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Turgot (Baudrillart)

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Turgot (Baudrillart)
Revue des Deux Mondes, période initialetome 15 (p. 1019-1049).


TURGOT.[1]




Aux époques de décadence, quand ceux qui conduisent les peuples paraissent s’assurer dans le mal et marcher aux abîmes avec une insouciante sécurité, souvent une voix retentit qui leur apporte la parole d’avertissement. Les sages conseillers manquent rarement à la veille des grandes catastrophes. Véritables messagers de miséricorde, on dirait que la Providence, suspendant un moment l’ordre inévitable qui tire les effets des causes et fait sortir les résolutions des abus, a voulu les montrer au monde pour prévenir ces nécessités sanglantes qui régénèrent par le châtiment ; mais, en ces instans décisifs, les passions et les intérêts laissent-ils place à la prévoyance ? Sont-ils souvent écoutés, les importuns apôtres qui parlent de liberté sous l’empire du despotisme, de réforme dans le triomphe de la licence et de l’iniquité ? En vain la voix de Gerson avertira l’église chrétienne : confiante et aveuglée, l’église ira jusqu’au bord de l’abîme, et elle ne se réveillera qu’à la voix de Luther. Tout parlement, tout est en proie à la confusion ; l’ivresse du pouvoir a saisi les maîtres de la nation tandis que celle de l’indépendance commence à gagner les peuples : Turgot paraît alors, il paraît poussé par la noble ambition de rendre la lutte impossible, en lui enlevant tout prétexte ; il paraît au nom de la raison et des légitimes besoins du siècle, demandant aux privilèges d’indispensables sacrifices. Inutiles efforts ! il faudra que les choses aient leur cours. Ce que le droit n’a point obtenu, il faudra que la force l’arrache. Turgot se retire, Mirabeau doit paraître. La réforme échoue, la révolution éclate.

On sait avec quelle audace, excité par des victoires déjà nombreuses et des résistances encore opiniâtres, l’esprit humain au XVIIIe siècle tenta la conquête du monde. Superbe, et ne reconnaissant d’autre autorité que lui-même, il se mit à tout critiquer pour tout abattre, il dogmatisa sur tout pour tout réformer. Ambition légitime, car il était temps de relever de tutelle le droit de penser librement ; généreuse, car elle n’était jalouse que du bien de l’humanité ; irréprochable, pour tout dire, si elle eût porté plus de scrupule dans le choix de ses moyens ! Mais l’équité est-elle gardée dans ces soudaines représailles ? Libre, l’esprit humain paya par ses excès la rançon de son indépendance ; souverain, il commit la faute de tous les pouvoirs absolus, il abusa. Il le peut avouer sans honte, maintenant que ses excès lui ont appris à mieux régler son ardeur : les armes alors furent souvent moins pures que la cause. Relâchement des mœurs et sentiment de la dignité humaine, scepticisme et inébranlable confiance dans la sainteté du droit, tout servit à la lutte, lutte inouïe dans les fastes du monde. Deux pouvoirs aux prises, pouvoirs vieux l’un et l’autre comme la société humaine, mais dont jamais l’inimitié n’avait plus visiblement paru ni plus violemment éclaté : l’un qui dispose des bûchers contre les écrits, des prisons contre les personnes ; l’autre qui, pour se défendre comme pour attaquer, n’a qu’une arme, mais puissante, mais irrésistible, la parole ; — ici la faiblesse violente d’un gouvernement qui plie sous les siècles, ses abus, ses adversaires et ses propres efforts ; en face, les emportemens de l’opinion intolérante, insatiable, aspirant à régner, à régner sur le monde, comme elle règne sur les esprits, sans contrôle et sans partage. Violence où se mêle la plus étrange des inconséquences ! La philosophie enseigne à la fois le matérialisme et la justice absolue. On la voit rabaisser l’homme jusqu’à le désespérer ou à l’abrutir, on la voit le relever jusqu’à l’enivrer de lui-même. Des athées proclament une ardeur inouïe de foi et de prosélytisme le progrès de l’humanité, qui suppose une providence régulatrice. Des partisans de l’égoïsme érigé en système embrassent dans leurs vœux toutes les classes, tous les peuples, et les temps mêmes qui ne sont pas encore. Des incrédules, injustes jusqu’à l’outrage à l’égard de l’Evangile, se déclarent les apôtres de ces principes de charité, de fraternité, d’égalité qui avaient fait le principe et la force du christianisme naissant.

Dans ce siècle de grandeur et de faiblesse d’analyse et de rêves, un homme parut, non pas le plus illustre de ses contemporains, mais le seul peut-être qui, constamment libre sans témérité, modéré sans complaisance, ne se servant de la logique que pour donner plus de force au sens commun, sut parfaitement comprendre et son siècle et l’avenir. Ayant assez examiné pour n’être ni crédule ni sceptique, assez libre d’engagemens pour n’appartenir à aucune secte, avec une incomparable sûreté il fit le discernement du vrai et du faux dans les doctrines régnantes. Ennemi des abus sans déclamation, ami de la philosophie, mais ami sévère, et parfois même incommode, il appartint au XVIIIe siècle sans s’y confondre, il s’en sépara sans hostilité. Son siècle se laissait emporter à l’attrait menteur du paradoxe, il fut le héros du bon sens. Son siècle, impatient de s’élancer dans les voies de l’avenir, calomniait le christianisme et le passé ; il rendit justice au passé, il expliqua la merveilleuse alliance du christianisme avec la liberté de penser et l’égalité civile. Son siècle glissait mollement sur la pente d’une vie épicurienne ; il opposa la dignité mâle de son caractère à cette sagesse facile qui se pique de suppléer aux vertus par l’esprit, et au dévouement par la politesse. Enfin son siècle, enfant émancipé des vieilles disciplines, pour premier essai de son indépendance, passant tout entier sous le joug du plus spirituel des maîtres, saluait dans Voltaire le prophète des temps nouveaux ; lui, disciple ferme et calme de la vérité seule, échappa même à Voltaire, dogmatisa sérieusement où ce brillant génie, raillait avec éloquence, chercha le vrai où il excellait à découvrir le faux, plaida pour les franchises intellectuelles en stipulant dans la pratique pour les droits de la religion, changea enfin des vues confuses en une science exacte, et réduisit de vagues désirs en un corps de réformes, image purifiée, image irréprochable d’un temps qui mêla jusqu’à les confondre le mal au bien et l’erreur à la vérité !

Tel dans le mouvement du siècle et dans le groupe des contemporains nous apparaît Turgot. Il n’est point marqué des signes extérieurs qui annoncent le génie aux regards des hommes. Il n’a reçu du ciel ni cette fantaisie étincelante qui prodigue le ridicule et la grace, ni cette parole acérée qui brille et perce comme un glaive, ni cette éloquence séduisante qui va chercher les passions au fond des cœurs, tout en leur parlant de vertu. Vous diriez la vérité dans sa nudité sévère, au milieu de l’élégante frivolité des lettres et de l’éloquence parée des sophismes. Que ce soit là, si l’on veut, le défaut de cette gloire modeste ; dépourvue de tout ornement étranger, elle n’est faite que de vérité ; son éclat, c’est sa pureté. C’est par là même qu’elle fut unique ! Admirables esprits qu’adora le XVIIIe siècle, combien votre domination est liée à vos erreurs, et que votre éloquence tient de près à vos passions ! Qu’on vous ôte vos haines, vos colères, vos fautes, combien votre renommée n’en est-elle pas atteinte, combien votre génie ne perd-il pas en s’épurant ! Les écrits de Turgot, ses actions, ses projets, sa pensée et sa vie dérivent d’une seule source, l’ordre, s’expriment d’un seul mot, la raison. Qu’on ôte à ce sage l’ordre et la raison, plus rien ne subsiste de lui ; qu’on les lui rende, il reparaît tout entier. Turgot, génie vaste et conciliateur, esprit que nul ne surpasse pour le calme comme pour l’étendue de la pensée, et de qui aussi on peut dire « qu’il trouve sa sérénité dans sa hauteur ! » Voici enfin un homme supérieur qu’on peut aimer sans scrupule qu’on peut louer sans réserve. Voici une gloire qui console de l’admiration mêlée d’effroi que nous arrachent des génies orgueilleux et incomplets tout ensemble. Point de balance à établir entre le bien et le mal. Rien à voiler, à atténuer, même à défendre. Pas un principe qui n’ait le genre humain pour objet ; la lumière philosophique avec la charité sociale, les vertus privées avec le dévouement du citoyen. Aussi, à contempler cette figure placée au-dessus de la sphère des passions, et doucement éclairée du jour de la science et de la vertu, je ne sais quelle satisfaction intime et pleine se répand dans l’ame, comme devant une de ces images d’un art accompli où se révèlent toujours plus, à mesure qu’on s’en approche, la pureté du détail et l’harmonie de l’ensemble.

C’est dans un séminaire que se forma cet esprit si original, cette ame si indépendante ; c’est dans ce tranquille séjour, où pénétraient en lui un tendre respect de la religion et le goût viril de la règle, que vint le chercher l’esprit du temps, qui alors soufflait partout. Le jeune théologien lisait assidument les écrits des économistes, les œuvres de Buffon sur l’histoire naturelle et sur la philosophie de l’homme, et les ouvrages les plus répandus de métaphysique. Ainsi, par un privilège heureux qui, pour un esprit moins ferme et moins sûr, eût pu devenir un péril, Turgot reçut à la fois les enseignemens du séminaire, et ceux du XVIIIe siècle. Ainsi s’établirent pour toujours en sa jeune ame, se mêlant en ce qu’elles ont de meilleur, se tempérant au lieu de se combattre, les leçons du christianisme et celles de l’esprit nouveau.

Turgot n’avait pas encore vingt-trois ans, et, déjà formé par d’austères méditations, il était mûr pour la science. Enfant, la bienfaisance et le travail avaient été ses premiers plaisirs ; la recherche universelle du vrai, un amour de l’humanité puisé à la source de l’Évangile et de la philosophie, de la réflexion et du cœur, voilà quelles furent les passions du jeune homme. Le temps ne le changera pas. C’est à peine même si, en lui apportant de nouveaux progrès, il le modifiera. Déjà Turgot a donné des gages qu’il ne doit pas démentir. Un économiste habile, un métaphysicien original, un historien philosophe, est assis sur les bancs de Sorbonne.

Au temps où Condillac faisait accepter son système presque sans discussion, du seul droit d’une intelligence qui ne se laissait pas facilement subjuguer, le jeune philosophe osa n’être pas de l’avis de Condillac. Attaquant les idées de Maupertuis sur le langage, il s’éleva contre cette philosophie qui, réduisant l’ame humaine à une sorte de mécanisme artificiel, prétend créer la pensée par les mots et fait l’homme esclave de ses signes. Il distingua avec une netteté sévère la substance qui demeure des accidens qui changent, et de l’étendue qui n’en est que l’apparence ; il signala à son adversaire cette pente du scepticisme au sujet du monde extérieur, conséquence étrange, extravagante, pourtant nécessaire, du sensualisme comme du spiritualisme exclusif. Ce système, il le combat dans la personne de Berkeley, qui pousse à l’absurde les principes de son maître Locke à force de se montrer logique et pénétrant.

