Un Document retrouvé et quelques faits rétablis concernant l’histoire de l’éducation des sourds-muets en France

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Collectif
Texte établi par Société des lettres, sciences et arts de l'Aveyron, Société des lettres, sciences et arts de l'Aveyron (p. 30-41).
Un Document retrouvé et quelques faits rétablis concernant l’histoire de l’ÉDUCATION DES SOURDS-MUETS en France, avec un aperçu de l’état actuel de cette spécialité de l’instruction publique, et l’expression d’un vœu à réaliser dans son intérêt.


Par LÉON VAÏSSE,
Délégué de la Société des lettres, sciences et arts de l’Aveyron,
Directeur honoraire de l’Institution nationale des sourds-muets[1].

Messieurs,

Dans une de vos précédentes sessions, vous vouliez bien entendre avec quelque intérêt le résumé qu’il m’était permis de vous présenter des principes et de l’historique de l’éducation des sourds-muets. En vous soumettant cet essai, j’exprimais le regret d’avoir à laisser subsister un écart de plus de douze ans entre les dates proposées comme pouvant fournir celle des premiers travaux de l’abbé de l’Epée dans son oeuvre, si peu éloigné de nous relativement que fût cependant le fait historique.

De nouvelles recherches, dont je dois l’idée à des suggestions que je reçus ici même, m’ont, depuis , permis de circonscrire davantage la période où ces travaux doivent avoir commencé. C’est du résultat de ces recherches que je vous demande la permission de venir vous entretenir quelques instants aujourd’hui, en vous soumettant en même temps quelques-unes des considérations que le sujet me semble amener.

Dans le Discours préliminaire placé par l’abbé Sicard en tête de son Cours d’instruction d’un sourd-muet, ouvrage qui parut en 1803, nous trouvons relatée la circonstance qui détermina son pieux prédécesseur, l’abbé de l’Epée, à entreprendre chez nous la tâche de pédagogie spéciale à laquelle ils ont l'un après l'autre attaché leur nom.

Je dis « chez nous, » parce qu'en effet, dans cette tâche, chez nos voisins du midi et du nord, on nous avait précédés. En Espagne , dès 1620, pour ne parler que des travaux imprimés, on avait vu paraître le livre de Juan Pablo Bonet, intitulé Reduccion de las letras y arte para ensenar a hablar las mudos. En Angleterre, en 1653, le savant professeur d'Oxford, John Wallis, avait publié, comme introduction à sa grammaire anglaise (écrite en latin), son excellente dissertation : De loquelâ sive sono- rum formatione, et, plus tard, comme appendice , une lettre à son ami Thomas Beverley sur l'enseignement de l'écriture et de la parole aux sourds-muets : De surdis mutisque informandis. Après lui, en 1692, Conrad Amman publiait en Hollande son Surdus loquens.

N'oublions pas, aussi, qu'en 1746 , l'académie de Caen était appelée à constater le succès des leçons données à un enfant sourd-muet par Jacob Rodrigues Péreire, l'aïeul des financiers nos contemporains, et qu'en 1747, 1749 et 1751, le Journal des savants et l'Histoire de l'Académie des sciences rendaient, des progrès des élèves particuliers que formait cet instituteur, alors à Paris, un témoignage auquel donne un poids considérable le nom de commis- saires rapporteurs tels que Mairan , Buffon et Ferrein. Malheureusement, le secret que Péreire faisait des pro- cédés de sa méthode en laissa les résultats mêmes ignorés au-delà d'un cercle peu étendu de savants.

Il était réservé à l'abbé de l'Epée de doter la France d'une véritable école pour l'instruction des enfants atteints de surdi-mutité.

Né en 1712, l'homme que nos sourds-muets, aujour- d'hui , aiment à nommer leur apôtre , approchait de 50 ans , ou avait, peut-être, de quelques années dépassé cet âge, et il demeurait tenu, par ses supérieurs ecclésiasti- ques , en dehors des fonctions paroissiales, en raison de ses opinions jansénistes, quand le hasard d'une visite lui fit rencontrer (suivant le récit de l'abbé Sicard, dans une maison de la rue des Fossés-St-Victor, située vis-à-vis du couvent des Pères de la Doctrine chrétienne) deux jeunes personnes sourdes-muettes, auxquelles un religieux de la communauté , « le père Famin , » dit toujours notre nar- rateur, avait entrepris, à l'aide d'estampes, d'enseigner leur religion. Ce catéchiste d'un nouveau genre était mort, et personne ne s'était offert encore à continuer ses leçons. L'abbé de l'Epée, dont l'âme si chrétienne ne trouvait assurément pas un aliment à sa charité dans les querelles théologiques de son époque, s'offre de suite , lui, pour reprendre l'instruction interrompue des deux soeurs, et l'oeuvre publique de l'éducation des sourds- muets est par lui, ainsi que nous l'annoncions tout à l'heure , définitivement fondée.

