Un Humoriste Italien - Salvatore Farina

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Un Humoriste Italien - Salvatore Farina
Revue des Deux Mondes3e période, tome 51 (p. 405-438).

Voici un écrivain qui, depuis une dizaine d’années, a publié une dizaine de volumes [1], sans compter les brochures, tous réimprimés plusieurs fois et reproduits à l’étranger. L’un d’eux : Oro nascosto, a paru en allemand avant de paraître en italien ; un autre : Amore bendato, a été traduit en cinq langues et on le traduit maintenant en tchèque. Les critiques les plus autorisés, M. Bersezio, en Italie ; M. Benfey, en Allemagne, l’ont placé très haut parmi les conteurs ; d’autres l’ont appelé le Dickens italien ; un libraire, trouvant cette comparaison injurieuse, a déclaré que M. Farina valait mieux que Dickens. Hâtons-nous d’ajouter que l’humoriste italien a ri le premier de ces superlatifs : à son avis, la critique, en Italie, n’existe pas : « On n’y pratique que la réclame menteuse, éhontée, au service des éditeurs puissans. » C’est beaucoup dire : il existe dans la péninsule (nous les nommerons peut-être un jour) des critiques pleins d’érudition et de sagacité ; seulement, ils dédaignent un peu le roman (et ce mépris ne date pas d’hier) : quand Manzoni publia ses Fiancés, on lui reprocha d’écrire pour les femmes. Quoi qu’il en soit, il est rare de voir un auteur se fâcher contre ceux qui le flattent. Nous sommes toujours portés, dit un sage, à reconnaître beaucoup de goût à ceux qui nous attribuent beaucoup d’esprit. Et comme M. Farina, sans vouloir être un Dickens, a pourtant tous les droits du monde à notre attention, nous allons tâcher de le faire connaître. Un seul de ses romans a été traduit dans notre langue ; il importe donc avant tout, non de peser l’écrivain, mais de le montrer.

Quand nous l’appelons un humoriste, nous rendons au mot de humour, qu’il ne faut pas définir trop subtilement, son sens le plus facile à comprendre et le plus généralement accepté : une originalité facétieuse, une sentimentalité souriante, ou, si l’on veut, une gaîté toujours prête à s’émouvoir et à s’attendrir. Inutile de chercher plus loin, d’évoquer Rabelais, Shakspeare, Swift et Sterne, Hofmann et Jean-Paul, nous y perdrions la tête ; les choses les plus claires deviennent troubles quand on les regarde de trop près. Il est vrai qu’ainsi compris, le humour est français ; nos aïeux disaient humeur, et Voltaire, il y a plus de cent ans, avait trouvé ce mot dans Corneille. Nous avons donc aussi, nous avons eu de tout temps nos humoristes. Il y a pourtant entre eux et la plupart des étrangers cette différence que ces derniers sont des penseurs ou plutôt des pensifs ayant des idées non générales, mais personnelles, relevant non du sens commun, mais de leur sens particulier, et que ces idées, justes ou non, mais franches, ils les expriment pour se faire plaisir à eux-mêmes, non pour flatter ou choquer le public. Il y a donc chez eux beaucoup de vie intérieure, un esprit qui remue en dedans ; aussi, quand ils écrivent des romans et tâchent de créer des êtres humains, les créent-ils à leur image, pensifs comme eux, conduits dans la vie moins par le tempérament que par la réflexion, égarés moins par des vices que par des sophismes, détraqués non par la vanité, qui est le souci de la galerie, mais par des lubies et des dadas qui, nés de leur fantaisie solitaire, ne sont qu’à eux et pour eux. Ces personnages nous semblent en même temps plus naïfs et plus compliqués que les nôtres ; plus naïfs, parce qu’ils s’inquiètent moins du qu’en dira-t-on ; plus compliqués, parce que les mobiles de leurs actions sont très divers et multipliés par les subtilités de la préméditation. Notre culture nous porte à tout simplifier, à ébrancher les bois pour y voir clair, à y tracer des routes qui aillent tout droit ; aussi avons-nous beaucoup de parcs et point de forêts vierges. Pour composer une figure, il nous suffit d’un seul trait, un vice ou une passion, tout le reste nous paraît de trop. Sainte-Beuve était plus curieux, il demandait bien des choses avant de juger un homme : quel est son régime, sa façon de vivre journellement ; s’il est riche ou pauvre, ce qu’il pense en religion, comment il est affecté du spectacle de la nature, comment il se comporte sur l’article d’argent, sur le chapitre des femmes. Ce dernier chapitre est le seul qui intéresse nos romanciers (nous ne disons pas tous). M. Salvalore Farina nous paraît avoir toutes les curiosités de Sainte-Beuve et beaucoup d’autres encore : les personnages de son invention ont des idées qui les mènent ; c’est par là qu’ils nous frappent au premier regard.

Cela s’explique aisément, du reste : la plupart des humoristes furent des hommes d’étude et de méditation. M. Farina ne fait pas exception à la règle. Né à Sorso (île de Sardaigne) en 1846, fils d’un magistrat qui fut procureur-général à Milan et qui est maintenant à la retraite, il étudia sérieusement le droit à Pavie, puis à Turin, et prit son doctorat en 1868. Aussitôt après, il s’est marié, à vingt-deux ans : ce n’est donc pas dans les tripots qu’il a fait ses humanités, appris le monde et la vie. « Ma femme, écrit-il à un ami m’a donné trois consolations de sexe divers, bons enfans à qui je dois les meilleures pages de mon livre. Après mon mariage, ma vie s’est passée et se passe encore à Milan, où je vis seul, presque étranger à la vie politique et mondaine, dans ma maison et avec peu d’amis. » Indications déjà précieuses ; complétons-les par cette photographie à la plume, œuvre d’un journaliste napolitain : « Belle figure, haute taille bien proportionnée, épaules larges, thorax ample et saillant comme une armure de cuirassier. C’est un homme robuste pas encore gras ; le visage est ovale, brun, d’un brun chaud, méridional, non le brun olivâtre de Naples, mais le brun doré des Espagnols. Il a des yeux noirs, et ses lunettes de myope n’ôtent rien à la beauté de son regard, aiguisé au contraire par l’obligation de regarder fixement ce qu’il veut bien voir. Ses cheveux se dressent en touffe sur le front, et il porte une barbe à la Dickens. Cette coiffure lui donne un air martial, mais ne le croyez pas belliqueux : on ne l’a jamais provoqué et il n’a jamais provoqué personne. Il vit trop dans les nuages pour descendre sur le terrain. Non qu’il manque de cœur, mais la logique de son esprit (notons ce point) ne peut prendre au sérieux cette idée biscornue de se battre pour savoir qui a raison. Les duellistes le font rire, il y a beaucoup de choses qui le font rire : l’acharnement des partis politiques, les polémiques littéraires, son titre de chevalier, la fureur des radicaux contre lui. D’ailleurs très timide : la compagnie, la présence d’une seule femme le fait rougir comme un adolescent. Il paraît souvent discourtois : c’est la timidité qui l’étrangle. Et pourtant chez ce jeune solitaire ennemi de la société, il y a l’étoffe d’un Sybarite. Il adore le beau dans toutes ses formes, les objets d’art, les beaux meubles (celui de son salon, nous apprend un visiteur espagnol, est en bois d’ébène incrusté d’ivoire), les étoffes précieuses, les grands salons resplendissant de lumières, les tables servies avec élégance, les enfans, la musique et les fleurs. Tout cela, il le décrit bien, avec amour et avec talent, en artiste. Les figures les moins réussies de ses livres sont les femmes, parce qu’il ne les connaît pas bien ; dans les hommes qu’il peint il met toujours quelque chose de lui. » Ces traits paraissent pris sur le vif et ce sont bien des traits d’humoriste : la vie solitaire, intérieure, à la maison ou dans les nues, l’insouci, et l’ignorance du monde, ce quelque chose de soi qu’on voit ou qu’on met partout, la logique de l’esprit dirigeant la conduite, le rire enfin, le rire tranquille provoqué par toutes les fureurs et toutes les folies du pauvre genre humain. Tel doit bien être M. Farina ; nous sommes orientés dans son œuvre.

Les lettres l’avaient pris dès l’enfance, au lycée, où il suivit les leçons d’un écrivain élégant et fécond, M. Ferdinando Bosio. Plus tard, il subit une autre influence, moins heureuse au dire des « ri-tiques, celle d’un romancier misanthrope, nommé Tarchetti, qui mourut dans ses bras. Ainsi préparé, M. Farina prit la plume et publia plusieurs romans qui firent peu de bruit : il imitait encore et cherchait sa voie. Le premier livre qui attira sur lui l’attention fut le Trésor de Donnina (il Tesoro di Donnina), qui parut en 1873, œuvre un peu touffue pour des lecteurs français : il y passait trop d’événemens, trop de figures, et à ces figures manquait encore ce que nous appelons la vie de relation. Mais parmi cette végétation un peu trop vierge, il y avait déjà des éclaircies où entrait le jour, où l’air jouait librement. Le roman s’ouvrait, dans un hospice d’aliénés, par une scène que l’auteur devait avoir vue ; des notes gaies y produisaient une musique triste. Aussitôt après commençait un de ces cliquetis d’idées qui excitent et amusent la réflexion. Un vieillard a un fils d’adoption qui ne l’aime pas ; aussi ne croit-il plus à la reconnaissance des hommes :

« Je n’y ai jamais cru, lui dit son ami le médecin, qui ajoute : La faute n’en est pas à celui qui a reçu le bienfait. — Non, mais au bienfait lui-même. — Ou au bienfaiteur. » Et, comme le vieillard ne comprend pas, le médecin continue : « Le bienfait, comme l’entendent la plupart des gens, est un capital dont on voudrait tirer usure ; dans le plus grand nombre de cas, le mécanisme d’une bonne œuvre s’explique ainsi : quelqu’un qui dépense une partie de son superflu pour acheter l’indépendance de quelqu’un qui n’a pas le nécessaire… — Et celui qui ferait le bien pour le seul plaisir de le faire ? — A celui-là suffirait le plaisir de l’avoir fait ; mais c’est une exception. La règle est l’usure. Je m’explique mieux. En toute rigueur, la reconnaissance comprend l’avoir, la vie, la pensée, la conduite, la parole, la liberté, la conscience. Avec quelques sous en monnaie de bienfait on voudrait s’assurer une redevance perpétuelle en monnaie de gratitude. L’impôt est si lourd et si déplaisant que le plus sage est de ne le pas payer. Et on fait banqueroute… Je parle de la plupart des bienfaiteurs (mais il peut y avoir des exceptions). — Laisse les exceptions et dis ce que tu penses ; l’ingratitude est l’absence d’un vice, bien mieux, c’est une vertu. Pour avoir le cœur ouvert à la reconnaissance, il faut être né pour servir, faible et pliant comme un roseau ; les chênes humains doivent se révolter contre la servitude du bienfait et trouver la force de se montrer librement ingrats. Voilà ce que tu penses. »

Voila du moins ce que pensait le fils adoptif du vieillard, une âme fière, de celles qui cassent, mais ne plient pas. Il s’est longtemps tenu sur la réserve, mais quand le docteur lui arrache son secret, le cœur éclate et crie : « Je n’ai point de père. Dites que je suis un ingrat, l’ingratitude est ma seule vertu. On m’a donné une maison, un nom, une profession, choses excellentes que je ne demandais pas, et que j’ai acceptées avec joie, mais on veut me faire payer cela trop cher ; on exige que je porte le bienfait écrit sur mon front, que je m’acquitte en humiliation, en bassesse. C’est impossible ; si je ne peux éteindre ma dette, j’aurai montré au moins que mon cœur ne se vend pas. Je suis un misérable, je le sais, mais je ne suis pas un lâche. »

Ainsi parle le jeune Mario, qui a pourtant toutes les vertus. Orgueil réfléchi, obstination de tête, un parti-pris, un dada moral. Au fond, ce n’est qu’un malentendu ; les meilleurs romans de M. Farina pourraient être intitulés : Faute de s’entendre. Le vieillard et le jeune homme ne se comprennent pas : ce sont deux fiertés qui se regardent de travers et ne se disent rien, chacune attendant l’autre : le bienfait se dresse entre elles comme un mur. Pour qu’elles aillent l’une à l’autre et se tendent la main, il suffira d’une rencontre imprévue sur un terrain neutre. L’affaire peut s’arranger et elle s’arrangera.