Mais il est un titre plus imposant de Turgot comme métaphysicien : c’est ce vigoureux article sur l’Existence, composé un peu plus tard pour l’Encyclopédie, tout plein de pressentimens spiritualistes ; de hardis tâtonnemens et de germes féconds ; c’est là surtout que, développant et fortifiant les idées jetées dans les deux écrits de sa première jeunesse, sa libre méditation dépasse les horizons, de la philosophie dominante. Disciple encore de Locke, mais disciple secouant à demi le joug sous lequel tout un siècle se courbe, croyant que la sensation est la source unique de nos idées, mais faisant intervenir un principe actif dans les opérations de notre esprit, Turgot proclame dans le moi « le premier type de l’idée d’existence. » Ainsi, préludant un demi-siècle à l’avance à la réforme philosophique, cet esprit énergique annonçait la théorie profonde de Maine de Biran et de Royer-Collard sur la perception du monde extérieur ; ainsi Turgot réhabilitait la supériorité de l’esprit dans une philosophie qui n’y vit qu’une essence passive, jusqu’à ce qu’elle le supprimât tout-à-fait comme une superfluité embarrassante.

C’est la destinée de toute grande doctrine d’aller jusqu’au bout de ses principes. Il était nécessaire qu’une mauvaise métaphysique fût couronnée par une morale digne d’elle. Cependant tous les esprits ne devaient pas consentir à passer sous les fourches caudines des systèmes matérialistes. Quand un fermier-général publiait sous ce titre : l’Esprit, le code philosophique des mœurs du siècle de Louis XV, deux hommes, dont apparemment Helvétius n’avait pas dit le secret, protestaient avec force contre cette frivole et calomnieuse accusation intentée à la nature humaine : l’un, c’était l’auteur de la profession de foi du Vicaire savoyard, écrivait une réfutation qu’il supprimait généreusement en apprenant la condamnation du livre de son adversaire par arrêt du parlement ; l’autre, c’était Turgot, épanchait librement son indignation et son mépris dans une lettre à Condorcet, où il flétrissait cette philosophie sans logique, cette littérature sans goût, cette morale sans honnêteté. Il y proclamait que nos idées et nos sentimens sont non pas innés, mais naturels, c’est-à-dire fondés sur la constitution de notre esprit et de notre ame, principe qui contredit l’axiome fondamental de la philosophie senualiste. Sans doute il ne fallait pas que la France descendît le dernier degré de l’immoralité systématique, sans que la voix d’un philosophe honnête homme s’élevât en l’honneur des principes éternels de la justice et de la vertu.

Mais revenons au début d’une jeunesse déjà si féconde. C’était en 1750 Turgot venait d’être nommé prieur de Sorbonne, et il était chargé de prononcer les discours qui terminaient et inauguraient chaque année le cours des études. Laissant les banalités ordinaires en de telles circonstances, il attaque de prime abord les questions les plus hautes et les plus inexplorées. Il prend pour sujets les progrès successifs du genre humain et les services que le christianisme a rendus à la société civile.

Tout est entièrement moderne, tout semble appartenir au XIXe siècle, pensées, langage formules même, dans ces ouvrages de Turgot et dans les discours sur l’histoire universelle, qui n’en sont que le développement. Il n’est pas jusqu’aux problèmes qu’il soulève qui ne soient, pour son temps comme pour ses auditeurs, presque aussi nouveaux que les solutions qu’il apporte.

Contemplez cet univers au sein d’une mobilité sans mesure, quelle imposante immobilité ! quelle unité dans les lois qui le gouvernent ! Mais quelle est cette créature qui s’agite comme incapable de trouver sa vraie place ? Poussée par je ne sais quel instinct, elle promène en tous lieux sa vague inquiétude et ses errantes aventures. Ignorant le but du voyage, elle va où ses désirs l’emportent, elle va où l’entraînent ses idées changeantes. Pourtant il semblerait qu’elle veut goûter le repos ; elle le demande à ses lois, à ses religions, à ses constitutions politiques : impuissans projets ! Voici qu’elle-même se hâte de briser, voici qu’un coup du sort emporte ces institutions dont elle avait rêvé l’éternité, tentes légères qui l’abritèrent un jour à peine. Où va donc ce voyageur ? Seul être intelligent, serait-il le seul qui ne fut soumis à aucune règle ? Seul être libre, aurait-il été jeté comme un jouet entre les mains du hasard ? Ces vicissitudes de sa course, ces révolutions que la destinée semble jeter sous ses pas pour confondre sa prévoyance, ces empires qui tour à tour, à leur heure, sans plus de raison, s’élèvent, puis déclinent, puis tombent, homme, est-ce donc là ton histoire ?

Ecoutez comment cet esprit de vingt-trois ans qui, le premier en France, pose de telles questions, les discute et les résout.

La main de Dieu jette l’humanité sur la terre ; la voici nue et désarmée : qui la sauvera des étreintes d’une nature ennemie ? Quelle est la force de cette créature fragile ? La pensée. C’est par là que triomphera l’être disgracié qui doit s’appeler un jour le roi de la création.

Cette pensée n’a pas été abandonnée aux chances du hasard. Mue par des passions toujours les mêmes, gouvernée par les mêmes principes essentiels, soumise au spectacle du même univers, c’est elle qui constitue l’unité de l’histoire, sa vivante image : « causes générales, influences particulières, actions libres, » tels sont les principes qui, rapportés à l’esprit humain comme à leur source, composent, en se combinant, la vie de l’humanité. Mais le but aussi a son unité. Caprices désastreux des princes et des peuples, jeux sanglans de l’avarice et de l’ambition, ces détails honteux ou horribles se mêlent à l’histoire, mais ne sont pas l’histoire même pour qui sait regarder de haut. « Au milieu des ravages de la guerre ; » ne voyez-vous pas « les mœurs qui s’adoucissent, les esprits qui s’éclairent, les peuples qui se rapprochent, et la masse du genre humain s’avançant toujours, quoique à pas lents, à une perfection plus grande ? » Ainsi l’humanité est soustraite au règne du hasard, arrachée à l’empire du mal ; ainsi tombe le nuage qui voilait un Dieu. L’ame respire à l’aise ; la terrible énigme a fait place à ce mot si clair et si consolant : le progrès.

Le progrès ! croyance des temps nouveaux, doctrine vivifiante que la pensée du XVIIIe siècle a léguée, pour ne plus périr, à la race humaine ! c’est à Turgot qu’appartint l’honneur de rapporter à la France c’est la France qui eut la gloire de la donner au monde.

Le créateur de la philosophie de l’histoire, alors inconnu parmi nous, Vico, n’avait pas soupçonné le but de ces mouvemens qu’il ramène sans cesse dans le cercle inexorable de ses Ricorsi. Pascal avait comparé le genre humain à un seul homme qui apprend continuellement ; mais, dominé par l’ordre habituel de ses travaux, détourné d’une telle pensée par la sombre tristesse de son génie et de sa foi, Pascal n’était pas allé au-delà du développement des sciences mathématiques et physiques. Un autre philosophe, qui semble égaler le génie à l’étendue de la création. Leibnitz, placé à l’origine de presque toutes les grandes idées modernes, comme Homère à la source de toute l’antique poésie, avait jeté sur la marche du genre humain une de ces paroles comme il lui en échappe, si fortement colorées dans leur raison sublime ; mais ce n’était qu’un fugitif éclair et comme un prophétique aperçu. Dans cette grande et imposante récapitulation qu’il fait des peuples de la terre, Montesquieu avait borné sa vue aux seules institutions, et là même, il avait paru plus préoccupé de marquer les circonstances qui les modifient que de chercher un ordre général suivant lequel elles se développent. Faut-il enfin citer Voltaire ? Pour cette pensée généreuse, mais flottante, le progrès fut-il autre chose qu’une espérance, bien obscurcie d’ailleurs dans l’esprit d’où sortit Candide ? C’est Turgot qui convertit en certitude les pressentimens de ses devanciers, qui tira la doctrine nouvelle des entrailles de son temps, pour la façonner à l’image régulière de sa pensée, pour la rendre au monde tout éblouissante des lumières de la démonstration.

Il fut plus que le pénétrant interprète d’une idée mal éclaircie. Le premier, il lui donna toute sa grandeur, toute sa portée. Avec lui, le progrès embrasse et le temps et l’espace ; il est continu et universel. Avec lui, il cesse de se borner à quelques nations privilégiées, à une espèce d’aristocratie dans chaque nation ; il comprend le peuple aussi bien que les peuples. Avec lui, ce n’est plus telle ou telle partie de la nature humaine, c’est la nature humaine tout entière qui en subit la loi. Le progrès de l’humanité, c’est l’ame qui s’élève, c’est l’esprit qui s’instruit, c’est la condition matérielle qui s’améliore, c’est la masse des hommes peu à peu admise a la participation des grandes pensées qui éclairent et qui honorent l’homme, des sentimens qui ennoblissent et qui étendent sa nature, des biens nécessaires au développement de la vie morale comme de l’existence physique ; c’est, sous l’empire de la charité religieuse de la justice sociale et d’un intérêt mieux entendu, la concorde succédant à la haine entre les individus, la paix à la guerre entre les nations. Turgot aperçoit et marque le lien jusqu’à lui à peine entrevu de toutes ces choses. Religion, philosophie, morale, industrie, commerce, droit des gens, politique, économie sociale, ces sciences étudiées à part comme étrangères les unes aux autres, comme ne présentant aucun intérêt, si ce n’est immédiat, accidentel et borné, Turgot les embrasse d’une seule vue, signale leurs rapports, montre leur influence sur l’avenir de l’homme, et dévoile leur but commun, le progrès de la société. De ce progrès général, à chaque peuple, à chaque siècle, il appartient de représenter et de développer telle ou telle partie ; mais quand ce siècle s’est évanoui, quand ce peuple a disparu de la scène du monde, l’humanité éternellement jeune, l’humanité qui ne meurt pas, est là qui recueille et qui mêle ensemble toutes ces parties du patrimoine universel, le prêtant, ainsi accru, à un nouveau peuple, à un nouveau siècle, le lui arrachant dès qu’il a cessé, de fructifier entre ses mains, formant de toutes les dépouilles, le trésor commun, élevant avec toutes les ruines l’édifice qui grandit toujours. Ainsi la pensée de Pascal, tombant aux mains d’une époque hardie et d’un génie généralisateur, s’applique à l’homme tout entier, entraîne gouvernemens et nations, institutions et mœurs. Ainsi l’histoire s’élève au rang de science, participe à la durée, à la généralité, à la régularité des lois de la nature humaine, et adopte pour devise cette parole échappée à l’ame d’un poète païen : « Rien d’humain ne m’est étranger. »

C’est du haut de ce principe que Turgot parcourt les destinées historiques de l’humanité, suit tous les pas de la civilisation, juge les faits, les lieux, les temps, les hommes, les religions, rejetant tout ce qui ne fut que passager dans le mal comme dans le bien, s’attachant tout entier aux lois permanentes, aux causes générales et aux influences durables, montrant dans l’histoire un drame saisissant et majestueux, non moins varié pour avoir plus de suite, non moins intéressant pour être plus solennel.

