Troisième Mémoire sur les éthers

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

TROISIÈME

MÉMOIRE SUR LES ÉTHERS ;

Par M. Thenard.

Des produits qu’on obtient en traitant par les muriates métalliques, l’acide muriatique oxigéné et l’acide acétique.
PREMIÈRE PARTIE.
De l’action des muriates métalliques sur l’alcool.


Si, parmi les chimistes qui se sont occupés de l’éther muriatique, il n’en est qu’un seul qui ait pu en obtenir, et même de très-impur, avec de l’acide muriatique et de l’alcool, il n’en est point, au contraire, qui n’ait réussi à en former au moyen de l’alcool et de quelques muriates métalliques.

Pott, dans les Mémoires de Berlin ; Ludoff, dans sa Chimie victorieuse ; Beaumé, dans sa Dissertation sur les éthers ; le baron de Bormes, et sur-tout Courtanvaux, dans les Mémoires des savans étrangers, de l’Académie des sciences, tom. 6, p. 612 ; Schéele, dans ses Mémoires de chimie, et plusieurs autres chimistes, que je pourrois citer, parlent d’un éther marin fait par ce procédé. Pour l’obtenir, les uns emploient le beurre d’antimoine ; les autres, le muriate d’étain fumant ; ceux-ci, le muriate de zinc, et ceux-là les muriates de bismuth et de fer ; mais tous s’accordent à dire que cet éther a une odeur suave et analogue à celle de l’éther sulfurique.

Il résulte de là que ces divers muriates métalliques forment le même produit dans leur distillation avec l’alcool, et par conséquent qu’ils agissent tous de la même manière sur ce corps. Or, leur action sur l’alcool ne seroit probablement pas semblable si elle étoit due aux muriates mêmes, puisque ces muriates diffèrent entre eux par la nature de l’oxide qui entre dans leur composition, et par leurs propriétés particulières : nous sommes donc conduits à croire qu’elle dépend de l’excès d’acide que ces sortes de sels contiennent. Aussi ne convertit-on sensiblement l’alcool en éther que par une grande quantité de muriate métallique, et a-t-on remarqué que, lorsque le beurre d’antimoine était mêlé avec de l’acide muriatique il étoit bien plus susceptible d’éthérifier l’alcool, que dans son état de pureté.

Mais s’il n’y a que l’excès d’acide des muriates métalliques qui agisse sur l’alcool et le change en éther, l’éther provenant de ces muriates doit être absolument le même que l’éther provenant de l’acide muriatique pur.

Ainsi, transformons par l’un de ces muriates une certaine quantité d’alcool en éther, et recherchons ensuite les propriétés de celui-ci. Pour opérer cette transformation, j’ai préféré d’employer le muriate d’étain fumant, à cause de sa grande solubilité dans l’alcool, et en même tems du grand excès d’acide qu’il contient. Je me suis servi, dans cette opération, des doses d’alcool et de sel indiquées par Courtanvaux ; savoir, de 7 parties d’alcool bien rectifié, et de 12 parties de muriate d’étain. Lorsque j’en ai fait le mélange, il s’est fait entendre, comme Courtanvaux l’a remarqué, un sifflement semblable à celui d’une barre de fer rouge qu’on plonge dans l’eau, et il s’est dégagé une si grande quantité de chaleur qu’elle m’a paru bien supérieure à celle de l’eau bouillante. L’appareil que j’ai employé consistoit en une cornue tubulée bien assise, à feu nud, dans un fourneau, sur un grillage de fil de fer, adaptée à un matras à long col et tubulé, lequel étoit exposé à un froid de 10 degrés, et portoit un tube à boule qui s’engageoit sous des flacons pleins d’eau à 40 et quelques degrés. Après avoir introduit le mélange dans la cornue, et avoir assujetti et luté parfaitement les bouchons des vases, j’ai échauffé graduellement la liqueur ; je l’ai portée jusqu’à l’ébullition, et j’ai entretenu le feu jusqu’à ce que tout l’alcool que j’avois employé fût à-peu-près distillé. Voici ce que j’ai observé : il ne s’est dégagé dans toute l’opération que de l’air atmosphérique ; il est resté dans la cornue une masse jaunâtre, dure, presqu’entièrement soluble dans l’eau, d’une saveur insupportable et qui n’étoit autre chose que du muriate d’étain très-oxidé dont une petite portion d’oxide s’étoit précipitée. Enfin il s’est condensé dans le récipient un liquide composé de deux couches dont l’une inférieure, très-petite, étoit évidemment du muriate d’étain très-oxidé, et dont l’autre, supérieure, assez épaisse, présentoit les propriétés suivantes. Elle avoit une odeur éthérée et en même tems alcoolique, une saveur âcre et métallique ; elle rougissoit fortement les couleurs bleues, et faisoit une vive effervescence avec les carbonates ; les alcalis en précipitoient beaucoup d’oxide d’étain, très-oxidé.