C'est sans doute de la bouche même de l'abbé de l'Epée que son successeur recueillit le récit que celui-ci nous a transmis ; mais la mémoire de notre auteur ne paraît pas l'avoir servi d'une manière absolument heureuse. En effet, si nous nous reportons au volume que l'abbé de l'Epée a, lui-même, publié sous le titre d'Institution des sourds et muets par la voie des signes méthodiques, livre que l'abbé Sicard semble n'avoir pas lu, si étonnant que cela soit, nous y voyons que le religieux doctrinaire dont il s'agit se nommait, non pas Famin, mais bien Vanin.

L'abbé de l'Epée ne désigne pas, dans son propre récit, le quartier où était située la maison habitée par la famille des deux sourdes-muettes jumelles, ses premières élèves. Quant à l'époque où il faut placer la visite qu'il fit dans cette maison, il ne la précise pas autrement qu'en disant qu'un temps « assez long » s'était écoulé depuis la mort du révérend père. De là, les dates différentes proposées par ceux qui ont écrit sur la fondation due à l'abbé de l'Epée, les uns l'ayant fait remonter à 1753, et les autres n'ayant pas cru pouvoir la placer plus haut en arrière que 1765.

On ne trouve pas de mention positive des travaux de l'abbé de l'Epée dans un mémoire , sous forme de lettre , daté du 26 décembre 1764, et inséré dans le cahier d'oc- tobre 1765 du Journal de Verdun, mémoire dans lequel un élève de Péreire , du nom de Saboureux de Fontenay , retrace l'histoire de sa propre éducation. Ce jeune homme, remarquable par le degré de culture intellectuelle auquel il était arrivé, avait, en même temps que les leçons de Péreire, qui appartenait à la communion israélite, reçu, pour son instruction religieuse, celles du doctrinaire qui catéchisa les deux soeurs devenues plus tard les premières élèves de l’abbé de l’Épée. Ce religieux était bien (notre nouveau narrateur nous le nomme) le père Vanin, de la communauté des prêtres de la Doctrine chrétienne ; mais il appartenait, nous dit toujours Saboureux de Fontenay, non pas au monastère, placé sous l’invocation de saint Charles, qui était sis à l’angle des anciennes rues des Fossés-Saint-Victor et Neuve-St-Etienne, mais bien au eouvent dit de St-Julien-des-Ménétriers, situé, celui-ci, dans un tout autre quartier de Paris, à l’angle de la rue St-Martin et de celle des Petits-Champs-St-Martin, aujourd’hui rue Brantôme.

Quand était mort ce père doctrinaire dont le décès avait précédé les débuts de l’abbé de l’Épée dans la nouvelle carrière, c’est ce qui ne se trouvait consigné dans aucune publication. Après bien des appels infructueux, après d’inutiles recherches faites à d’autres sources, nous avons pensé devoir interroger enfin, à cet égard, quelques-uns des dossiers les moins remués des Archives nationales. Nous laissant involontairement guider, d’abord, par le renseignement, si peu sûr pourtant, que nous avait fourni l’abbé Sicard, nous avons commencé par dépouiller les pièces concernant les Pères Doctrinaires de la maison de Saint-Charles. Nous n’avons trouvé, dans aucune, la mention d’un religieux du nom de Famin, pas plus, du reste, que nous n’y trouvions celle d’un père Vanin. Passant, alors, au dossier de la maison de St-Julien-des-Ménétriers, nous y avons, d’abord, tout aussi vainement compulsé nombre de liasses, de cartons et de registres, et nous désespérions de rien découvrir, là non plus, qui, satisfît notre curiosité, lorsque nous arrivons à la dernière pièce, un simple registre de dépenses, presque le livre de cuisine du couvent. Ce ne fut pas pour nous une médiocre satisfaction que d’y trouver au bas de divers comptes la signature de Simon Vanin, avec la qualification de père procureur. Cette signature se répétait jusqu’à la moitié du mois de septembre 1759, et quelques feuillets après celui où elle avait cessé de figurer, nous avons rencontré la mention des frais funéraires du bon religieux, avec la date de son décès, survenu le 19. Ce ne peut donc plus être antérieurement à cette date, aujourd’hui certaine, du 19 septembre 1759, que se produisit la circonstance à laquelle on doit, ainsi que nous l’avons rappelé, le premier essai de l’abbé de l’Épée dans l’oeuvre de l’éducation des sourds-muets, et le temps, qualifié par lui d’assez long, qu’il mentionne comme s’étant déjà écoulé depuis la mort du père Vanin, à l’époque où il rencontra lui-même les anciennes élèves de ce religieux, ne permet pas de supposer que cette rencontre puisse avoir été antérieure à 1760. Il est même permis de se demander comment l’abbé de l’Épée eût attendu onze ans pour produire ses élèves devant le public, comme il le fit pour la première fois en 1771, si ses premières leçons eussent suivi de quelques mois seulement les dernières du défunt catéchiste.