Comme une armée qui ignore ses marches, mais que guide le génie d’un chef, ainsi le genre humain s’avance avec ordre vers des destinées qu’il ne connaît pas. Les champs de l’Asie ne lui peuvent suffire. L’Asie, avec ses races barbares, ses révoltions perpétuelles, ses mœurs amollies et ses croyances immuables, l’Asie, pour le contenir, est à la fois trop remuante et trop immobile. Voici Tyr aux vaisseaux rapides qui dévoile les nations aux nations. Voici l’énigmatique Égypte avec sa théocratie silencieuse qui semble garder le secret de la civilisation : la Grèce le lui arrachera et le divulguera au monde. Elle la développe, elle la comment à la garde de ses défilés, elle lui gagne ses premières, ses immortelles victoires de Marathon et de Salamine. Déjà la civilisation ne se défend plus, elle attaque. Quel est ce jeune homme si passionné, si réfléchi, qui en est le chef et l’apôtre ? Il la promène triomphante sur toute l’Asie, lui élève Alexandrie, puis va mourir à, Babylone. Le tour de Rome est venu. La Grèce en expirant lui a légué « ses lettres, ses sciences, sa philosophie ; » Rome y ajoute sa législation, sa langue, ses armes. C’est par elles qu’elle attire ou pousse dans le cercle inévitable l’Italie, la Gaule, l’Espagne, l’Afrique. Arrivée au faîte enserrant une partie du monde dans son unité puissante, elle subit la loi commune. Des plaies affreuses, l’esclavage, la corruption, le despotisme, une inégalité sans frein, s’unissent pour la dévorer. La barbarie, refoulée jusque-là, accourt à la première espérance ; elle ramasse ses forces, se jette sur l’empire : c’en est fait de Rome, c’en est fait du monde.

Mais dans un coin isolé de la terre un enfant est né ; il était né chez un peuple expressément chargé de garder le dogme perdu de l’unité divine. Plongé dans les idées charnelles, le peuple juif n’avait pas su reconnaître le messie qu’il attendait ; il avait mis à mort le divin messager. Mais la doctrine qu’apportait celui-ci ne pouvait pas périr ; elle était vraie, elle était nécessaire au monde. Elle ne parut pas seulement à l’humanité déchue pour la relever vers le ciel ; elle parut pour établir de plus en plus le règne de Dieu sur la terre. Attirés par sa force toute-puissante, les barbares comme les vaincus arrivent à elle tour à tour ; avec les richesses, avec le territoire, ils trouveront la civilisation à laquelle seule ils ne songeaient pas. Que de temps pour qu’une telle révolution s’accomplisse ! L’ombre et la lumière luttent pendant des siècles ; les germes mystérieux de l’avenir fermentent au sein de la corruption ; « l’esprit de la Grèce, la législation de Rome, la religion de la Palestine, » le préparent en silence. De ce commun travail, à la religion revient la plus grande part. Quel est celui de ses bienfaits que Turgot n’a pas signalé ? Le sentiment de la dignité humaine rendu à la nation dégénérée, donné aux nouveaux venus ; l’égalité factice, exclusive, des anciennes républiques faisant place à une égalité libre dont la source est dans l’ame ; les vertus qui elles-mêmes s’étaient égarées reprenant leur place véritable ; la femme remontant à son rang naturel, à côté de l’homme ; la vie de l’enfant redevenue sacrée ; l’esclavage s’effaçant en partie ; le droit des gens adouci, et, par un miracle nouveau le citoyen « conciliant avec un amour de préférence pour la patrie l’amour général de l’humanité ; » cette révolution en un mot, qui, des profondeurs de l’ame humaine, passa dans la société et dans l’état, Turgot la comprend dans tous ses effets, la rattache à ses origines religieuses. Qui s’efforça dans les temps barbares de mettre à la place d’une pénalité féroce une législation préventive ou pénitentiaire ? Qui rapprocha la distance entre les rois et les sujets, « dans l’éloignement infini qui sépare les uns et les autres de Dieu ? » Qui enfin, durant ce moyen-âge dont le XVIIIe siècle ne voit que les malheurs, l’ignorance et les crimes, conserva le dépôt des sciences et des lettres, présidant à l’éducation du peuple et modérant l’oppression par la crainte des maux éternels ? À ces questions Turgot ne cesse de répondre que le christianisme est l’auteur, l’unique auteur de tant de bienfaits.

L’esprit moderne que forme l’église, et qui plus tard luttera contre elle, Turgot le montre grandissant peu à peu à l’ombre du sanctuaire. Assez fort pour marcher seul et sans guide, il s’avance avec liberté dans les voies de la méditation et de l’expérience. Toutes les sciences se lèvent l’une après l’autre ; tous les progrès s’appellent, se répondent. Le monde des cieux dévoile à l’homme des merveilles que l’œil n’avait pas entrevues, que l’imagination des poètes n’avait pas osé soupçonner ; le monde terrestre est doublé, et l’homme prend enfin possession de toute sa demeure. Tandis que la navigation met en présence les peuples étrangers ou ennemis, voici qu’un obscur artisan ajoute des ailes à la pensée ; au sein de la diversité des pays, de la différence des langues et de l’inimitié des races, comme, pour en préparer l’union, la pensée forme un immense et unique royaume dont toutes les parties correspondent entre elles, dont les lois sont les lois, mêmes de l’esprit humain, dont les hommes de génie sont les chefs, dont tous les citoyens, suivant la parole chrétienne, se reconnaissent pour frères en esprit et en vérité.

C’est ainsi que dans un séminaire Turgot, ouvrant une ère nouvelle, se séparait de Bossuet et de l’histoire ecclésiastique ; c’est ainsi qu’en face du XVIIIe siècle il osait rompre avec Voltaire. Avec lui, l’histoire tout entière sort des principes de la nature humaine et s’explique par les lois nécessaires qui président à son développement. Avec lui, elle cesse d’évoquer une cause toute-puissante dont l’historien dispose à son gré. Combien laisse-t-il loin l’étroit et stérile système de l’Essai sur les Moeurs ! Poussé par le génie de l’analyse et de l’école sensualiste, Voltaire, frappé surtout des détails, n’aperçoit dans le monde que mobilité et caprices. Sous l’influence de l’esprit de système, et guidé par la prédilection secrète de son esprit, il prend plaisir à tout mettre sous la servitude des petites causes. Entre les deux extrémités opposées de deux génies si divers, Turgot choisit sa route. Ce n’est pas la cause unique, encore moins est-ce le hasard qui est le principal ressort de l’histoire : l’homme seul en est le héros. Non que la puissance divine en soit bannie, mais elle y est comme dans le monde, en se cachant. L’histoire se développe avec ordre, parce que Dieu, qui est l’ordre même, en a déposé des traits ineffaçables dans la créature faite à son image, avec variété, parce que l’homme est libre. Ainsi tout est ressort dans ce grand mouvement qui entraîne les choses humaines vers un état toujours meilleur. La douleur, la guerre, fléaux sans explication, sans compensation aux yeux de l’auteur de Candide, instrumens du progrès selon Turgot ! Dire que Voltaire calomnie le christianisme et que Turgot en fait, pour ainsi parler, l’apothéose sociale et historique, ce serait trop peu. L’histoire, chez Voltaire, est la satire de la Providence ; elle en est avec Turgot la plus éclatante apologie.

Le jour où, devant une assemblée de quelques prêtres, exprimant ces hautes pensées dans un langage aussi simple que son âme, il proclamait l’idée du progrès universel, ce jour-là Turgot prenait sa place parmi les bienfaiteurs de l’humanité. Il faisait faire un pas de plus à la pensée, à la science, à la société. Le genre humain avait suivi sa loi en aveugle, justifiant à la lettre cette parole d’un grand évêque : « L’homme s’agite, mais Dieu le mène. » Au XVIIIe siècle, il commença à se mettre lui-même à la tête de ses destinées. La France, qui avait annoncé la première le dogme nouveau, la première en poursuivit le triomphe dans son propre sein et chez les autres peuples. Il y a plus de cinquante ans quelle ne cesse de le poursuivre, dans la science et dans la pratique, par tous les moyens dont dispose son souple et fécond génie, par les voies de la guerre et de la paix, par l’épée et par la plume, par les conquêtes de l’industrie ; mais elle avait trop oublié celui qui en fit une certitude et une science, sans doute par cela même qu’elle y reconnaissait comme l’instinct de son propre génie. Il était digne du XIXe siècle, digne du corps illustre qui en représente la gloire philosophique et littéraire, de rendre à ce grand devancier des idées contemporaines la partie la plus haute, la plus originale, la moins étudiée de sa gloire.

En face des excès qui, sous le nom de la perfectibilité indéfinie, tourmentent et fatiguent ce siècle, il est une dernière pensée que je ne puis passer sous silence. Mélange admirable de hardiesse et de retenue du même effort qu’il créait un si noble système, Turgot en prévoyait les abus et en posait les infranchissables limites. Le progrès indéfini n’est pas pour lui, ce progrès impossible qui anéantit les bornes dans lesquelles l’éternelle volonté, disons mieux, l’éternelle sagesse, a renfermé notre nature. Turgot n’imaginait pas pour l’avenir des facultés nouvelles et mystérieuses, il ne rêvait pas pour le genre humain le chimérique privilège de l’immortalité sur la terre. S’avançant jusqu’aux confins de la vérité et du bon sens, il allait jusqu’où la philosophie peut aller, mais il s’arrêtait où l’illuminisme commence. Sa raison seule était prophétique. Il ne séparait pas du progrès lui-même les misères inséparables de la condition humaine. Non, tant qu’il y aura des mortels sur cette terre, il y aura des larmes. Quoi que prétende une philosophie téméraire, la lutte ; et en une certaine mesure la douleur même, ne cessera pas d’être la condition du développement d’un être borné, et je dis qu’il faut nous en réjouir. L’homme ne se verra pas abaissé à l’immobile béatitude des satisfactions matérielles ; il ne se verra pas détrôné par elles de ce privilège qui le distingue entre tous les êtres, se créer soi-même, se développer par le sacrifice, et trouver au sein de douleurs volontaires d’ineffables joies et d’incomparables récompenses. Quant aux abus, quant aux injustices du meilleur état social, l’avenir qu’invoquait Turgot n’était pas de ce monde. Est-il besoin d’avertir qu’il ne croyait pas que tout fût borné à ce cercle laborieux de la vie humaine ? Je veux le dire pourtant, puisque des théoriciens de néant, couvrant les pires doctrines de la philosophie du dernier siècle de je ne sais quelle vague et menteuse apparence de religion, vont répandant partout comme la bonne nouvelle du XIXe siècle que le ciel est sur la terre, que le bonheur des générations futures est une compensation, une consolation suffisante pour ceux qui ont mérité, pour ceux qui ont souffert. Qu’ils anéantissent l’individu dans le vide abstraction de l’espèce, Turgot les condamnait à l’avance. Il ne pensait pas qu’il fût ni sensé ni honnête de retrancher, au nom du progrès, les plus grandes perfections qui soient ici-bas, la vertu et le dévouement. Il ne croyait pas qu’en étendant l’empire des espérances terrestres, on eût le droit d’attenter à la plus belle de toutes les espérances, à la seule qui survive aux autres, à l’immortalité de notre ame.

