Un Épisode de l’insurrection Kabyle. — L’Alma, Palestro

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Un Épisode de l’insurrection Kabyle. — L’Alma, Palestro
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 108 (p. 625-640).
UN ÉPISODE
DE L’INSURRECTION KABYLE
DE 1871

L’ALMA. — PALESTRO.


I.

Confiante dans le vote du corps législatif du 9 mars 1870, l’Algérie s’apprêtait à goûter les bienfaits, nouveaux pour elle, du régime civil, lorsque tout à coup éclata la guerre franco-allemande. La plus grande partie de l’armée d’Afrique ne tarda pas à s’embarquer pour aller combattre sur les bords du Rhin, et au mois de septembre la colonie, dégarnie de troupes, restait en présence de 2,500,000 indigènes. Il faut ignorer étrangement l’Algérie pour croire que ceux-ci aient jamais accepté la domination française sans l’espoir d’un temps meilleur, suivant la parole du prophète : « baisse la tête devant la force manifeste de tes ennemis, mais relève-la plus fière quand le triomphe de l’islam sera assuré. » Depuis le premier jour de l’entrée des Français à Alger, et quoi qu’on dise de la pacification du pays, l’indigène est toujours prêt à la révolte. Est-il battu, est-il forcé d’implorer l’aman, c’est la nécessité seule qui l’amène à faire acte de soumission, et jamais il n’abandonne l’idée de recommencer la lutte. Ce sera dans six mois, dans un an, dans deux ans, peu importe; l’espoir de nous jeter à la mer marche et dort avec lui.

Le musulman algérien vit dans l’attente de son messie, — Moul-el-Saa, le maître de l’heure, — un valeureux sultan, armé d’un glaive céleste, monté sur un coursier rapide et exterminant tous les infidèles sur son passage. « Il massacrera les mécréans jusqu’au dernier, et construira avec leurs os blanchis au soleil les mosquées des musulmans régénérés. » Cette tradition est sacrée et d’une autorité souveraine chez les Arabes : ils croient tous qu’un jour doit surgir à l’improviste ce terrible régénérateur de leur race qui purgera l’Algérie de la présence des chrétiens. En attendant la venue du Moul-el-Saa, le musulman se soumet et accepte, comme expiation de ses fautes, la domination sacrilège des infidèles; mais cette domination lui est odieuse. Aussi est-ce en vain que nous cherchons à nous attacher le peuple vaincu, à lui ouvrir les voies du progrès, à l’élever peu à peu à un plus grand bien-être moral et matériel, à lui faire une large part dans ce vaste travail de colonisation où la place de l’indigène est toute marquée à côté du colon européen. Les Arabes ne peuvent comprendre les bonnes intentions, les sentimens de justice et d’humanité qui nous guident. Indifférens à nos avances, dédaigneux de notre générosité, ils nous restent toujours hostiles et considèrent notre bienveillance comme une faiblesse inhérente à notre race. On connaît la phrase fameuse citée par le général Daumas : « prends un Français et un Arabe, mets-les dans une marmite et fais-les bouillir ensemble à gros bouillon pendant vingt-quatre heures; au bout de vingt-quatre heures, tu reconnaîtras encore le bouillon du chrétien et du musulman ; ils ne seront pas plus mêlés que leurs idées ne peuvent se confondre. » Ce mot est vrai aujourd’hui comme aux premiers temps de la conquête.

Connaissant ces dispositions hostiles, réduits surtout à leurs seules forces, les colons, 200,000 à peine, avaient au lendemain de nos désastres sur le Rhin une chose toute simple à faire. Ils devaient se réunir, s’organiser, s’entendre, et par une attitude prudente et énergique à la fois imposer aux indigènes; le patriotisme, d’accord en cela avec leur propre intérêt, leur en faisait un devoir. Tout autre fut leur conduite malheureusement. Qu’est-il besoin de rappeler les scènes déplorables dont la ville d’Alger fut alors le théâtre? Le vieux général Walsin-Esterhazy saisi et embarqué de force, — des officiers bafoués, frappés par une foule en délire, — les hommes les plus considérables de la colonie victimes de vexations arbitraires et arrêtés dans leur domicile. — En même temps les orateurs de clubs, dans leur ambition aveugle, pour éloigner de la colonie les dernières troupes qui s’y trouvaient encore et qui auraient pu gêner leurs menées, allaient partout répétant que l’Algérie suffirait à se garder elle-même, que les Arabes n’étaient guère à craindre, qu’il n’y avait plus besoin de soldats. D’autres prêchaient déjà l’autonomie de l’Algérie, qu’il était temps de séparer de la mère-patrie. Enfin les éditeurs de certains journaux anti-français avaient soin de souligner les revers de la France, comme pour les faire parvenir plus sûrement aux oreilles des Arabes. Le décret imprudent de la délégation de Tours qui accordait d’un coup la naturalisation aux Juifs indigènes vint ajouter encore à tous ces élémens de désordre. Dès lors un soulèvement était inévitable.

Sept mois cependant s’écoulèrent sans difficultés; mais vers la fin de février 1871 les tirailleurs algériens échappés à nos désastres commencèrent à rentrer chez eux, et les récits de nos malheurs, colportés sous la tente, purent faire croire à leurs coreligionnaires que le moment était enfin venu de secouer le joug de la France. Des faits isolés encore, mais significatifs, ne tardèrent pas à se produire. Chaque jour voyait s’accentuer l’attitude hostile des indigènes et augmenter leur arrogance vis-à-vis des colons. A Souk-Arras, des spahis, des soldats au service de la France, se révoltent, massacrent leurs chefs et vont courir les environs. Le 1er mars, à Alger, 300 indigènes, gens du dehors (berranis) pour la plupart, se précipitent sur les Israélites et pillent leurs magasins à main armée; Seule la prompte intervention de la milice européenne empêche le mouvement de prendre des proportions plus considérables. Enfin le 19 mars une dépêche télégraphique annonçait à Alger que le bach-aga de la Medjana, Si-el-Mokrani, le chef de la plus grande famille de l’Algérie, venait de lever ouvertement l’étendard de la révolte.

