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Trois mois de voyage dans le pays basque/05

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Trois mois de voyage dans le pays basque
Revue des Deux Mondes3e période, tome 23 (p. 900-938).
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TROIS MOIS DE VOYAGE
LE PAYS BASQUE

VI. [1]
LES FUEROS.


I

On ne saurait parler des provinces basques sans entrer dans quelques détails sur leurs fueros, sans expliquer en quoi consiste cette organisation particulière dont elles ont joui jusqu’à nos jours. La question a été traitée bien des fois déjà : elle n’en demeure pas moins un des problèmes les plus complexes et les plus délicats que présente l’histoire du droit public, et même la difficulté s’accroît de tout ce qui devait servir à la résoudre. Comment en effet concilier des assertions aussi contradictoires ? Comment reconnaître la vérité dans cette accumulation de preuves et de raisonnemens où l’esprit de parti apporte depuis près d’un siècle plus de passion que de logique, plus de talent que de bonne foi ? Faudra-t-il, avec les adversaires des fueros, n’y voir qu’un régime odieux, un ensemble de franchises obtenues à titre gracieux de la faveur des rois, le dernier débris d’une législation surannée, justifiable peut-être en son temps, mais aujourd’hui impraticable ? Dirons-nous au contraire, avec leurs défenseurs, qu’ils représentent la meilleure forme de gouvernement qui ait été pratiquée parmi les hommes, la réalisation anticipée du bonheur social que d’autres recherchent dans des réformes dangereuses ou d’ambitieuses théories ? Assurément les institutions libres, mises en regard des lois qui régissent un état despotique, peuvent passer pour des privilèges ; mais au sens exact du mot, il n’y a point de privilèges quand un peuple avec son sol natal a hérité de ses ancêtres des institutions libres : ce sont alors des droits véritables, et ces droits, il lui est permis de les maintenir, de les défendre. Tel serait le cas du peuple basque : l’autonomie qu’il possède, il ne la doit à personne ; c’est celle qu’il s’est toujours connue, il ne l’a jamais compromise par des concessions ou des lâchetés, et, quand il s’annexait à la Castille, il prétendait non pas l’aliéner, mais bien plutôt la garantir. Aujourd’hui, fondée tout à la fois sur la tradition et sur les traités, elle est le fait qui existe, le droit qui s’impose et contre lequel ne sauraient prévaloir ni la volonté des rois, ni l’exemple des autres nations, ni les principes nouveaux des législations modernes.

Que les Basques aient formé à travers les siècles une nation distincte, indépendante de ses voisins, l’histoire est là pour l’affirmer. Sans remonter jusqu’aux Romains, nous les voyons, après la chute de la monarchie des Goths, pour tenir tête à l’invasion sarrasine, élire librement leurs señores ou chefs militaires. En Vizcaye, on adopte l’ordre héréditaire ; l’Alava au contraire conserve inaltéré le droit de la souveraineté populaire, la faculté de « changer de maître sept fois en un jour ; » du reste les trois provinces s’allient alternativement, selon qu’il leur plaît, aux deux royaumes voisins de Navarre et de Castille, mais en réservant toujours leur indépendance. Dans la première année du XIIIe siècle, Alphonse VIII assiégeait Vitoria, qui appartenait alors au roi de Navarre ; fort mécontens de ce dernier à cause de plusieurs atteintes portées à leurs libertés, les naturels du Guipuzcoa appelèrent le roi de Castille, proposant de lui remettre la province s’il les prenait sous sa protection. A cet effet, Alphonse VIII se rendit en personne à l’assemblée générale où les Guipuzcoans lui prêtèrent serment de fidélité ; en revanche ils exigèrent de lui la confirmation de leurs fueros. La réunion de l’Alava offre le même caractère spontané et volontaire. En 1332, séduits par le grand prestige que s’était acquis Alphonse XI, les nobles réunis en confrérie qui formaient le gouvernement de la province décidèrent de lui remettre toute la terre qui n’était pas du domaine royal et qui jusqu’alors vivait sous ses propres lois. A la prière de leurs délégués, le roi se rendit dans la plaine d’Arriaga, où se tenaient les assemblées, et qui avait donné son nom à la confrérie ; c’est là que de plein gré les Alavais lui jurèrent obéissance, moyennant reconnaissance et confirmation de leurs anciens fueros. Un peu plus tard, doña Juana Manuel, épouse du roi de Castille Henri II, laissée héritière du señorio de Vizcaye, le transmit à son fils premier né, don Juan, qui le garda quelque temps comme prince, puis, devenu roi, l’incorpora définitivement à la couronne. C’est donc par héritage et non plus par décision volontaire des habitans que s’accomplit cette union ; mais il ne faut pas oublier que, malgré le droit de succession généralement admis dans le señorio, les Vizcayens conservèrent toujours la liberté de changer leur seigneur ; que toujours les rois de Castille, à commencer par Juan Ier, furent tenus de jurer la conservation des fueros ; que ces mêmes souverains, à côté de leur titre de rois de Castille, mettaient celui de seigneurs de Vizcaye, comme pour bien marquer la différence entre leurs pouvoirs. Une foule de documens attestent que les trois provinces furent toujours considérées par eux comme formant un état séparé ; même les corps politiques reconnurent cette distinction, et quand en 1506 la Vizcaye et le Guipuzcoa voulurent faire admettre leurs représentans aux cortès de Burgos, celles-ci protestèrent énergiquement. Ce n’est pas tout : longtemps après l’annexion, on voit les Basques signer en leur nom des traités internationaux avec les puissances étrangères ; il en est un, conclu en Angleterre entre le roi Edouard IV et la province de Guipuzcoa, où les deux parties se jurent trêve et amitié pour dix ans durant lesquels elles auront mutuellement liberté de commerce et de communications ; la paix d’Utrecht réserve aux Vizcayens et aux Guipuzcoans des privilèges de pêche ; enfin pendant les guerres du XVIIIe siècle entre l’Espagne et la France, la Vizcaye et le Guipuzcoa célèbrent des traités de paix et de commerce avec la province française de Labourd, sans intervention du gouvernement espagnol. En faut-il davantage pour démontrer l’entière indépendance et l’autonomie absolue au pays basque avant comme après sa réunion à la Castille ?

Et maintenant quelles sont au propre ces lois particulières, ces fueros auxquels les Basques se montrent si attachés et que les rois leur confirment d’une façon si expresse ? Dans la langue du moyen âge, le mot a beaucoup d’extension et sert à désigner en général tout ce qui, à divers titres, peut revêtir force de loi et constitue le droit civil, politique et administratif d’une nation. Ici, plus précisément, les pactes primitifs conclus entre le seigneur et ceux qui l’avaient élu, des décisions conformes aux anciens usages et aux coutumes nées elles-mêmes des besoins et des conditions du pays, furent l’origine des fueros. Le plus ancien cahier de lois manuscrit date en Vizcaye de 1452 ; il fut rédigé à la demande de l’assemblée générale siégeant à Guernica, « pour ce que, dit l’exposé, en grands dommages et erreurs étaient tombés et tombaient chaque jour les Vizcayens, pour n’avoir pas écrits leurs privilèges et franchises. » Remanié en 1526, ce recueil, connu sous le nom de Fuero de Vizcaye, est resté en vigueur jusqu’aujourd’hui : le premier article porte que le seigneur, quand il reçoit le señorio, doit venir en personne jurer le maintien des fueros à Bilbao, Larrabezuza, Guernica et Bermeo, et, s’il n’y vient pas, passé un an, les Vizcayens sont relevés de leurs devoirs envers luit et ses commandemens seront écoutés, mais non accomplis, obcdecidas, pero no complidas. La collection d’Alava prit naissance à la création des tribunaux institués par Henri IV pour réprimer les guerres de bandos ; complétée successivement par un grand nombre d’ordonnances et de cédules royales, elle fut rédigée d’une façon définitive en 1463 ; là encore, quand le souverain, pour la première fois, se disposait à entrer dans Vitoria, on fermait devant lui les portes de la ville, et elles ne lui étaient ouvertes qu’après qu’il avait juré solennellement de maintenir les lois du pays. Quant au recueil du Guipuzcoa, il date, sous sa forme dernière, de 1696, bien qu’en principe il remonte au XIVe siècle. Comme les précédens, il a été officiellement confirmé par tous les souverains d’Espagne, y compris Isabelle II.

A les étudier de près, ces trois codes offrent entre eux de notables divergences : ils ne traitent ni des mêmes matières, ni avec la même étendue ; on y signale des lacunes, et sur les points les plus importans ; mais tout cela importe peu. En effet, la majeure partie de la législation basque repose sur des coutumes immémoriales ayant force d’observance à défaut de loi écrite ; et de là vient, comme disent Marichalar et Manrique, deux des auteurs qui ont le mieux approfondi la question, que dans toutes les sanctions et reconnaissances qu’ont données les monarques du régime spécial aux trois provinces, ils ont compris toujours les us et coutumes de chacune d’elles à l’égal de ses lois et privilèges. Aussi ne suffit-il pas, pour leur dénier tel ou tel droit, qu’il ne soit pas porté sur les monumens légaux, car il faudrait pouvoir prouver en même temps qu’il n’appartenait pas à la coutume.

Seul le recueil de Vizcaye traite des dots, des donations, des héritages, — car, dans les matières purement civiles, les deux autres provinces ont toujours suivi le code général du royaume, — et ses dispositions tendent toutes à un double but : assurer avec le sentiment de la famille le principe de l’autorité paternelle, qui est l’origine de toute autorité, maintenir autant que possible en l’état existant l’organisation économique du señorio. Ainsi, chacun des deux époux est considéré par la loi comme possédant à titre égal la moitié des biens du ménage, quel qu’ait été du reste son propre apport, et, à la mort du mari, la femme conserve la libre disposition de sa part, sauf dans le cas de secondes noces. Le père, en sa qualité de législateur domestique, peut, de son vivant comme à l’article de la mort, disposer librement de tous ses biens, meubles et immeubles, en faveur de l’un de ses enfans ou petits-enfans, à l’exclusion des autres ; mais il n’aurait garde d’user jusqu’au bout du pouvoir que la loi lui met dans les mains ; tout se borne de sa part à choisir pour héritier du domaine le fils le plus habile aux travaux des champs, avec obligation pour l’élu de fournir à ses frères et sœurs certaine somme d’argent qui leur sert de dot et qui est fixée le plus équitablement possible, selon l’état de la fortune patrimoniale ; par ce moyen, le domaine ne court pas le risque d’être divisé, ce qui, à la longue, ne laisserait pas d’amener les résultats les plus déplorables dans un pays comme la Vizcaye, où la propriété est déjà très morcelée. En dernier lieu, si les biens-fonds retournent toujours à la famille, si nul ne peut disposer de ses biens immeubles en faveur d’un étranger tant qu’il y a parent au quatrième degré ; si, en cas de vente, la préférence est toujours donnée aux parens sur les autres acheteurs ; si même les biens acquis pendant le mariage par l’un ou l’autre des époux sont considérés comme biens patrimoniaux pour les effets de leur transmission, rien ne prouve mieux que ces restrictions imposées à la propriété le respect profond de la famille, qui a tant contribué jusqu’ici à la prospérité matérielle et morale du señorio.

Les codes des trois provinces s’occupaient en grand détail de la justice criminelle, et le fait n’a rien d’étonnant si l’on songe aux temps troublés de leur formation ; mais un décret royal du 29 octobre 1841 a étendu au pays basque l’administration judiciaire commune à tout le royaume. D’ailleurs on retrouverait dans cette partie des fueros le même sentiment de fierté et de mâle indépendance qui en a dicté tous les articles. « Aucun Vizcayen ne pourra être jugé que par ses juges naturels, et, s’il est domicilié hors du señorio, par le juge-mayor de la salle de Vizcaye, en la chancellerie de Valladolid ; — aucun Vizcayen ne peut être arrêté sinon par ordre du juge compétent dans le cas de flagrant délit, pour viol, larcin et autres crimes que le fuero détermine expressément ; — en tous les autres cas, le juge doit se borner à lancer un avis d’appel ; — en vertu de cet avis, le prévenu est cité sous l’arbre de Guernica, durant trente jours, pour avoir à se présenter dans la prison publique du señorio sous peine d’être condamné comme rebelle ; — les Vizcayens ne peuvent être arrêtés pour dette ordinaire, ni leur maison, leurs armes ou leur cheval séquestrés ; — en conséquence, aucun exécuteur de justice ne pourra s’approcher de la maison d’un Vizcayen à la distance de quatre brasses contre la volonté du maître, sauf avec un greffier et sans armes, pour l’unique objet de reconnaître les biens séquestrables et de les inventorier. » En somme, une grande idée ressort de cette législation : le respect profond de l’individu, dans ses biens comme dans sa personne.

