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Un Drame historique en Angleterre, la Reine Marie de A. Tennyson

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Un Drame historique en Angleterre, la Reine Marie de A. Tennyson
Revue des Deux Mondes, 3e périodetome 14 (p. 887-909).
UN
DRAME HISTORIQUE
ENN ANGLETERRE

Queen Mary, a drama, by Alfred Tennyson : London 1875.

La décadence du théâtre était ; il y a environ vingt-cinq ans, un sujet fort à la mode en Angleterre. On n’avait pas alors pris son parti du tribut chaque jour plus considérable que la scène nationale, naguère illustrée par Maturin, par Sheridari Knowles et par d’autres encore, payait aux scènes étrangères, et la critique plaintive semblait murmurer sur tous les tons le mot si triste d’Ophélie : « Avoir vu ce que j’ai vu et voir ce que je vois ! » Il est dur en effet d’en être réduit à vivre d’emprunts et de traductions, quand on a dans son passé la plus riche et la plus grande poésie dramatique que le monde ait connue ; mais il est une chose plus pénible encore, c’est d’en prendre son parti et de se résigner à sa déchéance ? Aussi ne faut-il pas s’étonner des efforts honorables qui furent tentés alors par Bulwer, par Leigh Hunt et par Talfourd pour remettre en honneur le drame poétique, ni de l’enthousiasme assez factice qu’excitèrent et la Dame de Lyon et la Légende de Florence. Le public portait au succès de ces pièces autant d’intérêt que les auteurs eux-mêmes, et, dans son impatience de voir l’âge de la reine Elisabeth renaître, il était, comme le personnage de Molière, prêt à trouver tout beau « devant que les chandelles soient allumées. » L’illusion ne dura pas longtemps. Les directeurs de théâtre, qui croyaient avec Sheridan qu’on vient chez eux surtout pour s’amuser, se lassèrent bien vite de représenter des tragédies dont le principal attrait était le mérite littéraire, et laissèrent la poésie dramatique se morfondre à leur porte. Sous le titre de dramaturges non joués, — non jouables, disaient les envieux, — il se forma alors une petite société de poètes qui, pleins de foi dans l’avenir du théâtre, prétendirent que le génie dramatique abondait en Angleterre, mais qu’il ne trouvait pas d’issue. Ils ajoutaient que, si l’on voulait bien retirer à Drury-Lane et à Covent-Garden le privilège que ces deux scène possédaient, on verrait bientôt, par enchantement, revenir le temps heureux du XVIe et du XVIIe siècle, où trente auteurs travaillaient à la fois pour un seul chef de troupe, où Beaumont et Fletcher écrivaient cinquante-trois pièces, où Heywood en signait deux-cent-vingt. Le parlement, touché sans doute de cette promesse, abolit le malencontreux monopole, et le drame eut la liberté de se produire sur toutes les scènes. Quant aux Shakspeares annoncés, ils ne se présentèrent pas, et l’on semble aujourd’hui avoir cessé de les attendre.

Chassé du théâtre par l’indifférence du public, c’est dans le livre que s’est réfugié ce qui reste de génie dramatique chez les Anglais, et, si la tragédie est morte, le poème tragique a depuis plusieurs années repris une nouvelle vie. C’est une forme de l’art moins élevée, moins difficile, surtout pour ceux qui tiennent qu’il suffit, pour y réussir, de découper en dialogues et de partager en actes et en scènes quelque poétique histoire ; cependant d’habiles écrivains s’y sont essayés non sans un certain éclat. Se faire applaudir par la foule, c’est beaucoup ; mais se faire lire dans le silence du cabinet, c’est bien quelque chose encore. Telle est en effet la séduction du drame, que l’ombre même en plaît toujours. On sait gré d’avance à l’auteur, quel qu’il soit, d’avoir donné à sa pensée ce vêtement héroïque et brillant, ce tour vif qui semble plus en harmonie avec la rapidité de notre existence moderne, et, s’il met devant les yeux quelque personnage illustre ou quelque événement considérable, on ressent aussitôt pour son poème un peu de cette curiosité qu’excitait autrefois le roman historique. M. Tennyson, après beaucoup d’autres, a désiré tenter à son tour une carrière qui n’est pas sans dangers, et il n’a pas craint de hasarder sa gloire sur ce dé. Il a voulu montrer à la jeune critique qui lui reproche d’être l’écho banal des salons aristocratiques et le poète des dames, que sa voix sait à l’occasion trouver des accens virils, et que chez lui le don de la grâce suprême n’est pas incompatible avec celui de la force. Depuis quelques années, on s’en allait répétant que la poésie du lauréat avait fait son temps, que ses chevaliers à l’eau de rose n’étaient plus de saison, et que l’avenir appartient aux pénibles et profondes énigmes de M. Browning ou aux hymnes sonores dans lesquels M. Swinburne aime à chanter les mythes de l’antiquité, les forces de la nature et les triomphes de la liberté. La statue que l’admiration de ses lecteurs a élevée à l’auteur des Idylles du roi avait, disait-on, des pieds d’argile ; le plus faible choc suffirait pour la renverser. M. Tennyson s’est recueilli ; abandonnant la légende pour l’histoire et les héros de la Table-Ronde pour les personnages de Shakspeare, il a composé son drame de la Reine Marie, qui a été, de l’autre côté du détroit, l’événement littéraire de l’année passée. La surprise, on le conçoit, était assez naturelle, car rien dans les ouvrages précédens de M. Tennyson ne faisait prévoir la direction nouvelle que son talent venait de prendre, et cela à une époque de la vie où il n’est pas ordinaire de changer de route. Le succès a-t-il été aussi grand que la tentative était hardie, c’est ce qu’il est assez difficile de démêler pour le moment, c’est ce qu’un avenir prochain se chargera de décider, si, comme on l’assure, le drame du lauréat est destiné à passer du livre au théâtre.


I

De toutes les figures qui ont paru sur le trône d’Angleterre, Marie Tudor serait certainement une des plus ternes, si les feux de trois cents bûchers ne la faisaient sortir de l’ombre. Entre le joyeux et puissant compère dont elle fut la fille, et la vestale couronnée qui fut sa sœur, l’épouse morose de Philippe II fait une assez pauvre mine, et l’on se demande si le poète a été bien inspiré en choisissant, pour lui donner la première place, cette lugubre héroïne aussi infortunée sans doute que coupable, mais n’ayant de royal que le courage de sa race. Reine de tragédie, elle l’est dans un certain sens, et l’épithète terrible jointe à son nom n’est pas encore oubliée ; c’est par là qu’on apprend d’abord à la connaître. Son règne si court a laissé dans les annales de l’histoire d’Angleterre le long souvenir d’une époque de cruautés inutiles et de persécutions fanatiques. Ce surnom de Marie la Sanglante que les opprimés lui ont décerné pour la distinguer, la postérité ne l’a pas fait disparaître ; on l’apprend à l’école, où, tout enfant, on embrasse le parti des victimes contre celle qui fit brûler Latimer et Ridley, et régner la terreur religieuse, plus horrible que l’autre. Moins heureuse en effet que le ministre de son père, Thomas Cromwell, qui avait su étouffer sous sa forte main les cris de la nation à laquelle il arrachait son clergé, si bien qu’on ne connaît que par les dépositions des espions royaux ce que cachait de haine et de rage ce silence de tout un peuple, Marie Tudor n’a pas pu comprimer les clameurs des martyrs ni imposer silence à la légende. Aussi le jour de la réhabilitation n’a-t-il pas encore lui pour elle, et personne ne s’est-il trouvé pour exciter à son égard ce retour de faveur que d’autres ont obtenu. Elle était montée sur le trône aux acclamations de l’Angleterre, dont la tentative criminelle et vaine de Northumberlaud avait révolté les sentimens de loyauté. Quand elle descendit dans la tombe, ce fut au bruit des malédictions universelles. Dans l’espace de cinq ans, elle avait réussi à se faire exécrer ; le trésor était vide, Calais était perdu, et la persécution avait à jamais séparé l’Angleterre de Rome. Le règne de la souveraine catholique n’avait tenu aucune de ses promesses, et la prédiction de Latimer entourant dans les flammes s’était réalisée : la torche de la nouvelle doctrine ne devait plus s’éteindre.

