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Un Essai de gouvernement européen en Égypte/02

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Un Essai de gouvernement européen en Égypte
Revue des Deux Mondes3e période, tome 35 (p. 105-141).
◄  01
UN ESSAI
DE
GOUVERNEMENT EUROPEEN
EN EGYPTE

II. [1]
LA CHUTE DU MINISTÈRE EUROPÉEN ET DU KHÉDIVE.


I.

L’organisation du ministère européen en Egypte reposait sur des contradictions plus apparentes que réelles, mais dont il était difficile de ne pas être frappé au premier abord. En confiant le pouvoir à Nubar-Pacha et à ses collègues, Ismaïl-Pacha avait nettement exprimé l’intention d’abandonner l’autorité absolue dont il avait joui jusque-là ; il avait même condamné les abus du despotisme avec cette emphase de langage qui a fait si souvent illusion sur la fermeté de ses résolutions. Mais il s’était bien gardé de dire dans quelle mesure il se soumettrait désormais aux règles étroites d’un régime constitutionnel. Personne ne savait donc ni où commençaient ni où finissaient les droits et les attributions des nouveaux ministres. Ce qui rendait la solution du problème presque inextricable, c’était l’impossibilité pour ces ministres de trouver tout de suite, en dehors du khédive, un point d’appui résistant. Comme nous l’avons déjà fait observer, il n’existe en Egypte qu’une force politique : le despotisme du vice-roi; ou plutôt il y en a deux : le despotisme du vice-roi et la puissance de l’Europe, représentée surtout par la France et par l’Angleterre. Mais, parmi les élémens indigènes, aucun n’offrait aux administrateurs européens les ressources dont ils avaient besoin pour accomplir leur œuvre de réorganisation morale et financière. A la vérité, quelques personnes espéraient pouvoir se servir de la chambre des notables, espèce de chambre des députés dont l’ancien ministre des finances, le principal auteur de la ruine de l’Egypte, avait usé comme d’un instrument propre à tout. Elle n’avait pas été convoquée depuis plusieurs années, et son mandat était entièrement expiré. Qu’importe! on commit l’imprudence de la réunir au Caire peu de mois après l’installation du régime européen, sans se douter qu’on créait ainsi un foyer d’intrigues qui allait devenir d’abord gênant, puis dangereux. Quelles que fussent d’ailleurs les attributions de la chambre des notables, la question de savoir si le khédive devait conserver une part d’autorité directe sur le gouvernement, ou s’il fallait le réduire aux conditions d’existence d’un souverain réellement constitutionnel n’en restait pas moins à résoudre. En Europe, les souverains constitutionnels ne sont pas responsables; leur irresponsabilité est même la cause, l’origine, l’explication de la nature de leur pouvoir: comme on ne veut pas leur demander compte de la marche du gouvernement, ce qui provoquerait d’incessantes révolutions, on les réduit à régner sans gouverner. Mais en Orient les choses sont plus fortes que les théories. Il était bien clair que, si on laissait au khédive une action personnelle sur les affaires, que si on l’autorisait par exemple, comme il ne cessait de le réclamer, à présider le conseil des ministres, aucune réforme ne serait possible. Le rapport de la commission d’enquête avait constaté que la main du khédive ou celle de ses familiers les plus intimes, se couvrant de son nom pour satisfaire leurs intérêts personnels, se rencontrait partout où il y avait un abus à réparer. Or comment, je ne dis pas condamner, mais seulement signaler ces abus devant celui qui en était l’auteur ou le complice plus ou moins volontaire ? On trouve peut-être dans les grandes monarchies de l’Europe des ministres disposés à dire journellement en face les plus sévères vérités à leurs souverains; mais, dans un pays comme l’Egypte, où depuis des siècles le souverain, quel que soit son nom, fait peser sur tous ses sujets, sur les plus grands comme sur les plus petits, un joug étouffant, où la vie de tous est entre les mains d’un seul, qui est libre d’en disposer suivant les caprices d’une volonté sans frein, on a trouvé parfois des ministres qui ont eu ce courage une heure, sous le coup d’un événement extraordinaire, on n’en trouvera jamais qui l’aient à toutes les heures, comme il le faudrait pour l’usage ordinaire de la politique. Jamais devant le khédive les ministres indigènes n’auraient osé faire profiter leurs confrères européens de leur connaissance des hommes et des choses de l’Égypte; jamais ils n’auraient eu l’audace d’étaler sous les yeux du maître les scandales de l’ancienne administration, et de proposer les moyens de les faire disparaître.

Il fallait donc éloigner Ismaïl-Pacha du conseil et se borner à lui soumettre le résultat de délibérations dont chaque mot, chaque syllabe, chaque allusion aurait risqué de le blesser grièvement et de provoquer peut-être ses vengeances. Mais, d’autre part, en le condamnant à régner sans gouverner, il eut été plus que puéril de l’investir d’une irresponsabilité purement conventionnelle. Habitués à obéir en aveugles aux ordres de leur maître, les fonctionnaires égyptiens n’auraient pas compris qu’une instruction émanée d’un ministre, surtout d’un ministre européen, eût la même valeur et méritât le même respect que si elle émanait du vice-roi. Moudirs, percepteurs, cheiks, moufétichs, avaient besoin de refaire entièrement leur éducation pour saisir la différence qui existe entre la loi, représentée par un cabinet indépendant, et le despotisme, représenté par un homme tout-puissant. « Si son excellence, demandait un membre de la commission d’enquête au ministre des wafks (biens des mosquées), si son excellence recevait du ministre des finances l’ordre de verser une partie des fonds qui lui sont confiés dans le trésor de l’État, est-ce qu’elle croirait devoir y obtempérer? — Oui, répondit le ministre ; si je recevais un ordre de son altesse le khédive, je donnerais la somme demandée. » Le directeur du Bet-el-Mal, administration chargée de gérer les biens des orphelins, faisait à la même question une réponse plus catégorique encore; « Dans le cas, disait-il, où la demande d’argent proviendrait du ministre des finances, je ne donnerais pas la somme demandée. Dans le cas où je saurais que la demande du ministre est fondée sur un ordre supérieur, je donnerais cette somme. Je ne prendrais ni gage, ni hypothèque. Le gage, c’est l’ordre du khédive. » Ainsi, dans un pays que l’on a voulu représenter comme fanatique et qui est à coup sûr foncièrement honnête, la volonté du souverain est supérieure au sentiment religieux, supérieure au respect de la plus sacrée des propriétés, celle des orphelins ! Les paroles du directeur du Bet-el-Mal sont significatives; elles indiquent bien pourquoi, tout en cessant de diriger les affaires, le khédive devait continuer à en supporter la responsabilité. Le gouvernement ne pouvait marcher qu’à la condition que les ordres des ministres fussent, aux yeux de tous les fonctionnaires, fondés sur l’ordre supérieur. Si le khédive faisait une opposition plus ou moins sourde à son cabinet, s’il ne lui prêtait pas un concours éclatant, si surtout il s’avisait de donner aux fonctionnaires des instructions différentes de celles qui venaient des ministres, une crise était inévitable. La justice, sinon la logique, exigeait donc qu’on modifiât, pour les appliquer à l’Egypte, nos principes de droit public, et qu’on établît au Caire un régime où le souverain fût à la fois constitutionnel et responsable. Il était responsable, non des résolutions, — on le supposait justement incapable d’en prendre de bonnes, — mais de l’exécution qui, sans son concours, était impossible. Le khédive lui-même avait reconnu la légitimité de ce système de gouvernement, lorsqu’il avait chargé ses ministres d’accomplir les réformes réclamées par la commission d’enquête, tout en acceptant sans réserve les conclusions de la commission, lesquelles portaient que l’entreprise qu’on allait tenter ne produirait certainement pas un résultat d’ensemble avant 1880, « et que c’était par suite alors, mais alors seulement, que la responsabilité du chef de l’état pourrait être dégagée ». Il l’avait reconnu une seconde fois lorsqu’il avait promis, dans son rescrit adressé à Nubar-Pacha pour la formation du ministère, « de sanctionner, en les approuvant, les décisions prises par la majorité du conseil ». Le khédive avait saisi, avec sa finesse ordinaire, le sens de ces paroles ; il n’était donc pas tombé dans un piège. Il avait accepté librement, spontanément, la situation nouvelle et, à coup sûr, fort originale que lui faisait l’organisation d’un ministère solidaire et indépendant, appuyé sur son despotisme.

Peut-être qu’en 1880, ou du moins quelques années plus tard, des changemens notables se fussent régulièrement produits dans la constitution politique de l’Egypte. Ismaïl-Pacha a toujours correspondu directement avec les agens de son administration. Même à l’époque où ses ministres étaient entièrement dans sa main, il n’était pas rare qu’il s’adressât personnellement à un moufétich, à un moudir, à un percepteur, soit pour réclamer une somme qu’il savait être dans leurs caisses, soit pour leur intimer l’ordre de percevoir tout de suite tel ou tel impôt, puis de le verser dans sa cassette particulière. Comme on l’a vu par les réponses du directeur du Bet-el-Mal et du ministre des wafks, il ne rencontrait jamais la moindre résistance; le fonctionnaire qui obéissait sans scrupule au souverain n’éprouvait nullement le besoin de se justifier auprès du ministre dont il dépendait administrativement ; il ne songeait même pas à lui faire connaître sa conduite, tant elle paraissait naturelle ! Qu’étaient-ce en effet que les ministres? De simples commis dont le souverain se servait ou ne se servait pas à son gré. Pendant plusieurs années, leur autorité avait été entièrement annihilée par celle de deux inspecteurs généraux, préposés l’un à la Haute, l’autre à la Basse-Egypte, et qui s’étaient emparés de tous les pouvoirs administratifs, financiers et politiques. Ces deux inspecteurs étaient les véritables ministres; ils exploitaient le pays avec une omnipotence absolue sans se tourmenter beaucoup du prétendu ministère qu’on présentait aux étrangers de passage au Caire, afin de leur prouver que l’Egypte jouissait des bienfaits d’un gouvernement régulier. Placé entre ses ministres et ses inspecteurs généraux, Ismaïl-Pacha, qui a toujours eu le goût et la passion de l’intrigue, — comme Napoléon III, auquel il ressemble à tant d’égards et pour lequel il n’a cessé de professer des sentimens d’admiration et de vive sympathie, — Ismaïl-Pacha aimait à les opposer les uns aux autres, à nouer tantôt avec ceux-ci, tantôt avec ceux-là, de petites conspirations qui lui procuraient, quelle qu’en fût l’issue, le plaisir ou l’avantage d’un succès personnel. En acceptant des ministres européens et des ministres indigènes qui lui étaient moins agréables encore que les ministres européens, il s’était bien promis de continuer ses relations directes avec les fonctionnaires et d’entretenir, lui aussi, un gouvernement occulte à côté du gouvernement officiel. Mais c’est un jeu que ni MM. Wilson et de Blignières, ni Nubar et Riaz-Pacha ne pouvaient tolérer.