L’organisation municipale était tout entière fondée sur la coutume, et les trois codes n’en parlent pas. Voici du reste les règles générales posées par le principe foral : chaque municipe était autonome et formait comme un petit état dans la province ; l’autorité directrice était constituée par le conseil ou ayuntamiento, et ses membres, choisis dans le municipe et nommés par lui, étaient responsables devant leurs électeurs ; les juntes générales et la députation forale, en d’autres termes le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif de la province, veillaient à empêcher de leur part tout abus d’autorité, mais sans jamais empiéter sur leurs droits. Le conseil se réunissait librement en session ordinaire ou extraordinaire et fixait le nombre des séances qu’exigeait l’expédition des affaires ; il prenait par lui-même les mesures de police urbaine ou rurale, votait et approuvait son budget, nommait ses employés, achetait, vendait, plaidait, contractait des emprunts, le tout avec une entière liberté. La présidence appartenait à l’alcade. Les charges municipales Auraient un an, et nul magistrat sortant ne pouvait être réélu immédiatement. Tous ceux qui avaient exercé les hautes charges municipales formaient ce qu’on pourrait appeler le sénat municipal ; ils assistaient aux séances avec voix consultative, mais sans vote. Quant au système suivi pour les élections, il variait à l’infini selon les localités : ici les magistrats sortans nommaient leurs successeurs ; là-bas l’élection était confiée à un certain nombre de propriétaires ; plus loin on procédait par tirage au sort, ailleurs par suffrage universel, ailleurs encore par élection à deux degrés. Aujourd’hui toutes ces différences ont complètement disparu en vertu de la loi organique municipale du 8 janvier 1845, rendue extensive aux trois provinces basques ; c’est le gouvernement qui nomme les alcades, et les conseils ont perdu leurs anciennes attributions, au plus grand profit du système égalitaire et centralisateur.

Le fuero reconnaît en principe l’usage immémorial de célébrer des assemblées, mais là encore il laisse les détails à régler à chaque province. En Alava, les juntes générales ordinaires se réunissent deux fois par an, celles de novembre à Vitoria et celles de mai dans le village ou la ville désignée lors de la dernière session. Les juntes de Guipuzcoa se célèbrent au milieu de l’année dans une des vingt et une villes désignées par le fuero et durent ordinairement onze jours. Quant à celles de Vizcaye, elles n’ont lieu que tous les deux ans, pendant la première quinzaine de juillet, à l’ombre du chêne foral de Guernica. A dire vrai, les différences entre les trois provinces ne portent sur rien d’essentiel, et nul régime administratif n’a su réaliser plus pleinement la variété dans l’unité. Dans les cas graves et urgens, des juntes extraordinaires sont convoquées par la députation. Les juntes générales, une fois constituées, résument en elles-mêmes toutes les attributions, et toutes les autorités forales demeurent suspendues. Les accords des juntes obligent toute la province, et ceux qui refusent de s’y prêter sont punis d’amende, sans préjudice de l’exécution du décret. En Alava et en Guipuzcoa, les séances ont lieu à huis-clos, mais les délibérations et les votes sont rendus publics. Chaque canton ne dispose que d’une voix, bien qu’il ait le droit de nommer deux représentans et même, si ces deux délégués sont en désaccord, leur vote est annulé de ce fait ; il n’est pas permis de s’abstenir, sauf autorisation de l’assemblée, et les affaires se décident à la majorité. L’Alava compte 55 voix pour autant de cantons, la Vizcaye 112, et le Guipuzcoa 54 ; seulement dans cette dernière province les votes sont foguerales et non plus personnels, c’est-à-dire qu’on calcule la valeur des voix d’après le nombre de feux que renferme chaque canton. La présidence des juntes appartient en Alava au député général, et dans les deux autres provinces au corrégidor ; le président n’a pas le droit de voter. A Guernica, si c’est la première fois que le corrégidor préside l’assemblée, il doit avant même la ratification des pouvoirs prêter serment sur les Évangiles de garder et faire garder les fueros, libertés, bons usages et coutumes de Vizcaye ; établi par les Rois Catholiques, cet officier est nommé pour trois ans, et sa mission se borne à veiller aux droits et prérogatives de la couronne, en laissant à la junte toute liberté d’action. On appelle pères de province, en Vizcaye et en Alava, tous ceux qui ont été députés généraux ou qui en récompense de services extraordinaires ont reçu des juntes ce titre honorifique ; ils ont place dans l’assemblée avec voix consultative seulement et composent le sénat provincial ; avec eux siègent deux légistes plus spécialement chargés de donner leur avis au point de vue du droit. Quand il se présente quelque affaire importante et que l’accord ne peut se faire entre les membres de l’assemblée, la décision est renvoyée à la session prochaine, afin que les représentant, de retour dans leurs collèges respectifs, puissent consulter l’opinion de leurs commettans. Pour être représentant (procurador), il faut être originaire de la province et connu comme homme de bien, être âgé de vingt-cinq ans, avoir maison ouverte dans le canton ; sont exclus : ceux qui ont à débattre avec la junte des intérêts particuliers, les créanciers de la province, les employés du gouvernement central, les employés payés de la province, les ecclésiastiques, et en dernier lieu tous ceux qui sont sous le coup d’un jugement pour crime de droit commun.

Longtemps les avocats n’eurent pas le droit d’être élus, « parce qu’ils s’intéressent pour les malfaiteurs et cherchent questions et disputes les uns avec les autres ; » mais un décret récent est revenu sur cette exclusion. La charge de représentant est obligatoire sous peine d’amende ; par contre, il n’est pas permis de s’offrir comme candidat ; les représentans touchent pendant la durée des juntes une modeste rétribution qui varie selon les ressources du canton qui les nomme. Quant à la manière dont se pratique l’élection, comme pour les conseils municipaux, liberté complète est laissée à chaque localité, et tous les systèmes s’y retrouvent, depuis le suffrage universel jusqu’à l’élection à deux degrés. Les attributions des juntes générales s’étendent à tout ce qui concerne l’administration de la province, comme la confection des lois de concert avec le pouvoir central, le vote du budget, la répartition proportionnelle de l’impôt foral entre les cantons, l’adoption des mesures nécessaires touchant la police, les ponts et chaussées, les établissemens de bienfaisance, le culte et le clergé, l’instruction publique, enfin la nomination des employés et de la députation générale. Anciennement, les juntes d’Alava et de Guipuzcoa possédaient des pouvoirs judiciaires assez étendus que la loi de 1841 leur a ravis. La députation générale ou pouvoir exécutif se compose d’une seule personne en Alava, de deux en Vizcaye, de trois en Guipuzcoa ; c’est au député général qu’il appartient, comme magistrat suprême, de convoquer les juntes et de faire exécuter leurs accords ; dans les cas graves et d’intérêt commun, il est d’usage que les députés des trois provinces se réunissent en compagnie de trois conseillers et s’entendent ensemble pour la défense des fueros ; les actes de cette assemblée sont dressés en triple et portent l’empreinte du sceau aux trois mains enlacées avec la noble devise Irurac-bat, littéralement les trois-une, emblème de la confraternité euskarienne. En Vizcaye, depuis la fin du XIVe siècle, les juntes sont partagées en deux fractions politiques, gamboïnos et oñecinos, dont les noms rappellent les anciennes querelles des bandos. Du reste tout s’y passe à l’amiable ; chaque parti nomme parmi ses membres une députation complète, et comme la charge doit durer deux ans, les onecinos l’exercent la première année, les gamboïnos la seconde, et de la sorte tout le monde a part au gouvernement. Dans le principe, il existait, au point de vue légal, une différence absolue entre les villes de Vizcaye, fondées ou repeuplées par les seigneurs, et la terre infanzonada, occupée par les communes rurales ou anteiglesias, En effet, les exemptions et coutumes, maintenues là-bas de temps immémorial et converties plus tard en fueros, appartenaient exclusivement aux infanzones, naturels de Vizcaye : c’étaient des lois générales votées par les juntes, au lieu que les privilèges des villes étaient des concessions particulières émanées du seigneur seul et dépendant de sa volonté ; mais en 1630, à la suite d’un accord fait par les diverses populations qui composaient le señorio et approuvé par Philippe III, toute distinction disparut entre les villes seigneuriales et la terre infanzonada. Celles-ci, renonçant à leurs privilèges particuliers, adoptèrent le fuero général qui était la véritable loi originaire du señorio, et depuis lors, égales de droits et d’obligations, elles ont pris part aux juntes au même titre que les anleiglesias.

Une des attributions principales dont les juntes étaient investies consistait dans la révision des lettres et cédules que le gouvernement suprême adressait à la province avec faculté de lui refuser l’approbation sans laquelle les ordres royaux ne pouvaient être exécutés. Ce droit, généralement connu sous le nom de pase ou permis foral, tendait à prévenir toute violation du fuero. En outre, les habitans étaient autorisés à tuer partout où ils le rencontreraient quiconque tenterait d’exécuter ou faire exécuter une ordonnance à laquelle la province aurait refusé son pase. Sous Henri IV, les Guipuzcoans massacrèrent à Tolosa le juif Gaon, fermier-général des rentes de Castille, qui voulait lever une contribution non consentie par la province, et le roi ne tira aucune vengeance de sa mort. L’existence du pase foral est un argument décisif en faveur de l’indépendance originaire du pays basque ; évidemment aucun souverain n’a pu par pure grâce accorder à ses sujets une prérogative de cette nature, car alors elle eût été révisable à la volonté du donateur, ce qui impliquerait contradiction. Quant à la considérer comme une atteinte à la majesté royale, qu’on se rappelle dans quelles conditions s’est accomplie la réunion des trois provinces à la couronne. Si elles conservaient le régime auquel elles étaient accoutumées et qui leur était précisément garanti par le pacte d’annexion, il n’y avait là rien d’humiliant pour le roi non plus que dans les précautions prises pour éviter toute violation du fuero. A bien voir, on ne trouverait dans aucun pays une loi fondamentale plus prudente, une garantie plus sérieuse de la liberté des peuples contre les empiétemens du pouvoir central.

Que penser maintenant de la prétention des Basques qui se disent tous nobles d’origine ? D’où que leur vienne cette noblesse universelle, qu’elle ait pour cause leur résistance unanime et victorieuse contre les Arabes, les Goths ou même les Romains, un fait certain, c’est qu’elle est attestée par les documens les plus authentiques. « tous les naturels et habitans de ce señorio, dit le fuero, sont hidalgos notoires non-seulement en Vizcaye, mais au dehors, à la seule condition de prouver qu’ils sont fils de parens Vizcayens. » En même temps, le fuero interdit le territoire aux Mores et juifs même convertis, aux nègres, aux mulâtres, et ordonne que les étrangers qui voudront s’y établir soient tenus de fournir des preuves de « pureté de sang » dans l’espace de soixante jours. Des dispositions analogues veillaient en Guipuzcoa à ce que rien ne vînt corrompre ou altérer la limpieza de sangre, particulière aux fils du pays. Du reste, cette noblesse universelle des Basques n’entraînait point de degré ni de classification, c’était la noblesse inférieure, infanzonia, ne jouissant pas des prérogatives qui étaient au moyen âge le propre du riche-homme ou d’un chevalier des ordres militaires. Bien plus, si elle leur assurait encore de nombreux avantages vis-à-vis des autres habitans non nobles de la monarchie, entre eux elle ne leur en procurait aucun ; le privilège de la noblesse disparaissait par cela même qu’il était général. Enfin les juntes respectives de Vizcaye et de Guipuzcoa avaient grand soin de maintenir cette égalité toute démocratique en empêchant les personnages influens d’introduire dans les deux provinces des distinctions féodales, et maintenant encore elles n’admettent pas l’usage des titres de noblesse, qui, purement honorifiques, pourraient éveiller cependant une idée de suprématie. En Alava, la situation n’était plus la même, sans doute à cause du voisinage de la Castille, et la noblesse n’était pas le privilège de tous : au plus loin que l’on remonte, on y trouve des seigneurs particuliers avec leur cortège obligé de serfs et de vassaux. En revanche, les hidalgos de ce pays jouissaient d’une prééminence essentielle sur ceux des deux autres provinces sœurs ; c’est qu’outre les privilèges inhérens à la hidalguia en général, en 1332, Alphonse XI leur concéda le privilège principal et distinctif de la noblesse castillane, à savoir l’indemnité de 500 sous d’or pour blessure ou outrage fait à toute personne noble. Aussi, tandis que, pour faire preuve de noblesse en Vizcaye et en Guipuzcoa, il suffisait de prouver qu’on était né ou issu de parens nés sur le territoire de la province, en Alava, au contraire, il fallait prouver la noblesse de sang dans ses ascendans, conformément aux lois de Castille, car seule elle donnait droit à l’indemnité des 500 sous d’or. Il n’y a donc pas à confondre la noblesse particulière d’Alava, convertie en noblesse de sang par la concession d’Alphonse XI, avec celle de Vizcaye et de Guipuzcoa, noblesse de sol, générale, telle qu’on ne la connut nulle part ailleurs. L’universalité de la noblesse, tant chez les Vizcayens que chez les Guipuzcoans, suppose que tous avaient l’obligation d’accourir à la défense du territoire comme aux expéditions entreprises par leur seigneur. En effet, par suite de la situation politique au moyen âge, la noblesse ayant pour base le métier des armes, on ne comprend pas plus de noblesse sans soldats que de soldats sans noblesse. Aussi le fuero de Vizcaye marque-t-il expressément jusqu’à quel point les Vizcayens, répondant à l’appel de leur seigneur, sont tenus de le suivre sans solde : ce point est l’arbre Malato, à Luyando, qui faisait autrefois la limite extrême de la province. De même le fuero de Guipuzcoa constate qu’à l’égard des hidalgos, naturels et habitans de la province, l’usage toujours observé fut « que le monarque leur donnait une solde pour tout le temps qu’ils devaient servir volontairement hors de leur pays sur l’ordre de la province et à la demande de sa majesté. » Voilà pour les guerres ordinaires ; mais en cas d’invasion ou de péril extrême tous les hommes valides, père et fils, padre por hijo, sans condition de solde, sont convoqués ; en 1706 parut un décret de la junte du Guipuzcoa ordonnant que tous les hommes de seize à soixante ans se tiendraient prêts à marcher, et que chaque famille aurait dans sa maison des armes à feu. En Alava également, si le fuero ne dit rien du service militaire, l’usage et la tradition sont entièrement conformes à ce qui se pratique dans les deux autres provinces. Il n’est donc pas vrai, comme on le croit généralement, que les Basques se prétendent exempts du service militaire ; jamais ils ne se sont refusés et ne pouvaient se refuser, d’après le fuero, à l’appel du seigneur ; mais il est admis aussi, et la coutume précieusement conservée a pris chez eux force de loi, que le seigneur ne les appelle que dans les besoins pressans du pays, et l’on ne trouverait pas au cours de leur histoire l’exemple d’une seule levée non motivée et arbitraire. Chose non moins curieuse et qui montre bien la confiance que les souverains avaient en ces montagnards, les Guipuzcoans conservaient le droit de nommer le colonel qui commandait leur contingent, ainsi que les commissaires chargés de régler les étapes et de fournir au logement des troupes royales passant par leur territoire ; en Alava, ces attributions revenaient au député général, qui était en même temps le chef de toutes les forces militaires de la province.