La femme au moins offre-t-elle plus de matière à la poésie que la reine ? Dans cette destinée incomplète est-il quelque place pour le drame des passions nobles ou tragiques ? Si l’on s’en rapportait aux écrivains qui ont tracé le portrait et raconté la vie de Marie Tudor, il serait permis d’en douter. Elle avait trente-huit ans lorsque Edouard VI mourut. Petite, mal conformée, le visage blême et tiré par la maladie, maigre, montrant déjà les symptômes de l’hydropisie qu’elle avait héritée de son père, elle avait la vue basse et, avec la voix d’un homme, le goût de l’homme pour la viande et la forte nourriture. Dans ce corps déplaisant, que n’accompagnait aucune grâce féminine, une intelligence étroite était logée ; si elle savait plusieurs langues, elle ignorait en revanche la science la plus nécessaire aux princes, celle des hommes, ainsi que l’art de se plier aux circonstances. Une parfaite indifférence pour les conséquences de ses actes, une persévérance obstinée dans les résolutions qu’elle croyait bonnes, tel était le principal trait de son caractère. Par instinct et par tempérament, ardente catholique comme sa mère, elle ne mêlait à sa foi aucune réserve mentale, et sans tenir compte de ses intérêts personnels ou de ceux du royaume, elle allait jusqu’au bout de ses volontés. Tant que la reine Catherine avait vécu, Marie avait bravé la colère de Henry VIII. A la mort de sa mère, elle avait accepté les changemens introduits dans la constitution de l’église, n’y voyant qu’une question de politique où sa conscience n’était pas intéressée. Pourquoi, une fois maîtresse, se crut-elle obligée de combattre la réformation, à laquelle elle s’était soumise comme sujette ? Pourquoi oublia-t-elle qu’elle devait sa couronne autant aux protestans qu’aux catholiques ? Peut-être est-ce au temps malheureux où elle vécut qu’il faudrait demander la réponse à cette question. A une autre époque, a dit un historien moderne, Marie aurait pu devenir une bonne reine ; mais la fatale superstition qui confondait alors la religion avec l’orthodoxie avait trop d’empire sur son âme et fut la plus forte. De là les premières persécutions et la lutte où elle s’engagea avec une raideur qui effrayait Charles-Quint lui-même.

A quelque point de vue que l’on se mette, le personnage de Marie ne semble pas prêter beaucoup à l’imagination poétique, si celle-ci veut suivre l’histoire. L’entêtement n’est pas un ressort dramatique, et le fanatisme religieux non plus. Quant aux bourreaux et aux supplices, s’ils font admirablement dans le fond de la scène, ils ne suffisent pas à la remplir. Or on n’aperçoit guère autre chose autour de celle qui apporta pour présent de noces à son royal fiancé la tête charmante de Jane Grey, et qui fit monter pêle-mêle sur les bûchers les évêques à barbe blanche et les apprentis de quinze ans, Tout le sang innocent qu’elle a versé ne parviendrait pas à rendre intéressante la triste princesse. M. Tennyson, voulant rester fidèle dans une certaine mesure à la vérité historique, a dû chercher ailleurs les élémens de son drame. Dans la souveraine, austère et dure, il a vu surtout la femme malheureuse qui aima et ne fut pas aimée, et dans la reine Marie l’épouse délaissée de Philippe. Toute sa tragédie repose sur ce fondement. C’est en suivant pas à pas l’histoire qu’il a raconté ou plutôt montré à sa façon le développement de cette passion tardive qui ne devait pas être payée de retour. Marie Tudor, amoureuse et prenant ses désirs pour une direction du ciel, puis épouse triomphante, mystique et jalouse tour à tour, enfin Marie Tudor abandonnée et mourant dans le désespoir, voilà l’élégie que le poète a revêtue de la forme admirable dont il a le secret.

L’écueil d’un tel sujet, on le devine, c’est le ridicule. Il est fort à craindre qu’en cherchant à l’attendrir sur les infortunes domestiques et sur les espérances trompées d’une reine qui n’eut même pas les consolations de la maternité, on n’obtienne du spectateur que le sourire de l’indifférence. Pour que les femmes de quarante ans nous inspirent cette sympathie aussi nécessaire sur la scène que dans le roman, encore faut-il que leur grâce fasse oublier leurs années, surtout quand la nature s’est montrée à leur égard aussi parcimonieuse qu’elle l’avait été pour la fille de Henry VIII. On aura beau faire, l’héroïne de M. Tennyson n’est pas aimable, et le poète n’a pas complètement réussi à dissimuler cet endroit faible. Quoi qu’on en ait, en lisant ces beaux vers où il a poétisé ce qu’on appellerait aujourd’hui un cas pathologique, on se sent envahi par les souvenirs importuns de la chronique. L’histoire, dont il pousse le culte matériel jusqu’au scrupule, lui joue ici un mauvais tour. On se rappelle que ce ne fut pas la faute de la princesse si, de toutes les alliances que la politique avait agitées devant ses yeux, aucune n’avait pu se conclure, si elle avait vu lui échapper, les uns après les autres et le dauphin, et le duc d’Angoulême, et dom Louis de Portugal, et le duc d’Orléans. Les confidences diplomatiques nous la montrent, alors qu’elle était devenue reine, souriant à plusieurs reprises au mot de mariage, que Simon Renard faisait résonner à ses oreilles, au risque de laisser voir trop clairement que le sujet était de son goût, et l’on est presque tenté de reprocher au poète d’avoir pris pour son drame un sujet de comédie.

Ce qui sauve la dignité de l’œuvre et ce qui la relève, c’est la façon grave dont elle est présentée, c’est le milieu sinistre où elle se déploie et sur lequel pèse l’ombre de ce temps terrible où ce qui la veille était devoir le lendemain devenait crime, où le suprême service qu’on pût rendre à un ami était de lui apporter un sac de poudre pour lui épargner au moins la torture des flammes ; siècle plein de contradictions où l’on voyait des grands seigneurs comme Northumberland devenir lâches tout à coup et saluer, chapeau bas, la foule qui leur jetait des cris de mort, tandis que des prêtres comme Cranmer retrouvaient au dernier moment l’héroïsme et l’éloquence des martyrs. Les hommes à d’autres époques ont été sans doute et plus grands et meilleurs ; mais on a eu raison de dire qu’ils n’ont jamais été plus intéressans et plus poétiques. M. Tennyson ne les a pas diminués dans l’étude dramatique qu’il vient d’offrir à son pays. Quoiqu’il y ait une singulière distance entre les brouillards des romantiques légendes au milieu desquelles il avait aimé jusqu’à présent à vivre et les réalités du XVIe siècle, il ne s’est pas senti dépaysé dans ce monde nouveau pour lui, bien que plus voisin du nôtre par les passions et par les sentimens. Lui qui naguère encore s’en allait sur les pas du vieux trouvère français à la recherche du Saint-Graal et de la lance enchantée, il a d’un bond franchi le moyen âge pour se mêler aux grandes crises de la moderne Angleterre. Spectateur ému, il a promené son calme regard sur les oppresseurs et sur les opprimés, et il a tâché de grouper dans un ensemble harmonieux quelques-uns des hommes qui par leur exemple ou par leur résistance, par leurs crimes ou par leurs vertus, ont favorisé l’établissement de la liberté religieuse dans la patrie de Wiclef et de Wesley. Autour de Marie Tudor, il a réuni Philippe, le froid Espagnol, et la brillante Elisabeth, jeune encore et déjà profondément politique ; Thomas Wyatt, le patriote et le rebelle, Bonner, le brutal inquisiteur, le chancelier Gardiner, enfin le cardinal Pole, le noble Plantagenet qui vient donner à l’Angleterre l’absolution du pape et le signal des persécutions. Au-dessous, on entend la rumeur indécise de la foule qui se demande ce qu’elle peut avoir à perdre ou à gagner à la restauration de la puissance papale. Il ne s’agit plus seulement des amours malheureuses d’une reine ; le sujet s’est agrandi sous la main du poète. C’est tout un fragment du passé de l’Angleterre qu’il fait revivre devant nos yeux, au moment même où à côté de lui, coïncidence singulière, un premier ministre descendu du pouvoir remplit les revues de ses polémiques religieuses et fait la guerre au Vatican.