Quand il eût achevé le cours de ses études théologiques, appelé à prendre parti sur la carrière qui devait décider de l’emploi de sa vie, il annonça à son père que ses principes ne lui permettaient pas d’entrer dans les ordres. Il estimait à trop haut prix la religion pour penser qu’on pût en embrasser le ministère sans une bien sûre vocation. Vainement ses amis lui montrèrent dans les charges de l’église le marche-pied des dignités de l’état. Turgot cessa de porter l’habit ecclésiastique, et, comme à la théologie il avait joint l’étude du droit aussi bien que celle de la métaphysique et de l’économie politique, il ne tarda pas à être reçu conseiller au parlement, peu de temps après maître des requêtes.

Ainsi entra dans le monde, pour lequel on ne l’avait pas destiné ce jeune homme qui cachait sous des dehors très simples et même un peu embarrassés, un esprit d’élite et une ame résolue, sous le calme de sa physionomie un cœur animé des plus généreuses passions, sous la parfaite modestie de ses manières une noble fierté de sentimens. Sa timidité et son humeur silencieuse, qu’on avait prises d’abord pour une marque d’infériorité, devaient passer plus tard pour dédain de philosophe ou de grand seigneur. Pourtant ce qui faisait le fonds de cette ame, c’était un grand besoin de se répandre et de rencontrer dans les autres la sympathie qu’elle éprouvait. Turgot ressentit et inspira les affections les plus fortes et les plus durables. Son esprit n’éprouvait pas un moins haut degré le besoin d’être compris. La contradiction le trouvait peut-être sensible à l’excès ; il ne s’en irritait pas, mais il paraissait en souffrir. La vérité était pour lui une véritable passion ; c’est dire qu’avec de vifs plaisirs elle lui causa de vives peines. L’amour qu’elle lui inspirait avait peut-être le tort de se montrer trop ombrageux. Ce ne fut que par la grande habitude que Turgot put prendre sur lui d’entendre en silence une certaine suite de faux raisonnemens, Encore, si l’on en doit croire son ami et son biographe Dupont de Nemours, sa physionomie ne cessa jamais de parler pour lui. Ainsi ses défauts même, si l’on doit appeler de ce nom les imperfections qui ne font souffrir que nous-mêmes, tenaient encore aux plus nobles qualités de son ame.

Historien, Turgot avait montré l’accord de la puissance active de l’homme et de la nécessité des lois générales. C’est au nom des mêmes principes qu’il résoudra les grands problèmes d’organisation sociale. Publiciste, il enseignera le libre développement des facultés humaines et ces immuables principes qui leur servent de lumière et de règle, il soutiendra en politique l’alliance de l’autorité et de la liberté.

Quand il se fait l’apôtre du principe de liberté, Turgot suit le mouvement du XVIIIe siècle, quand il prend la cause de ces règles absolues, qui seules conservent la société et qui seules l’expliquent, il en devient l’adversaire. Jamais il ne sépare le devoir du droit. Jamais, en plaidant pour l’affranchissement des ames, il n’oublie ces lois de la raison et de la morale, les plus puissantes de toutes, puisqu’elles fondent les autres ou qu’elles les condamnent à mourir lorsqu’elles ne les ont pas fondées. Il sait que des forces qui dirigent le genre humain, les unes le poussent en avant, les autres le retiennent au contraire, et que celles-ci ne sont pas moins nécessaires à la véritable indépendance et au véritable progrès. C’est ainsi qu’en réclamant en faveur de la philosophie et de l’esprit d’examen une liberté illimitée, il défend la religion qui seule peut assurer régler le mouvement des sociétés, à la fois contenir et développer la nature humaine. Ce mot de droit que le XVIIIe siècle fait si haut retentir, il est vrai de dire que le XVIIIe siècle ne le comprend qu’à demi ou même s’en forme une idée fausse. Philosophiquement il le tire de l’utilité, sur laquelle il fonde l’origine de la société, c’est-à-dire qu’il l’ébranle en même temps qu’il l’établit Quel rapport y a-t-il entre le devoir et l’utilité essentiellement variable, et, si l’intérêt est la seule règle, qu’est-ce donc que l’obligation ? Mais le XVIIIe siècle va plus loin. Ce droit, il veut que chacun le respecte et le défende en soi non moins que dans les autres ; il fait un crime de la servitude à l’esclave aussi bien qu’à l’oppresseur, il lui impose l’insurrection comme le plus saint des devoirs. Or, si le droit n’est qu’un autre mot pour désigner l’intérêt, au nom de quel principe imposera une nation plus qu’à un homme sa propre satisfaction ? Cette idée, en général si peu comprise, c’est la gloire de Turgot de l’avoir placée sur ses véritables fondemens. Il l’assigne pour origine à la société. Il la conçoit comme invariable, comme absolue. Il la place au-dessus de la tyrannie populaire comme du despotisme des rois. Quel est ce disciple de Locke qui prend corps à corps le système de Hobbes et de ses sectateurs ? Quel est cet enfant d’un siècle sceptique qui s’écrie : « La force est le seul principe que les athées admettent ; mais la vraie morale suit d’autres maximes. Elle reconnaît dans tous les hommes un droit égal, et cette égalité, elle la fonde non pas sur le combat des forces des différens individus, mais sur la destination de leur nature, mais sur la bonté de celui qui les a formés… Celui qui opprime s’oppose à l’ordre de Dieu… La ligue du faible avec le droit, c’est la ligue du faible avec Dieu même. » Où trouver enfin une conviction plus résolue contre la souveraineté du nombre, cette doctrine matérialiste qui substitue, sous une noble apparence la puissance matérielle aux lumières et à la justice ? Qui jamais exprima mieux l’immense distance qui sépare les lois convenues des principes de justice naturelle, lorsque, rencontrant cet idéal des publicistes contemporains, la république de Lacédémone, il la marque en passant d’une réprobation énergique ? Par son esprit général, par ses vues sur la destinée de l’homme, par ses idées politiques et sociales, mieux encore que par sa métaphysique, Turgot appartient à cette grande école du spiritualisme que l’on retrouve partout où il s’agit de revendiquer les vrais principes de la science et de la société.

La question des rapports de l’église et de l’état devait attirer cet esprit élevé et pratique, ce fils du christianisme et de l’esprit moderne qu’il ne séparait pas dans sa pensée. C’est la première que Turgot traita après son admission dans les charges publiques.

Chaque siècle a ses thèses préférées, ses lieux communs de polémique. Au XVIIIe siècle, la philosophie semblait avoir adopté pour texte la tolérance ; mais la tolérance dont tout le monde parlait était alors fort diversement entendue. Les philosophes l’eussent volontiers définie la liberté de discuter ou de nier le christianisme. Leurs adversaires, en la proscrivant pour les opinions, l’eussent aisément concédée aux mœurs licencieuses dont ils ne voulaient pas abdiquer le bénéfice. C’est ainsi que les apôtres de la liberté décrire ne pouvaient souffrir les plaisanteries de si bonne guerre de l’abbé Guence, et qu’on voyait des prélats, fort accomodans d’ailleurs, persécuter les jansénistes. À cette époque, en 1754, ce qu’ils sollicitaient du roi avec vives instances, ce n’était pas moins qu’une persécution en masse contre les protestans. C’est ce qui détermina l’intervention de Turgot dans la polémique et donna lieu aux lettres sur la Tolérance et au Conciliateur.

Quels admirables plaidoyers en faveur de la liberté des cultes ! Quelle vérité dans les principes ! quelle réserve prudente dans l’application ! Combien nous voilà loin de la violence et de la déclamation des contemporains ! C’est un philosophe qui établit la liberté religieuse comme un principe imprescriptible, c’est un chrétien qui la présente comme un devoir de justice et de charité, c’est un homme d’état qui en fait la condition du repos public, c’est un citoyen qui la réclame comme un gage de dignité et de progrès. La persécution, l’intolérance, politique insensée, politique contraire à l’esprit du christianisme qui se fonde sur le consentement des ames, et aux yeux duquel la contrainte ôte le mérite ; funeste à la religion qui l’invoque, puisqu’elle n’est propre qu’à donner des martyrs à l’erreur, des hypocrites à la vérité. Quant à l’état lui-même, en vertu de quel principe se ferait-il, le juge de convictions individuelles ? Ayant toute sa tâche ici-bas, comment serait-il l’arbitre de l’avenir surnaturel de l’homme ? À l’état il appartient de considérer la religion non comme vraie, mais comme utile. Son devoir comme son droit a pour mesure l’intérêt social.

Mais avec quelle force en plaidant avec tout son siècle pour la liberté de conscience, Turgot ne s’en sépare-t-il pas quand il songe aux moyens d’assurer aux peuples le pain de la vie spirituelle ! Aux yeux des encyclopédistes, les religions positives sont des hérésies de la religion naturelle[2] ; Turgot y reconnaît les développemens de cette religion, supérieurs à une foi vague et mal définie, autant que la clarté, l’ordre, la fixité, le sont à l’obscurité d’un dogme dont le monde nous distrait peut-être autant qu’il nous y rappelle. Ces religions, il les trouve elles-mêmes plus ou moins dignes de Dieu, plus ou moins conforme à la nature humaine. Si nulle d’entre elles n’a le droit de réclamer la protection de l’état, ce sera pourtant le devoir de l’état d’en présenter une à l’incertitude des hommes. Ce choix ne saurait être douteux. Est-il une religion qui soit plus sociale que le christianisme ? Au reste, nulle objection que Turgot n’ait prévue et réfutée. Il accorde qu’il serait peut-être plus rigoureux en droit, et même en apparence plus libéral, de laisser aux seuls fidèles, sans aucune intervention de l’état, le soin d’entretenir le culte ; mais que de dangers dans la pratique ! Quelle route ouverte ici à l’indifférence, à l’athéisme, là aux superstitions, au fanatisme ! Quelle cause nouvelle et terrible de séparation entre les hommes ! Maintenir avec fermeté la distinction en constituant fortement l’alliance, telle est la seule politique qui puisse satisfaire la liberté, conserver l’ordre, assurer la sécurité de la religion, scinder enfin le progrès de la société, qui a besoin du concours harmonieux de toutes ses forces.

Quand on lit les écrits de Turgot, ce qui frappe avant tout, c’est que cet esprit est né libre. ; on voit qu’il suit sa pente encore plus que celle du temps. Cet homme dit avec simplicité tout ce qu’il pense, tant il est dans son naturel, tant il regarde en face la liberté sans ivresse comme sans terreur. À peine échappé de ses fers, le XVIIIe siècle a le ton emporté d’une liberté récemment conquise, ou les craintives réticences d’une indépendance mal sûre d’elle-même. Turgot risque de passer aux yeux de l’église pour un penseur dangereux, aux yeux des philosophes pour un chrétien timoré, et il n’a pas même l’air de s’apercevoir de sa hardiesse. Beaucoup moins occupé de gagner des admirateurs à sa personne que des disciples à sa cause, il brave les périls du franc parler sans songer à en revendiquer les honneurs, tant il semble, lorsqu’il exprime le vrai, que ce soit son ame qui s’échappe ! De là cette facile et abondante effusion de son style, ce ton ferme et convaincu, ces traits frappans et énergiques ; de là cette sérénité majestueuse empreinte dans ses discours sur l’histoire. Il faut regretter d’ailleurs ce qu’il a laissé de trop imparfait dans la forme de ces écrits. Le style n’est pas un ornement indifférent à la vérité, il sert à son triomphe. Que de ces esquisses, dont la pensée seule est achevée, Turgot eût fait un grand et régulier monument, son influence sur l’esprit humain eût été plus profonde, et il aurait sa place dans l’admiration des hommes auprès de Montesquieu.

