Trois moments de la vie de Lacordaire

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Trois moments de la vie de Lacordaire
Revue des Deux Mondes3e période, tome 119 (p. 799-832).


Par HAUSSONVILLE


L’EGLISE ET L’ETAT EN 1830, EN 1848 ET EN 1852


Il est en France certaines questions qui, à intervalles en quelque sorte périodiques, se posent devant les générations nouvelles. On les croyait résolues ; soudain elles renaissent, à cause de cela peut-être qu’elles ne sont pas susceptibles d’une solution absolue. Les relations de l’Église doit-elle prendre vis-à-vis d’un régime nouveau, succédant par le fait de quelque révolution à un régime antérieurement reconnu par elle ? A quel moment doit--elle reconnaître ce nouveau régime et à quelles conditions peut-elle reconnaître ce nouveau régime et à quelles conditions peut-elle le faire honorablement ? Quel concours ce régime a-t-il le droit d’exiger d’elle en échange de la rémunération qu’il assure à ses ministres, et dans quelle mesure l’indépendance du citoyen peut-elle se concilier avec la dépendance du prêtre salarié ? Telle est, à maintes reprises, la question qui s’est posée devant la France depuis le commencement du siècle et qui se dresse encore aujourd’hui devant nous, divisant non seulement les esprits, mais les consciences. L’étude qu’on va lire n’a aucunement la prétention de traiter d’une façon doctrinale cette question délicate. Mais il a semblé qu’un certain intérêt pouvait s’attacher au point de savoir comment l’avait pour sa part comprise et résolue un homme qui n’a pas été seulement un des orateurs les plus éloquens, mais encore un des caractères les plus fiers et l’un des esprits les plus indépendans de ce siècle. À trois époques différentes, en 1830, en 1848 et en 1852, Lacordaire a vu, sur les ruines d’un régime reconnu par l’Église, s’établir un régime nouveau que l’Église a reconnu également. Quels conseils, durant ces heures de crise, a-t-il donnés aux catholiques ? Quelle ligne de conduite a-t-il souhaité leur voir suivre ? Comment a-t-il jugé celle qu’ils ont adoptée effectivement ? Ses œuvres et ses lettres vont nous l’apprendre. Les consultations du passé n’offrent pas seulement l’intérêt que présente toujours l’histoire. Parfois elles peuvent encore éclairer le présent d’un vif rayon.

I[modifier]

Lacordaire avait vu sans plaisir, mais aussi sans regrets, la révolution de 1830. Bien que sa mère, royaliste ardente, lui eût donné en souvenir du Béarnais le nom d’Henri, la famille dont il sortait était, comme on disait alors, libérale, c’est-à-dire, en réalité, mi-républicaine, mi-bonapartiste. Au collège de Dijon, où il avait été élevé, les écoliers étaient fort divisés d’opinions et leurs divisions se traduisaient jusque dans leurs jeux. Deux camps se formaient pendant les récréations, le camp des royalistes d’un côté, le camp des républicains et des bonapartistes de l’autre, et chaque parti, s’attelant aux deux extrémités d’une corde, tirait sur cette corde à qui se montrerait le plus fort. Henri Lacordaire tirait toujours du côté républicain et bonapartiste. De collégien devenu jeune homme, il subit cependant des influences qui le rattachèrent à la monarchie, et ce furent, dans la société d’études dijonnaises à laquelle il appartenait, des salves d’applaudissemens, des larmes de joie et des embrassades, quand, avec toute la solennité de la jeunesse, il déclara qu’il acceptait les Bourbons et la charte. Mais ce n’était de sa part que mariage de raison. Le goût n’y était pas. Devenu catholique et prêtre, il était demeuré libéral, et sa fermeté dans des convictions qu’aucun de ses confrères ecclésiastiques ne partageait alors le laissait isolé dans le clergé français, le rendant même un peu suspect. Il sentait vivement tout le péril que créait pour l’Église une étroite alliance avec un gouvernement dont l’injuste impopularité allait croissant chaque jour, et d’un autre côté il ne pouvait pardonner à la restauration le prix qu’elle mettait à ses bienfaits. Les libertés du gallicanisme n’en rachetaient pas à ses yeux les servitudes. C’est alors que, mécontent de la direction donnée à l’Église de France, inquiet de sa propre destinée et ne trouvant pas à déployer dans ses modestes fonctions d’aumônier des Visitandines les facultés et les dons qu’il sentait bouillonner en lui, il forma le dessein de partir pour l’Amérique et « d’aller demander à la patrie de Washington ce qu’elle n’a jamais refusé à personne, un asile et la liberté. » Ce fut même pour consulter Lamennais sur ce dessein qu’il se rendit pour la première fois à La Chesnaie. Lamennais l’approuva et quelques jours avant la révolution de juillet, Lacordaire écrivait à son ami de jeunesse, M. Foisset, pour lui annoncer son prochain départ.

Au premier moment, les événemens nouveaux ne changèrent rien à sa détermination. Ses malles étaient faites et il avait dit adieu à sa famille, quand il reçut une lettre de l’abbé Gerbet, avec lequel il avait toujours été lié d’une étroite amitié. Dans cette lettre, l’abbé Gerbet le pressait avec instance, en son nom et au nom de Lamennais, de le seconder dans l’entreprise de la fondation d’un nouveau journal, l’Avenir, qui serait désormais l’organe des catholiques, et qui réclamerait pour l’Église sa part des libertés désormais acquises au pays. « Cette nouvelle me causa, a écrit depuis Lacordaire, une joie sensible et une sorte d’enivrement. » Il accepta sans balancer la proposition et il oublia que quelques mois auparavant, à une proposition semblable de son ami Foisset, il avait répondu « qu’un journal était ce qu’il méprisait le plus au monde, et que, ministre des seules vérités éternelles et universelles, jamais, jamais, il n’annoncerait aux hommes la vérité dans un lieu où on amuse leur oisiveté par les jeux de l’esprit. » Pour comprendre et ce brusque changement d’idées et cet enivrement, il faut savoir quelle conception, à cette époque de sa vie, Lacordaire s’était faite des relations de l’Église catholique avec l’État et comment un journal pouvait être pour lui l’instrument le plus propre à réaliser cette conception.

« Le monde étant ce qu’il est, que doit penser un prêtre sur les rapports de la religion avec l’ordre social ? » Tel avait été, lisons-nous dans la correspondance de Lacordaire, l’objet de toutes ses lectures et de toutes ses méditations, depuis son entrée dans le sacerdoce. « Un prêtre qui ne sait pas cela, ajoutait-il, peut être pieux et bon, mais à coup sûr il n’entendra rien à son siècle, ni à l’histoire de l’Église, ni à l’avenir. » Voici à quelles conclusions lectures et méditations l’avaient amené.

La société spirituelle et la société temporelle ne peuvent subsister à côté l’une de l’autre sans se détruire que par trois moyens supériorité de l’une sur l’autre ; indépendance absolue de l’une et de l’autre ; engrènement variable de l’une et de l’autre par des concessions réciproques. Le premier place l’esprit devant la chair, il fait du corps social un être parfaitement un et il est tellement simple, tellement modérateur du peuple et du pouvoir qu’une nation chrétienne n’en a jamais compris d’autre et qu’elle se jette là, même sans y penser. Mais il ne peut renaître que d’une manière autre que celle dont il a été exercé et seulement quand les peuples et les rois le demanderont à deux genoux.

Le dernier moyen, celui des concessions réciproques, est faux, parce que, dans tous les temps et surtout dans ceux où la foi est faible, il livre l’Église à la merci de la société matérielle, qui, au fond, juge toujours les questions prétendues mixtes. Il fait de l’Église, aux yeux des peuples, une société craintive et ennemie de la liberté ; il aboutit tôt ou tard à une Église nationale.

Reste le second moyen, l’indépendance absolue ; il place l’Église très haut dans l’esprit des peuples et en fait une société mâle, très adaptée aux siècles de liberté populaire. Ce n’est qu’un remède, mais un remède sublime. Qu’y a-t-il donc à faire ? Oter l’Église de l’état d’engrènement pour la mettre à l’état d’indépendance absolue ; en un mot, l’affranchir. Le reste est un détail immense.

C’est quelques jours seulement avant la révolution de juillet que Lacordaire résumait ses idées en termes aussi formels dans une lettre à un ami, et, tout à coup, par un de ces brusques accidens du sort qui déconcertent les prévisions humaines, au moment où il allait partir pour l’Amérique, dans le dessein d’étudier sur place les résultats de ce remède sublime, il entrevoyait la possibilité de l’appliquer en France. L’homme en qui depuis quinze ans la pensée catholique semblait s’être incarnée, dont le clergé de France écoutait la voix de préférence à celle des évêques et qui, du fond de sa modeste retraite de La Chesnaie, remuait les intelligences en France et en Europe, cet homme lui offrait de devenir son collaborateur dans la grande cause de l’affranchissement de l’Église. Il le conviait à combattre avec lui le bon combat, et il lui mettait en même temps l’arme dans la main. Comment ne pas répondre à cet appel et comment hésiter à se jeter dans la mêlée sous un tel chef ? C’est ce que fit Lacordaire, et il n’est pas étonnant qu’il ait apporté dans cette campagne toutes les exagérations d’une nature ardente que, depuis sa sortie du séminaire, il avait dû contenir dans les limites d’une étroite et mesquine existence. On sait quelle était la pensée qui animait les rédacteurs de l’Avenir : donner aux catholiques le goût de la liberté, leur persuader de ne plus invoquer la protection de l’État, de renoncer sans retour aux faveurs, aux privilèges, et de ne compter désormais que sur eux-mêmes pour la défense de leurs droits, mais les instruire en même temps dans le maniement des armes à l’aide desquelles les droits se défendent dans les pays libres : la presse, la parole, et les habituer à regarder leurs adversaires face à face, à les combattre en rase campagne, sans s’abriter désormais derrière des murailles effritées et des retranchemens en ruine. La presse, la parole, c’étaient deux armes dont le maniement convenait également à Lacordaire, et de tous les rédacteurs de l’Avenir, il fut celui qui prêcha le mieux d’exemple. Lamennais ne prenait la plume qu’assez rarement, toujours avec une vigueur singulière, mais il écrivait surtout des articles de doctrine et de principe. Le doux abbé Gerbet était peu propre aux âpretés de polémique quotidienne. Restaient Lacordaire et Montalembert, les autres n’étant que d’obscurs collaborateurs. C’est de leur rencontre dans les bureaux de l’Avenir (car ils étaient jusque-là étrangers l’un à l’autre) que date l’étroite intimité entre ces deux hommes auxquels les catholiques doivent une si grande reconnaissance. De cette rencontre, Montalembert a rappelé, quarante ans après, le souvenir en termes émus :

« Que ne m’est-il donné, s’écriait-il, de le peindre tel qu’il m’apparut alors dans tout l’éclat et tout le charme de la jeunesse ! Il avait vingt-huit ans. Sa taille élancée, ses traits fins et réguliers, son front sculptural, le port déjà souverain de sa tête, son œil noir et étincelant, je ne sais quoi de fier et d’élégant, en même temps de modeste, dans toute sa personne, tout cela n’était que l’enveloppe d’une âme qui semblait prête à déborder… Sa voix, déjà si nerveuse et si vibrante, prenait souvent des accens d’une infinie douceur. Né pour combattre et pour aimer, il m’apparut charmant et terrible, comme le type de la vertu armée pour la vérité. » Et de son côté, Lacordaire écrivait à propos de Montalembert cette phrase singulière qui montre de quels préjugés son âme était encore remplie « Je l’aime comme s’il était un plébéien. »

Le soi-disant plébéien, aristocrate s’il en fut, était alors un jeune homme de vingt-deux ans, inconnu de tous et, de quelque talent dont il donnât déjà les prémices, il ne pouvait que s’effacer derrière Lacordaire. À eux deux ils « faisaient le numéro, » comme on dit en style de presse ; mais Lacordaire y écrivait bien plus souvent que Montalembert. Dans les seize premiers numéros du journal, sept fois l’article principal avait été fourni par lui. On chercherait vainement ces articles et les suivans dans les œuvres complètes du père Lacordaire. Les pieux éditeurs n’ont eu garde de les reproduire, effrayés sans doute des audaces que ces articles renferment. Pour moi, je ne connais rien qui lui fasse plus d’honneur que ces audaces, quand on songe à la bonne foi et à l’humilité avec laquelle il les a rétractées. Aussi, ne crains-je pas de faire tort à sa mémoire si j’en rapporte les principaux traits.