Quant au service sur mer, volontaire de la part des Guipuzcoans jusqu’au temps des Rois Catholiques, il devient alors obligatoire. On trouve cette obligation consignée d’une manière expresse dans le recueil de 1482, et il ne parait pas que la province ait jamais protesté contre la faculté reconnue au roi de destiner les marins du Guipuzcoa au service de la flotte ; tout au plus ose-t-elle intervenir pour que les levées se fassent avec le moins de préjudice et de rigueur possible. Ainsi il est réglé qu’un tiers seulement du contingent sera composé d’anciens marins et le reste d’apprentis, afin qu’il ne manque pas de gens expérimentés pour les pêcheries de Terre-Neuve, et les hommes mariés sont particulièrement ménagés. Plus tard, ces conditions s’aggravent surtout pendant le XVIIe et le XVIIIe siècle : c’est l’époque où la province d’Alava elle-même, bien qu’elle n’ait aucune ville sur la côte, dut fournir à plusieurs reprises, outre des bois de construction pour les navires, des hommes pour compléter les équipages de la flotte. Enfin l’ordonnance générale de marine du 12 août 1802, réformant ou complétant d’anciennes ordonnances, établit le service particulier auquel la Vizcaye et le Guipuzcoa sont tenus dans l’espèce : les gens de mer du pays basque ne sont pas soumis au système des classes ; ils continuent à dépendre de leur juridiction ordinaire ; ils peuvent pêcher et naviguer librement sur leurs côtes, mais non au-delà, à moins d’être formellement inscrits sur le rôle de leurs confréries ou associations ; les hommes inscrits sont seuls astreints au service de la flotte, et leur état numérique, transmis à qui de droit par la députation, sert à fixer le contingent que fournira chaque province. De tout cela il résulte que le Guipuzcoa et la Vizcaye doivent le service sur mer, en temps de paix comme en temps de guerre, mais toujours avec l’intervention des autorités forales et dans des conditions spéciales et privilégiées.

Au même titre que l’obligation du service militaire, l’exemption d’impôts fut dans les provinces basques la conséquence naturelle de la noblesse générale et originaire. La Vizcaye ne connut jamais rien des contributions ordinaires et extraordinaires établies en Castille, comme la moneda forera qui se payait tous les sept ans et à chaque avènement au trône, l’alcabala, droit de 5 pour 100 sur toute marchandise vendue, la contribution des millions et beaucoup d’autres. En constatant cette exemption, le fuero de Vizcaye indique les droits auxquels les Vizcayens sont obligés envers leur seigneur et qui se bornent à un certain cens emphytéotique pour les maisons bâties sur les terres lui appartenant, à 16 deniers vieux sur chaque quintal de fer travaillé dans les forges de Vizcaye, à la rente des monastères, et a à la dîme de mer » dans les villes maritimes qu’il avait fondées ou repeuplées. En Guipuzcoa, où de très bonne heure les charges de la province furent réparties d’après le nombre des feux, il n’est pas douteux qu’une partie de l’argent perçu ne fût également réservée pour le roi ; plus tard elle dut payer l’alcabala, mais, sur ses instances, au temps de doña Juana, le chiffre de cet impôt fut établi d’une manière fixe et permanente. En Alava enfin, où existait la distinction entre nobles et plébéiens, les premiers étaient exempts de tout tribut, mais les paysans vivant sur les terres seigneuriales étaient tenus de payer au roi, en dehors de la rente qu’ils devaient au propriétaire, deux sortes d’impôts annuels, le semoyo et le bœuf de mars, l’un en nature et l’autre en argent. Toutefois l’alcabala s’introduisit aussi en Alava, sans doute à la même époque où Alphonse XI l’établissait en Castille ; mais comme le motif de cette mesure ne pouvait être plus patriotique, car il s’agissait d’en consacrer le produit à la guerre des Mores, et que la province venait de s’allier tout récemment et de son plein gré à la couronne, il est à croire qu’elle s’y prêta sans difficultés. Bref, dans les trois provinces, tout ce que les naturels sont tenus de payer consiste en quelques redevances fixes et parfaitement déterminées. A la vérité, en mainte occasion, elles ont accordé aux souverains des subsides extraordinaires et contribué autant qu’aucune autre aux charges de l’état ; mais ç’a été toujours à titre de don gracieux et volontaire, et jamais ces services n’ont pris le caractère de contribution permanente. En 1812, les cortès de Cadix ayant décrété l’abolition de toutes les redevances seigneuriales, le semoyo, le bœuf de mars, la taxe sur le fer et autres de même genre ont disparu du pays basque.

Par un privilège analogue, les trois provinces jouissaient de la liberté de commerce pleine et entière pour tous les objets de première nécessité, et cette exemption s’étendit successivement aux autres articles. En effet, bien que dans les ports basques, comme Bilbao et Saint-Sébastien, le seigneur perçût certains droits sur les marchandises importées de l’étranger, dans le reste des provinces la liberté des transactions était absolue, et les douanes étaient établies le long des rives de l’Èbre ou sur les points extrêmes confinant à la Castille. Les Basques furent toujours exempts de contributions indirectes, telles que l’impôt du sel, du tabac, des liqueurs, le papier timbré, les permis de chasse. La nécessité de prévenir les fraudes, qui pouvaient se commettre à la faveur de ces libertés, obligea souvent les monarques à prendre, de concert avec les autorités forales, d’énergiques mesures à l’égard de la contrebande ; mais en résumé on peut dire que le pays basque, jusque dans la sphère économique, se considérait vis-à-vis de la Castille comme un état complètement séparé, et cette situation exceptionnelle n’a disparu que devant la loi de 1841 qui a reculé les douanes à la frontière.

Telle est cette organisation spéciale des provinces basques, appropriée à leurs besoins et à leurs intérêts, léguée par la tradition, confirmée par les contrats les plus solennels et les plus sacrés. Ses principes fondamentaux sont : l’administration du pays par le pays, entendue dans le sens le plus large du mot, en dehors de toute immixtion étrangère ; la franchise de toute charge ou obligation qui semblerait attentatoire à la liberté et à l’égalité des naturels ; le pase foral enfin, témoignage et garantie tout à la fois de leur indépendance originelle. Prétendre que les institutions basques soient l’idéal de la perfection sociale et qu’elles doivent rester stationnâmes ne serait ni juste ni raisonnable ; le fuero de Vizcaye les reconnaît lui-même perfectibles et révisables. « Et le seigneur, dit-il, viendra à Guernica, et là, avec l’accord des Vizcayens, si quelques fueros sont bons à enlever et d’autres à corriger, il les fera enlever et en donnera d’autres de nouveau, s’il est besoin, toujours avec ledit accord des Vizcayens. » En effet, le temps ne marche pas en vain et les besoins nouveaux exigent en tout des réformes. Qui pourtant oserait de bonne foi blâmer les Basques de l’attachement qu’ils montrent pour leurs fueros ? Dans un message solennel adressé en 1864 à la reine Isabelle, la junte générale de Vizcaye s’exprimait en ces termes : « Il y a, señora, dans vos vastes domaines, un pauvre coin de terre voilé par les brouillards et battu par les flots. D’étroites vallées le composent et de hautes montagnes hérissées de roches, coupées de précipices. Il semble que Dieu ne l’eût destiné qu’à porter des broussailles et à servi d’asile aux bêtes sauvages, tant la nature s’y montrait avare de ses moindres dons ; mais un jour, — voici de cela bien des siècles, — dans ce coin stérile vint s’établir une race dont l’origine est un mystère impénétrable à la sagesse humaine, et cette race aimant Dieu, la liberté et le travail trouva sur un sol infécond la liberté que d’autres ne trouvent pas dans les pays les plus fertiles et les plus favorisés. Le coin où ce peuple vit est celui que forment les trois provinces basques, et la source de leur félicité presque miraculeuse est en ces libertés qui depuis les temps les plus reculés les animent et les soutiennent dans la vertu et le travail. » A l’exposition universelle de Paris de 1867, devant le jury spécialement chargé de récompenser les personnes, les établissemens ou les pays qui auraient su le mieux assurer aux classes laborieuses le bien-être intellectuel, moral et matériel, le comte de Moriana, membre espagnol du jury, fit valoir les titres des provinces basques. Il expliqua non-seulement leurs libertés politiques et administratives, mais aussi leur amour de la famille, leur respect de l’autorité, l’entente et la bonne harmonie qui règnent entre les diverses classes de la société, le développement croissant de l’industrie, du commerce, de la bienfaisance et de l’instruction. Cet éloquent exposé attira l’attention du jury et valut aux provinces basques, dans la distribution solennelle des récompenses, après rapport conforme des commissaires envoyés sur les lieux, une mention honorable parmi les pays dont les institutions contribuent le plus au bonheur et à la moralité des habitans.

Au surplus, les provinces basques ne furent pas toujours les seules à posséder une organisation particulière ; jusqu’à notre époque, la Navarre, peuplée de Basques en grande partie, se gouverna avec ses propres lois civiles et politiques. On connaît l’histoire de ce pays et ses principaux monarques : don Sancho le Grand, qui fit une royauté de la Castille pour la donner à son fils Fernando ; Alfoese Sanchez le Batailleur, qui prit aux Mores dix villes importantes ; don Sancho le Fort, qui décida en faveur des chrétiens la grande bataille de las Navas ; don Carlos le Mauvais, qui fut l’ennemi de la France pendant un règne de vingt ans ; don Juan II d’Aragon, qui fit empoisonner son fils don Carlos, prince de Viana, et sa fille Blanche, parce que tous deux revendiquaient la couronne du chef de leur mère ; François Phœbus, de la maison de Foix, et enfin Catherine sa sœur, femme de Jean d’Albret, que les Espagnols appellent Juan de Labrit et qui fut le dernier roi de la Navarre indépendante. En effet, sous les prétextes les plus futiles, Ferdinand le Catholique envahit ce royaume et s’en empara sans coup férir en 1512, ne laissant aux souverains légitimes que leurs états de Béarn, de l’autre côté des Pyrénées. Du moins usa-t-il envers les Navarrais des ménagemens les plus grands, et tous ses successeurs après lui, comme s’ils voulaient faire oublier par leur douceur et leur bienveillance l’odieux de cette agression. C’est ainsi que la Navarre conserva même après la conquête toutes ses libertés. Elle aussi, comme les provinces basques, avait son fuero général écrit ; mais, tandis que dans la Vizcaye et le Guipuzcoa, pays toujours indépendans, les habitans étaient tous égaux entre eux, en Navarre, où la majeure partie du territoire quelque temps occupé par les Mores fut graduellement reconquise et repeuplée par les chrétiens, l’état social reconnaissait une foule de classes et de catégories, telles que riches-hommes, chevaliers, hidalgos de lignage et de parchemin, bourgeois, étrangers et vilains. Les nobles pendant tout le moyen âge jouirent de droits considérables et fort pesans pour les vilains : ils ne payaient aucun impôt ni eux ni leurs intendans ; ils avaient droit de domicile dans le canton où ils ne demeuraient pas, pourvu qu’ils y possédassent une habitation ; leurs demeures étaient un lieu d’asile, sauf pour les voleurs et les traîtres ; le noble n’était pas tenu d’accomplir sa promesse-envers un vilain ; le noble accusé de vol par un vilain était absous la première fois en donnant sa parole ; le noble héritait du vilain, à défaut d’héritier direct, et les terres ainsi héritées étaient exemptes d’impôt ; les hidalgos ne pouvaient être jugés que par le roi en union de trois riches-hommes ou infanzones ; les hidalgos ne pouvaient être mis à la torture, ni leurs armes et leurs chevaux retenus pour dettes sinon par les fermiers ou percepteurs des droits royaux, La séparation était si tranchée entre les nobles et les vilains que l’hidalgo perdait sa noblesse en épousant une femme de l’autre classe. Quand le vilain mourait, ses fils venaient trouver le seigneur et, se mettant à genoux, le suppliaient de les recevoir pour ses vassaux. Les vilains étaient tenus de servir à la guerre tout le temps et chaque fois que le roi l’exigeait. Nombreux étaient les impôts que payaient les paysans du domaine royal, mais dès la fin du XIIe siècle les communes commencèrent à adopter un type unique de contribution ; pour les paysans dépendant d’un seigneur, ils ne devaient rien au roi, à la différence de ceux de Castille, où le roi conservait toujours la moneda forera. Le mode d’élection le plus répandu dans les communes royales était l’élection directe par le tirage au sort. Quant à là justice, aucun Navarrais ne pouvait être arrêté ni ses biens séquestrés, pourvu qu’il fournît caution ; d’autre part il était défendu aux autorités de faire aucune enquête sans plainte ou réclamation de la partie civile. Au criminel, les Navarrais ne pouvaient être jugés que par les tribunaux de la cour suprême, et les juges devaient tous être naturels du royaume, sauf cinq que le fuero accordait au roi.

