Trois poëmes de guerre

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Trois poëmes de guerre
1915



TANT QUE VOUS VOUDREZ,
MON GÉNÉRAL !


Dix fois qu’on attaque là-dedans, « avec résultat purement local. »

Il faut y aller une fois de plus ? Tant que vous voudrez, mon Général !


Une cigarette d’abord. Un coup de vin, qu’il est bon ! Allons, mon vieux, à la tienne !

Y en a trop sur leurs jambes encore dans le trois cent soixante-dix-septième.


À la tienne, vieux frère ! Qu’est-ce que tu étais dans le civil, en ce temps drôle où ç’ qu’on était vivants ?

Coiffeur ? Moi, mon père est banquier et je crois bien qu’il s’appelait Legrand.

Boucher, marchand de fromages, curé, cultivateur, avocat, colporteur, coupeur de cuir,

Y a de tout dans la tranchée et ceux d’en face, ils vont voir ce qu’il en va sortir !


Tous frères comme des enfants tout nus, tous pareils comme des pommes.

C’est dans le civil qu’on était différents, dans le rang il n’y a plus que des hommes !


Plus de père ni de mère, plus d’âge, plus que le grade et que le numéro,

Plus rien que le camarade qui sait ce qu’il a à faire avec moi, pas trop tard et pas trop tôt.


Plus rien derrière moi que le deuxième échelon, avec moi que le travail à faire,

Plus rien devant moi que ma livraison à opérer dans l’assourdissement et le tonnerre !


Livraison de mon corps et de mon sang, livraison de mon âme à Dieu,

Livraison aux messieurs d’en face de cette chose dans ma main qui est pour eux !

(Tant qu’il y aura quelqu’un dans ma peau, tant qu’il y aura un cran à faire à sa ceinture,

Tant qu’il y aura le type en face qui me regarde dans la figure !)


Si la bombe fait de l’ouvrage, qu’est-ce que c’est qu’une âme humaine qui va sauter !

La baïonnette ? cette espèce de langue de fer qui me tire est plus droite et plus altérée !


Y a de tout dans la tranchée, attention au chef quand il va lever son fusil !

Et ce qui va sortir, c’est la France, terrible comme le Saint-Esprit !


Tant qu’il y aura ceux d’en face pour tenir ce qui est à nous sous la semelle de leurs bottes,

Tant qu’il y aura cette injustice, tant qu’il y aura cette force contre la justice qui est la plus forte,


Tant qu’il y aura quelqu’un qui n’accepte pas, tant qu’il y aura cette face vers la justice qui appelle,

Tant qu’il y aura un Français avec un éclat de rire pour croire dans les choses éternelles,

Tant qu’il y aura son avenir à plaquer sur la table, tant qu’il y aura sa vie à donner,

Sa vie et celle de tous les siens à donner, ma femme et mes petits enfants avec moi pour les donner,


Tant que pour arrêter un homme vivant il n’y aura que le feu et que le fer,

Tant qu’il y aura de la viande vivante de Français pour marcher à travers vos sacrés fils de fer,


Tant qu’il y aura un enfant de femme pour marcher à travers votre science et votre chimie,

Tant que l’honneur de la France avec nous luit plus clair que le soleil en plein midi,


Tant qu’il y aura ce grand pays derrière nous qui écoute et qui prie et qui fait silence,

Tant que notre vocation éternelle sera de vous marcher sur la panse,


Tant que vous voudrez, jusqu’à la gauche ! tant qu’il y en aura un seul ! Tant qu’il y en aura un de vivant, les vivants et les morts tous à la fois !

Tant que vous voudrez, mon général ! Ô France, tant que tu voudras !


Juin 1915


DERRIÈRE EUX


On se réunira derrière eux.
LE CURÉ d’ARS


Le sang injustement répandu est long à pénétrer dans la terre.

C’est la rosée des cieux innocente qui est pour elle et la large pluie salutaire

Qui ressort en moissons plantureuses, fourrage et blé, orgueil de la Hesbaye et du Brabant.

Plus douce encore à ses veines toutefois quand il vient s’y mêler, s’il faut du sang,

L’âme rouge dans elle de ses fils et la libation comme du lait et comme du vin

Du soldat qui pour la défendre est tombé, les armes à la main !

Solennelle donation, définitif amour dans le labour et dans l’éteule,

Glaise réhumectée de l’antique Adam par quoi la terre et l’homme redeviennent comme un seul !

Mais cette conscription et le marquage à la craie comme des bêtes, pour la mort, des enfants, des femmes et des vieillards,

Cet entassement pêle-mêle dans un coin, et tout à coup écumeuse, et toute chaude encore de vie, et fumante par tous les échenaux de l’abattoir,

Comme la grappe sous le madrier, cette sortie impétueuse du sang noir,

Cette vendange affreuse dont on la barbouille et qu’on lui fait boire de force,

Sont des choses dont la terre a horreur, et une œuvre au rebours d’elle-même, et l’amorce

De cette coupe lentement dans son cœur qui remonte vers vous, meurtriers, plus profonde et plus large que votre soif !

Vous qui l’avez ensemencée, oubliez-vous qu’elle conçoit ?

Comme il faut la macération de tout l’hiver et la pensée de trois saisons

Pour que le grain longuement médité germe et pousse et s’atteste épi, promesse d’une centuple moisson,

Tel, et plus vous avez enseveli la semence et plus vous l’avez piétinée,

L’incoercible fruit qui sort du ventre des assassinés !

Roule, fusillade, jour et nuit ! feu de vos pièces toutes à la fois ! tonnez, canons allemands !

Que le coup du mortier de quatre cent vingt vers le ciel dans une montagne noire de fumée se décharge comme un volcan !