Tandis que, parmi les rédacteurs de l’Avenir, les uns traitaient de préférence les questions de politique étrangère et s’efforçaient d’intéresser les catholiques de France aux luttes de leurs frères combattant pour leur indépendance en Pologne, en Belgique, en Irlande, tandis que les autres soulevaient des questions de doctrine sur l’origine et la légitimité du pouvoir, ou bien dissertaient sur les destinées futures de la société humaine et sur la place qu’y tiendrait l’Église catholique, Lacordaire, tout entier à l’action et au combat, s’appliquait à relever le courage des catholiques, à les ramener en ligne, à les pénétrer du sentiment de leurs forces. Il n’admettait pas qu’on les traitât dédaigneusement en parti vaincu, ni surtout en sectateurs d’une foi surannée et destinée à disparaître comme avaient disparu les religions de l’antiquité. C’est ainsi que dans un article intitulé : le Mouvement d’ascension du catholicisme, il répondait fièrement à un article sur la décadence du catholicisme, publié par le Globe, l’ancien journal des doctrinaires, dont ils étaient personnellement sortis, mais où régnait encore leur esprit. Après avoir montré l Église résistant à toutes les épreuves, non seulement à la persécution, à l’hérésie, au schisme, mais encore aux tentatives que les rois avaient faites pour l’asservir, Henri VIII en Angleterre, Louis XIV en France, Joseph II en Autriche, à ce qu’il appelait le ver rongeur de l’anglicanisme, du gallicanisme et du josephisme, il la montrait ensuite se développant par la liberté dans tous les pays où elle lui avait été accordée, et il donnait rendez-vous au Globe « à la cinquantième année du siècle, dont ils étaient les enfans, » s’en rapportant à l’avenir du soin de trancher le différend entre ceux qui prédisaient la décadence et ceux qui prédisaient l’ascension du catholicisme. Lorsque la cinquantième année du siècle arriva, le Globe manqua au rendez-vous, car il avait disparu depuis longtemps ; mais, à mesurer la place qu’occupent aujourd’hui dans le monde les idées représentées par Lacordaire et celles représentées par le Globe, on peut se rendre compte de quel côté étaient la justesse du coup d’œil et la vérité.

Il était rare cependant que Lacordaire choisît pour texte de ses articles des questions d’une nature aussi abstraite et aussi vague. Il préférait en demander l’occasion aux menus faits de la politique courante et il déployait dans sa polémique, en quelque sorte quotidienne, tout l’art du journaliste, qui consiste à s’emparer d’un incident, à le grossir parfois en le dénaturant, et à en tirer argument au profit de sa thèse du jour. Ce qui préoccupait surtout Lacordaire, à ce moment, ce qui inspirait suivant les circonstances sa passion ou sa verve, c’étaient les relations du clergé avec le gouvernement nouveau, relations qui suscitaient à chaque instant des difficultés et des conflits. La presque totalité du clergé avait vu avec défaveur la révolution de juillet, et il faut avouer que ce sentiment était de sa part assez naturel. Ainsi que l’a dit, dans sa belle histoire, mon éminent confrère, M. Thureau-Dangin, « dans les journées de juillet, l’Église sembla vaincue au même titre que la vieille royauté, et l’irréligion victorieuse au même titre que le libéralisme. » Mais, vaincue ou non, l’Église avait reconnu le gouvernement nouveau, comme avaient fait les autres gouvernemens de l’Europe. Le concordat n’était pas rompu et le même lien unissait toujours l’Église à l’État. Quelle attitude devaient donc prendre les ministres de l’Église et quels étaient les droits du gouvernement ?

Le gouvernement exigeait qu’évêques et curés, quels que pussent être leurs sentimens intimes, n’eussent pas vis-à-vis de lui une attitude factieuse (ce qui était le cas de quelques uns) et qu’ils s’acquittassent vis-à-vis de la royauté nouvelle des devoirs dont ils s’acquittaient vis-à-vis de la royauté ancienne. Assurément la prétention n’avait rien d’excessif, mais la forme sous laquelle cette prétention se traduisait n’était pas toujours très heureuse. C’est ainsi que dès le lendemain de la révolution de juillet s’était posée la question des prières pour le roi. Nombre d’évêques n’entendaient pas qu’on priât pour LouisPhilippe dans leurs diocèses, On priait dans tel département et pas dans tel autre. Parfois, dans le même diocèse, l’office variait de paroisse à paroisse. Tel curé faisait chanter le Domine salvum, tel autre s’y refusait, et il arrivait dans certaines communes que les fidèles contraignaient les chantres à l’entonner malgré le curé. Ou bien au contraire, le Domine salvum fac regem était chanté avec une telle affectation, qu’il n’y avait pas à se méprendre sur le roi pour lequel on entendait prier. Dans les premiers jours de son existence, le gouvernement, qui avait des affaires plus importantes sur les bras, ferma les yeux sur ces irrégularités. Mais lorsque quelques mois de durée lui eurent donné le sentiment de sa force, il voulut y mettre un terme, et le ministre des cultes du cabinet de 111. Laffitte adressa aux évêques une circulaire par laquelle il leur demandait de prescrire des prières pour le roi dans leurs diocèses. Mais en même temps, il leur enjoignait d’ajouter dans le verset du Domine salvum le nom même du roi Ludovicum Philippum, qui ne figurait jusque-là que dans l’antienne subséquente. Il n’en fallait pas davantage à Lacordaire pour écrire un virulent article où il dénonçait la circulaire du ministre des cultes « comme un monument déplorable où la liberté de conscience était violée avec une hardiesse vraiment trop pleine de mépris. » Après avoir expliqué que le verset est chanté par les chantres qui représentent le peuple et l’antienne par le prêtre seul, il voyait dans l’addition du nom du roi au verset une mesure qui, si elle n’était repoussée par une résistance invincible, pourrait coûter plus de sang à la France dans les révolutions futures qu’une ordonnance de persécution. « Maintenant, s’écriait-il, que la prière est un ordre intimé aux fidèles, qui subira ce joug humiliant ? Se trouvera-t-il même partout des chantres qui consentent à représenter la voix du peuple et à la faire monter malgré lui vers le ciel d’où elle est descendue libre et sacrée comme la voix de Dieu ? » On nous avait bien ordonné de prier jusqu’ici, mais on ne nous avait pas signifié la formule de la prière, et cassé d’un trait de plume nos usages les plus anciens. Que reste-t-il maintenant sinon de porter le rituel et le pontifical à M. le ministre, afin qu’il voie les changemens que commande d’y faire la civilisation ? Car s’il est dans son droit de régler la prière, nous ne voyons pas logiquement ce qui reste au pouvoir de nos évêques. Rien sans doute, rien que la liberté, la seule chose qui soit logique après qu’on a perdu tout ce qu’on tenait de Dieu. Nous la saluons de loin encore, heureux que les folies ministérielles hâtent tous les jours sa venue et que Dieu l’ait mise derrière les plus grands maux comme il a placé au fond du sépulcre l’éternelle vie. » Malgré cette véhémente protestation, le gouvernement tint bon, les évêques s’exécutèrent, et le nom de Louis-Philippe fut inséré dans le verset du Domine salvum, où il devait être remplacé par celui de Napoléon.

Si une circulaire inoffensive de M. Merilhou excitait à ce degré l’indignation de Lacordaire, c’était bien autre chose encore quand un acte maladroit de quelque fonctionnaire subalterne offrait aux catholiques l’occasion d’une légitime protestation. Dans la hâte et le trouble qui marquent le lendemain d’une révolution, le gouvernement de juillet n’avait pas toujours choisi ses agens avec beaucoup de discernement. Il en avait demandé quelques-uns à cette bohème politique ou littéraire qui, dès que l’occasion s’en offre à elle, se rue aux fonctions publiques et montre tant d’empressement à endosser les habits brodés. Le sous-préfet d’Aubusson devait être du nombre. S’inspirant, sans doute, des souvenirs du commissaire de police qui, quinze ans auparavant, avait ceint son écharpe pour enjoindre au curé de Saint-Roch de procéder à l’enterrement religieux d’une actrice célèbre, ce sous-préfet avait voulu forcer le curé d’une petite commune de son arrondissement à recevoir dans son église le corps d’un libre penseur notoire, et, comme le curé s’y était refusé, il avait fait fracturer les portes du temple et introduire de vive force le cercueil dans l’enceinte sacrée. Certes, le scandale était grand, et Lacordaire avait raison de le relever. Il le fit en termes d’une virulence excessive, mais d’une singulière éloquence. « Catholiques, disait-il, un de vos frères a refusé à un homme mort les prières et l’adieu suprême des chrétiens. Votre frère a bien fait. Sommes-nous les fossoyeurs du genre humain ? Avons-nous fait un pacte avec lui pour flatter ses dépouilles, plus malheureux que les courtisans auxquels la mort du prince rend le droit de le traiter comme le méritait sa vie ? Votre frère a bien fait. Mais une ombre de proconsul a cru que tant d’indépendance ne convenait pas à un citoyen si vil qu’un prêtre catholique. Il a ordonné que le cadavre serait présenté devant les autels, fallût-il employer la violence pour le conduire et crocheter les portes de l’asile où repose, sous la protection des lois de la patrie, sous la garde de la liberté, le Dieu de tous les hommes et du plus grand nombre des Français. Un simple sous-préfet, un salarié amovible a envoyé dans la maison de Dieu un cadavre. Il a fait cela tandis que vous dormiez tranquilles sur la foi jurée le 7 août, tandis que l’on exigeait de vous des prières pour bénir dans le roi le chef de la liberté d’une grande nation. Il a fait cela devant la loi qui déclare que les cultes sont libres, et qu’est-ce qu’un culte libre si son temple ne l’est pas, si son autel ne l’est pas, si on peut y apporter de la boue les armes à la main ? Il a fait cela à la moitié des Français, lui, ce sous-préfet. »

Lacordaire se demandait ensuite ce qu’en présence de cet affront devaient faire les catholiques. L’église de la commune devait être abandonnée, car un lieu qui est à la merci du premier sous-préfet et du premier cadavre venus n’est plus un lieu saint. Mais toutes les églises de France devaient être abandonnées également. «  Si vous mettiez, s’écriait-il, vos autels dans une grange qui fût à vous, au lieu de les mettre dans un édifice qui appartient à l’État, vous seriez libres à jamais de ces orgies du pouvoir. La maison de Dieu serait inviolable parce qu’elle serait la maison d’un citoyen. On ne la regarderait plus comme un lieu communal propre à y parquer des moutons en vertu du droit de vaine pâture, et si un sous-préfet avait la folie d’y envoyer un cadavre par un peloton de la garde nationale, toute la France, aujourd’hui insensible à vos injures, se soulèverait d’indignation contre lui, car il attaquerait la liberté de tous dans votre liberté. Loin de là, qu’arrive-t-il ? L’homme qui a bravé tant de Français dans leur religion, qui a traité un lieu où les hommes plient le genou avec plus d’irrévérence qu’il ne s’en serait permis à l’égard d’une étable, cet homme, il est au coin de son feu tranquille et content de lui. Vous l’auriez fait pâlir, si, prenant votre Dieu déshonoré, le bâton à la main et le chapeau sur la tête, vous l’eussiez porté dans quelque hutte faite avec des planches de sapin, jurant de ne pas l’exposer une seconde fois aux insultes des temples de l’État. »