En 1761, Turgot fut appelé à l’intendance de Limoges.

Dois-je l’avouer ? en voyant Turgot quitter les régions sereines de la science pour entrer dans la vie pratique, je ne puis me défendre d’un sentiment de regret. Turgot, dont les qualités éminentes sont l’étendue et la pénétration, était né philosophe. Innover dans la sphère des idées, telle était sa vocation. Ce n’est pas qu’il doive se montrer inférieur dans l’administration des affaires ; mais une pensée triste se mêle ici à l’admiration. Ce que Turgot doit entreprendre, et même ce qu’il doit exécuter, par la faute des temps sera stérile. Il accomplira dans une province de grandes réformes, mais il n’aura fait que devancer de quelques années les changemens bien plus profonds opérés par l’assemblée constituante. Il portera au pouvoir de nobles vues, mais ce grand dessein de prévenir une révolution par une réforme échouera. Par une double fatalité, sa pensée ne laissera guère que des ébauches admirables, sa vie ne rappellera que des projets.

Cependant la vocation du philosophe le poursuivra jusqu’au sein des études les plus positives. Turgot rapprochera la science de la pratique, mais alors encore il ne cessera pas de la rattacher aux principes les plus élevés.

À une époque où l’économie politique, aspirant à tout dominer, péchait, comme toute science nouvelle, par l’excès de son ambition autant que par l’imperfection de ses théories, c’est l’honneur de Turgot d’avoir su lui marquer sa vraie place dans l’ordre des sciences. Il ne la confond pas avec la morale, avec l’administration, avec le droit ; il ne songe pas à y trouver un remède à toutes les plaies de la société. Montrant l’influence de la fortune publique sur l’élévation intellectuelle et morale des individus et sur la liberté générale, découvrant l’action réciproque des causes morales et politiques sur l’état du commerce, de l’industrie, de l’agriculture, il sait tout distinguer en sachant tout unir, il tient compte de toutes les différences, en n’oubliant aucun rapport essentiel.

Disciple de Quesnay, ami de Gournay, avec lequel il avait parcouru les provinces pour en étudier la situation économique, Turgot unit au système agricole du premier les idées industrielles de l’intendant du commerce. Il fut le plus grand représentant de cette école physioratique, école purement française par ses origines, sortie des entrailles du XVIIIe siècle, pressentie par Sully, Bois-Guillebert et Vauban, et créée par le docteur Quesnay. Voltaire l’avait raillée d’abord, mais il la salua avec enthousiasme quand il la vit avec Turgot claire et toujours sensée, en restant plus que jamais généreuse et réformatrice.

Quel est le grand principe économique que Turgot vint soutenir devant la France de 1770 ? C’est la liberté du commerce. Le principe de liberté, il est partout alors : avec Rousseau dans le Contrat social pour la politique, avec Voltaire, pour la pensée, dans tous ses écrits. En s’en déclarant le défenseur dans ses Lettres à l’abbé Terray, pour le commerce des grains en particulier, d’une manière plus générale pour le commerce et l’industrie, Turgot seconde l’œuvre commune, il est à sa manière l’auxiliaire des grands hommes contemporains.

Ce principe, ce n’est pas seulement comme économiste que Turgot en poursuit le triomphe, il le rattache à l’ensemble de ses vues sur l’homme et sur la société. Il l’établit comme la conséquence nécessaire, comme le corollaire le plus simple du droit de propriété. Il en présente l’application comme le moyen le plus efficace d’assurer et d’augmenter le bien-être, de l’étendre au plus grand nombre. Le bien-être du plus grand nombre ! voilà le but que Turgot ne perd jamais de vue. Et ce but si élevé, il l’élève encore. Le bien-être, à ses yeux, intéresse la civilisation toute entière. Par les tentations qu’il écarte et les goûts plus délicats qu’il développe, par l’aisance et le loisir qu’il produit, il contribue à l’avancement intellectuel, au perfectionnement moral de l’homme, autant qu’à sa satisfaction matérielle. Il n’est pas seulement utile, il est sacré. Ainsi, tout, dans la pensée de Turgot, sort d’une commune source. L’économiste qui, de la liberté du commerce, fait une question de justice et de charité sociale, est encore le défenseur du progrès et du christianisme. Dans Turgot, tout s’accorde, Ï’homme pratique et le penseur, l’esprit et le caractère. Son esprit est un mélange admirable de hardiesse et de retenue, son caractère un modèle de force et de modération.

Les treize années de l’administration de Turgot dans la généralité de Limoges sont une grande lutte. Simple délégué, il lui faut combattre les dispositions peu favorables du gouvernement ; intendant, les préventions des administrés et la mauvaise volonté des magistrats municipaux.

Quand il eut annoncé sa résolution de délivrer les habitans des campagnes de la longue et accablante servitude des corvées, le premier mouvement de populations fut de soupçonner quelque piége. Il ne leur semblait pas naturel qu’un intendant montrât tant de zèle pour sa province. On disait que les sommes demandées aux communes pour les travaux, une fois remises entre les mains de l’intendant, seraient détournées à un autre usage. On répétait que ces apparences l’humanité cachaient quelque intention de tyrannie. À qui s’adresser pour opérer. Le changement des esprits ? Il eut recours à ceux qui avaient alors l’influence la plus directe, la plus continue, aux curés de campagne. Dans sa longue administration, quand des préjugés absurdes vinrent se joindre aux difficultés du dehors, c’est aux curés de campagne qu’il fit constamment appel. C’est eux qu’il choisit toujours pour ses associés dans l’œuvre du bien public. « Vous seuls, leur écrivait-il en 1762, vous seuls en possession de la confiance des peuples, pouvez bien connaître leur situation et les moyens de les rendre meilleurs. Votre zèle embrasse tout ce qui peut tendre au bien public, et tous les services rendus aux hommes sont du ressort de votre charité. » Et il les priait de lui transmettre leurs observations sur l’agriculture, sur l’hygiène, aussi bien que sur l’état moral des habitans. Et lui-même entrait sur tous ces points dans les détails les plus pressans, les plus minutieux, ne négligeant rien, leur recommandant de ne rien négliger, leur parlant toujours au nom de la religion, pour qui rien n’est petit ni méprisable de ce qui intéresse le pauvre, au nom de la loi évangélique, qui voit des frères dans tous les hommes.

En 1770, une disette terrible vint sévir contre la province. La liberté du commerce des grains servit de prétexte aux plaintes du peuple, toujours prompt à accuser le gouvernement du défaut de la récolte. Une ordonnance dissipa les attroupemens : mais c’étaient les esprits que Turgot était jaloux de convaincre. Il savait que rien ne se fit bien qu’avec leur consentement. Il eut le bonheur de l’obtenir cette fois encore à l’aide de ces intermédiaires vénérés, la plus humble des puissances, mais la seule honorable et bienfaisante alors, et ce fut dans cette intendance un touchant spectacle que de voir la religion et la philosophie, la charité et la science qui partout ailleurs semblaient en désaccord, travaillant de concert à dissiper les préjugés populaires, à accomplir le bien de tous.

Quant aux difficultés que lui opposait l’autorité, il cherchait à les détourner en montrant l’intérêt général lié aux réformes qu’il méditait pour son intendance. Dans des mémoires qui sont des monumens et que l’abbé Terray, partisan intéressé du régime des prohibitions, citait aux intendans comme des modèles, il établissait que ses projets n’étaient pas de nature à causer préjudice à l’état, que les avantages qu’en retireraient ses administrés profiteraient même au trésor public, et quelquefois le gouvernement toléra qu’il fît le bien dans cette province isolée.

On ne peut voir sans admiration le nombre et l’étendue des réformes que Turgot opéra dans le limousin, au milieu des soupçons, des attaques, des difficultés de tous genres. Répartir plus également la taille entre les habitans ; abolir les corvées, réparer toutes les anciennes routes et créer cent soixante lieues de routes nouvelles, créer les premiers modèles de ces ateliers de charité destinés à concilier le travail et l’aumône, supprimer l’odieux système des réquisitions pour le transport des équipages militaires, permettre dans la milice les engagemens libres et les remplacemens que l’administration avait interdits aux habitans des campagnes, établir entre les communes par le moyen des chemins, par la libre circulation des grains, et, autant qu’il le pouvait, par des mesures prises et des charges supportées en commun, une sorte d’unité, faire en un mot de la province comme un petit royaume, tel est le chef-d’œuvre administratif accompli par Turgot dans l’espace treize années.

Cependant un règne de soixante ans finissait. Les orgies de la régence et les folies du système de Law l’avaient inauguré ; il s’achevait par les scandales de Mme Du Barry et de l’abbé Terray. Louis XV avait paru ramasser en sa personne tout ce qu’il y avait dans son siècle de corruption ignoble et de profond égoïsme. Siècle et roi s’étaient corrompus davantage en vieillissant ; siècle et roi s’étaient consolés en pensant qu’ils ne laisseraient pas au châtiment le temps de les atteindre.

Au moment où Louis XVI succédait à son aïeul, la division était partout dans le gouvernement qui n’était qu’une anarchie de pouvoirs, dans le royaume que les barrières des provinces partageaient en autant d’états opposés d’intérêts, dans la société que séparaient les classes, dans l’esprit humain qui se répandait en mille sectes ; mais, en pénétrant un peu plus avant, il est clair que cette division, que ces rivalités si agitées, si bruyantes, viennent se confondre en deux grands partis, l’un voulant maintenir l’état actuel, l’autre voulant le détruire, les classes privilégiées d’un côté, et de l’autre la nation.

Cette lutte touchait à son dénouement. Les abus signalés et flétris par les grands écrivains du siècle semblaient s’être usés par leurs propres excès. Ils ne s’étaient pas seulement décriés eux-mêmes, ils s’étaient mutuellement déshonorés. Dans une lutte ardente de prérogatives, chaque classe avait prouvé que la constitution des classes rivales était vicieuse, et ce point où chacune s’exceptait seule, l’opinion publique l’avait aisément étendu à toutes. Nulle société n’est possible sans la justice, au moins à quelque degré, et la justice était partout violée. Nul gouvernement n’est durable s’il ne donne en une certaine mesure satisfaction aux idées et aux besoins du temps, surtout s’il n’est supérieur à ceux qu’il gouverne. Au XVIIIe siècle, la nation était supérieure à ses chefs pour les mœurs et pour les lumières. Elle était appelée par le droit du plus digne à gouverner à son tour.

Ce changement s’opérera-t-il par la conciliation ou par la violence ? Y aura-t-il une réforme ? y aura-t-il une révolution ? Telle est la question que le nouveau règne était tenu de résoudre, car il fallait choisir. Il était naturel, dût-on s’arrêter dans cette route, qu’on essayât d’abord des concessions. Telle fut ou telle parut être l’intention de la nouvelle cour.