Froissé, comme tous ses coreligionnaires, par l’injuste décret qui plaçait les musulmans dans une position d’infériorité par rapport aux Israélites, El-Mokrani appelait aux armes « tous les ardens dans la voie de Dieu. » Circonstance même assez curieuse et unique dans l’histoire de l’Algérie, le chef indigène, renvoyant un mandat de 800 francs, montant de l’arriéré de son traitement de bach-aga, avait pris soin de faire porter au commandant supérieur de Bordj-bou-Arreridj une véritable déclaration de guerre, en l’informant qu’il refusait l’argent de ceux qu’il allait combattre. Il ajoutait que le décret proclamant la suprématie du Juif indigène sur l’Arabe et le Kabyle était une insulte nouvelle jetée à la face des musulmans, que ni lui ni les siens ne voulaient subir une injure aussi sanglante, et qu’ils aimaient mieux mourir les armes à la main. Honoré de l’amitié des généraux de l’entourage impérial, hôte habituel des fêtes de Compiègne, le bacha-aga de la Mednja s’était toujours considéré comme un des principaux représentans du régime militaire. Lors du vote du corps législatif du 9 mars 1870, M. le maréchal de Mac-Mahon ayant offert sa démission de gouverneur-général, El-Mokrani avait aussitôt offert la sienne. Au à septembre, il avait compris que la proclamation de la république devait avoir pour conséquence naturelle la chute de l’autorité militaire en Algérie ; aussi disait-il à qui voulait l’entendre : « Je ne me soumettrai jamais à un gouvernement civil, » et, voyant au bas d’une pièce officielle le nom de M. Crémieux : « Si ma position dans le pays doit dépendre d’un Juif, s’écria-t-il, j’y renonce; j’accepterais tout d’un homme portant le sabre, dût-il m’en frapper [1] ! »

La guerre ainsi déclarée, El-Mokrani écrivit à tous les chefs arabes pour les engager à se réunir à lui. A une valeur personnelle incontestable, il joignait le prestige de son nom, de sa race, d’un commandement quatre fois séculaire sur la contrée : aussi lui fut-il facile de trouver de nombreux adhérens. Le plus précieux, le plus influent, fut le cheik Mohammed-Am4an-bel-Ali-bel-Haddad, chef du puissant ordre religieux de Sidi-Abd-er-Rhaman-el-Ghobrini. En l’espace de quelques jours, la rébellion s’étendit dans toute la Kabylie et dans une partie considérable des provinces de Constantine et d’Alger. Bordj-bou-Arreridj, Sétif, Fort-National, Ti4-Ouzou, Dra-el-Mizan, Bougie, Dellys, furent étroitement bloqués, plusieurs villages détruits, leurs habitans massacrés ou emmenés prisonniers dans les montagnes; toutes les exploitations françaises isolées dans le pays de l’insurrection furent également dévastées. Les derniers revers de la France semblaient avoir sonné pour les indigènes l’heure de la délivrance.

A ce moment, l’Algérie n’avait plus de troupes régulières. Des détachemens de milice, quelques faibles régimens de marche, quelques bataillons de mobiles envoyés de France, étaient les seules forces disponibles. Nos soldats prisonniers commençaient à peine à rentrer d’Allemagne, et, sitôt réorganisés, Paris soulevé devait longtemps encore les retenir sous ses murs. Cependant l’insurrection gagnait du terrain : déjà elle avait atteint le Corso, la Mitidja allait être envahie; les routes étaient encombrées de colons fuyant éperdus avec leurs familles et leurs bestiaux. Au point de vue stratégique, la situation était des plus difficiles. Toutes les tribus rebelles depuis la Medjana formaient comme une immense colonne d’attaque de 200 kilomètres de profondeur; n’était-il pas à craindre que l’ennemi ne culbutât facilement les faibles troupes envoyées pour lui barrer le passage, et, même au cas où il serait repoussé, qu’il n’obliquât vers l’ouest en suivant les contre-forts qui longent la plaine, et n’envahît la Mitidja par un autre côté? En outre, vu les circonstances, tout permettait de croire ou que la révolte gagnerait de proche en proche, ou qu’elle naîtrait spontanément sur les points divers du territoire. C’était la conviction de tous ceux qui connaissaient le pays; c’était celle aussi du général Lallemand, alors commandant supérieur des forces de terre et de mer en Algérie.

Former une colonne qui, placée sur la route de la Kabylie, défendrait l’est de la plaine, alors attaquée, — garnir de troupes tous les villages qui bordent la Mitidja, au pied des montagnes, — les maintenir en communication les uns avec les autres et avec Alger, et dans tel ou tel de ces villages, devenus comme de petits camps retranchés, organiser, suivant les événemens, par une concentration rapide, une nouvelle colonne capable de se porter en avant et d’opérer sur les points les plus exposés, — tel fut le plan du général, aussi promptement conçu que vivement exécuté. A la vérité, ce rideau de troupes, qui s’étendait ainsi autour d’Alger en vaste demi-cercle, était insuffisant, si l’insurrection gagnait les tribus qui bordent et occupent la Mitidja; mais la nécessité ne permettait pas de mieux faire, et d’ailleurs la présence de nos soldats, en dehors des services effectifs qu’ils devaient rendre, pouvait produire sur les tribus non encore révoltées un effet moral propre à les maintenir dans le devoir.