Après le Trésor de Donnina (cette Donnina est une jolie fille élevée dans une école de village, et qui, elle aussi, a toutes les vertus) parut Amore bendato (l’Amour aux yeux bandés) : ce petit roman a fait fortune. Il s’agit ici d’une jeune femme qui fait ses confidences à un esprit familier : Tu sais, lui dit-elle, comment sont allées les choses. Maman était morte, je restai seule au monde : l’oncle Rinucci, la tante Rinucci et la cousine Rinucci m’ouvrirent les bras à leur manière, c’est-à-dire me reçurent chez eux les premiers jours… L’oncle dressa l’inventaire de l’héritage et l’accepta en mon nom, la tante essaya de me distraire en me donnant son linge à ravauder, la cousine s’attribua quatre ou cinq bagues, un médaillon et un petit châle de soie bleue, fait exprès, à son avis, pour s’assortir à ses cheveux blond d’étoupe. Un jour… Mlle Virginie (la cousine) me fit savoir que mon nez ne lui plaisait pas ; ne pouvant le changer à sa convenance, je la priai de ne pas mettre le sien dans ce qui ne la regardait pas et de se regarder au miroir. Depuis ce jour, la guerre fut déclarée… L’autorité de l’oncle Rinucci intervint, on m’enferma dans un pensionnat. C’était un peu tard, j’avais dix-neuf ans sonnés, mais je n’étais pas fâchée de quitter mon tuteur ; je passai là deux années assez bonnes. Une fois ou deux par mois, je retournais aux embrassemens de l’oncle Rinucci ; je trouvais toujours chez lui quelque ravaudage qu’on avait mis de côté pour ma distraction et quelque nouvelle amabilité de ma petite cousine. J’y trouvai aussi Léonard. J’avoue qu’il me parut joli garçon : je ne m’arrêtai pas à remarquer qu’il était trop long, trop myope, trop complimenteur, trop frivole ; je ne vis en lui que de l’élégance, de la désinvolture, un air un peu indolent, mais comme il faut. Je prêtai l’oreille à sa conversation, d’où ne sortait pas une idée, et il me semblait que ce moulin à paroles me révélait un monde que je n’avais pas encore vu de près : un monde où les femmes sont habillées de soie et de velours et où les hommes portent le lorgnon sur l’œil. A dire vrai, je n’aurais point voulu y vivre toujours, mais y entrer au bras d’un mari long, élégant, désinvolte et myope, y passer seulement en tirant derrière moi une traîne de velours et cent œillades indiscrètes, et puis en sortir bien vite pour regagner une petite maison bien tranquille, où je retrouverais le chat, la cage des canaris, la robe de chambre, le feu allumé, la causerie à deux, le dernier roman publié, la fête de tous les jours, — ah ! oui, cela me séduisait. M, Léonard était très aimable avec tout le monde, et particulièrement avec moi ; je ne m’en serais pas aperçue si ma petite cousine n’avait pas eu la naïveté de me montrer son dépit ; je devins donc avec M. Léonard un peu plus coquette qu’il n’eût fallu, si bien qu’il me crut folle de lui, je le crus en retour fou de moi, dont Virginie enrageait, et cette rage me rendait très fière… Je gagnai ainsi mes vingt et un ans, et mon premier acte d’émancipation fut de déclarer que je ne voulais plus rester à l’école ; je revins donc aux taquineries et aux ravaudages de la maison Rinucci. Une semaine après, la vie me parut si insupportable que je trouvai la force d’acheter mon premier code et de déclarer à mon oncle que je voulais m’en aller. Mon oncle resta muet de stupeur. Ma tante essaya de parlementer : « Vivre seule, une jeune fille ! Et le monde ? » Je répondis que la loi le permettait, et que la loi avait ses raisons. — « Mais l’esprit de la loi ? .. » dit mon oncle. Je répondis que je m’en tenais à la lettre. Ce fut alors que M. Léonard, pour arranger les choses, me demanda ma main. Je les lui donnai toutes les deux en riant, il les prit en riant, et nous nous mariâmes en riant. Ce fut un véritable enfantillage. J’étais allée à l’autel comme on va à la campagne, avec la certitude que je m’ennuierais un peu, mais heureuse de la liberté qui m’attendait, des horizons nouveaux qui m’étaient promis ; puis maîtresse de maison, quelle puissance ! Hélas ! on revient de la campagne, mais du mariage, non. Je n’y pensais guère, et si j’y pensais en courant, je faisais à part moi un raisonnement boiteux qui concluait ainsi : C’est à Léonard de me rendre heureuse. Comment il s’y est pris ? tu vas le voir. »

La confidence continue. D’abord le voyage de noces fut assez heureux, mais, au retour, l’ancien Léonard reparut plus désœuvré que devant, plus frivole : rien au dedans, sinon le contentement de soi. Il reprit sa vie de garçon, passa la moitié de sa journée au café, l’autre au cercle. En face de cet être ennuyé, la jeune femme, Erneste, devint ennuyeuse. Elle résista longtemps, puis se rendit à l’évidence : elle le trouva fade, bientôt insipide, et finalement odieux. Elle ne put s’empêcher de le lui faire comprendre, une explication devint nécessaire : — « Ecoute, lui dit-elle, je mène une vie que je ne peux plus, que je ne veux plus supporter. La loi admet la séparation pour incompatibilité d’humeur, et nos humeurs sont incompatibles. » Sur quoi elle lui montra un second exemplaire du code qu’elle venait d’acheter. Il se mit à rire. — « Pour Dieu, s’écria-t-il, tu dis que nos humeurs ont incompatibles ? Pour ma part, je suis disposé à compatir à tes idées romanesques, spiritistes, philosophiques, sentimentales ; tâche aussi de compatir aux miennes et nous vivrons comme Philémon et Baucis. » Erneste alors s’échauffant, Léonard reprit son sourire imperturbable : « Tu feras ce que tu voudras, es-tu contente ? Mais pas de scandale, pas de code, pas de tribunaux ; si tu ne veux pas vivre avec moi, tu vivras seule ; Penses-y cette nuit. » Et il courut au café, puis an cercle. Le lendemain, il consulta son médecin, pendant qu’Erneste écoutait l’aube et les oiseaux du jardin, notamment un étourneau qu’elle croyait comprendre. Le médecin fut chargé de négocier la rupture amiable, et il resta convenu que Léonard vivrait à Milan quand Erneste irait à la campagne, et qu’il voyagerait en Europe, quand il plairait à Erneste de revenir à Milan. Or ce médecin, nommé Agénor, était un philosophe matérialiste, et les philosophes matérialistes sont sujets comme les autres aux faiblesses de l’humanité. Seulement il avait sa théorie. — « L’adultère, est une chose très simple ; la physiologie ne l’interdit pas, bien plus, elle le conseille, car c’est le seul remède indiqué par la nature pour cette maladie sociale qui est le mariage, à la condition pourtant que le mari n’en sache rien. S’il le sait (fragile et imparfaite comme est toujours notre organisation), il en aura du chagrin, chagrin égoïste si vous le voulez, mais sacro-saint, et celui qui sciemment cause du chagrin à l’un de ses semblables, celui-là commet une gredinerie. » Telle était la doctrine du docteur Agénor, et voilà comment dans le pays du humour, on n’a pas besoin d’être mauvais sujet pour faire des sottises ; on y arrive parle raisonnement : matérialiste, par une opinion physiologique ; spiritualiste, par la rhétorique de l’idéal. Tout chemin mène à Rome, aussi le docteur résolut-il d’y aller, convaincu qu’il ne ferait aucune peine à Léonard.

Il trouva Erneste à la campagne, en train de donner la becquée à des pigeons. La conversation s’engagea sur les oiseaux et sur leur langage. — « Croyez-vous, demanda Erneste, que l’homme seul parle pour se faire entendre et que les oiseaux ne crient que pour s’assourdir mutuellement ? Je gage que non. — La gageure est gagnée, répondit le docteur. Les hommes et les oiseaux sont des scories animées par leur mère commune, et la nature, même quand elle paraît marâtre, est une mère impartiale ; le poulpe même, qui vit cloué sur son écueil, doit trouver dans sa vie contemplative de vives satisfactions qui ne sont qu’à lui. Il a réduit toute la science à cette formule unique : Accroche tout ce qui passe à la portée de tes bras et jette-le dans ta bouche. Observez le sens profond de cette maxime qui, en peu de mots, résume le but de la vie et le moyen d’y arriver. Le poulpe a les habitudes du philosophe casanier, mais malheureusement le philosophe casanier n’a pas autant de bras que le poulpe. » Partant de là, le docteur navigua en pleine eau sur ses idées : l’homme n’est pas le roi de la création, la nature s’inquiète peu de cette royauté, tous les êtres sont égaux devant elle. Philosophie, science ou art, lubies phosphorescentes, nous ne sommes pas ici pour cela. — « Pourquoi y sommes-nous donc ? demanda Erneste. — Pour un motif occulte qui vous échappe, et pour un motif avoué qui est… qui est… l’amour. » Dans une autre occasion, le docteur aurait dit : la reproduction de l’espèce, mais ici le mot n’était pas en situation. C’est ainsi que tout chemin mène à Rome. L’entretien continua sur ce ton, le docteur s’échauffa un peu, devint pressant, lança la maxime qui suffisait à sa moralité : « jouir sans faire de peine aux autres. » Erneste étourdie, muette, fondit en larmes : — « Qu’avez-vous ? dit le docteur. — C’est votre faute, répondit-elle tristement, c’est votre théorie, c’est votre science. Ah ! si le monde, si l’homme et la vie étaient ce que vous dites, mieux vaudrait cent fois mourir… Je suis folle, presque autant que vous. » Elle ajouta, essayant de sourire : « Ce n’est rien, un engorgement des glandes lacrymales ; je vais en effacer les traces avec de l’eau fraîche, après quoi je vous montrerai le jardin, le potager, le pigeonnier. »

Quand elle revint, Erneste avait changé de toilette et portait une robe noire au tissu transparent ; le docteur, sûr de son fait, concéda un armistice et se laissa montrer patiemment les fleurs, les légumes et les lapins ; à table, il mesura ses bouchées ; après dîner, il changea de tactique, offrit son bras et un tour de promenade, puis dans une allée mystérieuse, il poussa un long soupir. — « D’où vient qu’on soupire après dîner ? demanda Erneste. — Ah ! répondit le docteur avec une petite voix de flûte, ne me mortifiez pas, je m’en veux de vous avoir mis en tête certaines idées… — Vous ne m’avez mis aucune idée en tête, j’ai déjà tout oublié. — Vous avez bien fait. » Pause. — « Que je serais heureux moi-même, si je pouvais accepter les fantaisies qui logent dans cette jolie tête ! Quelquefois… je sens comme un besoin indéfini, comme un délire impuissant… Alors mes maximes me font peur, ma science me répugne ; moi aussi je rêve les yeux ouverts… Ah ! si je pouvais croire ! ., croire que notre individualité si précieuse ne peut se perdre, que le moi ne se détruit pas, qu’il demeure avec la conscience du passé et des mystères de la vie, qu’il flotte, âme légère, au-dessus et au-dessous des nuages, que la vie présente est une épreuve, et que l’autre, la vraie est ailleurs ! — C’est cela ! c’est cela ! s’écria la jeune femme rouge de plaisir. Si vous le pensez, mon ami, pourquoi ne pas y croire ? »

Bien joué, docteur ! Le meilleur moyen de pervertir une honnête femme, c’est de l’engager à vous convertir. Erneste conduisit le néophyte sous un magnolia, et, l’ayant fait asseoir, se mit à lui parler du périsprit, du pressentiment, des esprits familiers, de la transmission de pensée entre les vivans et les morts. Agénor feignait de prendre feu, puis de s’éteindre ; alors pour le rallumer, l’apôtre sermonnait avec ferveur le mécréant, lui serrait les mains, le forçait à frémir dans toutes ses fibres. — « C’est ignoble, ce que je fais là, » pensait le docteur de temps à autre, et il reprenait aussitôt : « Mais quoi ? je ne fais de peine à personne… » Erneste elle-même, dans ses élans de mysticisme, s’oubliait ; il lui venait des idées de traverse : « Que dois-tu à ton mari ? Rien, rien, plus rien. Tu es belle ! cherche un cœur sain ; dans cette foule de bambins, de sots et de nigauds, cherche un homme et crie au monde entier, sans rougir : « C’est lui ! » Pour la première ibis, les yeux d’Erneste se rencontrèrent, avec une certaine trépidation, avec ceux du docteur, qui continuait à sourire, comme un pauvre qui demande l’aumône et qui attend. Mais une voix aiguë, plutôt un coup de sifflet qu’une voix, partit tout à coup du haut du magnolia, deux fois, trois fois, avec insistance. Et là où le docteur ne perçut que le cri répété d’un étourneau, Erneste entendit distinctement : « Ce n’est pas lui ! ce n’est pas lui ! — Ce n’est pas lui ! » répétait l’étourneau qui prit son vol pour rejoindre la caravane ailée de ses compagnons, tournant comme un nuage. — « C’est singulier, » dit Erneste, qui avait entendu la même voix à Milan. Une heure après, elle congédiait très gentiment son docteur, en lui recommandant de hâter le pas pour arriver avant minuit à la ville. Ce qui tendrait à prouver que les matérialistes sont moins sages et moins forts que les étourneaux.

