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Turcaret

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Œuvres de LesageDidot (p. 759-800).




TURCARET,


COMÉDIE,


Représentée, pour la première fois, le 14 février 1709.





PERSONNAGES.
 
M. TURCARET, traitant, amoureux de la baronne.
Mme TURCARET, épouse de M. Turcaret.
Mme JACOB, revendeuse à la toilette, et sœur de M. Turcaret.
LA BARONNE, jeune veuve coquette.
LE CHEVALIER, petits -maîtres.
LE MARQUIS,
M. RAFLE, commis de M. Turcaret.
FLAMAND, valet de M. Turcaret.
MARINE, suivantes de la baronne.
LISETTE,
JASMIN, petit laquais de la baronne.
FRONTIN, valet du chevalier.
M. FURET, fourbe.



La scène est à Paris, chez la baronne.






TURCARET,


COMÉDIE.


ACTE PREMIER.



Scène PREMIÈRE.


LA BARONNE, MARINE.



MARINE.

Encore hier deux cents pistoles ?


LA BARONNE.

Cesse de me reprocher…


MARINE, l’interrompant.

Non, madame, je ne puis me taire ; votre conduite est insupportable.


LA BARONNE.

Marine !


MARINE.

Vous mettez ma patience à bout.


LA BARONNE.

Eh ! comment veux-tu donc que je fasse ? Suis-je femme à thésauriser ?


MARINE.

Ce seroit trop exiger de vous ; et cependant je vous vois dans la nécessité de le faire.


LA BARONNE.

Pourquoi ?


MARINE.

Vous êtes veuve d’un colonel étranger qui a été tué en Flandre, l’année passée. Vous aviez déjà mangé le petit douaire qu’il vous avoit laissé en partant , et il ne vous restoit plus que vos meubles, que vous auriez été obligée de vendre, si la fortune propice ne vous eût fait faire la précieuse conquête de M. Turcaret le traitant. Cela n’est-il pas vrai, madame ?


LA BARONNE.

Je ne dis pas le contraire.


MARINE.

Or, ce M. Turcaret, qui n’est pas un homme fort aimable, et qu’aussi vous n’aimez guère, quoique vous ayez dessein de l’épouser, comme il vous l’a promis, M. Turcaret, dis-je, ne se presse pas de vous tenir parole, et vous attendez patiemment qu’il accomplisse sa promesse, parce qu’il vous fait tous les jours quelque présent considérable : je n’ai rien à dire à cela. Mais ce que je ne puis souffrir, c’est que vous soyez coiffée d’un petit chevalier joueur qui va mettre à la réjouissance les dépouilles du traitant. Eh ! que prétendez-vous faire de ce chevalier.


LA BARONNE.

Le conserver pour ami. N’est-il pas permis d’avoir des amis ?


MARINE.

Sans doute, et de certains amis encore dont on peut faire son pis-aller. Celui-ci, par exemple, vous pourriez fort bien l’épouser, en cas que M. Turcaret vînt à vous manquer ; car il n’est pas de ces chevaliers qui sont consacrés au célibat et obligés de courir au secours de Malte. C’est un chevalier de Paris ; il fait ses caravanes dans les lansquenets.


LA BARONNE.

Oh ! je le crois un fort honnête homme.


MARINE.

J’en juge tout autrement. Avec ses airs passionnés, son ton radouci, sa face minaudière, je le crois un grand comédien ; et ce qui me confirme dans mon opinion, c’est que Frontin, son bon valet Frontin, ne m’en a pas dit le moindre mal.


LA BARONNE.

Le préjugé est admirable ! et tu conclus de là ?


MARINE.

Que le maître et le valet sont deux fourbes qui s’entendent pour vous duper ; et vous vous laissez surprendre à leurs artifices, quoiqu’il y ait déjà du temps que vous les connoissiez. Il est vrai que depuis votre veuvage il a été le premier à vous offrir brusquement sa foi ; et cette façon de sincérité l’a tellement établi chez vous qu’il dispose de votre bourse comme de la sienne.


LA BARONNE.

Il est vrai que j’ai été sensible aux premiers soins du chevalier. J’aurois dû, je l’avoue, l’éprouver avant que de lui découvrir mes sentiments, et je conviendrai, de bonne foi, que tu as peut-être raison de me reprocher tout ce que je fais pour lui.


MARINE.

Assurément ; et je ne cesserai point de vous tourmenter, que vous ne l’ayez chassé de chez vous ; car enfin, si cela continue, savez-vous ce qui en arrivera ?


LA BARONNE.

Eh ! quoi ?


MARINE.

M. Turcaret saura que vous voulez conserver le chevalier pour ami ; et il ne croit pas, lui, qu’il soit permis d’avoir des amis. Il cessera de vous faire des présents, il ne vous épousera point ; et si vous êtes réduite à épouser le chevalier, ce sera un fort mauvais mariage pour l’un et pour l’autre.


LA BARONNE.

Tes réflexions sont judicieuses, Marine ; je veux songer à en profiter.


MARINE.