Ainsi, pour assurer l’indépendance de l’Église, pour la retirer de l’état d’engrènement, il fallait d’abord qu’elle abandonnât ses temples et qu’elle s’établît dans des huttes de sapin. Mais ce n’était pas assez. Ce qui aux yeux de Lacordaire constituait l’humiliation suprême, ce qui maintenait le clergé dans un véritable état de vasselage, c’était le salaire. Il ne laissait passer aucune occasion de montrer aux prêtres ses frères dans quelle situation humiliante les mettait vis-à-vis du gouvernement la nécessité de passer tous les mois à la caisse du percepteur. La maladresse des nouveaux fonctionnaires lui fournissait souvent quelqu’une de ces occasions. C’est ainsi que plusieurs prêtres du Jura continuant de se refuser à prier pour le roi, le préfet du département avait cru devoir leur adresser une proclamation dans laquelle, après avoir déclaré que la loi est la divinité des peuples et que son pouvoir s’étend partout et sur tout, il les engageait à se souvenir qu’on ne doit pas recourir aux bienfaits de l’État lorsqu’on se met en hostilité avec lui. Lacordaire relevait ce langage avec hauteur, et s’adressant non pas seulement aux prêtres du Jura, « mais à tous ceux qui prient Dieu avec un cœur d’homme, » il leur disait : « Priez pour le roi ; priez pour sa famille, pour le repos de son règne et la tranquillité du monde, non pas à cause de votre préfet, mais à cause de Dieu qui le commande, à cause de vos premiers aïeux qui priaient ainsi. Du reste, sentez profondément l’indignité du langage que l’on vous tient, et voyez ce que vous coûtent les millions de l’État. » Et il continuait en montrant les ministres exigeant des prêtres des prières dont leur conscience ne serait pas juge et répondant à leurs réclamations par ce seul mot : « Vous êtes payés. » Il les montrait exigeant ensuite des prières non plus seulement pour eux, mais pour les autres, et tout Français ayant le droit de réclamer des oraisons pendant sa vie et des prières après sa mort, sa quittance de contributions à la main. « Ils n’ont pas besoin d’être justes, s’écriait-il ; vous êtes payés. Ils n’ont point de comptes à vous rendre. Vous êtes payés… A-t-on jamais traité les hommes avec plus de mépris ? Ils se moquent de vos prières, et vous ordonnent de les chanter. Si vous n’obéissez pas, vous êtes des séditieux à qui le trésor sera fermé ; si vous obéissez, vous leur devenez si vils, qu’il n’y a pas de termes dans les langues pour exprimer ce qu’ils pensent de vous. »

Assurément la situation un peu fausse que crée à l’Église le fait de recevoir une rémunération de la main d’un gouvernement étranger à ses croyances n’a jamais été dénoncée en termes plus saisissans. Cependant ce péril que la nécessité de passer à la caisse du percepteur faisait courir à l’indépendance du prêtre n’était rien aux yeux de Lacordaire par comparaison avec d’autres dangers plus graves. Que le clergé abandonnât ses temples, qu’il rejetât fièrement l’or qu’on lui offrait pour payer sa servitude, et du jour au lendemain le péril était conjuré : le présent et l’avenir se trouvaient sauvés du même coup. Il n’en serait pas de même si ce clergé que Lacordaire conviait à l’indépendance était souillé dans la pureté de son recrutement. Ce recrutement dépendait des évêques qui nomment les curés ; mais ces évêques eux-mêmes étaient recrutés par l’État. Cette pensée que les pasteurs suprêmes de l’Église pussent être proposés au choix du souverain pontife et imposés aux catholiques par des ministres qui ne partageraient pas leur foi le faisait frémir. Elle lui paraissait un moyen assuré d’abaisser l’Église de France en la frappant d’abord à la tête et pour traduire les appréhensions que lui inspirait ce noir dessein des ministres, il trouvait des accens d’une extraordinaire véhémence.

« Quelle sera pour nous, s’écriait-il, la garantie de leur choix ? Depuis que la religion catholique n’est plus la religion de la patrie, les ministres de l’État sont et doivent être dans une indifférence légale à notre égard : est-ce leur indifférence qui sera notre garantie ? Ils sont laïcs ; ils peuvent être protestans, juifs, athées ; est-ce leur conscience qui sera notre garantie ? Ils sont choisis dans les rangs d’une société imbue d’un préjugé opiniâtre contre nous. Est-ce leur préjugé qui sera notre garantie ? Ils règnent sur la société depuis quatre mois. Est-ce leur passé qui sera notre garantie ? Ils n’ont ouvert la bouche que pour nous menacer ; ils n’ont étendu la main que pour abattre nos croix ; ils n’ont signé d’ordonnances que pour sanctionner des actes arbitraires dont nous étions les victimes ; ils ont laissé debout les agens qui violaient nos sanctuaires ; ils ne nous ont pas protégé une seule fois sur aucun point de la France ; ils nous ont offerts en holocauste prématuré à toutes les passions ; voilà les motifs de sécurité qu’ils nous présentent ! » Aussi Lacordaire s’adressait-il aux évêques de France eux-mêmes pour les supplier de ne pas accepter leurs futurs collègues de la main de ces ministres et il s’efforçait de les émouvoir en leur décrivant en traits éloquens l’état où l’Église de France serait réduite par un épiscopat recruté au rabais. « A mesure que vous vous éteindrez, disait-il aux évêques, ils placeront sur vos sièges des hommes honorés de leur confiance, dont la présence décimera vos rangs sans en détruire encore l’unité. Un reste de pudeur s’effacera plus tard de leurs actes ; et l’ambition conclura sous terre des marchés horribles… Un épiscopat qui sortira d’eux est un épiscopat jugé. Qu’il le veuille ou non, il sera traître à la religion. Jouet nécessaire des mille changemens qui transportent le pouvoir de main en main, il marquera dans vos rangs toutes les nuances ministérielles et anticatholiques que les majorités vont adorer tour à tour comme leur ouvrage. D’accord en un seul point, les évêques nouveaux plieront leur clergé à une soumission tremblante devant les caprices les plus insensés d’un ministre ou d’un préfet, et dans cette 13abel, la langue de la servilité est la seule qui ne variera jamais. »

Aussi la question lui paraissait-elle tellement grave, que si les évêques demeuraient sourds à ces protestations, s’ils acceptaient dans leurs rangs, s’ils considéraient comme leurs frères des collègues dont l’origine fût impure, Lacordaire annonçait, au nom des rédacteurs de l’Avenir, qu’ils adresseraient leurs protestations à Rome. « Nous les porterons pieds nus, s’il le faut, s’écriait-il en terminant cet article demeuré célèbre, à la ville des apôtres, aux marches de la confession de Saint-Pierre, et on verra qui arrêtera sur la route les pèlerins de Dieu et de la liberté. »

II[modifier]

Lacordaire annonçait ainsi plusieurs mois à l’avance (car l’article est de novembre 1830) le voyage qui devait mettre fin aux polémiques soulevées par l’apparition de l’Avenir. Mais avant que ce voyage s’accomplît, il devait avoir encore plus d’une occasion de rompre des lances en faveur de la thèse qu’il avait adoptée : celle de l’indépendance absolue du prêtre qui, désormais, devait être, en France, un citoyen comme les autres, n’invoquant aucun privilège, mais n’acceptant aucune servitude, ne relevant que de ses chefs spirituels et n’obéissant qu’aux lois. Il voulut tout d’abord montrer par un exemple éclatant que l’exercice du sacerdoce n’avait rien d’incompatible avec celui de telle ou telle profession libérale. Dans cette pensée, il adressa, le 30 décembre 1830, au bâtonnier de l’ordre des avocats près la cour de Paris une lettre pour le prévenir.qu’il comptait reprendre son stage interrompu au bout de dix-huit mois par ses études religieuses, lettre qu’il terminait par ces mots : « Quoique je ne puisse prévoir aucun obstacle de la part des règlemens de l’ordre, j’userais, s’il en existait, de toutes les voies légitimes pour les aplanir. » La question ainsi soulevée inopinément par Lacordaire était intéressante, sans être absolument nouvelle ; car Lacordaire pouvait invoquer des précédons. Sans remonter jusqu’à saint Yves des Bretons :

Advocatus et non latro,

Res miranda populo,

il pouvait citer les noms de Pierre de Fusigny qui fut nommé cardinal étant avocat, de Pierre de Breban qui était à la fois avocat à la cour et curé de Saint-Eustache, et d’autres encore. Sentant la difficulté, le conseil de l’ordre, qui ne se souciait point de voir figurer un prêtre sur son tableau, fit attendre trois mois sa réponse. La discussion, qui eut lieu dans le conseil au mois de mars 1831, fut longue et orageuse. Contrairement à l’opinion du rapporteur qui concluait au rejet de la demande, Marie soutint que les supérieurs ecclésiastiques de l’abbé Lacordaire étaient les seuls juges de l’opportunité et de la convenance de sa demande, mais que le droit de l’avocat muni de ses titres demeurait intact dans le prêtre. Mauguin, qui appartenait, comme Marie, à la fraction libérale et presque républicaine du barreau, soutint la même thèse. La demande de Lacordaire fut cependant rejetée par douze voix contre cinq. La décision fit quelque bruit et fut même assez vivement critiquée dans la Gazette des tribunaux, qui accusa le conseil de l’ordre d’avoir sacrifié des considérations élevées et libérales aux vieilles répugnances du XVIIIe siècle. Lacordaire annonça l’intention de renouveler sa demande l’année suivante ; mais, l’année suivante, l’Avenir avait vécu, et bien des projets bruyans avaient disparu, avec lui.