Nous n’avons donc toujours pas, et nous n’aurons probablement jamais, la date précise des débuts de l’abbé de l’Épée. Si nous n’avons pas réussi à la découvrir, nous laissons du moins subsister un écart moins considérable entre les époques qui embrassent la période où le fait a dû avoir lieu.

J’ai peut-être occupé trop longtemps votre attention en lui demandant de me suivre dans cette recherche d’un document, que nous avons retrouvé sans doute, mais qui demeure incomplet. Me permettrez-vous, cependant, de solliciter encore cette bienveillante attention pour l’arrêter un moment sur les principaux développements que l’oeuvre a successivement reçus depuis sa fondation, et pour vous entretenir de ceux qu’elle nous paraît attendre encore ? (Il est vrai que la question des sourds-muets n’a pas encore de titres reconnus à l’hospitalité que la studieuse Sorbonne donne à vos entretiens, puisque l’oeuvre dont il s’agit n’est, quant à présent, pas en droit ce qu’elle est pourtant bien certainement en fait, du domaine de l’instruction publique). En 1771, ainsi que nous l'avons dit, le nouvel institu- teur produisait, pour la première fois, ses élèves dans un exercice public, lequel avait lieu dans sa maison, qui sub- siste encore , rue des Moulins, n° 14. Trois exercices semblables se succédaient, en 1772, 1773 et 1774. En 1776, paraissait le volume dont nous avons déjà fait men- tion. En 1784, l'ouvrage reparaissait, avec un certain nombre d'additions , en même temps que de suppressions, sous le titre de : La véritable manière d'instruire les sourds- muets , confirmée par une longue expérience.

Le principe qui forme la base de la méthode de l'abbé de l'Epée est exposé par lui dans le mémoire en forme de lettre qu'il fit imprimer avec le programme de l'exercice public de ses élèves pour 1772. « Les idées, y dit-il, n'ont pas plus de liaison naturelle avec les sons articulés qu'avec les caractères tracés par écrit. Ces deux moyens sont incapables par eux-mêmes de nous en fournir aucune. Il faut nécessairement qu'un genre d'expressions primiti- ves , et communes à tout le genre humain, leur donne de l'activité. » Ce genre d'expressions, il le trouve dans le langage des signes, qui « est, dit-il, plus expressif que tout autre, parce qu'il est plus naturel. »

L'abbé de l'Epée suivit-il la voie philosophique dans laquelle, avec ce point de départ, il paraissait entrer ? Nous sommes obligés de répondre par la négative, quand nous le voyons associer, à l'expressive mimique naturelle de ses élèves, l'incommode bagage de ses signes méthodi- ques , à la détermination desquels la logique a si peu de part, et qui tout en permettant de faire au sourd-muet des dictées littérales, le laisse, du moment où on l'aban- donne à lui-même, à peu près dans l'impossibilité de ren- dre par écrit ses propres idées.