Vous ferez bien ; il faut prévoir l’avenir. Envisagez dès à présent un établissement solide. Profitez des prodigalités de M. Turcaret, en attendant qu’il vous épouse. S’il y manque, à la vérité on en parlera un peu dans le monde ; mais vous aurez, pour vous en dédommager, de bons effets, de l’argent comptant, des bijoux, de bons billets au porteur, des contrats de rente, et vous trouverez alors quelque gentilhomme capricieux, ou malaisé, qui réhabilitera votre réputation par un bon mariage.


LA BARONNE.

Je cède à tes raisons, Marine ; je veux me détacher du chevalier, avec qui je sens bien que je me ruinerois à la fin.


MARINE.

Vous commencez à entendre raison. C’est là le bon parti. Il faut s’attacher à M. Turcaret, pour l’épouser, ou pour le ruiner. Vous tirerez du moins, des débris de sa fortune, de quoi vous mettre en équipage, de quoi soutenir dans le monde une figure brillante, et quoi que l’on puisse dire, vous lasserez les caquets, vous fatiguerez la médisance, et l’on s’accoutumera insensiblement à vous confondre avec les femmes de qualité.


LA BARONNE.

Ma résolution est prise, je veux bannir de mon cœur le chevalier. C’en est fait, je ne prends plus de part à sa fortune, je ne réparerai plus ses pertes, il ne recevra plus rien de moi.


MARINE, voyant paroître Frontin.

Son valet vient ; faites-lui un accueil glacé. Commencez par là ce grand ouvrage que vous méditez.


LA BARONNE.

Laisse-moi faire.




Scène II.


LA BARONNE, MARINE, FRONTIN.



FRONTIN, à la baronne.

Je viens de la part de mon maître et de la mienne, madame, vous donner le bonjour.


LA BARONNE, d’un air froid.

Je vous en suis obligé, Frontin.


FRONTIN, à Marine.

Et mademoiselle Marine veut bien aussi qu’on prenne la liberté de la saluer ?


MARINE, d’un air brusque.

Bonjour et bon an.


FRONTIN, à la baronne en lui présentant un billet.

Ce billet que M. le chevalier vous écrit vous instruira, madame, de certaine aventure…


MARINE, bas à la baronne.

Ne le recevez pas.


LA BARONNE, prenant le billet des mains de Frontin.

Cela n’engage à rien, Marine… Voyons, voyons ce qu’il me mande.


MARINE, à part.

Sotte curiosité !


LA BARONNE, lisant.

« Je viens de recevoir le portrait d’une comtesse. Je vous l’envoie et vous le sacrifie ; mais vous ne devez point me tenir compte de ce sacrifice, ma chère baronne. Je suis si occupé, si possédé de vos charmes, que je n’ai pas la liberté de vous être infidèle. Pardonnez, mon adorable, si je ne vous en dis pas davantage ; j’ai l’esprit dans un accablement mortel. J’ai perdu cette nuit tout mon argent, et Frontin vous dira le reste.

le chevalier

MARINE, à Frontin.

Puisqu’il a perdu tout son argent, je ne vois pas qu’il y ait du reste à cela.


FRONTIN.

Pardonnez-moi. Outre les deux cents pistoles que madame eut la bonté de lui prêter hier, et le peu d’argent qu’il avoit d’ailleurs, il a encore perdu mille écus sur parole ; voilà le reste. Oh ! diable, il n’y a pas un mot inutile dans les billets de mon maître.


LA BARONNE.

Où est le portrait ?


FRONTIN, lui donnant un portrait.

Le voici.


LA BARONNE, examinant le portrait.

Il ne m’a point parlé de cette comtesse-là, Frontin.


FRONTIN.

C’est une conquête, madame, que nous avons faite sans y penser. Nous rencontrâmes l’autre jour cette comtesse dans un lansquenet.


MARINE.

Une comtesse de lansquenet.


FRONTIN, à la baronne.

Elle agaça mon maître. Il répondit, pour rire, à ses minauderies. Elle, qui aime le sérieux, a pris la chose fort sérieusement. Elle nous a, ce matin, envoyé son portrait. Nous ne savons pas seulement son nom.


MARINE.

Je vais parier que cette comtesse-là est quelque dame normande. Toute sa famille bourgeoise se cotise pour lui faire tenir à Paris une petite pension, que les caprices du jeu augmentent ou diminuent.


FRONTIN.

C’est ce que nous ignorons.


MARINE.

Oh ! que non, vous ne l’ignorez pas. Peste ! vous n’êtes pas gens à faire sottement des sacrifices. Vous en connoissez bien le prix.


FRONTIN, à la baronne.

Savez-vous bien, madame, que cette dernière nuit a pensé être une nuit éternelle pour monsieur le chevalier ? En arrivant au logis il se jette dans un fauteuil ; il commence par se rappeler les plus malheureux coups du jeu, assaisonnant ses réflexions d’épithètes et d’apostrophes énergiques.


LA BARONNE, regardant le portrait.

Tu as vu cette comtesse, Frontin ? N’est-elle pas plus belle que son portrait ?


FRONTIN.

Non, madame ; et ce n’est pas, comme vous voyez, une beauté régulière ; mais elle est assez piquante, ma foi, elle est assez piquante… Or, je voulus d’abord représenter à mon maître que tous ces jurements étoient des paroles perdues ; mais, considérant que cela soulage un joueur désespéré, je le laissai s’égayer dans ses apostrophes.