Le 21 avril 1871, la petite colonne expéditionnaire, chargée d’arrêter la marche des masses kabyles qui menaçaient la Mitidja, se dirigea vers le village de l’Alma, situé à 37 kilomètres d’Alger, et en vue duquel les premiers coureurs de l’ennemi s’étaient montrés la veille. Cette colonne se composait de 2,300 fantassins : zouaves, tirailleurs algériens, miliciens d’Alger, mobiles de l’Hérault, plus 200 chasseurs d’Afrique, quelques spahis et 4 obusiers de montagne. A sa tête était le colonel d’état-major Fourchault, type du soldat résolu et intelligent, porté vingt fois à l’ordre du jour de l’armée, et dont la rare bravoure inspirait à cette petite troupe la plus vive confiance. On arriva à l’Alma le lendemain à 11 heures du matin; il était temps. Au moment même où les Français pénétraient dans le village, les premières bandes kabyles couronnaient les hauteurs voisines; une heure plus tard, nous ne trouvions plus que les cadavres des habitans sur leurs maisons incendiées. La fusillade s’engage aussitôt. Une magnifique charge des spahis a lieu, balayant le terrain jusqu’aux premiers contre-forts. Le colonel Fourchault lance alors ses fantassins en tirailleurs; en quelques heures, l’ennemi est successivement délogé de toutes les crêtes qu’il occupait; surpris de cette vigoureuse attaque, il fuit, abandonnant ses gourbis, qui sont livrés aux flammes, et une quantité considérable d’approvisionnemens. Cette première affaire eut une grande importance, et la nouvelle en fut accueillie dans la colonie avec la plus vive allégresse; les Kabyles qui venaient d’être repoussés étaient suivis de 20,000 au moins de leurs coreligionnaires, tous marchant sur la Mitidja et persuadés qu’ils allaient arriver sans encombre jusque sous les murs d’Alger; ils comptaient même sur une action commune des berranis, alors en assez grand nombre dans la métropole. L’incendie des bois de la Reghaïa devait faire connaître aux gens d’Alger la prise du village de l’Alma et leur donner le signal d’agir. Rassurés désormais contre toute attaque, les cultivateurs qui avaient fui de la plaine purent regagner leurs demeures pour n’en plus sortir. Tandis que le colonel Fourchault, rentré au camp de l’Alma, s’occupe de prévenir tout retour offensif de l’ennemi, et d’assurer l’alimentation de ses troupes et des nombreux colons que l’insurrection avait déjà privés de toute ressource, une dépêche télégraphique lui est remise de la part du général Lallemand. Il s’agissait de secourir le village de Palestro, surpris par les rebelles, et où quelques familles, disait-on, se défendaient énergiquement. Ce village, fondé en 1868 par le général de Wimpfen et situé à 79 kilomètres d’Alger, sur la grande route d’Alger à Constantine, comptait quarante feux au moment de l’insurrection. A la nuit tombante, laissant le reste de ses troupes à la garde du camp, le colonel Fourchault part sans bruit avec 600 hommes, zouaves et tirailleurs indigènes, 2 pièces d’artillerie, 15 mulets de cacolets et un certain nombre de cavaliers. Quelques colons da pays guidaient la marche. 17 lieues séparent l’Alma de Palestro : on les franchit à la hâte, car les minutes étaient précieuses, et vers une heure de l’après-midi, par une chaleur torride, sur le vaste plateau dont il occupe à peu près le centre, apparaissait le village de Palestro, déroulant au soleil son gai rideau de maisons blanches.

Cependant aucun bruit, cri ou coup de feu ne se faisait entendre aux environs; tout était morne, désert et silencieux. Le secours arrivait-il donc trop tard et la résistance de nos malheureux colons avait-elle été vaincue? Résolument, quoique avec précautions, nos soldats pénètrent dans le village; mais dès les premiers pas l’affreuse réalité se découvre à eux tout entière. Partout du sang et des ruines, partout des cadavres nus, mutilés, comme déchirés par la dent des bêtes féroces. Toutes les maisons avaient été pillées, un bon nombre incendiées ; celle de la gendarmerie surtout présentait un horrible aspect. On comprenait qu’en ce lieu avait dû se livrer une lutte à mort. Pas une pierre, pas une planche du parquet qui ne portât les traces du combat : les murs, percés de créneaux improvisés, étaient littéralement teints de sang. Le colonel Fourchault avait envoyé ses cavaliers explorer les abords du village, mais ils revinrent sans avoir rien trouvé : les Arabes avaient depuis longtemps disparu. Seul, un pillard, qui n’avait pas eu le temps de s’enfuir, fut rencontré rôdant au milieu des ruines. On en tira quelques renseignemens, et il fut passé par les armes.


II.

Les colons qui ont survécu au massacre de Palestro nous ont transmis les détails de ce sanglant épisode de l’insurrection de 1871. Aux premières nouvelles du soulèvement kabyle, une certaine effervescence eut lieu dans les tribus voisines de Palestro, Surexcitées par les prédications des marabouts, elles n’attendaient qu’une occasion pour prendre les armes et se joindre aux insurgés. La tribu des Ammals, sur le territoire de laquelle est bâti le village de Palestro, et celle des Beni-Khalfoun, qui la touche, rivales et en désaccord depuis longues années, s’étaient rapprochées récemment. Si-Saïd Ben-Ali, amin-el-oumena des Beni-Khalfoun, et El-Hadj Ahmed Ben-Dahman, caïd des Ammals, s’étaient entendus pour contrecarrer les projets de l’administration locale au sujet de l’établissement d’un marché à Palestro. L’un et l’autre prétendaient que la création d’un marché ferait tort à ceux qui existaient dans leurs tribus. Ils avaient fait plus d’une démarche en ce sens ; mais l’administration supérieure, ne consultant que la justice et l’intérêt de la commune mixte de Palestro, ne leur avait pas donné gain de cause. En apprenant cette décision, le caïd des Ammals avait déclaré à M. Bassetti, maire de Palestro, qu’il empêcherait quand même les indigènes de sa tribu de se rendre au nouveau marché.