L'inventeur des signes méthodiques trouva dans son coeur d'apôtre ce dévouement à l'élève qui sera toujours la première condition à remplir par l'instituteur de la jeunesse ; mais il est à regretter que, tout entier à l'idée des intérêts célestes des âmes qu'il rendait à la religion , il négligeât quelque peu les intérêts temporels des citoyens qu'il espérait, cependant, rendre en même temps à la société. Son successeur, l'abbé Sicard, se préoccupa plus que lui de cette dernière nature d'intérêts, et il prépara plus efficacement son élève pour le monde, en l'initiant d'une manière plus réelle à l'emploi intelligent de la langue de son pays., sous la forme écrite, du moins. L'abbé Sicard , il est vrai, donna, lui, dans une autre erreur, l'opposée précisément de celle; de son prédécesseur. Si ingénieuses qu'elles fussent, en effet, ses analyses de grammaire étaient souvent trop subtiles pour être véritablement à la portée de son élève, en même temps qu'elles étaient, sou- vent aussi, superflues fort heureusement. Mais, malgré les exagérations qu'on peut lui reprocher, on n'en doit pas moins reconnaître que l'abbé Sicard ramena l'ensei- gnement de la langue au sourd-muet à un caractère ratio- nel qui lui avait d'abord, manqué. Aussi, ne saurions-nous nous associer aux attaques violentes qu'on a dirigées de- puis quelque temps contre lui comme pour faire payer pour ainsi dire à sa mémoire l'éclat, excessif peut-être, qui, de son vivant., entoura son nom.

La méthode d'enseignement à l'aide de la mimique , teille qu'elle fut conçue par l'abbé de l'Epée et qu'elle a été modifiée, avec raison, par l'abbé Sicard et ses disciples , constitue, pour l'éducation du sourd de naissance, la méthode française , méthode à laquelle, dès le temps de l'abbé de l'Epée, l'Allemagne opposa celle que pratiquait, à Leipzig, un émule, Samuel Heinicke. Celui-ci avait pris, pour point fondamental de son enseignement, l'ini- tiation du sourd de naissance au mécanisme et à la prati- que de la parole. C'est là, du reste, un objet d'étude que l'abbé de l'Epée, de son côté , n'excluait pas de son programme, comme on le suppose trop généralement. Seulement, l'instituteur français voyait dans la parole à rendre au sourd de naissance, le couronnement, et non la base, de l'édifice de son instruction. Il a consacré plusieurs chapitres de ses livres à exposer les procédés de cette partie de son enseignement, tels qu'il les pra- tiquait, et, dans maint passage des autres chapitres, il y fait allusion. « De temps en temps, dit-il, dans le mémoire, si plein de sincérité, que nous avons déjà cité, nous dictons nos leçons de vive voix et sang faire aucun signe. » Il ajoute, seulement, que l'opération de là dictée étant ainsi tant soit peu plus longue, cela l'empêche d'en faire un usage ordinaire. Il nous dit ailleurs que, c'est un de ses élèves formés à l'articulation qui lui sert et lui répond habituellement la messe. L'enseignement de la parole aux sourds-muets (qui s'était, du reste, pratiqué en Espagne dès le seizième siècle, avant l'apparition du livre de Bonet, par le bénédictin Pedro Ponce), n'est donc pas, même en France, cette découverte, à la fois nouveauté scientifique et bienfait humanitaire, que des inventeurs, toujours plus enthousiasmés de leur oeuvre , quoique de plus en plus attardés , viennent annoncer encore de temps en temps, et si le sujet, toujours curieux sans doute, n'occupe chez nous l'attention publique qu'avec une certaine intermit- tence, c'est que l'exagération avec laquelle sont parfois présentés les résultats, finit par se tourner contre le sys- tème. On y voit, un moment, de l'extraordinaire, presque du miracle, et quand une attente trop confiante, et peut- être trop exigeante, n'est pas satisfaite complètement, par un retour assez ordinaire de l'opinion, le public arrive à conclure qu'il n'y a rien là où on n'a pas réussi à lui prouver qu'il y avait tout.

Si cette précieuse partie de l'instruction du sourd-muet a quelquefois été trop négligée par les instituteurs fran- çais , elle va reprenant dans l'enseignement de beaucoup d'entre eux la place qui doit lui être faite.

Il est curieux de voir, d'un autre côté , que dans nom- bre d'institutions d'Allemagne , on a cessé de considérer la parole comme l'élément essentiel de l'instruction du sourd de naissance. Nous voyons même, dans de récents congrès professionnels, à Berlin et à Vienne , la mimique (que répudiaient les premiers disciples de Heinicke) pro- clamée la langue naturelle du sourd-muet, et sa culture recommandée comme le premier moyen du développe- ment intellectuel et moral chez cet enfant.