LA BARONNE, regardant toujours le portrait.

Quel âge a-t-elle, Frontin ?


FRONTIN.

C’est ce que je ne sais pas trop bien ; car elle a le teint si beau que je pourrois m’y tromper d’une bonne vingtaine d’années.


MARINE.

C’est-à-dire qu’elle a pour le moins cinquante ans ?


FRONTIN.

Je le croirois bien , car elle en paroît trente… (À la baronne.) Mon maître donc, après avoir bien réfléchi, s’abandonne à la rage ; il demande ses pistolets.


LA BARONNE, à Marine.

Ses pistolets, Marine, ses pistolets !


MARINE.

Il ne se tuera point, madame, il ne se tuera point.


FRONTIN, à la baronne.

Je les lui refuse ; aussitôt il tire brusquement son épée.


LA BARONNE, à Marine.

Ah ! il s’est blessé, Marine, assurément !


MARINE.

Eh ! non, non, Frontin l’en aura empêché.


FRONTIN, à la baronne.

Oui… Je me jette sur lui à corps perdu… « Monsieur le chevalier, lui dis-je, qu’allez-vous faire ? Vous passez les bornes de la douleur du lansquenet. Si votre malheur vous fait haïr le jour, conservez-vous du moins, vivez pour votre aimable baronne. Elle vous a jusqu’ici tiré généreusement de tous vos embarras ; et soyez sûr, ai-je ajouté, seulement pour calmer sa fureur, qu’elle ne vous laissera point dans celui-ci. »


MARINE, bas à la haronne.

L’entend-il , le maraud !


FRONTIN, à la baronne.

« Il ne s’agit que de mille écus, une fois. M. Turcaret a bon dos : il portera bien encore cette charge-là. »


LA BARONNE.

Eh bien , Frontin ?


FRONTIN.

Eh bien ! madame, à ces mots, admirez le pouvoir de l’espérance, il s’est laissé désarmer comme un enfant, il s’est couché et s’est endormi.


MARINE, ironiquement.

Le pauvre chevalier !


FRONTIN, à la baronne.

Mais ce matin, à son réveil, il a senti renaître ses chagrins ; le portrait de la comtesse ne les a point dissipés. Il m’a fait partir sur-le-champ pour venir ici, et il attend mon retour pour disposer de son sort. Que lui dirai-je, madame ?


LA BARONNE.

Tu lui diras, Frontin, qu’il peut toujours faire fond sur moi, et que, n’étant point en argent comptant…

(Elle veut tirer son diamant de son doigt pour le lui donner.)


MARINE, la retenant.

Eh ! madame, y songez-vous ?


LA BARONNE, à Frontin, en remettant son diamant.

Tu lui diras que je suis touchée de son malheur.


MARINE, à Frontin, ironiquement.

Et que je suis, de mon côté, très-fâchée de son infortune.


FRONTIN, à la baronne.

Ah ! qu’il sera fâché, lui… (À part.) Maugrebleu de la soubrette !


LA BARONNE.

Dis-lui bien, Frontin, que je suis sensible à ses peines.


MARINE, à Frontin, ironiquement.

Que je sens vivement son affliction, Frontin.


FRONTIN, à la baronne.

C’en est donc fait, madame, vous ne verrez plus monsieur le chevalier. La honte de ne pouvoir payer ses dettes va l’écarter de vous pour jamais ; car rien n’est plus sensible pour un enfant de famille. Nous allons tout à l’heure prendre la poste.


LA BARONNE, bas à Marine.

Prendre la poste. Marine !


MARINE.

Ils n’ont pas de quoi la payer.


FRONTIN, à la baronne.

Adieu, madame.


LA BARONNE, tirant son diamant de son doigt.

Attends, Frontin.


MARINE, à Frontin.

Non, non, va-t-en vite lui faire réponse.


LA BARONNE, à Marine.

Oh ! je ne puis me résoudre à l’abandonner…

(À Frontin, en lui donnant son diamant.)

Tiens, voilà un diamant de cinq cents pistoles que M. Turcaret m’a donné ; va le mettre en gage, et tire ton maître de l’affreuse situation où il se trouve.


FRONTIN.

Je vais le rappeler à la vie (À Marine avec ironie.) Je lui rendrai compte. Marine, de l’excès de ton affliction.


MARINE.

Ah ! que vous êtes tous deux bien ensemble, messieurs les fripons ! (Frontin sort.)




Scène III.


LA BARONNE, MARINE.



LA BARONNE.

Tu vas te déchaîner contre moi. Marine, l’emporter ?


MARINE.

Non, madame, je ne m’en donnerai pas la peine, je vous assure. Eh ! que m’importe, après tout, que votre bien s’en aille comme il vient ? Ce sont vos affaires, madame, ce sont vos affaires.


LA BARONNE.

Hélas ! je suis plus à plaindre qu’à blâmer ; ce que tu me vois faire n’est point l’effet d’une volonté libre : je suis entraînée par un penchant si tendre, que je ne puis y résister.


MARINE.

Un penchant tendre ? Ces foiblesses vous conviennent-elles ? Eh ! fi ! vous aimez comme une vieille bourgeoise.