Un des premiers jours d’avril, le même caïd se trouvait avec son fils chez un colon du village. « Celle-ci, dit Mohamed-bel-Hadj, en désignant la fille de la maison, je ne veux pas qu’on la tue quand on fera la guerre; je la prendrai pour femme. » La jeune fille comprenait l’arabe; justement effrayée de ces paroles, elle en fit part à ses parens, qui ne la prirent pas au sérieux; néanmoins elle voulut partir pour Alger, et échappa ainsi au sort dont elle était menacée. Depuis l’appel aux armes fait par El-Mokrani, les colons remarquaient un mouvement inusité parmi les Arabes. On les voyait traverser le village par petits groupes armés de fusils. Aux questions qu’on leur adressait à ce sujet, ils répondaient : « El-Mokrani doit venir par ici, nous voulons nous défendre. » Nos colons ne s’endormaient pas cependant dans une confiance absolue. Éloigné de tout centre européen, Palestro ne comptait que 112 habitans, sur lesquels 50 hommes seulement capables de porter les armes. Le maire, M. Bassetti, était venu à Alger chercher pour eux des cartouches et des fusils; il leur faisait faire l’exercice plusieurs fois la semaine. L’abbé Monginot, curé du village, avait cru devoir lui-même prendre les armes, et était devenu le premier soldat de la compagnie. En même temps, un officier du bureau arabe d’Alger, envoyé sur les lieux, signalait dans son rapport à l’autorité supérieure le péril imminent et les moyens de le conjurer. Malheureusement toutes les précautions devaient être inutiles.

Les événemens marchaient en effet. Le 19 avril, les Flissas, les Issers, les Beni-Aïcha, les Beni-Amran et les Krachnas se portaient sur le petit hameau du col des Beni-Aïcha, dont les habitans purent s’échapper à temps, mais qui fut pillé, puis incendié. Les insurgés se divisèrent alors en deux bandes : l’une, composée des Beni-Aïcha et des Beni-Amran, prit la route de Palestro, distant d’environ 27 kilomètres; l’autre, la plus forte, se dirigea sur l’Alma. Après la prise prévue de Palestro, ces deux troupes devaient se réunir pour continuer ensemble leurs opérations. Les indigènes qui s’avançaient sur Palestro pillèrent et brûlèrent toutes les maisons cantonnières sur leur passage; les autres, après avoir brûlé Bellefontaine, saccagé la ferme du Corso et celles de Foës, vinrent faire le coup de feu devant l’Alma, où leur attaque se brisa contre la colonne Fourchault. Les tribus des environs de Palestro étaient en relation avec celles qui marchaient sur le col de Beni-Aïcha, et comme signal elles n’attendaient que la prise de ce petit village. Le 19, elles en furent bientôt instruites; dans la nuit, une grande réunion eut lieu à l’Arbaa des Beni-Khalfoun, et l’attaque de Palestro fut résolue pour le lendemain. Quelques heures auparavant, les principaux des Beni-Ammals et des Beni-Khalfoun étaient venus trouver M. Bassetti en protestant de leur attachement à la France; mais au matin il n’y eut plus à douter de leur perfidie. La femme d’un officier supérieur qui s’était mise en route de fort bonne heure pour le Fondouck dut rebrousser chemin, le passage était intercepté par des bandes armées. En même temps, des enfans effrayés rentraient au village avec leurs troupeaux : ils avaient vu les Arabes traverser en foule la rivière, et déjà des meules de fourrage étaient en feu aux environs. Immédiatement on battit la générale, on sonna le tocsin; en peu d’instans la défense fut organisée. Les habitans furent répartis dans trois maisons reconnues les plus propres à la résistance : le presbytère, la caserne de gendarmerie et la maison des ponts et chaussées. Elles sont isolées et forment entre elles une sorte de triangle que des feux convergens pouvaient couvrir. On y pratiqua des meurtrières, et on y porta précipitamment des provisions avec ce que les habitans avaient de plus précieux. Le capitaine Auger, officier du génie, alors en mission à Palestro, et le curé Monginot commandèrent au presbytère, le maire Bassetti et le brigadier de gendarmerie à la caserne, occupée par les gendarmes et quelques colons. La maison des ponts et chaussées, couverte d’une terrasse voûtée, ayant une cour ceinte d’une muraille, était la plus commode à défendre. On y mit les femmes, au nombre de 14, 12 enfans et quelques miliciens, sous les ordres du conducteur des ponts et chaussées nommé Ricard. Dans la cour, on réunit une grande quantité de provisions de bouche. On avait à peine eu le temps de prendre ces dispositions que le signal de l’attaque était donné par un drapeau hissé sur le bordj du caïd des Ammals.

Aussitôt les maisons les plus éloignées sont livrées au pillage; quelques malheureux Européens qui n’avaient pu fuir assez vite, assaillis par les indigènes, sont leurs premières victimes. Toute la journée, on échangea des coups de fusil, mais sans grand résultat de part ou d’autre, car les Arabes se tenaient encore à distance : ils creusaient des tranchées et crénelaient les maisons pour tirer de là plus facilement sur les trois postes des assiégés. Dans la nuit, contre l’habitude des indigènes, qui ne se battent pas au milieu des ténèbres, la fusillade continua beaucoup plus rapprochée; ils firent même une tentative d’assaut sur le presbytère, mais furent repoussés avec de grandes pertes. Enfin le 22 au matin la lutte recommença plus terrible. Les Beni-Khalfoun s’étaient réunis aux Ammals, et toutes les tribus des environs étaient accourues; l’amin-el-oumena des Beni-Khalfoun était à leur tête. Placé sur un mamelon élevé, à 900 mètres environ du village, et monté sur un magnifique cheval noir, il lançait ses bataillons à l’assaut. Ce jour-là, les masses insurgées s’élevaient au moins à 15,000 hommes.