Bien qu’Arménien et chrétien, Nubar est le seul homme qui ait un parti en Egypte. Il s’est tellement occupé des fellahs, il a tant travaillé à l’amélioration de leur sort, il a été mis si nettement en évidence par la réforme judiciaire, qu’il s’est fait une réputation d’autorité et d’habileté d’où il tire une réelle importance. On ne pouvait donc pas l’accuser de témérité lorsqu’il entreprenait de détacher insensiblement l’Egypte du khédive, afin de détruire dans sa racine même le despotisme sous lequel ce malheureux pays est écrasé. Les nouveaux ministres avaient choisi le bon moyen pour habituer les fonctionnaires à compter avec eux : ils les avaient payés. Quand la commission d’enquête s’était réunie, depuis près de deux ans aucun traitement n’avait été acquitté ; aussi le premier acte de cette commission avait-il été de faire prendre au khédive un décret décidant qu’on donnerait chaque mois aux employés un demi-mois d’arriéré en sus du mois échu. Le ministère européen appliquait scrupuleusement ce décret, qui a été complètement mis en oubli après sa chute. Sauf l’armée, dont la solde était encore en retard, personne ne souffrait plus de la misère affreuse qui, durant plusieurs années, avait sévi comme un fléau sur les administrations égyptiennes. Le 4 ou le 5 de chaque mois, les fonctionnaires égyptiens recevaient leurs appointemens du mois antérieur, plus leur part d’arriéré; c’était un immense progrès, et l’on entrevoyait le jour où chaque mois serait payé dès qu’il serait terminé. Les fournisseurs du gouvernement, les entrepreneurs publics auraient été traités bientôt comme les fonctionnaires. Or il n’y a pas de nouveauté plus grande ni de satisfaction plus vive pour les Égyptiens que de voir leur travail strictement et promptement rémunéré. Dans les périodes les plus heureuses et les plus fécondes de son histoire, l’Egypte n’a point connu ce bienfait! L’étonnement joyeux des indigènes croissait chaque jour, leur attachement au nouvel ordre de choses, leur confiance dans le ministère européen grandissait en proportion. Si ce système de scrupuleuse probité administrative avait été appliqué assez longtemps pour que l’influence s’en fit partout sentir, qui sait quelle révolution se serait produite dans les idées et dans les mœurs du pays? Il est incontestable que le pouvoir absolu aurait perdu peu à peu son appui moral, et qu’en dehors de la classe dominante qui en profite directement, tout le monde l’aurait abandonné. Est-ce à dire, comme le croyait peut-être Nubar-Pacha, qu’un parti indigène assez fort pour résister au despotisme se serait formé autour de sa propre personne, et que l’heure n’aurait pas tardé à sonner où l’on aurait pu se passer de la France et de l’Angleterre? A coup sûr, non; car, en supposant le changement des mœurs aussi complet que possible, rien n’aurait été modifié dans les choses elles-mêmes: une volonté capricieuse du khédive, renversant le régime libéral, aurait arrêté le mouvement des esprits et rétabli le despotisme dans toute sa rigueur. Mais, si Nubar se trompait, non sur la portée, mais sur la force de résistance de la transformation qui se produisait autour de lui, les familiers du palais et la classe dominante partageaient son erreur. Ils détestaient Nubar-Pacha aussi vivement que les colonies européennes détestaient M. Wilson ; ces deux ministres étaient battus en brèche par des ennemis différens, mais également passionnés et tout disposés à faire cause commune pour une action décisive. On répétait sans cesse au vice-roi que Nubar voulait détruire d’abord son prestige pour s’emparer ensuite de son pouvoir. — Prenez-y garde ! lui disait-on, ce n’est pas du côté des ministres européens qu’est le danger, c’est du côté de Nubar. Nubar est animé des plus vastes ambitions, il mine sourdement votre trône, il rêve d’être un jour gouverneur de l’Egypte. Il vous a expulsé du conseil afin de faire de ses collègues les instrumens inconsciens de ses projets personnels. Après s’être attiré la sympathie des fellahs, il cherche à gagner celle des fonctionnaires. Si vous n’y mettez bon ordre, il aura bientôt la réalité du pouvoir entre les mains, il dirigera effectivement toutes les administrations ; il sera le véritable maître de l’Egypte, et vous n’en serez plus que le roi fainéant; mais les rois fainéans, l’histoire le prouve, finissent toujours par laisser leur sceptre à leurs maires du palais !

Au milieu de ce conflit d’opinions et de prétentions, le pouvoir de chacun restant dans le vague, personne n’aurait pu définir la nature du gouvernement qui fonctionnait au Caire. Le khédive n’assistait pas aux réunions des ministres; il communiquait avec le conseil par l’entremise de Nubar-Pacha et signait assez docilement tous les décrets qu’on lui soumettait. Cette situation, théoriquement très fausse, se serait probablement dénouée dans la pratique, je viens de dire pourquoi, au profit du régime européen. Par malheur, au moment où l’on s’y attendait le moins, les deux puissances qui avaient le plus grand intérêt au maintien de ce régime ont mis tout à coup en évidence les contradictions sur lesquelles il reposait. Après avoir obtenu pour deux de leurs agens des ministères égyptiens, on devait supposer que la France et l’Angleterre auraient renoncé au système des remontrances directes adressées au khédive. La conséquence logique de l’organisation d’un cabinet anglo-français était l’abandon de l’espèce de surveillance politique et administrative que les consulats s’étaient arrogée sur l’Egypte, en vertu des capitulations ou plutôt en vertu d’une interprétation plus qu’arbitraire des capitulations. Pendant plusieurs années, la diplomatie française en particulier s’était donné pour mission non seulement principale, mais unique, d’exiger du khédive le paiement intégral des coupons de la dette publique au taux, manifestement trop élevé, qu’avaient fixé les décrets de mai et de novembre 1876. On comprenait cette insistance tant qu’il était permis de supposer que les sacrifices imposés aux créanciers n’avaient d’autre cause que les abus du gouvernement égyptien; mais, dès que ce gouvernement était passé entre les mains d’Européens, il était absurde de se refuser à toute espèce de concession et surtout de s’en prendre au khédive lui-même des mesures adoptées par ses ministres. Si ceux-ci se trompaient, que ne les changeait-on? que ne les prévenait-on, du moins personnellement, de leur erreur? Le bon sens et la justice indiquaient cette conduite; la France et l’Angleterre ont eu l’imprudence d’en suivre une autre. Tandis que les ministres, convaincus de la nécessité de préparer une réduction provisoire de la dette, cherchaient les moyens de l’opérer le plus équitablement possible, les consuls anglais et français ont reçu l’ordre d’inviter le khédive « à tenir strictement ses engagemens. » Maladresse éclatante, qui a permis au khédive de répondre aussitôt : « Comment voulez-vous que je tienne mes engagemens, puisque ce n’est pas moi qui dirige les affaires? Si vos gouvernemens veulent que je paie les créanciers, qu’ils me rendent le pouvoir; s’ils ne veulent pas me rendre le pouvoir, qu’ils s’adressent aux ministres qu’ils ont désignés eux-mêmes. » Cette démarche des consuls a été l’origine de toute la crise, le germe d’où sont sortis tous les événemens qui ont suivi. En voyant les gouvernemens lui demander compte des actes de ses ministres, le khédive s’est aperçu qu’on lui reconnaissait le droit de contrecarrer ces actes, et, s’il rencontrait une résistance, de la briser. Il a constaté de plus que la question financière dominait pour les puissances la question politique ; d’où il lui était facile de conclure que, s’il parvenait à faire croire qu’il paierait les coupons de la dette, on lui permettrait de secouer la tutelle dont le poids commençait à lui paraître bien lourd. Ce n’était pas tout : on lui indiquait en quelque sorte des alliés pour sa nouvelle campagne ; on poussait les consuls à faire cause commune avec lui, à confondre leurs intérêts particuliers avec les siens. Le khédive avait espéré d’abord diviser la France et l’Angleterre et profiter de ce désaccord pour couper à la racine les projets de réformes européennes. L’union parfaite des ministres anglais et français avait déjoué ce calcul. Ne pouvant séparer les deux gouvernemens, pourquoi ne tenterait-il pas de passer entre leurs représentans, de brouiller les ministres avec les consuls, de persuader à ces derniers que le régime despotique était plus favorable que tout autre à leur influence et à leur autorité? Cette dernière manœuvre était trop habile pour ne pas réussir. La réponse du khédive aux plaintes financières des puissances mettait les consuls dans la plus fausse des situations. Pour exécuter les ordres de leurs gouvernemens, il fallait qu’ils agissent comme si les ministres n’existaient pas ; mais en agissant comme si les ministres n’existaient pas, ils leur portaient en réalité un coup mortel. La France et l’Angleterre n’avaient pas une idée très nette du rôle respectif qui devait être assigné à leurs ministres et à leurs consuls, puisqu’elles les lançaient en quelque sorte les uns contre les autres. Il n’était pourtant point difficile de comprendre qu’on ne pouvait pas à la fois gouverner l’Egypte et prendre envers son gouvernement les précautions que comporte le régime consulaire. Les garanties que les puissances retiraient du pouvoir des consuls, la nomination des ministres européens les remplaçait outre mesure. On se serait expliqué cependant que les consuls des autres pays fussent d’un avis différent ; ils pouvaient se dire avec quelque apparence de raison qu’en cherchant à sauver leur autorité personnelle, ils sauvaient également celle des gouvernemens qu’ils représentaient. Mais, tandis que ces consuls-là s’abstenaient de s’ingérer dans les affaires égyptiennes et devenaient de simples diplomates, n’était-il pis étrange de voir ceux des deux nations qui dirigeaient l’administration du pays protester auprès du khédive contre les projets de cette administration, comme si la France et l’Angleterre avaient pris à tâche de démolir d’une main ce qu’elles avaient élevé de l’autre?

Ce qui rendait cette conduite inexcusable, c’est que le règlement de la question financière était entouré des plus grandes garanties d’impartialité et de justice. Les ministres anglais et français n’avaient pas voulu prendre sur eux de décider si l’Egypte pouvait faire « strictement face à tous ses engagemens. » A peine arrivés au pouvoir, ils s’étaient empressés de réunir de nouveau la commission internationale d’enquête, et de l’inviter à continuer ses travaux. Cette commission qui, pendant six mois, avait étudié dans tous ses détails l’organisation financière du pays, qui avait fait comparaître devant elle tous les fonctionnaires égyptiens, qui avait envoyé des délégués dans les provinces pour consulter sur place tous les registres de comptabilité, était d’ailleurs formée, on le sait, d’hommes rompus aux affaires de l’Egypte. Présidée par M. de Lesseps, ayant pour vice-présidens MM. Wilson et Riaz-Pacha, elle était composée de tous les membres de la caisse de la dette publique, lesquels habitaient le Caire depuis trois ans au moins et n’avaient cessé durant tout leur séjour de travailler à débrouiller le chaos financier dans lequel M. Cave et MM. Joubert et Goschen n’avaient pu faire pénétrer que des lueurs bien incertaines. Comme commissaires de la dette publique, les commissaires d’enquête n’avaient cessé de déclarer que les intérêts des créanciers et ceux des contribuables étaient solidaires; que ruiner l’Egypte était un détestable moyen d’assurer, sinon pour le présent, au moins pour l’avenir, le paiement des emprunts. « Nous avons considéré les intérêts des créanciers, disaient-ils dans leur compte rendu de 1878, comme étant jusqu’à un certain point, les mêmes que ceux des contribuables ; car, si on demandait aux contribuables des taxes qu’ils ne pourraient acquitter qu’en aliénant leur capital, on diminuerait la valeur du gage des créanciers... si donc il nous était prouvé que le pays ne peut pas supporter les taxes actuelles, que le gouvernement est disposé à prendre des mesures équitables et définitives pour le règlement de toutes les dettes non consolidées, que le gouvernement et son altesse le khédive sont tout prêts à faire toutes les économies possibles avant de demander aux créanciers de nouveaux sacrifices; si, d’autre part, il était donné de sûres garanties que les nouveaux engagemens seront mieux respectés que les précédens, qu’un effort sérieux sera fait pour réformer les abus, pour fixer plus équitablement l’assiette des impôts directs et notamment de l’impôt foncier, et pour mettre fin aux rigueurs de la perception, alors nous n’hésiterions pas à recommander tant aux négociateurs du décret du 18 novembre qu’aux créanciers eux-mêmes d’accepter un taux d’intérêt moins élevé. » Ces sages déclarations avaient précédé la première réunion de la commission d’enquête ; elles devaient servir de programme à tous ses travaux. Malheureusement, lorsque la commission s’était séparée, elle n’avait pas eu le temps de remplir jusqu’au bout sa tâche; elle s’était bornée à décrire l’anarchie financière qui avait permis à la dette publique d’atteindre d’effrayantes proportions ; mais elle avait été obligée d’avouer que cette anarchie était trop profonde pour qu’il fût possible d’évaluer avec quelque certitude les ressources et les revenus du pays, et de reconnaître par conséquent s’il était opportun « de recommander tant aux négociateurs du décret du 18 novembre qu’aux créanciers eux-mêmes un taux d’intérêt moins élevé. »

La question restait donc entière; l’organisation d’un ministère européen ne l’avait nullement tranchée. Mais, le moyen le plus sûr d’arriver à une solution équitable étant de maintenir une solidarité complète entre les créanciers et les contribuables, il était naturel de confier à la commission d’enquête non-seulement le soin de préparer un projet de décret sur la dette publique, mais encore celui de mettre un peu d’ordre dans l’amas confus des lois égyptiennes. En réorganisant cette commission, le ministère anglo-français la chargea donc de codifier et de réviser les décrets, règlemens, décisions administratives et financières de l’Egypte. C’était en outre un moyen d’obtenir un avantage politique qui n’était point à dédaigner. Un certain nombre de puissances pouvaient être jalouses de l’autorité particulière que le gouvernement anglo-français donnait à la France et à l’Angleterre; il fallait s’attendre à les voir réclamer une part dans la direction des affaires. On leur accordait spontanément cette part en transformant la commission d’enquête, composée des représentans de toutes les nations qui ont des droits financiers sur l’Egypte, en assemblée législative internationale. La chambre des notables étant incapable de remplir le rôle que l’on confiait à la commission d’enquête, celle-ci était mieux placée que personne pour s’en acquitter de manière à satisfaire tout le monde, Égyptiens et créanciers. On réservait d’ailleurs l’avenir : « Il appartient au temps et à l’expérience, disait le rapport adressé au khédive par le président du conseil, de démontrer quels élémens devront être, par la suite, appelés à concourir à l’œuvre si importante de la confection des lois et des règlemens généraux. » A chaque jour suffit sa peine ! Pour le moment, l’essentiel était de donner un code financier k l’Egypte, afin d’assurer aux contribuables et aux créanciers les garanties qui seules pouvaient faire accepter immédiatement par ces derniers des sacrifices devenus nécessaires, en leur procurant pour l’avenir l’avantage inappréciable d’une sécurité dont ils n’avaient jamais joui jusque-là.