Si Lacordaire ne put, comme il l’avait souhaité, endosser la robe par-dessus la soutane pour défendre devant les tribunaux les intérêts catholiques, l’occasion ne lui manqua pas cependant de mettre sa parole et son éloquence naissante au service de la conception qu’il se faisait du prêtre et de son rôle dans la société. C’est ainsi qu’il eut à discuter devant les tribunaux cette question qui, aujourd’hui encore, ne semble point résolue pour certains esprits : le prêtre est-il ou n’est-il pas un fonctionnaire ? Dans les dernières années de la restauration, il avait, comme aumônier du lycée Henri IV, publié avec ses collègues un mémoire où ils signalaient au ministre de l’instruction publique l’état déplorable de l’enseignement religieux dans les lycées et les collèges. Un journal universitaire, le Lycée, avait pris ce mémoire à partie d’une façon violente ; il le dénonçait comme un modèle de délation et d’hypocrisie, et il demandait que l’enseignement religieux dans les collèges fût enlevé à des hommes si pervers qui étaient les ennemis les plus acharnés de la liberté. Lacordaire intenta immédiatement contre le journal une poursuite en diffamation devant le tribunal correctionnel, c’est-à-dire devant la juridiction de droit commun. Mais, au cours du procès, une question de compétence fut soulevée par le représentant du ministère public. Les aumôniers n’étaient-ils pas des fonctionnaires publics ? En ce cas, ce ne serait pas le tribunal correctionnel, mais le jury auquel il appartiendrait de connaître de la plainte. Pour établir l’incompétence du tribunal, l’avocat du roi eut un mot malheureux : « Les prêtres, dit-il, sont les ministres d’un souverain étranger. » A ces mots, Lacordaire se leva tout debout : « Non, monsieur, cela n’est pas, dit-il d’une voix vibrante ; nous sommes les ministres de quelqu’un qui n’est étranger nulle part, de Dieu. » Dieu était à la mode alors, si le pape ne l’était pas. Aussi l’auditoire éclata en applaudissemens, et à la sortie de l’audience, quelqu’un se détachant du public, vint serrer la main de Lacordaire et lui dit : « Mon curé, vous êtes un brave homme. Comment vous appelez-vous ? » Cependant le tribunal avait donné raison à l’avocat du roi (nous dirions aujourd’hui au substitut) et s’était déclaré incompétent. Mais le procureur du roi, désavouant son subordonné, avait interjeté appel sur la question de compétence et, devant la cour, il soutint, en termes très élevés, que le prêtre n’était pas et ne pouvait pas être un fonctionnaire, fût-il aumônier. La situation faite à Lacordaire était délicate. Il ne voulait point se donner l’apparence de redouter la cour d’assises, où il pouvait espérer une plaidoirie retentissante et un acquittement. Aussi ne s’était-il pas joint à l’appel du ministère public. Mais, d’un autre côté, accepter pour un prêtre la qualification de fonctionnaire eût été se mettre en contradiction avec toute sa doctrine. Ces considérations diverses l’avaient déterminé à garder le silence aux débats de première instance. Il avait même refusé de dire au tribunal s’il était prêtre ou non, ce qui lui valut, de la, part de l’Ami de la religion, un article injurieux où il était accusé d’avoir renié son caractère sacré. Mais devant la cour il crut devoir s’expliquer. « Ce qui s’est passé, dit-il, entre Dieu et moi, dans le secret de ma conscience est un mystère dont je ne dois compte qu’à lui, et à ceux en qui j e reconnais la mission de parler pour lui. » Mais, sur le fond même de la question, il acceptait le débat et il l’élevait aussitôt à la hauteur d’une discussion philosophique. « Qu’est-ce qu’un prêtre ? disait-il. Un prêtre est un homme qui raconte aux hommes la parole de Dieu et qui la bénit en son nom… Le prêtre est l’homme dé cette parole ; sa fonction est de la redire. De qui tient-il cette fonction ? De celui-là seul qui a pu la lui donner : de Dieu. Or Dieu ne fait pas de fonctionnaires publics. Il fait des hommes. Le prêtre ne tient son titre que de Dieu et de sa conscience, parce qu’il ne tient sa foi que de Dieu et de sa conscience. Je sais bien qu’il fut des temps où, la foi des hommes était justiciable de la loi, où la liberté de conscience n’existait pas dans le monde. Mais ces temps ne sont plus. Après plusieurs siècles de combats, le sang des peuples et la charte de France ont fondé la liberté religieuse ; elle est impérissable. Dieu est devenu libre de la liberté du citoyen ; nous n’en réclamons pas d’autre pour lui ; nous désirons seulement qu’il soit citoyen de France. »

Ici quelques murmures partirent de l’auditoire, qui était, cette fois, peu favorable à Lacordaire, et qui semblait scandalisé de la hardiesse de cette parole. Sans rien perdre de son sang-froid, il se retourna vers ses interrupteurs, et leur lança cette apostrophe « Messieurs, si je connaissais un plus beau titre au monde que celui de citoyen de France, un meilleur moyen d’être libre que de le porter, je le donnerais à celui qui a bien voulu être l’esclave des hommes pour leur acquérir la liberté. » Reprenant ensuite son argumentation, il démontra que ni le concordat, ni le code pénal, ni telle ou telle disposition spéciale à l’Université n’avaient pu altérer le caractère du prêtre d’être un homme privé, et il terminait en disant : « Je réclame pour moi, messieurs, ce titre sublime ; je le défendrai comme ma propre vie, comme mon honneur, comme l’honneur de tous ceux qui le portent avec moi. »

La cour de Paris ne se rendit ni aux raisonnemens juridiques du ministère public, ni à l’éloquence enflammée de Lacordaire, et elle persista à déclarer qu’un aumônier est un fonctionnaire public. Mais, quelques mois après, un arrêt de la cour de cassation, rétablissant la véritable doctrine, cassait un arrêt rendu par la même cour de Paris dans une affaire semblable, et proclamait que le prêtre n’est pas un fonctionnaire. M. Dupin, qui était alors procureur-général, avait conclu nettement dans ce sens.

Lacordaire eut encore une occasion retentissante de discuter devant les tribunaux une question à laquelle les années écoulées n’ont rien enlevé de son intérêt, celle de l’obéissance que le prêtre doit aux lois quand il les croit mauvaises, quand sa conscience lui commande de réclamer leur abrogation. Cette fois, ce n’était plus en qualité de plaignant, mais en qualité d’accusé, qu’il comparaissait. Il fut cité en même temps que Lamennais devant la cour d’assises, pour avoir, dans plusieurs articles de l’Avenir (entre autres dans un de ceux que j’ai cités), commis le double délit d’excitation à la haine et au mépris du gouvernement, et de provocation à la désobéissance aux lois. Lamennais, qui n’avait aucun des dons de l’orateur, fut défendu longuement par M. Janvier. Lacordaire ne put prendre la parole qu’à sept heures et demie du soir, devant un auditoire passionné, vibrant, qui l’interrompait à chaque instant par ses applaudissemens.

Après avoir dans un magnifique exorde raconté comment il était devenu d’abord chrétien, puis prêtre, il abordait les deux chefs d’accusation : « Si j’ai provoqué à la désobéissance aux lois, j’ai commis une faute grave, car les lois sont sacrées. Elles sont, après Dieu, le salut des nations, et nul ne doit leur porter un respect plus grand que le prêtre, chargé d’apprendre aux peuples d’où leur vient la vie et d’où leur vient la mort. Cependant, je l’avoue, je n’éprouve pas pour les lois de mon pays cet amour célèbre que les peuples anciens portaient aux leurs. Car le temps n’est plus où la loi était l’expression véritable des traditions, des mœurs et des dieux d’un peuple ; tout est changé, mille époques, mille opinions, mille tyrannies, se heurtent dans notre législation confuse, et ce serait adorer ensemble la gloire et l’infamie que de mourir pour de telles lois. Il en est une cependant que je respecte, que j’aime, que je défendrai, c’est la charte de France, non pas que je m’attache aux formes variables du gouvernement représentatif avec une immobile ardeur, mais parce que la charte stipule la liberté, et que dans l’anarchie du monde, il ne reste aux hommes qu’une patrie : la liberté. »

Il se défendait ensuite d’avoir voulu exciter à la haine et au mépris du gouvernement. Ces sentimens étaient étrangers à lui et aux prêtres ses frères, qui, du sein de la Providence où les reportent incessamment leurs pensées, regardent les empires qui tombent et ceux qui s’élèvent avec des pensées plus pures que celles qui agitent l’homme, quand il ne voit dans ces catastrophes souveraines que le combat des intérêts humains. Mais il revendiquait fièrement son droit d’exposer les griefs que nourrissait l’Église catholique contre le gouvernement et la législation. « Ces griefs, disait-il, sont nombreux ; les croix, les églises, les personnes, ont été outragées en beaucoup de lieux ; l’enseignement a été entravé par des mesures nouvelles ; mille despotes subalternes ont fait contre nous de la tyrannie au nom de la liberté… - J’ai été sensible, messieurs, à ces injures de mes frères ; j’ai élevé pour eux et pour moi-même une voix animée par les sentimens de notre dignité commune à tous, car tous, et vous avec nous, nous sommes des citoyens de la France, de ce pays libre, auquel chacun est comptable de son honneur, tenu de le défendre, tenu de repousser l’injure et l’oppression. Je l’ai fait autant qu’il dépendait de moi, mon devoir est accompli. Le vôtre est de me renvoyer absous de cette accusation… Je vous propose donc d’acquitter Jean-Baptiste-Henri Lacordaire, attendu qu’il n’a point failli, qu’il s’est conduit en bon citoyen, qu’il a défendu son Dieu et sa liberté, et je le ferai toute ma vie, messieurs. »

Lacordaire et Lamennais furent acquittés en effet. L’arrêt lut prononcé à minuit, au milieu des applaudissemens de l’auditoire, et Montalembert, après avoir, dans l’obscurité le long des quais, accompagné jusqu’à sa porte le vainqueur de la journée, pouvait saluer en lui le grand orateur catholique de l’avenir[1].

On sait comment finit toute cette campagne. Dénoncés par les évêques, abandonnés par la plupart des catholiques, les fondateurs de l’Avenir prirent leur parti d’en suspendre la publication, et de porter eux-mêmes la question à Rome. Rien n’arrêta sur la route les pèlerins de Dieu et de la liberté, et ce fut grand dommage, disait plus tard et avec esprit l’un d’eux, car ils ne pouvaient commettre plus grande imprudence que de mettre Rome en demeure de se prononcer. Rome condamna, et l’on sait également la suite : la révolte de Lamennais, les hésitations de Montalembert, la soumission immédiate de Lacordaire. Un an après son départ pour Rome, il rentrait dans sa petite chambre du couvent des Visitandines, qu’il avait quittée pour se livrer tout entier à la rédaction de l’Avenir. Il s’y trouvait, comme au début de sa carrière sacerdotale, pauvre, isolé, incertain de son avenir, et n’ayant pour le soutenir dans cette crise que sa confiance en lui-même et en Dieu.



III[modifier]

Lorsqu’il revenait plus tard sur cette époque de sa vie, Lacordaire ne disconvenait pas des fautes qu’avait commises l’Avenir. « Il eut, disait-il, contre le pouvoir issu de 1830, une attitude trop agressive, pour ne pas dire trop violente… Mieux eût valu aussi qu’une parole moins âpre honorât nos plaintes, et que notre style se ressentît plus du christianisme que de la licence des temps. » En effet, malgré ses vivacités et ses injustices du début, Lacordaire ne fit point, à tout prendre, mauvais ménage avec le régime de juillet. Sans doute, lorsqu’il avait entrepris de rétablir en France l’ordre des frères prêcheurs, il s’était heurté à bien de mesquines tracasseries qui étaient dans l’esprit du temps, mais il avait fini par en triompher. Il avait même dîné chez le garde des sceaux en froc de dominicain, et un ancien ministre de Charles X avait pu dire avec vérité que, de son temps, il n’en aurait pas fallu davantage pour amener une interpellation à la chambre.