II

Le drame de M. Tennyson embrasse tout le règne de Marie Tudor depuis le jour où, arrachant sa couronne à Northumberland, qui l’avait posée de force sur le front innocent de Jane Grey, elle entra dans Londres à cheval, aux applaudissemens de la foule, jusqu’au moment où elle s’éteignit dans le désespoir, trahie par Philippe et contrainte de se dire qu’elle avait vécu en vain, puisqu’elle laissait le trône à la protestante Elisabeth. L’auteur n’a oublié aucune des phases importantes de cette politique clémente au début et bientôt sanguinaire, aucun des traits caractéristiques de la femme, pour laquelle il ne peut, malgré ses cruautés, s’empêcher d’éprouver une grande pitié. « Mère de Dieu, s’écrie quelque part Marie elle-même, tu sais que jamais femme n’eut meilleures intentions et ne réussit moins bien dans ce monde désastreux. » L’aveu serait touchant, si l’on pouvait oublier comment elle s’y prit pour réussir, et en quoi consistaient ces bonnes intentions. Au reste, cette justice doit lui être rendue, le poète n’a rien dissimulé. Il s’est contenté, c’était son droit, de poétiser ; il n’a pas défiguré. L’idéal n’est qu’à la surface, et dans le portrait embelli il n’est pas difficile de retrouver l’original. Si l’on pouvait adresser un reproche à l’auteur, ce serait au contraire d’avoir marqué pour les faits une révérence qui va presque jusqu’à la servilité. Chacun des actes de son drame correspond à une période distincte de la vie du principal personnage, et si l’unité chère aux esprits français paraît quelquefois absente, à tout le moins la progression historique est-elle bien sensible. Le consentement du conseil et du parlement au mariage espagnol, la révolte de Wyatt, la réconciliation de l’Angleterre avec Rome, le martyre de Cranmer, voilà les cinq actes de la pièce, c’est-à-dire la carrière royale de Marie et sous une forme poétique le récit fidèle de la grande expérience tentée sur la nation anglaisé, expérience qui ne devait aboutir qu’à un désastre. Pour ajouter encore à la surprise du public, qu’il n’avait pas habitué à une transformation aussi complète, le poète lauréat a écrit la première scène de son drame en simple prose, et bien qu’il s’y soit pris un peu tard pour parler cette langue, il a montré une fois de plus que les ailes n’empêchent pas toujours de marcher. C’est en prose que la foule salue la nouvelle reine, fille légitime de Henry VIII, sans savoir exactement la signification du mot que l’empressement des hérauts impose à son enthousiasme, assez disposée même à lui prêter un sens tout à fait contraire ; mais c’est en vers que Cranmer s’exprime. L’auteur du Livre de Prières de l’église anglicane, seul dans une chambre de son palais épiscopal de Lambeth, médite sur l’avènement de la fille de Catherine d’Aragon, qui ne lui a jamais pardonné l’outrage fait à sa mère, dont il a prononcé le divorce. Il sent qu’un mauvais quart d’heure se prépare pour lui. Tous les évêques se sont enfuis ou vont s’enfuir, les uns en Allemagne, les autres en Suisse. Fera-t-il comme eux ? On le lui conseille. Pierre Martyr vient lui rappeler tous les motifs de haine qu’il a accumulés sur sa tête. N’a-t-il pas signé les lettres-patentes qui donnaient la couronne à lady Jane ? Ne refuse-t-il pas de croire à la présence réelle dans l’eucharistie ? Ne vient-il pas d’écrire une lettre hardie quand, pour plaire à la nouvelle reine, un moine a voulu rétablir la messe à Canterbury ? Que de raisons pour s’en aller ! Et d’autre part, s’il abandonne son siège, quel scandale pour la foi des âmes simples ! Il restera. Au moment même où il prend cette résolution, les officiers de la reine viennent le chercher pour le conduire à la Tour. Il peut remercier Dieu : il est trop tard pour fuir. La scène est fort belle, quoiqu’elle ne soit qu’un hors-d’œuvre, car Cranmer ne reparaîtra plus qu’au quatrième acte ; mais l’âme vacillante du prélat y est peinte en quelques traits heureux. Le drame ne commence véritablement que lorsque Elisabeth fait son entrée. On sait par quels efforts de volonté, avec quelle diplomatie savante la brillante sœur de Marie Tudor parvint pendant cinq mortelles années non à se faire oublier, car bien des espérances secrètes ne cessaient de reposer sur elle, mais à s’effacer dans une retraite volontaire, à y déjouer les pièges qu’on lui tendait de toutes parts. Dans cette partie qu’elle conduisait contre de plus forts qu’elle et dont l’enjeu n’était rien moins que sa tête, elle ne commit pas une seule faute. A la cour ou dans l’exil, épiée par les traîtres jusque dans ses discours les plus indifférens, sollicitée par ses partisans et tentée par ses ennemis, on ne put obtenir d’elle ni qu’elle assistât à la messe, ni qu’elle se laissât entraîner à la conspiration que certains membres de la noblesse tramaient en sa faveur. Enfermée, puis relâchée tour à tour, et se sentant peut-être plus sûre en prison qu’elle ne l’était en liberté, elle vint à bout de la finesse d’un Simon Renard et de la haine d’un Gardiner. Cette lutte d’une jeune fille qui n’avait pour elle que des sympathies dangereuses, et contre elle sa beauté, ses talons, sa naissance, l’aversion d’une reine presque toute-puissante et celle de ses conseillers, cette lutte n’est pas indigne de la muse tragique, mais le poète ne nous en a montré qu’une partie.

C’est avec le nom de Philippe sur les lèvres que la reine est introduite dans le poème. Les romans du XVIIe siècle nous parlent souvent de ces princesses que la renommée d’un héros ou la vue de son portrait enflammait tout d’abord et pour toujours ; Marie n’a rien à leur envier, à cet égard. Le titre seul de Philippe, fils d’empereur et roi futur, a suffi pour commencer le charme ; une miniature a fait le reste. Elle ne se lasse pas de contempler la barbe blonde du prince espagnol, de louer sa beauté à ses filles d’honneur, qui ne sont pas toujours de son avis, et même à Gardiner, qui trouve que son protégé Courtenay est aussi bel homme et ferait bien mieux l’affaire de l’Angleterre. L’ancien secrétaire de Wolsey joue dans ce drame un rôle terrible, quoique moins terrible encore que dans l’histoire. La prison où il avait passé tout le temps du règne d’Edouard n’avait point adouci sa violence naturelle. Il était revenu au pouvoir exaspéré par l’injure, et bien résolu à user de son empire sur la reine pour faire triompher sa cruelle politique et pour assouvir ses haines. Tout exécrable qu’il fut, on ne pouvait lui refuser le mérite d’être un rude travailleur et de voir clair toutes les fois que la passion ne lui troublait pas le jugement. Il aurait volontiers fait mettre Elisabeth à mort avec les formes de la loi, ou sans elles au besoin, parce qu’Elisabeth personnifiait tout ce qu’il haïssait au monde ; mais il sentait combien était impopulaire l’alliance où Marie avait attaché son cœur. Il ne craint pas de le lui dire en face. Il lui représente avec force la faute qu’elle va commettre, le danger qu’elle court à défier ainsi le sentiment de toute l’Angleterre. Marie répond comme répondent ordinairement les princes obstinés qui ne veulent pas voir l’évidence. Elle fait une distinction entre le pays et les partis, qui, dit-elle, ne le représentent pas.

