Un Animal dans la Lune

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Fables, deuxième recueil : livres vii, viiiClaude Barbin et Denys Thierry3 (p. 86-92).

XVII.

Vn Animal dans la Lune.



PEndant qu’un Philoſophe aſſure,

Que toûjours par leurs ſens les hommes ſont dupez,
Un autre Philoſophe jure,
Qu’ils ne nous ont jamais trompez.

Tous les deux ont raiſon ; & la Philoſophie
Dit vray, quand elle dit, que les ſens tromperont
Tant que ſur leur rapport les hommes jugeront ;
Mais auſſi ſi l’on rectifie
L’image de l’objet ſur ſon éloignement,
Sur le milieu qui l’environne,
Sur l’organe, & ſur l’inſtrument,
Les ſens ne tromperont perſonne.
La nature ordonna ces choſes ſagement :
J’en diray quelque jour les raiſons amplement.
J’apperçois le Soleil ; quelle en eſt la figure ?
Icy-bas ce grand corps n’a que trois pieds de tour :
Mais ſi je le voyois là-haut dans ſon ſejour,
Que ſeroit-ce à mes yeux que l’œil de la nature ?
Sa diſtance me fait juger de ſa grandeur ;

Sur l’angle & les coſtez ma main la détermine :
L’ignorant le croit plat, j’épaiſſis ſa rondeur :
Je le rends immobile, & la terre chemine.
Bref je déments mes yeux en toute ſa machine.
Ce ſens ne me nuit point par ſon illuſion.
Mon ame en toute occaſion
Développe le vray caché ſous l’apparence.
Je ne ſuis point d’intelligence
Avecque mes regards peut-eſtre un peu trop prompts,
Ny mon oreille lente à m’apporter les ſons.
Quand l’eau courbe un baſton ma raiſon le redreſſe,
La raiſon décide en maiſtreſſe.
Mes yeux, moyennant ce ſecours,
Ne me trompent jamais en me mentant toûjours.

Si je crois leur rapport, erreur aſſez commune,
Une teſte de femme eſt au corps de la Lune.
Y peut-elle eſtre ? Non. D’où vient donc cet objet ?
Quelques lieux inégaux font de loin cet effet.
La Lune nulle part n’a ſa ſurface unie :
Montueuſe en des lieux, en d’autres applanie,
L’ombre avec la lumiere y peut tracer ſouvent
Un Homme, un Bœuf, un Elephant.
N’aguere l’Angleterre y vid choſe pareille.
La lunette placée, un animal nouveau
Parut dans cet aſtre ſi beau ;
Et chacun de crier merveille.
II eſtoit arrivé là haut un changement,

Qui préſageoit ſans doute un grand évenement.
Sçavoit-on ſi la guerre entre tant de puiſſances
N’en eſtoit point l’effet ? Le Monarque accourut :
Il favoriſe en Roy ces hautes connoiſſances.
Le Monſtre dans la Lune à ſon tour luy parut.
C’eſtoit une Souris cachée entre les verres :
Dans la lunette eſtoit la ſource de ces guerres.
On en rit : Peuple heureux, quand pourront les François
Se donner comme vous entiers à ces emplois ?
Mars nous fait recueillir d’amples moiſſons de gloire :

C’eſt à nos ennemis de craindre les combats,
A nous de les chercher, certains que la victoire
Amante de Loüis ſuivra par tout ſes pas.
Ses lauriers nous rendront celebres dans l’hiſtoire.
Meſme les filles de memoire
Ne nous ont point quitez : nous goûtons des plaiſirs :
La paix fait nos ſouhaits, & non point nos ſoûpirs.
Charles en ſçait joüir : Il ſçauroit dans la guerre
Signaler ſa valeur, & mener l’Angleterre
A ces jeux qu’en repos elle void aujourd’huy.
Cependant s’il pouvoit appaiſer la querelle,
Que d’encens ! Eſt-il rien de plus digne de luy ?

La carriere d’Auguſte a-t-elle eſté moins belle
Que les fameux exploits du premier des Ceſars ?
O peuple trop heureux, quand la paix viendra-t-elle
Nous rendre comme vous tout entiers aux beaux arts ?