LA BARONNE.

Que tu es injuste, Marine I puis-je ne pas savoir gré au chevalier du sacrifice qu’il méfait ?


MARINE.

Le plaisant sacrifice!… Que vous êtes facile i tromper! Mort de ma vie! c’est quelque vieux portrait de famille; que sait-on? de sa grand’mère, peut-être.


LA BARONNE, regardant le portrait.

Non, j’ai quelque idée de ce visage-là, et une idée récente.

MARINE prenant le portrait et l’examinant à son tour.

Attendez… Ah ! justement, c’est ce colosse de provinciale que nous vîmes au bal il y a trois jours, qui se fit tant prier pour ôter son masque, et que personne ne connut quand elle fut démasquée.


LA BARONNE.

Tu as raison. Marine… Cette comtesse-là n’est pas mal faite.


MARINE, rendant le portrait à la baronne.

À peu près comme M. Turcaret. Mais, si la comtesse étoit femme d’affaires, on ne vous sacrifieroit pas, sur ma parole.


LA BARONNE, voyant paroitre Flamand.

Tais-toi. Marine; j’aperçois le laquais de M. Turcaret.


MARINE.

Oh ! pour celui-ci, passe : il ne nous apporte que de bonnes nouvelles… (Regardant venir Flamand, et le voyant chargé d’un petit coffre.) Il tient quelque chose ; c’est sans doute un nouveau présent que son maître vous fait.




Scène IV.


LA BARONNE, MARINE, FLAMAND.



FLAMAND, à la baronne, en lui présentant un petit coffre.

M. Turcaret, madame, vous prie d’agréer ce petit présent, (À Marine.) Serviteur, Marine.


MARINE.

Tu sois le bien venu. Flamand. J’aime mieux te voir que ce vilain Frontin.


LA BARONNE, à Marine, en lui montrant le coffre.

Considère, Marine ; admire le travail de ce petit coffre : as-tu rien vu de plus délicat ?


MARINE.

Ouvrez, ouvrez ; je réserve mon admiration pour le dedans. Le cœur me dit que nous en serons plus charmées que du dehors.


LA BARONNE, ouvrant le coffret.

Que vois-je ? un billet au porteur ! L’affaire est sérieuse.


MARINE.

De combien, madame ?


LA BARONNE, examinant le billet.

De dix mille écus.


MARINE, bas.

Bon ! voilà la faute du diamant réparée.


LA BARONNE, regardant dans le coffret.

Je vois un autre billet


MARINE.

Encore au porteur ?


LA BARONNE, examinant le second billet.

Non, ce sont des vers que M, Turcaret m’adresse.


MARINE.

Des vers de M. Turcaret !


LA BARONNE, lisant.

À Philis… Quatrain… (Interrompant sa lecture.) Je suis la Philis, et il me prie, en vers, de recevoir son billet en prose.


MARINE.

Je suis fort curieuse d’entendre des vers d’un auteur qui envoie de si bonne prose.


LA BARONNE.

Les voici ; écoute : (Elle lit.)

« Recevez ce billet, charmante Philis,
» Et soyez assurée que mon âme
» Conservera toujours une éternelle flamme.
» Comme il est certain que trois et trois font six. »

MARINE.

Que cela est finement pensé !


LA BARONNE.

Et noblement exprimé ! Les auteurs se peignent dans leurs ouvrages… Allez porter ce coffre dans mon cabinet, Marine, (Marine sort.)




Scène V.


LA BARONNE, FLAMAND.



LA BARONNE.

Il faut que je te donne quelque chose, à toi, Flamand. Je veux que tu boives à ma santé.


FLAMAND.

Je n’y manquerai pas, madame, et du bon encore,


LA BARONNE.

Je t’y convie.


FLAMAND.

Quand j’étois chez ce conseiller que j’ai servi ci-devant, je m’accommodois de tout ; mais depuis que je suis chez M. Turcaret, je suis devenu délicat, oui !


LA BARONNE.

Rien n’est tel que la maison d’un homme d’affaires pour perfectionner le goût.


FLAMAND, voyant paraître M. Turcaret.

Le voici, madame, le voici. (il sort.)




Scène VI.

LA BARONNE, M. TURCARET, MARINE.

LA BARONNE.

Je suis ravie de vous voir, monsieur Turcaret, pour vous faire des compliments sur les vers que vous m’avez envoyés.


M. TURCARET, riant.

Oh ! oh !


LA BARONNE.

Savez-vous bien qu’ils sont du dernier galant ? Jamais les Voiture, ni les Pavillon n’en ont fait de pareils,


M. TURCARET.

Vous plaisantez, apparemment


LA BARONNE.

Point du tout.


M. TURCARET.

Sérieusement, madame, les trouvez-vous bien tournés ?


LA BARONNE.

Le plus spirituellement du monde.


M. TURCARET.

Ce sont pourtant les premiers vers que j’aie faits de ma vie.


LA BARONNE.

On ne le diroit pas.


M. TURCARET.

Je n’ai pas voulu emprunter le secours de quelque auteur, comme cela se pratique.


LA BARONNE.