Gardiner n’est pas plus heureux lorsque, désespérant de la prendre par la raison, il s’adresse à sa fierté et lui fait entendre qu’en épousant Philippe elle s’expose à devenir la belle-mère d’enfans nés en Flandre et ailleurs. Tout ce qu’il y gagne, c’est d’avoir irrité sa maîtresse et risqué sa place comme un sot. Au chancelier succède l’ambassadeur de France, qui touche la même corde, mais avec plus de délicatesse, comme il sied à un diplomate de la vieille école, et sans un meilleur succès. Voici enfin Simon Renard, l’envoyé espagnol. Celui-là, il est le bienvenu. Il le serait encore davantage, s’il apportait une lettre du bien-aimé ou même de l’empereur. La vérité est que le bien-aimé n’était pas pressé de débarquer dans un pays où on lui avait recommandé sur toutes choses d’amener son cuisinier avec lui, pour une raison qu’il n’est pas difficile de deviner au XVIe siècle, Quant à Charles-Quint, il différait encore la demande formelle si impatiemment attendue. Entre le silence du père et l’indifférence du fils, la position de l’amante rappelle un peu celle du chasseur d’ours de la fable ; mais en amour, si tout est de bonne guerre, rien non plus n’est ridicule. Sous l’empressement de Marie, extraordinaire même pour ses femmes, qui la nuit l’entendaient gémir comme si le cauchemar ne quittait plus son lit, il y a une passion vraie. C’est ce que le vieux renard flamand se charge d’expliquer à la jeune Alice par une image digne des fabliaux de son pays, en lui faisant voir comment, froid ou chaud, le vent sert toujours à souffler le feu.

La lettre de l’empereur est enfin arrivée. Toute palpitante, Marie s’est précipitée dans la chambre du conseil pour demander aux lords leur consentement. Ceux-ci, dit l’histoire, assez embarrassés par cette question imprévue, — coup de théâtre que leur avait ménagé Simon Renard, — se défiant en outre les uns des autres et incapables de délibérer devant la reine, lui firent une réponse qu’elle traduisit très librement en annonçant à l’empereur qu’elle acceptait la main de son fils. Ici encore, M. Tennyson a fait un choix. Il ne nous a montré ni toutes les angoisses, ni tous les transports de la pauvre femme. Si l’on en croit la correspondance de Simon Renard, la passion de Marie s’était, devant les obstacles, rapidement compliquée d’une sorte de mysticisme étrange. Elle passait la plus grande partie de ses nuits en prières. Un jour même, en la présence de lady Clarence, une de ses femmes, et de l’ambassadeur espagnol, agenouillée devant l’autel élevé dans sa chambre, elle les avait invités à chanter avec elle le Veni Creator, puis, se relevant, elle leur avait prêché le divin message. Elle leur avait déclaré que le prince d’Espagne était l’élu du ciel pour la reine-vierge, et que, si des miracles étaient nécessaires afin de lui donner cet époux, ces miracles s’accompliraient. Son opiniâtre volonté devait suffire ; mais le triomphe allait être payé cher. Il lui fallait affronter le parlement et le pays. Catholiques ou hérétiques, tout le monde voyait du même œil le mariage espagnol. A la provocation que la reine lançait au sentiment national, ce fut la révolte qui d’abord répondit.

Il n’y a rien de plus difficile que de faire parler et agir des conspirateurs et des révolutionnaires, parce qu’il n’y a rien de plus banal au théâtre que des situations pareilles. La tragédie classique tourne communément la difficulté au moyen de quelque beau récit sonore. M. Tennyson aurait pu faire de même. Il a préféré nous mettre en présence des révoltés et nous faire partager les émotions de la lutte. Nous suivons le brave Thomas Wyatt dans sa marche sur Londres, depuis son château d’Alington, où il harangue les hommes du pays de Kent, jusqu’à Temple-Bar, où il succombe sur le seuil de la victoire. Tout cet acte est plein de mouvement, de vie, de clameurs populaires et de colères royales. Il débute par un entretien familier entre le maître du château et son vieux domestique. Sir Thomas Wyatt, le gentilhomme le plus accompli de son temps, attend pour soulever le peuple le signal de ses amis :

WYATT.

Quelles nouvelles au dehors, William ?

WILLIAM.

Rien de bien neuf, sir Thomas, et rien de bien vieux, sir Thomas. Ce n’est pas une nouvelle bien fraîche que l’arrivée de Philippe, qui vient épouser Marie ; et ce n’est pas une vieille nouvelle que cela déplaît à tout le monde. Cela aurait aussi déplu au vieux sir Thomas. Les cloches sonnent à Maidstone, votre seigneurie les entend-elle ?

Sir Thomas les entend bien, mais ce n’est pas encore le moment de se remuer. Avant, comme il le dit, de mettre le feu à la mine, il s’occupe à recueillir les papiers de son père, à transcrire les sonnets du vieux poète de cour, ces sonnets qui vivront encore quand, séditions et révoltes, tout le reste sera oublié, tandis que le serviteur affaibli par l’âge repasse les souvenirs de sa jeunesse et vante le maître qui n’est plus :

WILLIAM.

Oui, c’était un bel homme de cour. Toutes les femmes l’aimaient. Je l’aimais aussi, et je l’accompagnais en Espagne. En Espagne, je n’ai jamais pu manger ; en Espagne, je n’ai jamais pu dormir. Je hais l’Espagne, sir Thomas.

WYATT.

Mais, si j’ai bonne mémoire, tu as pu boire en Espagne ?

WILLIAM.

Sir Thomas, nous pouvons leur accorder le vin. Le vieux sir Thomas leur accordait toujours le vin.


Cependant une lettre chiffrée de Courtenay prévient Wyatt qu’il n’y a plus un instant à perdre pour tenter le coup. Wyatt ouvre alors la fenêtre, s’adresse en termes brûlans aux paysans du comté, que l’inquiétude a rassemblés dans le parc, et son éloquence toute populaire les entraîné. On connaît la fin de l’insurrection. Wyatt entra dans Londres, mais deux heures trop tard pour le succès de son entreprise. L’alarme n’en avait pas moins été très vive dans l’entourage de la reine. Simon Renard commençait à dire qu’il valait mieux renoncer à l’alliance projetée. Ce fut Marie qui se sauva elle-même par son intrépidité. Le poète nous la montre dans Guildhall, où elle vient demander des secours au lord-maire et aux bonnes gens de Londres. C’est la contre-partie de la scène précédente. Elle proteste avec la fourberie la plus naïve qu’elle n’est pas aussi pressée de se marier que l’on croit, qu’elle a vécu dans la virginité, qu’elle y peut vivre encore, avec l’aide de Dieu, et que, si son mariage déplaît au parlement, elle y renoncera. Enfin elle demande aux corporations de choisir entre la reine d’Angleterre et la canaille du pays de Kent. A de pareilles questions, on le sait, la réponse n’est jamais douteuse. Néanmoins, après son courage, Marie dut surtout son salut à la fermeté des lords Pembroke et Howard ainsi qu’à une compagnie d’archers qui barra le chemin aux insurgés.