Hélas ! cela ne prouve rien, sinon que l’auteur est un galant homme et que le fruit défendu ne l’allèche pas. Erneste revient à Milan, et Léonard, fidèle à son engagement, va voir le temps qu’il fait en Allemagne. Aux eaux de Spa, il perd la vue ; menacé depuis longtemps d’une cataracte pas assez sénile peut-être au gré de la science, il a hâté le mal par les excès de l’oisiveté. Il rentre donc chez lui, tout à fait aveugle. On devine la suite : Erneste, dans un bon mouvement de cœur, va le soigner. La réconciliation est indiquée : elle se fait jour à jour, en scènes très touchantes et très charmantes qui retiennent l’attention, bien que ce soit fini. Le malade est opéré, l’opération réussit, la cure morale a suivi pas à pas la cure physique : la cécité des yeux était moins cruelle que la cécité de l’esprit. Léonard n’ira plus au cercle, pas même au café ; Erneste est heureuse, et l’étourneau chante. Le docteur le couche en joue et le manque : c’est signe qu’il a perdu la fermeté du bras et la sûreté de l’œil. En ce cas, on n’a plus qu’un parti à prendre, on se marie ; le docteur épouse Virginie, la petite cousine ; c’est bien fait.

Après Amore bendato, l’auteur fut classé : on le déclara idéaliste et puritain pour l’opposer à un jeune conteur sicilien, nommé G. Verga, qui s’essayait dans le naturalisme. Fut-ce pour protester contre ce classement que notre humoriste fit une excursion dans le demi-monde italien ? On peut le croire, et quelques-uns l’en blâment ; il tâche de se justifier dans une préface qui pourrait servir même chez nous. Il dit en résumé à Caïus, son contradicteur : « J’ai fait cette fois-ci comme les autres : ayant une idée en tête, j’ai voulu la rendre en acceptant les personnages, les scènes et les couleurs qu’elle exigeait. Quant au réalisme, c’est un mot qui ne m’égaie pas ; je n’ai d’ailleurs jamais pu le comprendre et ce qui me console, c’est que ceux qui en ont plein la bouche le comprennent aussi peu que moi. Dans mon opinion, un seul art existe, et cet art a les bras aussi larges que la miséricorde de Dieu. Dans l’embrassement de cet art, il y a l’idéalisme, qui, lui aussi, est une forme du vrai, car l’homme est moitié mathématicien, moitié rêveur. Il y a de plus l’école de l’art utile, il y a aussi celle de l’art pour l’art, il y a encore le sentiment, la poésie, la satire, en un mot l’homme entier. En revanche, l’affectation, l’exagération, le parti-pris de trouver tout beau ou tout laid, de chercher toujours le parfait ou de chercher toujours le pire, voilà seulement ce qu’il n’y a pas. » M. Farina parle d’or. Il avait donc une idée en tête : il songeait à prouver que, pour réussir une bonne action, il ne suffit pas de la vouloir, il faut encore être digne de la faire. Maxime un peu dure peut-être, mais nous vivons dans un temps où il est nécessaire de frapper fort. Pour mettre cette morale à la portée de tout le monde, l’auteur a imaginé un roman intitulé : Cheveux blonds (Capelli biondi). Ces cheveux blonds appartiennent à une jeune fille, nommée Grazietta, qui va les livrer à un perruquier pour payer un médicament à sa mère mourante. Un passant se trouve dans la boutique, juste à point pour empêcher le marché ; il achète les cheveux de la jeune fille et les lui laisse, n’en coupant pour lui qu’une mèche qu’il gardera. Grazietta retourne donc, avec sa chevelure intacte, ou à très peu de chose près, au chevet de sa mère. Mais le passant, touché au cœur, veut revoir la pauvre fille ; il la cherche longtemps, la retrouve et, séduit par son innocence, il se promet de la protéger chastement, sans lui demander rien. Hélas ! le passant est un viveur qui frise la quarantaine et qui a sali sa vie dans les mauvais lieux : il ne mérite pas la bonne action qu’il veut faire. Il y a encore une sœur de Grazietta qui veille et cherche à l’éloigner des tentations ; mais cette sœur, indigne aussi de bien agir, est une courtisane : en voyant le viveur chez la jeune fille, que fait-elle pour la sauver ? Elle se donne à lui. La pauvre enfant, déjà malade, meurt de phtisie, de chagrin peut-être ! Tout cela est navrant : l’idée logique est suivie avec une inflexible rigueur. On sent toutefois que l’auteur ne connaît pas bien le vilain monde où il nous mène : il le décrit par ouï-dire, et on ne lui a pas tout dit. Peut-être ne l’a-t-il regardé qu’en se voilant la face. La courtisane qu’il nous montre ne ressemble au métier qu’elle fait ni par son langage, ni par ses allures, ni même par ses sentimens, car elle en a de très nobles : on dirait que toute cette mauvaise compagnie se gêne un peu devant l’auteur qu’elle ne veut pas scandaliser. La laideur de la pensée hésite à entrer dans l’expression, qui reste décente. On dirait une débauche colletée jusqu’au menton, une orgie de thé ou de mauve. Nous ne nous en plaignons pas, au contraire, nous en félicitons M. Farina, qui ne connaît que les honnêtes gens et ne sait pas bien comment sont faits les autres. On peut l’engager seulement, de peur qu’il ne nous égare et qu’il ne s’égare lui-même, à ne plus nous conduire où il n’est jamais allé.

C’est ce qu’il a fait, du reste. Dans le roman qui suivit, dalla Spuma del mare, il y a bien un faux ménage, mais d’une incorrection si vertueuse, qu’on se ferait scrupule d’y rien changer. Oro nascosto (Or caché), scènes de la vie bourgeoise, reprend la situation de Léonard et d’Erneste : il y a là aussi deux rêveurs très malheureux, faute de s’entendre ; ils s’aiment sans le savoir, en se croyant l’un à l’autre antipathiques, et, comme ils ne sont pas mariés, le désespoir peut les mener loin. Frédéric, le jeune premier, qui cherche un trésor caché dans ses terres, finit par découvrir de l’or dans le cœur de la jeune fille qu’il croyait haïr, mais il a laissé passer le temps, et la jeune fille est promise à un autre ; alors il veut se suicider, mais il s’y prend mal : il s’asphyxie en plein jour, dans une villa pleine de monde ; on le sauve, et il épouse Amélie, « la plus belle fille de l’univers. » Mais ici la fable n’est rien, ce sont les figures et les détails qui intéressent. Le père d’Amélie est un docteur Roch qui, dans sa jeunesse, a été blessé en duel par un nommé Joachim ; quelque trente ans après, les deux adversaires se rencontrent à Milan, dans la fameuse galerie. Ils se reconnaissent, et le docteur présente à sa femme le pauvre Joachim, en termes assez bizarres : « Sais-tu ? c’est ce monsieur qui m’a coupé le bras. » Mais Roch est bon diable et n’a pas de rancune : il n’en veut qu’à la Providence. « Vous ne sauriez croire, dit-il à Joachim, le plaisir que vous me faites ; il me semble que je suis encore en face de vous sur le terrain, avec un bras de plus et la goutte de moins, parce que j’ai aussi la goutte. La Providence, on le sait, est très gaie ; quand elle est en humeur de rire, elle se conduit avec nous tout à fait gentiment. N’est-ce pas un tour plein d’aménité que d’ôter les jambes à un brave homme après lui avoir fait couper un bras ? C’est sur moi, messieurs, qu’est tombée cette espièglerie providentielle. » Les colères périodiques du docteur contre le Père éternel étaient une théorie, bien plus, une religion. C’est surtout après dîner qu’elles le prenaient ; il montrait alors le poing au plafond avec un air féroce. Il sentait le besoin d’accabler de son impuissance un être tout-puissant auquel il ne croyait pas cependant, car il faisait profession d’athéisme et il écrivait dieu avec une initiale minuscule, pour être désagréable à ce Père éternel qui n’existe pas. Voilà le dada du docteur Roch, qui n’en était pas moins galant homme. Il y a aussi dans ce monde un ingénieur qui croit à l’atavisme et cherche parmi ses aïeux des originaux qui lui ressemblent, afin d’excuser ses fredaines. Il les trouve décidément, car on trouve tout ce qu’on veut. — A coup sûr, dit le docteur, parmi ses ascendans en ligne naturelle il y eut quelqu’un qui prit logement dans un hospice d’aliénés et qui a passé, avec armes et bagages, dans ce maniaque. — Il veut rire, sans doute, objecte Joachim. Il ne fait qu’exagérer certaines théories modernes qui ont beaucoup de vrai, mais rien de précis. — Tous les fous, riposte le docteur, ne font qu’exagérer des choses très sensées. » On voit que le bonhomme a du jugement, quand il n’est pas emporté par son dada.

M. Farina excelle surtout dans les scènes de famille. Son avant-dernier livre, Mio Figlio (Mon Fils), est un recueil de nouvelles qui se suivent : l’avocat Placide raconte l’histoire de son fils qu’il prend avant la naissance et qu’il conduit jusqu’au mariage, dans une succession de tableaux et de récits très vivans, d’une gaîté saine et d’une franche émotion. C’est de la poésie intime, domestique, celle que rêvait Sainte-Beuve et qu’avaient trouvée les Anglais avant la morale évolutionniste. Tâchons de reproduire, en l’abrégeant, la première de ces nouvelles : elle est intitulée : Prima che nascesse (Avant qu’il naquît).