On le voit bien. Les auteurs de profession ne pensent et ne s’expriment pas ainsi : on ne sauroit les soupçonner de les avoir faits.


M. TURCARET.

J’ai voulu voir, par curiosité, si je serois capable d’en composer, et l’amour m’a ouvert l’esprit.


LA BARONNE.

Vous êtes capable de tout, monsieur ; il n’y a rien d’impossible pour vous.


MARINE, à M. Turcaret

Votre prose, monsieur, mérite aussi des compliments : elle vaut bien votre poésie, au moms.


M. TURCARET.

Il est vrai que ma prose a son mérite ; elle est signée et approuvée par quatre fermiers généraux.


MARINE.

Cette approbation vaut mieux que celle de l’Académie.


LA BARONNE., a M. Turcaret.

Pour moi, je n’approuve point votre prose, monsieur ; et il me prend envie de vous quereller.


M. TURCARET.

D’où vient ?


LA BARONNE.

Avez-vous perdu la raison de m’envoyer un billet au porteur ? Vous faites tous les jours quelque folie comme cela.


M. TURCARET.

Vous vous moquez ?


LA BARONNE.

De combien est-il ce billet ? Je n’ai pas pris garde à la somme, tant j’étois en colère contre vous !


M. TURCARET.

Bon ! il n’est que de dix mille écus.


LA BARONNE.

Comment ! de dix mille écus ? Ah ! si j’avois su cela, je vous l’aurois renvoyé sur-le-champ.


M. TURCARET.

Fi donc !


LA BARONNE.

Mais je vous le renverrai.


M. TURCARET.

Oh ! vous l’avez reçu, vous ne le rendrez point.


MARINE, à part.

Oh ! pour cela, non.


LA BARONNE., à M. Turcaret.

Je suis plus offensée du motif que de la chose même.


M. TURCARET.

Eh ! pourquoi ?


LA BARONNE.

En m’accablant tous les jours de présents, il semble que vous vous imaginiez avoir besoin de ces liens-là pour m’attacher à vous,


M. TURCARET.

Quelle pensée ! Non, madame, ce n’est point dans cette vue que....


LA BARONNE., interrompant.

Mais vous vous trompez, monsieur ; je ne vous en aime point davantage pour cela.


M. TURCARET, à part.

Qu’elle est franche ! qu’elle est sincère !


LA BARONNE.

Je ne suis sensible qu’à vos empressements, qu’à vos soins.


M. TURCARET, à part.

Quel bon cœur


LA BARONNE.

Qu’au seul plaisir de vous voir.



M. TURCARET, à part.

Elle me charme... (A la baronne.) Adieu, charmante Philis.


LA BARONNE.

Quoi ! vous sortez sitôt ?


M. TURCARET.

Oui, ma reine. Je ne viens ici que pour vous saluer en passant. Je vais à une de nos assemblées, pour m’opposer à la réception d’un pied-plat, d’un homme de rien, qu’on veut faire entrer dans notre compagnie. Je reviendrai dès que je pour- rai m’échapper. (il lui baise la main)


LA BARONNE.

Fussiez-vous déjà de retour !



MARINE., à M. Turcaret, en lui faisant la révérence.

Adieu, monsieur. Je suis votre très-humble servante.


M. TURCARET.

A propos, Marine, il me semble qu’il y a long- temps que je ne t’ai rien donné... (il lui donne une poignée d’argent.) Tiens, je donne sans compter, moi.



MARINE., prenant l' argent.

Et moi, je reçois de même, monsieur. Oh ! nous sommes tous deux des gens de bonne foi. (M. Turcaret sort.)


Scène VII.

LA BARONNE,MARINE.

LA BARONNE.

Il s’en va fort satisfait de nous, Marine.


MARINE.

Et nous demeurons fort contentes de lui , ma dame. L’excellent sujet ! il a de l’argent , il est prodigue et crédule ; c’est un homme fait pour les coquettes.


LA BARONNE.

J’en fais assez ce que je veux, comme tu vois.


MARINE, apercevant le chevalier et Frontin.

Oui ; mais, par malheur, je vois arriver ici des gens qui vengent bien M. Turcaret


Scène VIII.

LA BARONNE,LE CHEVALIER, MARINE,FRONTIN.

LE CHEVALIER, à la baronne.

Je viens, madame, vous témoigner ma reconnoissance. Sans vous j’aurois violé la foi des joueurs : ma parole perdoit tout son crédit , et je tombois dans le mépris des honnêtes gens.


LA BARONNE.

Je suis bien aise, chevalier, de vous avoir fait ce plaisir


LE CHEVALIER.

Ah ! qu’il est doux de voir sauver son honneur par l’objet même de son amour !


MARINE., à part.

Qu’il est tendre et passionné. Le moyen de lui refuser quelque chose !


LE CHEVALIER.

Bonjour, Marine. {A la baronne, avec ironie.) Madame, j’ai aussi quelques grâces à lui rendre. Frontin m’a dit qu’elle s’est intéressée à ma douleur.


MARINE.

Eh ! oui, merci de ma vie, je m’y suis intéressée ; elle nous coûte assez pour cela.


LA BARONNE.

Taisez-vous , Marine. Vous avez des vivacités ! comptes, qui ne me plaisent pas.