Ces essais me faisant présumer qu’elle étoit formée d’éther, d’alcool et de muriate d’étain très-oxidé, et voulant sur-tout savoir si l’éther qu’elle contenoit ressembloit à l’éther fait avec l’acide muriatique, j’en mis dans un flacon de manière qu’il en étoit à-peu-près rempli aux deux tiers, et j’adaptai deux tubes, l’un en S, et l’autre s’engageant sous de petites cloches pleines d’eau chaude. Alors j’échauffai peu à peu le flacon, et bientôt je vis une ébullition se produire dans son intérieur ; c’étoit de véritable gaz éthéré qui s’en dégageoit : mais cette ébullition devint bien plus vive lorsque je versai de l’eau chaude dans le flacon, non que la température fut élevée, mais parce que l’eau se combinant avec l’alcool qui tenoit le gaz en dissolution, celui-ci reprenoit bien plus facilement la forme de fluide élastique. Lorsqu’il ne se dégagea plus de gaz éthéré, je versai la liqueur dans une cornue ; je la distillai, et j’en retirai, comme je l’avois prévu, de l’alcool en grande quantité, et du muriate d’étain très-oxidé ; il ne me restoit plus qu’à faire l’examen du gaz éthéré. Il avoit absolument la même odeur que le gaz éthéré muriatique proprement dit. Il étoit comme lui légèrement soluble dans l’eau ; comme lui aussi, il brûloit avec une flamme verdâtre, et déposoit une grande quantité d’acide muriatique, quoiqu’avant la combustion, rien ne pût indiquer en lui la présence de cet acide. La seule propriété par laquelle il en différoit, c’est qu’au lieu de ne se liquéfier qu’à + 11° du thermomètre centigrade, il se liquéfioit à environ + 15 à 16, mais cette différence est si légère qu’on ne peut s’empêcher de reconnoître dans l’un et dans l’autre le même éther et le même mode de formation.

Il est donc prouvé maintenant que dans l’éthérification de l’alcool par les muriates métalliques, il n’y a que l’excès d’acide de ceux-ci qui agit, et que par conséquent aussi, celui qu’on a obtenu jusqu’à présent, par ce moyen, n’est autre chose qu’une combinaison de beaucoup d’alcool et de peu d’éther. Celui dont Schéele a parlé, me semble sur-tout devoir être dans ce cas ; car après avoir distillé le mélange d’alcool et du muriate métallique, il mettoit, à plusieurs reprises, de l’alcool sur le résidu de l’opération, et procédoit à une nouvelle distillation ; tandis que pour obtenir une liqueur très-éthérée, il faut absolument faire le contraire, c’est-à-dire distiller le produit de la première opération avec de nouveau muriate métallique, et encore par ce moyen n’obtient-on qu’un composé d’alcool et d’éther, à moins qu’on ne fasse un grand nombre d’opérations. Aussi Schéele n’a-t-il point connu la nature de l’éther muriatique ; et ce qui le prouve, ce sont les deux passages de son Mémoire, que je transcris ici littéralement.

Seconde partie, pag. 113, §. IV. Après avoir décrit le procédé qu’il emploie pour faire de l’éther marin par les muriates métalliques, Schéele dit : Pour vérifier encore si l’acide muriatique devoit être regardé comme une partie constituante de cet éther, il falloit d’abord le purifier de tout acide muriatique surabodant ; je procédai pour cela sur cet éther, comme je l’avois fait pour l’éther vitriolique (§. II), (c’est-à-dire en distillant cet éther avec de l’alcool de potasse). Je mêlai cet éther ainsi purifié avec de la dissolution d’argent ; mais comme elle ne donna aucun précipité, je jettai le tout dans un verre, et j’y mis le feu.

Lorsque l’éther fut brûlé, je trouvai que la dissolution d’argent étoit devenue laiteuse et ressembloit à un coagulé de muriate d’argent. Il est donc vraisemblable que l’acide muriatique est partie constituante de cet éther.