« Nous ne l’attendions plus, nous ne l’avions jamais attendu, pour mieux dire. Nous nous étions mariés uniquement pour nous marier, sans rien voir au-delà, sans imaginer d’autre joie que d’aller bras dessus bras dessous, nous deux, dans la vie. Je dis nous, parce qu’Évangéline, elle aussi, m’aimait beaucoup, sans quoi elle n’eût jamais voulu être Mme Placide : c’est mon nom, ne vous déplaise. J’avais de plus et j’ai encore un prénom grotesque, Épaminondas. Elle l’abrège et m’appelle Onde. Quant à mon étude d’avocat, ce n’était encore qu’une bonne intention. Au retour du voyage de noces, nos parens, nos amis, tous ceux qui nous attendaient à la gare nous reçurent avec certains sourires qui m’auraient mis dans l’embarras si je ne m’étais pas préparé à m’en divertir. Mais mon Évangéline, pauvre femme, était sans défense, et plus je riais, plus elle rougissait. C’est ce que voulaient les parens et les amis ; on eût dit qu’il ne manquait plus rien à leur béatitude. — L’auras-tu ? l’aurez-vous ? » — Et ils regardaient ma pauvre femme dans les yeux, la soumettant à un interrogatoire plein d’allusions, puis tournaient leurs regards sur moi en se donnant l’air de complices… Mon beau-père, un petit homme vif et gai, ne faisait que tourner autour de sa fille en lui demandant : « Me l’as-tu apporté ? » — Comme si elle devait l’avoir dans sa malle ! Un professeur d’arithmétique, abusant de sa profession, faisait devant mon Évangéline un calcul hardi d’où il résultait que, nous étant mariés au mois de juillet, nous l’aurions avant les premières violettes, au mois de mars. — Puis vint la question du sexe. — « Ce sera un garçon, un ingénieur, » annonçait mon beau-père, mais la tante Simplicie, qui s’offrait pour tenir l’enfant sur les fonts baptismaux, voulait que ce fût une fille et insinuait que cette fille aurait toutes les grâces de sa marraine. — « Ni l’un ni l’autre, » disais-je pour les mettre tous d’accord. Je le disais en riant sans me douter de la torture infligée à tous les pères en expectative d’adorer pendant plusieurs mois un enfant sans sexe. Nous nous serions moqués de bon cœur, entre quatre yeux, de ces bonnes gens, sans un scrupule qui nous arrêta. Il nous parut que c’était pour nous un devoir de l’attendre, le pauvre petit être qui devait venir avec les violettes et d’en parler quelquefois comme si nous y croyions, pour ne pas avoir l’air de le repousser. Vinrent les violettes, puis les muguets et les cerises et, à chaque mois qui passait, la mine du beau-père, de la tante Simplicie, des amis, des amies, nous disait, en s’allongeant avec toutes les gradations de la pitié et de la miséricorde, que nous n’étions que deux bons à rien. — Cet enfant, qui ne se décidait pas à naître, troublait notre paix. Je surprenais souvent ma femme penchée sur son ouvrage, mais sans faire un point, les yeux fixés à terre ; je m’approchais doucement et je l’embrassais sur le cou ; elle, frissonnante, me disait : « Méchant ! » parce que je lui avais fait peur, puis levait sur moi un sourire, mais elle avait beau dire et beau faire, je devinais une larme dans ses yeux si bons. Un jour, elle me confessa tout bas qu’elle craignait de ne pas suffire à mon bonheur, qu’elle avait honte et chagrin de ne pas savoir me donner un bébé couleur de rose. Je lui fermai la bouche avec un baiser, je la forçai de faire un tour de valse. Il m’arriva même de la prendre dans mes bras comme un enfant et de la porter dans toutes les chambres du logis (il y en avait quatre et un cabinet pour la bonne). Elle finit par rire, et, comme elle n’était pas de plume, je lui dis en la déposant à terre que le poids d’une femme comme elle me suffisait bien, je la suppliai même en grâce de ne pas me mettre sur les épaules un marmot que je ne connaissais pas. Bien plus, j’osai me moquer. de ma progéniture à venir ; il ne m’eût point déplu de paraître un père dénaturé, ne fût-ce que pour me montrer à elle ce que j’étais bien réellement, un mari exemplaire.

« Est-ce bien vrai, me dit-elle un jour, que tu ne l’as jamais désiré ? — Qui ? — Ton fils ? — Jamais ! » répondis-je solennellement. Elle fit pour rire un geste d’horreur, puis elle reprit : « — Je m’étais mis en tête que tu l’attendais, que tu ne pourrais te passer de lui, que tu l’aimais plus que moi ; j’en étais jalouse. — Allons donc ! m’écriai-je ; puisqu’il n’existait pas même en rêve, comment pouvais-je l’aimer ? — C’est ce que je pensais aussi : comment fait-il de s’attacher si fort à un nouveau-né futur qui ne veut pas naître, par l’unique raison qu’en naissant il serait son fils ? Et pourtant je te regardais à la dérobée, je te voyais pensif, et je me disais à part moi : Il n’est pas tranquille. » Pauvre Évangéline ! elle m’aimait bien.

« Elle aimait aussi l’ordre et quelque chose de plus, la symétrie : l’ordre n’est qu’une habitude, la symétrie est un sentiment. Et elle l’obtenait, bien que nous fussions plus pauvres l’un que l’autre. Je lui dis un jour : a Regarde un peu ces six chaises si bien rangées : deux au bout de la table, quatre se faisant vis-à-vis contre les murs. N’ont-elles pas l’air d’avoir une intention et d’obéir à une intelligence muette ? Bouges-en une, et l’intelligence s’en ira, les chaises redeviendront simples chaises. Passe encore si elles étaient en bois précieux et recouvertes en damas ! Mais ce n’est que du noyer et de la paille ! » Évangéline riait parce qu’elle était contente, et je continuai : « Si ce gamin qui devrait être au monde se décidait à arriver, sais-tu la belle prouesse qu’il apprendrait avec le temps ? Il apprendrait à bouleverser la symétrie, à la chasser de la maison. — Tu y penses encore ? fit-elle avec cette petite moue qui lui va si bien. — Non, non, m’écriai-je, au contraire… » Je l’avoue à ma honte : non-seulement je ne désirais rien, mais il me semblait qu’un fils me causerait plus d’ennui que de plaisir. Que faire d’un héritier quand l’héritage est encore dans les brumes ? Les cliens ne venaient pas, nous vivions de lésine et tous les jours nous offensions Dieu dans son dernier commandement qui prescrit de ne rien convoiter. « Les enfans, disais-je en philosophe, viennent, tout nus et pleins d’appétit. — Un fils, ajoutait-elle, serait peut-être une belle chose, mais il faudrait ne plus aller au théâtre ni au café. — Quant à cela, répondais-je, il suffirait de ne plus fumer… C’est un sacrifice, mais je le ferais pour mon enfant ! .. » J’y pensais chaque fois que j’allumais un cigare et je me trouvais héroïque. Nous avions pris l’habitude de dîner chez le traiteur, tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre, pour varier nos plaisirs. « La bonne chose ! disait ma femme ingénument. Je ne m’ennuie pas à faire le marché, je ne me fâche pas parce que la bonne a payé trop cher les primeurs ; je n’ai pas l’angoisse de souffler sur un fourneau qui ne s’allume pas quand j’ai faim ; la nappe est mise à toute heure du jour ; l’hiver, on va dans une belle salle où danseraient nos quatre petites chambres, on choisit une petite table à côté d’une fenêtre pour voir la rue et les passans ; l’été, on est au frais dans le jardin, et il suffit de frapper son verre avec son couteau pour avoir tout ce qu’on veut, comme dans le palais des fées. — Pourvu qu’on paie la carte à la fin, » notai-je en riant. Mais Évangéline me prouvait comme deux fois deux font quatre que le dîner du traiteur nous aurait coûté beaucoup plus à la maison. Je ne pouvais que m’incliner devant sa science et la prier avec un sourire de pardonner à un gros ignorant la félicité qu’il ne méritait pas. Nous avions choisi pour modèle de notre bonheur le plus éloigné un couple de petits vieux pleins de bonne humeur et de rides. Ils venaient chaque jour au restaurant ; elle ôtait un petit chapeau qui avait l’air d’un entonnoir ; il se hâtait de le pendre à la patère par les rubans, puis ils s’asseyaient en montrant leur canitie intacte. Il fallait les voir se consulter à voix basse et longuement avant de se décider à demander le même plat, puis ils le commandaient d’un cœur léger, le voyaient venir en souriant et le mangeaient avec conviction en se félicitant du coin de l’œil, ravis du choix judicieux qu’ils avaient su faire. Quand ils sortaient bras dessus bras dessous, la gaîté s’en allait avec eux. Nous les regardions en silence et l’un de nous disait à l’autre : « Nous aussi nous donnerons un jour ce spectacle : n’ayant ni enfans ni autre embarras, nous viendrons tous les jours chez le traiteur. »

« Enfin nous nous aimions bien et nous étions persuadés tous les deux que le monde commençait et finissait avec nous. Quand nous sortions du cabaret, moi le cure-dents aux lèvres et la poitrine saillante, elle souriante et tranquille, joyeux l’un et l’autre du soleil couchant, de l’orage qui nous chassait au logis, de la neige qui nous couvrait d’hermine, nous devions être charmans à voir. Nous allions où nous voulions, qu’importait notre absence ? Pas d’enfans qui pussent rouler sur l’escalier, ou se gourmer en bons frères, ou voler une allumette à la cuisine pour mettre le feu à leurs draps. Nous marchions allègrement, des cris aigus nous font lever la tête. Est-ce un bambin, est-ce une chanteuse ? C’est un bambin, et il n’est pas à nous. Tendres mères, bénissez le ciel ; c’est lui qui vous envoie ces petits anges ! — Un peu plus loin, on rencontre un autre mioche qui fait ses premiers pas. Qu’il est bijou î II titube, trébuche à tout mouvement ; il vous vient envie de lui courir après avec un coussin pour le jeter à ses pieds avant qu’il tombe. Mais voici qu’il se plante au milieu de la rue et n’en veut plus bouger ; son père, sa mère, sa bonne s’évertuent à lui faire entendre raison, ils n’arrivent à rien. Si l’un d’eux veut le prendre par la main, le petit bonhomme pousse de tels cris qu’il éteint du coup ceux de son compagnon, le bambin du troisième étage. Les passans s’arrêtent : qu’est-il donc arrivé ? Rien d’extraordinaire, un phénomène naturel ; mais la pauvre mère est devenue toute rouge, le père effaré cherche autour de lui un abîme où s’engloutir, la bonne enlève l’enfant et file droit, la petite famille presse le pas pour s’en aller, l’attroupement rit un peu et se disperse. Voilà les premières joies qu’un enfant bien élevé donne à son papa et à sa maman. « Et ce n’est rien, dit Evangéline, en comparaison de celles qu’il réserve à, leur vieillesse. — Quand il sera, poursuivis-je, à l’université de Pavie et qu’il fera la connaissance d’une certaine Mme Rose, amie des étudians, et des braves gens qui prêtent au 20 pour 100 par mois ! — Et quand, pour deux mots lancés trop fort dans un café, il ira sur le terrain avec un compagnon d’école ! — Ah ! si ce pauvre père pouvait voir dès maintenant tous les chagrins que lui promet ce morveux, il lui donnerait pour sûr du pied au… Non, il prendrait mal son temps, dis-je en y pensant mieux. — Pourquoi prendrait-il mal son temps ? » demanda Évangéline. Je ris, elle comprit, et je ris de plus belle, si fort que les passans se retournèrent pour nous regarder. Nous en entendions qui disaient : « Ce sont de nouveaux mariés, ils sont heureux. » Je me retourne à mon tour, je les regarde avec indulgence et il me prend une vive tentation de leur dire : « Oui, mes amis, c’est mon Évangéline ; il n’y a pas longtemps qu’elle est ma femme, et nous sommes heureux. »

« Dans notre égoïsme, nous nous étions choisi un compagnon, mais nous l’avions choisi avec jugement : c’était un ami discret qui chantait tous les jours notre épithalame, prenait part à nos joies sans jamais prétendre à plus que nous ne pouvions lui donner. Il s’appelait Merle, sans être positivement un merle ; ce n’était pas non plus un étourneau ni un passereau solitaire ; il chantait comme un ténor et sifflait comme un abonné. En tout cas, il vécut et mourut en portant ce nom de Merle qui ne lui appartenait pas et dont il faisait le meilleur usage. Rien ne m’ôtera de l’esprit qu’il se donna volontairement la mort pour se soustraire à un monde plein d’injustice et d’ignorance, vu que la portière, en faisant son autopsie, découvrit que le défunt avait avalé une aiguille à coudre qui lui avait percé le ventricule de part en part. La perte de ce petit être inconnu qui chaque matin nous saluait à gorge déployée, nous becquetait amoureusement les doigts et ne nous avait jamais causé le moindre déplaisir, me fit de la peine. Pendant assez longtemps, je ne pus voir une cage vide sans songer au compagnon de notre nid stérile et heureux. Il est vrai que, voyant mon Évangéline attendrie, je tâchai de la consoler en lui représentant que, grâce à la transmigration des âmes, son merle devait être pour l’heure un petit chien et peut-être, avec le temps, mériter de devenir un petit homme, fils de Mme Évangéline, femme de l’avocat Placide. L’idée était baroque, mais produisit son effet, celui de nous mettre en bonne humeur. « Pense un peu, me dit-elle une fois, si, au lieu de perdre un merle, nous avions perdu un fils ! » J’y pensais, et je me rappelais dix mères désespérées, un père poussé à la folie, un autre au suicide par un malheur pareil, et je concluais avec le plus grand sérieux que, pour ne pas voir mourir un fils, la seule précaution conseillée par l’expérience était de ne pas le voir naître. Et je me frottais les mains, et je riais, et j’étais content, et je sentais que je rendais contente aussi la compagne de ma vie en ne mettant entre nous et notre bonheur qu’un désir vif, un désir modeste : le premier client. — O le premier client ! .. Je l’attendais du matin au soir, je compulsais mon code pour être prêt à tout événement, je pliais mes papiers en dossier, je plaidais en rêve ; je voyais le patient, à chaque mot du métier, ouvrir des yeux comme des fenêtres, et je le traînais de tribunal en tribunal, et j’accumulais devant lui, pour alléger sa bourse, des liasses de papier timbré. Un incident me tira tout à coup de ce somnambulisme extatique.