C’est M. de Maurepas qui appela Turgot au ministère. Deux cents ans auparavant, à la veille aussi d’une grande catastrophe, le cardinal de Lorraine avait fait admettre L’Hôpital dans les conseils de la royauté. Aux deux époques, on vit en présence la vérité et l’erreur, l’esprit d’opposition violente et rétrograde et l’esprit de conciliation ; on les vit représentés au pouvoir par deux hommes, sans doute afin que les chefs de la nation fussent clairement instruits des griefs et qu’ils n’eussent pas à rejeter la faute sur la fatalité.

Je ne crains pas de dire que M. de Maurepas fut le mauvais génie du nouveau règne. C’était un de ces hommes comme il s’en trouve toujours au déclin des monarchies, pour les pousser à leur ruine, d’autant plus dangereux que leur opposition aux besoins publics n’est pas toujours une flatterie, et qu’en trompant ils sont de bonne foi. Ces hommes, il ne faut pas trop les maudire. Quelquefois ils servent à leur manière les desseins de la Providence, car ils achèvent de perdre des situations désespérées. Souvent, il est vrai, ils contrarient ces desseins, en empêchant un rapprochement possible entre les partis ; mais, dans ce cas même, ils désarment la colère, et, par l’excès de leur folie, le philosophe qui les juge s’attendrit presque sur eux-mêmes.

M. de Maurepas n’était pas un homme profondément corrompu. Il avait même eu l’honneur d’être disgracié pour son opposition aux maîtresses. Ce n’était pas un ennemi du progrès et du peuple ; il n’y avait jamais songé. Rien ne prouve même qu’il ne fût de bonne foi quand il appelait Turgot aux affaires sur la désignation de l’opinion publique et de Mme la duchesse de Maurepas ; mais son esprit était frivole, ses idées mobiles. C’est ce qui commença de tout perdre. Quand Louis, épouvanté de sa jeunesse, de son inexpérience, des maux du présent, des menaces de l’avenir, venait témoigner ses craintes au vieux confident, celui-ci souriait ; il rassurait le prince, lui disait que ces embarras n’étaient que difficultés communes aux règnes qui commencent, soucis ordinaires de la politique. Quand le roi venait s’en remettre à lui sur un projet, sur une réforme, sur un homme public dont l’état pourrait tirer quelque service, M. de Maurepas se contentait de répondre : « On peut en essayer. » Turgot fut le premier essai du nouveau règne.

Jamais réformateur n’avait montré moins d’empressement à rechercher le pouvoir ; jamais réformateur ne se fit moins illusion sur les difficultés qui l’attendaient. Appelé au contrôle-général après un court passage au ministère de la marine, sa première démarche fut de marquer au roi, dans une lettre, la conduite qu’il se proposait de tenir. Il sait qu’en imposant l’économie aux différens services, chacun d’eux ne manquera pas d’invoquer la faveur de l’exception. Il sait « qu’il sera craint, haï même de la plus grande partie de la cour, qu’on lui imputera tous les refus, qu’on le peindra comme un homme dur, que le peuple, aisé à tromper, l’attaquera pour les mesures mêmes qu’il aura prises en sa faveur. »

C’est le devoir qui détermina Turgot à accepter dans un moment si critique la responsabilité du pouvoir ; mais il faut que le dévouement soit avoué par la prudence, il faut qu’une entreprise présente des chances de succès. Cette condition ne manquait pas à Turgot. Si le dernier roi avait pu paraître l’image de la royauté décrépite corrompue, qui n’aurait cru voir dans ce prince jeune, pu, animé des intentions les plus libérales, l’image de la monarchie renaissante, l’espérance de la régénération du royaume ? Renouer cette antique alliance du roi et du peuple contre les corps privilégiés, accomplir la réforme sociale par le moyen d’une royauté respectée et puissante tel est le plan qu’avait conçu Turgot.

L’occasion de mettre ce plan à exécution ne tarda pas à s’offrir. Bientôt les courtisans présentèrent au roi, comme un moyen de popularité, le rappel de l’ancien parlement qu’avait exilé Maupéou. Turgot combattit la proposition avec force ; il montra que c’était relever une barrière et non créer un appui. Ce fut en vain. Maurepas, qui insistait pour le rappel, l’emporta, et, après la séance du conseil, le roi, qui venait de céder à son favori, se hâta de dire à Turgot : « Ne craignez rien, je vous soutiendrai toujours » Ce fut la première faiblesse du prince et la première faute du règne.

La tâche de Turgot était double : il avait à subvenir aux embarras financiers du royaume, à réaliser les réformes nécessaire. Ces deux parties de son œuvre, à beaucoup d’égards, étaient liées entre elles ; car, s’il est vrai qu’aux questions les plus élevées, les plus générales, les plus purement politiques, se trouve mêlée une question de finances, les questions de finances dépendent aussi de l’ensemble de l’administration et tiennent à tout le mécanisme social. Cela parut surtout alors. La crise financière ne s’explique pas seulement par les prodigalités des derniers règnes ; celles-ci ne firent que la hâter. La taille, la capitation, les vingtièmes, la dîme, une répartition inégale, inique, les aides, la corvée, les règlemens manufacturiers qui entravaient les progrès de la production, les douanes intérieures qui arrêtaient la circulation des produits, les jurandes et les maîtrises qui opprimaient l’ouvrier, qui nuisaient au travail par des formalités et des lenteurs inutiles, qui constituaient les industries diverses en état d’isolement, d’immobilité, de concurrence permanente, qui enfin rendaient impossible l’abaissement des prix, tous ces abus, tous ces fléaux, pesaient à la fois sur l’état, sur la finance et sur le peuple. La vraie cause du mal était dans l’organisation du royaume. Il fallait que le remède, pour être efficace, fût étendu comme le mal même.

On n’exagère pas en disant que la France manquait en même temps et au même degré de liberté et d’ordre, que le pouvoir était à la fois partout et nulle part. Nulle autorité dont l’action ne fût annulée par une autorité rivale : partout la gêne de l’administration, la prohibition en matière de presse, de religion, non moins qu’en matière de commerce et d’industrie. La Sorbonne, les parlemens, les corporations, se partageaient la tyrannie et quelquefois l’exerçaient en commun. Souvent, dans d’autres temps, la liberté et le pouvoir s’opprimèrent l’un l’autre, mais alors la France avait atteint une sorte d’idéal dans le désordre : elle avait tout le mal que peut faire le pouvoir et pas de pouvoir fort, tout le mal que peut faire la liberté et pas de liberté. C’est une telle situation que Turgot avait résolu de changer en portant le remède avec prudence, avec ménagement, mais avec ensemble et décision, sur toutes les parties malades du corps social. Il fallait les guérir toutes, ou s’attendre à l’une de ces crises violentes qui, en un instant, tuent ou sauvent les peuples.

Ramener dans les différentes parties de l’état et de la société la règle et le mouvement, donner au pouvoir l’unité, non l’unité factice et peu durable du despotisme, mais l’unité fondée sur les lois ; établir le plus possible l’égalité civile ; enfin combiner de telle sorte la liberté et l’autorité qu’au lieu de s’entraver elles se soutinssent mutuellement, voilà le but commun auquel se rapportent toutes les réformes sociales, politiques, économiques, que le ministre se proposait d’établir.

C’est en vue de l’ordre et de la liberté qu’il méditait de reconstituer l’organisation administrative de la France. Il voulait, disait-il, que les administrés cessassent de considérer le gouvernement comme leur partie adverse, et que le gouvernement n’intervînt que comme juge et haut protecteur des idées de chacun. Pour y parvenir, il fallait que les citoyens fussent appelés eux-mêmes à répartir l’impôt. Des assemblées de communes, des assemblées d’arrondissemens composées des délégués de celles-ci, des assemblées de provinces composés des délégués des arrondissemens, enfin la grande municipalité du royaume, formée de la délégation des provinces, tels étaient, dans ce plan, les différens degrés de la hiérarchie administrative. En fondant sur l’élection le système administratif, il y jetait le mouvement et la vie, et se montrait fidèle à son grand principe, que nul mieux que l’individu lui-même n’est capable de bien juger de son intérêt ; en établissant cette élection sur une base large et forte, il donnait à l’administration plus de stabilité ; en la concentrant, pour ainsi dire, au sommet, il faisait véritablement de la grande municipalité la tête de la nation : car c’est là que siégeaient principalement l’intelligence et les lumières.

Tout ce système reposait sur la propriété. Les propriétaires de terres étaient seuls éligibles et seuls électeurs. Le succès d’un tel plan eût créé un état sans nulle comparaison supérieur à la mauvaise constitution qui régissait la France, car les petits possesseurs se trouvaient acquérir des droits, tandis que jusqu’alors ils n’avaient eu que des vexations. Mais la réalité sur ce point a assez surpassé ce qu’on appelait alors une rêverie d’utopiste, pour qu’il nous soit permis de trouver un tel système encore trop peu libéral. Au reste, le ministre n’oubliait pas les droits et le bien-être du plus grand nombre. C’était surtout en vue de ce grand nombre qu’il demandait une constitution protectrice au lieu d’une organisation oppressive. Non-seulement il le délivrait de charges accablantes, mais il se confiait dans cet espoir que peu à peu il s’élèverait à la propriété par le travail, dont ses plans économiques avaient pour but de lui assurer les instrumens et le salaire. Ainsi il ruinerait la féodalité sans ruiner l’aristocratie, où il croyait voir les plus hautes garanties de sagesse et d’indépendance.

Il y a cela d’admirable et d’unique en France, que tout ce qui servit à l’affranchissement des peuples ne contribua guère moins au triomphe de l’ordre. Il est peu d’efforts en faveur de la liberté dont la centralisation n’ait profité. Ainsi, en proclamant la liberté du commerce, des grains, l’abolition des maîtrises et des jurandes, Turgot ne travaillait pas seulement pour la liberté, il travaillait aussi pour la centralisation, car ces mesures contribuaient à renverser les barrières des provinces, à faire de la France un vaste et unique marché, de ses habitans un grand et unique peuple ; elles forçaient les hommes à se voir, à s’entendre, à se concerter, à se servir réciproquement par de libres échanges. Ainsi Turgot se montrait conforme à la grande tradition nationale, à la politique des hommes d’état les plus glorieux qui, presque tous, avaient été les ouvriers de cette grande tâche ; mais ce qu’ils avaient fait surtout en vue du pouvoir royal, Turgot voulait le faire au profit de la nation.