Les indigènes avaient compris que le presbytère était la moins forte des trois maisons défendues : c’est sur lui qu’ils portèrent tous leurs efforts. Encouragés par leurs chefs, ils attaquaient avec fureur. Toutefois la défense bien dirigée les tenait encore éloignés, et les communications restaient libres entre les trois postes; mais sur le soir ils réussirent à incendier la porte. Les assiégés, voyant que la position n’était plus tenable, sortirent par une porte de derrière, et, se frayant un chemin à la baïonnette, au prix de quelques pertes, parvinrent à gagner la gendarmerie. Par malheur, au même moment quatre hommes de la maison cantonnière, parmi lesquels le conducteur Ricard, à qui le commandement avait été confié, profitèrent de l’obscurité pour tenter de fuir : trois y réussirent, le quatrième fut tué. Ce déplorable abandon, en privant de leur chef les défenseurs du poste principal, leur fit perdre pour quelque temps l’énergie qui leur était nécessaire, et que plus tard le désespoir seul devait leur rendre.

Le presbytère était devenu la proie des flammes. Regrettant sans doute le butin qu’ils auraient pu faire, les insurgés résolurent de s’emparer des deux autres postes sans recourir à l’incendie. Dans cette intention, un homme de confiance du caïd des Ammals se présenta le lendemain matin en parlementaire devant la gendarmerie, promettant aux Européens qu’on leur laisserait leurs armes et qu’on les accompagnerait jusqu’au Fondouck. Un des chefs vint lui-même, au nom de ses alliés garantir ces propositions. Il y eut alors une sorte de suspension d’armes dont plusieurs colons profitèrent pour aller de la gendarmerie à la maison cantonnière voir leurs femmes et leurs enfans. Ils durent la vie à cette inspiration. Bientôt en effet les Arabes exigent des défenseurs de la gendarmerie la remise de leurs armes : ceux-ci résistent; les chefs arabes interviennent, mais pour trahir la parole qu’ils viennent de donner. Leur but, en proposant une capitulation, devenait évident : ils avaient voulu attirer les Européens dans un piège, et ils n’avaient que trop bien réussi. Un colon qui, croisant la baïonnette, refusait de livrer son fusil, est le premier renversé. Ce fut le signal du massacre. L’abbé Monginot, le brigadier de gendarmerie, le maire, sont successivement égorgés. Il y avait à la caserne trois détenus, originaires de Guergour. A peine mis en liberté, ils se signalent parmi les plus féroces assaillans et tuent impitoyablement nos colons sans défense. Dans cet affreux carnage, 41 Européens trouvèrent la mort; quelques-uns même, vivans encore, furent jetés dans les flammes. Tous les cadavres furent dépouillés, lacérés à coups de couteau. Seuls, le fils du maire, le jeune Bassetti, et le capitaine Auger furent sauvés par l’intervention de l’amin-el-oumena, qui, toujours à cheval, présidait au massacre. Peut-être le chef arabe songeait-il à se ménager des otages pour l’avenir.

Restait la maison des ponts et chaussées, où les Arabes se portent en foule. La porte de la cour, mal fermée, cède sans peine à leurs efforts : ils pénètrent dans la cour et pillent tout ce qui s’y trouve. Les deux portes de la maison elle-même sont bientôt enfoncées; les assiégés se retirent alors au premier étage après avoir coupé l’escalier, et là résistent énergiquement. Comme la lutte menaçait de durer longtemps, les Arabes se décident enfin à incendier la maison; ils mettent le feu au mobilier et jettent dans le brasier des broussailles et des herbes sèches. Déjà la fumée gagnait le premier étage; les défenseurs, presque asphyxiés, sont obligés de se retirer jusque sur la terrasse. Il était midi environ : sur un espace de 12 mètres carrés, 45 personnes étaient entassées; on y avait transporté aussi les munitions et les objets précieux. Le parapet de la terrasse n’a que 40 centimètres de hauteur : il fallait se tenir couché pour éviter les balles des assaillans; trois colons qui levaient la tête pour tirer furent tués raides. Bientôt, désespérant d’atteindre les assiégés avec leurs balles, les Arabes font pleuvoir sur la terrasse une grêle de pierres et de briques : plusieurs personnes sont ainsi grièvement blessées. La situation de ces malheureux était horrible : le soleil dardait sur eux ses rayons ardens, un sirocco brûlant les prenait à la gorge, sous leurs pieds l’incendie réduisait la maison en un véritable brasier, et ils n’avaient pas même une goutte d’eau pour étancher leur soif. Les femmes, les enfans, pleurant et gémissant, demandaient en grâce qu’on se rendît pour mettre un terme à leurs souffrances. Deux hommes même, fous de terreur et de désespoir, se donnèrent la mort, l’un en se jetant sur sa baïonnette, l’autre en se faisant sauter la cervelle.