Tout entier à sa préoccupation dominante, qui était le rétablissement des ordres monastiques en France, il s’était tenu à part des querelles ardentes que la question de la liberté d’enseignement avait soulevées entre les catholiques et le gouvernement de juillet. Il n’avait pas désapprouvé la transaction qui, à la suite de la célèbre campagne entreprise par M. Thiers contre les jésuites, était intervenue entre la cour de Rome et le gouvernement du roi. Les jésuites lui avaient paru un peu compromettans, et le gouvernement assez sage. D’ailleurs, il ne croyait pas qu’un autre régime que la monarchie constitutionnelle fût possible en France. « Je crois, avait-il écrit à Lamennais au moment de leur séparation, que, durant ma vie et même bien au-delà, la République ne pourra s’établir en France, ni dans aucun autre lieu de l’Europe. a Aussi, n’avait-il aucune attache avec le parti républicain, qu’il jugeait même avec une sévérité excessive. « On pourrait dire, avait-il écrit en 1.836, dans sa lettre sur le saint-siège, qu’il n’existe pas en France d’autres partis que le parti de la monarchie régnante et celui de la monarchie prétendante, si l’on ne découvrait, à fond de cale de la société, je ne sais quelle faction qui se croit républicaine, et dont on n’a le courage de dire du mal que parce qu’elle a des chances de vous couper la tête dans l’intervalle de deux monarchies… » Il ajoutait même, après avoir montré que la France devait son unité morale à la monarchie, qu’en politique « la France ne peut être qu’une monarchie ou un chaos, parce qu’il n’existe pas de milieu réel entre la soumission commune à un seul chef et l’indépendance radicale de tous les citoyens. »

Il est donc assez difficile de s’expliquer l’enthousiasme soudain qu’inspirèrent à Lacordaire les événemens de 1848. On a parlé parfois du coup de soleil de juillet. Il semble qu’il ait eu son coup de soleil de février, et cependant c’était un bien pâle soleil. Pour comprendre les sentimens qui l’animaient alors, il faut se rappeler certains incidens qui marquèrent l’établissement de la seconde république en France. De même qu’au lendemain des événemens qui amenèrent la chute de la restauration, le clergé catholique avait eu à souffrir de son alliance trop étroite avec un régime devenu impopulaire, de même il bénéficia de l’hostilité sourde, mais constante qu’il avait témoignée au régime de juillet. Dans plus d’une localité, les curés s’étaient jetés avec ardeur dans le mouvement républicain, et on devait les voir bientôt bénissant les arbres de la liberté. Mais de tous ces incidens il y en eut un qui dut surtout frapper Lacordaire et qui a été maintes fois raconté. Lors du sac des Tuileries, quelques-uns des insurgés qui avaient pénétré dans la chapelle de la reine Marie-Amélie s’emparèrent d’un crucifix qui s’y trouvait. Mais, au lieu de se l’approprier, ainsi qu’ils firent des maints objets appartenant à la famille royale, ils le portèrent solennellement à l’église Saint-Roch, et sur le passage de cette procession singulière plus d’un front se découvrit respectueusement. Cette manifestation inattendue ne put manquer de frapper vivement une imagination aussi impressionnable que celle de Lacordaire, et elle contribua sans doute à faire naître chez lui cette illusion qu’il allait voir se réaliser le rêve de sa jeunesse, l’alliance de l’Église et de l’État dans la liberté, ou plutôt l’État acceptant librement la direction morale de l’Église. N’oublions pas, en effet, que si l’engrènement (suivant son expression) était à ses yeux intolérable et odieux, la séparation ne lui semblait qu’un remède sublime, et que l’idéal demeurait la supériorité de la société spirituelle sur la société matérielle. « Ce système, ajoutait-il dans la lettre à M. Foisset, que j’ai déjà citée, est tellement modérateur du peuple et du pouvoir qu’une nation vraiment chrétienne n’en a jamais compris d’autre et qu’elle s’y jette d’elle-même sans y penser. » Mais ce système ne lui paraissait applicable que le jour où rois et peuples le demanderaient à deux genoux. Ce jour était-il arrivé ? L’Église allait-elle gouverner les peuples comme, au moyen âge, elle avait régi les rois ? Allait-elle, dans une république catholique, jouer ce beau rôle de modératrice de la liberté ? Lacordaire le crut, et cette espérance peut seule expliquer l’impétuosité avec laquelle il se jeta au plus fort de la mêlée.

Dès le lendemain même de la catastrophe, il donna un gage éclatant de son adhésion au nouveau régime. Pour la première fois, il devait prêcher, à Paris, la station du Carême, ses conférences ayant eu lieu jusque-là pendant l’Avent. Il avança spontanément, d’accord avec l’archevêque, l’ouverture de la station, qu’il fixa au dimanche de la Septuagésime, c’est-à-dire précisément au 27 février. Au jour dit, alors que les barricades dont Paris s’était couvert demeuraient encore debout, Lacordaire monta dans sa chaire. L’affluence était prodigieuse. On pensait bien que quelque allusion aux événemens de la veille s’échapperait de la bouche de l’orateur, aussi l’auditoire était-il attentif et vibrant. L’attente ne fut pas trompée. Il débuta en remerciant l’archevêque (qui était Mgr Affre) de l’exemple qu’il avait donné à tous dans ces jours de grande et mémorable émotion. « Vous nous avez appelés, dit-il, dans cette métropole, le lendemain d’une révolution où tout semblait avoir péri ; nous sommes venus ; nous voici tranquilles sous ces voûtes séculaires ; nous apprendrons d’elles à ne rien craindre pour la religion et pour la France ; toutes les deux poursuivront leur carrière sous la main de Dieu qui les protège ; toutes les deux vous rendent grâces d’avoir cru à leur indissoluble alliance et d’avoir discerné des choses qui passent celles qui demeurent et s’affermissent par la mobilité même des événemens. » Puis il entra dans son sujet, qui était l’existence de Dieu, et après avoir montré l’universalité de la croyance en Dieu, après avoir montré Dieu populaire, il s’écriait : « Grâce à Dieu, nous croyons en Dieu, et si je doutais de votre foi, vous vous lèveriez pour me repousser du milieu de vous ; les portes de cette église métropolitaine s’ouvriraient d’elles-mêmes sur moi ; et le peuple n’aurait besoin que d’un regard pour me confondre, lui qui tout à l’heure, au milieu même de ’l’enivrement de sa force, après avoir renversé plusieurs générations de rois, portait dans ses mains soumises, et comme associée à son triomphe, l’image du Fils de Dieu fait homme. » Ces paroles provoquèrent des applaudissemens que Lacordaire dut même réprimer. Mais elles eurent au dehors un retentissement immense. On y vit une consécration donnée par L’Église à la révolution et, pendant quelque temps, Lacordaire, comme Dieu, fut populaire.

Si, dans l’attitude qu’il avait cru devoir prendre, Lacordaire avait eu besoin d’encouragemens, il les aurait trouvés dans celle des hauts dignitaires de l’Église. Ce n’était pas seulement Mgr Affre qui félicitait le peuple de Paris de la modération qu’il avait montrée dans la victoire ; c’était le nonce qui exprimait au ministre des affaires étrangères la vive et profonde satisfaction que lui inspirait le respect que le peuple de Paris avait témoigné à la religion ; c’était enfin le saint-père lui-même qui se félicitait, dans une lettre adressée à M. de Montalembert, de ce que dans ce grand changement aucune injure n’avait été faite à la religion, ni à ses ministres, et qui se complaisait dans la pensée que cette modération était due en partie à l’éloquence des orateurs catholiques « qui avaient rendu son nom cher à ce peuple généreux. » Il n’en fallait pas tant pour que Lacordaire se jetât au plus fort de la mêlée avec la généreuse impétuosité qui était dans sa nature. Aussi ne négligea-t-il rien de ce qui était en son pouvoir pour réaliser l’espoir qu’il avait conçu de placer les catholiques à la tête du mouvement républicain et de conférer à l’Église le gouvernement de la démocratie.

Le premier moyen à employer, c’était l’action par la voie de la presse. Il se réunit dans cette pensée avec deux hommes dont l’un était pour lui un ami et dont l’autre occupait déjà par sa science une situation considérable dans l’Église, Ozanam et l’abbé Maret. À eux trois ils fondèrent l’Ère nouvelle. Mais quelque talent de journaliste que Lacordaire eût montré autrefois dans les polémiques de l’Avenir, il y avait un autre moyen d’action qui convenait mieux encore à son tempérament ; c’était la parole. Il avait parlé jusque-là devant un public muet. Sans doute, même du haut de la chaire, il avait senti plus d’une fois s’établir entre ses auditeurs et lui ces communications en quelque sorte magnétiques qui révèlent au véritable orateur l’état d’esprit de ceux qui l’écoutent, et qui l’encouragent ou l’avertissent. Mais parler devant un public animé et vivant qui, traduisant ses impressions par des manifestations extérieures, peut librement applaudir ou interrompre, qui vous suit ou vous résiste, qui vous échappe ou qu’on ramène, quel rêve pour un homme dont la faculté maîtresse est le don de la parole et qui demeure, comme Lacordaire, orateur même en écrivant ! Il n’est pas étonnant que ce rêve l’ait tenté. Ce serait toutefois calomnier cette noble nature que de croire qu’il ait obéi à un sentiment personnel en se présentant comme candidat à l’assemblée nationale. Il sentait bien que, dans les temps de trouble et de liberté, toute action qu’on s’efforce d’exercer en dehors des assemblées est nulle, à moins que ce ne soit une action révolutionnaire. Il accepta donc, s’il ne sollicita pas, d’être porté comme candidat à l’assemblée nationale sur la liste de plusieurs départemens. Figurant en particulier sur la liste de Paris, il lui fallut aller défendre sa candidature dans les réunions publiques. Il y alla non sans répugnance, mais par point d’honneur, pour donner l’exemple du courage. « Avant tout, avait-il dit, il faut combattre la peur. »

Les réunions électorales n’étaient point entrées dans nos mœurs comme elles le sont aujourd’hui et la présence d’un moine devait encore ajouter à la curiosité. Aussi l’affluence fut-elle grande aux deux réunions où il se rendit. Les journaux du temps nous ont conservé le récit de celle qui eut lieu à la Sorbonne. Lacordaire y fut tout le temps sur la sellette. Le citoyen Ozias lui demanda d’abord s’il était partisan de l’impôt proportionnel ou de l’impôt progressif. Il répondit qu’il était partisan de l’impôt proportionnel, mais qu’il était tout prêt à modifier son opinion et à faire à cet égard tout ce que l’opinion publique manifesterait comme convenable aux besoins de la république. Le citoyen Guillemin lui demanda ensuite quelle était son opinion à l’égard de la juridiction directe et surtout indirecte du pape, en matière temporelle. Lacordaire répondit qu’à ses yeux le souverain pontife n’avait pas comme pape le droit de déposer des souverains ou des chefs de magistrature quelconque, et pas davantage celui de donner une constitution à la France, ni de régler ce que l’interpellateur appelait le temporel. Le citoyen Barnabé lui demanda ce qu’il pensait du dernier discours de Montalembert sur les événemens du Sonderbund, « discours qui était tout entier une longue satire envenimée contre nos pères de 1793. » - « Je ne me reconnais aucun père de 1793, répondit courageusement Lacordaire. Je reconnais en 1789 des hommes qui ont voulu la destruction d’un grand nombre d’abus, qui ont combattu pour cette destruction. Ces hommes persévérans dans leurs volontés, dans leurs luttes, voilà ceux que j’appelle mes pères. » Enfin le citoyen Clémencey le prit directement à partie à propos de ce passage de sa lettre sur le saint-siège, où il traitait le parti républicain de « faction dont on n’a le droit de dire du mal que parce qu’elle a des chances de vous couper la tête entre deux monarchies. » L’attaque était embarrassante. Lacordaire s’en tira habilement. Il convint que, avant le 24 février, il n’y avait pas dans toute sa personne un atome de républicanisme, mais il invoqua comme excuse valable qu’à l’époque où il était entré dans la vie « le comble de l’esprit libéral avait admis la charte et la constitution. » Il n’avait donc pas pu s’opposer seul.au vœu magnanime de la nation. S’il avait taxé la république d’une manière dure, c’est qu’il l’avait toujours présente à l’esprit comme un échafaud noir et sanglant. Mais il était aujourd’hui fier et content d’avoir mal pensé d’elle et de n’avoir pas vu ses tristes prévisions se réaliser. Et comme le citoyen Clémencey, mécontent de sa réponse, demandait à Lacordaire ce que l’Église, qui était dans une position fausse vis-à-vis de la révolution, entendait faire pour se réconcilier définitivement avec le siècle et de quelle manière elle entendait se rajeunir pour devenir la croyance de la jeune république, il fournit à Lacordaire l’occasion d’un beau mouvement d’éloquence sur la réconciliation de la génération nouvelle avec cette antique génération de la vérité qui s’appelle l’Église. « Je ne saisis pas bien, s’écria-t-il, quelle est l’opposition qui peut se trouver entre ces deux choses si admirables, la vieille doctrine catholique, celle qui a créé les peuples et la liberté même des peuples, car avant Jésus-Christ, avant l’Évangile, il n’y avait pas de peuples. Il n’y avait que des maîtres et des esclaves… L’égalité, la liberté, comment se fait-il que la république, qui inscrit cette devise au fronton de ses temples, puisse se trouver en opposition avec l’Église ? Je ne pense pas que la réconciliation soit à faire ; je pense, au contraire, qu’elle est faite et si ce peuple que nous avons mis au monde nous-mêmes abandonnait de part et d’autre des préjugés antiques, si eux et nous, dis-je, nous voulons nous réconcilier, je ne vois pas ce qui peut nous en empêcher. »

