeux qui leur sont propres et qui sont le plus en vogue chez eux, sont : la tchoëcah ou ouignou et les dés (jeu de noir et blanc).

Dans le jeu du tchoëcah, chaque homme armé d’une canne recourbée à l’une des extrémités, le corps entièrement bigarré de couleurs, les cheveux relevés et fixés par un lambeau d’étoffe, cherche pour adversaire un de ses congénères disposé à exposer un enjeu équivalant au sien : un parti dépose sa mise d’un côté, et l’autre à l’opposé. La longueur de l’emplacement est calculée selon le nombre des joueurs qui prennent place par couple de partenaires, vis-à-vis l’un de l’autre. Une petite boule de bois est placée entre les deux formant le centre de la ligne. Ceux-ci croisent leurs cannes, la partie courbe reposant sur le sol, de manière qu’en les tirant fortement à eux, ils font rebondir la boule prise entre les parties recourbées. Une fois lancée, c’est à qui la rattrapera au vol, soit pour lui donner un nouvel élan avec la canne dont ils se servent comme d’une raquette, soit pour la détourner et lui faire prendre une route opposée à celle que cherche à lui donner le parti contraire. Si celui qui, dans l’intérêt de son parti, doit la faire aller à droite, la fait aller à gauche, il est immédiatement forcé de se tirer les cheveux avec le premier venu de ceux auxquels il a fait tort.

Rarement ces divertissements se passent sans jambes ou bras cassés, ou même têtes grièvement lésées. Je ne tiens pas compte des coups de fouet que les juges du camp déchargent du haut de leurs chevaux sur les combattants fatigués pour leur rendre force et vigueur.

Le jeu de dés, ou plutôt le jeu de blanc ou noir, se compose de huit petits carrés d’os noircis d’un côté, et se joue à deux. Un cuir est placé entre les joueurs, afin que leurs mains puissent facilement saisir d’une seule fois ces petits carrés qu’ils laissent retomber, en criant très-fort, et en se frappant dans les mains, de manière à s’étourdir mutuellement. Toutes les fois que le nombre des noirs est pair, le joueur peut recommencer jusqu’à ce qu’il devienne impair, alors l’autre prend son tour. La partie pourrait durer éternellement ; mais, fatigué et étourdi, l’un des deux devient la proie de l’autre qui, doué de plus de sang-froid, marque souvent double à l’insu de son compagnon et le gagne. Des rixes suivent de près la fin de la partie, car, les trois quarts du temps, le perdant se refuse à donner l’objet perdu.

Sans exception de tribu, de rangs, de sexe ou d’âge, tous les Indiens aiment à s’enivrer ; ceux qui peuvent se procurer des boissons alcooliques, en font un fréquent usage, sans que leur santé en souffre aucunement. Ils se soumettent facilement à un voyage de dix ou quinze jours, pour aller à l’établissement américain le plus voisin, où ils peuvent sans crainte pénétrer, échanger des cuirs de différentes natures et des plumes d’autruche pour du tabac (pitrem) et de la boisson (poulcou). Pour transporter les liqueurs, ils ont coutume d’employer les cuirs de moutons qu’ils dépouillent fort adroitement par le cou, de manière à en faire des outres, desquelles une seule goutte ne saurait sortir. Ils se servent aussi des peaux de cuisses d’autruches, mais ils préfèrent celles des moutons, parce qu’elles contiennent beaucoup plus et qu’elles résistent mieux au galop du cheval sur lequel elles sont fixées par des sangles fortement apprêtées.