II.

On le voit, les ministres anglais et français s’étaient trouvés, dès leur arrivée au Caire, en présence de difficultés politiques, administratives et financières singulièrement délicates, et ils en avaient préparé très habilement la solution, lorsqu’un événement imprévu et bien contraire aux mœurs égyptiennes vint tout à coup les surprendre, étonner l’Europe et préparer la crise à laquelle ils devaient succomber deux mois plus tard. J’ai dit que le premier soin du ministère européen avait été de payer les employés des administrations civiles, ce qui était indispensable pour que la marche du gouvernement se poursuivît. Mais il ne lui avait pas été possible de traiter de la même manière les officiers et les soldats de l’armée. Quelque intéressans qu’ils fussent, ces derniers étaient bien loin de rendre les mêmes services que les employés civils ; pour mieux dire, ils ne rendaient même aucun service, les désastres de la guerre d’Abyssinie ayant surabondamment prouvé que l’Egypte devait renoncer désormais à toute conquête et se borner à entretenir chez elle les troupes nécessaires au maintien de l’ordre intérieur. Songer à renouer les traditions militaires de Mehemet-Ali et d’Ibrahim-Pacha était une utopie, permise peut-être à Ismaïl-Pacha au temps de sa richesse, mais à laquelle la ruine de son pays le condamnait à renoncer pour toujours. Alors que les contribuables pliaient sous le faix des impôts et que les créanciers réclamaient en vain le paiement de leurs dettes, n’était-il pas aussi odieux que ridicule d’entretenir à grands frais des écoles militaires, des arsenaux, des magasins modèles et une trentaine de mille hommes organisés en armée européenne? A la vérité, tout cet appareil militaire n’était qu’une sorte de jouet, comme les théâtres du Caire, comme toutes les splendeurs éphémères dont le khédive avait aimé à s’entourer pendant les brillantes années de son régime. Soigneusement équipées, vêtues de jolis uniformes, armées des fusils les plus perfectionnés, ces troupes ne ressemblaient en rien aux solides et grossiers bataillons qu’Ibrahim-Pacha poussait de sa main victorieuse au cœur de la Syrie et de l’Arabie. On les avait vues, durant la campagne turque où elles avaient été incorporées à l’armée de Mehemet-Ali, compromettre en se débandant au premier feu le succès d’une bataille décisive. En Abyssinie leur déroute avait été plus grande encore. Grâce au régime de compression et de terreur qui régnait alors sur l’Egypte, personne n’a jamais su jusqu’où s’était étendu leur désastre; mais l’état dans lequel elles sont revenues de cette campagne ne laissait aucun doute sur le sort qu’elles venaient d’y subir, et quoique l’on ignore encore s’il est vrai qu’elles eussent abandonné leur général en chef, un fils du khédive, entre les mains de l’ennemi, on peut affirmer, sans crainte de se tromper, qu’elles avaient connu les dernières extrémités de la plus sanglante défaite. On s’explique d’ailleurs sans peine comment en peu d’années l’admirable armée d’Ibrahim-Pacha s’est transformée en une armée de parade, qui n’a réellement figuré avec honneur que dans le défilé de la marche d’Aida. Tous les officiers d’Ibrahim-Pacha, à partir du grade de capitaine, étaient des Turcs ou des Français aguerris par de glorieuses campagnes. Personne n’ignore ce que valent les officiers turcs : les plus ignorans sont doués de cette autorité particulière, de ce génie du commandement qui sont le caractère même des Ottomans et qui, jusque dans leur décadence, en font encore la race la plus vivace de l’Orient. Le jour où des Arabes ont pu devenir capitaines, colonels, généraux dans l’armée égyptienne, cette armée a été radicalement compromise. L’Arabe est fin, souple, habile, mille fois plus intelligent que le Turc ; mais ne le chargez jamais de commander si vous ne voulez pas voir l’anarchie et la faiblesse naître immédiatement sous ses ordres. Il manque de vigueur et de suite dans les idées, il est incapable d’inspirer le respect. Livrées à des officiers arabes, les troupes égyptiennes ont perdu en peu de temps toute solidité, toute discipline; elles ont gardé une assez belle apparence sur les champs de manœuvre, dans les revues et dans les processions de théâtre ; mais ce beau décor, revêtu de couleurs éclatantes, s’est brisé en morceaux à chaque épreuve sérieuse. Aussi, changeant tout à coup d’état à son retour d’Abyssinie, l’armée égyptienne n’a-t-elle plus été employée qu’à combattre les inondations, à former des cordons sanitaires et à percevoir les impôts. Ce sont les officiers eux-mêmes qui l’ont avoué dans une proclamation officielle où ils énuméraient leurs titres à la reconnaissance de la patrie. « Après cela, s’écriaient-ils, nous avons été chargés de la perception des impôts arriérés, sans aucune compensation pour ce travail tout à fait en dehors des attributions de l’armée, pendant que les employés civils regardaient faire sans y prendre part! » A ce compte, on eût mieux fait de fermer les arsenaux et de les remplacer par des ateliers pour la confection des courbaches, le grand instrument de perception en Egypte. Et pourtant de nombreux arsenaux, outillés à l’européenne, continuaient à fabriquer chaque jour assez de canons, d’affûts et de boulets pour servir à l’armement d’une grande puissance militaire, tandis que les écoles gouvernementales préparaient sans cesse de jeunes Arabes à grossir les rangs de ces officiers percepteurs d’impôts qui avaient succédé sur les bords du Nil aux glorieux compagnons d’armes d’Ibrahim-Pacha.

Il est bien clair que le premier acte d’un ministère économe devait être de fermer ces écoles, de vider ces arsenaux, de vendre ce matériel de guerre, de licencier la plus grande partie de ces troupes inutiles et coûteuses. Par malheur, en mettant un certain nombre d’officiers en disponibilité, on ne pouvait pas leur payer immédiatement l’arriéré de leur solde qui se montait à environ vingt mois. Où trouver, en effet, assez d’argent pour cela? L’année précédente ayant été très mauvaise, par suite de la crue trop faible du Nil, toutes les ressources du pays avaient été employées au service des coupons de la dette. L’emprunt Rothschild devait être employé à payer les dettes flottantes les plus criardes, et en premier lieu les traitemens; mais, grâce au mauvais vouloir des banquiers et des spéculateurs européens qui entraînaient les créanciers flottans, le gage de cet emprunt, c’est-à-dire les domaines cédés par le khédive à l’État, avaient été grevés d’hypothèques qui rendaient illusoire la garantie de la maison Rothschild et qui empêchaient celle-ci de livrer les sommes qu’elle avait reçues pour l’Egypte. Cette situation était à coup sûr bien grave. Il était cruel de renvoyer, sans leur donner même un léger à-compte, des officiers dont on dépeignait la misère sous les couleurs les plus sombres; et d’autre part, plus on les gardait sous les armes, plus on grossissait le poids d’une dette flottante devenue déjà écrasante. Après bien des hésitations, les ministres se décidèrent cependant pour le renvoi des officiers, espérant soit qu’un certain nombre d’entre eux trouverait dans les provinces quelques lambeaux de terre à cultiver, soit que beaucoup d’autres pourraient être employés dans les administrations civiles. Si brutale qu’elle fût d’ailleurs, cette mesure ne changeait pas grand’chose à la position des officiers, puisque depuis vingt mois ils n’avaient pas reçu une seule piastre de solde et puisqu’ils en étaient réduits, disait-on, à quitter leur uniforme pour se louer comme simples travailleurs ou à partager pour vivre l’orge des rations données à leurs chevaux. En leur rendant la liberté, on leur permettait de chercher des moyens d’existence meilleurs et plus avouables. Néanmoins l’opération du licenciement demandait à être conduite avec beaucoup de tact et de prudence. Le ministre de la guerre, Ratib-Pacha, qui en était chargé et qui était un des familiers intimes du khédive, n’imagina rien de mieux pour la mener à bonne fin que de concentrer au Caire, sous prétexte de désarmement, tous les officiers licenciés. Au lieu de les désarmer dans leurs garnisons respectives, on les obligea à venir d’Alexandrie, de Damiette, de Port-Saïd, de Syout, etc., etc., déposer leurs armes dans les casernes de l’Abassieh et à la citadelle du Mokatam. Trois mille officiers, réduits au désespoir, se trouvèrent ainsi réunis au Caire, au moment même où une grande cérémonie religieuse, le retour du tapis rapporté chaque année de la Mecque, soulevait dans les mosquées, non un fanatisme dont on ne trouve pas la moindre trace en Egypte, mais une sorte d’enthousiasme mystique qui ne va jamais sans quelque effervescence. Par une coïncidence nullement fortuite, les pèlerins de la Mecque campaient dans une grande plaine située à côté des casernes de l’Abassieh, et des communications incessantes s’établissaient entre eux et les officiers. De plus une vive agitation, ardemment provoquée par le cheik-el-bekri, chef de tous les derviches hurleurs et tourneurs de l’Egypte, régnait dans la grande université musulmane du Caire, la mosquée d’El-Azar. Le moment était bien choisi pour exciter les sentimens de révolte des derviches. Le retour du tapis est suivi de la grande fête du Dosseh, qui dure deux semaines pendant lesquelles toutes les confréries passent les nuits dans de véritables orgies religieuses afin de se préparer à la cérémonie où le cheik-el-bekri traverse, au galop de son cheval, un chemin pavé de corps humains. La réunion de ces nombreux fermens de troubles ne pouvait manquer de produire quelque émotion. Néanmoins, tout le monde fut surpris lorsqu’on apprit que deux ministres venaient d’être enfermés dans leurs ministères par une grande manifestation d’officiers, que des coups de fusil avaient été tirés dans les rues paisibles du Caire et que l’Egypte avait eu son 31 octobre. Voici ce qui s’était passé.

Cinq cents officiers environ, conduits par deux ou trois meneurs, tous parens des familiers du palais, étaient partis de leurs casernes pour se rendre au ministère des finances sous prétexte de remettre à Nubar-Pacha et à M. Wilson une pétition contre le licenciement de l’armée. Avant de prendre la route du ministère des finances, ils étaient allés à la salle des réunions de la chambre des notables inviter le bureau de l’assemblée à les accompagner. On songeait déjà à donner à la manifestation un caractère national, parlementaire et libéral. Les officiers s’étaient entendus à l’avance avec les notables. Toutefois, le bureau ne crut pas devoir les suivre ostensiblement; trois ou quatre membres de la chambre montèrent seuls sur leurs ânes pour s’associer à la démonstration. Le ministère des affaires étrangères est à côté du ministère des finances. Au moment où les officiers s’en approchaient, Nubar-Pacha partait en voiture. A peine reconnu, on l’entoure de toutes parts. Furieux de cette résistance intempestive, le cocher fouette les chevaux; les officiers, exaspérés, se jettent sur lui, l’accablent de coups, le renversent de son siège; puis, s’emparant de Nubar-Pacha, ils le prennent au collet, le roulent à terre et le secouent violemment. M. Wilson, qui revenait de chez le khédive et qui se rendait à son ministère, aperçoit la manifestation. Reconnaissant Nubar-Pacha entre les mains des révoltés, il se précipite à son secours et tombe à coups de canne sur la foule ameutée. On l’entoure lui aussi, on lui crie de toutes parts : Du pain! du pain ! on lui tire la barbe, ce qui est la plus grande insulte chez les Orientaux, on l’oblige à rentrer avec Nubar dans le ministère, où on les retient tous les deux prisonniers. Une partie des officiers se rendent chez un ministre indigène, Ali-Pacha Moubarek, particulièrement détesté en sa qualité de fellah et d’ancien élève des écoles que le ministère venait de fermer. On lui tire également la barbe, on lui crache au visage, on l’insulte de mille manières. Prévenus de ce qui se passe, les autres ministres s’empressent d’accourir. L’arrivée de M. de Blignières, qui était alors très populaire auprès des indigènes, et qui n’a perdu quelque peu de sa popularité que pour avoir vivement embrassé la défense de M. Wilson, soulève un murmure favorable. Pourtant le chapeau à haute forme qu’il s’obstine à garder durant toute l’émeute produit sur les officiers le même effet que le kalpaka bulgare d’AIeko-Pacha a produit plus tard sur les Turcs : « S’il ôtait son chapeau, s’écrie une partie de la foule, nous l’élèverions sur nos bras! » Ce trait de mœurs n’est pas le seul qui ait donné à la manifestation des officiers du Caire un caractère oriental. Tous les bureaux du ministère des finances étaient gardés par des officiers. L’un de ces officiers entre dans une salle où se trouvait un employé français : l’employé se laissant emprisonner sans protestation, l’officier va tranquillement s’établir dans un coin, choisit le tapis le plus propre de la salle, ôte avec soin ses bas et ses souliers, se tourne vers la Mecque et commence avec gravité sa prière, tandis que l’insurrection à laquelle il prenait part se déroule tumultueusement dans la rue.