Cette fois le royaume était reconquis ; mais le fiancé espagnol voulait des sûretés contre un peuple si remuant. Il demandait la tête de Jane Grey. Marie la lui donna généreusement et se réserva, ce qui était bien le moins qu’elle pût faire, Elisabeth et Cranmer, pour sacrifier l’un à sa piété et l’autre à sa jalousie. Désormais « ses ennemis sont à ses pieds, et Philippe est roi. »

M. Tennyson, en historien fidèle, a bien marqué les deux phases de ce règne, qui fut clément jusqu’au jour où la passion fit oublier à Marie ses promesses, l’intérêt de l’Angleterre et la pitié. Il a suivi avec beaucoup d’art les détours de cette âme envahie par un amour sauvage, habile à se tromper elle-même, de cette conscience faussée, où tout finit par se brouiller et se confondre sous l’influence d’une passion que rien ne pouvait assouvir. Philippe est enfin débarqué avec une escorte de gentilshommes dont l’histoire est écrite dans les annales de deux mondes. Il était temps, car la reine se consumait de désirs, et son intelligence s’égarait sous le poids des inquiétudes, sous l’aiguillon des retards. Le fiancé, trempé par la pluie dans son manteau d’écarlate, est arrivé devant les murs de Winchester avec toute l’ardeur d’un homme qui entreprend une tâche désagréable. Il aurait bien voulu remettre au lendemain sa première visite, mais le soir même il lui a fallu se montrer à Marie et faire sa cour. C’est au milieu des fêtes du mariage que s’ouvre le troisième acte de la pièce. Pendant que la foule crie sans enthousiasme : « Longue vie à Marie ! » et avec moins d’enthousiasme encore : « Longue vie à Philippe ! » deux membres, des communes se racontent tous bas les derniers événemens, les gibets qui foisonnent, les exécutions sanglantes qui ne cessent pas et les mauvais présages. Ils parlent de celle que Noailles appelait la reine de douze jours, et ce souvenir les émeut :

SIR THOMAS STAFFORD.

Vous pouvez sans doute me dire comment elle est morte.

SIR RALPH BAGENHALL.

Dix-sept ans ! — parlant huit langues, sans égale en musique, parfaite aux travaux de l’aiguille et dépassant en savoir les hommes d’église, et avec cela si douce, si modeste, si soumise comme épouse au vulgaire garçon à qui la politique l’avait si mal mariée ! .. Dix-sept ans, une rose de grâce ! .. Elle vint sur l’échafaud et dit que, condamnée à mort pour trahison, elle n’avait fait que se conformer aux desseins de ses plus proches parens… Alors elle s’agenouilla, récita le Miserere mei, mais tout en anglais, remarquez-le ; — se releva, et au bourreau qui lui demandait pardon elle répondit : « Vous allez me donner une vraie couronne enfin ; seulement faites vite. » Tous pleuraient alors, excepté elle, qui ne changea pas de couleur en voyant le billot, mais, de façon enfantine, demanda au bourreau s’il n’allait pas ôter ce bloc avant qu’elle se penchât. « Non, madame, dit-il avec effort, » et, quand on eut bandé ses yeux innocens, elle, tâtant avec ses pauvres mains aveugles : « Où est-ce, où est-ce ? » disait-elle. — Ce qui suivit, vous pouvez vous le représenter, si vous en avez le courage.

LA FOULE, dons la lointain.

Dieu sauve leurs majestés !

Les deux gentilshommes s’éloignent en se donnant rendez-vous sur l’échafaud aussi, car ils prévoient que les temps mauvais sont proches et que l’arrivée de Philippe n’est que le prélude des persécutions de tous genres. Marie en effet va chercher dans l’accomplissement de son rôle religieux, dans la réconciliation solennelle du royaume avec la papauté un aliment nouveau pour la flamme qui la dévore, une consolation pour la froideur de son nouvel époux. Courte a été sa lune de miel. « La malheureuse reine, dit M. Fronde, qui n’était ni aimée ni aimable, desséchée par la soif des affections, s’était jetée sur un cœur en comparaison duquel un banc de glace eût semblé chaud, sur un homme pour qui le mot d’amour n’avait pas de sens. » Quand elle se réveilla de son rêve, il ne lui restait plus qu’un désir, celui de donner un fils à son mari et à l’Angleterre. Cette vaine espérance a fourni au poète l’idée d’une scène, la plus audacieuse de toutes, et qui, bien que le fondement en soit historique, ne laisse pas de paraître assez bizarre. On pourrait l’appeler la scène de la salutation, et c’est le cardinal Pole qui fait l’office de l’ange. Le dramaturge n’a pas reculé devant la hardiesse profane du rapprochement. A ceux qui lui en feraient un reproche, il répondrait sans doute que le malencontreux parallèle se trouve célébré tout au long dans un écrit du temps. Peut-être aurait-il pu l’y laisser. Pourtant ce trait de caractère n’est pas inutile pour faire comprendre dans quel monde de chimères vivait la pauvre reine, et combien il est vrai de dire que toute autre place qu’un trône lui eût mieux convenu. Le cardinal Pole, après un long exil, a pu rentrer en Angleterre. Il vient saluer sa cousine dans le palais de White-Hall, et celle-ci, qui se croit mère, comme autrefois l’épouse du sacrificateur Zacharie, tressaille et prophétise :

MARIE.

Il s’est éveillé, il s’est éveillé, le grand défenseur à naître de la foi qui me vengera de mes ennemis ; il vient, et mon étoile se lève. Les orgueilleuses ambitions d’Elisabeth et tous ses fougueux partisans pâlissent devant mon étoile ! La lumière de la nouvelle doctrine s’efface et disparaît : les ombres de Luther et de Zwingle s’évanouissent devant mon étoile dans l’impérissable enfer auquel elles sont condamnées. Son sceptre s’étendra d’un bout de l’Inde à l’autre ! Son glaive abattra les peuples hérétiques ! Sa foi enveloppera le monde, devenu sien, comme l’air universel et la lumière du soleil. Ouvrez-vous, portes éternelles, voici le roi, mon étoile, mon fils !


Que manque-t-il à cet hymne passionné pour qu’il produise tout son effet ? Peu de chose en vérité : il faudrait oublier que Marie Tudor n’eut jamais d’enfant et que, jouet d’une illusion maladive, sans cesse renaissante, elle passa les dernières années de sa vie à attendre ce fils qui ne devait pas lui être donné, ce fils dont la naissance eût peut-être changé les destinées de l’Angleterre. Dieu le refusait à son amour, elle crut qu’il l’accorderait au zèle de sa foi, et pour l’obtenir elle résolut de faire rentrer dans le bercail les brebis égarées sans y épargner la rigueur. M. Tennyson a développé d’une manière très-intéressante ce grand dessein. Le cardinal-légat Pole vient de donner solennellement, le jour de la Saint-André, l’absolution papale aux pairs spirituels et temporels ainsi qu’aux communes du royaume. Au milieu des sanglots de la reine, au son du Te Deum, on s’est agenouillé sous la bénédiction du légat : une nouvelle ère commence pour l’Angleterre. Il ne reste plus maintenant qu’à extirper le schisme. Marie veut qu’on fasse revivre les lois jadis portées contre les lollards. Gardiner veut qu’on brûle l’hérésie au nom de la raison d’état ; Bonner, l’évêque de Londres, le veut aussi au nom de l’église épurée. Seul Reginald Pole se montre disposé à user d’abord de tolérance ; il fait valoir à l’appui de son opinion des textes tirés de l’Écriture sainte ; il s’emporte contre le chancelier qui se raille de ses tropes, et finit par céder aux exhortations intimes de sa cousine. Le poète a tracé de ce caractère étrange, où dominait une insatiable vanité, un portrait remarquable. Pole, le fils de Marguerite Plantagenet, le défenseur enthousiaste du saint-siège, le poétique intrigant, candidat toujours malheureux à la papauté, renaît tout entier dans le langage qu’il tient ; mais sous le miel de ses paroles on distingue l’homme d’une idée, prêt à tout accepter pour en assurer le triomphe, l’homme faible qu’il ne sera pas difficile de convertir à la violence. Le légat va devenir l’auxiliaire le plus déterminé de Marie, l’agent infatigable de la persécution. N’a-t-il pas sa tiédeur passée et ses tergiversations dangereuses à se faire pardonner ? Et ce qui rend plus odieuses encore les rigueurs auxquelles il est juste que son souvenir demeure éternellement mêlé, c’est qu’elles s’exercèrent non pas sur les grands, qui auraient pu rendre coup pour coup, sur les comtes et sur les barons notoirement coupables d’hérésie et qui n’entendaient jamais la messe, mais sur les faibles et les petits. « On fouilla les grandes routes et les haies ; on alla ramasser les boiteux, les estropiés et les aveugles ; on arracha le tisserand à son métier, le charpentier à son atelier, le laboureur à sa charrue ; on mit la main sur des filles et sur des garçons qui n’avaient jamais entendu parler d’une autre religion que celle qu’on leur demandait d’abjurer, sur des vieillards chancelant au bord de la tombe, sur des enfans dont les lèvres pouvaient à peine balbutier les articles de leur foi[1]. » Le poète a jeté un voile sur toutes les horreurs qui furent commises alors ; à peine y a-t-il fait allusion dans sa pièce. Il a pensé sans doute qu’il serait trop facile d’émouvoir à ce prix, et que ce qui est à sa place dans le Livre des Martyrs aurait inutilement souillé ses vers.