« Mme Évangéline souffrait : depuis une semaine, elle ne mangeait presque plus et se plaignait d’un certain malaise. « Ce ne sera rien, » disait-elle, et je répétais pour la consoler : « Ce ne sera rien. » Mais un matin, elle s’éveilla tout à fait malade. « 0 Dieu ! pensai-je, si elle allait me mourir ! » et je descendis pour appeler un médecin célèbre qui roulait carrosse et gagnait en un jour tout mon revenu d’un mois. Pendant qu’il montait, je pensais qu’il faudrait le payer ; mais bah ! pour le moment, il s’agissait de sauver mon Evangéline. Avant d’entrer, je fus tenté de dire à cette illustration : « Par charité, sauvez-moi mon Évangéline ! » Ce qui me retint, ce fut une certaine dignité virile que je voulais garder, même dans le malheur. Le médecin examina ma femme, lui fit certaines questions auxquelles elle répondit en balbutiant ; enfin, il se mit à rire et déclara que ce n’était rien. « Il n’y a pas de danger ? demandai-je d’une voix tremblante. — Non, monsieur, au moins pour le moment. » Et le docteur me tira dans un coin pour me dire avec un certain air malicieux : « C’est à vous de donner la nouvelle à madame… — Serait-il possible ? — Effectivement. » Au lieu de reconduire le médecin jusque sur le palier, comme c’était mon intention, je crois bien que je le jetai à la porte ; après quoi, sans même la fermer, je courus au chevet de ma malade : « Sais-tu comment s’appelle ta maladie ? Le sais-tu ? Veux-tu le savoir ? — Comment ? dis-le-moi. — Elle s’appelle Auguste. » Évangéline me jeta ses deux bras autour du cou et me couvrit de baisers en me disant entre ses larmes : « Je comprends pourquoi je me sentais t’aimer davantage. C’est que nous étions deux à t’aimer. »

Est-il encore en France beaucoup de cœurs assez frais pour goûter de pareilles choses ? Nous l’espérons et, pour leur faire plaisir, nous allons encore résumer, réduire à leur usage, en le décharnant le moins possible, le dernier livre de M. Farina : il Signor Io (Monsieur Moi), C’est M. Moi qui parle :

« Il était si grand que, pour entrer par la grande arcade, dans la galerie Victor-Emmanuel, il fut obligé de se plier en deux et d’appuyer ses grosses mains sur ses genoux formidables ; il ne put se redresser que sous la coupole, mais, ayant mal pris ses mesures, il donna du front contre les vitres, qui volèrent en éclats. Puis il sortit par une arcade latérale et, arrivé sur la place Cavour, sans prendre garde à la foule qui le suivait, il jeta un regard énorme sur les toits de Milan, puis se pencha sur le groupe de jeunes acacias plantés par le conseil municipal pour ombrager les générations à venir, en prit un délicatement et le mit à sa boutonnière. — Qui était celui-là ? Le personnage de mon rêve, et mon rêve était une allégorie. Vous reconnaissez ce sentiment qui marche seul dans sa grandeur démesurée, ne regarde personne en face et ne s’inquiète pas des arbres plantés pour nos petits-fils : c’est l’égoïsme. Egoïste, moi, je ne le suis pas. J’ai peut-être beaucoup de défauts que je ne connais pas, mais, ne pouvant souffrir une grande partie de mes semblables, je sens que je me haïrais moi-même si j’étais égoïste comme eux, et il y aurait contradiction dans les termes. Je me suis étudié et je me veux du bien, je l’avoue ingénument ; dites seulement que je suis un peu vaniteux, mais égoïste ? Fi donc ! A d’autres !

« A la veille de prendre une grande détermination, je me place en face de moi-même et je sonde encore une fois mon cœur, où j’espère ne trouver aucun remords. Avant tout, qui suis-je ? Marc-Antoine Abate, professeur de philosophie en deux lycées privés ; j’ai dix lustres accomplis, je suis veuf depuis quinze ans, et j’ai, je ne sais où, une fille ingrate. Laissons ma fille ; je ne suis pas encore arrivé à n’y plus penser, mais je ne me reproche rien, on le verra plus tard. Séraphine, — je l’avais comblée de bienfaits et je lui avais donné même un beau nom : peine perdue ! — Séraphine a trahi toutes mes espérances ; elle est partie et je suis seul. Mais qu’on ne s’apitoie pas sur moi : ce n’est pas pour rien qu’un homme a enseigné pendant vingt-sept ans la philosophie. La science n’est pas de nature humaine et ne me refuse jamais les consolations qu’elle me doit. Quand je dis : « seul, » je ne comprends pas la grosse Anne-Marie, qui fait mon ménage ; elle le fait depuis vingt ans, mais à la diable ; me voyant taciturne, elle me croit affligé, et son égoïsme lui conseille de ne pas tenir compagnie à ma tristesse. Autrefois, elle faisait aussi le marché, puis s’oubliait dans la cuisine à bavarder avec ma fille et probablement aussi à recueillir les reliefs de table ; je fais chaque jour cette amère réflexion quand je vois entrer la vieille un peu embarrassée, les yeux en l’air et les mains dans ses poches et qu’elle me dit : « J’ai fini, commandez-vous quelque chose ? Puis-je m’en aller ? » Je ne commande rien et Anne-Marie s’en va, sortant de sa poche une main, puis l’autre ; en traversant la cour, elle gambade allègrement, parfois même elle se sauve au galop.

« Mes habitudes d’aujourd’hui sont celles d’il y a trente ans ; je m’habille au petit jour, ayant remarqué qu’avec le temps les gens matineux arrivent toujours à voir leur lit fait par ceux qui se lèvent tard. J’ouvre ma fenêtre, et comme, à cette irruption du jour dans la chambre, ma pauvre femme, hélas ! ne se frotte plus les yeux, un peu ensommeillée, un peu gémissante, mais heureuse au fond, j’allume de mes propres mains la cafetière à esprit-de-vin, qui est toujours restée sur la table de nuit entre les deux lits… Le café bu, j’abandonne le marc à la vieille Anne-Marie, qui le jette par la fenêtre, à ce qu’elle dit ; je sais bien qu’elle l’utilise pour sa propre consommation, mais je me laisse tromper de bonne grâce, n’ignorant pas combien la reconnaissance est une lourde charge au cœur de l’homme civilisé.

« Pendant qu’Anne-Marie fait son service, je vais me promener et je rencontre un de mes vieux amis, philosophe d’instinct et mendiant de profession. « Bonjour ! » me dit-il. Je lui réponds : « Bonjour ! » et je passe mon chemin ; mais quelquefois je m’arrête à causer avec lui. Je ne lui ai jamais donné un sou et je ne lui donnerai jamais un liard, non par avarice, mais par principe. Il le sait et ne m’en veut pas. Quelquefois je m’assieds sur un banc, il s’adosse à un marronnier et je l’interroge : « Avez-vous beaucoup gagné aujourd’hui ? — Hélas ! les temps sont durs et les hommes ne croient plus à l’enfer. — Mais les femmes ? — Les femmes, répond-il avec un petit rire malin, font quelque chose pour sauver leur âme. — Mais la charité, mais le cœur ? .. » Il m’explique alors sa théorie, fruit mûr de trente années de pratique. La charité, selon lui, n’est qu’une secrète terreur de la misère : « Supprimez, me dit-il, la superstition, et tout le monde fera comme vous, ne me donnera plus un liard. — C’est un pénible métier que le vôtre, lui dis-je un jour. — Il l’était au commencement, maintenant il ne l’est plus. » Quand, jeune encore et sans expérience, il courait partout comme un possédé, boitant peut-être plus que ce n’était nécessaire ; quand il se collait à un mur et perdait le souffle à crier aux passans sa détresse, alors, oui, le métier était dur. Mais, petit à petit, il avait appris à boiter avec méthode ; il jugeait sa clientèle au visage et à l’allure ; maintenant il ne se trompait presque plus. Tandis que nous causions, bien des gens de toute sorte défilèrent devant nous, il n’y prit point garde ; mais, tout à coup, le voilà qui tronque l’entretien et me plante là pour traverser une allée et faire sa quête ; à son retour, il me dit, toujours avec son rire malin : « Il m’a donné deux sous ; il avait l’air heureux, ce jeune homme. Ce doit être un amoureux ; les amoureux sont de bons cliens, je ne sais pourquoi. »

« Je le sais bien, moi. L’amour est un moment égoïstique. Les amoureux sont les gens les plus égoïstes qui soient au monde, mais ils font l’aumône par irréflexion, ou encore parce qu’ils sentent en eux-mêmes une fausse grandeur, un étourdissement qui les pousse à des générosités fastueuses ; le moins qu’ils puissent faire pour se prendre au sérieux, c’est de donner deux sous à un mendiant. Plaignons ce pauvre genre humain, à la fois enfant et décrépit ! Mais je reviens à moi-même. Après la promenade, je m’en vais, sans hâte, à l’école, où j’arrive attendu, mais non désiré, par une vingtaine de garçons point affamés de ma science. C’est donc entendu entre nous que l’être crée l’existence (théorie de Gioberti). Combattue par ce mensonge énorme, notre amitié n’est pas bien cordiale et ne durera pas longtemps. A peine en chaire, je lis sur le visage de mes écoliers, sans en excepter un seul, une grande espérance déçue, l’espoir d’un coup de froid ou d’une grosse fièvre, ou d’un accident quelconque qui m’eût cloué au lit, au moins pour une leçon. L’heure se passe ; j’interroge quelquefois les plus attentifs pour m’assurer qu’ils n’ont rien compris, sur quoi nous nous séparons avec plaisir. Je m’en vais, emportant avec moi mon secret contraire au programme d’enseignement ; ils me regardent la bouche ouverte, étonnés de la conformation de mon crâne, où a pu se loger une philosophie si ténébreuse. Je pense à part moi : « Si un jour seulement j’annonçais du haut de la chaire que c’est l’existence qui a créé l’être pour son avantage particulier, quel sens dessus dessous et quelle lumière ! Je crois que la froideur de mes élèves cesserait par enchantement et que ma doctrine se ferait jour jusque dans les crânes les plus rebelles. Mais le programme ne le veut pas. »

« Entre ma leçon du matin et celle de l’après-midi, je déjeune à la brasserie Trenk ; j’ai expérimenté que la bière allemande est comme la philosophie allemande : il faut l’avaler non à petites gorgées, mais à grandes ondes et les yeux fermés. Je dîne avec de jeunes officiers qui supportent leur commensal silencieux ; à leur âge, on a tant de bonheur et si peu de réflexion qu’on oublie d’être égoïste. Au dessert arrive régulièrement le professeur Jérôme, mon collègue et ami, le plus médisant des hommes ; il m’emmène à la campagne et me dit en sortant : « As-tu un cigare ? — Je n’en ai qu’un. — Il faudra que j’en achète. » Cela se répète tous les jours ; il sait bien cependant que je me suis imposé pour règle de n’acheter qu’un cigare avant dîner. Quand le professeur Jérôme a de quoi fumer, il commence à mordre, son cigare d’abord, puis le prochain : ses collègues en premier lieu, puis les auteurs, puis le public. — Le public ? Quel public ? En Italie, il n’y a pas de public. Quand il m’ennuie trop, j’écoute les grillons et ma journée est finie.