Dès que les consuls apprennent qu’une émeute cerne le ministère, ils se rendent près du khédive pour lui demander d’intervenir. Celui-ci n’hésite pas, trop heureux de trouver enfin une occasion de montrer qu’on ne peut gouverner longtemps sans lui ! Il monte en voiture, et il accourt au ministère des finances. Dès qu’il paraît, des vivats et des applaudissemens éclatent. Les abords du ministère sont bientôt dégagés; les émeutiers s’entassent dans les rues voisines. Peu à peu cependant, ils reviennent à la charge. Le khédive monte alors sur une terrasse d’où il harangue la foule : « Comptez sur moi! dit-il aux officiers. C’est moi qui désormais prends vos affaires en main ! Je vous promets sur ma tête que vous serez payés! » La plupart des émeutiers répondent à ces promesses par des applaudissemens; néanmoins quelques-uns d’entre eux, clés Circassiens moins souples que les Arabes, de véritables aventuriers dont le caractère farouche contraste avec la douceur de leurs collègues indigènes, répondent aux belles paroles du vice-roi par des exclamations arabes intraduisibles en français, mais qui équivalent en langage poli à : «C’est toi qui nous promets notre solde ! Nous n’avons que ta promesse! Ah! le bon billet! » La manifestation était évidemment mêlée d’élémens disparates, et tout le monde n’y jouait pas le même jeu. Joignant le geste à la parole, un officier essaie de saisir le khédive au bras; celui-ci, effrayé, donne l’ordre à sa garde de refouler les émeutiers la baïonnette en avant. Aussitôt ces derniers tirent leur sabre ; un coup de feu retentit, sans qu’on sache, comme toujours, de quel côté il est parti ; la troupe tire, mais en l’air. Quelques personnes sont blessées, personne n’est tué ; enfin les ministres sortent, la foule se retire, le khédive remonte dans sa voiture, et tout est fini. Pour la première fois le Caire venait d’avoir une émeute en règle, comme celles de Paris. Décidément, l’Egypte était bien, suivant le mot du khédive, « la première puissance européenne de l’Orient! »

Chose étrange ! les autres puissances européennes se sont trouvées peu flattées d’être aussi fidèlement copiées par l’Egypte, et lorsque la nouvelle des événemens du Caire leur est parvenue, elles n’ont pas cru un instant qu’ils eussent été spontanés. En vertu du principe is fecit cui prodest, elles en ont fait sans hésiter remonter au khédive l’entière responsabilité; elles ont vu sous la prétendue insurrection des officiers une simple intrigue contre le régime réformateur inauguré par le ministère anglo-français. Les témoins oculaires ont éprouvé la même impression, mais avec plus de vivacité encore. Le soir même de cette insurrection, le khédive ne pouvait cacher sa joie aux nombreuses personnes qui accouraient pour le féliciter; l’enthousiasme de ses familiers était plus éclatant encore; tous regardaient ce qui venait de se passer comme le signal de la ruine du ministère européen, comme le prélude du retour à l’ancien régime. Le khédive triomphait surtout de ce que les consuls étaient venus le chercher; c’était à ses yeux comme s’ils étaient venus lui rendre le pouvoir. A partir de ce moment en effet, le consul général anglais, prenant la responsabilité de modifier la politique de son gouvernement, a fait cause commune avec les adversaires du régime européen. Soit crainte réelle, soit complaisance malheureuse envers des amis dangereux, soit inimitié déplorable pour le ministre anglais et Nubar-Pacha, il s’est rendu le lendemain de l’émeute au palais d’Abdin, escorté de son collègue français qui n’avait d’autre volonté que la sienne, afin de demander officiellement au khédive s’il n’y avait rien à craindre pour la sécurité des étrangers. Il était impossible de tenter une démarche plus maladroite ni de mieux tomber dans le piège que recouvrait la manifestation des officiers. A la question qu’on lui posait, le khédive ne devait faire que son éternelle réplique : « Adressez-vous à mes ministres! puisque ce sont eux qui gouvernent, ce sont eux qui répondent de la sécurité publique. Si vous voulez que j’en réponde moi-même, restituez-moi le gouvernement. » Aucun esprit sérieux ne se trompait sur la nature de l’émeute qui venait de se produire. Tout le monde savait que c’était par la volonté du khédive que les officiers avaient été réunis au Caire ; tout le monde savait également que, lorsqu’ils s’étaient rendus à Abdin pour expliquer au khédive leur triste situation, celui-ci leur avait dit à eux aussi : « Adressez-vous aux ministres ! » conseil qui, d’après les mœurs orientales, équivalait à une provocation. A part quelques Circassiens, réellement dangereux, aucun officier n’eût été capable de l’initiative, non-seulement d’une révolte, mais même d’une simple réclamation adressée au gouvernement. Le mal dont ils avaient à se plaindre n’était pas nouveau, à beaucoup près, puisqu’il durait depuis vingt mois. L’année précédente une grande commission internationale d’enquête, composée d’hommes connus de toute l’Egypte et environnés d’un prestige presque inouï pour l’Egypte, avait, durant des mois entiers, solennellement, publiquement, instamment invité tous ceux qui avaient à se plaindre d’une mesure administrative quelconque à venir lui faire connaître leurs doléances. Un seul officier avait-il répondu à cet appel? Non ! Il ne s’était trouvé dans tout le pays que deux femmes assez courageuses pour porter une pétition à la commission d’enquête, et le poste qui gardait la commission, stupéfait d’une telle audace, les avait immédiatement arrêtées et jetées en prison. El c’est dans une nation ayant de telles mœurs, capable de tels actes, soumise depuis des siècles à une telle tyrannie, que le consul général anglais croyait à la possibilité d’un 31 octobre spontané! Et il y croyait précisément à l’heure même où non seulement les personnes qui habitaient l’Egypte, mais toute l’Europe, s’étonnaient de la grossièreté d’une ruse trop facile à découvrir ! Le consul général anglais était, pour son compte, frappé de cécité. Il citait avec confiance les propos du cheik-el-bekri menaçant de soulever contre les Anglais « les quatre cent mille hommes affiliés aux sectes religieuses. « Il recommandait sans cesse aux Européens de prendre des précautions, il les invitait à ne pas aller assister aux fêtes du retour du tapis et du Dossch. Or, tandis qu’il se préoccupait ainsi d’un danger imaginaire, tandis que tous les familiers du palais annonçaient sans cesse un massacre général des chrétiens, tandis que les prédications les plus incendiaires retentissaient soi-disant dans les mosquées, les derviches accomplissaient, au milieu d’un concours immense de population, leurs pieux exercices; le tapis de la Mecque, suivi d’un santon qui se balançait tout nu sur un superbe chameau, traversait pompeusement les rues du Caire ; durant deux semaines, les congrégations religieuses faisaient chaque nuit d’immenses processions et se livraient aux bruyans exercices d’une dévotion que la catalepsie seule peut arrêter; enfin le cheik-el-bekri lui-même, transporté par une violente extase, foulait aux pieds de son cheval le corps des fidèles, et si quelqu’un sortait meurtri de toutes ces fêtes, c’était quelque bon musulman que son zèle avait condamné à de vrais supplices, mais aucun Européen n’avait à se plaindre de la moindre offense, si ce n’est peut-être d’une ou deux épithètes peu flatteuses que lui avait adressées quelque gamin, mais dont son ignorance probable de l’arabe lui avait dérobé la signification méprisante.

Si les consuls avaient mieux compris leur mission, après l’émeute des officiers ils seraient allés trouver le khédive, non pour l’interroger sur la sécurité des étrangers, mais pour lui déclarer que les gouvernemens le rendraient responsable de cette sécurité et que dans le cas d’une nouvelle révolte, c’est à lui, à lui seul, qu’ils en demanderaient compte. S’ils avaient agi ainsi, la crise se serait terminée tout de suite, les affaires auraient repris le lendemain leur cours régulier. En posant mal à propos la question de sécurité des chrétiens, les consuls ont donné lieu au contraire à une série de négociations qui ont rempli les deux derniers mois de l’existence du cabinet anglo-français des plus inutiles et des plus fastidieuses agitations. Dès le premier jour, contrairement aux instructions formelles de leurs gouvernemens, ils ont été obligés d’exiger la démission de Nubar-Pacha, le seul homme cependant qui donnât aux yeux des indigènes une certaine consistance aux nouvelles institutions. Le khédive affirmait en effet que la présence de Nubar-Pacha au pouvoir rendait impossible le maintien de la paix publique! Nubar-Pacha s’étant retiré, les consuls entreprirent de reconstituer le cabinet d’après un plan imaginé par eux. Malheureusement, quand ce plan arriva en Europe, la France et l’Angleterre le repoussèrent, déclarant qu’à leur avis il était impossible de consentir à la retraite de Nubar. Ce démêlé entre les gouverne- mens et le khédive au sujet de Nubar n’a pas duré moins de trois semaines. Enfin les puissances consentirent à abandonner Nubar, mais à la condition que leurs ministres recevraient des pouvoirs nouveaux. Quoique bien incomplète, cette première victoire enhardit le khédive. Après s’être débarrassé de Nubar, il voulut traiter de la même manière deux autres ministres indigènes qui avaient montré dans le conseil un remarquable esprit d’indépendance, Riaz-Pacha, ministre de l’intérieur, et Ali-Pacha-Moubarek, ministre des wafks. Les puissances ne pouvaient consentir à cette nouvelle exécution. Dans un pays où toutes les fonctions sont mêlées, où les impôts sont spécialement perçus par les moudirs et par les cheiks, où les services administratifs sont confondus d’une manière inextricable, si tous les membres du ministère n’obéissent pas aux mêmes inspirations et ne donnent pas à leurs agens des ordres identiques, les réformes sont impossibles, le gouvernement lui-même est entravé de mille manières. De plus, après avoir sacrifié Nubar-Pacha, sacrifier Riaz-Pacha et Ali-Pacha-Moubarek, n’aurait-ce pas été le moyen de décourager tous les hommes de bonne volonté qui ne demandaient pas mieux que de se rallier au nouveau régime, en leur montrant qu’ils n’avaient point à compter sur l’Europe, qu’on les laisserait se compromettre dans la cause libérale, mais qu’au premier danger on les livrerait à leurs propres forces, les abandonnant seuls face à face avec un souverain irrité? Pendant plusieurs semaines, les mosquées retentirent des plus graves menaces dirigées contre les deux ministres indigènes. Il était évident qu’on cherchait à les effrayer par tous les moyens, dans l’espoir qu’ils suivraient spontanément l’exemple de Nubar-Pacha. Chaque jour le khédive répétait aux consuls : « Je ne réponds plus de l’ordre si Riaz-Pacha reste aux affaires. Les ulémas veulent sa mort; je ne puis contenir leur colère. » En réalité les ulémas étaient fort tranquilles, à part quelques meneurs qui, suivant les instructions du cheik-el-bekri, allaient répandre partout les prédications forcenées dont on faisait tant de bruit. Cette comédie du fanatisme et des émeutes se poursuivait avec une singulière activité. Le Caire et Alexandrie entendaient chaque jour les plus extravagantes nouvelles. Tantôt c’étaient les softas de la mosquée d’El-Azar qui se préparaient à jouer le rôle des softas de Constantinople ; tantôt c’étaient les Bédouins du désert, massés derrière les pyramides, qui menaçaient d’envahir le Caire et de mettre la ville au pillage; une fois même, ces farouches Bédouins s’étaient emparés de la citadelle et braquaient les canons du Mokatam sur le quartier européen. Je ne parle pas des innombrables manifestations pacifiques des diverses classes des créanciers flottans, qui se rendaient tour à tour, à l’exemple des officiers, au ministère des finances pour y assiéger une caisse vide. Jamais à coup sûr, même aux époques les plus révolutionnaires de notre histoire, Paris n’a été le théâtre d’autant de révoltes que l’imagination des partisans du khédive et celle de quelques consuls en voyaient sans cesse éclater au Caire dans ces mois d’affolement. Les observateurs plus froids admiraient au contraire le calme parfait de cette merveilleuse ville, endormie sous un soleil radieux et ne sortant de son sommeil que pour fêter par les plus brillans spectacles le retour du tapis de la Mecque et la naissance du Prophète. Au moment même où les familiers du palais m’entretenaient de leurs grandes terreurs, je me suis promené seul au milieu du campement des pèlerins, j’ai écouté sans les comprendre les longs récits de leurs conteurs qu’accompagnait une sorte de violon aux sons doux et monotones, je me suis mêlé aux derviches exécutant les farandoles les plus violentes, j’ai même touché dévotement, avec la foule des fidèles, les habits des saints que les pas du cheval du cheik-el-bekri avaient moulus jusqu’aux os, j’ai visité la mosquée d’El-Azar, je me suis attardé longtemps à regarder les professeurs et les élèves réciter le Coran en balançant le haut de leur corps en avant et en arrière. J’ai fait tout cela en costume européen, avec un de ces chapeaux qui irritent si vivement le goût des Orientaux. Jamais cependant je n’ai été l’objet ni d’un regard inquiétant ni d’un geste farouche. A la vérité, j’ai été traité parfois de nasara, ce qui n’a rien de blessant, puisque cela signifie tout bonnement chrétien, et de kamzir, ce qui est le nom d’un animal également prohibé par le culte israélite et par le culte mahométan ; mais c’est en tous temps le sort de tous les voyageurs : aux époques les plus calmes, personne n’est revenu d’Egypte sans avoir entendu ce mot malsonnant retentir mainte fois à ses oreilles.