Dans cette galerie d’illuminés et de bêtes féroces où M. Tennyson nous promène, ne se trouvera-t-il donc personne pour dire le mot de la pitié, le mot de la raison, le mot du patriotisme, personne pour montrer quelques restes d’humanité au milieu des cris de haine et des hallucinations du sentiment religieux égaré ? Parmi ces furieux et ces fanatiques, où sont les bons Anglais ? Les voici, dans le parlement et dans le conseil même. C’est Bagenhall, de la chambre des communes, qui n’a pas voulu courber le genou dans ce « parlement de singes » béni par le cardinal-légat ; il ne veut ni de l’église universelle de Marie, ni de l’universel enfer de Philippe, et il rougit d’être Anglais : il ira méditer à la Tour sur les inconvéniens qu’il peut y avoir à rester debout quand tout le monde se prosterne. C’est lord Paget qui ose citer à Gardiner un passage qu’il a trouvé, lui qui n’est pas homme d’église, dans sa Bible de laïque : « mes petits enfants, aimez-vous les uns les autres. » C’est lord Howard, qui veille de loin sur Elisabeth et qui vient demander à la reine que Cranmer ait la liberté de s’exiler, puisqu’il s’est rétracté. Tous, catholiques ou protestans, ils représentent la haine du papisme, qu’ils ne confondent pas avec le catholicisme, et des modes, espagnoles, dont l’inquisition est l’expression fidèle. Ce ne sont pas des héros, et, Bagenhall peut-être excepté, ils ne se sentent pas le goût du martyre. Ils se contentent d’être des politiques, comme on disait autrefois, et si leur tolérance prend parfois l’apparence du scepticisme, du moins ne sont-ils pas fermés à la miséricorde. Ils ont vu sous Henry profaner avec d’horribles refrains les objets du culte qui était alors celui de toute l’Angleterre, et ils pensent que ces brutalités impies ont appelé la persécution présente. Ils viennent de voir mourir Latimer et Ridley, et ils estiment que tout hérétiques qu’ils fussent, ils étaient de vrais Anglais. Action et réaction, voilà pour eux le résumé des règnes qui se succèdent sous leurs yeux, et ce mouvement de bascule leur fait prendre en pitié le monde-enfant où la destinée les a placés. Hommes d’état dégoûtés pour un moment des affaires publiques, ils philosophent pendant que la tempête se déchaîne, laissant tomber un regard attendri sur les victimes. La plus illustre de toutes expie, en cet instant même, la part qu’elle a prise à la réformation religieuse.

M. Tennyson a fait de l’auto-da-fé de Cranmer le point culminant de son œuvre. Il a réservé à ce personnage, si calomnié pour avoir en face du supplice laissé frémir la chair et le sang, toute la sympathie de son âme et tout le pathétique de son drame. Cranmer s’est rétracté. Le cardinal Pole, qui demain occupera le siège de Cantorbéry, devenu vacant, a prouvé au vieillard qu’il y a folie à se croire plus sage que les pères de l’église réunis, et qu’il a tordu le sens des Écritures, corrompu par les promesses terrestres. Et le prélat, dont les mains étaient pures, mais la conscience timide, s’est courbé sous l’injure et a fait sa soumission. Il a renié toutes ses croyances, tous ses actes, toute sa vie. On l’a fait languir un mois dans la certitude de sa honte et dans l’incertitude de son sort. Maintenant on vient lui dire qu’il ne lui reste plus qu’à lire sa rétractation devant le peuple, puis à péril, par le feu. Pourtant on lui accorde une grâce : il pourra parler avant de mourir. Hélas ! que dira-t-il ? Ses ennemis espèrent que ces adieux suprêmes ajouteront encore à l’ignominie de sa conduite, et que le représentant de la réformation s’avilira jusqu’au bout. Quant à ses amis, ils sentent bien qu’on ne peut pas attendre de Cranmer plus d’héroïsme sur le bûcher qu’il n’en a fait voir dans la prison. En effet, Cranmer tremble à la pensée des flammes. Il se souvient que sa propre main a signé aussi de cruels arrêts, celui de la sorcière Jeanne de Kent par exemple, et il se prend à songer que tous ces fagots sont sans profit pour ceux qui les allument. C’est avec ces sentimens qu’il entre dans l’église de Sainte-Marie d’Oxford, où il va s’adresser au peuple du haut du pilori qu’on lui a préparé. Le père Cole l’invite à proclamer sa foi pour donner le bon exemple à la foule, et Cranmer commence à s’exprimer dans les termes mêmes de la liturgie magnifique qu’il a donnée à l’église anglicane. « O Dieu, Père céleste ! O fils de Dieu, rédempteur du monde ! O Saint-Esprit, qui procèdes de tous deux, trois personnes et un Dieu, ayez pitié de moi, très misérable pécheur ! » Longue et touchante est son exhortation, et quand il arrive à l’exposition de sa foi, pressé par le père Cole de mettre plus de clarté dans ses paroles, il s’écrie :


Et maintenant j’en viens au grand sujet qui pèse sur ma conscience plus que toute autre chose que j’aie dite ou faite dans mon existence entière, car par crainte de la mort et pour sauver ma vie, s’il était possible, j’ai répandu des écrits contraires à la vérité que je portais dans mon cœur. Les papiers que cette main a signés depuis ma dégradation, je les renonce tous ici. Et puisque c’est ma main qui fut coupable, les ayant écrits contre mon cœur, c’est ma main qui brûlera la première. Et maintenant je puis aller au feu.

LES PROTESTANS.

Je savais bien qu’il en serait ainsi. Dieu le bénisse !


Le coup de théâtre contenu dans cette scène, le poète le doit à l’histoire ; mais ce qui est bien à lui, c’est l’art délicat avec lequel il a su reproduire la physionomie du prélat lettré, qu’il était malaisé de faire revivre et de fixer au milieu de ses contradictions. Peut-être n’était-il pas beaucoup plus facile de se montrer impartial en marquant la part des erreurs, même chez les victimes. M. Tennyson, le mérite n’est pas mince, a réussi à tenir la balance égale. C’est par une bouche catholique qu’il fait raconter la mort du martyr protestant, et ce récit, avec les réflexions qui l’accompagnent, donne au quatrième acte une grande conclusion.

Il n’est guère qu’un personnage à l’égard duquel le poète ne témoigne pas un peu de cette pitié due aux bourreaux ; c’est Philippe. Le mari de la reine passe dans le drame ainsi qu’il a passé dans la vie de sa femme, comme l’image de l’indifférence cruelle et de l’ennui cynique. Il est las de Marie et de ses fausses espérances, las de ce pays humide et sans soleil, et il songe à s’en aller. Il songe aussi à Elisabeth et la protège avec une arrière-pensée qu’il ne prend pas la peine de beaucoup dissimuler. Simon Renard lui représente qu’il aurait tort de jeter le masque avant la fin de la comédie, qu’il est haï du peuple, que la reine est jalouse. Philippe répond qu’il ne changera pas de manières pour ces « bêtes brutes d’insulaires, » et qu’il ne se mettra pas davantage à composer des sonnets pour célébrer les yeux myopes de son épouse. Il est malade à en mourir, plus malade qu’il ne l’a été en passant la mer, et il veut partir. L’abdication de son père lui servira de prétexte. Quelle froideur dans l’entretien où il annonce à Marie son irrévocable résolution !