Ce n'est aussi, du reste, que comme moyen, et ce n'est nullement comme but, ainsi que se l'imaginent quelques personnes, que les instituteurs français font intervenir les signes dans leurs leçons au sourd-muet. Leur but est ce qu'il est rationnel qu'il soit, l'introduction de leur élève à l'intelligence et à l'emploi d'un autre moyen de commu- nication , précisément, que ses signes, c'est-à-dire à l'in- telligence et à l'emploi de la langue de son pays, à laquelle son infirmité ne lui a pas permis d'arriver par la voie naturelle, celle qui se trouvait ouverte pour son frère entendant.

Atteindre ce but offre quelque difficulté , sans doute ; mais c'est une difficulté que nous ne voudrions pas davan- tage exagérer que ne l'a voulu l'abbé de l'Epée.

« Il est bien à désirer, » dit-il dans sa première publi- cation, la lettre qui accompagnait le programme de l'exer- cice public de ses élèves en 1771, « il est bien à désirer qu'on se défasse de ce préjugé que l'instruction des sourds-muets est une opération très-difficile. »

Quelques-uns des maîtres, ses successeurs, s'isolant avec une certaine complaisance dans leur oeuvre, ont, pour un temps , laissé cette oeuvre revêtir aux yeux du public un caractère d'étrangeté, voire même de merveil- leuse , qui en a, croyons-nous, mal servi la cause. Ce regrettable vernis est heureusement tombé aujourd'hui , et quelque particulière que soit, pour l'écolage, la posi- tion que fait au sourd-muet son infirmité, on ne voit plus, pour instruire cet enfant, la nécessité d'une méthode sans analogie avec celle qui convient à l'enfant ordinaire. La voie du connu à l'inconnu est ouverte pour lui comme pour son frère, et les sens qui restent au sourd-muet ont trop d'activité pour que son esprit, au début même du cours d'instruction, puisse être encore présenté comme à cet état de table rase où l'on s'est, un moment, ima- giné le voir.

Ce n'est pas , du reste, que nous voulions, à la suite d'esprits généreux sans doute , mais fâcheusement aven- tureux, prétendre que l'enfant sourd-muet puisse recevoir la mesure d'instruction dont il a besoin , côte à côte avec son frère entendant, et grâce au simple instinct d'imita- tion, dont il peut, en effet, être reconnu doué à un degré supérieur. Si heureuse qu'ait été la simplification appor- tée à la méthode, on ne peut, devant aller chercher cet enfant si loin en arrière de l'autre, après tout, l'amener, dans le même espace de temps, aussi loin que lui en avant. Si donc on prétendait faire marcher ces deux éco- liers du même pas, il faudrait singulièrement retarder le pas de l'entendant pour que le jeune sourd le pût sui- vre, et l'on sacrifierait ainsi, à la simple unité peut-être que le sourd-muet constituera dans une école, tout le reste, c'est-à-dire la totalité, moins cette unité, des éco- liers. Que si l'on voit la main du petit sourd-muet exécu- ter la même tâche de copie qu'exécute la main de ses camarades parlants, on ne saurait d'un autre côté se faire illusion sur la valeur du travail inconscient qu'il accom- plit ainsi, et un instituteur consciencieux et éclairé ne s'en contentera assurément pas.

Il est, sans doute, à désirer, selon nous, que le jeune sourd-muet soit, au même âge que son frère parlant, admis à fréquenter l'école primaire , et il peut parfaite- ment là prendre part à tous ceux des exercices qui s'ensei- gnent aux yeux et s'exécutent par la main. Il peut s'y habituer, par conséquent, à reconnaître et à former les caractères de l'écriture et les figures les plus simples du dessin linéaire. Mais il faut qu'il passe, ensuite, de l'école primaire de sa commune à un établissement spécialement consacré à l'instruction d'enfants dans la même situa- tion d'exception que lui, et il est éminemment désirable que, cette instruction, il la reçoive dans l'institution spé- ciale la plus rapprochée possible de la résidence de sa famille, établissement qui sera en définitive sa véritable école primaire à lui ; car l'autre n'a pu être à son égard qu'un équivalent, précieux pourtant, de la salle d'asile de l'entendant. L'une des cinquante et quelques institu- tions de sourds-muets que nous comptons actuellement en France mettra à sa portée de modestes, mais nécessaires, connaissances, qu'il n'a pu, comme son frère entendant, acquérir à l'école communale. Le sourd de naissance, qui aura ainsi reçu son instruction primaire, viendra enfin à l'institution nationale, s'il est un de ces jeunes gens qui eussent fait les études libérales sans l'infirmité qui les a atteints , et, pour lui, cet établissement offrira, dans sa division supérieure, l'analogue du collége ou du lycée où son frère fait ses classes universitaires. Mais, si telles sont les conditions dans lesquelles le sourd-muet peut le mieux recevoir, à ses degrés divers , l'éducation dont il a besoin (et qui lui doit être donnée, dirons-nous), ne faut-il pas que les mains auxquelles il peut être successivement confié agissent sous la salutaire surveillance, non pas d'une administration d'hospices et d'établissements généraux de bienfaisance, comme nous avons le regret de le voir encore aujourd'hui, et depuis trop longtemps, mais bien de l'administration de l'Instruc- tion publique? La médecine a dû, hélas ! en face de la surdi-mutité, s'avouer impuissante. Il n'y a donc pas ici des malades à traiter; il n'y a que des ignorants à ins- truire.