En cherchant à semer la crainte dans l’esprit des Européens, le but du khédive était, non pas de renverser les ministres anglo-français, mais de faire d’eux de simples instrumens comme l’avaient été jusque-là tous ses ministres indigènes. Il avait songé d’abord à présider lui-même le conseil des ministres. Voyant que cette solution ne serait jamais acceptée, il s’était décidé à donner à son fils, le prince Tewfik, la présidence qu’on lui refusait à lui-même; mais à la condition de composer la partie indigène du conseil de ses familiers les plus intimes, d’hommes sur lesquels il pût compter pour diriger son fils et pour entraver sérieusement les ministres européens. Le prince Tewfik ne lui inspirait pas une confiance absolue. D’un caractère doux, un peu timide même, le prince n’avait jamais osé s’opposer directement aux volontés paternelles; mais sa manière de vivre simple et réservée, son grand esprit d’économie, son respect sincère pour la liberté, son attachement solide pour les hommes droits et honnêtes, tout en lui offrait avec les mœurs et la conduite d’Ismaïl-Pacha un contraste frappant. Retiré dans une maison de campagne aux environs du Caire, il était le premier membre de la famille khédiviale qui eût cédé ses propriétés afin d’obéir aux conseils de la commission d’enquête. « Quand il s’agit de l’intérêt de mon pays et de mon père, avait-il dit, je suis prêt à tous les sacrifices. » Ce qui lui restait de fortune, il le consacrait à l’entretien d’une école modèle où de jeunes fellahs reçoivent la meilleure instruction. Quoique très attaché à sa religion, on ne saurait lui reprocher aucun fanatisme. J’ai vu dans son école des élèves occupés à dessiner, contrairement au principe formel du Coran, des figures humaines, et quelles figures! celles de la sainte Thérèse de Gérard, des vierges de Raphaël, du Christ de la Cène de Léonard de Vinci, sans oublier celles des douze apôtres et d’une quantité considérable d’autres habitans du paradis chrétien. Le prince Tewfik ne risquait donc pas de contrebalancer à lui seul l’autorité des ministres anglais et français. Malheureusement pour le khédive, les puissances, alors très énergiques, refusèrent de laisser bouleverser le ministère; le ministre de la guerre qui avait réuni les officiers au Caire en fut seul exclu. Elles exigèrent même que leurs deux ministres eussent un droit de véto absolu sur toutes les résolutions que pourrait prendre sans leur consentement la majorité de leurs collègues. C’était leur donner en réalité un pouvoir supérieur à celui du khédive; mais Ismaïl-Pacha, qui se sentait vaincu sur le terrain des émeutes et qui se préparait à une nouvelle lutte sur un terrain meilleur, crut devoir céder tout ce qu’on lui demandait. Dans sa soumission apparente, il adhéra même avec éclat à une note comminatoire que lui avaient adressée la France et l’Angleterre et qui contenait des menaces telles que celle-ci : « Le khédive comprendra la responsabilité sérieuse qu’il a acceptée en provoquant de nouveaux arrangemens ministériels et la gravité des conséquences auxquelles il s’exposerait s’il ne savait pas en assurer la complète exécution. » Il promit « en toutes circonstances à son ministère le concours le plus loyal et le plus complet pour le fonctionnement du nouvel ordre de choses dont l’Egypte devait attendre le plus grand bien. » Il renouvela et sanctionna toutes ses déclarations antérieures avec l’apparence de la sincérité la plus absolue.


III.

Au moment même où le khédive semblait se résigner ainsi à accepter le régime européen, il préparait un nouveau plan de révolte mieux combiné que le premier et dont le succès, par conséquent, lui paraissait beaucoup moins douteux. Le bruit avait commencé à se répandre en Europe que le ministère anglo-français proposerait aux créanciers consolidés de l’Egypte une réduction provisoire du taux de l’intérêt de la dette et aux créanciers flottans un arrangement aussi équitable que possible, mais qui exigerait de la part de ces derniers d’inévitables sacrifices. Rien n’est plus intraitable que les intérêts. Lorsque les grands établissemens financiers de Paris, qui détiennent un nombre considérable de titres égyptiens, apprirent ce qui les attendait, leur irritation se manifesta par des signes non équivoques. Il était facile de s’entendre avec les petits capitalistes, lesquels, ayant acheté des fonds égyptiens dans des conditions extrêmement favorables et ayant touché durant quelques années des intérêts tout à fait exorbitans, s’étaient toujours attendus à subir tôt ou tard l’épreuve de la réduction. Désirant d’ailleurs conserver dans leur épargne une valeur naturellement très bonne, ils tenaient surtout à ce qu’elle ne fût pas compromise par une hausse factice, bientôt suivie d’une inévitable banqueroute. Or, après dix-huit années d’épouvantables dilapidations, les ressources de l’Egypte étaient presque totalement épuisées; aucun observateur impartial ne mettait en doute que, si on continuait à pressurer les contribuables par les plus odieux moyens, afin d’arriver à payer intégralement les coupons, un jour viendrait où il ne serait plus possible de tirer une seule piastre d’un pays aux abois. Telle était l’opinion formelle des commissaires de la dette publique, représentans officiels des créanciers consolidés. Ils avaient saisi, comme nous l’avons déjà remarqué, toutes les occasions pour dégager leur responsabilité personnelle de la politique qui consistait à obliger l’Egypte à tenir coûte que coûte « ses engagemens », et déclaré bien haut qu’à leur avis on préparait ainsi une catastrophe dans laquelle la dette tout entière serait engloutie. Mais les grands établissemens financiers de Paris se souciaient fort peu de cet avenir sinistre. Ils savaient depuis longtemps que les valeurs égyptiennes étaient condamnées à une dépréciation fatale; leur seule ambition était d’obtenir une hausse de quelques mois pendant laquelle ils écouleraient dans le public tous les titres qui encombraient leurs portefeuilles, faisant tomber ainsi sur les petits capitalistes une perte qu’ils ne voulaient pas subir eux-mêmes. Aussi la nouvelle que le ministère européen préparait un projet de décret pour modifier les conventions passées entre le khédive et MM. Joubert et Goschen avait soulevé en Europe d’ardentes protestations dont l’écho, retentissant jusqu’au Caire, redonnait au khédive une hardiesse que l’action énergique de la France et de l’Angleterre lui avait fait perdre un instant. Rien ne lui paraissait plus facile que de se concilier l’appui des cercles financiers de Paris et de Londres. Il lui suffisait pour cela de déclarer que ses ministres avaient tort de parler de réduction, que l’Egypte pouvait et voulait payer, que quand on la rendrait à elle-même elle s’empresserait de faire face à tous les engagemens qu’on se proposait de violer. A la vérité, il ne suffisait pas de promettre, il fallait tenir. Mais le khédive, fidèle à son caractère, au tempérament de tous les Turcs et aux traditions de son ancien ministre des finances, ne se préoccupait que de l’heure présente. Pourvu qu’il parvînt à payer ou seulement à faire croire qu’il paierait un coupon, peu lui importait l’avenir! Or l’Egypte était certainement en mesure de payer un coupon, à la condition d’employer encore une fois les procédés au moyen desquels elle avait, les années précédentes, fait face aux échéances de sa dette. Ces moyens, tout le monde les connaît. L’Egypte n’a pas d’époque régulière pour la perception des impôts; rien n’empêche donc le khédive de percevoir au commencement de l’année les contributions de l’année entière, voire celles de l’année suivante. Le fellah sans doute n’a pas d’argent, mais il a sa moisson ; à défaut de sa moisson, il a sa terre. Agissant comme un père de famille, le gouvernement se charge de lui procurer de l’argent en aliénant pour lui, sans qu’il lui soit permis de discuter les termes du contrat, cette moisson et cette terre à des banquiers et à des usuriers européens. La commission d’enquête avait flétri ces opérations dans lesquelles le malheureux fellah est exploité d’une manière odieuse. C’est à 40 ou 50 pour 100 qu’on lui avance les sommes nécessaires au paiement des impôts, en sorte qu’il ne lui reste rien ou presque rien de sa moisson lorsque la perception a été faite, et qu’il est obligé souvent de céder pour quelques piastres une terre qui vaut en réalité plusieurs livres. Tous les hommes impartiaux ont signalé d’ailleurs les dangers d’un système qui fera passer en quelques années, si l’on n’y prend garde, la plus grande partie du sol égyptien entre les mains d’Européens refusant de payer l’impôt. Mais le khédive raisonnait comme les grands établissemens financiers de Paris : il ne se préoccupait que d’obtenir une hausse factice, laissant à l’avenir le soin de débrouiller les difficultés de l’avenir. Il n’en était pas de même des ministres européens qui, venus en Egypte pour réaliser des réformes durables, ne voulaient pas remporter un succès d’un jour bientôt suivi d’une série ininterrompue de désastres.

Dans la campagne nouvelle qu’il allait entreprendre, le khédive ne devait pas avoir pour uniques alliés les grands établissemens financiers détenteurs de titres de la dette consolidée ; les créanciers flottans allaient lui prêter aussi leur concours. Ce serait une trop longue étude que d’analyser et en quelque sorte de décomposer cette masse compacte de créanciers flottans qui s’agitaient à Alexandrie et au Caire avec une vivacité chaque jour plus grande. Ce que j’ai déjà dit des colonies européennes suffit d’ailleurs à faire comprendre quels intérêts divers l’inspiraient. Chose étrange! le ministère européen était parvenu à arracher au. khédive une partie considérable de ses propriétés dont il s’était servi pour contracter un emprunt destiné à payer la dette flottante. Il semble donc qu’il aurait mérité de jouir d’une immense popularité auprès des créanciers flottans et que ceux-ci auraient dû tout faire pour l’aider à mener à bonne fin la liquidation financière. Ils n’ont rien épargné au contraire pour entraver cette liquidation. En grevant d’hypothèques les propriétés cédées à la maison Rothschild, ils ont rendu impossible le versement de l’emprunt, en sorte que le ministère, qui avait reçu une caisse vide à son arrivée aux affaires, et qui ne voulait pas ruiner le pays par des anticipations d’impôts, s’est trouvé condamné dès le premier jour à la plus irrémédiable impuissance. Mais ce n’est pas tout. Par leur refus obstiné de faire aucune concession à la nécessité, les créanciers flottans ont sans cesse aggravé le mal dont ils étaient les auteurs volontaires. Ils exigeaient qu’on les payât intégralement, et ils bouchaient avec soin toutes les sources d’où quelque argent pouvait couler dans le trésor public! Comment expliquer cette conduite si étrange en apparence? Rien de plus simple. La majorité des créanciers flottans aurait accepté de grand cœur les propositions du ministère, mais elle était malheureusement conduite par des hommes d’affaires, des avocats, des banquiers, qui, traitant en son nom, poursuivaient un tout autre but que le sien. Pour ces derniers, l’important était de faire échouer les réformes qui allaient mettre un terme à leurs spéculations. On leur offrait sans doute des œufs d’or inespérés, mais en tuant la poule : ils préféraient conserver la poule et se priver provisoirement des œufs d’or.