La charpente en fer de la terrasse empêchait encore la voûte de s’écrouler; mais sous l’action du feu elle commençait à se fendre et à s’affaisser. La fumée et les flammes se faisaient jour par les fissures; mille précautions étaient nécessaires pour empêcher les munitions de faire explosion. A six heures du soir, la voûte était sur le point de s’écrouler; il n’était plus possible de prolonger la résistance, A ce moment aussi, les Arabes, craignant de perdre dans l’incendie l’or et l’argent qu’ils supposaient aux mains des derniers défenseurs de Palestro, envoyèrent un parlementaire pour traiter de la reddition. Le caïd des Ammals lui-même s’avança. « N’espérez pas de secours, dit-il; Fort-National, Dellys, Dra-el-Mezou, le Col, sont déjà pris et rasés. — Rendez-vous, criaient les autres chefs, rendez-vous; vous serez conduits à Dellys, d’où l’on vous embarquera pour la France. » Les colons ne cédèrent qu’après avoir reçu la parole de l’amin-el-oumena. Alors quelques indigènes montèrent sur la terrasse. On dépouilla les Européens de tout, même de leurs vêtemens; on prit leur argent, leurs bijoux, les bagues et les pendans d’oreilles des femmes, puis on les fit descendre par des échelles. La foule des Arabes poussait des cris de mort; mais les chefs cette fois entendaient être les seuls maîtres. Le caïd Hadj-Ahmed-ben-Dahman se faisait rendre compte des objets pris sur la terrasse; un de ses hommes en prenait note. Il se retira bientôt après, emmenant avec lui quelques femmes européennes; heureusement Si-Saïd-ben-Ali lui intima l’ordre d’avoir à les rendre sur-le-champ, et le caïd des Ammals obéit. Quarante prisonniers, survivant du désastre de Palestro, furent conduits d’abord chez l’amin Fertkat, et un peu plus tard chez Si-Saïd-ben-Ali.

Le lendemain 23 se tenait sur les ruines du village une grande réunion des chefs : les indigènes étaient alors fort nombreux; douze ou quinze tribus avaient en dernier lieu pris part à l’attaque. L’amin-el-oumena présidait l’assemblée. Il annonça qu’il venait de recevoir des lettres des chefs réunis devant l’Alma, l’engageant à se joindre à eux pour attaquer ce village. Cependant aucune résolution ne fut prise, car on apprit en même temps que des troupes françaises marchaient sur Palestro. C’était la petite colonne du colonel Fourchault, qui arriva le matin. Elle avait été envoyée trop tard, hélas ! et ne devait plus trouver que des ruinas et des cadavres.

Dès que le colonel Fourchault se fut assuré que les Arabes avaient disparu, il s’occupa de rendre aux colons morts les derniers devoirs; tous les cadavres furent réunis et enterrés dans une grande fosse commune, sur la place, près de l’église; ils étaient au nombre de cinquante et un. La nuit se passa sans événement, le plus grand calme semblait régner aux environs; mais de grands feux brillaient de toutes parts sur les montagnes voisines, et il était aisé de prévoir qu’on serait attaqué en quittant le pays. Le lendemain matin en effet, comme la petite colonne s’était mise en route par le même chemin qu’elle avait suivi la veille, et que déjà l’avant-garde se préparait à passer l’Isser, des deux rives du fleuve sortirent, en poussant des cris aigus, une foule de Kabyles qui attendaient, embusqués dans les anfractuosités du roc, derrière des massifs d’arbres et des broussailles. Reçus par un feu nourri et bien dirigé, ils durent renoncer à l’offensive, et le passage s’opéra sans difficulté.

Le terrain sur lequel marchaient nos troupes était le flanc même d’une vallée large et profonde. A gauche étaient des hauteurs considérables, couvertes de broussailles et de bouquets de bois. Ces hauteurs furent occupées par des tirailleurs qui, réglant leur marche sur celle de la colonne, se glissant sur les crêtes malgré les difficultés des lieux, jetant leur feu partout où paraissait l’ennemi, surent le tenir en respect. A droite, le terrain s’abaissait rapidement pour aboutir à un ravin assez évasé, et de l’autre côté du ravin la distance était trop grande pour qu’on eût à redouter aucune attaque ou embuscade. Cependant les Kabyles s’obstinaient à harceler notre arrière-garde. Rencontrant un endroit propice, le colonel Fourchault fait mettre ses deux pièces en batterie et diriger contre eux quelques obus : aussitôt tous les burnous blancs de tourbillonner et de s’enfuir en désordre. Une charge à la baïonnette, exécutée sur le flanc gauche par les tirailleurs indigènes, eut également plein succès.

La marche continue ainsi jusqu’à midi; on touchait alors au col de l’Arbâ des Ould-Zian, position importante et point d’attache d’une deuxième vallée dans laquelle on allait être forcé de descendre. C’était là évidemment que les Kabyles nous attendaient et qu’il fallait frapper le grand coup. Sur l’heure même, tandis que de droite et de gauche nos éclaireurs occupaient les hauteurs, la colonne, avec une vigueur irrésistible, s’engage dans le défilé et culbute tout ce qu’elle rencontre. Ce fut l’affaire d’un moment. Le col franchi, le danger avait en partie disparu; mais une courte halte était devenue nécessaire : les mulets d’ambulance ne suffisaient plus à transporter, outre les blessés, les hommes épuisés de fatigue. Vers une heure, on se remit en route, toujours dans le même ordre, la colonne au centre entourée à grande distance de ses flanqueurs et éclaireurs, marchant sur les pitons des crêtes ou fouillant les profondeurs des ravins, — les tirailleurs indigènes en tête, les zouaves en queue. Cette disposition était due à la longue expérience du colonel Fourchault : les soldats indigènes en effet, d’une prodigieuse énergie dans l’attaque, sont très difficiles à conduire dans la retraite; se plaisant à la guerre individuelle, ils s’attardent dans leurs embuscades, et le mouvement de retraite peut ainsi se trouver compromis.