« Mes tribulations datent du jour où mourut Faustine : c’était ma femme depuis quatorze ans. Elle était descendue jusqu’au fond de mon cœur, m’appréciait dignement, compatissait à mes faiblesses. Entre elle et moi, la parole était devenue presque inutile : elle accourait à mon regard, comprenant ce que je voulais. Elle était arrivée à se lever souvent avant moi, et sans ouvrir les volets, s’habillait à tâtons, marchait sur la pointe des pieds pour ne pas troubler un repos dont je devais avoir tant besoin, disait-elle. Je ne la contrariais point, parce qu’il est doux de s’abandonner sans résistance aux attentions des gens, et quand ces gens sont faibles et délicats, ce n’est pas doux seulement, c’est méritoire. La nature caressante de Faustine était constante, la mienne aussi. C’était le bon temps. Dans les derniers mois qu’elle fut au monde, elle était d’humeur triste et se cachait souvent pour pleurer à l’aise ; en ma présence, toutefois, elle souriait toujours, quelquefois même elle riait. Un matin, elle me fit venir à son chevet pour m’annoncer qu’elle ne se lèverait pas ce jour-là, ni jamais plus ; elle m’en demandait pardon, comme si c’était sa faute.

« Comment feras-tu ? dit-elle. — Comment je ferai ? répondis-je ; voici comment je ferai. » Et j’allumai la cafetière. « Bravo ! » me dit-elle mélancoliquement. Et je lui recommandai de ne pas se mettre en peine, de penser seulement à guérir vite pour me tirer d’embarras. « Comme tu es bon ! » murmura-t-elle. Elle le dit positivement. La nuit, ces quatre mots sonnent encore dans l’air enfermé de ma chambre. Je les entends avec plaisir parce qu’ils ne mentent pas ; bien que les hommes et la destinée aient tout fait pour me gâter, je suis bon. Faustine mourut en me recommandant de ne pas me laisser abattre par le chagrin, de ne point tomber malade, de vivre pour le bonheur de ma petite fille, qui avait alors douze ans. Les dernières volontés de ma pauvre femme me furent sacrées ; je fis tout ce qu’elle avait désiré ; je résistai au chagrin, je ne tombai pas malade et je vécus. Ma nouvelle vie commença quasi-monastique : voilà quinze ans que je la supporte bravement. Séraphine était un grave embarras pour un homme seul ; il fallait la mettre en pension, et j’obtins pour elle une demi-bourse dans une école de mon pays, à Bergame. Elle partit en pleurant. « Pense à ta mère, lui dis-je, elle ne pleurait jamais, elle traversa la vie avec un sourire ; souris comme elle à ton pète abandonné. » Séraphine, à ces mots, pleura de plus belle. Je fus forcé de la laisser dans les bras de la directrice pour ne pas manquer le train de midi ; je comptais lui écrire de Milan, mais elle me prévint, et quatre jours après je trouvai à l’école une lettre de sa main, quatre pages baignées de larmes. Cette lettre, qui m’arrivait en retard de trois jours parce qu’elle était adressée à M. Abbate (l’abbé), professeur Marc-Antoine, me donna fort à penser : j’y notai une précoce abondance de phrases et de romantisme. Ma fille, si timide, si réservée, si respectueuse, trouvait dans l’absence un répertoire tout nouveau pour elle de tendresses littéraires adressées à son auteur. Elle aussi, comme sa pauvre mère, me disait : « Tu es bon, tu as l’âme généreuse » et autres choses semblables. Le cas me parut grave, et je lui écrivis de prendre garde à ses lectures, d’éviter la rhétorique et le pathos. La manie épistolaire de ma fille était telle qu’il devint nécessaire de l’enrayer, ne fût-ce que pour économiser les timbres-poste. Je retardai mes réponses et j’attendis les congés de Pâques pour lui parler cœur à cœur. Je lui avais promis étourdiment d’aller la chercher à son pensionnat ; après mûre réflexion, je m’avisai que je ne pouvais la recevoir chez moi sans me déranger beaucoup, je ne voulais pourtant pas lui dire non tout net, ce qui eût paru dur à cette petite tête pleine de phrases ; il m’eût plu seulement qu’elle-même, quoique enfant encore, comprît quel embarras elle devait apporter dans ma maison. Elle n’y comprit rien, et, dans son égoïsme de petite fille, elle voulut à tout prix que je quittasse mes occupations pour penser à faire une valise et que j’allasse jusqu’à la gare, jusqu’à Bergame, pour la chercher. En me voyant, elle battit des mains et me sauta au cou comme me l’avait promis sa littérature, puis elle se calma d’une façon tout à fait inattendue : à la maison, tout le long des vacances, elle réussit à me tromper entièrement ; on eût dit la personne la plus raisonnable de la création. Je craignais qu’elle ne s’ennuyât près de moi, car je ne m’étais jamais exercé à divertir les petites filles ; quant à ma bibliothèque, il n’y avait qu’un livre pour elle, les Fiancés de Manzoni. Elle se mit aie relire par désespoir, mais dès qu’arrivait Anne-Marie, Manzoni était oublié sur un meuble, et Séraphine, avec des sauts de joie, courait faire les lits. Mon cœur de père en fut touché ; je ne cachai pas mon approbation à la petite.

« Vois-tu, lui dis-je, la lecture est une bonne chose, mais il faut faire son choix et savoir lire, sans quoi tous les livres sont dangereux. A côté des facultés intellectuelles, les jeunes filles doivent… de bonne heure… cultiver… le développement de ces autres facultés… qui… (avec ce qui la phrase n’allait pas ; je repris :) de ces facultés au moyen desquelles… (mais la phrase n’allait pas encore.) — Au moyen desquelles on fait les lits, » dit Séraphine. Et elle dit bien. Sur quoi elle s’écria avec un retour de lyrisme épistolaire : « Père, il faut que je reste avec toi pour soigner la maison. Au lieu d’aller dîner chez le traiteur, nous dînerons ici ensemble ; Anne-Marie fera la cuisine et je l’aiderai. Je sais déjà cuire les œufs, j’apprendrai le reste. » Je la baisai au front pour la remercier ; elle répéta : « Veux-tu ? — C’est encore trop tôt ; tu n’as que douze ans… — Et demi. — Tu dois achever au moins ton instruction primaire, mais je te promets que, plus tard, quand tu seras grande, je ne te refuserai pas ce bonheur ; tu prendras la place de ta maman. » Je ne sais où diantre j’avais pris l’idée d’exhumer les morts. Voilà Séraphine en pleurs comme une fontaine.

« Quand ma fille fut partie et que je me retrouvai seul au logis, il me parut que cette épreuve difficile de la paternité m’avait réussi mieux que je n’eusse pu m’y attendre et que l’idée de Séraphine avait du bon. J’y pensai sérieusement : il était certain que je dépensais trop, que mon logement était trop grand pour moi seul, que le prix du pensionnat, malgré la demi-bourse, mangeait entièrement l’un des traitemens de professeur de philosophie, que, pour manger l’autre à moi tout seul, il n’eût pas fallu un grand appétit et que, si je dînais à ma faim, c’était grâce au petit revenu qu’avait bien voulu me léguer ma femme. Certes ma fille devait ressembler à sa mère : elle serait vigilante, affectueuse, attentive à mes désirs, habile à les deviner. On dépenserait moins et on vivrait mieux, elle et moi, surtout elle. Ce beau rêve ne me sortait pas de l’esprit. La tentation fut longue parce qu’il fallait regarder la chose de tous les côtés et attendre à tout le moins la fin de l’année scolaire pour donner cette vive joie à mon enfant. Enfin je pris mon parti ; ce fut un jour où, au moment d’allumer le feu de ma cafetière, je m’aperçus que l’esprit-de-vin manquait et qu’il n’y en avait plus même à la cuisine. Je me promis d’éprouver encore aux prochains congés les vertus de ma Séraphine et si tout allait bien… Cette enfant était née avec les clés de la dépense et du buffet dans sa poche ! A treize ans, elle paraissait avoir passé la quinzaine et ne pouvait voir un grain de poussière sur un meuble sans le sentir sur son dos. Elle était toujours les yeux en l’air comme si elle épiait l’ennemi. Cette guerre à la poussière me semblait excessive. « Prends garde, lui dis-je un matin, tôt ou tard la poussière se venge. » Mais elle ne comprit pas la profondeur de cette pensée ; du reste, elle tenait me ? comptes avec une parfaite exactitude et savait par cœur ce que nous dépensions. Mais si je lui demandais qui était Sésostris ou Démétrius Poliorcète, elle devenait toute rouge et, après un effort désespéré pour me répondre, elle avouait qu’elle n’en savait rien. « Elle ne sait rien, absolument rien ! » pensai-je avec désespoir. Absolument rien si ce n’est les quatre règles, le système décimal et les fractions. Que faire ? En lui mettant en main de bons livres, en lui imposant des conditions claires et strictes, peut-être était-il encore possible de combiner mes désirs avec mes devoirs paternels et de la rendre heureuse ? qui sait ? Je la regardais et je ne lui disais rien. Ainsi regardée, Séraphine s’évadait, craignant quelque nouveau piège historique ou géographique. Resté seul, je pensais aux choses que les jeunes personnes doivent savoir et je trouvais que, tous comptes faits, il n’y en a guère ; il y en a beaucoup plus qu’elles doivent ignorer. Quelqu’un me dit un jour : « Les filles en savent toujours trop pour un mari avisé. » Je répétai à part moi, avec une petite variante : « Les filles en savent toujours assez pour un père indulgent. » J’annonçai donc ma résolution à Séraphine ; elle était montée sur une chaise pour nettoyer le cadre d’un tableau et tomba dans mes bras en me serrant si fort que j’eus peine à me dégager de son étreinte. « Seulement, lui dis-je, tu apprendras l’histoire, la géographie, le français… » Elle promit tout. « Et mets-toi bien dans l’esprit, ajoutai-je, que, si je fais ce sacrifice, je le fais pour ta mère, à qui j’ai promis de te rendre heureuse ; tu prendras sa place à la maison. Le promets-tu ? » Elle fondit en larmes. « Tu dois aussi me promettre que tu ne pleureras plus si fréquemment ; ton père travaille à ton bonheur et tu le récompenserais mal de ses peines en lui montrant des larmes quand il rentre le soir chez lui. » Alors elle essuya ses yeux et se mit à rire.

« Là-dessus coururent dix années de paix et de joie. Ma fille grandissait, devenait jolie, ressemblait à sa mère ; je pensais avoir retrouvé ce temps de ma vie où, nouveau professeur et nouveau marié, j’étais également content de ma femme et de ma chaire. Plus tard, ma femme était devenue sombre, malade, ma philosophie aussi ; plus tard enfin, ce fut le tour de ma fille. L’accident lui arriva tout à coup, un beau soir de mai, pendant qu’elle traversait à côté de moi la galerie Victor-Emmanuel. Elle reçut alors quelque chose comme un coup de soleil à l’ombre. Quand elle m’avoua la chose en pleurant, je n’en pus croire mes oreilles et je la priai de répéter son aveu ; elle pleura plus fort et se sauva dans sa chambre. Je restai là les bras croisés à regarder sur le carreau mon hochet brisé. Séraphine avait donc le cœur pris à dix-neuf ans à peine ! Elle songeait déjà, la malheureuse, à quitter son père, et pour qui ? Pour un petit jeune homme qu’elle ne connaissait pas : moustache en pointe, lorgnon sur l’œil, brun, court et gras, — peut-être un ténor ou un baryton sans ouvrage domicilié dans la galerie Victor-Emmanuel. Ce monsieur avait vu ma fille et ma fille l’avait vu, et je n’y avais vu goutte. Il nous avait suivis jusqu’à notre porte et se promenait depuis lors sous nos fenêtres ; je ne pouvais sortir sans l’avoir dans mes jambes ; un jour même il eut l’audace de me sourire et de me saluer. J’espérai d’abord que ma fille entendrait raison : chimère ! Elle époussetait toujours avec acharnement, mais se mit à chanter des romances, moi qui n’en ai jamais chanté ! Et elle pleurait plus que d’habitude. Je craignais que l’intrigant n’eût écrit et qu’elle n’eût répondu, je la savais fort épistolière. Ayant donc confessé la vieille Anne-Marie, j’appris qu’un petit commissionnaire, toujours le même, était venu deux ou trois fois. J’entrai chez ma fille.