Doué d’un génie tout particulier pour l’intrigue, Ismaïl-Pacha avait compris sans peine le parti à tirer de cet état d’esprit des diverses catégories de créanciers. Quelques jours après la réorganisation du ministère, M. Wilson lui avait confié l’esquisse d’un arrangement de la situation financière qu’il venait de remettre également à la commission internationale d’enquête, afin que celle-ci s’en servît pour rédiger un projet définitif. Sans attendre ce projet, qui seul devait avoir une réelle autorité, le khédive s’empressa de convoquer ses conseillers intimes et de les charger de rédiger un contre-projet pour lequel il espérait l’adhésion de tous ceux que les intentions connues du ministère avaient déjà ameutés contre le régime européen. Il oubliait qu’il n’avait pas le droit de donner à son contre-projet le caractère d’une loi et que tout le travail qu’il allait faire serait légalement vain. De pareils scrupules n’étaient point faits d’ailleurs pour l’arrêter. On va voir par quel moyen il chercha à éluder les difficultés de sa tâche.

Quelques-uns des conseillers les plus intimes du khédive professaient une grande admiration pour Midhat-Pacha et pour la manière hardie dont il a opposé toutes les grandes forces nationales de la Turquie aux représentans de l’Europe réunis à la conférence de Constantinople. Sans tenir compte des conséquences désastreuses que cette politique a eues en définitive pour l’empire ottoman, ils rêvaient de l’imiter en Egypte dans des circonstances qui ne rappelaient en rien celles où elle avait été pratiquée. Ces malheureux plagiaires ne s’apercevaient pas qu’ils allaient jouer un rôle où personne ne les prendrait au sérieux, et que cette répétition d’une pièce déjà misérablement tombée sur un plus vaste théâtre ne pouvait qu’échouer sur la scène étroite et mesquine du Caire. Au moment même où le vice-roi chargeait quelques banquiers et quelques spéculateurs de rédiger un projet financier, le ministère européen, reconnaissant enfin que la réunion de la chambre des notables, dont le mandat était légalement expiré depuis un an, avait été une faute, décidait la fermeture de cette chambre. Mais l’Egypte, qui venait d’assister pour la première fois à une émeute militaire, devait assister encore au spectacle, non moins nouveau pour elle, d’une assemblée politique s’insurgeant contre la loi. Lorsque le ministre de l’intérieur vint lire à la chambre le décret de dissolution, un député du Caire se leva et l’apostropha violemment d’une belle paraphrase du mot fameux et apocryphe de Mirabeau : « Nous sommes ici par la volonté de la nation, nous n’en sortirons que par la force des baïonnettes! » Ce même député, l’espoir du parti libéral en Egypte, que ses amis appelaient familièrement le Gambetta égyptien, se trouvant quelques jours plus tard dans un grand banquet auquel assistaient quelques magistrats européens, porta un toast de deux heures à la liberté et au gouvernement parlementaire. Il regardait sans cesse en parlant les magistrats européens dans l’espoir que son discours leur produirait une vive impression et qu’ils voudraient bien y répondre par quelques mots d’encouragement. Ceux-ci ayant gardé le silence, il s’approcha d’eux à l’issue du banquet: «Pourquoi, leur dit-il avec tristesse, n’avez-vous pas parlé après moi? — Et de quoi voulez-vous donc nous faire parler? — De la liberté et du gouvernement parlementaire; car ce sont des choses que j’aime beaucoup, mais je dois vous avouer que je ne sais pas au juste ce que c’est. » Un de ses amis, causant dans l’intimité avec le nouveau Mirabeau, lui posait la question suivante : « Si le ministère est renversé, si la chambre des notables est rétablie, que ferez-vous? oserez-vous combattre le despotisme du vice-roi? — Oui sans doute, pourvu qu’on me le permette. — Mais on ne vous le permettra pas. On vous placera dans l’alternative de vous résigner à un silence grassement payé ou d’aller faire dans le Soudan un de ces voyages dont on n’est jamais revenu. Vous exposerez-vous à ce danger? — Ah ! non ; si le khédive ne veut pas que je parle, il est certain que je ne pourrai rien dire. » Lorsque ce député avait apostrophé le ministre de l’intérieur, le khédive voulait donc qu’il parlât! S’inspirant des avis de Chériff-Pacha, qui se proposait d’être lui-même le Midhat de l’Egypte, Ismaïl-Pacha se préparait à jouer la comédie d’un souverain constitutionnel donnant la liberté à son peuple et obéissant ensuite à ses injonctions. C’est dans ce dessein qu’il faisait appel à toutes les inspirations inconscientes vers la liberté dont est travaillée une partie de la nation égyptienne. On ne rencontrerait certainement pas dans toute l’Egypte un homme sachant mieux que le député du Caire ce que c’est que la liberté et que le régime parlementaire; mais on y trouverait sans peine des gens qui se croient révolutionnaires, des membres de sociétés secrètes, des francs-maçons, des conspirateurs politiques s’agitant beaucoup dans l’ombre quoique n’osant jamais se montrer au soleil. Tous ces prétendus libéraux sont dans la main du khédive. « Il y a ici, me disait un consul français qui connaît merveilleusement l’Orient, des millions de partis : il y a des libéraux enragés, des réactionnaires violens et des radicaux passionnés; mais tous ces partis, depuis les chevau-légers jusqu’à l’extrême gauche, obéissent à la même impulsion : celle du khédive, ont le même chef: le khédive ! » Telle est la vérité. Sans doute un certain nombre de naïfs se sont laissé prendre aux promesses d’Ismaïl-Pacha annonçant qu’il allait donner une constitution à l’Egypte, en échange de l’administration européenne. Peut-être Chériff-Pacha lui-même était-il sincère lorsqu’il disait publiquement : « Si le despotisme du vice-roi devait durer, je refuserais de m’associer à la campagne contre le cabinet anglo-français. » Il exprimait pourtant mieux sa pensée intime en déclarant au consul général autrichien « qu’après tout l’Egypte avait été conquise par les Turcs, et que les Turcs ne pouvaient se laisser arracher le droit de l’exploiter. » C’étaient des exploiteurs, non des libéraux ou des patriotes qui ne voulaient plus du régime européen.

Quoi qu’il en soit, en même temps que le vice-roi faisait préparer un plan financier, il organisait une vaste campagne politique contre son ministère. De grandes réunions avaient lieu chez un ancien ministre des finances, Grec d’origine, Ragheb-Pacha, réunions à demi religieuses, à demi financières dans lesquelles se tramait la conspiration qui devait amener la chute des ministres anglo-français. Ces premières réunions laissèrent éclater les véritables sentimens de ceux qui y prenaient part. Deux raisons principales avaient provoqué la révolte des officiers, instrumens dociles d’une volonté supérieure : premièrement l’annonce d’un cadastre qui aurait permis soit de découvrir les propriétés conservées par le khédive après la cession soi-disant complète de ses biens, soit de constater que les terres des pachas ne supportaient pas tous les impôts qu’elles auraient dû supporter; secondement la prise de possession définitive du pouvoir par des administrateurs européens, ce qui allait empêcher réellement la classe dominante turque de continuer, suivant le mot de Chériff-Pacha, à « exploiter l’Egypte qu’elle a conquise. » J’ai d’ailleurs exposé dans une précédente étude que la suppression de la moukabalah et l’élévation des taxes ouchoury portaient une grave atteinte à l’intérêt particulier des gros propriétaires. Il était donc naturel que ceux-ci s’unissent au khédive et au cheik-el-bekri pour tenter de renverser le nouvel ordre de choses. Les résolutions votées dans un premier moment d’enthousiasme par l’assemblée convoquée chez Ragheb-Pacha portaient : 1° que l’administration des domaines cédés par le khédive à l’état devait être restituée aux indigènes, attendu qu’aucun véritable Égyptien ne pouvait sans crime continuera cultiver au profit de l’Europe des terres enlevées au souverain; 2° que tous les Européens sans exception devaient être chassés des administrations gouvernementales, finances, travaux publics, etc. ; 3° que les ministres indigènes complices des ministres européens devaient être immédiatement destitués ; 4° que la moukabalah et l’impôt ouchoury devaient être maintenus tels quels; 5° que pour justifier ces mesures aux yeux de l’Europe, les pachas devaient s’engagera payer intégralement toutes les dettes en donnant, s’il le fallait, des garanties sur leurs propriétés. — Ce programme était trop radical pour être définitivement adopté. Les pachas voulaient bien conserver leurs privilèges, mais donner leurs propriétés en garantie du paiement intégral des dettes, jamais! On laissa pourtant, durant plusieurs semaines, courir le bruit de ce sacrifice patriotique; on envoya même en Europe des dépêches officieuses qui en transportaient l’écho à Paris et à Londres; on fit ressortir aussi nettement que possible aux yeux du public la différence de conduite qui existait entre les pachas offrant leurs propriétés pour empêcher l’Égypte de tomber en faillite et les ministres européens proclamant sans hésiter l’existence de cette faillite. Mais, dès que l’effet désiré fut produit sur l’opinion, on se ravisa; on renonça à l’expulsion en masse des Européens, on se borna à réclamer le renvoi des ministres et des nouveaux fonctionnaires. Tout en proclamant avec fracas que l’Egypte pouvait et voulait payer ses dettes, on décréta une réduction de 1 pour 100 sur la dette consolidée et on prépara un arrangement de la dette flottante qui imposait aux créanciers pour une partie de leur solde un papier sans valeur. On laissa de côté tous les gages fonciers annoncés. A la place de solides hypothèques sur des terres bien connues, à la place d’une administration européenne éclairée et honnête, on n’offrit pour toutes garanties aux créanciers et aux puissances que les promesses cent fois violées du khédive et des institutions libérales dont personne ne pouvait parler sans rire. C’est ce qui fut décoré du beau nom de plan national. Le plan national devait être imposé au vice-roi qui, bien entendu, n’était pour rien dans son éclosion. La maison de Ragheb-Pacha devint donc le centre d’un vaste pétitionnement auquel on obligea tous les notables, tous les pachas, tous les fonctionnaires, tous les ulémas, voire même le grand rabbin juif et le patriarche arménien à prendre part. Chaque nuit on y amenait un certain nombre de personnes auxquelles on donnait l’ordre de signer le plan national. Deux ou trois pachas à peine eurent le courage de protester. Une résistance fit beaucoup de bruit : ce fut celle du cheik-ul-islam de l’Egypte, du mufti de la mosquée d’El-Azar, qui, contrairement au cheik-el-bekri, refusa formellement de prendre part aux réunions tenues chez Ragheb-Pacha et de s’associer au prétendu mouvement patriotique et religieux, qui n’était en réalité qu’un mouvement de privilégiés menacés. Pour échapper à de fastidieuses obsessions, il se retira dans une petite ville aux environs du Caire. Après quinze jours de négociations, on obtint cependant qu’il signât le plan national, mais il accompagna sa signature de réserves formelles sur le fond des choses qu’il déclara désapprouver.