Lors des premières mesures législatives dont fut l'objet, en France, l'éducation des sourds-muets, les établisse- ments consacrés à l'instruction publique ne formaient pas les attributions d'un département ministériel spécial. Il put donc être naturel, alors, de rattacher l'administra- tion et la surveillance des institutions de sourds-muets au ministère de l'intérieur. Il ne semble pas aussi naturel qu'après les remaniements successifs qu'ont subis les diver- ses branches de l'administration supérieure , ces établis- sements-là soient encore classés parmi les services de ce ministère. Le peu de convenance de cette attribution ne. ressort-il pas des étranges voyages que ce service a faits dans les bureaux, où on l'a vu, à une autre époque, con- fondu dans une même division administrative, tantôt avec les beaux-arts, tantôt avec les haras !

Nous ne pouvons nous refuser à la conviction que les améliorations dont est certes susceptible encore l'oeuvre pédagogique spéciale qui nous occupe , ne sauraient être sérieusement assurées que quand ce service aura été placé (nous ne saurions trop le répéter) dans les attributions du ministre de l'Instruction publique.

Peut-être y aurait-il alors, oserons-nous dire, une cer- taine réciprocité de services à se rendre, entre les autres branches de la pédagogie et celle-ci, et si les instituteurs de sourds-muets auraient certes tant à gagner à soumet- tre leurs travaux au contrôle des fonctionnaires des circonscriptions académiques, il est permis d'admettre que , par exemple, la préparation des élèves-maîtres des écoles normales à leurs fonctions aurait quelque chose à gagner aussi à la comparaison qu'il leur serait possible de venir faire du développement des facultés intellectuel- les chez l'enfant doué de l'intégrité de ses facultés physi- ques et chez celui auquel fait défaut un sens ordinaire- ment l'organe essentiel de la vie de relation. Les institu- teurs des entendants pourraient faire bénéficier leurs élèves de plus d'une observation qu'ils auraient faite sur le jeune sourd. Les savants professeurs même qui ont à expliquer, dans nos lycées, aux élèves des classes de phi- losophie les phénomènes de l'idéologie , pourraient, non sans quelque fruit, s'arrêter à observer ces phénomènes dans les conditions particulières où ils se produisent ici.

Ceux qui remplissent la mission de former la jeunesse peuvent, croyons-nous, être , comme les prêtres, appelés' les médecins des âmes. N'y a-t-il pas, alors, pour les jeunes praticiens de cette médecine-là, une sorte de cli- nique utile à suivre , et cette clinique ne la suivront-ils pas en observant des écoliers dans de telles conditions d'exception, vrais malades au point de vue psychologi- que, chez lesquels a été si profond le mal de l'ignorance, et auxquels il est possible de rendre dans son intégrité ce qu'on peut bien appeler la santé de l'âme, tout en ne pou- vant leur enlever l'infirmité du corps ?

Ce n'est donc pas sans être en état de payer leur bien- venue et d'acquitter pour ainsi dire le droit d'admission que les institutions de sourds-muets viendraient prendre place parmi les établissements qui doivent ressortir au ministère de l'Instruction publique.

NOTA.— La maison qu'habitait, à Paris, l'abbé de l'Epée, et qui existait encore lors de la présentation de ce mémoire, s'est trouvée comprise dans les récentes démolitions du quartier Saint-Roch.


  1. V. Procès-verbaux de la Société, VI, 167.