Cette éloquente péroraison fut couverte d’applaudissemens, et Lacordaire sortit de la réunion sans avoir, à tout prendre, fait d’accrocs à sa robe de moine. Il semble cependant qu’à la veille même de l’élection, quelque scrupule lui soit venu sur sa candidature, car il signa dans l’Ère nouvelle un article où il déclarait que le rôle politique du clergé ne lui paraissait qu’un accident transitoire. Le peuple de Paris avait, selon lui, sacré le prêtre. Le prêtre était donc français, citoyen, républicain ; il pouvait se porter comme candidat, et il le devait, car se retirer en un pareil moment, c’était abdiquer le service militaire à l’heure de la bataille. Mais une fois la république constituée, le prêtre se retrouverait en présence d’une nation extrêmement jalouse de la distinction des deux pouvoirs et douée d’un goût exquis que les moindres dissonances blessent vivement. « Le clergé de France, ajoutait-il, ne s’exposera jamais sans dommage au souffle des passions politiques. Si éloquent fût-il, si dévoué, si courageux, il paraîtra moins grand à la tribune que dans l’humble chaire où le curé de campagne apporte la gloire de son âge et la simplicité de sa vertu. »

Tout rallié que fût Lacordaire, il fut vivement combattu à Paris par les républicains. Une portion même du clergé se prononça contre lui, et tandis que le curé de Saint-Eustache, l’abbé de Guerry, fut élu, il n’obtint qu’un chiffre de voix tout à fait insuffisant. Il en fut de même dans les autres départemens où il avait été porté. Il pouvait donc croire qu’il avait échoué dans sa légitime ambition, lorsqu’il apprit que, porté à son insu et à la dernière heure sur la liste des Bouches-du-Rhône, il était au nombre des élus. Trois évêques et vingt prêtres l’étaient avec lui.

Ce résultat inattendu ne pouvait qu’encourager Lacordaire dans l’espoir qu’il avait conçu d’assister à la fondation d’une république vraiment catholique. Ses lettres d’alors témoignent de son exaltation. « Tout ce que nous voyons est miracle, écrivait-il à une de ses rares correspondantes et dans une lettre à M. Foisset. Je ne suis pas saint Bernard, et saint Bernard, homme de pénitence et de solitude, n’a jamais résisté à l’appel que faisaient de lui les rois ou les peuples. » Il y eut un dernier jour où il put encore se comparer à saint Bernard acclamé par le peuple. Ce fut le 4 mai, date de l’ouverture de l’assemblée nationale. Ce jour-là, un de ses membres en ayant fait la proposition, l’assemblée nationale crut devoir se rendre sur le péristyle du palais législatif pour proclamer la république. Le costume blanc et noir de Lacordaire le distinguait au milieu de ses collègues. Reconnu et acclamé par son nom, il descendit jusqu’à la grille. Des mains se tendirent pour serrer la sienne à travers les barreaux, et, comme l’assemblée fit le tour du palais pour rentrer par une autre porte, Lacordaire, pendant ce défilé, fut suivi d’un cortège qui l’applaudissait. Une dernière fois, il put croire que le peuple le sacrait prêtre, citoyen et républicain. Son illusion sur les véritables sentimens du peuple devait être de courte durée.

« Des personnes graves » avaient conseillé à Lacordaire de venir siéger à l’assemblée en soutanelle ou habit à la française. Au dernier moment il s’y refusa, et ce fut revêtu de son costume de dominicain qu’il alla s’asseoir sur le banc le plus élevé de la travée d’extrême gauche, au sommet de ce qu’on appelait alors la Montagne. La chose avait été résolue en conseil, dans les bureaux de l’Ère nouvelle. « Ce fut une faute, s a-t-il écrit lui-même, faute dont il aurait dû être averti lorsqu’il vit Lamennais venir s’asseoir à -quelques degrés au-dessous de lui, sur ces mêmes bancs. Quels regards, quels mots furent échangés entre eux, nul ne le sait. On a raconté que, Lamennais ayant dit dans son premier discours « Quand j’étais prêtre, » un interrupteur aurait répondu : « Monsieur, prêtre, on l’est toujours, » et que cet interrupteur était Lacordaire. Mais aucun de ses biographes sérieux ne rapporte ce propos, qui n’est qu’une simple légende.

À la tribune, Lacordaire ne prit que deux fois la parole. La première, ce fut pour appuyer la proposition de voter des remercîmens au gouvernement provisoire ; la seconde, à propos d’une allusion faite par le procureur-général Portalis au costume qu’il portait, « costume prohibé par les lois. » Lacordaire releva l’inconvenance avec dignité, et expliqua que ce que son habit représentait à l’assemblée, c’était la « république elle même, triomphante, généreuse, juste, conséquente à elle-même. » Les deux fois, sa parole produisit peu d’effet. Aurait-il su la transformer, en la condensant, et lui donner la forme sobre, vive, acérée parfois, que doit prendre l’éloquence politique ? Cela est impossible à dire. Les événemens ne lui en laissèrent pas le temps.

Le 15 mai, l’assemblée nationale était envahie par ce même peuple de Paris, qui onze jours auparavant acclamait la république et Lacordaire. Laissons-le raconter lui-même l’impression qu’il en ressentit : « Nous demeurâmes trois heures sans défense, contre l’opprobre d’un spectacle où le sang ne fut pas versé, où le péril peut-être n’était pas grand, mais où l’honneur eut d’autant plus à souffrir. Le peuple, si c’était le peuple, avait outragé ses représentans sans autre but que de leur faire entendre qu’ils étaient à sa merci. Il n’avait pas coiffé l’assemblée d’un bonnet rouge comme la tête sacrée de Louis XVI ; mais il lui avait ôté sa couronne, et il s’était ôté à lui-même, qu’il fût le peuple ou qu’il ne le fût pas, sa propre dignité. Pendant ces longues heures, je n’eus qu’une seule pensée, qui se reproduisait à toute minute sous cette forme monotone et implacable : la république est perdue. »

Pour Lacordaire lui-même, le péril fut un instant plus grand qu’il ne l’a jamais su. « Vois-tu là-bas ce vautour ? dit un homme du peuple à un de ses camarades, j’ai bien envie d’aller lui tordre le cou. » « La comparaison me parut admirable, ajoute obligeamment Tocqueville, qui raconte l’anecdote dans ses Souvenirs. Le cou long et osseux de ce père sortant de son capuchon blanc, sa tête pelée, entourée seulement d’une houppe de cheveux noirs, sa figure étroite, son nez crochu, ses yeux rapprochés, fixes et brillans, lui donnaient en effet avec l’oiseau de proie dont on parlait, une ressemblance dont je fus saisi. »

Le coup était rude, et la désillusion fut aussi complète que rapide. D’un coup d’œil il mesura la profondeur de l’erreur où il était tombé. Il comprit que le peuple, qu’il avait rêvé de réconcilier avec l’Église, n’était pas disposé à se laisser gouverner par elle ; il comprit que si, en partie grâce à ses efforts, le nombre des catholiques était beaucoup plus grand en France qu’au lendemain de 1830, cependant c’était chimère de compter sur une majorité purement catholique ; il comprit enfin que ses rêves généreux de fraternité sociale étaient menacés par des passions auxquelles il serait impossible de ne pas opposer la force, que l’ère des luttes violentes allait commencer, et que les cruelles nécessités de ces luttes mettraient à une trop rude épreuve le représentant d’un Dieu de miséricorde. Comme il avait reconnu et proclamé son erreur de 1830, avec la même franchise, avec la même loyauté, il reconnut et proclama son erreur de 1848. Trois jours après les événemens du 15 mai, il adressait au président de l’assemblée nationale et aux électeurs des Bouches-du-Rhône une lettre par laquelle il annonçait sa démission. « L’expérience lui avait montré, disait-il dans sa lettre au président, qu’il arriverait mal à concilier dans sa personne les devoirs pacifiques de la vie religieuse avec les devoirs difficiles et sévères de représentant du peuple. » Et il ajoutait dans sa lettre à ses électeurs : « Je compris que dans une assemblée politique l’impartialité conduisait à l’impuissance et à l’isolement, qu’il fallait choisir son camp et s’y jeter à corps perdu. Je ne pus m’y résoudre. Ma retraite était dès lors inévitable, et je l’ai accomplie. »

À distance, l’aveu d’une erreur grandit un homme. Au moment même elle le diminue. Lacordaire avait le sentiment de cette diminution. Il en prenait son parti non sans souffrances, mais avec une humilité touchante. « Il est très dur, écrivait-il, de paraître manquer de conséquence et d’énergie, mais il est bien plus dur encore de résister aux instincts de sa conscience. Je n’aurais jamais cru avoir tant d’horreur de la vie politique. Je ne me suis trouvé qu’un pauvre petit moine, et pas du tout un Richelieu, un pauvre petit moine aimant la retraite et la paix. » Mais le moment de la retraite et de la paix n’était point encore arrivé pour lui. Il ne devait connaître sinon la paix, du moins la retraite, qu’après une dernière expérience. En 1830, il avait essayé pour l’Église du remède sublime de la séparation. Le remède avait échoué, ou plutôt n’avait même pas pu être appliqué. Un instant il avait pu croire qu’elle allait exercer sur le peuple une domination librement acceptée. L’espoir s’était évanoui. Avant de mourir, il devait avoir la douleur de la voir retourner d’elle-même au culte du pouvoir absolu.