MARIE.

O Philippe, faut-il donc que vous partiez ?

PHILIPPE.

Madame, il le faut.

MARIE.

Quand un mari et une femme se séparent, c’est comme si un cœur se fendait ; cette moitié flotte d’un côté, et celle-ci de l’autre.

PHILIPPE.

Vous dites vrai, madame.

MARIE.

Il me semble que, si vous vouliez le retarder un jour de plus, je pourrais mieux m’habituer à supporter votre départ ; ne le voulez-vous pas ?

PHILIPPE.

Madame, il suffit d’un jour pour perdre ou pour sauver un royaume.

MARIE.

Il suffit d’un jour aussi pour empêcher un cœur de se briser.

PHILIPPE.

Eh bien, Simon Renard, pouvons-nous nous arrêter un jour ?

SIMON RENARD.

Un jour de plus ne portera point de préjudice, autant que je puis voir, aux affaires de votre grâce.

PHILIPPE.

Un jour de plus donc pour plaire à votre majesté.

MARIE.

Un rayon de soleil passe encore à travers ma vie. Oh ! si cette séparation, Philippe, vous faisait éprouver ce que j’éprouve.

PHILIPPE.

Je prends saint Jacques à témoin que sur mon honneur et ma foi d’Espagnol je suis excessivement peiné de quitter votre majesté. Simon, le souper est-il prêt ?


Voilà l’aimable époux que Marie en est réduite à regretter. Quand il reviendra, elle ne réussira pas davantage à le retenir. Une fois qu’il aurait obtenu d’elle la promesse de déclarer la guerre à la France et de reconnaître Elisabeth comme héritière, il s’en ira pour jamais. Tout échappe à la fois à Marie Tudor ; les supplices n’ont pas converti le royaume, les sacrifices d’hérétiques n’ont pas touché le ciel, et Philippe la hait. Ce dernier coup est le plus sensible de tous ; c’est la fin de sa tragédie à elle qui s’annonce, et les mauvaises nouvelles éclatent sur son cœur comme les volées d’un glas suprême. Il n’y a rien dans toute la pièce de plus lugubre que ce spectacle d’une reine désolée qui voit ses dernières espérances s’effeuiller une à une et qui se sent mourir après elles. Dans le cinquième acte, nous assistons à l’écroulement de l’échafaudage artificiel construit par Marie. Ce n’est pas du dehors que vient le châtiment ; c’est la politique d’une part et la passion de l’autre qui se retournent contre elles-mêmes pour se dévorer. La moralité de la pièce réside dans ce cinquième acte vengeur, et le poète n’a eu qu’à la tirer de l’histoire. Le plus grand peut-être de tous ces coupables, parce qu’il était le plus intelligent, a quitté la scène du monde le premier. Gardiner est mort en disant, mais trop tard : assez de supplices, et la justice populaire lui a fait cette épitaphe ironique : « Il est mort, il a été enseveli, il est descendu aux enfers ; n’en parlons plus. » Philippe est parti malgré les supplications de la reine, sans cacher au comte de Feria qu’il a trouvé sa femme bien vieillie, et qu’il serait tout disposé à offrir sa place, quand elle sera vide, ce qui ne peut tarder, à Elisabeth elle-même. Pole continue à combattre pour la foi, mais le successeur de Jules III vient de le frapper au cœur. Il lui a ôté son titre de légat, il a fait mieux encore, il l’a cité à Rome devant l’inquisition, pour cause d’hérésie, visant dans sa personne Philippe et Marie à la fois. Le chimérique cardinal ne comprend plus rien aux choses humaines. Il accourt chez la reine et laisse déborder les flots de sa douleur. Être appelé hérétique, lui qui a dépassé Gardiner en zèle, qui s’est dépassé lui-même pour la cause de Dieu, si bien qu’on ne le nomme plus maintenant que le fléau et le boucher de l’église d’Angleterre ! Marie cherche à le consoler, inconsolable elle-même, et il y a quelque chose de poignant dans la conversation de ces deux êtres écrasés sous la roue qu’ils ont mise en mouvement.

Dans l’abîme de tristesse où Marie s’enfonce, le poète a ménagé des degrés. L’épouse de Philippe se sait négligée, mais elle ignore que son peuple le sait comme elle. En se retirant, Pole a laissé par mégarde tomber un de ces billets injurieux que des mains inconnues sèment partout ; il ne contient que ces mots : « votre peuple vous hait comme vous hait votre mari. » En même temps, la reine n’est pas moins frappée que l’épouse, car le successeur de Gardiner, Nicholas Heath, vient lui apprendre que Calais est au pouvoir des Français. Pendant que Marie, tout entière à sa passion et aux intérêts de l’église, oubliait de renforcer la garnison de la ville menacée, le duc de Guise s’en est emparé. Il est trop tard maintenant pour armer tous les hommes valides de seize à soixante ans, trop tard pour rassembler la flotte. C’est en vain que la fille de Henry VIII souhaite de ressembler à son père, ne fût-ce que pour une heure : il ne lui reste plus qu’à mourir. Son nom va passer en proverbe et devenir la fable du monde. Tout s’en va, n’est-il pas temps qu’elle s’en aille à son tour ? La scène est déjà célèbre en Angleterre ; toutes les revues l’ont citée, le crayon la rendra sans doute populaire. Ce qui en fait la beauté, c’est que l’auteur a su tenir son héroïne en équilibre sur la limite vacillante qui sépare la raison de la folie. L’intelligence de la reine sombre en quelque sorte sous le fardeau de ses chagrins, le délire apparaît ; seulement ce que le poète en montre reste poétique sans devenir banal. Cette femme hystérique, hagarde, aux traits naturellement ingrats et que la souffrance n’a pas embellis, il faudrait peu de chose pour en faire un objet d’horreur ; il fallait beaucoup d’art pour en faire un objet de pitié. Comment concilier la vérité historique, qui est dure, et la délicatesse d’un goût qui fuit les situations repoussantes ? « Marie, dit M. Froude, passait la plus grande partie de son temps à répondre aux lettres cruelles que lui envoyait Philippe, se renfermant dans la solitude, ne se confiant qu’à Pole et ne voyant que ses femmes. Elle avait perdu tout empire sur elle-même, Quand elle paraissait en public, c’était pour y laisser éclater les transports d’une passion violente qu’elle ne savait plus maîtriser. » On la voyait plongée dans son désespoir, rester assise à terre pendant de longues heures, les genoux ramenés à la hauteur du visage. Nuit et jour, elle errait comme une ombre dans les galeries du palais, ne sortant de ses rêveries que pour écrire à son mari des lettres tachées de larmes. On en a retrouvé une, péniblement griffonnée, où l’amertume de son âme se fait jour à travers les formules de respect sur lesquelles elle renchérit à force de ratures pour ne point blesser l’homme dont elle espérait encore le retour. Voilà l’histoire, voici la poésie. Pole a pris congé de la reine, qui est restée avec ses femmes. Celles-ci s’efforcent de la distraire, de la tromper. L’Angleterre, malgré tout, n’est-elle pas fidèle à sa souveraine ? mais Marie ne veut pas être consolée :

MARIE.

Mon peuple me hait et désire ma mort.

LADY CLARENCE.

Non, madame, non.

MARIE.

Mon mari me hait et désire ma mort.

LADY CLARENCE.
Non, madame, ce sont ces billets injurieux qui le disent.
MARIE.