Pendant que la classe dominante de l’Egypte s’organisait ainsi pour la lutte, la commission internationale d’enquête achevait la préparation de son projet de règlement de la dette. Il serait trop long d’entrer ici dans des détails financiers qui n’y seraient point d’ailleurs à leur place. Contentons-nous de dire que cette commission, proclamant avec courage une vérité incontestable, mais que tout le monde avait cherché à dissimuler jusque-là, affirmait que l’Egypte était depuis trois ans en état de déconfiture. « Sans doute, disait-elle dans son rapport, le gouvernement a toujours fait face au paiement des coupons, mais les expédiens auxquels on a eu recours compromettaient gravement l’avenir pour sauver le présent. Payer les coupons dans ces conditions, c’est distribuer des dividendes fictifs, et l’on sait à quels résultats arrivent les sociétés qui persévèrent dans cette voie. Leur situation paraît brillante jusqu’au jour où leur ruine est irrémédiable. Si l’on veut éviter que ce jour arrive, il faut rompre avec les traditions du passé. Il ne faut plus, comme on l’a fait trop souvent, et notamment le 1er mai 1878, avoir recours, pour payer un coupon, à des anticipations d’impôts épuisant le pays pour une année entière. Il ne faut plus, comme au 1er novembre de la même année, prélever sur un emprunt les trois cinquièmes d’un coupon. Il ne faut plus enfin, comme on l’a fait depuis deux ans, laisser en souffrance tous les services publics. » En exécution de ces principes, la commission d’enquête proposait une série de mesures imposant sans doute à toutes les classes de créanciers d’importans sacrifices, mais les leur imposant à titre provisoire, jusqu’au jour où, les réformes européennes ayant porté leurs fruits, le chaos des lois égyptiennes étant débrouillé, la taxe foncière étant équitablement répartie, les innombrables abus de la perception ayant disparu, on pourrait savoir exactement quelles sont les ressources de l’Egypte et ce qu’elle peut sans périr donner à ses créanciers. Tandis que le projet national, réglant l’avenir aussi bien que le présent, réduisait d’une manière définitive l’intérêt de la dette à un taux déterminé, le projet de la commission d’enquête, plus conforme aux règles de la faillite commerciale, partageait entre les créanciers tous les revenus du pays disponibles après le règlement des dépenses indispensables au fonctionnement régulier de l’état. Inaugurant ensuite les réformes, la commission supprimait quelques-uns des privilèges les plus odieux de la classe riche pour dégrever la classe pauvre d’impôts tellement lourds qu’ils restaient depuis plusieurs années non soldés, et qu’ils servaient uniquement à grossir des budgets fictifs de ressources apparentes. Enfin, abordant la question qui occupait tout le monde autour d’elle, c’est-à-dire la question des garanties à offrir aux créanciers et aux puissances, elle n’en trouvait pour son compte qu’une seule d’efficace : le maintien du régime européen. « Tant que la marche régulière des services publics ne sera pas assurée, disait son rapport, toutes les garanties données aux créanciers permanens du gouvernement seront vaines. Les promesses les plus séduisantes n’auront d’autre effet que de faire concevoir des espérances auxquelles, dans un avenir très prochain, les faits eux-mêmes viendront donner le plus brutal démenti. Que servirait d’avoir liquidé la dette non consolidée, si on laissait subsister les causes qui lui ont donné naissance, c’est-à-dire si les services publics n’étaient pas suffisamment dotés, et, à peine est-il besoin d’ajouter, si le régulier emploi des crédits n’était pas assuré par des modifications profondes dans le système d’administration qui a eu pour conséquence la crise que nous traversons ! L’expérience de ces dernières années a surabondamment prouvé combien cette réforme est nécessaire et combien à ce point de vue serait insuffisant tout système qui consisterait uniquement dans l’organisation d’un contrôle. » Quelques jours plus tard, protestant contre la chute du cabinet anglo-français, la commission d’enquête disait avec plus de netteté encore : « La stabilité des nouvelles institutions, et notamment le maintien des ministres européens, ainsi que des garanties qui s’y rattachent, étaient la condition essentielle de l’exécution de notre plan. La commission avait espéré que ce régime amènerait un grand bien pour l’Egypte, et par ce régime nouveau elle entendait : l’ordre apporté dans l’administration tout entière par une comptabilité européenne, le contrôle efficace des recettes et des dépenses, l’impôt foncier trouvant une base rationnelle dans l’établissement d’un cadastre, la protection des indigènes assurée contre les exactions dont ils sont trop souvent les victimes, en un mot, la réforme complète de la législation fiscale et de l’administration financière. Cette réforme, nous ne pouvions l’attendre que d’un ministère où l’élément européen eût une part légitime d’influence. » Émanées d’une commission internationale où l’Italie et l’Autriche avaient leur place, où l’Allemagne était représentée indirectement, ces déclarations étaient capitales. Ce n’étaient donc plus seulement la France et l’Angleterre, c’étaient toutes les grandes puissances qui reconnaissaient la nécessité de substituer en Egypte, au système de l’ingérence indirecte exercée par les consuls ou par des contrôleurs financiers, le système de l’ingérence directe pratiquée par des administrateurs européens. Vengeant le ministère anglo-français des attaques injustes et injurieuses dirigées contre lui par la classe dominante égyptienne, ainsi que par une fraction des colonies européennes et des créanciers, la commission d’enquête, qui était composée, comme on l’a déjà remarqué, d’hommes ayant étudié depuis de longues années la constitution morale et physique de l’Egypte, ayant examiné avec le plus grand soin tous les rouages de son administration et tous les ressorts de sa politique, — la commission d’enquête proclamait que ce ministère avait, en six mois, donné à ce malheureux pays un embryon d’organisation sur lequel les partisans du régime despotique ne s’acharnaient avec tant d’énergie que parce qu’il leur paraissait trop vivace. A l’heure même où on entendait dire partout que le ministère européen avait échoué, le seul juge éclairé, impartial, désintéressé, qui existât au Caire, affirmait au contraire qu’il avait admirablement réussi et que c’était pour cela qu’on allait le renverser dans une vulgaire conspiration.


IV.

C’est le 1er avril que la lutte s’est engagée ouvertement entre le khédive et ses ministres. L’échéance du coupon des emprunts à court terme tombait ce jour-là. M. Wilson vint proposer au vice-roi de la retarder de quelques jours afin que les porteurs de ces emprunts subissent le sort commun des créanciers égyptiens. Les emprunts à court terme sont tous des emprunts anglais; M. Wilson montrait donc un véritable courage en frappant d’abord ses compatriotes. Mais ces emprunts sont garantis par les produits de la moukabalah, que la commission d’enquête proposait de supprimer; le coup atteignit donc non-seulement les créanciers anglais, mais les riches propriétaires égyptiens. Déchirant pour la première fois tous les voiles, le khédive signifia avec violence à M. Wilson que l’Egypte ne se laisserait jamais déclarer « en déconfiture, » qu’elle pouvait et voulait payer ses dettes, qu’elle repoussait les projets de la commission d’enquête, et que la chambre des notables, qui continuait à siéger en secret, avait signé une énergique protestation contre la conduite des ministres. L’histoire de cette protestation est significative. Rédigée par un secrétaire de la chambre, elle fut soumise aux notables le jour même de la dissolution. Elle était conçue dans les termes les plus vifs; elle se terminait même ainsi : « Nous n’avons plus d’appui qu’en le vice-roi. Aussi nos biens, nos familles, notre honneur, nos vies même, nous mettons tout sous ses pieds. » Si résignés au despotisme que fussent les notables, ces dernières paroles leur parurent un peu fortes. « Elles ne sont pas de moi, leur dit le rédacteur de la protestation; j’ai tenu la plume, mais c’est le khédive lui-même qui m’a dicté tout ce que j’ai écrit. » Néanmoins le khédive, invoquant cette pièce comme une preuve éclatante du sentiment national, n’hésita pas à dire à ses ministres qu’il ne pouvait plus résister à la voix de son peuple. Sur l’observation que sa conduite risquait d’avoir pour lui de graves conséquences, le khédive répondit avec colère : « Soit! mais si je dois succomber, je succomberai avec honneur! » Chose curieuse ! ce que le khédive appelait honneur n’était qu’un simple mot. Il ne disait pas la vérité lorsqu’il soutenait que l’Egypte pouvait et voulait payer ses dettes, puisque le plan national imposait aux créanciers des sacrifices plus complets et plus durables que le plan de la commission d’enquête. Seulement le second reconnaissait la « déconfiture » de l’Egypte et le premier la niait avec éclat avant d’en consacrer la réalité. Ce terme de déconfiture, nouveau sans doute pour ses oreilles, produisait sur le khédive la plus agaçante impression. Il était habitué à faillite, à banqueroute, à banqueroute frauduleuse; mais déconfiture lui paraissait insupportable. Il répétait sans cesse à toutes les personnes qu’il rencontrait : « Dites donc autour de vous, écrivez en Europe que les ministres européens ont eu le front de déclarer l’Egypte en déconfiture, afin de déshonorer pour toujours le pays et son souverain ! »

L’audace absolument extraordinaire avec laquelle Ismaïl-Pacha, après quelques jours d’hésitation, a renvoyé cavalièrement ses ministres européens a été pour toutes les personnes qui le connaissaient le sujet du plus vif étonnement. Une mesure aussi brutale modifiait de fond en comble le régime réformateur que la commission d’enquête avait essayé d’organiser; aussi cette commission s’est-elle empressée de confondre sa cause avec celle des ministres et de donner, à l’unanimité, sa démission. Tout semblait crouler à la fois en Egypte; le khédive trouvait devant lui un champ d’expériences absolument libre. Néanmoins personne ne mettait en doute que ce succès, si grand en apparence, ne fût bientôt suivi d’une revanche éclatante. Comment supposer, en effet, que les deux puissances qui venaient d’adresser à Ismaïl-Pacha la note comminatoire que j’ai en partie citée acceptassent sans mot dire l’affront qui leur était fait? Dans l’entourage du vice-roi, la terreur était profonde; chaque dépêche venue d’Europe, de Paris, de Londres ou de Constantinople l’aggravait encore. Dès que la nouvelle du coup d’état égyptien lui était parvenue, la Porte ottomane avait offert aux gouvernemens anglais et français de destituer Ismaïl-Pacha et de le remplacer par le prince Halim, le dernier des fils de Mehemet-Ali. On le savait au Caire, et il est certain que, si les puissances avaient accepté les propositions du sultan, le khédive serait tombé comme une feuille morte que le plus léger souffle emporte: aucun des hommes qui venaient de suivre ou de diriger le prétendu mouvement national et religieux n’aurait essayé de le défendre; tous l’auraient abandonné sans honte et sans remords, avec cette souplesse orientale sur laquelle la force, d’où qu’elle vienne, a toujours une prise absolue. Dès le lendemain de la chute du ministère européen, on voyait chez les nouveaux ministres et chez les familiers du palais une évidente disposition à renier leur folle entreprise. Mais le khédive avait eu un sentiment juste, bien qu’étroit, de la vérité lorsqu’il avait compté sur l’inaction de la France et de l’Angleterre. Cette dernière était tellement occupée de la guerre de l’Afghanistan, de la guerre des Zoulous, de l’état dangereux de la Birmanie, des progrès des Russes en Roumélie, etc., qu’il lui restait bien peu de temps pour s’occuper de l’Egypte. Ébranlé par une longue série de déceptions, le ministère Beaconsfield avait perdu cette audace généreuse qu’on lui avait vue quelques mois auparavant et qu’il devait retrouver quelques mois plus tard. Autant il était hardi, entreprenant, prêt à toutes les initiatives après la prise de Chypre, autant il était, après ses échecs passagers dans le Natal, timide et circonspect. L’opinion publique le poussait vivement dans la nouvelle voie où il était entré. Un spirituel dessin du Punch exprimait, avec autant de justesse que d’originalité, l’état d’esprit de l’Angleterre. Ce dessin représentait les ministres anglais attablés devant un bon nombre de «pâtés chauds » (hot pies) portant les différens noms de Turquie, Afghanistan, Natal, Chypre, etc. Mais à un marmiton diplomatique qui accourait apportant un nouveau plat où se dessinait vaguement le nom de Birmanie, master Benjamin criait : « Merci! assez! nous avons déjà plus que nous ne pouvons absorber! » N’était-ce pas par le même cri que devait être accueilli le marmiton qui apportait à son tour le plat d’Egypte? Quant à la France, elle avait eu un moment de très grand prestige en Orient, lorsque les pouvoirs présidentiels étaient passés d’une manière si régulière et si pacifique entre les mains d’un nouveau titulaire. Malgré son goût prononcé pour l’empire, Ismaïl-Pacha avait cru sincèrement qu’il faudrait compter avec la république. Mais peu à peu les nouvelles de Paris avaient modifié cette impression. L’agitation causée par l’amnistie, l’émotion des lois Ferry, l’espèce d’entraînement qui s’était emparé du parti républicain, grossis par la distance, défigurés par l’intérêt, avaient changé le cours des idées du khédive. Un certain nombre d’émissaires et d’émigrés bonapartistes s’étaient complètement emparés de lui. « Dans trois mois, répétait sans cesse Ismaïl-Pacha, l’empire, qui a toujours été mon allié, sera rétabli, et d’ici à trois mois les puissances ne feront rien. »