IV[modifier]

Durant toute la durée de l’assemblée nationale et de l’assemblée législative, Lacordaire se tint soigneusement à part des agitations de la vie publique. Il ne se sentait en communion d’idées avec personne et ne voulait être classé dans aucun parti. Il avait cessé de croire à la possibilité d’une république démocratique et catholique. Aussi se sépara-t-il de ses collaborateurs de l’Ère nouvelle, aux yeux desquels il n’était plus ni assez démocrate, ni assez républicain. Peut-être cependant, dans la crainte de froisser ses anciens collaborateurs, ne le fit-il pas assez complètement, et il continua de porter trop longtemps encore aux yeux de ses amis la responsabilité des exagérations démocratiques auxquelles allait se livrer ce journal. Mais en même temps il ne voulut point se mêler à l’action de ceux d’entre eux qui cherchaient déjà dans la réconciliation des deux branches de la maison de Bourbon, dans ce qu’on appelait alors la fusion, un remède aux périls que tout le monde prévoyait. Les catholiques avaient, dans un premier moment d’enthousiasme, accepté la république. Il les considérait comme liés ; à ses yeux une volte-face les aurait déshonorés et n’aurait plus permis de les considérer « que comme les humbles valets de tous les évènemens favorisés par le sort. »

Il n’approuvait pas davantage l’alliance contractée entre les catholiques représentés par M. de Falloux et M. de Montalembert et les libéraux représentés par M. Cousin et M. Thiers. Elle lui semblait inspirée par des sentimens réactionnaires et bourgeois. « La séparation, écrivait-il, en parlant de quelques-uns de ses amis les plus intimes, est complète et irrémédiable… Il s’agissait de savoir si on immolerait à la peur des révolutions les nationalités opprimées, les libertés civiles et religieuses, les intérêts des pauvres, si l’Europe et l’Église se rejetteraient dans les bras de l’Autriche et de la Russie, pour assurer de nouveau dans cette sainte alliance le règne reconstitué d’une bourgeoisie égoïste, rationaliste et voltairienne, si enfin l’on choisirait M. Thiers au lieu de la Providence. » Aussi ne prit-il aucune part à la campagne qui devait cependant aboutir à la loi de 1850 sur la liberté de l’enseignement, et ce ne fut pas avant bien des années que, rendant justice à cette loi, aujourd’hui abrogée, il l’appela d’un nom heureux « l’édit de Nantes du XIXe siècle. » Mais dans l’isolement volontaire où il se confinait, il ne se faisait aucune illusion sur le dénoûment final. « Les branches de l’absolutisme, écrivait-il, repousseront comme l’unique contrepoids aux fureurs de la démagogie ; les bourgeois applaudiront par peur, le clergé par espérance, et l’on tirera le canon des Invalides pour annoncer au monde l’ère de l’ordre, de la paix et de la religion. » Et dans une autre lettre : « Je vois dans toute l’Europe une précipitation vers le despotisme qui m’annonce pour le reste de mes jours d’effrayantes révolutions, et comme je ne dévierai pas d’une ligne des routes où mon esprit est engagé, je dois m’attendre à des poursuites d’autant plus vives que je serai plus seul dans mes sentimens. L’Europe passera dans le despotisme ; elle n’y restera pas, et dût-elle y rester, je vivrai et mourrai en protestant pour la civilisation de l’Évangile contre la civilisation du sabre et du knout. »

Telle était sa disposition d’esprit dans les derniers mois de l’année 1851, et s’il avait manqué de clairvoyance au lendemain de 1848, assurément l’expérience lui avait profité, car il était impossible de jeter sur l’avenir de la France et de l’Europe un coup d’œil plus prophétique. Il semble même qu’un pressentiment personnel soit venu en aide à sa clairvoyance. Le 9 mai 1851, il avait inauguré à Notre-Dame la station du carême devant un auditoire plus que jamais avide d’entendre sa parole. Rien ne pouvait faire prévoir que cette station fût la dernière qu’il dut précher, et cependant en prononçant le sermon de clôture, il ne pouvait se défendre de parler à ses auditeurs comme s’il leur adressait ses adieux. « Je suis parvenu, leur disait-il, à ce milieu du chemin de la vie où l’homme se dépouille de sa jeunesse et descend par une pente rapide aux rivages de l’impuissance et de l’oubli. Je ne demande pas mieux que d’y descendre, puisque c’est le sort que l’équitable Providence nous a fait ; mais, du moins, à ce point de partage des choses d’où je puis voir encore une fois les temps qui vont finir, vous ne m’envierez pas la douceur d’y jeter un regard et d’évoquer devant vous, qui fûtes les compagnons de ma route, quelques-uns des souvenirs qui me rendent si chers et cette métropole et vous. » Il adressait alors une magnifique invocation à ces voûtes de Notre-Dame sous l’ombre desquelles s’étaient passés les plus grands événemens de sa vie. C’était là, quand son âme se fut rouverte à la lumière, que le pardon était descendu sur ses fautes, et qu’il avait reçu Dieu pour la seconde fois. C’était là qu’après de longs détours, il avait trouvé le secret de sa prédestination dans cette chaire entourée pendant dix-sept ans de silence et d’honneur. C’était là qu’au retour d’un exil volontaire, il avait rapporté l’habit religieux et obtenu pour lui le triomphe d’un unanime respect. C’était là enfin qu’avaient pris naissance toutes les affections qui avaient consolé sa vie et qu’homme solitaire, inconnu des grands, éloigné des partis, étranger aux lieux où se presse la foule et se nouent les relations, il avait rencontré les âmes qui l’avaient aimé. Puis il s’écriait dans un dernier mouvement : « Et vous, messieurs, génération déjà nombreuse en qui j’ai semé peut-être des vérités et des vertus, je vous demeure uni pour l’avenir comme je le fus dans le passé ; mais si un jour mes forces trahissaient mon élan, si vous veniez à dédaigner les restes d’une voix qui vous fut chère, sachez que vous ne serez jamais ingrats, car rien ne peut empêcher désormais que vous n’ayez été la gloire de ma vie et que vous ne soyez ma couronne pour l’éternité. » Et laissant alors ses auditeurs sous l’émotion de ces accens inattendus, il descendait lentement les degrés de la chaire de Notre-Dame, qu’il ne devait plus remonter jamais.

Sept mois après, survenait le coup d’État du 2 décembre. L’événement était tellement prévu, qu’il ne paraît pas (autant, il est vrai, qu’on peut en juger par des lettres confiées à la poste) avoir causé à Lacordaire une émotion très vive. Cependant, il aperçut dès le premier jour le danger d’une intervention militaire dans la vie légale d’un pays. Il ne partagea pas non plus les illusions de ceux de ses amis qui crurent que les socialistes seuls auraient à pâtir du coup d’État et que catholiques et libéraux n’auraient point à en souffrir. « La violation par la force militaire de la constitution d’un pays, écrivait-il, est toujours une grande calamité publique, qui prépare pour l’avenir de nouveaux coups de fortune, et l’avilissement progressif de l’ordre social. Rien ne contre-balance la violation de l’ordre moral sur une grande échelle. Le succès même fait partie du fléau ; il enfante des imitateurs qui ne se découragent plus. Le scepticisme politique envahit les âmes, et elles sont toujours prêtes à livrer le monde au premier parvenu qui leur promettra de l’or et du repos. »

Quelle était donc l’attitude que Lacordaire souhaitait de voir adopter par l’Église vis-à-vis de ce gouvernement nouveau, le troisième à l’avènement duquel il assistait ? De la séparation absolue à laquelle il avait poussé en 1830, de la domination qu’il avait rêvée en 1848, il ne pouvait plus être question. Ce qu’il aurait voulu,. c’est que, tout en reconnaissant le gouvernement qui était incontestablement accepté par la majorité du pays, tout en s’acquittant, correctement des devoirs que le concordat lui imposait, le clergé français ne fît point sienne la cause de ce gouvernement, et qu’il prît vis-à-vis de lui l’attitude d’une respectueuse indépendance, de façon que l’Église ne fût ni compromise par ses fautes, ni ébranlée par sa chute. Il aurait voulu surtout que rien ne sentît la, servilité ni la palinodie, et que l’Église ne semblât pas prendre parti contre les vaincus. On peut juger de l’attitude qu’il aurait souhaité lui voir garder par celle qu’il prescrivait à son ordre. À propos d’une cérémonie officielle qui devait avoir lieu peu de temps après le coup d’État, voici ce qu’il écrivait au supérieur d’une des maisons fondées par lui « Nous devons en pareille circonstance faire le strict nécessaire et rien de plus ; le nécessaire, parce que la neutralité est notre principe en politique ; rien de plus, parce que la dignité, le respect de toutes les convictions honnêtes, sont un autre principe qui nous dirige et doit nous diriger constamment. »

Pendant quelques mois, il put espérer que cette attitude serait bien celle de l’épiscopat français. Sans doute, dans un journal religieux qui commençait dès lors d’exercer une influence considérable, une voix éloquente avait adressé aux catholiques un pressant appel, pour leur demander de prêter au prince-président le concours de leurs voix dans le plébiscite du 20 décembre. Mais ce n’était qu’un conseil politique donné par un laïque à des laïques. Les évêques se tenaient sur une grande réserve. Cinq d’entre eux seulement s’étaient prononcés dans le même sens, mais avec beaucoup de mesure. Il n’en fut pas de même lorsque 7 millions de suffrages eurent montré la force du nouveau pouvoir et fait pressentir sa durée. L’épiscopat n’y tint plus. Un voyage du prince-président dans le midi de la France fut pour lui l’occasion d’afficher ses sentimens. Le devoir de leurs fonctions obligeait les évêques à présenter leur clergé au président, dans les villes où il s’arrêtait. Ce fut pour un grand nombre d’entre eux l’occasion de lui adresser des discours dont le ton rappelait ceux des évêques du premier empire. D’autres, qui n’avaient point l’occasion d’approcher le nouveau césar, s’en dédommageaient par l’ardeur de leurs mandemens. Un de ceux qui se distinguèrent dans cette émulation fut l’évêque d’Amiens, Mgr de Salinis. Ami de l’abbé Gerbet et de Lacordaire lui-même, ancien disciple de Lamennais, l’abbé de Salinis était un de ceux qui avaient suivi avec le plus d’ardeur, en 1848, le mouvement républicain et catholique. « Le peuple, écrivait-il, dans une lettre rendue publique, a eu le sens divin de l’alliance naturelle entre le catholicisme et la liberté. » Mais, promu à l’évêché d’Amiens, son langage se modifia, et il crut devoir écrire une lettre pastorale à l’occasion du rétablissement de l’empire. Il y développait cette théorie que, quand l’Église rencontre César, son devoir est d’aller à lui et de lui offrir non-seulement la paix, mais l’alliance. « Nous sommes donc résolus, continuait Mgr de Salinis, à prêter à l’empereur le plus loyal concours, et nous nous engageons à l’aider nous-mêmes à accomplir la mission providentielle qui lui a été confiée. » Lacordaire avait sans doute présent à l’esprit le souvenir de ce mandement, quand il écrivit à Mgr de Salinis une lettre qui a été retrouvée dans les papiers de celui-ci, et publiée par un biographe malavisé. Je regrette de ne pouvoir insérer ici tout entière cette lettre admirable de fierté, où il protestait contre le rôle que çertains catholiques voulaient faire jouer à l’Église. Je me bornerai à en rapporter les dernières lignes. « Pour moi, disait-il, ma consolation au milieu de si grandes misères morales est de vivre solitaire, occupé d’une œuvre que Dieu bénit, en protestant par mon silence et, de temps à autre, par mes paroles, contre la plus grande insolence qui se soit jamais autorisée du nom de Jésus-Christ. »

Le silence était en effet le seul moyen de protestation dont il lui fût alors possible de se servir. Essayer par quelque acte public d’arrêter le mouvement qui entraînait le clergé, et de l’éclairer sur les dangers d’une alliance dont il devait payer si cher l’impopularité, eût été une entreprise irréalisable. D’ailleurs, le mouvement était encouragé par Rome. Répondant le 1er janvier 1852 à un discours du général Gemeau, qui commandait l’armée d’occupation, le saint-père se félicitait d’être entouré de l’armée française, et il ajoutait ces paroles significatives : « Ce sentiment s’accroît encore de ce que votre présence reporte ma pensée sur l’armée tout entière, et rappelle des événemens récemment accomplis. Ils ajoutent, en effet, aux titres de reconnaissance envers l’armée qui a sauvé la France et l’Europe des excès funestes et sanguinaires tramés par les hommes d’anarchie. » Peu s’en est fallu que la cour de Rome ne fût la première à reconnaître l’empire. Un retard accidentel dans l’expédition des lettres officielles de notification fat seul cause qu’elle se laissât devancer. Mais elle devait, quelques années plus tard, conférer au nouvel empereur une faveur insigne et peu connue. C’était un usage du rite parisien que le nom du roi figurât au canon de la messe après ceux du pape et de l’évêque. Mais Rome n’avait jamais approuvé cet usage et s’était contentée de fermer les yeux. Sur la demande de l’ambassadeur de France à Rome (en ce temps-là, c’était par l’intermédiaire de l’ambassadeur à Rome, et non par celui du nonce à Paris, que se négociaient les affaires ecclésiastiques), la congrégation des rites rendit un décret consacrant cet usage. C’était conférer à Napoléon III un privilège qui, jusque-là, avait été refusé aux rois de France et qui était demeuré exclusivement celui des empereurs d’Occident, rois des Romains. C’était donc le consacrer légitime successeur des Charlemagne et des Othon. Les évêques ne s’y trompèrent pas, et, sauf quelques exceptions, redoublèrent d’ardeur dans leur dévoûment. Ceci se passait deux ans avant la guerre d’Italie.