Lorsqu’ils sont de retour, à peine si les femmes ont déchargé les chevaux, qu’une foule nombreuse s’assemble pour participer à l’orgie et à la distribution de tabac qui a lieu. Cependant cette habitude de partager ce qu’ils possèdent n’est pas d’obligation stricte, car quelques-uns ne se montrent pas aussi généreux, et n’encourent pour cela aucun reproche. Malgré l’extrême chaleur qu’il fait dans ces parages, hommes et femmes boivent de fréquentes et copieuses rasades souvent réitérées. Quand l’ivresse est à son comble, ils deviennent furieux et s’entre-battent, sans distinction de sexe, si le mot ouiñcaës (chrétiens) est prononcé ; ce désordre cesse à grand-peine, quand quelques-uns, moins ivres ou plus raisonnables, parviennent à désarmer les mutins, qui s’entre-tueraient infailliblement. Pendant plusieurs jours sans désemparer, ces gens boivent de cette façon, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de quoi continuer.

Il se passe quelquefois bien du temps sans que les Indiens puissent se procurer du ouiñcaës poulcou, ou de la boisson de chrétiens ; cela ne les empêche pas cependant de s’enivrer, car si la nature du sol les prive de certains fruits qu’on s’attendrait volontiers à trouver dans ces vastes champs, elle leur en donne deux fort curieux : le piquinino et l’algarrobe, fort connus en Amérique.

L’algarrobe (soë) a l’apparence de cosse de haricot, et renferme une graine fort dure. Cueilli à maturité, ce fruit, écrasé entre deux pierres et mis dans une poche en cuir où il est recouvert d’eau, leur donne par la fermentation une boisson dont ils s’enivrent fort bien ; elle leur donne des coliques et leur contracte les nerfs d’une façon étrange. Le fruit mangé à son état naturel a un goût acidulé, et paraît fort sucré ; mais quelques instants après, une brûlante sécheresse vous agace la bouche à tel point qu’on est plusieurs jours avant de pouvoir manger sans douleur.

Le trulca ou piquinino est un petit fruit ou rouge ou noir, de forme ovale et de la grosseur d’un pois ; il est fort agréable et doux. L’arbrisseau qui le donne est très-touffu de branches ; ses feuilles sont nombreuses, mais excessivement petites ; en outre, les plus grosses comme les plus petites sont hérissées d’un nombre incalculable de petites épines, qui sont un obstacle pour cueillir les fruits. Le moyen qu’emploient les Indiens est très-simple et commode. Ils déposent au pied de l’arbrisseau un cuir sur lequel tombent les fruits au fur et à mesure qu’ils frappent légèrement chaque branche, à l’aide d’un petit bâton. Après avoir vanné soigneusement le trulca, ils le mettent dans de petits sacs en cuir placés de chaque côté de leurs chevaux. Au mouvement du galop, ces fruits se meurtrissent et rendent un sirop qui a la couleur du vin ; le tout est transvidé dans un cuir propre à en recevoir une grande quantité. Lorsque la fermentation s’opère, une liqueur délicieuse est obtenue : ils la dégustent avec délices ; leurs têtes s’échauffent, mais leurs viscères n’en souffrent nullement, tandis que le fruit mangé en trop grande quantité affecte ceux-ci d’une irritation à laquelle les Indiens ne peuvent remédier qu’en avalant force graisse de cheval.

Les Indiens observent deux fêtes religieuses : la première, qui a lieu dans l’été, est consacrée au dieu du bien (vita-ouentrou) ; la seconde, qui a lieu dans l’automne, est célébrée en l’honneur de Houacouvou, commandeur des esprits malfaisants.

À l’égard de la première, ils se réunissent tous d’après l’avis qui leur en est donné par leurs caciques réciproques. Les préparatifs se font avec toute la pompe religieuse dont ils sont capables, se graissant les cheveux et se peignant la figure avec plus de soin que de coutume. Leurs vêtements se composent, pendant ces grands jours, de tous les objets volés aux chrétiens et conservés à cet effet avec le plus grand soin. Les uns sont revêtus d’une chemise qu’ils ont soin de laisser flotter en dessus des mantes qui leur entourent la taille ; d’autres, n’ayant point de chemises, étalent avec orgueil à l’admiration de tous un mauvais manteau espagnol ou une courte veste que n’accompagne pas un pantalon ; d’autres enfin, couverts d’un mauvais pantalon souvent mis sens devant derrière, sont coiffés soit d’un képi sans visière ou d’un chapeau à haute forme. Rien n’est plus comique que ces accoutrements bizarres, portés par des hommes dont la gravité habituelle se maintient même pendant le cours de cette fête durant laquelle il est interdit de rire.