LE CHEVALIER.

Eh ! madame, laissez-la parler ; j’aime les gens francs et sincères.


MARINE.

Et moi, je hais ceux qui ne le sont pas.


LE CHEVALIER, à la baronne, ironiquement.

Elle est toute spirituelle dans ses mauvaises humeurs ; elle a des reparties brillantes qui m’enlèvent. .. (A Marine, ironiquement.) Marine, au moins, j’ai pour vous ce qui s’appelle une véritable amitié ; et je veux vous en donner des marques.... ( fait semblant de fouiller dans ses poches. A Frontin ironiquement.) Frontin, la première fois que je gagnerai, fais m’en ressouvenir.


FRONTIN., ironiquement.

C’est de l’argent comptant.


MARINE.

J’ai bien affaire de son argent.. Eh I qu’il M vienne pas ici piller le nôtre.


LA BARONNE.

Prenez garde à ce que vous dites. Marine.


MARINE.

C’est voler au coin d’un bois.


LA BARONNE.

Vous perdez le respect.


LE CHEVALIER.

Ne prenez point la chose sérieusement!


MARINE, à la baronne.

Je ne puis me contraindre , madame ; je ne puis voir tranquillement que vous soyez la dupe de monsieur, et que M. Turcaret soit la vôtre.


LA BARONNE.

Marine !...


MARINE., l’interrompant.

Eh ! fi , fi , madame , c’est se moquer de recevoir d’une main pour dissiper de l’autre ; la belle conduite ! Nous en aurons toute la honte, et M. le chevalier tout le profit.


LA BARONNE.

Oh ! pour cela, vous êtes trop insolente ; je n’y puis plus tenir.


MARINE.

Ni moi non plus.


LA BARONNE.

Je vous chasserai


MARINE.

Vous n’aurez pas cette peine-là, madame. Je me donne mon congé moi-même ; je ne veux pas que l’on dise dans le monde que je suis infructueusement complice de la ruine d’un financier,


LA BARONNE.

Retirez - vous , impudente, et ne paroissez jamais devant moi que pour me rendre vos comptes.


MARINE.

Je les rendrai à M. Turcaret, madame ; et, s'il est assez sage pour m’en croire , vous compterai aussi tous deux ensemble. (Elle sort)


Scène IX.

LA BARONNE,LE CHEVALIER,FRONTIN.

LE CHEVALIER, à la baronne.

Voilà, je l’avoue, une créature impertinente ! Vous avez eu raison de la chasser.


FRONTIN., à la baronne.

Oui, madame, vous avez eu raison. Comment Page:Lesage - Œuvres, Didot, 1877.djvu/788 Page:Lesage - Œuvres, Didot, 1877.djvu/789 Page:Lesage - Œuvres, Didot, 1877.djvu/790 Page:Lesage - Œuvres, Didot, 1877.djvu/791 Page:Lesage - Œuvres, Didot, 1877.djvu/792 ACTE II . tfétMt pas tout-à-fait nette , au moins, et je trou- >ois vos porcelaines assez communes. LA BARONNE. Il est vrai. M. TURCARET. Je vais vous en chercher d’autres. LA BARONNE. Voilà ce que vous coûtent vos folies. M. TURCARET. Bagatelle Î....J.. Tout ce que j’ai cassé ne valoil pas plus de trois cents pistoles. (// veut s* en aller, etia baronne l’arrête.] LA BARONNE. Attendez , monsieur, il faut que je vous fasse one prière auparavant. M. TURCARET. Une prière ? Oh ! donnez vos ordres. LA BARONNE. Faites avoir une commission , pour l’amour de moi, à ce pauvre Flamand, votre laquais. C’est un garçon pour qui j’ai pris de l’amitié. M. TURCARET. Je Taurois déjà poussé si je lui avois trouvé quelque disposition ; mais il a l’esprit trop bonace : cela ne vaut i ;"ien pour les affaires. LA ^aronnt :. Donnez-lui un emploi qui ne soit pas difficile à exercer. M. TLTICARET. II en aura un dès aujourd’hui ; cela vaut fait, LA BARONNE. Ce n’est pas tout. Je veux mettre auprès de vous Frontin . le laquais de mon cousin le chevalier ; c’est aussi un très-bon enfant. II. TLRCARET. Je le prends, madame ; et vous promets de le faire commis au premier jour. SCÈNE . LA BARONNE, M. TLRCARET, FRONTIN. FRONTIN à ia baronne. Madame, vous allez bientôt avoir la fille dont je vous ai parlé. LA BARON-NE à .1/. Turcarcf. Monsieur, voilà le garçon que je veux vous donner. M. TLT.CARET.

paroît un peu innocent. 