Mais plus loin, même vol., pag. 126, dans les conséquences qu’il tire de ces expériences il ajoute : Cet éther, savoir l’éther sulfurique et l’éther muriatique, porte ordinairement avec lui une légère portion du même acide qui a servi à le séparer de l’eau (§. II, IV) ; car la quantité de cet acide est si peu sensible dans un éther bien rectifié, qu’il n’est pas possible d’affirmer qu’il n’existe point d’éther sans acide minéral.


SECONDE PARTIE.
De l’action de l’acide muriatique oxigéné sur l’alcool.


Schéele est le premier qui ait traité l’alcool par l’acide muriatique oxigéné. Tantôt il a mis d’abord de l’alcool en contact dans un ballon avec du gaz acide muriatique oxigéné, puis l’a distillé avec le résidu de l’acide muriatique et de l’oxide noir de manganèse dont il s’étoit servi pour produire cet acide oxigéné : tantôt il a distillé de l’alcool pur avec de l’acide muriatique et de l’oxide noir de manganèse : tantôt il en a distillé avec du sel marin, de l’oxide noir de manganèse et de l’acide sulfurique ; et toujours il a obtenu les mêmes produits, savoir, de l’éther plus léger et une matière huileuse plus lourde que l’eau (Voy. ses Mémoires, 2e. vol.). M. Berthollet, en s’occupant de cet objet à la suite de ses belles expériences sur l’acide muriatique oxigéné (Mém. de l’Acad. des sciences, pour 1785), a été beaucoup plus loin que Schéele ; il a vu que, par la réaction de cet acide sur l’alcool, il se formoit non-seulement une matière huileuse, mais encore de l’eau, une matière sucrée, de l’éther qui disparoissoit presqu’entièrement lorsqu’on faisoit passer à travers la liqueur une grande quantité d’acide muriatique oxigéné, et quelquefois de l’acide acéteux. D’autres chimistes, notamment Pelletier[1], ont encore considéré l’action de l’acide muriatique oxigéne sur l’alcool, et tous ont conclu qu’il en résultoit un véritable éther. Pelletier a même donné, pour le préparer, un procédé que la plupart des auteurs ont adopté et ont décrit-dans leurs livres, mais sans parler de la théorie de cette éthérification, ou en ne présentant à cet égard que des hypothèses qu’on ne peut plus admettre aujourd’hui. Il étoit donc nécessaire de reprendre ce travail, et c’est ce que j’ai fait avec tous les soins qu’il exigeoit.

Je me suis gardé de faire usage d’un mélange soit d’alcool, d’acide muriatique et d’oxide noir de manganèse, soit d’alcool, de sel marin, d’oxide noir de manganèse et d’acide sulfurique ; parce que, comme il est facile de le prévoir, dans le premier cas, il auroit pu se former de véritable éther muriatique ; et que, dans le second, il auroit pu se former de ce même éther et de l’éther sulfurique. J’ai fait passer, comme M. Berthollet l’avoit déja fait, le gaz muriatique oxigéné à travers l’eau pour le laver, et ensuite à travers une quantité d’alcool donnée. La quantité d’alcool sur laquelle j’opérai, étoit de 500 grammes, et a absorbé l’acide muriatique oxigéné provenant de 1750 grammes de sel, 450 d’oxide noir de manganèse, et de 800 grammes d’acide sulfurique concentré, étendu de 800 grammes d’eau.

Pendant toute l’expérience, il s’est formé un peu de gaz acide carbonique ; mais quoique le dégagement du gaz acide muriatique oxigéné fut très-rapide, cet acide a disparu presqu’entièrement dans l’alcool, et d’abord l’a fortement échauffé et légèrement coloré en jaune-verdâtre sans le troubler, mais peu-à-peu, sur-tout à la fin de l’expérience, où il commençoit à ne plus être décomposé qu’en partie, y a formé un dépôt blanc-verdâtre ayant l’aspect de matière huileuse. En délutant les vases, j’ai trouvé au-dessus de cette matière huileuse, une liqueur plus jaune que verte, contenant une si grande quantité d’acide muriatique, qu’elle répandoit d’épaisses vapeurs blanches comme un acide concentré. C’est de cette liqueur que je devois retirer l’éther, s’il s’en étoit formé. Pour cela, je la saturai par un alcali qui y forma un précipité de matière huileuse, et je la distillai. Mais au lieu d’obtenir un véritable éther, je n’obtins qu’un liquide dont l’odeur étoit toute autre que celle de l’éther, dont la saveur étoit fraîche et analogue à celle de la menthe, et que je reconnus bientôt pour n’être autre chose que de l’alcool tenant en dissolution de l’huile dont j’ai déja parlé. On peut même en séparer l’huile par l’eau ; et si on dissout plus ou moins de matière huileuse dans l’alcool, on reforme un composé en tout semblable à ce prétendu liquide éthéré.