C’étaient les cortès qui, de concert avec le roi, faisaient les lois et décidaient de la paix et de la guerre : bien plus, au commencement du XVe siècle, par suite de la pénurie des rois et de l’abandon qu’ils firent à la nation de ce qui leur restait de leur domaine particulier, les cortès s’engagèrent à subvenir aux dépenses de l’état et à l’entretien de la maison royale ; dès lors elles possédèrent le droit de voter l’impôt ordinaire et extraordinaire. Elles se composaient de trois ordres : le clergé, dont faisaient partie les dix grands dignitaires de l’église ; la noblesse, comprenant une centaine de membres, tant personnes titrées que chef de lignage ; enfin le tiers-état, formé des représentans de trente-huit villes, ne disposant chacune que d’une voix, bien qu’elles pussent envoyer deux ou trois délégués. La faculté de convoquer les cortès appartenait au roi, et en son nom, depuis l’annexion, au vice-roi. Les trois ordres se réunissaient dans la même salle sous la haute présidence de l’évêque de Pampelune. Le vice-roi, avant l’ouverture des cortès, jurait de sauvegarder tous les fueros et privilèges des Navarrais, « les rendant meilleurs et non pires. » La discussion était générale au milieu des trois ordres réunis, mais le vote avait lieu séparément ; il fallait la majorité dans chaque ordre pour que le vote des trois fût valable. Les séances étaient secrètes. Tout d’abord, les cortès avaient soin d’examiner si les violations du fuero, signalées par les chambres précédentes, avaient reçu réparation : dans le cas contraire, elles ne procédaient à aucun accord ultérieur, le vote du budget par exemple. Pendant leur absence, une députation permanente de six membres choisis dans leur sein veillait sur la conduite des officiers royaux, et l’un de ces membres, résidant à Madrid, transmettait sans retard à sa majesté les plaintes du royaume. Les ordres du monarque devaient être visés par le conseil de Navarre, et tous ceux qui portaient atteinte aux fueros étaient « écoutés et non accomplis. » En 1841, à la suite de la première guerre civile, par un accord conclu avec le gouvernement central, la Navarre consentit à prêter le service militaire comme les autres provinces non exemptes, à subir les contributions indirectes, à l’exception du papier timbré, à payer en outre un impôt direct et fixe d’un million et demi de réaux par an, plus trois millions pour la dotation du clergé. Quoique cet impôt ne fût pas tout à fait calculé d’après la richesse du pays, il n’en constituait pas moins un grand sacrifice pour les Navarrais, qui voyaient l’ancien don gracieux converti en contribution forcée. Les douanes étaient portées à la frontière de France, l’administration de la justice, l’organisation municipale, étaient rendues conformes à celles de tout le royaume ; enfin le vice-roi était supprimé et ses pouvoirs partagés entre un commandant militaire et un gouverneur politique, président de la députation. Dès lors on pouvait dire que la Navarre était virtuellement égalée aux autres provinces de la monarchie.

En consultant l’histoire, on voit que cette situation des provinces basques et de la Navarre, exceptionnelle à notre époque, fut un temps l’état normal de toutes les contrées de la péninsule ; chacune d’elles avait ses libertés particulières, ses fueros garantis par les sermens des rois et plus ou moins- vastes, plus ou moins précieux, selon ses origines et la façon dont elle était entrée dans le faisceau de la monarchie. Tel l’Aragon, où la royauté était née dans les mêmes conditions qu’en Navarre, de l’élection d’un chef par ses pairs ; tel encore le royaume de Valence, qui fut conquis par l’Aragon et qui lui emprunta une partie de ses lois. Le code primitif des Aragonais portait en propres termes « que, si jamais le roi violait leurs fueros, ils auraient le droit d’élire à sa place un autre roi, fût-il païen ; » même, quand cette formule eut disparu, il resta encore « entre le roi et les sujets quelqu’un pouvant plus que lui et eux. » C’était le justicia, magistrat suprême devant lequel il était permis de déférer les actes du monarque et de ses officiers, et ce représentant de la nation n’était lui-même jugé par personne. Les libertés de la Castille, soumises plus directement à l’autorité des rois, périrent les premières sous Charles-Quint après la défaite des communeros. En 1592, les Aragonais ayant osé soutenir contre Philippe II son ministre rebelle, Antonio Perez, le monarque, pour les punir, leur enleva avec leur justicia la plupart de leurs prérogatives ; les autres ne survécurent que peu de temps. « En vertu du juste droit de conquête, dit Philippe V dans son décret du 29 juin 1707, et considérant aussi que l’un des principaux attributs de la souveraineté est l’imposition et la suppression des lois, lesquelles je pouvais modifier, même sans les grands et fondés motifs qui aujourd’hui m’y poussent en ce qui touche les habitans de Valence et d’Aragon, pour cela, comme par mon désir de réduire tous mes royaumes d’Espagne à l’uniformité des mêmes lois, j’ai jugé bon d’abolir et retrancher, comme aujourd’hui je fais, tous les fueros, privilèges, pratiques et coutumes jusqu’ici observés dans lesdits royaumes de Valence et d’Aragon. » Philippe V se vengeait ainsi de l’aide que ces deux pays avaient prêtée à l’archiduc Charles durant la guerre de la succession, et depuis ce jour en effet ils n’ont gardé de leur code spécial que la partie purement civile.

Quoi qu’il en soit, plus heureuses que leurs voisines, les provinces basques avaient pu conserver leurs institutions libérales et démocratiques. Sans doute il leur a fallu pour cela beaucoup d’énergie, de prudence et d’adresse ; mais n’y aurait-il pas aussi de Basque à Castillan une différence de races qui a rendu plus admissible et plus durable cette variété des législations ? Un fait à noter, c’est qu’en France même, où l’autorité royale fut de bonne heure si fortement constituée et où les dissemblances entre les différentes provinces ne portaient guère que sur des points secondaires d’administration, les habitans du Labourd, de la Basse-Navarre et de la Soûle, formant ensemble la partie basque du territoire français, jouirent jusqu’à 1789 de privilèges vraiment inouïs. La Soule, qui n’a guère que huit lieues de long sur quatre de large, veillait elle-même à la garde de ses frontières ; ses troupes nationales consistaient en un bataillon d’infanterie dont elle nommait les chefs. Les lois du pays étaient contenues dans une récapitulation de ses us et coutumes faite du temps de François Ier et approuvée par ce prince. Il y était dit que tous les Souletins sont francs, de libre condition et sans aucune tache de servitude ; qu’en tout temps et lieu ils ont droit de porter des armes pour leur propre défense et celle du pays ; qu’on ne peut les obliger à servir au dedans ou au dehors de la province, sinon en temps de guerre et sur l’ordre du roi ; qu’en se mariant ils peuvent constituer des majorats, et que, s’ils commettent quelque faute grave, celle de haute trahison par exemple, ils auront la tête tranchée, double privilège réservé aux nobles ; qu’ils peuvent construire librement sur leurs domaines ; qu’ils ne seront pas soumis à la gabelle ni à aucun droit d’exportation sur leurs marchandises jusqu’à la cité de Toulouse ; qu’ils ne fourniront aucun tribut ni impôt, hormis une certaine somme répartie entre les chefs de famille et payée à l’amiable ; qu’enfin ils ne doivent rien au roi pour leurs terres, bien qu’ils ne reconnaissent d’autre seigneur que le même roi. Il existait quelque chose de semblable dans les deux districts voisins, où les habitans avaient religieusement conservé les antiques libertés de la race commune. Aussi non-seulement les Basques français étaient-ils toujours regardés comme des frères par les Basques de l’autre versant, mais dans le reste de l’Espagne ils jouissaient des mêmes faveurs que leurs congénères. Au commencement du XVIIe siècle, nombre de naturels du territoire de Saint-Jean-Pied-de-Port possédaient des emplois en Navarre et en Castille, et si quelque habitant de la Soule voulait s’établir en Espagne, il lui suffisait de prouver quatre générations d’origine basque pour être reconnu comme noble et admis dans tous les ordres militaires qui exigeaient des preuves de noblesse. Les privilèges des Basques français ont disparu en 1790 sous le terrible niveau de la révolution, mais il ne semble pas qu’elle ait aussi bien réussi à effacer la ligne de démarcation qui sépare le Basque de tous ses voisins. Ces populations subissent nos lois, elles ne les ont pas encore acceptées ; bien plus, pour échapper à la conscription, la fleur de leur jeunesse émigré chaque année, sans espoir de retour, dans les contrées les plus malsaines du Nouveau-Monde, et, d’après les documens officiels sur le chiffre total des réfractaires français, le département des Basses-Pyrénées en a compté parfois à lui seul les deux cinquièmes ou la moitié.


II

A la vérité, si les Basques espagnols ont pu sauver si longtemps leur autonomie, ce n’a pas été sans peine, et plus d’une fois, princes ou ministres, les représentans du pouvoir central se sont ingéniés à restreindre leurs droits. Tantôt c’est Philippe III qui tente d’introduire en Vizcaye la contribution des millions ; tantôt c’est Philippe IV qui veut soumettre le señorio à l’impôt du sel ; un jour doña Juana institue en Guipuzcoa, contrairement au fuero, un alcade mayor ; une autre fois, Charles III enlève à la même province l’usage du pase foral. A tous ces abus d’autorité, à toutes ces violations du fuero, seules ou réunies selon les circonstances, les trois provinces opposent une résistance infatigable jusqu’à obtenir gain de cause ; le plus souvent, déclarant l’ordre royal « écouté et non accompli, » elles font agir auprès du roi, qui, après enquête, revient sur sa décision ; mais parfois aussi, par l’obstination des ministres, la querelle s’envenime. Fortes de leur droit, elles n’hésitent pas alors à élever la voix en face des plus puissans monarques, protestant qu’elles s’opposeront à la violence par les armes, menaçant même de rompre le pacte conclu jadis avec la monarchie. L’histoire a conservé la fière représentation que les Vizcayens adressèrent en 1601 au roi Philippe III : « Seigneur, disaient-ils, vu par nous, antique et honorée seigneurie de Vizcaye, combien mal votre majesté est informée pour vouloir nous faire tort et maltraiter tant à l’improviste en récompense des nombreux, grands et loyaux services que cette seigneurie a rendus et rend encore à la couronne royale de votre majesté, en ordonnant que nous ayons à payer certains tributs et droits comme paient les autres bonnes gens de ces royaumes de Castille, ayant fait junte générale en notre ville de Guernica, nous avons jugé que nous devions demander humblement à votre majesté qu’elle veuille bien ordonner que soit effacé, rayé et corrigé de ses royales pragmatiques ce qui nous touche, car juste est notre demande, et supplions votre majesté qu’il n’y ait pas lieu de faire que nous soyons obligés à défendre notre très chère et aimée patrie, jusqu’à voir brûlée et désolée cette seigneurie et morts nos enfans, nos femmes et nos familles, et à chercher qui nous secoure et traite bien. »