LA BARONNE. Que vous vous counoissez bien en physio- nomies ! M. TLRCARET. J’ai le coupd’œil infaillible (à Frontin.) SCÈiVE VI. 763 I Approche , mon ami. Dis-moi on peu, as-tu déjà quelques principes ? FRONTDÎ. Qu’appelez- vous des principes ? M. TLRCARET. Des principes de commis ; c’est-à-dire si tu sais comment on peut empêcher les fraudes ou les favoriser ? FRONTDi. Pas encore , monsieur, mais je sens que j’ap- prendrai cela fort facilement. M. TURCARET. Tu sais du moins l’arithmétique ? ta sais faire des comptes à parties simples ? FRONTIN. Ohl oui, monsieur ; je sais même faire des parties doubles. J’écris aussi de deux écritures, tantôt de l’une et tantôt de l’autre. M. TLtlCARET. Delà ronde, n’est-ce pas ? FRONTIN. De la ronde, de l’oblique. M. TLRCARET. Comment, de l’oblique ? frontin ; Eh ! oui i d’une écriture que vous connoîsiî^... là... d’une certaine écriture qui n’est pas l^itime. M. TURCARET à {a baronne. Il veut dire de la bâtarde FRONTIN. Justement ; c’est ce mot-là que je cherchois. M. TLTRCARET à ia baronne.

Quelle ingénuité ! Ce garçon-là, madame, est

I bien niais.

! LA BARONTkE. 

i II se déniaisera dans vos bureaux. M. TURCARET. Oh ! qu’oui, madame, ohl qu’oui. D’ailleurs un bel esprit n’est pas nécessaire pour faire son chemin. Hors moi et deux ou trois autres, il n’y a parmi nous que des génies assez communs. II suffit d’un certain usage , d’une routine que l’on ne maïKjue guère d’attraper. Nous voyous tant de gens ! nous nous éludions à prendre ce que le monde a de meilleur ; voilà toute notre science. LA BARONIVE. Ce n’est pas la plus inutile de toutes. M. TLRCARET à Front in. Oh ! çà , mon ami , tu es à moi , et tes gages coureut dès ce moment. FRONTIV. Je vous regarde donc, monsieur, comme mon j’.ouwau maître Mais, en qualité d’ancien la- j quais de M. le chevalier, il faut que je m’acquitte 1 d’une commission dont il m’a chargé ; il vous donne, et à madame sa cousine, à souper ici ce soir.


M. TURCARET.

Très-volontiers.


FRONTIN.

Je vais ordonner chez Fite[1] toutes sortes de ragoûts , avec vingt-quatre bouteilles de vin de Champagne ; et , pour égayer le repas, vous aurez des voix et des instruments.


LA BARONNE.

De la musique , Frontin ?


FRONTIN.

Oui , madame ; à telles enseignes que j’ai ordre de commander cent bouteilles de Surène , pour abreuver la symphonie.


LA BARONNE.

Cent bouteilles ?


FRONTIN.

Ce n’est pas trop, madame. Il y aura huit concertants , quatre Italiens de Paris, trois chanteuses et deux gros chantres.


M. TURCARET.

Il a, ma foi, raison ; ce n’est pas trop. Ce repas sera fort joli.


FRONTIN.

Oh , diable ! quand M. le chevalier donne des soupers comme cela, il n’épargne rien, monsieur.


M. TURCARET.

J’en suis persuadé.


FRONTIN.

Il semble qu’il ait à sa disposition la bourse d’un partisan.


LA BARONNE., à M. Turcaret.

Il veut dire qu’il fait les choses fort magnifiquement.


M. TURCARET.

Qu’il est ingénu !... (A Frontin.) Eh bien ! nous verrons cela tantôt... (À la baronne.)Et, pour surcroît de réjouissance, j’amènerai ici M. Gloutonneau le poète : aussi bien je ne saurois manger si je n’ai quelque bel esprit à ma table.


LA BARONNE.

Vous me ferez plaisir. Cet auteur apparemment est fort brillant dans la conversation ?


M. TURCARET.

Il ne dit pas quatre paroles dans un repas ; mais il mange et pense beaucoup. Peste ! c’est un homme bien agréable.... Oh ! çà, je cours chez Dautel[2] vous acheter....


LA BARONNE., l'interrompant.

Prenez garde à ce que vous ferez, je vous en prie ; ne vous jetez point dans une dépense...


M. TURCARET, l'interrompant à son tour..

Eh ! fi ! madame , fi ! vous vous arrêtez à des minuties. Sans adieu, ma reine.


LA BARONNE.

J’attends votre retour impatiemment.

(M. Turcaret sort.)


Scène VII.

LA BARONNE,FRONTIN.

LA BARONNE.

Enfin te voilà en train de faire ta fortune.


FRONTIN.

Oui, madame ; et en état de ne pas nuire à la vôtre.


LA BARONNE.

C’est à présent, Frontin, qu’il faut donner l’essor à ce génie supérieur.


FRONTIN.

On tâchera de vous prouver qu’il n’est pas médiocre.


LA BARONNE.

Quand m’amènera-t-on cette fille ?


FRONTIN.

Je l’attends ; je lui ai donné rendez-vous ici.


LA BARONNE.

Tu m’avertiras quand elle sera venue.

(Elle passe dans sa chambre.)



Scène VIII.

LA BARONNE,FRONTIN,(seul.)

Courage ! Frontin , courage ! mon ami ; la fortune t’appelle. Te voilà placé chez un homme d’affaires, par le canal d’une coquette. Quelle joie ! l’agréable perspective ! Je m’imagine que toutes les choses que je vais toucher vont se convertir en or... (Voyant paraître Lisette.) Mais j’aperçois ma pupille.