L’ennemi, découragé par une aussi ferme résistance, montrait déjà beaucoup moins d’ardeur. Vers quatre heures, la poursuite avait entièrement cessé, quelques coups de feu seulement se faisaient entendre encore à l’arrière-garde. On pouvait d’ailleurs distinguer sur les hauteurs du col que nous venions de quitter des groupes nombreux de Kabyles, occupés sans doute à délibérer; les turcos prétendaient gaîment qu’ils étaient en train de faire le rapport. A coup sûr, ils ne devaient pas sans douleur voir échapper de leurs mains une si belle proie qu’ils avaient crue trop facile. C’est alors que s’offrit au-devant de la colonne un détachement parti du Fondouck, sur un avis pressant du colonel Fourchault, et suivi d’un petit convoi de vivres : pain, café, eau-de-vie. Aucune rencontre ne pouvait être plus agréable à nos soldats. Depuis deux jours, cas braves gens ne faisaient que marcher et se battre presque sans nourriture. On arriva enfin au Fondouck à huit heures du soir, et les dispositions furent prises immédiatement pour y passer la nuit.

Le lendemain matin 26, dès 9 heures, la petite colonne se faisait reconnaître aux avant-postes du camp de l’Alma. Au même moment avait lieu une attaque des Kabyles, plus furieuse encore que celle du 22. Laissant à la garde du camp les troupes expéditionnaires fatiguées, le colonel Fourchault saute sur un nouveau cheval et se porte rapidement à la rencontre de l’ennemi avec des troupes fraîches, la cavalerie à droite et à gauche, l’artillerie au centre, l’infanterie en tirailleurs, avec soutien sur une longue ligne de plus de 6 kilomètres. Tous, officiers et soldats, entraînés par leur valeureux commandant, s’élancent en avant avec impétuosité; les Kabyles ne peuvent soutenir le choc, ils tournent le des précipitamment, et sont poursuivis l’épée dans les reins jusqu’au-delà de l’Oued-Corso. Ce brillant fait d’armes couronna dignement l’audacieuse reconnaissance tentée sur Palestro.

Pour en revenir à nos malheureux compatriotes échappés au massacre, ils avaient été emmenés chez Si-Saïd-ben-Ali. Renfermés dans des gourbis ouverts à tous les vents, couchés sur la terre dure, à peine vêtus, ils recevaient chaque jour pour toute nourriture une mauvaise galette noire et quelques fruits. En l’absence des chefs, partis avec leurs contingens pour combattre les Français, ils étaient exposés aux plus mauvais traitemens; les femmes kabyles surtout se montraient acharnées contre eux. Quelquefois, quand le canon d’une colonne se faisait entendre au loin, on les menaçait de mort; on leur disait que les Français étaient partout battus, qu’il ne nous restait plus qu’Alger. C’est dans des angoisses continuelles qu’ils vécurent ainsi vingt-deux jours.

Cependant la mort d’El-Mokrani, tué au commencement de mai, vint jeter le découragement dans les rangs des insurgés. D’ailleurs de nouvelles et nombreuses troupes arrivaient de France, et les colonnes Lallemand et Cérès faisaient chaque jour un pas en avant dans le pays soulevé. Cette dernière, descendue d’Aumale, était parvenue déjà au pied du Djebel des Beni-Khalfoun. Si-Saïd-ben-Ali, épouvanté, voulut racheter sa trahison et ses crimes en restituant ses prisonniers. Des pourparlers eurent lieu. Si-Saïd ben-Ali, accompagné de l’amin Fertkat et du capitaine Auger, se rendit auprès du général français, et là traita de la reddition des prisonniers en échange de l’aman, sans réserve des conditions de guerre qui seraient imposées par le gouverneur-général : 39 personnes sur 40, car une malheureuse femme était morte des suites de ses blessures, arrivèrent le 13 mai au camp du général Cérés, assis au coude de l’Isser, et reçurent de nos soldats l’accueil sympathique que méritaient leur courage et leur infortune.

L’épilogue de ce sanglant épisode de l’insurrection kabyle est l’arrêt prononcé en janvier 1873 par la cour d’Alger. Si-Saïd-ben-Ali et 7 autres indigènes des plus compromis ont été condamnés à mort, 23 à la déportation dans une enceinte fortifiée, 1 à sept ans de réclusion et 12 à cinq ans de détention.


III.

L’insurrection kabyle de 1871 est grosse d’enseignemens pour l’avenir; elle condamne plus d’un errement de notre ancienne politique algérienne. Renonçons bien vite au « développement de l’instruction musulmane, à la réorganisation des écoles supérieures musulmanes, à l’organisation de consistoires musulmans,» etc., etc., toutes mesures prônées autrefois par l’administration militaire. Que l’instruction soit distribuée aux Arabes, tout le monde le désire, — mais à une condition, c’est qu’elle soit un acheminement ey non un obstacle à la fusion des races; c’est que dans les écoles arabes on étende davantage le cercle des connaissances pratiques au lieu de n’apprendre aux élèves que le Coran et seulement le Coran, qui est notre premier et véritable ennemi; ce livre, qui réchauffe le zèle des croyans, ranime les haines éteintes et remplit la tête des enfans indigènes de maximes semblables à celles-ci :

« Que la malédiction de Dieu atteigne les infidèles, les juifs et les chrétiens! (Chap. de La Vache, verset 183.)

« Tuez-les partout où vous les trouverez, et chassez-les d’où ils vous ont chassés. (La Vache, verset 187.)

« Si vous ne marchez pas au combat. Dieu vous châtiera d’un châtiment terrible. » (Le Repentir, rerset 30.)