Cependant le triomphe des Basques n’était jamais que momentané. Attaqués longtemps par l’absolutisme et dans l’intérêt du pouvoir royal, les fueros devaient l’être aussi au nom des idées libérales et démocratiques. Les principes d’unité et d’égalité proclamés par la révolution française commençaient à se répandre en Europe et comptaient déjà jusque dans la péninsule des partisans déclarés. Un d’eux était Godoy, connu plus tard sous le nom de prince de la Paix, simple soldat aux gardes, élevé par l’amour d’une reine impudique jusqu’aux plus hautes dignités de l’état. Quelle que fût l’origine de sa faveur, Godoy ne manquait comme ministre ni d’intelligence ni de bonne volonté, mais une grande chose lui faisait défaut : la dignité de caractère. Il avait envoyé dans les provinces basques un certain Zamora, sa créature, pour suivre de près les événemens de la guerre qui, depuis la mort de Louis XVI, divisait la France et l’Espagne. Le traité de Basilea mit fin aux hostilités, et en félicitant Godoy de la paix, Zamora lui disait : « Si cette paix était suivie de l’union des provinces au reste de la nation sans les barrières forales qui les séparent et en font comme un membre mort du royaume, votre excellence aurait fait une de ces grandes choses que nous n’avons plus vues depuis le temps du cardinal Ximenez et du grand Philippe V. » La proposition sourit au favori ; mais pour mieux préparer l’opinion publique, il chargea Antonio Llorente, un ecclésiastique, de démontrer historiquement que jamais les Basques n’avaient été indépendans et qu’ils n’étaient pas unis non plus, comme on croyait, par des pactes volontaires à la couronne. Cette œuvre fut publiée en 1806, avec ce titre : Notices historiques sur les trois provinces basques, Llorente était un homme d’une érudition peu commune, mais du caractère le moins estimable, « parfait coquin, sauf la prêtrise, » un bribon salvo la tonsura, me disait un Basque de mes amis, non sans quelque rancune. Il avait reçu de Godoy une place de chanoine de la cathédrale de Tolède avec la charge de maître de théologie de la même église. Pour contenter celui qui le payait si bien, il n’hésita pas à fausser l’histoire, donnant comme authentiques des textes notoirement apocryphes, tronquant ou supprimant les uns, altérant les autres, et les interprétant à sa guise. Le plus curieux, c’est que quelques années plus tard, après la chute de Godoy, se trouvant lui-même émigré en France, il aurait fait offrir aux provinces basques d’écrire un autre livre en réfutation à celui qu’il avait publié contre elles, offre qui, par un sentiment de dignité de la part des députés, ne fut point accueillie. Toujours sous l’inspiration de Godoy, l’académie royale d’histoire entreprit un grand dictionnaire géographique et historique qui devait embrasser toutes les provinces de l’Espagne et qui, commencé par la Navarre, l’Alava, la Vizcaye et le Guipuzcoa, n’alla pas plus loin, comme si de la sorte son but était suffisamment atteint ; fait avec un réel talent, ce livre, lui aussi, témoigne d’un parti-pris évident contre les Basques. « La première conséquence de tout cela, dit excellemment M. Canovas del Castillo, c’est que la question des fueros resta dès lors posée, non dans la forme profitable et nécessaire d’une conciliation nationale, mais dans la forme de controverse passionnée, toujours près d’être tranchée par la force. »

L’insatiable ambition de Napoléon Ier, la chute de la dynastie des Bourbons, qui entraînait celle du favori, ne permirent pas à Godoy de donner suite à ses desseins ; ils furent repris plus tard par Ferdinand VII. Dans l’intervalle, les cortès de Cadix avaient fait paraître leur fameuse constitution. Gens honnêtes, mais sans expérience, remplis d’illusions généreuses, les législateurs de 1812 n’avaient pas peu contribué, en proclamant l’égalité de tous les Espagnols devant la loi, à alarmer les Basques, dont les adversaires devenaient chaque jour plus entreprenans. Ferdinand VII, non point par souci de l’égalité, qui l’inquiétait médiocrement, mais pour satisfaire ses instincts autoritaires, résolut d’en finir avec les fueros. Dès le mois de novembre 1815, une junte fut nommée avec la mission apparente de s’enquérir des fraudes et des abus commis au détriment du trésor, et cette junte, quatre ans après, développa son opinion dans un rapport en forme d’étude historico-légale où elle niait l’indépendance originelle des provinces basques et concluait à l’abolition de leurs privilèges, abolition déjà décidée dans l’esprit de Ferdinand et de ses ministres. En effet, le 16 février 1824, un décret lancé par le roi sans accord préalable avec les provinces leur demandait, pour une période de quatre ans, un don gracieux annuel de 3 millions de réaux ; cette contribution temporaire ne devait pas tarder, selon toute évidence, à devenir perpétuelle, et, en laissant aux députations le soin de répartir et de lever l’impôt, le roi, fort habilement, se déchargeait sur elles de tout l’odieux d’une semblable mesure. En même temps, à l’exemple de ce qu’avait fait Godoy avec Llorente, le ministre Calomarde chargeait un autre chanoine, don Thomas Gonzalez, de former une collection de documens relatifs au pays basque. Ce Gonzalez n’avait rien de son prédécesseur qu’une immense érudition ; sa probité était au-dessus du soupçon ; mais faible, sans volonté, il ne sut ni refuser la besogne qu’on lui confiait ni se soustraire aux instructions perfides que Calomarde lui faisait tenir en secret. Son recueil ne contient guère que des pièces défavorables ou indifférentes aux provinces basques. Du reste, toutes ses insinuations comme aussi celles de l’académie d’histoire et les attaques virulentes de Llorente et de la junte des abus, ont été victorieusement réfutées par un fils du pays basque, don Pedro Novia de Salcedo, dont l’ouvrage en quatre volumes, très complet, parut en 1851.

Les choses en étaient là quand les événemens de France et la révolution de 1830 vinrent effrayer le gouvernement et couper court à tous les projets de réformes. Ferdinand VII mourut, et peu après éclatait la guerre civile. Les tendances du parti constitutionnel qui arrivait au pouvoir avec la régente n’étaient que trop connues ; quelques imprudens ne s’étaient-ils pas vantés déjà de vouloir tout d’abord réformer le clergé, supprimer les dîmes et abolir les fueros ? Ces menaces ne pouvaient manquer d’avoir un funeste retentissement parmi des populations également dévouées à leurs institutions anciennes et à leur religion. Le parti apostolique sut habilement exploiter le mécontentement des esprits, il excita les défiances, attisa les haines, déclara astucieusement à ces hommes naïfs, amoureux de liberté, mais répugnant d’instinct à toute nouveauté, que l’absolutisme était la seule digue à opposer aux idées antireligieuses et révolutionnaires, et parvint à les convaincre qu’en soutenant don Carlos ils défendaient la foi et les fueros. Quoi qu’il en soit et par une conséquence facile à comprendre, jamais les fueros ne furent plus souvent violés que durant cette guerre et par le prince même qui leur devait ses meilleurs soldats ; Don Carlos ne permit pas que les juntes générales se réunissent une seule fois, et, bien qu’il y eût une junte ou comité auxiliaire de la guerre, ce comité était occupé beaucoup plus à faciliter l’action du pouvoir suprême et à fournir aux réquisitions de l’armée qu’à gouverner le pays selon la coutume. De là peu à peu la division qui s’établit dans le camp carliste entre les partisans des fueros et les royalistes intransigeans, les uns voulant par-dessus tout sauver leurs libertés séculaires, les autres prêts à tout sacrifier au roi, leur propre liberté comme les biens d’autrui. Cette division, en s’accentuant, devait amener la fin de la guerre. En effet, que le gouvernement de la reine promit de ne point toucher à l’organisation spéciale des provinces, et du même coup on séparait la cause des Basques de celle du prétendant. Déjà en 1837, Espartero leur disait : « Comme général en chef de l’armée de la reine et au nom de son gouvernement, je vous assure que les fueros que vous avez craint de perdre vous seront conservés et que jamais on n’a pensé à vous en dépouiller ; » et deux ans plus tard à Vergara, après que le convenio eut été définitivement conclu, en présence des bataillons guipuzcoans qui, toujours inquiets que leurs privilèges ne fussent pas maintenus par les cortès, avaient jusque-là retardé leur soumission : « Je vous promets, leur répétait-il dans une chaleureuse allocution, que l’on vous conservera vos fueros, et si jamais quelqu’un tentait de vous en dépouiller, mon épée serait la première à sortir du fourreau pour vous défendre. » Enfin le premier article du convenio portait explicitement : « Le capitaine-général don Baldomero Espartero recommandera avec instance au gouvernement l’accomplissement de sa promesse formelle de proposer aux cortès la concession ou modification des fueros. » Espartero tint parole, et les cortès, de leur côté, faisant droit à sa recommandation, votèrent la fameuse loi du 25 octobre 1839, qui commence ainsi : « Art. 1er. Les fueros des provinces basques et de la Navarre sont confirmés sans préjudice de l’unité constitutionnelle de la monarchie. Art. 2. Le gouvernement, aussitôt que l’opportunité le permettra et après avoir entendu les provinces basques et la Navarre, proposera aux cortès les modifications indispensables que dans les fueros réclame l’intérêt des mêmes provinces concilié avec l’intérêt général de la nation et de la constitution de la monarchie. » Que signifiait pour les législateurs cette formule un peu trop vague peut-être, « sans préjudice de l’unité constitutionnelle de la monarchie, » et cette autre non moins élastique, « l’intérêt des provinces concilié avec le bien général de la nation ? » Une longue discussion s’engagea dans les chambres, où prirent part les orateurs les plus distingués et après laquelle le doute n’est plus permis. Selon les propres paroles du ministre de la justice, M. Arrazola, par « unité constitutionnelle, » il faut entendre la conservation des grands principes sous lesquels vivent et se gouvernent tous les Espagnols, en d’autres termes un roi unique et une représentation nationale commune. » Les assistans se rangèrent à cette explication, et il resta établi que le texte de la loi n’attaquait en rien les bons usages et coutumes des provinces basques, qu’aucune contradiction n’existait entre le maintien des fueros et les principes fondamentaux de la monarchie. Quant à ces modifications dont parle l’article second, à bien en pénétrer l’esprit et la lettre, puisqu’elles ne doivent porter que sur l’indispensable et tourner elles-mêmes à l’avantage des Basques, il ne s’agit pas évidemment de détruire en leur principe les fueros les plus importans qui depuis des siècles constituent la vie politique et sociale du pays ; tout au plus, et avec leur assentiment, peut-on se permettre quelques corrections, telles d’ailleurs qu’ils les ont toujours admises, tendant à améliorer graduellement le régime foral selon le besoin des temps et les données de l’expérience. Le 16 novembre de cette même année parut un décret royal invitant les provinces basques et la Navarre à nommer chacune deux députés ou plus qui vinssent conférer avec le gouvernement en vue de la meilleure exécution de la loi. Ces commissaires se réunirent à Madrid dans les premiers jours du mois de mai 1840, Ceux de Navarre traitèrent séparément avec les ministres, et cet accord, converti en projet de loi et voté par les cortès et le sénat presque sans discussion, fut promulgué le 16 août 1841 ; la Navarre y perdait, comme nous l’avons vu, la meilleure part de ses fueros. Quant aux trois provinces, après de longs débats, comme on ne parvenait pas à s’entendre, le règlement définitif fut renvoyé à un moment plus opportun, et depuis lors il en a toujours été ainsi, quoique plusieurs hommes politiques, ministres ou autres, aient essayé à leur tour de trancher la question.

Entre tous les adversaires de fueros, il n’en est point à coup sûr qui ait montré plus de persévérance que don Manuel Sanchez Silva, sénateur du royaume. De taille plutôt petite que moyenne, l’œil pétillant, les lèvres fines, que plisse par momens un malicieux sourire, dans les gestes une exubérance et une agitation toutes méridionales, esprit ardent, caractère énergique, tel est l’homme au physique et au moral. Abondant comme un Espagnol et spirituel comme un Andalou, il joint à l’éclat et à l’agrément de la parole une rigueur dans le raisonnement, une netteté qui n’est qu’à lui. Il s’était promis de consacrer sa vie à faire rentrer les Basques dans la loi commune, il s’est tenu parole, et comme le vieux Caton, qui devant le sénat romain ne terminait jamais son discours sans rappeler aux pères conscrits le voisinage de leur insolente rivale, ainsi depuis plus de trente ans M. Sanchez Silva n’a jamais pris la parole sans prononcer, lui aussi, son delenda est Carthago, il faut détruire les fueros ! Pourtant en nulle occasion il ne montra plus de talent et d’énergie que dans la session du sénat de 1864. La discussion commença à propos d’un amendement à certain article qui établissait dans le remboursement du tiers des subventions affectées aux chemins de fer une distinction pour les provinces basques. Reprenant ou résumant tous les argumens de Llorente et de la junte des abus, en ajoutant de nouveaux, commentant les textes, retournant les mots, tour à tour ironique, insinuant, passionné, durant trois longues séances consécutives il occupa l’attention du sénat. Son triple discours ne tendait à rien moins qu’à prouver que le livré intitulé Fuero de Vizcaye est faux, que celui de Guipuzcoa est mutilé, que celui d’Alava contient un ensemble de privilèges qui n’est pas de la province et qu’en outre il est frauduleusement copié de l’original, que la Vizcaye n’a jamais élu son seigneur, que l’AIava et le Guipuzcoa ont été conquis par Alphonse VIII, qu’il ne peut y avoir eu pacte entre ces provinces et les rois de Castille, que les Basques n’ont jamais été tous nobles, comme ils le prétendent, qu’ils n’étaient dispensés en aucun cas du service militaire, que les exemptions d’impôts consignées dans les trois recueils se rapportent aux hidalgos seulement, comme il arrivait dans toute l’Espagne, que la plupart des lois qu’ils contiennent sont tombées en désuétude, qu’enfin aujourd’hui on ignore en quoi consistent légalement les fueros d’Alava, de Guipuzcoa et de Vizcaye.