Nous pouvons donc dire que la liqueur provenant de la décomposition de l’alcool par l’acide muriatique oxigéné, ne contient point d’éther : d’une autre part, nous avons déja vu qu’elle contenoit de l’acide muriatique, de l’alcool et de l’huile : maintenant voyons quels sont les autres principes qu’elle contient encore. On y prouve facilement la présence d’une assez grande quantité d’eau, et il paroît aussi qu’elle contient au moins une petite quantité d’une matière facile à charbonner ; car lorsqu’après l’avoir saturée, on l’évapore, elle se noircit fortement, propriété qui n’appartient point à la matière huileuse. Je n’y ai apperçu que des traces de vinaigre, et je n’y ai point trouvé de matière sucrée, ce qui provient probablement de ce que j’ai fait passer à travers l’alcool une bien plus grande quantité d’acide muriatique oxigéné que M. Berthollet.

Quoi qu’il en soit, la manière dont l’acide muriatique oxigéné agit sur l’alcool est évidente. En enlevant beaucoup d’hydrogène et peu de carbone à l’alcool, et formant beaucoup d’eau et peu d’acide carbonique, cet acide transforme l’alcool en deux matières, en substance huileuse et en substance facile à charbonner. La matière huileuse se rassemble en partie au fond du vase, mais la majeure partie de cette matière et quelquefois même toute cette matière reste en dissolution dans l’alcool non décomposé et dans l’acide muriatique, d’où on peut la précipiter par l’eau. C’est également avec l’alcool, l’acide muriatique, etc., que se trouve la matière qu’on charbonne facilement.

Je n’ai encore que très-peu de notions sur celle-ci. Tout ce que je puis dire, c’est qu’il m’a paru qu’il s’en formoit peu. Seroit-elle analogue à celle qui se produit dans la réaction de l’acide nitrique sur l’alcool et sur plusieurs autres matières végétales, notamment sur le sucre ? c’est probable.

J’ai des notions bien plus précises sur la matière huileuse. Elle est blanche ; elle a une saveur fraîche et analogue à celle de la menthe, et une odeur toute particulière qui n’est point éthérée ; elle est plus pesante et cependant plus volatile que l’eau ; elle s’y dissout en petite quantité ; elle est très-soluble dans l’alcool, et l’eau peut l’en précipiter ; elle passe à la distillation avec l’alcool, et forme ce qui a été pris quelquefois pour de l’éther muriatique ; il s’en forme une grande quantité dans le traitement de l’alcool par l’acide muriatique oxigéné : on en obtient 50 grammes de 500 d’alcool, et encore tout l’alcool à beaucoup près n’est-il pas décomposé.

Il résulte de toutes ces expériences, 1°. que l’acide muriatique oxigéné ne peut point former d’éther avec l’alcool ; 2°. que si on en obtient, soit en distillant de l’alcool, de l’acide muriatique et de l’oxide noir de manganèse, soit en faisant passer du gaz acide muriatique oxigéné à travers l’alcool, ce n’est probablement que de l’éther muriatique ; 3°. que celui qui se forme dans le procédé recommandé par Pelletier, et qui consiste à mêler de l’alcool, de l’acide sulfurique, du sel marin et de l’oxide noir de manganèse, n’est sans doute que de l’éther sulfurique mêlé avec de l’éther muriatique.


TROISIÈME PARTIE.
De l’action de l’acide acétique sur l’alcool.