Une pensée d’humanité, de justice, d’ordre public, préside à toutes les réformes que Turgot réalisa. Soit qu’il abolisse la contrainte solidaire, soit qu’il étende à toute la France la suppression des réquisitions pour les convois militaires, soit qu’il supprime à Lyon et à Rouen les monopoles de vente, d’achat et de mouture de grains, soit qu’il accorde à plusieurs ports le privilège de commercer avec les colonies françaises d’Amérique, soit qu’il améliore la navigation intérieure et substitue à des voitures lourdes et dispendieuses ces voitures commodes et d’un prix moins élevé désignées sous le nom épigrammatique de turgotines, soit qu’il organise la régie des hypothèques et diminue les frais de banque dans les transactions de l’état, soit qu’il refuse pour son compte le présent de 300,000 livres que les fermiers-généraux avaient coutume de faire au contrôleur-général à chaque renouvellement de bail, et interdise ces pensions honteuses qu’ils payaient à des personnages influens, il sert à la fois la finance dont il diminue les charges et développe les ressources, et le peuple dont il soulage les misères. C’est en vue du peuple qu’il établit la caisse d’escompte, dont l’effet devait être d’abaisser l’intérêt, convaincu que « la baisse de l’intérêt de l’argent, c’est la mer qui se retire laissant à sec des plages que le travail de l’homme peut féconder. »

Mais il fallait aller plus loin. Il fallait frapper le mal à sa racine ; il fallait relever une longue oppression ce peuple courbé sur le sillon féodal et soumis à la tyrannie des corporations. Proclamer la liberté du travail, c’était proclamer la liberté du peuple. C’est ce que fit Turgot dans ces édits de 1775, par lesquels il le délivrait de la servitude des corvées et l’arrachait à la gêne des jurandes et des maîtrises. C’est une chose admirable de le voir expliquer, dans un langage plein de clarté et de grandeur, la raison sociale ou économique des réformes qu’il accomplit. Il semble que le législateur écrive sur l’image de la loi divine et éternelle. On sent que l’humanité est à l’une de ses grandes époques, que quelque chose de nouveau se prépare dans le monde, que le règne du droit approche. Ecoutons les premières paroles de l’édit par lequel il abolit les corporations et proclame l’émancipation des classes ouvrières : « Dieu, en donnant à l’homme des besoins, en lui rendant nécessaire la ressource du travail, a fait du droit de travailler la propriété de tout homme, et cette propriété est la première, la plus sacrée et la plus imprescriptible de toutes ! » Toute une révolution est dans ces paroles de Turgot. C’est la noblesse qui passe en des mains nouvelles, c’est comme le symbole nouveau de la civilisation.

Quant Turgot s’était borné à détruire des abus partiels, des monopoles locaux, on l’avait supporté ; mais, quand il porta la main sur des privilèges qui intéressaient des classes entières, le déchaînement fut universel.

Il eut contre lui le clergé. Une circonstance particulière l’avait déjà indisposé. Au moment de la cérémonie du sacre, d’accord avec Malesherbes, Turgot avait demandé au roi de ne pas prononcer l’abominable formule « d’exterminer les hérétiques » Les évêques s’y opposèrent ; ils répondirent par une remontrance, et répandirent que Turgot avait résolu de tyranniser la religion catholique. Des intérêts moins sacrés éveillaient aussi les alarmes du clergé de France. Ses mesures contre la féodalité atteignaient l’église. Enfin, dans ses mémoires, s’il parlait quelquefois d’augmenter l’influence et les ressources du clergé, il ne désignait parc ce mot que les simples curés, et surtout les curés de campagne.

Il eut contre lui le parlement, ainsi qu’il l’avait prévu. M. Hue de Miromesnil prit en main la cause des hautes classes, et, au sujet des corvées, s’attendrit beaucoup sur le sort des riches. M. l’avocat-général Séguier s’étendit sur les mérites du régime prohibitif auquel la France, dit-il, devait la grandeur et l’étendue de son commerce, et il montra la ruine publique sortant de la liberté de l’industrie. Pour que le parlement insérât les édits, il fallut que le roi tînt un lit de justice. C’est ce lit de justice que les philosophes, qui aimaient à jouer sur les mots, même en exprimant des idées sérieuses, appelèrent lit de bienfaisance. Quant à Turgot, sans doute parce que les abus spoliaient le pauvre avec une espèce de régularité il fut accusé d’attenter à la propriété.

Il eut enfin contre lui et j’ai honte de le dire il eut contre lui le peuple. Ce peuple qui était l’objet de toutes ses pensées, ce peuple, comme il l’avait prédit dans sa lettre à Louis XVI, « l’attaqua, pour les mesures mêmes qu’il avait prises en sa faveur. » La nation éclairée le soutint constamment, parce qu’elle savait le comprendre ; mais le bas peuple, plus disposé à croire ses flatteurs que ses amis, surtout quand ses amis sont ministres, s’ameuta, persuadé qu’il dépendait du gouvernement de faire cesser la cherté des grains. Les ennemis de Turgot allèrent même jusqu’à répandre que le contrôleur-général avait produit la famine en permettant l’exportation du blé, dont il avait seulement autorisé la libre circulation à l’intérieur. On vit alors des bandes de brigands exciter les paysans à la révolte, incendier les granges, couler à fond les bateaux chargés de blé, arriver jusqu’à Versailles, où le roi eut la déplorable faiblesse d’accorder à leurs cris une diminution dans le prix du pain, pendant qu’à Paris le lieutenant de police, dévoué au parlement, faisait pacte avec l’émeute. Il fallut que Turgot sévît. Le lieutenant de police fut destitué. La justice prévôtale, sans prendre les ordres du ministère, fit pendre deux des principaux instigateurs des troubles. On répéta que c’était Turgot qui excitait les désordres par l’application imprudente de ses théories, et qu’il versait le sang humain pour assurer leur triomphe.

Est-il besoin de dire qu’il eut contre lui les gens de cour ? C’était en un tel lieu une grande nouveauté, un grand scandale que ce langage toujours grave et sincère, que ce souci dominant des besoins du peuple. Turgot dénonçait l’imminence de la crise, la nécessité de la prévenir, il passa pour un esprit remuant, pour un prophète de malheur. Il avait des vues d’ensemble, on l’accusa d’être un homme à système ; il osait retrancher à l’oppression quelques-uns de ses privilèges, on l’appela tyran et ennemi des lois. Sa timidité même dans ses relations avec les hommes était tournée contre lui. Au lieu de croire qu’il paraissait fier parce qu’il était timide, on aima mieux dire qu’il était timide par orgueil. La haine se répandit en flots d’injures, s’exprime par des caricatures, des chansons et des épigrammes. Un frère du roi, qui niait alors, mais que plus tard dut comprendre la nécessité de réformes, Monsieur depuis Louis XVIII, daigna se faire auteur pour écrire contre Turgot un pamphlet violent, mais beaucoup plus spirituel, il faut le reconnaître que les injures de d’Éprémesnil, et plus habile que les remontrances du parlement.

C’est le propre de la médiocrité frivole et vaniteuse de s’irriter contre la supériorité du mérite, surtout quand ce mérite est honnête. M. de Maurepas n’était pas seulement hostile aux réformes, il haïssait le réformateur. Il était dur, pour tous ces hommes à qui une certaine intrépidité d’ignorance avait tenu lieu de génie, de se trouver, dans le conseil du roi, en présence de cet esprit ferme et sévère, qui les accablait par la hauteur et l’abondance de ses vues, en présence de cet homme dont le calme inaltérable devait être facilement pris pour dédain par des gens qui, après tout, avaient assez d’esprit pour soupçonner un peu leur manque d’idée. Causes petites et misérables, mais proportionnées par là même à ceux dont nous parlons. Et ne sait-on pas que la vanité blessée est souvent plus terrible que l’intérêt compromis ?

On rougit de rappeler les moyens qu’employèrent les courtisans, conseillés ou soutenus par M. de Maurepas, pour perdre Turgot dans l’esprit du roi. Une correspondance blessante pour le roi, injurieuse pour la reine, fut supposée entre le ministre et un de ses amis, et remise sous les yeux de Louis XVI. M. de Maurepas, à qui le prince venait en faire confidence, défendait son collègue avec assez d’habileté pour achever de le rendre suspect.

Pour soutenir Turgot contre les attaques du clergé qui l’accusait d’être un impie, de la noblesse qui l’accusait d’être un spoliateur, du parlement qui l’accusait d’être un despote, des fermiers-généraux qui le jugeaient leur ennemi parce qu’il voulait mettre de l’ordre dans les finances, des petits marchands qui ne pouvaient souffrir que leurs ouvriers pussent, grace au travail, devenir un jour leurs égaux, contre tous ces corps enfin qui se haïssaient mutuellement, mais haïssaient en commun le réformateur, il eût fallu l’appui constant, énergique de la royauté, et Turgot eut affaire à Louis XVI.

Turgot a écrit quelque part : « Il faut beaucoup de sagacité et même de génie pour savoir toujours connaître son véritable intérêt. » Le génie et la sagacité manquèrent au roi Louis XVI. Sa volonté fut indécise parce que ses idées étaient incertaines. Placé entre un temps qui finissait et une ère nouvelle, il ne fut ni avec le passé ni avec son siècle. Son esprit flotta toujours entre le droit divin et le droit du peuple. L ne sut où était le vrai, où était le bien, et, en se décidant toujours pour le parti où il croyait les voir, l’irrésolution de sa pensée l’entraîna souvent vers leur trompeuse image. Ces ames faibles, il leur faut pour les éclairer, pour les soutenir, comme une conscience extérieure et visible. Turgot, pendant quelque temps, fut la conscience de Louis XVI ; mais, à défaut de principes, des préjugés, des habitudes, vivaient au fond du cœur du jeune roi. Ce fut l’habileté des courtisans de savoir les réveiller. Louis avait dit dans un moment d’effusion : « Il n’y a que Turgot et moi qui aimions le peuple. » On l’amena par scrupule à se défier du ministre réformateur. Son honnêteté, aidée de Turgot, avait jugé que la liberté, l’égalité, ne sont pas des chimères impies, que le devoir du chrétien ne s’opposait pas à ce qu’il leur donnât satisfaction ; son esprit naturellement droit, avait compris que la nécessité politique lui commandait des sacrifices : on lui persuada que céder aux besoins du temps, c’était céder aux philosophes, attenter à la religion, dégrader la couronne et perdre l’état. On le domina par la plus grande crainte qui tourmente les faibles, la crainte de l’inconnu ; on le retint par la plus grande prise que présente leur ame, la force de l’habitude et la crainte de l’inconnu rejetèrent Louis XVI dans le passé.

Assiégé, ébranlé par Maurepas, la reine, le comte d’Artois, les évêques, les parlementaires, Louis XVI avait déjà donné plusieurs marques de mécontentement au ministre philosophe. Déjà Maurepas, par des scènes habilement ménagées, avait su amener Malesherbes à donner sa démission. Turgot ne voulut pas encourir le reproche d’avoir désespéré trop tôt du bon sens des hommes et du succès de la bonne cause. Il ne voulut pas quitter la place qu’on ne l’en eût chassé. Ce jour ne tarda pas à arriver. Turgot venait de lire à Louis un mémoire que le prince avait reçu avec impatience et écouté avec ennui. « Est-ce bientôt fini ? avait dit le roi. – Oui, sire. – Tant mieux, repartit Louis XVI. » Deux heures après, le ministre recevait sa lettre de renvoi.

Turgot reçut la nouvelle de sa chute avec calme, comme il avait appris celle de son élévation ; mais, insensible au coup qui frappait sa personne, il ne put dérober son ame à de douloureux pressentimens. Il sentit que sa chute entraînait celle de la monarchie. Dans une lettre au roi, dernière justification de ses vues, dernière prophétie de ce qui devait arriver, il laisse échapper ces paroles pleines de tristesse : « Tout mon désir est que vous puissiez toujours croire que j’avais mal vu et que je vous montrais des dangers chimériques. Je souhaite que le temps ne me justifie pas et que votre règne soit aussi heureux, aussi tranquille et pour vous et pour vos peuples qu’ils se le sont promis d’après vos principes de justice et de bienfaisance… » Et, s’épanchant devant quelques amis, il ajouta : « La destinée des princes conduits par les courtisans est celle de Charles Ier. ».