Je me hais moi-même et je désire ma mort.

LADY CLARENCE.

Longue vie à votre majesté ! Voulez-vous qu’Alice vous chante une de ses jolies chansons ? Alice, mon enfant, allez prendre votre luth, La harpe du jeune David éclairait, dit-on, les noires tristesses de Saül.

MARIE.

Elle est trop jeune, et n’a jamais connu de Philippe. Donnez-le-moi, ce luth. — Il me hait ! (Elle chante.)

A fiancée heureuse épouse infortunée !
C’est la loi. La beauté sous un souffle est fanée ;
Au dégoût qui s’approche Amour ne survit pas.
Bas, mon luth, parle bas, tout bas, mais dis encore
Que le monde n’est rien. — C’est Amour à l’aurore
Qui réveille les fleurs. — O mon luth, parle bas. —
La feuille vole : Amour en fuyant la dépasse. —
O mon luth, parle bas. — Notre beauté s’efface, —
Plus bas, cher luth ! — avec son souvenir, hélas !

Reprenez-le, il n’est point assez bas pour moi.

ALICE.

Votre Grâce a une voix grave.

MARIE.

Osez-vous bien le dire ? Pour cela même, il me hait ! Une voix basse perdue dans un désert où on ne peut l’entendre ! Une voix de naufragé sur une mer sans rives ! Une voix basse qui sort de la poussière et de la tombe, (elle s’assied à terre.) Là, suis-je assez bas maintenant ?


Le poète l’a mise plus bas encore. Il semble avoir cru que le châtiment moral de son héroïne n’était pas assez complet. Toujours est-il que la scène qu’on vient de lire n’est pas la dernière où paraisse Marie. Au point de vue de l’art, il y a là un excès de développement qu’on peut trouver regrettable, car l’effet trop prolongé s’affaiblit, et la compassion n’est pas loin de se tourner en dégoût. Si c’est là l’impression morale que M. Tennyson a voulu produire, il a certainement réussi. Marie Tudor, dans les scènes suivantes, n’est plus qu’une proie que les remords et la folie se disputent. Ces remords sont encore bien obscurs, bien indécis, mais dans cette crise suprême la folie est évidente.

III

Un pan du manteau de Shakspeare est-il tombé sur les épaules de M. Tennyson ? Telle est la question qui a été agitée dans le monde de la critique à propos de la Reine Marie. Ce qui semble clair, c’est que l’auteur aurait épargné beaucoup d’encre à ses juges, si au lieu d’appeler son œuvre drame, il lui avait donné le nom plus souple et moins compromettant de poème dramatique. Si par drame, et c’est le langage de certains critiques que nous reproduisons ici, on entend une action déterminée ayant un commencement, un nœud et un dénoûment, la Reine Marie ne justifie guère son titre. Avoir fort envie de se marier, épouser un prince peu aimable, être très malheureuse en ménage, chercher dans la persécution des hérétiques une consolation insuffisante, et mourir de la fièvre dans son lit, voilà bien des choses sans doute, et pourtant vous aurez beau les réunir, vous n’y trouverez pas, à proprement parler, une action dramatique. Il y a là une matière assez riche pour le roman ; mais dans cette succession d’événemens on cherche en vain la tragédie. Dans tout drame, on doit au moins sentir qu’il y a, si faible soit-elle, une intrigue qui le soutient, une progression dans l’intérêt, en un mot une crise. Rien de semblable dans la Reine Marie. Pourquoi les personnages vont et viennent, entrent et sortent, pourquoi même ils sont là et ce qu’ils y font, on l’ignore. Ils y sont par la volonté du poète, voilà tout. Ce sont des tableaux qui se déroulent, sans autre lien que celui de la chronologie. Point de surprises savamment préparées, point de combinaisons ingénieuses, point de péripéties émouvantes. Tous ces personnages parlent et racontent, ils n’agissent point, n’ayant rien à faire. Qu’un art caché ait présidé à la disposition des actes et des scènes, il faut bien le reconnaître ; mais c’est un art tout différent de celui que nous devons demander aux écrivains qui travaillent pour la scène. Shakspeare, dira-t-on, ne faisait pas autrement. Il n’y a chez ce grand maître ni coups de théâtre, ni enchaînement rigoureux des circonstances. Il se contente de suivre l’ordre des événemens et de remplir le cadre que lui trace l’histoire. A cet égard, il est vrai, M. Tennyson s’est montré disciple habile. Il ne s’est pas borné à reproduire l’appareil scénique des pièces historiques de son modèle, il a cherché ce mélange du familier et du sublime qui leur donne une si puissante réalité. Il a fait passer dans son drame un courant de gaîté triviale et de plaisanterie populaire. Ainsi Elisabeth, reprochant à un envoyé de la reine de paraître en sa présence sans avoir pris soin de sa toilette, lui dira : « Bénédiction ou malédiction, la Providence m’a donné un nez, et vos bottes sentent l’écurie. » Tel encore ce jugement d’une vieille femme sur le supplice de Cranmer et sur la politique de Marie « Oui, Jeanne, la reine Marie brûle et brûle, et tout cela pour avoir son bébé ; mais tous ces brûlemens ne brûleront jamais l’hypocrisie qui lui met de l’eau dans le corps. Il n’y a que le feu de l’enfer de Dieu qui puisse brûler cela. »

Seulement cette imitation des formes shakspeariennes n’est de la part du poète moderne qu’un procédé employé pour tromper l’œil du lecteur ; la ressemblance s’arrête là. Chez l’auteur de Richard III et de Henry VIII, tout est action ; chez celui de la Reine Marie, tout est récit ou portrait. La méthode est entièrement différente. Shakspeare met ses personnages sous la lumière de leur vie publique. Il ne se détourne pas de son chemin pour deviner ce que l’histoire ne lui a pas révélé. Il s’attache étroitement à la chronique, prenant, scélérats ou vertueux, héroïques ou timides, les princes, les seigneurs et les manans tels qu’elle les lui fournit, sans s’inquiéter d’autre chose que de les représenter au naturel. Et telle est la puissance de son génie qu’il n’a pas tant l’air de les ressusciter que de les créer de toutes pièces. M. Tennyson au contraire pénètre dans l’intimité de ses personnages à la façon d’un antiquaire. Il voit en eux non pas des êtres vivans, mais des figures historiques qu’il s’agit avant tout de reconstruire avec le plus grand soin. Il appelle l’analyse au secours de l’imagination, il descend dans la conscience de sa reine et dans celle de ses évêques ; il se demande quels ont été les mobiles les plus secrets de leurs actes ; il se fait érudit et historien, oubliant d’être créateur et poète. Aussi le résultat n’est-il pas heureux. Nous voyons comment ont été fabriqués ces héros, et nous n’y reconnaissons que des marionnettes supérieurement habillées. Que si, par malheur, nous avons lu M. Froude, toute illusion disparaît. A chaque instant, il nous semble retrouver des visages déjà entrevus. Quand Elisabeth parle du vieux Gardiner, de « l’irritable touffe de cheveux qu’il tourmente sur son front, » de son « bec de busard et de ses yeux profondément enfoncés dans leurs cavernes, » nous savons où prendre le premier original du portrait. Dans le langage poétiquement emphatique du cardinal Pole, dans ses tropes sans fin et ses allégories bibliques, nous sentons le style des lettres latines du légat citées par l’historien. On pourrait en dire autant et de lord Paget et de lord Howard, et de Philippe et de Simon Renard, et surtout de Marie elle-même ; tous, le poète les a peints en tenant les yeux fixés sur le livre d’histoire ; tous ils sont en germe dans la belle prose de M. Froude. Et vraiment, n’est-ce pas à celui-ci que M. Tennyson aurait du dédier son volume en lui disant, ou à peu près : Ce livre est à vous, je vous le rends ; il ne se serait pas fait sans vous ?


LEON BOUCHER.

  1. Froude’s History of England, t. VI.