Depuis l’année 1759, que le comte de Lauraguais a annoncé qu’on pouvoit faire un éther avec l’acide acétique et l’alcool, ce fait a été successivement admis par quelques chimistes et nié par quelques autres. Schéele a assuré qu’on ne pouvoit point faire directement un éther de cette sorte, et que pour en obtenir il falloit absolument mêler un autre acide avec l’acide acétique[2]. Pelletier, au contraire, a imprimé qu’il suffisoit de faire un mélange de partie égale d’acide acétique et d’alcool, et de le distiller trois fois pour le convertir en grande partie en éther[3]. Dans ces derniers tems, Schultze s’est déclaré en faveur de l’opinion de Schéele[4]. Lichtemberg et Gehlen, qui ont répété les expériences de Schultze, en ont trouvé les résultats et les conséquences exacts[5]. Mais il est évident que Schéele, Schultze, etc., se sont trompés, puisque tous les jours on prépare dans les laboratoires de pharmacie de l’éther à la manière de Lauraguais et de Pelletier. Il ne s’agit donc point ici de constater ce qui l’est si bien ; il ne s’agit que d’établir une théorie qui n’est point encore bien connue. Pour cela, recherchons d’abord, comme il convient, tous les phénomènes que nous présente la distillation plusieurs fois répétée d’une quantité donnée d’alcool et d’acide acétique. J’ai employé, dans cette distillation, d’une part, 128 gr. 5 d’un acide susceptible de se congeler à zéro, et dont 100 grammes ne pouvoient être saturés que par 84 grammes de potasse, et d’autre part, 130 gram. d’alcool dont la pesanteur spécifique étoit de 8056 à 7° therm. cent. J’ai recohobé douze fois, et toujours j’ai entretenu le feu sous la cornue, au point de faire passer dans le récipient les deux tiers du mélange qu’elle contenoit ; mais j’ai tant pris de précautions dans chaque distillation, et j’ai condensé le produit par de la glace avec tant de soins, que je n’en ai perdu que 11 grammes. Il ne s’est dégagé aucun gaz, soit au commencement, soit au milieu, soit à la fin de l’opération.

L’opération étant terminée, j’ai mêlé la liqueur du récipient avec celle de la cornue, et j’ai essayé d’opérer la neutralisation du mélange par la potasse ; mais je n’ai pu le faire que très-incomplettement : 37 grammes de cet alcali seulement s’y sont dissous et y ont occasionné un dépôt abondant et cristallisé d’acétate de potasse. Alors j’ai soumis à une distillation bien ménagée, ce mélange de liqueurs ainsi neutralisées en partie, et j’en ai retiré, 1°. 127 grammes d’éther, ne contenant qu’une quantité d’acide représentée par 6 décigrammes de potasse ; 2°. 55 grammes d’un liquide légèrement éthéré, fortement alcoolique, et contenant une quantité d’acide représentée par 7 grammes 4 décigrammes de potasse ; 3°. un résidu formé d’acétate de potasse, d’eau et d’une quantité d’acide, représentée par 16 grammes de potasse.

Pour pouvoir prononcer d’une manière plus certaine sur la nature des deux premiers produits de cette distillation, je les ai distillés de nouveau, mais en les saturant auparavant d’acétate de potasse. Du premier, j’ai obtenu d’abord 115 grammes d’un éther qui m’a semblé parfaitement pur, et ensuite 8 grammes d’un éther un peu alcoolisé, point d’eau ; 4 grammes ont été perdus ou retenus en partie par l’acétate de potasse. Du deuxième produit, j’ai obtenu 27 grammes d’alcool légèrement éthéré, et dont la pesanteur spécifique (à 6° thermomètre de Réaumur) étoit de 827. Ce qui a passé en second lieu dans le récipient, étoit de l’eau si peu alcoolisée, que je n’ai pas cru devoir en tenir compte. Il suit de là que 150 grammes d’alcool cet 128 gr. 5 d’acide acétique, distillés douze fois ensemble, nous ont donné, 1°. 126 grammes et quelque chose d’éther à peine alcoolisé ; 2°. 27 grammes d’alcool à 827 de pesanteur spécifique (6° th. de Réaumur) ou 27 gram. —… d’alcool tel que je l’ai employé ; 3°. une quantité d’acide représentée par 61 grammes de potasse, c’est-à-dire 72 gr. 6 d’acide : car nous avons vu précédemment que 100 parties d’acide exigeoient 84 grammes de potasse pour leur saturation ; 4°. une perte de 11 grammes. Mais si on ne retrouve plus que 72 gr. 6 d’acide après l’opération, il faut qu’il en ait disparu 55 gr. 9 dans l’opération : or l’acétate de potasse fondu contient trois parties de potasse et deux parties d’acide ; par conséquent ces 55 gr. 9 d’acide étant susceptibles de neutraliser 46 gr. 95 de potasse, contiennent 31 gr. 3 d’acide sec ou tel qu’il existe dans l’acétate de potasse fondu, lesquels, ajoutés à 130 d’alcool, forment un tout de 161 gr. 5 qu’il faut retrouver, et que nous retrouvons en effet tant en éther qu’en alcool et en perte. Donc l’éther acétique résulte de tous les principes de l’acide acétique avec tous ceux de l’alcool, sans que dans la réaction des uns sur les autres, il y ait formation d’eau ou de quelqu’autre composé.