« Elle était debout devant son lit, les yeux enflés et rougis ; on voyait encore sur le coussin l’empreinte de son visage et la trace de ses larmes. « Ne suis-je pas ton père ? lui dis-je sans me fâcher. Est-ce que je ne vis pas pour ton bonheur ? N’as-tu pas promis de me regarder comme ton meilleur ami ? — O père ! mon père ! » s’écria-t-elle en tendant les bras vers moi sans bouger. Je vis dans l’œil de Séraphine une espérance déraisonnable. Les espérances déraisonnables, tout comme les autres, brillent dans l’œil. Je repris aussitôt : « Est-il bien possible que ma fille se soit oubliée au point de recevoir les lettres d’un jeune homme et d’y répondre ? » Elle baissa la tête, elle ne niait rien. « Sais-tu au moins qui est cet étranger que tu as ramassé dans la rue pour le mettre entre ton père et toi ? Sais-tu que c’est un comédien, pis encore, un chanteur, un ténor léger peut-être, qui, hier encore, faisait le perruquier ou le boucher et paradera demain sur un théâtre de province ? » Séraphine secouait la tête, mais ne répondait pas : « Où sont les lettres qu’il t’a écrites ? » Je n’espérais pas qu’elle me remît ces papiers : elle le fit pourtant en les tirant de son corsage ; cet acte romantique, mais loyal, me coupa la parole, et, détournant la tête pour ne pas voir le regard suppliant de la pleureuse, je sortis tranquillement comme j’étais entré.

« J’allai m’enfermer dans ma chambre. Il y avait trois lettres : dans la première, Iginio Curti se demandait à lui-même s’il avait eu le bonheur d’être aperçu par ma fille ; dans la troisième, il demandait à elle si elle se laisserait épouser. Elle n’avait répondu par écrit qu’à cette dernière ; je compris qu’aux deux autres elle n’avait tâché de répondre que par la langueur des yeux, quand elle se promenait avec moi dans la galerie et que je buvais ingénument la bière de Vienne au café Gnocchi ; c’est précisément alors qu’elle trahissait la confiance de son père. Il résultait aussi de ces lettres qu’Iginio Curti n’était ni ténor, ni baiyton, mais basse-taille et qu’il jouait les bouffes. De bonne famille, à ce qu’il disait, fils d’avocat, il n’était monté sur les planches que par amour de l’art ; sans être riche, il possédait quelque bien, qu’il mettait aux pieds de ma fille ; il y mettait surtout les choses futures ; il disait : « Mon avenir. » Il avait déjà chanté à Vigevano et à Lecco, avec un succès étourdissant (il était forcé de l’avouer, surmontant sa modestie) ; les engagemens ne lui manquaient pas ; il devait « faire » le Barbier de Séville et les Faux monnayeurs à Taganrog, au printemps. C’est là qu’une fois marié, il comptait passer la lune de miel. J’interdis à ma fille de recevoir d’autres lettres. Que font-elles toutes, quand elles ne veulent dire ni oui ni non ? Elles pleurent. Ainsi fit Séraphine et je m’y fiai, parce que ces larmes me semblaient versées par le repentir. Deux jours après, Iginio Curti m’écrivit à moi-même. Il était pressé, parce qu’il devait aller à Taganrog. Il ne demandait pas si ma fille avait une dot, se déclarant plein de confiance dans sa voix qui devait nourrir le bouffe, la femme du bouffe et les future enfans du bouffe. Il paraissait sûr de son fait et faisait la chose la plus sérieuse du monde en style vif et gai. Ma réponse fut courte, mais prompte.

« Séraphine, dis-je au bouffe, n’a que dix-neuf ans et ne pense pas encore au mariage ; elle sait que son pauvre père n’a qu’elle au monde et elle ne voudra jamais le quitter pour suivre son mari dans des pays lointains, par exemple à Taganrog. Ma fille, continuai-je, prendra un mari quand le temps sera venu, elle le prendra à son goût, avec le consentement de son père, et le choisira parmi ceux qui ne voyagent pas. Avec mille regrets, etc. »

« Je n’avais rien touché à ma fille de cette correspondance, voulant nous épargner des larmes, à elle et à moi, et je me flattai d’en avoir fini avec le bouffe. Complète erreur. Ce bas comique revint à la charge avec quatre pages bien serrées, où il se permettait de me dire que « peut-être je me trompais sur les dispositions de Séraphine, mais que certainement les pères doivent se résigner un jour ou l’autre à sacrifier leurs propres affections et leurs propres commodités. » Il concluait par une sentence : « L’excès de zèle à préparer à sa façon le bonheur d’une fille, c’est quelquefois de l’égoïsme ou du moins c’en a l’air. » Je crus tenir sous ma main la destruction du bas comique. « Lis, dis-je à ma fille, et apprends quel était l’homme que tu osais me préférer. » Elle lut et pleura ; après avoir lu, elle pleura encore. — « Est-ce vrai, ce qu’il dit, que tu irais à Taganrog ? » — Pas de réponse. — « Est-ce vrai que tu quitterais ton vieux père pour suivre un inconnu aux antipodes ? — Pas de réponse encore. — « Je savais bien, repris-je, que ce n’était pas vrai. » Sur quoi je sortis en déclarant que je ne voulais plus entendre parler de cette histoire. On n’en parla plus, mais je vis bien que ce n’était pas fini. La veille de son départ, le bouffe, à qui je n’avais rien répondu, se permit de m’envoyer sa carte. Un bon mois après, je reçus une gazette théâtrale, m’annonçant le succès d’Iginio Curti à Taganrog, où il triomphait, surtout sous le chapeau de don Basile. Ma fille ne fut point informée du fait, et parfaitement tranquille, elle époussetait avec sa verve ordinaire ; seulement elle chantait des airs bouffes et précisément ceux du Barbier : Ma se mi toccano dov’è mio debole. Quand une autre gazette vint m’annoncer qu’Iginio Curti s’était couvert de gloire dans le rôle de Crispin, je notai que, depuis une semaine, Séraphine fredonnait du matin au soir : Se trovasti una comare, io trovar saprei un compare. Sauf ces indices, qui au fond ne prouvaient aucune faute, je ne sus rien découvrir. Ma maison était bien tenue ; je craignais seulement le retour du cabotin chargé de lauriers exotiques, et pour le prévenir, j’eus l’idée de trouver à ma fille un mari de mon choix, qui ne lui déplût pas, bien entendu, parce que je ne voulais pas sacrifier mon sang ; un mari qui n’eût point à voyager et qui fût de la maison, j’entends un professeur de lycée.

« Il y avait justement le président des instituts où je donnais des leçons ; un homme bien conservé, plus valide assurément que tant de jouvenceaux sans cervelle ; il pensait depuis quelque temps au mariage, et, comme il enseigne aussi les mathématiques, il m’avait parlé un jour, avec un petit rire étrange, d’une x inconnue qui marche à côté de nous toute sa vie et nous prend un beau jour inopinément. L’allusion était évidente, mais comme il était mon supérieur, je devais lui abréger le chemin. Le président Martini, diantre ! Un parti superbe : il avait peut-être quarante ans, peut-être quarante-cinq ans, mais pas davantage, gagnait avec ses emplois cinq mille francs, tout ronds, était chevalier des deux saints, chevalier de la couronne d’Italie, membre de trois ou quatre académies scientifiques : bel homme au demeurant, de haute taille, robuste, un peu chauve, mais plein de dignité. Ah ! si ma fille avait eu pour trois sous de jugement ! Mais elle se mit à pleurer et me dit qu’elle ne pensait pas au mariage. — « J’y pense, moi, déclarai-je péremptoirement ; je ne suis pas éternel et je ne peux te laisser seule au monde. » — Savez-vous ce qu’elle me répondit ? Que le président Martini non plus n’était pas éternel, en quoi elle n’avait pas tort. Poussée au coin du mur, elle finit par m’avouer qu’elle avait juré d’être au bouffe ou de rester fille. — « Tu resteras fille ! » m’écriai-je. Elle baissa la tête et je tournai le dos pour ne pas la voir pleurer.

« En ce temps-là, le bruit courut que le choléra sévissait en Russie. — « Diable ! pensai-je ; les théâtres vont se fermer et le bouffe va revenir. » Mais la nouvelle avait aussi son bon côté. Puisque le choléra faisait chaque jour à Taganrog une centaine de victimes, et que je ne portais aucune affection spéciale au nommé Curti, je pouvais fort bien, sans souhaiter le mal du prochain, faire des vœux pour que le nommé Curti prît la place d’un homme sérieux, d’un chef de famille ayant à soutenir plusieurs enfans, voire un vieux père octogénaire. Mais le choléra est une épidémie sans jugement ; il dépeupla Taganrog, y fit fermer les théâtres, envoya dans l’autre monde quantité d’hommes ayant père, femme et enfans, et laissa intact Iginio Curti, qui, quinze jours après, dans un café de Milan, tout en frisant sa moustache, racontait ses triomphes à Taganrog et ceux du morbus asiatique en style de chanteur et de survivant. Je reçus bientôt une nouvelle lettre. Mon persécuteur me pressait de donner mon consentement au mariage, parce qu’il allait partir pour les îles Açores, où il était engagé pour six mois. « Réponse immédiate. » Je pliai la lettre en quatre et je la mis avec les autres dans un coffret. Que fit alors Iginio Curti ? Il osa se présenter chez moi, sans dire son nom à la porte. A première vue, je sentis que la philosophie m’abandonnait et que j’étais sur le point de commettre une grosse sottise. Il la prévint, en portant ses deux mains devant lui. « Je vous prie, dit-il, de ne point vous mettre en colère ; » et comme je ne répondais rien, il ajouta : « Veuillez me laisser parler, après quoi je m’en irai de moi-même. » Là-dessus il chercha une chaise, ce qui me parut exorbitant ; par bonheur, toutes les chaises de mon cabinet étaient couvertes de livres et il fut forcé de parler debout. Il m’exposa que son intention n’était pas de vagabonder toute sa vie, qu’il n’avait pas sauté, comme tant d’autres, du parterre sur la scène, qu’il avait fait de bonnes études au conservatoire de Milan, et que, s’il eût voulu donner des leçons de chant à l’étranger, il aurait gagné plus d’argent qu’au théâtre. » Cela dit, sans attendre ma réponse, il s’en alla tranquillement. Aussitôt un frisson me prit : s’il allait rencontrer ma fille dans l’antichambre ! Je le suivis donc à pas graves ; j’arrivai juste à temps pour voir la malheureuse qui se sauvait. Je ne dis qu’un mot, mais sévèrement : « Séraphine ! » Iginio Curti, qui se dirigeait vers la porte, s’arrêta court. — « J’appelle ma fille, » lui dis-je simplement, et il s’en alla.