Les hommes se placent sur une seule file faisant face au levant, et plantent leurs lances sur un front dont la régularité parfaite flatte le coup d’œil ; les femmes viennent prendre la place de leurs maris qui, après avoir mis pied à terre, s’en reviennent former un second rang derrière elles. La danse commence alors, sans changement de place autrement que de droite à gauche ; les femmes chantent et s’accompagnent en frappant sur un tambour en bois recouvert d’une peau de chat sauvage bigarrée de couleurs, les hommes pirouettent sur eux-mêmes en boitant de la jambe opposée de celle de la femme, et soufflent à pleins poumons dans un morceau de jonc creusé, qui rend le son d’une formidable clef. Cet ensemble est de l’effet le plus original, vu la contrariété des mouvements de part et d’autre.

À un signal du cacique présidant cette fête, des cris d’alerte retentissent, les hommes sautent vivement à cheval, interrompant ainsi brusquement la danse pour se livrer à une fantasque cavalcade, qui fait trois fois le tour de l’emplacement de la fête. Dans les intervalles que laissent ces courses effrénées, chacun se rend visite dans l’espoir de déguster un peu de laitage pourri dans un cuir de cheval, mets des plus friands selon eux, et qui leur procure cependant le doux effet d’une copieuse médecine. Le quatrième jour, dès le grand-matin, un jeune cheval et un bœuf donnés par les plus riches d’entre eux sont sacrifiés à Dieu, après qu’on les a renversés sur le sol, la tête tournée du côté du levant. Le cacique désigne un homme pour opérer l’ouverture de la poitrine de chaque victime et en extirper le cœur qui, palpitant encore, est suspendu à une lance. Alors la foule empressée et curieuse, les yeux fixés sur le sang qui coule d’une large incision, tire des augures qui presque toujours sont à son avantage, et se retire dans son lieu d’habitation, pensant que Dieu lui sera favorable dans toutes ses entreprises.

La seconde fête a pour but de conjurer Houacouvou, directeur des esprits malfaisants, à seule fin qu’il éloigne d’eux tous maléfices.

Comme dans la première fête, les Indiens se parent de leur mieux et s’assemblent par tribus, chaque cacique en tête. La réunion de tout le bétail a lieu en masse, les hommes forment alentour un double cercle, marchant sans cesse en sens contraire, afin qu’aucun de ces fougueux animaux ne s’échappe ; ils invoquent Houacouvou à haute voix et renversent goutte à goutte du lait fermenté que leur donnent les femmes, en même temps qu’ils font le tour des animaux. Après avoir réitéré trois ou quatre fois cette cérémonie, ils jettent sur les animaux ce qui reste de laitage, afin, disent-ils, de les préserver de toute maladie ; après quoi, chacun sépare son bien et le conduit à quelque distance, pour revenir ensuite s’assembler de nouveau autour du cacique qui, à la suite d’un long et chaud discours, les engage à se préparer promptement à aller chez les chrétiens augmenter leur butin.

Chacun reconnaissant la sagesse d’un tel conseil, agite ses armes en priant Houacouvou de les bénir et d’en faire dans leurs mains des instruments de bonheur pour leur tribu et de malheur pour les chrétiens.

A. Guinnard.

(La fin à la prochaine livraison.)



Le sacrifice du cheval chez les Patagons. Danseurs patagons (p. 255).
  1. Les dessins de cet article ont tous été exécutés par M. Castelli d’après les croquis de M. Guinnard
  2. Guazu-u d’Azara ; cervus campestris de F. Cuvier. Sorte de chevreuil qui diffère de l’espèce européenne par sa gorge blanche.