Cet éther a une odeur agréable d’éther et d’acide acétique, et pourtant il ne rougit ni le papier ni la teinture de tournesol ; il a une saveur toute particulière qu’on ne sait à quoi comparer, qui est bien différente de celle de l’alcool ; sa pesanteur spécifique à + 7° du thermomètre centigrade est de 866 ; il entre en ébullition à 71° thermomètre centigrade, à la pression de 75 centimètres ; il brûle avec une flamme d’un blanc jaunâtre, et de l’acide acétique se développe dans sa combustion ; il ne paroît point s’altérer avec le tems (du moins j’ai à cet égard une épreuve de six mois) ; 169 gr. 9 d’eau n’en dissolvent que 23 gr. 1 à la température de 17° thermomètre centigrade, et par conséquent, à cette température, il exige sept fois et quelque chose son poids d’eau pour se dissoudre ; ainsi dissous dans l’eau, il est toujours sans action sur la teinture de tournesol, et conserve l’odeur et la saveur qui le caractérisent ; mais lorsqu’on le met dans cet état en contact avec la potasse caustique, son odeur et sa saveur disparoissent, et l’alcali se sature ; et si, ce point étant atteint, on distille, il passe de l’alcool très-étendu d’eau dans le récipient, et il reste dans la cornue de l’acétate de potasse ; il ne se dégage aucun gaz dans cette distillation. De 30 grammes d’éther que j’ai traités de cette manière, c’est-à-dire que j’ai d’abord dissous dans l’eau, et dans lesquels j’ai ensuite versé une solution de 15 grammes de potasse caustique pure, j’ai retiré environ 15 grammes d’alcool concentré et 17 grammes d’acétate de potasse[6]. Probablement que j’ai perdu une portion de l’alcool de ces 30 grammes d’éther, en essayant de le séparer de l’eau avec laquelle il étoit mêlé ; car je ne doute pas que, par la potasse caustique, on ne décompose complettement l’éther acétique, et qu’on ne puisse parvenir, en opérant bien, à en retirer tout l’acide et tout l’alcool qui, par eux-mêmes ou par leurs principes, constituent cet éther.

Telles sont les observations que j’ai cru devoir réunir dans ce Mémoire. Elles prouvent, 1°. que l’éther qu’on obtient avec les muriates métalliques est le même que l’éther muriatique proprement dit ; mais que ces muriates étant très-peu acides, leur action sur l’alcool est très-foible, en sorte que par ce moyen on n’obtient jamais que peu d’éther dissous dans beaucoup d’alcool ; 2°. qu’on ne forme par l’acide muriatique oxigéné et l’alcool qu’une matière huileuse, de l’eau, de l’acide carbonique, et une matière qu’on charbonne facilement, et non de l’éther, et que l’éther muriatique oxigéné qu’on admettoit, n’est autre chose que de l’alcool tenant en dissolution plus ou moins de matière huileuse et peut-être de l’éther muriatique et de l’éther sulfurique ; enfin que l’éther acétique est bien un composé particulier qui résulte des principes de l’acide acétique, combinés avec ceux de l’alcool.




  1. Voy. ses Mémoires.
  2. Voy. les Mémoires de chimie, 2e. vol., pag. 116.
  3. Voy. le Journal de physique pour 1785.
  4. Annales de chimie, 30 janvier 1806, pag. 94.
  5. Ibid.
  6. Comme l’acétate de potasse étoit mêlé avec un excès de potasse, j’ai saturé celle-ci par l’acide sulfurique, et j’ai traité le mélange des deux sels par l’alcool pour obtenir le premier pur.

    Schéele avoit déja vu qu’en mêlant de la potasse et de l’éther acétique, on faisoit de l’acétate de potasse ; il n’a rien dit de l’alcool qu’on obtient de ce mélange lorsqu’on le distille.