Ismaïl-Pacha ne se trompait qu’à demi. La France et l’Angleterre, qui n’avaient qu’un mot à dire, qu’un geste à faire pour changer la face des choses au Caire, sont restées inertes à la nouvelle du coup d’état khédivial. Leur inaction a duré trois mois. Elles ont eu peur l’une et l’autre de prendre une trop lourde responsabilité. — Poussez-moi, disait l’Angleterre à la France, et j’agirai! — Mais la France à son tour demandait à être poussée. — Le ministère Beaconsfield craignait le parlement; le ministère français, que le parlement n’a jamais gêné dans les questions extérieures, craignait le pays. En conséquence personne ne marchait, et il est fort probable que personne ne l’aurait jamais fait, si l’Allemagne ne s’était aperçue tout à coup des périls de cette faiblesse prolongée et de l’intérêt qu’elle pouvait avoir elle-même à la secouer brusquement. Comme toutes les puissances jeunes, l’Allemagne aime à faire éclater sa force un peu partout; il lui était certainement agréable de la montrer en Orient, sur ce terrain général des luttes européennes. Sans doute, elle n’a pas beaucoup d’intérêts en Egypte; cependant son commerce n’est point nul dans cette admirable contrée où ses écoles répandent de plus en plus sa langue et son esprit. On ignore trop qu’il y a des colonies allemandes, non-seulement sur les bords du Nil, mais en Syrie, et qu’en Orient comme sur tous les autres points du globe la France et l’Angleterre sont destinées désormais à rencontrer la plus intelligente, la plus ferme et la plus nouvelle des rivalités. Ce n’est point cependant dans l’unique intérêt de son influence diplomatique que l’Allemagne a fait tout à coup en Egypte la démarche hardie qui a réveillé les gouvernemens anglais et français de leur torpeur. La crise égyptienne risquait d’amener en s’envenimant une rupture plus ou moins profonde entre la France et l’Angleterre; or si l’Angleterre et la France se divisaient, il est clair que cette dernière serait fatalement obligée de se rejeter du côté de la Russie. L’alliance franco-russe n’a jamais été du goût de l’Allemagne; mais elle l’est moins que jamais depuis que les déceptions qui ont suivi le traité de Berlin ont amené, sinon entre les gouvernemens russe et allemand, du moins entre les peuples et certains hommes d’état, un refroidissement très sensible. Il est donc plus que probable qu’en frappant un coup vigoureux au Caire, l’Allemagne a voulu à la fois montrer sa puissance, prendre en quelque sorte pied en Orient, protéger les intérêts de ses nationaux et maintenir les combinaisons diplomatiques qu’elle tient, pour le moment du moins, à ne pas voir se briser.

Le terrain choisi par l’Allemagne pour son action en Egypte a été excellent. En dépit du caractère national et religieux qu’on avait voulu leur donner, les décrets du khédive sur le règlement de la dette étaient absolument illégaux. En effet, la loi internationale qui a établi la juridiction des tribunaux mixtes contient un article 10 ainsi conçu : « Le gouvernement, les administrations, les daïras de son altesse le khédive et des membres de sa famille seront justiciables de ces tribunaux dans les procès avec les étrangers, » et un article 11 non moins essentiel : « Ces tribunaux, sans pouvoir statuer sur la propriété du domaine public, ni interpréter ou arrêter l’exécution d’une mesure administrative, pourront juger, dans les cas prévus par le code civil, les atteintes portées à un droit acquis d’un étranger pour un acte d’administration. » Ces deux articles, comme on le voit, mettent directement les créanciers égyptiens sous la protection des tribunaux de la réforme. Mais ces tribunaux, d’après les articles 35, 36 et 37 de la loi internationale qui les a institués, ne peuvent appliquer que les codes, lois et règlemens publiés un mois avant leur installation et approuvés par les puissances. Aucune modification ne saurait être introduite dans le code civil ou dans les lois qui touchent « à des droits acquis d’un étranger » sans l’assentiment des gouvernemens. L’Allemagne avait donc raison de dire que les lois nouvelles, qui portaient assurément atteinte aux droits acquis d’étrangers, puisque tous les créanciers consolidés et presque tous les créanciers flottans sont Européens, étaient injustes, arbitraires, contraires aux traités et aux conventions. Il ne fallait pas être grand clerc pour s’en apercevoir. La réforme judiciaire qui, d’après les partisans du régime consulaire, devait désarmer les Européens en face des indigènes, leur a donné au contraire une force bien supérieure à celle qu’ils retiraient des capitulations. En vertu de cette réforme, aucun arrangement financier ne peut être fait en Egypte, ni par le gouvernement local, ni par la Porte-Ottomane, en dehors des puissances. On n’avait pas eu l’air de s’en douter à Paris et à Londres. Aussi la protestation de l’Allemagne contre la conduite du khédive, qu’elle qualifiait de « contraire au droit, » a-t-elle produit partout une vive impression. L’Angleterre, la France, l’Italie, l’Autriche s’y sont associées tour à tour. Mais l’Angleterre et la France n’ont pas cru qu’elles dussent se contenter d’imiter l’Allemagne; piquées au jeu, elles ont résolu d’aller plus loin qu’elle et, du moment qu’elles se décidaient à agir, de pousser les choses jusqu’au bout en renversant le khédive.

Si le mouvement national et religieux auquel Ismaïl-Pacha avait prétendu céder, et que le consul général anglais avait signalé avec terreur à son gouvernement, avait été tant soit peu sérieux, l’entreprise eût été difficile. Pendant trois mois, on avait laissé aux passions indigènes le temps de se développer. Pour la première fois, les Égyptiens avaient eu l’audace de braver l’Europe, et il n’en était résulté pour eux aucun mal! et ils n’avaient point éprouvé le moindre châtiment pour une faute aussi extraordinaire ! On comprend que des hommes qui ne croient qu’à la force fussent singulièrement enhardis par une semblable impunité. Le lendemain de la chute de ses ministres, le khédive s’était mis à réorganiser son armée ; il l’avait portée officiellement au chiffre de soixante mille hommes; l’immense matériel de guerre enseveli dans les magasins et les arsenaux en était sorti ; de nombreuses batteries d’artillerie avaient été rangées le long des côtes de la Méditerranée; le canon résonnait tous les jours sur la hauteur du Mokabam; la citadelle du Caire avait été préparée pour soutenir un siège en règle; les revues, les marches militaires, les démonstrations belliqueuses se poursuivaient avec une ridicule et dangereuse ostentation. Cette odeur de poudre commençait à monter les têtes. Les promenades publiques n’étaient plus aussi sûres que par le passé au Caire et à Alexandrie; un certain nombre d’Européens avaient été arrêtés en plein jour par des soldats ; une troupe de Nubiens avait même fait à plusieurs femmes de sérieuses contusions. Au reste, derrière cet appareil guerrier, l’Egypte jouissait de nouveau du gouvernement national et religieux qu’elle avait soi-disant réclamé. Les ministres indigènes étaient les mêmes qui avaient naguère ruiné le pays. Dès leur arrivée au pouvoir, ils s’étaient mis en devoir d’achever leur œuvre. Pour payer le coupon de mai, la moisson des fellahs, qui était excellente, avait été aliénée à des taux prodigieusement usuraires aux banquiers, usuriers et courtiers d’affaires ordinaires. En quinze jours, le ministère des finances avait perçu les trois quarts de l’impôt de l’année; quelques moudirs, animés d’un beau zèle, avaient même empiété sur les années suivantes ; l’un d’eux, par exemple, avait perçu pour trois ans ce qu’on appelle, on ne sait trop pourquoi, l’impôt du sel, puisque dans presque toutes les circonstances le fellah ne reçoit pas un brin de sel en échange. C’est l’impôt le plus odieux, le plus étrangement réparti de toute l’Egypte. Quant aux institutions nationales qu’on avait promises aux indigènes en échange du ministère européen, personne n’en parlait plus. La chambre des notables elle-même était retombée dans le néant. Le député du Caire qui avait joué un instant les rôles de Mirabeau et de M. Gambetta en était réduit à jouer celui de sourd et muet, cherchant en silence en quoi la liberté nouvelle pouvait bien différer de l’ancien despotisme.

Il serait inutile de raconter en détail la chute d’Ismaïl-Pacha. Si coupable qu’ait été ce malheureux souverain, la manière dont il est tombé, abandonné, trahi, livré par tous les instigateurs de ses fautes, qui ont trouvé moyen de rester impunis, ne saurait inspirer qu’un sentiment de pitié. Les premiers qui lui ont parlé de démission étaient les mêmes qui l’avaient poussé à braver l’Europe. Lorsque les consuls de France et d’Angleterre sont venus lui donner le conseil de se démettre au profit de son fils, il n’avait déjà plus un seul appui autour de lui; le parti national et religieux s’était effondré; les ministres étaient passés à l’ennemi ; les notables avaient disparu ; l’armée tirait en vain le canon dans le désert ; les ulémas, les softas et les derviches continuaient leurs pieux exercices sans paraître se douter qu’un sacrilège bien plus grand encore que l’introduction en Egypte d’un ministère anglo-français s’accomplissait sous leurs yeux, et que la France et l’Angleterre, non contentes d’une ingérence indirecte dans les affaires du pays, y accomplissaient une révolution. Ceux qui s’étaient si fort émus lorsque les deux puissances touchaient aux membres de la nation ont applaudi lorsqu’elles en ont frappé la tête. Leçon instructive, qui prouve jusqu’à quel point la force est tout sur les bords du Nil ! Il manquait à Ismaïl-Pacha un dernier malheur. A défaut des ministres, des pachas, des familiers qu’il avait enrichis de ses dons, il pouvait légitimement compter sur l’appui de la Porte-Ottomane. C’est en grande partie pour elle qu’il s’était ruiné. Durant les seize années de son règne, il n’avait cessé d’envoyer des sommes énormes à Constantinople; il avait acheté à prix d’or le titre de khédive, le droit de succession directe dans sa famille, des pouvoirs financiers et administratifs étendus, enfin une indépendance gouvernementale à peu près complète. Depuis la chute du ministère européen, ses émissaires avaient prodigué les largesses dans le monde politique turc et dans l’entourage du sultan. Ils avaient si bien fait qu’on ne parlait plus à Constantinople du firman de destitution et que le prince Halim semblait y avoir perdu toutes ses chances. Mais dès que les puissances, afin de ménager l’autonomie de l’Egypte et les droits du fils d’Ismaïl-Pacha, ont conseillé à ce dernier d’abdiquer spontanément, la Porte s’est émue. Prenant les devans, elle a destitué son vassal, non sans l’accabler des plus vifs reproches sur sa coupable conduite, sa mauvaise gestion financière, ses innombrables erreurs administratives. Être accusé par le sultan d’être un souverain prodigue et un détestable administrateur, n’était-ce pas pour Ismaïl-Pacha le plus ironique des châtimens? Ce n’est pas tout. La Porte s’est empressée de profiter de l’occasion pour retirer le firman de 1873, c’est-à-dire l’ensemble des concessions que le khédive avait payées si cher, et pour réduire le prince Tewfik au rôle de simple vice-roi, n’ayant d’autre titre au pouvoir que celui qu’aurait eu le prince Halim lui-même : le libre choix de son suzerain. Certes, rien n’était plus ridicule que de voir le sultan, qui a fait banqueroute, châtier si sévèrement le khédive d’une simple déconfiture. Mais la punition d’Ismaïl-Pacha devait être complète; une dernière folie devait lui faire perdre tous les fruits de son règne; ce qu’il avait fait de bien comme ce qu’il avait fait de mal devait tomber avec lui. Pour n’avoir jamais compté que sur la puissance de l’argent, pour s’être entouré d’hommes animés des mêmes sentimens que lui, pour n’avoir pas pu supporter plus de six mois d’être servi par des conseillers intègres, économes et sincères, il s’est vu en un jour privé de tous les appuis qu’il avait travaillé dix-huit ans à élever autour de son trône et de sa dynastie. Seul, sans partisans, sans amis, sans protecteurs, chassé de ses états où il avait exercé si longtemps un si orgueilleux despotisme, il ne lui est plus resté d’autre ressource que d’écrire au sultan qui le destituait : « Je te demande l’autorisation de venir à Constantinople où je serai heureux d’essuyer avec ma face la poussière de tes babouches. Je sollicite uniquement la faveur de m’abriter dans le sein de ta clémence et de vivre sous ton aile protectrice et bienfaitrice; » humble prière qui, pour comble d’infortune, a été repoussée avec dédain !


GABRIEL CHARMES.

  1. Voyez la Revue du 15 août.