« Je n’avais pas compris l’Église saluant successivement tous les vainqueurs, » écrivait Lacordaire à une femme qui était digne de comprendre la fierté de ses sent.imens. La correspondance des dernières années de sa vie est pleine d’aussi fiers accens. Mais à ces cris mal étouflés devait se borner sa protestation. La chaire même, par la force des choses, allait lui être fermée. Il refusa de reprendre ses conférences de Notre-Dame, malgré les instances de Mgr Sibour. « Je compris, a-t-il écrit plus tard, que dans ma pensée, dans mon langage, dans mon passé, moi aussi, j’étais une liberté, et que je n’avais qu’à disparaître avec les autres. »

Paris, qui avait été jusque-là le principal théâtre de ses prédications, devait cependant l’entendre encore une fois. Ce fut à Saint-Roch, dans cette même église où, vingt ans auparavant, son premier essai avait fait dire à ses amis qu’il ne serait jamais un prédicateur. Il avait accepté d’y prêcher un sermon en faveur des écoles chrétiennes libres. Avait-il craint que son silence ne parût un acquiescement ? Voulut-il simplement, dans un temps où M. Guizot avait pu dire : « La servilité est plus grande que la servitude, » donner l’exemple de la fierté ? Quoi qu’il en soit, il choisit comme texte de son sermon ces mots de la Bible : Esto vir, sois homme, et comme sujet la grandeur du caractère. Il se deman dait si la grandeur du caractère était une vertu et un devoir pour le chrétien. On peut penser quelle était sa réponse. « Toutes les fois, s’écriait-il, que nous voulons avoir des impulsions grandes, fortes, généreuses, malgré nous, détournant la tête de ce sol abject que nous foulons à nos pieds, nous l’élevons vers le ciel pour y chercher des inspirations sublimes ; nous demandons à ce créateur dont notre conscience est un resplendissant reflet, non pas ce qui réussira, ce qui nous favorisera dans l’opinion des hommes et dans la faveur des princes, mais ce qui est écrit dans l’âme, parce que ce qui est écrit dans l’âme est écrit en Dieu. Nous regardons le ciel, qui est notre patrie, et nous y puisons la force de mépriser tous les événemens, quels qu’ils puissent être, la force d’accomplir, à la face de Dieu, des hommes et de notre conscience, des actes inspirés par le devoir et le bien d’autrui. »

Il continuait ensuite en montrant la résistance que le caractère a toujours su opposer à la force. « Dieu prit un homme, dit-il, qu’il investit d’une puissance formidable, un homme qu’on appela grand,, mais qui n’était pas assez grand pour ne pas abuser de sa puissance. Il le mit aux prises pendant un certain nombre d’années avec le vieillard du Vatican et, au plus fort de ses triomphes, ce fut le vieillard qui fut vainqueur. » Il montrait ensuite ce même homme aux prises avec l’Espagne, « cette nation de lâches, formée par les moines, » et il ajoutait : « L’Espagne eut l’honneur insigne d’être la première cause de la ruine de cet homme et de la délivrance du monde. » C’était devant un auditoire immense qui remplissait non-seulement toute la nef, mais les chapelles latérales, que ces paroles étaient prononcées, d’une voix vibrante, le bras tendu, le doigt menaçant. « Il y eut, dit un témoin, dans la foule le frémissement du vent dans les forêts. » Lacordaire vit l’impression que produisaient ses paroles : « Je le sais, dit-il en s’interrompant, il n’est pas besoin d’une armée pour arrêter ici ma parole, il ne faut qu’un soldat ; mais pour défendre cette parole et la vérité qui est en elle, Dieu m’a donné quelque chose qui peut résister à tous les empires du monde. » L’audace parut si grande que beaucoup de ses auditeurs se demandaient si le lendemain quelque mesure exceptionnelle ne serait pas prise contre lui. Mais l’événement se chargea de montrer l’éternelle vérité de la parole de M. Guizot. Lacordaire ne fut pas inquiété. Le Moniteur officiel eut même le bon goût de faire le lendemain l’éloge de son éloquence. Le discours ne reçut, à la vérité, aucune publicité ; mais il put s’en retourner dans sa solitude de Sorèze.

Ce fut là qu’il passa ses dernières années. Dans ce parti-pris de silence et de retraite (il n’en devait plus sortir qu’une fois, pour prêcher ses célèbres conférences de Toulouse), dans cette consécration de toutes ses facultés à l’éducation de la jeunesse, il est impossible de ne pas voir une dernière conséquence des événemens politiques auxquels il avait assisté avec tant de tristesse, une dernière preuve du découragement auquel il était en proie. Désespérant du présent, il voulait du moins préparer l’avenir en façonnant une génération de catholiques qui fussent des hommes. Esto vir ! Ce n’est point ici le lieu de parler de ses méthodes d’éducation. Il est intéressant seulement de faire remarquer que, si la politique était naturellement bannie des leçons de Sorèze, il n’enseignait point cependant aux jeunes gens qu’ils dussent s’en désintéresser. Il ne leur disait pas : Soyez catholiques et ne soyez point autre chose. Il leur disait au contraire dans un discours familier : « Ayez une une opinion (pourvu qu’elle ne soit pas exagérée, elle sera toujours honorable), mais de grâce, comptez-vous pour quelque chose ; sachez vouloir et vouloir sérieusement. Ce n’est pas d’orgueil qu’il s’agit, mais de dignité. Dans notre siècle, presque personne ne sait vouloir. Vous donc, les premiers jeunes gens que je mène dans le monde (il s’adressait à des élèves qui allaient quitter Sorèze), encore que Dieu ne vous ait pas mis longtemps dans mes mains, je vous prie de garder cette parole : Ayez une opinion. Si vous le faites, vous serez de grands citoyens ; sinon vous déshonorerez votre pays ; peut-être le vendrez-vous. »

Les dernières années de Lacordaire furent tristes. S’il est en effet une épreuve qui soit cruelle à un esprit généreux et parfois un peu chimérique comme était le sien, c’est de voir l’événement donner tort à des prévisions et à des espérances longtemps chéries. Il avait rêvé l’alliance de l’Église avec la liberté ; il la voyait chercher celle du pouvoir. Il lui avait prêché l’indépendance et la dignité ; il la voyait cherchant à acheter des faveurs par des services. Il avait entrepris de façonner les catholiques à l’usage de la liberté et de leur apprendre à se servir des armes de droit commun ; il les voyait aujourd’hui, pour la plupart, renier bruyamment la liberté, insulter ceux qui lui restaient fidèles et « saluer César d’une acclamation qui aurait excité le mépris de Tibère. » Ce fut là surtout sa grande douleur, dont la fidélité de quelques amis ne parvenait pas à le consoler. Dans les pages qu’il a dictées sur son lit de mort, il rappelle le souvenir de cette épreuve en termes pleins de mesure. « Beaucoup de catholiques, se repentant de ce qu’ils avaient dit et de ce qu’ils avaient fait, se jetèrent avec ardeur au-devant du pouvoir absolu. Ce schisme, que je ne veux point appeler ici une apostasie, a toujours été pour moi un grand mystère et une grande douleur : l’histoire dira quelle en fut la récompense. »

Lorsque j’ai visité Sorèze, on m’a montré la modeste cellule où se sont écoulés ses derniers jours. On y accède par un escalier de quelques marches que surmonte un petit perron ; au-devant s’étend une longue allée bordée de platanes. C’était là qu’il avait coutume de se promener en lisant son bréviaire, et l’on voyait de loin son froc blanc et son manteau noir passer et repasser entre la ligne droite des arbres. Parfois, quand la soirée était belle, il s’asseyait avant de rentrer sur le petit perron de pierre, et il s’abîmait en des réflexions dont nul n’osait lui demander le secret. Ce dut être un de ces soirs que, rentrant dans sa cellule, il écrivit ces lignes qui datent de quelques années avant sa mort : « Quand on a consumé sa vie dans un travail désintéressé et qu’à la fin d’une longue carrière on voit la difficulté des choses l’emporter sur le désir et les efforts, l’âme, sans se détacher du bien, éprouve l’amertume d’un sacrifice qui n’est pas récompensé et elle se tourne vers Dieu dans une mélancolie que la vertu condamne, mais que la bonté divine pardonne. » S’il avait pu cependant, de ce regard perçant qu’il jetait parfois sur l’avenir, discerner les temps nouveaux, il aurait pressenti la récompense du sacrifice. Il aurait vu son nom populaire et respecté, ses doctrines relevées de la disgrâce théologique où elles étaient tombées, son ordre triomphant et prenant la tête d’un mouvement nouveau de l’Église. Peut-être cependant la direction donnée à ce mouvement, dont il aurait certainement approuvé le principe, lui aurait-elle causé, sur certains points, une inquiétude mêlée d’impatience et peut-être y aurait-il reconnu plutôt l’apparence que la réalité de la fidélité à ses enseignemens. Mais c’est là une controverse dans laquelle je veux d’autant moins m’engager que, de la ligne de conduite que Lacordaire a suivie, il serait assez malaisé de tirer une indication précise sur celle qu’il convient aux catholiques d’adopter à l’heure présente. On a pu voir en effet par cette étude qu’il a singulièrement varié dans la conception qu’il se faisait, au point de vue légal et organique, des relations qui doivent exister entre l’Église et l’État ; mais un point sur lequel il n’a jamais changé, c’est l’attitude qu’il conseillait aux catholiques. Cette attitude, il l’a nettement définie dans une lettre qu’il adressait à un ami : « Je pense comme vous, lui écrivait-il, sur tout ce que nous voyons, » mais tels sont les hommes. Il faut se tenir debout au milieu de leur abaissement et remercier Dieu qui nous a donné une âme capable de ne pas fléchir devant les misères que le succès couronne. » Se tenir debout, c’est ce qu’a toujours enseigné Lacordaire ; c’est l’exemple qu’il a toujours donné. Qu’on soit en monarchie ou en république, qu’il s’adresse à des laïques ou à des clercs, le conseil est toujours bon.


HAUSSONVILLE

  1. Je ne crois pas devoir parler ici du procès qui fut intenté en même temps à Montalembert et à Lacordaire à propos de l’ouverture d’une école libre, procès qui les conduisit devant la cour des pairs. La question de la liberté d’enseignement touche moins aux droits et aux devoirs du prêtre qu’à ceux du citoyen.