L’attaque était vigoureuse, les noms de justice et de droit spécieusement retournés contre ceux mêmes dont ils font la principale défense. Le malheur est qu’à vouloir trop prouver on ne prouve rien. Ainsi en ce qui touche l’authenticité des fueros, il semble bien difficile d’admettre que des monarques aussi puissans, aussi jaloux de leur autorité que l’étaient don Pèdre le Justicier, Charles-Quint et Philippe II aient poussé la négligence ou la longanimité jusqu’à jurer et signer de confiance, comme le prétend M. Sanchez Silva, les recueils falsifiés qu’on leur soumettait. En l’admettant, est-il possible que leurs ministres et leurs conseillers, le conseil de Castille lui-même, cette assemblée composée des jurisconsultes les plus sages et les plus instruits du royaume, se soient laissé prendre au même piège aussi grossier ? D’autre part, nous l’avons dit, aucun des recueils de fueros n’est complet, et tous trois présentent dans leur ensemble des différences assez nombreuses. Or une des erreurs où sont tombés le plus fréquemment les adversaires des Basques, c’est la confusion qu’ils font de choses parfaitement distinctes, donnant par exemple aux fueros municipaux le caractère général, et réciproquement, ou, mieux encore, brouillant ensemble les fueros respectifs des trois provinces : s’il y eut des suzerains et des vassaux en Alaya, on transporte en Vizcaye et en Guipuzcoa les mêmes divisions sociales ; si l’on trouve des traces d’alcabala en Alaya et en Guipuzcoa, on prétend que la Vizcaye paya aussi cet impôt. Ce sont là de pauvres chicanes. Assurément d’entre les fueros beaucoup sont tombés en désuétude, un plus grand nombre, avec ou sans l’assentiment des intéressés, ont été réformés ou même complètement supprimés : ainsi les lois relatives à la justice et à l’administration municipale, la liberté de commerce, le pase foral. Mais précisément, moins il leur en reste, plus les Basques s’attachent à les défendre, et ce n’est point, quoi qu’on dise, un vil intérêt qui les guide. Combien de fois ne se sont-ils pas dévoués déjà pour la défense de l’Espagne et de la monarchie ? Un décret royal, expédié le 18 avril 1595, dispense le señorio du paiement des frais de résidence au corrégidor et à ses lieutenans a en considération que la Vizcaye avait versé tant de sang sur terre et sur mer au service de sa majesté, que la majeure partie de ses habitans mâles étaient morts et qu’il y avait dans le señorio plus de dix mille veuves. » En 1642, sous Philippe IV, aux demandes qui lui étaient faites, la province d’Alava répondit que « dans les six dernières années elle avait donné 4,000 hommes et fait des frais immenses ; certains villages n’avaient plus que deux habitans en âge de porter les armes. » Quant au Guipuzcoa, ainsi qu’il appert des actes de la province relatifs à la première moitié du XVIIIe siècle, sur un espace de près de cinquante ans, elle n’a pas manqué, fût-ce une année, de fournir des hommes tant sur mer que sur terre, et dans des proportions vraiment fabuleuses, par rapport à sa population. Il serait difficile après cela de taxer les Basques d’égoïsme ou de lâcheté, et de fait, lorsqu’ils refusent de se soumettre à la loi commune, ils ne songent point à ménager leur sang ou leur argent. No por el huevo, sino por el fuero, dit un vieil adage du pays ; il ne s’agit pas tant de l’œuf que du fuero, ni de la chose que du principe ; ce qu’ils veulent, c’est rester maîtres d’eux-mêmes, c’est conserver la libre disposition de leurs actions, de leurs fortunes et de leur vie, c’est enfin sauvegarder cette indépendance dont les autres ont pu faire bon marché, mais qu’ils jugent eux-mêmes plus nécessaire à leur existence que l’air qu’ils respirent ou que le sol qui les nourrit.

Le réquisitoire de don Manuel Sanchez Silva n’avait pas été sans soulever dans une partie de l’auditoire de nombreuses interruptions ; quand il eut fini, deux des représentans les plus instruits et les plus respectés du pays basque, don Pedro de Egaña et don Joaquin Aldamar, se levèrent successivement et reprirent un à un pour les réfuter les argumens de leur collègue. La discussion fut close par le président du conseil des ministres, M. Mon, qui déclara que le gouvernement avait vu sans plaisir prévenir son initiative et que cette fois encore il jugeait bon de renvoyer à des temps meilleurs le vote d’une loi de modification des fueros. Quatre ans après éclatait la révolution de Cadix, qui eut pour conséquence, au sud l’insurrection cantonaliste de Carthagène, au nord l’insurrection carliste ; mais, tandis que la première était bientôt réprimée, la seconde prenait peu à peu toute l’importance d’une véritable guerre civile. Dès lors, dans le public comme dans la presse, les fueros furent remis en question ; à toutes les accusations dont on les chargeait naguère s’ajoutaient de nouveaux et de plus sérieux griefs : « Ce sont eux, disait-on, qui sont la cause de la guerre en entretenant dans les provinces une force matérielle et morale dont elles abusent, un esprit d’indépendance et de particularisme qui tourne en haine ouverte au moindre prétexte. Tant qu’on n’aura point supprimé les fueros, il n’y aura pas en Espagne de paix durable. Or l’occasion ne saurait être plus propice. En dépit de l’extrême condescendance dont on faisait preuve à leur égard, les Basques ont pris de nouveau les armes contre la mère patrie ; pour les réduire, celle-ci s’est résignée aux plus cruels sacrifices ; un jour ou l’autre, ils seront vaincus. Ne saura-t-on pas alors profiter de la victoire ? verra-t-on se renouveler les scandales de Vergara ? verra-t-on libres de tout impôt, exemptés de la conscription, ceux mêmes par qui les charges de l’état se sont effroyablement accrues et qui, sans remords, ont versé à flots le sang espagnol sur tant de champs de bataille ? Et qu’on n’allègue plus les conventions passées ni le contrat bilatéral qu’ils ont été les premiers à rompre ; ingrats et rebelles, ils doivent être traités comme tels, et, puisque ce sont les fueros qui leur tiennent le plus au cœur, c’est dans les fueros, en plein cœur qu’il faut les frapper. La justice et la sécurité de l’Espagne l’exigent également. »

Ainsi s’exprimaient les adversaires des provinces ; mais où voit-on que les fueros aient été la cause de la guerre ? Les Catalans depuis près de deux siècles ont perdu les leurs ; est-ce que les Catalans ont cessé pour cela de se révolter ? La Navarre depuis l’accord de 1841 paie à l’Espagne l’impôt du sang et de l’argent ; est-ce que toute insurrection est devenue impossible en Navarre ? A partir du convenio, l’attitude des provinces basques avait toujours été franche et loyale, malgré les soulèvemens qui éclataient à chaque instant à Barcelone, à Valence, à Madrid, à Malaga, et cette fois encore, elles n’ont pris les armes qu’après que tout le pays était en feu autour d’elles, Dans le seul royaume de Valence, les bandes armées ont compté jusqu’à 20,000 hommes, et en Catalogne, 10,000 au moins, avec cette circonstance que là tous les carlistes étaient volontaires, tandis que dans les provinces un bon nombre avait été levé par la force. En même temps, la Castille envoyait à don Carlos une division entière, et l’Aragon plusieurs bataillons. Qui ne sait d’ailleurs que chaque ville de quelque importance, Madrid en tête, avait son comité carliste, que 54 députés carlistes siégèrent aux cortès de 1871, et que plus de 60 feuilles de cette opinion se publiaient dans la péninsule ? Non, la cause du soulèvement carliste n’est pas et n’a jamais été une simple question forale, limitée au territoire basque ; la véritable cause était bien autrement grave, religieuse autant que politique, commune à toute l’Espagne et l’on peut dire à toute l’Europe : c’était l’antagonisme toujours subsistant entre le passé et le présent, entre les traditions de l’ancien régime et les principes de la révolution ; légitimistes de France et catholiques d’Angleterre, les soutiens du parti absolutiste et ultramontain ne s’y sont point trompés. Quant à la part que peut avoir eue dans la dernière guerre le mot de fueros, elle retombe tout entière sur ceux qui ont trouvé bon de les prendre pour prétexte et de les faire servir à leurs fins personnelles. D’un autre côté, dans les trois provinces, le parti libéral n’est ni moins vaillant ni guère moins nombreux que le parti carliste ; que les campagnes de gré ou de force aient suivi la cause de don Carlos, la plupart des villes, même de troisième ordre, lui ont courageusement résisté. Or que serait-il arrivé, le sait-on, si la même bannière qui flottait à Estella, à Durango, à Tolosa, eût été arborée à Bilbao et à Vitoria, à Pampelune et à Saint-Sébastien, si tout le pays depuis la ligne de l’Èbre eût été fermé aux troupes du gouvernement, si elles n’avaient eu aucun point où se ravitailler et reformer leurs colonnes ? Et cependant, sans rien entendre, parce que le mouvement n’a pas été particulier au pays basque, parce que les provinces voisines, Santander, Saragosse, aujourd’hui les plus acharnées contre les fueros, n’ont pas été les moins promptes à se déclarer pour le prétendant, parce que le gouvernement central dans son incurie a négligé de prendre les mesures qui eussent pu étouffer en germe l’insurrection, parce que le pays basque a le plus pâti de cette guerre à laquelle des intrigans ou des ambitieux l’ont forcé de servir de théâtre, parce que les libéraux basques ont en grande partie décidé le triomphe des armées de Madrid, ce sont les seules provinces basques que l’on punira, et seules on les rendra responsables d’une faute commune à toutes ? En quoi cela est-il juste ? En quoi même l’abolition des fueros assure-t-elle la sécurité de l’Espagne, s’ils ne sont qu’un des élémens secondaires de la rébellion, si la guerre réellement a été question de principes beaucoup plus que d’intérêts locaux ?


III

Tel était l’état de la question lorsqu’au mois de février 1876 la guerre prit fin, et des discussions stériles on dut passer aux actes. Le président du ministère, M. Canovas, n’avait jamais fait mystère de son opinion, et, s’il rendait pleinement justice au caractère et à l’honnêteté du peuple basque, il jugeait les fueros désormais incompatibles avec la dignité et l’intérêt de l’état. « On ne peut nier, avait-il dit, que l’homme ne soit obligé de rendre ou de payer tous les services qu’il reçoit d’autrui, et il est notoire que les Basques ne rendent ni ne paient beaucoup de ceux qu’ils reçoivent des autres Espagnols. Cette loi naturelle, et par conséquent imprescriptible, suffirait à annuler les titres historiques, même en les tenant tous pour authentiques et incontestables… Des systèmes d’obligations unilatérales dès l’origine, et perpétuellement profitables à une seule des deux parties, sans doute les siècles en ont connu, mais sous les noms odieux de servitude et d’esclavage, et de nos jours des obligations semblables ne sont consenties ni par le droit civil, ni par le droit public. » C’est dans ces idées que fut rédigé le projet de loi sur les fueros qui, présenté successivement aux deux chambres et légèrement modifié par la commission du sénat, fut définitivement voté le 21 juin 1876. Il était dit qu’en vertu des devoirs que la constitution a toujours imposés à tous les Espagnols, les trois provinces sont tenues de présenter dans les cas de remplacemens ordinaires et extraordinaires de l’armée le nombre d’hommes qui leur revient, comme aussi de payer dans la proportion correspondante les contributions et impôts ordinaires et extraordinaires compris dans les budgets généraux de l’état. Du reste, le gouvernement était autorisé à laisser à l’arbitrage des députations forales les moyens de fournir chacune leur contingent ; à admettre dans la perception des impôts toutes les modifications de forme réclamées par les conditions locales ou conseillées par l’expérience ; à comprendre dans le cas d’exemption ceux ou les fils de ceux qui, durant la dernière guerre, ont soutenu les armes à la main les droits du roi légitime et de la nation, sans que les exemptions puissent diminuer l’effectif à fournir par chaque province ; à octroyer des dispenses de paiement des nouveaux impôts, pour les termes jugés convenables, à la condition qu’aucun ne dépasse dix ans, aux populations et aux particuliers qui se sont rendus dignes d’une telle faveur par leurs sacrifices pour la cause légitime. M. Sanchez Silva demandait que les députations forales fussent remplacées par des corps élus désormais selon les règles générales du royaume ; cette proposition n’eut pas de suite.

La loi était votée, restait à l’appliquer. La fin de l’année se passa sans incident ; mais dès le mois de janvier 1877, quand il s’agit de dresser la liste de conscription, les difficultés commencèrent ; les deux députations d’Alava et de Guipuzcoa se montrèrent, il est vrai, assez conciliantes ; mais celle de Vizcaye ne voulut rien entendre. A l’exemple des députés, toutes les autorités forales refusèrent de prêter leur concours à l’application de la loi ; force fût donc au gouvernement de nommer d’office un jury chargé de dresser les listes qui devaient servir pour le tirage au sort ; puis, la situation devenant de plus en plus tendue, les deux députés, MM. Sagarminaga et Calle, donnaient leur démission ; les deux députés en second prenaient leur place et recevaient du général Quesada, commandant en chef l’armée d’occupation, ordre de convoquer sans retard une junte extraordinaire. Cette junte devait nommer, outre une députation nouvelle, la commission chargée de s’entendre avec le gouvernement au sujet de la loi. Or, l’assemblée à peine convoquée à Bilbao, il fut évident que le parti de l’opposition y dominait et qu’elle se préparait à donner sur les deux points des votes contraires aux vœux du gouvernement. Le général Quesada prit le parti de la dissoudre, et quelques, jours après paraissait dans la Gazette officielle un décret daté du 5 mai, assimilant absolument la Vizcaye aux autres provinces du royaume : le gouvernement supprime les autorités forales et implante dans le señorio le système général tributaire sans aucune distinction de forme ou de conditions. Aux termes du décret, une députation provinciale fut constituée d’office par le général Quesada, et dut aussitôt entrer en fonctions. Les députés choisis, MM. Gortazar et Vildosola, étaient, comme tout véritable Euskarien, profondément attachés à leurs institutions nationales ; mais ils comprirent qu’il fallait céder, sauf à tirer des circonstances tout le parti possible. Et en effet, leur présence n’aura pas été inutile, puisqu’à part ce changement nominal de députation forale en provinciale, le décret du 5 mai n’a pas reçu jusqu’ici d’autre application. Pendant ce temps, les opérations du tirage au sort se poursuivaient régulièrement : l’Alava devait fournir 470 hommes, le Guipuzcoa 640 ; pays pauvre et de peu de ressources, l’Alava a donné les siens, à l’exception des jeunes gens qui tenaient de leur famille les moyens de s’exonérer ; le Guipuzcoa en a racheté les deux tiers et présentera pour le reste des remplaçans. Quant à la Vizcaye, par suite du mauvais vouloir des ayuntamientos, les listes des jeunes gens soumis à la loi n’avaient point été convenablement dressées, et on lui demandait d’abord près d’un millier d’hommes ; sur ses réclamations, ce chiffre a été réduit à 694. Elle a voulu, elle aussi, en donnant de l’argent ou des substituts, éluder dans une certaine mesure l’application de la loi ; à cet effet, la députation a pris l’initiative d’une souscription destinée à couvrir les frais du rachat, soit 4 millions de réaux environ, dont elle-même a fourni le tiers sur ses revenus ; le reste, en dépit de l’épuisement de la province, a été souscrit tant par les particuliers que par les municipes. Toutefois, on en conviendra, cet effort vraiment prodigieux ne pourrait se renouveler souvent sans grave préjudice pour la fortune du pays, surtout quand les provinces auront par surcroît à payer l’impôt. Ç’a été une satisfaction donnée à l’opinion publique, fort excusable assurément, mais, dès l’année prochaine, la Vizcaye et le Guipuzcoa se verront obligés de fournir, comme l’Alava, leur contingent effectif.