À travers le continuel assaut et la continuelle résistance,

Troupes marquées pour ne plus revenir, vous n’arriverez pas à détruire le silence,

Vous n’arriverez pas à remplacer dans vos cœurs cette voix à jamais qui s’est tue,

La bouche sans pardon de ceux que vous avez tués et qui ne parleront plus !

Retranche-toi, peuple assiégé ! étends tes impassables réseaux de fil de fer !

Fossoyeurs de vos propres bataillons, sans relâche faites votre fosse dans la terre !

Ce qui tape jour et nuit dans vos rangs, ce qui sonne joyeusement en face n’est pas tout !

Il y a une grande armée sans aucun bruit qui se rassemble derrière vous !

Depuis Louvain jusqu’à Réthel, depuis Termonde jusques à Nomény,

Il y a de la terre mal tassée qui s’agite et une grande tache noire qui s’élargit !

Il y a une frontière derrière vous qui se referme plus infranchissable que le Rhin !

Écoute, peuple qui es parmi les autres peuples comme Caïn !

Entends les morts dans ton dos qui revivent, et dans la nuit derrière toi pleine de Dieu,

Le souffle de la résurrection qui passe sur ton crime populeux !

Peuple de sauterelles mangeur d’hommes, le temps vient que tu seras forcé de reculer !

Le vestige que tu as fait dans le sang, pas à pas le temps vient que tu vas y repasser !

Viens avec nous, peuple casqué. Il y a trop de choses entre toi et nous à jamais pour nous en dessaisir !

Nous te tenons donc à la fin, objet de notre long désir !

Voici le fleuve sans gué de la Justice, voici les bras des innocents autour de toi inextricables comme des ronces !

Ressens la terre sous tes pieds pleine de morts qui est molle et qui enfonce !


Juin 1915


AUX MORTS
DES ARMÉES DE LA RÉPUBLIQUE


De nouveau après tant de sombres jours le soleil délicieux

Brille dans le ciel bleu.

L’hiver bientôt va finir, bientôt le printemps commence, et le matin

S’avance dans sa robe de lin.

Après le corbeau affreux et le sifflement de la bise gémissante.

J’entends le merle qui chante !

Sur le platane tout à l’heure j’ai vu sortir de son trou

Un insecte lent et mou.

Tout s’illumine, tout s’échauffe, tout s’ouvre, tout se dégage !

Peu à peu croît et se propage

Une espèce de joie pure et simple, une espèce de sérénité,

La foi dans le futur été !

Ce souffle encore incertain dont je sens ma joue caressée,

C’est la France, je le sais !

Ah, qu’elle est douce, car c’est elle ! naïve mais péremptoire,

L’haleine de la Victoire !


Héros, qui avez été versés en masse dans la terre comme du blé,

Froment pur dont l’étroit sillon impassable a été comblé,

Qui flamboie et qui foudroie depuis les Vosges jusqu’à la Mer du Nord,

C’est à vous que va ma pensée, vous surtout dans les pieds des vivants qui êtes les morts !

Est-ce vrai que vous ne verrez pas la victoire ? est-ce vrai que vous ne verrez pas l’été ?

Ô nos frères entremêlés avec nous, ô morts, est-ce vrai que vous êtes morts tout entiers ?

Ô vous qui de vos jeunes corps l’un sur l’autre avez comblé ce noir hiver,

Obscurcis de la rive droite de l’Aisne et de la rive gauche de l’Yser,

Vous qui sans aucun soleil et sans aucune espérance combattites,

Toute pensée autre que l’ordre à exécuter sévèrement interdite,

Autre que de faire ce que le général a dit de faire et de tenir bon,

Soldats de la grande Réserve sous la terre, est-ce que vous n’entendez plus le canon ?

Est-ce que vous n’entendez pas notre ligne enfin qui s’arrache de la Terre et qui avance ?

Est-ce que vous ne sentez pas l’ennemi tout à coup qui a plié un peu et le départ de la Victoire immense ?

Ah, trop longtemps nous les avons tenus avec nous au fond de la funèbre piste,

Cœur contre cœur, corps à corps, dans l’étreinte une seule chose ensemble et le travail de nos muscles antagonistes !

Debout, frères entremêlés, et voyez l’espace libre devant nous, et nos armées

Qui marchent par énormes bataillons dans le soleil et dans la giboulée !

Nourrissez de vos rangs inépuisables notre front fulminant,

Notre peuple qui d’un pas lent et sûr comme l’homme en sabots qui ensemence son champ,

Surmonté de ses oiseaux de guerre et suivi de ses fourgons et de ses convois sur une ligne de neuf cents kilomètres,

Refoule et renfonce dans ses portes peu à peu l’autre peuple qui mord et qui tape encore, mais qui sent son maître !

Comme un puissant fermier de toutes parts qui voit s’avancer la ligne de ses faucheuses,

L’attelage de toutes nos armées tire d’un seul mouvement vers la Meuse,

Et déjà paraissent les forêts, les montagnes et l’horizon germanique !

Ô morts, la sentez-vous avec nous, l’odeur de votre paradis héroïque,

La possession à la fin avec son corps de la chose qu’on vous avait promise,

Le grand assouvissement pour toujours de la terre ennemie que l’on a conquise !

La frontière que le parjure a ouverte, forcez-la de vos rangs accumulés !

Entrez, armées de la Justice et de la Joie, dans la terre qui vous a été donnée !

Ah, ma soif ne sera pas désaltérée et le pain ne sera pas bon,

Armées des vivants et des morts, jusqu’à ce que nous ayons bu ensemble dans le Rhin profond !


Mars 1915