Plus de ces pèlerinages annuels au tombeau du prophète encouragés par l’administration française, parfois même entrepris aux frais de l’état, — pèlerinages d’où les indigènes reviennent, toujours plus fanatiques et plus exaltés, trop souvent même avec des plans d’insurrection mûris au chaud soleil de La Mecque ! Il n’est pas besoin non plus « d’entourer de solennités officielles la célébration des grandes fêtes musulmanes. » Cette excessive tolérance, que pourrait apprécier un peuple civilisé, est aux yeux des indigènes une indigne faiblesse et une preuve de notre indifférence en matière religieuse, indifférence qui nous nuit plus que toute autre chose dans l’esprit de ce peuple croyant. Il est dangereux enfin, sous le spécieux prétexte « d’utiliser leur bravoure, » d’augmenter l’effectif des troupes indigènes. L’Arabe et le Kabyle, qui portent au plus haut point le courage personnel et le mépris de la mort, ignoraient jusqu’ici l’ordre dans le combat et la discipline en campagne. Grâce à nous, maintenant ils connaissent notre tactique. Les spahis et les turcos, initiés à nos manœuvres militaires, ont été les instructeurs de leurs coreligionnaires. Nous en avons eu les preuves pendant l’insurrection de 1871. L’ensemble de leurs dispositions sur le terrain, le déploiement en tirailleurs par exemple, l’attaque des convois et des arrière-gardes, l’usage de la mine contre les postes fortifiés, tout a montré que les indigènes avaient su profiter de nos leçons. Vouloir appliquer plus longtemps cette parole de Napoléon III : « ce que l’Afrique peut produire de plus utile pour la France, ce sont des soldats, » c’est tout simplement préparer pour un moment donné une insurrection aussi terrible que celle des cipayes dans l’Inde anglaise.

Non, ce ne sont pas des soldats que l’intérêt général nous commande de faire des indigènes, il vaut mieux en faire des cultivateurs régénérés par la propriété individuelle et le contact européen. Loin d’encourager leurs instincts belliqueux, poursuivons au contraire la réalisation méthodique d’une mesure principale, le désarmement des tribus. Les grands chefs sont pour nous une gêne et un embarras; ils paralysent nos meilleures intentions, et entretiennent contre nous un fanatisme dangereux; il faut éliminer les grands chefs indigènes et les remplacer successivement par des administrateurs français. Nous ne serons réellement maîtres du pays qu’au moment où nous le gouvernerons nous-mêmes directement. Il faut enfin que l’administration militaire fasse définitivement place au régime civil. Pendant quarante ans, l’administration militaire a été le maintien de cet état d’apathie et d’immobilité traditionnelles où végètent les peuples musulmans, en même temps que la négation constante de la colonisation. Le régime civil au contraire transformerait la société arabe, et, tout en travaillant au progrès moral et matériel de la race indigène, assurerait à la France la possession complète et définitive du pays par l’exploitation européenne de millions d’hectares de terre restés jusqu’ici improductifs. Certes le sentimentalisme est une belle chose, comme disait Prevost-Paradol, et la philanthropie une vertu chrétienne : bien des gens peuvent éprouver pour la société arabe une sorte de sympathie que nous comprenons sans peine, que nous partagerions au besoin; mais tout cela doit peser bien peu à côté de l’intérêt et de la grandeur de notre patrie. Quel est en effet le serviteur le plus utile, le plus convaincu, et, s’il faut tout dire, le plus intéressé à la grandeur française en Algérie? C’est le colon sans aucun doute, c’est celui de nos compatriotes, quel qu’il soit, qui, au prix de bien des risques et des périls, va porter au dehors le nom, le sang, la langue de la France; c’est lui aussi que nous devons encourager, aider et protéger.

A la fin de 1845, le maréchal Bugeaud, partant pour réprimer le soulèvement général provoqué par Abd-el-Kader, écrivait au maréchal Soult : « Nous avons affaire à un peuple énergique, persévérant et fanatique; pour le dompter, il faut nous montrer plus énergiques, plus persévérans que lui, et, après l’avoir vaincu plusieurs fois, comme de tels efforts ne peuvent pas toujours se renouveler, il faut, coûte que coûte, l’enlacer par une population nombreuse, énergique et fortement constituée. Hors de cela, il n’y aura que des efforts impuissans et des sacrifices qu’il faudra toujours recommencer jusqu’à ce qu’une grande guerre européenne ou une grande catastrophe en Algérie nous force d’abandonner une conquête que nous n’aurons pas su consolider. » — Enfin le maréchal duc de Malakoff s’exprimait ainsi dans la séance du conseil supérieur du 7 octobre 1861 : « Tout nous commande de fixer en Algérie une population européenne nombreuse et forte, d’abord pour transformer le sol, ensuite pour le conserver. L’effectif de l’armée ne pourra pas toujours être maintenu à son chiffre actuel. Il faut prévoir le jour où il sera diminué, et mettre dès lors nos établissemens en état de se défendre eux-mêmes. Pour cela, il n’est pas indifférent que la population européenne soit placée au hasard, il faut qu’elle occupe les points stratégiques, les grandes voies de communication, et qu’elle s’y développe avec sécurité et liberté. » Ce sont là toujours les deux termes du problème algérien : la domination assurant la sécurité, la colonisation mettant la sécurité à profit pour diminuer le plus possible les charges, les frais et les incertitudes de la domination. En résumé, l’avenir de l’Algérie n’est que dans l’accroissement numérique des colons européens, qui représentent la supériorité d’intelligence, de travail et de patriotisme. Le jour où une nombreuse et forte population européenne assurera la sécurité et imprimera sur le sol algérien la marque ineffaçable de notre civilisation, ce jour-là la France verra ses sacrifices payés au centuple, et trouvera dans la prospérité et le développement de sa colonie, outre une légitime satisfaction d’orgueil, un nouvel élément de force et de grandeur.


ERNEST WATBLED.

  1. Acte d’accusation des grands chefs indigènes, cour d’assises de Constantine, audience du 10 mars 1870.