Quelle qu’ait été en cette occurrence l’attitude différente des trois provinces, ce serait bien mal connaître les Basques que de penser que les mesures gouvernementales n’aient pas fait naître dans tous les cœurs de sourdes colères qui n’attendent peut-être qu’une occasion d’éclater. Peu de temps avant le vote de la loi du 21 juin, en réponse à ce que j’avais écrit ici même [2] sur l’abolition prévue des fueros, Antonio de Trueba, dans ses Contes du foyer, disait : « Pour moi, je vous l’assure, loin de me résigner au grand malheur et à la grande iniquité que vous m’annoncez comme la chose la plus naturelle du monde, ma dernière larme serait pour la pleurer et ma dernière parole pour la condamner. Abolir les fueros ! Autant vaudrait arborer une perpétuelle bannière de rébellion sous laquelle se rangeraient bientôt tous les opposans, semant des promesses et des espérances qui donneraient un fruit amer pour la patrie… Quand le pays de Galles perdait ses libertés, on fit tuer les bardes pour qu’ils ne pussent plus ni les chanter ni les pleurer ; de nos jours on ne pourrait plus tuer les bardes et encore moins dans un pays où chaque lieu donnerait asile à l’un d’eux. Vous qui me croyez capable de chanter au son des chaînes, vous pouvez être sûr que mon cœur serait assez grand pour contenir le plus indigné de tous. » Et plus récemment une autre personne fort instruite et fort connue m’écrivait : « Non, vous dis-je, notre cher et malheureux pays ne perdra pas ses droits pour tant que ses ennemis y fassent effort. Les peuples qui ont gardé leurs libertés comme celui-ci pendant vingt-cinq siècles ne succombent pas à un trait de plume ministérielle ni à l’opinion de 150 individus réunis en parlement ; ils pourront se taire devant la force, mais, comme l’a dit Rojas : « L’homme au cœur altier et généreux — pliera le front devant l’adversité, — plutôt que le genou devant le puissant. » Si tel est l’état des esprits parmi les personnes les plus modérées du pays, quelles ne doivent pas être la colère et l’exaspération dans les rangs du peuple où la réflexion ne vient point calmer les violences du sentiment ? On ne s’étonnera donc pas que plusieurs entre les plus ardens cherchent déjà dans une nouvelle guerre civile qui rapprocherait tous les Basques, absolutistes ou libéraux, le remède à une situation qu’ils jugent pour eux intolérable. Là encore je citerai les propres paroles d’un témoin : « Hélas ! l’avenir s’annonce sous de sombres couleurs. Carliste, républicain, cantonaliste même, tous les partis semblent désormais sympathiques aux Basques pour regagner ce qu’ils ont perdu ; peut-être suivraient-ils de meilleur cœur encore le drapeau séparatiste. C’est une guerre de races qu’il y aura bientôt ici, si le gouvernement n’y prend garde. » voilà certes, de grades paroles et l’on peut se demander dans quelle mesure il est convenable de les divulguer ; mais quoi, le danger n’en existe pas moins parce qu’on refuse de le voir, et mieux vaut encore s’en rendre compte et s’efforcer de le prévenir ou de le détourner ! Du moment qu’on touche à leurs libertés, les Basques se regardent comme dégagés, de toute fidélité envers le gouvernement de Madrid, et cet n’est pas la première fois, sans oublier leur fameuse adresse à Philippe III, qu’ils songeraient pour se défendre ou se venger à rompre les liens qui les unissent à la couronne. Pendant la guerre contre la république française, quelques Guipuzcoans, désireux de jouir d’une indépendance absolue et persuadés que leur province, toute petite qu’elle est, pourrait former une république libre et souveraine avec l’appui de la France, avaient résolu de ne point s’opposer à l’invasion ; ils ouvrirent aux Français, déjà maîtres de Fontarabie, les portes de Saint-Sébastien, et, pour achever leur dessein, ils allaient, conformément au fuero, se réunir à Guetaria, quand le représentant de la convention, Pinet, que ces menées inquiétaient, donna ordre d’arrêter les chefs du mouvement et même de les juger comme rebelles. Quelque temps après, la paix fut conclue par le traité de Basilea, et l’Espagne, pour recouvrer les places que les Français occupaient dans le pays vasco-navarrais, dut céder la partie espagnole de l’île de Saint-Domingue. Pourtant les officiers républicains semblent avoir caressé un moment l’idée de détacher ces provinces du domaine espagnol ; l’adjudant-général Lamarque écrivait à Moncey, le 17 thermidor an III : « La députation d’Alava montre toujours la meilleure volonté ; je vous dirai entre nous que les gens de ce pays me semblent redouter la paix plus qu’ils ne la désirent ; ils craignent qu’oubliés entièrement dans le traité, ils ne soient sacrifiés à l’Espagne, qui peut-être les dépouillera de leurs privilèges. Ils méritent un meilleur sort, et soyez convaincu que, si vous l’ordonniez, tous courraient aux armes. Les otages de Vizcaye se sont expliqués confidentiellement dans les mêmes termes. » Et Moncey lui-même, dans une dépêche au ministre de la guerre, reconnaissait que « les populations de Vizcaye et d’Alava avaient reçu ses soldats comme des frères et amis et qu’elles prêtaient leurs services avec franchise et loyauté. » Pendant ce temps, il est vrai, les contingens basques faisant partie de l’armée espagnole défendaient le terrain pied à pied devant l’ennemi ; mais dans ces provinces comme dans le reste de l’Espagne, les gens des classes éclairées avaient accueilli favorablement au début l’apparition des idées françaises ; les autres songeaient avant tout à leurs fueros, qu’ils voyaient menacés par les politiques de Madrid, sans s’apercevoir que les projets de réforme venaient précisément d’outre-monts. A peine détrompés, les uns et les autres n’allaient pas tarder à se tourner résolument contre la France. Néanmoins en 1864, M. Sanchez Silva reprochait encore aux Basques leurs sympathies étrangères, et don Pedro de Egaña dut se lever pour les en défendre. Ces sympathies existaient-elles réellement ou bien n’étaient-elles pas chez plusieurs le fait d’une attitude politique où il entrait en somme plus de dépit contre les Espagnols que de véritable affection pour nous ? Dans la foule des brochures plus ou moins bizarres publiées à propos de la dernière guerre civile, il en est une intitulée Vive la Navarre ! et dont l’auteur, qui signe simplement « un paysan navarrais, » va jusqu’à conseiller à ses compatriotes la séparation d’avec l’Espagne et l’union à la France. Moi-même je ne cacherai pas qu’à plusieurs reprises, tant en Navarre que dans les provinces basques, j’ai entendu ouvertement soutenir par des hommes dont je ne pouvais suspecter ni l’honorabilité ni la bonne foi cette idée d’une annexion à la France, qui ne m’a jamais paru une solution, et qu’un Français en tout cas ne songerait pas à leur proposer.

Nous touchons ici de nouveau à cette question de race que j’ai déjà signalée et qui seule peut-être permet d’expliquer sûrement l’histoire et la politique séculaires du peuple basque. S’il a eu ce courage et ce bonheur insigne de conserver des libertés que d’autres se sont vu ravir, ce n’est pas seulement, comme on l’a dit, que les Basques aient toujours pris soin d’envahir à la cour les places qui donnaient l’oreille du maître et d’user de cette influence au bénéfice de leur pays natal, ce n’est pas non plus que les prêtres aient depuis longtemps choisi ce coin de terre comme la place d’armes et le port de refuge du catholicisme attaqué et qu’ils aient employé, pour le défendre et le servir auprès des gouvernemens, toutes les subtilités de leur politique : la véritable raison doit être cherchée plus haut. Race mystérieuse, l’Euskarien n’a point de frères parmi les autres peuples de l’Europe ; aussi distinct de l’Espagnol que du Français, il confine à l’un et à l’autre sans s’être jamais confondu avec eux ; il a pu voir peu à peu diminuer son influence et resserrer son territoire, mais il a toujours gardé avec sa belle langue harmonieuse et ses mœurs patriarcales la pureté de son sang. La différence d’origine, voilà vraiment ce qui a fait sa force, son audace. Aujourd’hui encore, si plusieurs là-bas, contrairement à l’idée que nous nous faisons nous-mêmes de la patrie moderne, semblent assez volontiers admettre la pensée d’une séparation, ne nous en étonnons pas trop. Que d’autres recherchent dans quelle mesure les Celtes, les Phéniciens, les Romains, les Goths, les Mores, ont modifié le fond ibérique des habitans de la péninsule jusqu’à former l’Espagnol actuel, pour sa part, à tort ou à raison, quoique né sur le même sol, l’Euskarien ne se croit pas Espagnol et ne veut pas l’être, et, malgré les alliances que les circonstances ou l’intérêt commun ont pu lui faire contracter avec ses voisins de Castille, il entend bien n’avoir pas abdiqué sa nationalité. Un jour, en plein sénat, M. de Egaña laissa échapper le mot, qui fut aussitôt relevé et qu’il se hâta de retirer ; en réalité il n’avait fait qu’exprimer une idée commune à ses compatriotes. Lors de la discussion sur la loi du 21 juin, faisant allusion à l’acte de la junte générale de Guernica par lequel en 1857 le prince impérial des Français avait été déclaré Vizcayen d’origine, M. Sanchez Silva reprochait aux Basques en raillant d’avoir osé de leur chef nationaliser Espagnol le fils de Napoléon III ; en effet, d’après son raisonnement, tout Vizcayen étant Espagnol, qu’avaient-ils fait en le reconnaissant Vizcayen que le nommer Espagnol ? Or M. Sanchez Silva se trompait : la junte de Guernica avait prétendu nommer le prince Vizcayen et rien que Vizcayen, et, si la distinction n’est pas bien claire pour un Espagnol, il semble que pour les Basques elle le soit très suffisamment.

Je n’ignore pas tout ce qu’on peut dire à l’encontre de ces opinions, et moi-même je les explique plus que je ne cherche à les défendre ; encore estimera-t-on que c’est montrer déjà trop de complaisance pour ces montagnards remuans et orgueilleux et se faire mal à propos l’écho de leurs revendications égoïstes ; mais j’en appelle à tous ceux qui ont pu les voir de près, les étudier. Est-il possible, quand on les connaît, de se défendre pour leur caractère d’un profond sentiment d’estime et de respect ? D’ailleurs, je le répète, au double point de vue légal et historique, leur droit parait indiscutable. Aujourd’hui on se refuse à l’admettre parce qu’ils ne sont ni plus nombreux ni plus forts ; mais qu’ils eussent seulement la même puissance matérielle que possède la Belgique, la Suisse ou le Portugal, et il n’est pas un diplomate qui ne s’empressât de reconnaître leur existence officielle dans tous les traités. Est-ce à dire que les fueros doivent et peuvent durer ? Sincèrement je ne le crois pas. Il faudrait n’être pas né Français, ne pas savoir tout ce que la révolution, bien qu’exagérant les idées centralisatrices, a détruit d’injustes barrières et de préjugés odieux, n’avoir pas senti, grâce à elle, se resserrer ces liens qui établissent entre des compatriotes comme une association fraternelle, pour ne point souhaiter que l’Espagne jouisse elle aussi des mêmes bienfaits. Mais je voudrais qu’ici la réforme eût lieu sans secousse : summum jus, summa injuria, l’excès du droit fait l’extrême injustice, dit un axiome bien connu. Or il n’est pas douteux que certains privilèges que défendent les Basques ne soient en désaccord complet avec les conditions d’existence des sociétés modernes ; il n’est pas douteux non plus qu’ils n’aient retiré et ne retirent encore de leur alliance avec l’Espagne de très grands bénéfices. Eh ! quoi ! pour en profiter, n’ont-ils pas eux-mêmes, en mainte occasion, consenti de bonne grâce à modifier leurs fueros ? Par exemple ont-ils protesté contre le décret des cortès de Cadix abolissant, chez eux comme en toute l’Espagne, les redevances seigneuriales ? De plus s’ils paient de leurs deniers le clergé paroissial et les chemins communaux, l’entretien des routes générales et le traitement de l’évêque de Vitoria ne restent-ils pas toujours à la charge de l’état ? C’est l’état qui a contribué pour une bonne part à la construction de leurs voies ferrées ; l’état qui les couvre de son pavillon en tous lieux et qui prend sur lui de venger leurs querelles comme il arrivai dans la guerre de 1865 engagée contre le Pérou à propos d’injures faites à des commerçans vascongades ; l’état, qui entretient chez eux et à leur profit les postes, les télégraphes, les phares, la garde civile. Enfin les Basque, sont reçus dans toutes les écoles et toutes les administrations du gouvernement, ils sont admis à tous les honneurs, à tous les emplois au même titre que les autres Espagnols ; si donc ils vivent avec l’Espagne dans des rapports aussi étroits, si même ils y trouvent leur avantage, pourquoi refuseraient-ils de faire à leur tour quelques concessions ? On ne veut point leur imposer de joug odieux ni d’obligations serviles, tout ce qu’on leur demande c’est de se plier à la loi commune, c’est de partager les mêmes charges qui sont celles de leurs nationaux.