Scène IX.

FRONTIN,LISETTE.

FRONTIN.

Tu sois la bienvenue , Lisette ! On t’attend avec impatience dans cette maison.


LISETTE.

J’y entre avec une satisfaction dont je tire un bon augure. Page:Lesage - Œuvres, Didot, 1877.djvu/795 Page:Lesage - Œuvres, Didot, 1877.djvu/796 Page:Lesage - Œuvres, Didot, 1877.djvu/797 Page:Lesage - Œuvres, Didot, 1877.djvu/798 Page:Lesage - Œuvres, Didot, 1877.djvu/799 Page:Lesage - Œuvres, Didot, 1877.djvu/800 Page:Lesage - Œuvres, Didot, 1877.djvu/801 Page:Lesage - Œuvres, Didot, 1877.djvu/802 Page:Lesage - Œuvres, Didot, 1877.djvu/803 Page:Lesage - Œuvres, Didot, 1877.djvu/804 Page:Lesage - Œuvres, Didot, 1877.djvu/805 Page:Lesage - Œuvres, Didot, 1877.djvu/806 Page:Lesage - Œuvres, Didot, 1877.djvu/807 Page:Lesage - Œuvres, Didot, 1877.djvu/808 Page:Lesage - Œuvres, Didot, 1877.djvu/809 Page:Lesage - Œuvres, Didot, 1877.djvu/810 Page:Lesage - Œuvres, Didot, 1877.djvu/811 Page:Lesage - Œuvres, Didot, 1877.djvu/812 Page:Lesage - Œuvres, Didot, 1877.djvu/813 Page:Lesage - Œuvres, Didot, 1877.djvu/814 Page:Lesage - Œuvres, Didot, 1877.djvu/815 Page:Lesage - Œuvres, Didot, 1877.djvu/816 Page:Lesage - Œuvres, Didot, 1877.djvu/817 Page:Lesage - Œuvres, Didot, 1877.djvu/818 Page:Lesage - Œuvres, Didot, 1877.djvu/819 j’étois chez lui quand ses associés y sont venus mettre garnison.


LE CHEVALIER.

Eh bien !


FRONTIN.

Eh bien, monsieur, ils m’ont aussi arrêté et fouillé, pour voir si par hasard je ne serois point chargé de quelque papier qui pût tourner au profit des créanciers… (Montrant la baronne.) Ils se sont saisis, à telle fin que de raison, du billet de madame, que vous m’avez confié tantôt.


LE CHEVALIER.

Qu’entends-je ? juste ciel !


FRONTIN.

Ils m’en ont pris encore un autre de dix mille francs, que M. Turcaret avoit donné pour l’acte solidaire, et que M. Furet venoit de me remettre entre les mains.


LE CHEVALIER.

Eh ! pourquoi, maraud ! n’as-tu pas dit que tu étois à moi ?


FRONTIN.

Oh ! vraiment, monsieur, je n’y ai pas manqué. J’ai dit que j’appartenois à un chevalier ; mais, quand ils ont vu les billets, ils n’ont pas voulu me croire.


LE CHEVALIER.

Je ne me possède plus ; je suis au désespoir !


LA BARONNE.

Et moi, j’ouvre les yeux. Vous m’avez dit que vous aviez chez vous l’argent de mon billet. Je vois par là que mon brillant n’a point été mis en gage ; et je sais ce que je dois penser du beau récit que Frontin m’a fait de votre fureur hier au soir. Ah ! chevalier, je ne vous aurois pas cru capable d’un pareil procédé… (Regardant Lisette.) J’ai chassé Marine parce qu’elle n’étoit pas dans vos intérêts, et je chasse Lisette parce qu’elle y est… Adieu ; je ne veux de ma vie entendre parler de vous.

(Elle se retire dans l’intérieur de son appartement.)



Scène XVII.

LE MARQUIS, LE CHEVALIER, FRONTIN, LISETTE.



LE MARQUIS, riant, au chevalier, qui a l’air tout déconcerté.

Ah ! ah ! ma foi, chevalier, tu me fais rire. Ta consternation me divertit… Allons souper chez le traiteur, et passer la nuit à boire.


FRONTIN, au chevalier.

Vous suivrai-je. Monsieur ?


LE CHEVALIER.

Non, je te donne ton congé. Ne t’offre jamais à mes yeux.

(Il sort avec le marquis.)



Scène XVIII ET DERNIÈRE.


FRONTIN, LISETTE.



LISETTE.

Et nous, Frontin, quel parti prendrons-nous ?


FRONTIN.

J’en ai un à te proposer. Vive l’esprit, mon enfant ! je viens de payer d’audace ; je n’ai point été fouillé.


LISETTE.

Tu as les billets ?


FRONTIN.

J’en ai déjà touché l’argent ; il est en sûreté : j’ai quarante mille francs. Si ton ambition veut se borner à cette petite fortune, nous allons faire souche d’honnêtes gens.


LISETTE.

J’y consens.


FRONTIN.

Voilà le règne de M. Turcaret fini ; le mien va commencer.



FIN DE TURCARET.




  1. Traiteur célèbre du temps.
  2. Fameux bijoutier d'alors.