Voltaire ne manqua pas à la défense de celui qu’il n’avait jamais cessé de soutenir. À tous les momens importans de la vie de Turgot, on entend cette grande voix du siècle encourager le réformateur. Quand Turgot est nommé intendant de la province de Limoges : « On prétend, lui écrit le philosophe, qu’un intendant ne peut faire que du mal ; vous prouverez, j’en suis sûr, qu’il peut faire beaucoup de bien. » Quand Turgot est attaqué par le parlement, Voltaire écrit des brochures pleines de verve pour flétrir les corvées et défendre la liberté du commerce. Plus tard il baise en pleurant « la main qui a signé le salut du peuple. » Turgot tombe du pouvoir, Voltaire s’écrie : « Ah ! quelle nouvelle j’apprends ! La France aurait été trop heureuse. Que deviendrons-nous ? Je suis atterré. Je ne vois plus que la mort devant moi depuis que M. Turgot est hors de place. Ce coup de foudre m’est tombé sur la cervelle et le cœur. » Et il le venge de toutes les attaques en lui adressant l’Epître à un Homme.

Tandis que le philosophe se lamentait, les privilégiés se livraient aux transports d’une joie bruyante ; La cour présentait l’aspect d’une fête. Sa satisfaction devait bientôt être complète. Les privilèges furent rétablis. Le roi céda devant le parlement. Les édits qu’il avait fait enregistrer furent annulés ; les jurandes, les maîtrisez, les corvées remises en vigueur Et, comme s’il n’y avait pas assez d’abus, le contrôleur-général qui succédait au fondateur de la caisse d’escompte créa la loterie de France.

Ainsi les voies de conciliation ont été tentées par Turgot, et elles l’ont été vainement. Cour, parlement, clergé, sont, restés sourds aux besoins de tout un siècle, de tout un peuple réclamant par la voix d’un ministre. Le second moyen d’accomplir un changement inévitable reste donc seul : la force est l’unique recours du bon droit. Elle éclatera, cette révolution que Turgot essaya de prévenir. L’avertissement a été clair et solennel, le châtiment sera terrible. Ils ont refusé d’abandonner leurs privilèges, et leurs biens seront confisqués ; ils n’ont pas voulu sacrifier la plus faible partie des jouissances de la vie, et leur vie sera prise sur les échafauds, leur vie et celle des innocens qu’ils entraînent à leur suite. On verra la justice établie par les moyens de l’iniquité et la plus souillée à l’égal de la plus impure. Le mot du frivole Maurepas, « on peut en essayer, » déjà commence à s’attacher au roi comme une destinée. Son règne ne sera qu’un long essai. Il essaiera des ministres réformateurs et des ministres courtisans, il essaiera des faiblesses et des coups d’état, de tout, excepté d’un plan suivi et d’une volonté résolue jusqu’au jour où la sentence d’une assemblée lui apprendra que le temps des essais est fini, et que, devant les partis soulevés, la faiblesse est traitée comme la trahison, et l’honnêteté qui hésite comme le crime déterminé.

En face de ces grandes crises, l’esprit se replie sur lui-même et s’interroge avec effroi sur les chances qui furent offertes aux hommes de les prévenir ; mais aux prises avec l’inconnu, il est réduit à des suppositions, tout au plus à des vraisemblances. Etait-il possible que Turgot prévînt la révolution ? Les sentimens et les idées des différentes classes étaient-ils à la hauteur des institutions qu’il méditait de donner à la France ? Ne fallait-il pas que les esprits fussent jetés, pour ainsi dire, et mêles dans le moule ardent des révolutions ? Ne fallait-il pas que l’ancienne France fût d’un seul coup renversée et brisé par le peuple, puis refondue d’un seul jet par la main puissante d’un despote ? Enfin, si, s’élevant au-dessus des circonstances passagères, on rattache cette question à des considérations plus hautes et aux lois immuables de l’ordre éternel, n’est-ce pas la destinée même de l’homme de tendre au bien par la lutte et par la douleur. Le Dieu bon n’est-il pas aussi le Dieu sévère, et, en préparant la terre comme un séjour de bonheur et de gloire pour l’humanité, n’en a-t-il pas fait aussi un lieu d’exercice où il faut que tout mal ait son châtiment, et tout bien son épreuve ? Combien ne l’a-t-on pas dit ! toutes les grandes choses ont été mises au prix des grands sacrifices, la science au prix des labeurs de l’esprit et de l’amertume du doute, la vertu au prix des peines qui déchirent le cœur. La vérité religieuse, la vérité philosophique, la physique, se sont établies par les prisons, par les supplices. N’était-ce pas une nécessité douloureuse, mais inévitable, que la liberté, qui n’est ni moins grande ni moins précieuse, eût aussi son baptême de sang ?

Questions solennelles et terribles qu’on n’ose pas trancher, qu’on hésite à poser même ! questions difficiles à résoudre, comme toutes celles où se trouvent engagées la liberté de l’homme et l’action de Dieu sur le monde ! Mais, quelque parti qu’on choisisse, il est impossible de ne pas reconnaître qu’essayer de prévenir la révolution française fut une entreprise aussi raisonnable qu’elle était glorieuse. Si cette entreprise présenta jamais quelque chance de succès, c’est certainement à ce moment de l’histoire, au début d’un règne nouveau, quand la nation qui n’était rien dans le gouvernement, se fut trouvée heureuse d’être quand elle n’avait pas appris qu’elle pouvait élever son ambition plus haut encore. Turgot ne se dissimula pas les difficultés de la tâche, mais ce fut son honneur de les affronter. Nul autre n’était plus capable de mener à bien une telle entreprise. Plein de dévouement au vrai christianisme et à la philosophie, à l’ordre et au progrès, à la monarchie et à la liberté, il tenait au passé par les mœurs, au siècle par ses idées. Si la gloire de sceller l’alliance des temps anciens et des temps nouveaux eût été donnée à un homme, elle eût appartenu à l’esprit modéré et hardi, au ministre prudent et ferme, qui les réconciliait dans ses théories et les associait dans sa personne.

Turgot porta dans la retraite les goûts élevés et purs, l’activité intellectuelle de sa jeunesse ; occupé tout entier de philosophe et d’expériences scientifiques, réduit par la haine des privilégiés à ne servir plus les hommes que par la plume, il soutint une correspondance active sur la politique et l’économie sociale avec les plus grands esprits du temps en Angleterre et en Amérique. C’est un beau moment dans l’histoire de l’esprit humain que celui où s’entretiennent à travers les mers, sur ce qui est utile à tous les hommes, sans acception de classes ni de peuples, Adam Smith, Franklin et Turgot.

Le 20 mars 1781, la mort enleva Turgot âgé de cinquante-quatre ans. Bien que cette fin semble prématurée, nous pensons que Turgot mourut à propos : son rôle était fini. Les hommes qui devaient accomplir l’œuvre de la régénération étaient ses disciples, mais des disciples qui, pour la plupart, dépassaient de bien loin la hardiesse du maître. Il vit approcher l’heure où ses théories allaient obtenir une victoire éclatante, il ne vit pas celle où elles devaient être défigurées et souillées. Il put lire le Compte-rendu de Necker, où l’adversaire de Turgot était contraint d’avouer la nécessité de revenir aux mesures économiques du ministre déchu. Il put mourir dans la foi de son triomphe. S’il ne lui fut pas donné d’entrer dans cette terre promise qu’il avait dès long-temps annoncée, et où il voulait conduire la nation, du moins il eut la joie de l’entrevoir et de la saluer. Peut-être sa mort épargna-t-elle un crime à la France. À quelques années de là, on vit Bailly porter sur l’échafaud sa modération et ses vertus ; on vit Malesherbes, après avoir protégé d’une dernière et inutile défense cette royauté que les deux ministres n’avaient pas séparée de leur amour pour le peuple, aller à la mort dans le même tombereau que d’Eprémesnil, le défenseur du parlement, l’accusateur de Turgot ; on vit Condorcet, son ami, son disciple, écrivant en face de l’échafaud ses Esquisses sur les Progrès de l’esprit humain, mourir, comme Turgot serait mort, avec une confiance sereine dans l’avenir de l’humanité sur la foi de six mille ans d’histoire et de l’éternelle raison.

Il est temps de faire un dernier retour sur cet homme qui fut l’un des plus éminens penseurs du XVIIIe siècle, dont il porta les idées au pouvoir. Turgot, avant tout, est un grand esprit ; cet esprit est plein d’élévation et de fécondité, de pénétration et de droiture. Sa curiosité, comme celle du siècle est universelle ; mais il porte dans ses vues une impartialité que le siècle ne connaît pas. Cette grande qualité de l’esprit, il la tint de lui-même, non des événemens. Sa pensée, qui avait prévenu la maturité de l’âge, ne devança pas moins l’expérience des temps. Il unit à un rare degré la force et la mesure ; on serait même tenté de croire que cet irréprochable équilibre des facultés de son esprit atténue un peu la puissance de l’effet, et que cette perfection même voile en partie sa grandeur. Comme ministre, Turgot a encouru un double reproche : on a prétendu qu’il avait mal compris la situation et peu connu les hommes. La première de ces imputations ne supporte pas l’épreuve des faits : ses mesures furent aussi modérées qu’elles étaient justes. Quant au reproche d’avoir peu connu les hommes on a vu que Turgot ne se trompa point sur leur compte en arrivant au pouvoir, mais peut-être se montra-t-il moins habile traiter avec eux ; peut-être n’eût-il pas assez de cette souplesse qui est un des moyens de la force. Il ignora l’art de faire servir au bien de l’humanité même les faiblesses humaines ; il voulut que les moyens fussent en tout aussi irréprochables que le but. Quand-on a résolu de dire la vérité aux passions, il y faut mettre des ménagemens infinis. Turgot eut, je crois, le tort de na pas assez leur en demander pardon.

En somme, peu d’hommes furent plus complets, peu de destinées mieux remplies, et cette destinée, à tout prendre, fut heureuse. Elle alla complètement au but de la vie humaine, qui est de connaître, d’aimer et d’agir. Ses souffrances mêmes peuvent être enviées, car elles eurent leur source dans ce qu’il y a de meilleur et de plus élevé, l’amour de la vérité et des hommes, et elles tinrent moins aux événemens, qui le traitèrent avec faveur, qu’aux échecs de ses idées, qu’il savait devoir être passagers. Turgot est un homme de foi dans un siècle de scepticisme. Il a écrit de Christophe Colomb : « Je n’admire pas Colomb pour avoir découvert l’Amérique, mais pour s’être engagé à sa découverte sur la foi d’une idée. » Nous aussi, nous admirons Turgot, non pour avoir touché ces plages où des contemporains égoïstes ne lui permirent pas d’aborder, mais pour les avoir cherchées avec une généreuse confiance. Nous l’admirons pour avoir cru au bien avec fermeté, pour l’avoir poursuivi sans défaillance, pour n’avoir pas un instant cessé de faire du progrès la foi de sa pensée et le but de sa vie.


HENRI BAUDRILLART.

  1. L’Eloge de Turgot, qui a été couronné par l’Académie française, n’a pu être lu que par fragmens dans la séance solennelle du 10 septembre ; l’importance de ce travail nous engage à le donner dans son ensemble au public, dont le jugement confirmera sans doute celui de l’Académie.
  2. Le mot est de Diderot.