A la vérité, je reviens ici sur une question déjà vidée ; depuis la loi du 21 juin les fueros n’existent plus et toutes les provinces de la monarchie espagnole sont uniformément soumises ; au même régime ; et pourtant, le dirai-je ? rien n’est vraiment fait encore tant que les Basques n’auront pas eux-mêmes souscrit aux mesures qu’on leur impose, tant qu’il existera entre les populations des deux rives de l’Èbre des fermens de haine et de discorde. Quel intérêt peut avoir l’Espagne à une solution à l’amiable, tout le monde le comprend la situation du pays basque, sa topographie particulière, l’énergie indomptable de ses habitans, qui faisait dire au Grand-Capitaine, Gonzalve de Cordoue : « J’aimerais mieux être dompteur de lions qu’avoir charge de Vizcayens ; » leur unanimité pour tout ce qui touche aux fueros, jusqu’aux habitudes de révolte que deux guerres civiles si longues et si rapprochées ont contribué à répandre chez eux, tout commande à leur égard une politique de prudence et de tempérament. Certes on peut compter sur la sagesse de M. Canovas ; il a médité l’apologue du Père et ses enfans ; il ne cherche pas à rompre le faisceau d’un seul coup, mais brise les difficultés une à une. Au lieu d’imposer la loi sur-le-champ dans toute sa rigueur, il en a d’abord appliqué l’article principal relatif à la conscription et au service militaire ; aujourd’hui il lève la contribution du sel, demain il lèvera celle des tabacs, plus tard il exigera les impôts en tout comme en Espagne : le système est habile et à quelques chances de réussir, peut-être faudrait-il plus encore. Quand la révolution française entreprit de vaincre les résistances particularistes de la Bretagne et de la Vendée, et de leur imposer les mêmes lois qu’elle avait décrétées pour tout le pays, au moins leur apportait-elle un progrès : c’était le code régularisé, simplifié, une administration plus active, une justice plus prompte et plus sûre, des charges peut-être aussi lourdes, mais mieux équilibrées, une perception moins coûteuse, l’égalité pour tous remplaçant les privilèges et les abus d’autrefois. Est-ce bien le cas ici ? Personne n’ignore l’état de pénurie et de désordre auquel les fautes du passé et les imprudences du présent, le despotisme des rois, l’incurie des ministres, l’indolence du peuple, les exagérations des partis, l’obscurantisme du clergé, les pronunciamientos des généraux, ont réduit cette malheureuse Espagne et qui s’est étendu à tous les membres du corps national. Qui donc de gaîté de cœur voudrait accepter les conséquences d’une situation qu’il n’a point faite et, renonçant aux avantages que lui a procurés à lui-même son travail, sa bonne conduite, son économie, partager la misère et la vie d’expédiens d’un voisin paresseux, prodigue et fou ? Déjà en 1839 le comte de Ezpeleta s’écriait avec grande raison : « Comment allons-nous abandonner un système d’administration où le recouvrement des rentes publiques ne coûte que 2 pour 100, pour en adopter un autre où il monte à 50 ? » Depuis lors, les choses n’ont guère changé, et il ne s’agit pas seulement de la perception des impôts ; combien d’abus en tout genre qui attendent encore d’être réformes et dont les Basques étaient jusqu’ici à couvert ! Que l’Espagne moralise son administration, qu’elle renvoie aux champs ou aux métiers cette horde de cesantes faméliques, artisans de révocations, toujours prêts à renverser le ministère actuel pour revenir au pouvoir avec leur parti, qu’elle corrige son cadastre, qu’elle éclaire son budget, qu’elle organise sa police sur un meilleur pied, qu’elle fasse servir les fonds de l’état à des dépenses reproductives, qu’elle veille avec plus de soin qu’elle ne l’a fait encore à tous les services publics, aux progrès de l’agriculture, de l’industrie, du commerce, de l’instruction ; qu’elle cherche à devenir enfin une nation heureuse et prospère, et les provinces alors ne refuseront pas de partager la loi commune. Mais ce qui plus que tout le reste hâtera cet accord, c’est la conduite digne et sage des autorités chargées de représenter dans le pays basque le gouvernement central ; par leur réserve en effet, par leur esprit de douceur et de conciliation, elles pourront calmer bien des rancunes, dissiper bien des défiances, apaiser bien des craintes. On n’a pas oublié les recommandations que Pline le Jeune adressait à son ami Maximus, nommé gouverneur de l’Achaïe : « Songez, disait l’honnête et délicat écrivain, songez que vous êtes envoyé dans la province d’Achaïe, cette véritable et pure Grèce où la civilisation, les lettres, l’agriculture même, ont, dit-on, pris naissance ; songez que vous allez gouverner des cités libres, c’est-à-dire des hommes vraiment dignes de ce nom, des hommes libres par excellence qui, grâce à leurs vertus et à leurs mérites, par les alliances et les traités, ont su conserver le plus beau des droits que nous tenions de la nature. Respectez leur ancienne gloire et cette vieillesse même qui, vénérable chez les hommes, est sacrée dans les villes ; honorez leur histoire, leurs grandes actions, leurs fables mêmes. Ne blessez personne dans sa dignité ni dans sa liberté, que dis-je ? dans sa vanité. Souvenez-vous que c’est Athènes que vous allez voir, Lacédémone que vous devez gouverner ; leur enlever l’ombre et le nom de liberté qui leur restent serait de la dureté, de la cruauté, de la barbarie. » Est-ce vraiment des Grecs et des Romains qu’il s’agit, et ces conseils, où le bon sens s’exprime avec tant d’éloquence et d’autorité, ne s’appliquent-ils pas à merveille aux hommes et aux événemens d’aujourd’hui ?

Mais, si l’Espagne a tout avantage à une réconciliation complète et sincère, soutenir que les Basques n’y ont pas moins d’intérêt pourra paraître un paradoxe à leurs yeux : rien n’est plus vrai cependant. Supposons qu’à la première occasion, profitant des embarras de la mère patrie, ils veuillent rompre violemment les liens qui les unissent depuis tant de siècles à la couronne d’Espagne. Une tentative de ce genre ne rencontrera guère de sympathie en Europe ; l’attention ni le bon vouloir des gouvernemens ne s’adressent plus aujourd’hui aux petites nationalités, loin de là, et il est peu probable que les Basques, quelle que fut du reste la couleur de leur drapeau, fussent plus heureux que don Carlos lui-même pour obtenir des chancelleries étrangères le titre de belligérans. La France même, dont plusieurs déjà escomptent l’appui, la France a appris à restreindre son ambition à la mesure de ses forces et de ses droits, elle se gardera bien de s’immiscer dans les affaires intérieures de l’Espagne. Or que peut faire un petit pays de 800,000 habitans à peine contre les quarante-cinq autres provinces de la monarchie qui n’en comptent pas moins de 15 millions ? Fatalement, par la force du nombre, cette raison décisive des guerres modernes, celles-ci tôt ou tard ne peuvent manquer de l’emporter. Admettons pourtant cette fois encore que l’Espagne, de gré ou de force, mais toujours par impossible, les autorise à se séparer d’elle : quel usage feront les Basques de leur indépendance ? Le nombre et la commodité de leurs ports, l’inépuisable richesse minière de leur sol, tant de conditions favorables au commerce et à l’industrie, n’ont pas échappé à l’esprit pratique et calculateur de l’Angleterre. Déjà, car la loi n’interdit pas aux étrangers d’acheter chez eux du terrain, une bonne partie de leurs mines en exploitation est entre les mains des insulaires, et le nombre des fabriques anglaises s’y accroît chaque jour. Qu’ils réfléchissent au sort du Portugal, devenu aujourd’hui un simple entrepôt anglais, et par haine de l’influence espagnole tombé sous le protectorat absorbant de la grande puissance maritime. Se voient-ils, eux aussi, dépossédés de leurs domaines, réduits peu à peu au rôle de manœuvres et d’ouvriers, chercher et travailler au compte des industriels de Londres et de Liverpool ce fer dont ils étaient seuls jadis les maîtres libres et fiers ? Combien il vaut mieux, et dût-il d’abord leur en coûter quelque chose, consolider avec l’Espagne une union fondée non-seulement sur l’histoire, mais sur mille rapports de voisinage et d’habitude. Après tout, bon gré, mal gré, ils font partie de la péninsule, et les Espagnols sont encore leurs protecteurs et leurs alliés les plus naturels. D’ailleurs ces sacrifices dont on parle tant ne leur seront pas aussi pesans qu’il peut sembler au premier abord. A cause du peu d’étendue des provinces basques et de l’insuffisance du terrain cultivable, la population n’y peut dépasser certaines limites ; des milliers de jeunes gens chaque année s’embarquent par les ports de l’ouest de la France et vont chercher fortune en Amérique ; quelques-uns, bien longtemps après, retournent au pays avec le fruit de leur travail et de leurs économies, mais combien aussi succombent dès le début à la misère et aux maladies ! On peut mettre en fait que la conscription et la vie de caserne ne coûteront jamais aux provinces ce que leur coûtent l’émigration et la vie des pampas. Quant aux impôts qu’elles n’étaient point accoutumées à payer, la stérilité de leur sol, qui leur fut longtemps un titre valable à cette exemption, n’en est plus un tout à fait ; jusqu’ici la pêche, l’agriculture, faisaient le principal de leurs revenus et pour une part aussi l’exploitation du fer, cette dernière industrie a pris récemment une extension inattendue, elles y trouveront le moyen de faire face aux exigences du budget plus aisément encore que les autres provinces, si pauvres, si arriérées. En somme, parce qu’ils auront perdu leurs fueros, les Basques n’en seront pas moins un des peuples les plus fortunés de la terre ; leur prospérité ne tient pas tant à des privilèges qu’à la constitution patriarcale de la famille, à l’organisation rurale du pays, à l’honnêteté et à l’amour du travail qui distinguent tous les habitans, et ces avantages, personne ne les leur peut enlever. Au lieu de persévérer dans une attitude d’opposition dont on ne prévoit pas bien le résultat, qu’ils acceptent franchement une transaction devenue inévitable et reconnaissent la loi, qu’ils renoncent officiellement, par la voix de leurs députations, comme la Navarre le fit autrefois, à ceux de leurs droits qui blessent les intérêts et les sentimens les plus chers de leurs compatriotes. Au lieu de rester à l’écart, toujours sur la défensive, qu’ils veuillent bien se mêler à la vie et aux travaux de la nation, que dis-je ? se mettre à sa tête. De tout temps les Basques qui ont cherché en Espagne fortune ou position y ont merveilleusement réussi, et l’on a remarqué déjà que les plus hautes charges administratives avaient été longtemps comme leur apanage exclusif. Il en est de même dans toutes les branches ; aujourd’hui les plus grands noms du commerce de la capitale sont originaires de l’Irurac-bat et, pour ne plus citer qu’un exemple, dernièrement, sur sept professeurs composant la faculté des sciences de Madrid, cinq étaient Basques de naissance. Nul ne pourra autant qu’eux aider à la régénération de l’Espagne, car les qualités qu’ils possèdent, qualités d’ordre, d’économie, de travail, sont précisément celles qui lui manquent et dont elle a le plus besoin ; ils sauront les lui donner, les lui inculquer, si l’on peut dire. Là est pour eux le but et l’avenir. Tout ce qui se transforme ne périt pas : disparus comme état particulier, ils revivront plus glorieux, plus puissans que jamais dans un grand peuple qui leur devra une partie de sa grandeur, et en se prêtant à cette fusion ils auront servi non-seulement leurs propres intérêts et ceux de la mère patrie, mais aussi la cause de l’humanité, qui, si la guerre ne doit pas disparaître d’entre les peuples, demande au moins que la concorde règne entre ceux qui sont nés sous le même ciel et qu’une même terre a nourris !


L. LOUIS-LANDE.

  1. Voyez la Revue du 15 février, du 15 mars, de 15 juillet et du 15 août.
  2. Voyez, dans la Revue du 15 Janvier 1876, un Conteur espagnol : Antonio de Trueba.