« Séraphine s’était réfugiée à la cuisine et jetée à plat ventre sur la caisse à bois comme pour l’embrasser. Je m’appuyai au fourneau et je lui demandai solennellement : « Qu’as-tu dit tout à l’heure à cet homme ? » Et comme elle ne me répondait que par sanglots, je repris avec une lenteur calculée : « Qu’as-tu dit tout à l’heure à cet homme ? » Elle souleva son visage en larmes et chuchota d’une voix éteinte ; « Je lui ai juré de l’aimer toujours. » Cette obstination aurait mis en colère un saint. — « Et je jure, moi, repris-je, toujours solennellement, que si tu épouses cet homme contre mon gré, tu cesseras à jamais d’être ma fille ! — Ne le jure pas, ne le jure pas ! » murmurait-elle. Je fis un mouvement pour sortir ; elle se traîna derrière moi jusqu’à la porte : « Père, ne le jure pas ! .. »

« J’ai souvent pensé à ce mélange insensé de pleurnicherie et d’obstination dont ma fille était faite ; elle m’adorait, je n’en doutais pas, mais elle avait promis d’être à ce bouffe, et, parce qu’elle l’avait promis, il fallait que cela fût. Elle m’aurait tué en pleurant, après quoi elle serait morte de chagrin, mais elle n’aurait pas manqué à sa parole. Je les connais ces âmes molles, toujours vaincues, toujours invincibles ; leur faiblesse même les pousse à toutes les témérités. Deux jours après, je reçus ce billet du bouffe : « Dans neuf mois, votre fille sera majeure et maîtresse d’elle-même, en vertu des lois civiles qui nous gouvernent. Elle a juré d’être mienne, et je jure que je saurai être pour elle époux, père, ami, tout. Décidez. » Je ne répondis point à cette lettre et j’attendis du temps des jours meilleurs. Le temps me rendit la paix d’autrefois ; ma fille se calma quand le bouffe fut parti pour les îles, et joua sur le piano le Barbier et Crispin en apprenant les triomphes de son bien-aimé. Un jour enfin, elle vint à table avec des yeux plus rouges que d’habitude, ce fut le jour où elle eut vingt et un ans accomplis. Un mois après, Iginio Curti, de retour de Milan, emmenait ma fille pour en faire sa femme. Brutalité inouïe commise par excitation du code civil ! Je donnai mon refus par écrit et je quittai la maison pour quinze jours ; à mon retour, c’était entendu, je la trouvai déserte. Une lettre de Séraphine, laissée sur ma table, implorait mon pardon et me donnait son adresse à l’étranger. J’écrivis au bas de cette lettre un seul mot : « Je n’ai plus de fille, » et je l’envoyai, sauf erreur, à Bucharest.

« Cela fait, j’eus quelque peine à m’habituer à ma vie nouvelle : le café où je prenais autrefois le vermouth avait fait faillite, le bouillon du traiteur était trop gras, son vin sec me brûlait la gorge, et je ne savais que faire le soir. La comédie, à Milan, coûte cher ; quant à l’opéra, je l’avais pris en grippe. Cependant j’étais moins affligé que je ne l’aurais cru. Mon cœur est fort contre l’ingratitude et mes affections ont tant de délicatesse, qu’il suffit de les blesser pour les tuer. Je reçus des lettres de Bucharest, puis de Barcelone ; je les renvoyai sans les lire au bouffe Iginio Curti. Pour me tromper, sur une épître timbrée de Pavie, il fit écrire l’adresse par une autre main, mais je déjouai le stratagème. Il y avait sur l’enveloppe : « A M. Abbate, professeur Marc-Antoine. » Ma fille se dénonçait elle-même par l’étrangeté de la suscription. Je renvoyai cette missive, comme j’avais renvoyé les autres, et depuis lors, moi qui étais né pour l’amour, je vis seul. Le spectacle de l’égoïsme humain a fermé toutes les portes de mon cœur. Heureux ceux qui ne pensent pas ! Moi je pense, et je crains la goutte. Je peux l’ajourner par le régime, mais elle me prendra tôt ou tard, comme elle a pris mon père et mon aïeul ; c’est une maladie de famille. Aussi me suis-je regardé dans mon miroir. J’y ai vu que je pourrais me faire illusion à moi-même ; je ne porte pas plus de quarante-cinq ans ; les cheveux qui me restent sont presque noirs ; la barbe, il est vrai, serait blanche, mais je la raserai tous les matins. Je sens que je pourrais faire encore le bonheur d’une femme. Après tant d’années de veuvage, on ne m’accusera pas de frivolité sentimentale : il me faut une femme qui ait mission de m’aimer. J’entends que mon choix soit déterminé par une complète indifférence de cœur. Juger, choisir bien réellement, voilà le difficile. Dans un premier mariage, c’est presque impossible ; on s’aventure alors dans un jeu de hasard. Mais à la seconde épreuve, on est plus sage. Je connais plusieurs jeunes filles, mais toutes ont dans la tête un petit roman où je ne saurais jouer le rôle principal, quant aux veuves que je connais, elles sont laides et vieilles. Ma femme sera jeune et belle ; pour qu’elle m’aime avec le temps, il suffira que je devienne aimable, j’apprendrai des vieillards cet art inconnu aux jeunes gens… »

Ici s’arrêtent les notes empruntées au journal de Marc-Antoine, et l’auteur continue le récit que nous allons suivre en hâtant le pas. Le professeur se fit raser, acheta des bottines vernies et passa chez le tailleur, puis il envoya aux journaux l’annonce suivante : « Invito al talamo : Invitation au mariage. Un monsieur d’âge convenable (di buona età), à son aise, de bonne santé, de figure non déplaisante, s’unirait en mariage avec une demoiselle ou une veuve qui n’aurait point passé la trentaine, qui fût de bonne famille et d’humeur modeste ; on ne réclame aucune dot. Adresser les demandes à I. O. (Io, moi, d’où le litre de la nouvelle), poste restante à Milan. » Très fier de son idée, — parce que la femme qui accepte un mari d’un journal doit être une femme sûre, point romanesque, sans araignée dans le cerveau, apportant en dot un jugement solide, — Marc-Antoine, rasé, coiffé, verni de frais, attendit impatiemment les sollicitations. Elles se firent attendre ; enfin, le lundi suivant, il en vint trois à la fois et, de plus, un journal. Le professeur s’enferma chez lui à double tour avec le journal et les trois lettres. Le voici dans son harem. La première lettre portait des conditions : on ne voulait pas d’un mari vieux, impotent, sourd ou bigle, ayant de fausses dents ou une perruque. La deuxième lettre, qui pouvait être une mystification, proposait un rendez-vous dans un café. La troisième demandait une photographie. Le journal portait une annonce marquée au crayon rouge : Une demoiselle de vingt-deux ans, à son aise, de bonne santé, d’humeur égale, de figure non déplaisante, s’offrait en mariage à un veuf de cinquante ans. Que faire entre ces quatre postulantes ? — « Qu’elles attendent, » dit majestueusement le professeur. Il se rendit pourtant au café, mais se tint à l’écart pour voir sans être vu l’inconnue qui devait y entrer vers neuf heures, vêtue de noir et un bouquet au corsage. Plusieurs entrèrent à l’heure dite ; elles portaient toutes un bouquet au corsage et toutes, adoptant la couleur à la mode, étaient vêtues de noir.

Le lendemain, nouvelle lettre, celle-ci disait : « Je suis jeune encore, je suis veuve, je suis malheureuse, je ne possède que mon cœur et mon art. "Vivre pour le bonheur d’un honnête homme, voilà ma mission. Je demeure au n° 64 de la rue de Turin, deuxième étage. Demander Mme Marina, comprimaria (cantatrice doublant les premiers rôles). » Marc-Antoine lut quatre fois ces lignes, puis les répéta par cœur en balbutiant, se serra la tête entre les mains, regarda droit devant lui, marcha, s’arrêta, marcha encore, puis se laissa tomber dans un fauteuil à roulettes qui, épouvanté, recula jusqu’au mur. Qu’était-il donc arrivé ? Dans cette lettre, qui gisait sur le carreau, M. Moi avait reconnu l’écriture de Séraphine.

Ici le cœur se serre et l’on pressent un drame ; le bouffe était un drôle : après avoir maltraité sa femme et mangé tout son argent, il est mort dans le vice en la laissant pauvre, pis que pauvre, doublure de théâtre, sur le pavé. Quelle étude pour un peintre de mauvais lieux ! Cette fille aux abois s’offrant sans le savoir, — mais avec un peu d’audace et de modernité, on eût pu s’arranger de façon qu’elle l’eût su, — s’offrant à son père ! Fort heureusement M. Farina ne se complaît pas dans les mauvaises mœurs. Cette chute eût d’ailleurs donné raison à M. Moi ; l’égoïsme paternel eût joué le beau rôle. Rassurons-nous donc : Séraphine n’est pas veuve, n’est pas malheureuse, possède autre chose que sa voix et son art. Son mari, le bouffe, un cœur d’or, sans alliage, comme on n’en trouve qu’au théâtre, a quitté les planches et donne des leçons à Milan ; il a perdu son père, l’avocat, qui lui a légué une fortune. Ainsi rendu à la vie sédentaire, Iginio Curti depuis longtemps n’a plus qu’une idée en tête : réconcilier Séraphine avec le vieux professeur. Une indiscrétion d’Anne-Marie, la vieille bonne, lui a dénoncé l’auteur de la fameuse annonce nuptiale ; alors, ayant sous la main une cantatrice sur le retour en quête de mari, le vertueux Iginio lui a proposé de répondre à cette annonce, et comme la cantatrice n’est pas bien sûre de son orthographe, c’est Séraphine qui, de sa blanche main, a écrit pour elle les six lignes destinées à M. Moi. On comprend le reste ; en reconnaissant l’écriture de sa fille, Marc-Antoine a eu un bon mouvement de pitié, aussitôt combattu par des considérations personnelles ; enfin le cœur a pris le dessus ; d’ailleurs Anne-Marie, à la brune, a vu monter une araignée au plafond de la cuisine. Ragnodi sera, spera (Araignée du soir, espoir) dit la superstition de tous les pays. Marc-Antoine écrit donc à sa fille pour la rappeler et la trouve chez lui le lendemain en rentrant de l’école. — Sono qua, lui dit-elle (je suis ici). Tout s’explique et tout s’arrange ; le vieux professeur va s’établir chez ses enfans et ses petits-enfans, car il y en a deux, mais à son premier réveil dans ce nouveau lit qu’il ne connaît pas, il est assailli de remords et se trouve indigne de tant de joie. Il voudrait bien se lever et s’en aller, mais il est trop faible, et ne peut se décider à sortir du lit. Marc-Antoine est trop faible, voilà son excuse. Peut-être était-il bon, mais il n’eut pas la force de secouer son égoïsme, et il en accusa tout le genre humain. « Oui, Marc-Antoine, il y a l’égoïsme des faibles, composé de beaucoup de vertus qui n’ont pas eu de succès. Toi, comme tant d’autres, tu avais fermé ton cœur, non pour l’empêcher d’être blessé par les choses laides que tu pouvais voir dans le monde, mais parce qu’il te plut de ne pas croire aux vertus qui ne t’avaient pas réussi. C’est là aussi une forme de l’égoïsme, mais console-toi, c’est la plus commune, c’est la moins cruelle, celle dont on peut guérir avec l’amour. »

Marc-Antoine n’en persistait pas moins à vouloir s’en aller, honteux de cette vie large et heureuse qui lui était offerte et qu’il ne croyait pas avoir méritée. Pour le retenir, il fallut que le bouffe Curti, qui n’avait pas cessé d’être jovial, lui posât une question philosophique. Il lui dit : « Parmi les diverses formes de l’égoïsme humain, n’en est-il pas, ou du moins n’en pourrait-il pas être une qui fût… comme qui dirait… l’égoïsme de la pénitence ? » Marc-Antoine ouvrit la bouche en signe de stupéfaction. — « Toi, poursuivit le bouffe, si tu renonces à tes occupations pour venir chez nous, tu donneras une grande joie à ta fille, tu me contenteras aussi, moi, qui, après tout, suis le père de tes petits-enfans, enfin, ces petits-enfans, tu les rendras heureux par tes caresses. C’est clair comme le jour. Mais si tu t’obstinais à déclarer que tu veux te repentir et à nous refuser ce bonheur, ne te semble-t-il pas que tu serais un égoïste ? »

On connaît maintenant le mérite et le talent de M. Farina, qui a les défauts de ses qualités comme tous les humoristes. Il est bon de penser par soi-même et de résister à la mode, ou, comme on dit aujourd’hui avec cinq lettres de trop, à la modernité, mais, en cessant d’être banal, on risque de glisser vers le maniérisme. Il est bon de vivre chez soi, avec peu d’amis, mais on renonce alors à connaître beaucoup de monde. Il est bon d’être myope : on regarde de près et on voit plus distinctement les détails, mais on ne voit pas si nettement la distance et l’ensemble ; le champ de l’observation est limité. Ne prenons pas cependant les limites pour des lacunes. Pour bien juger un auteur, il ne faut pas trop chercher ce qui lui manque, il vaut beaucoup mieux (ce qui est plus difficile peut-être) apprécier ce qu’il a. Un reproche plus sérieux qu’on pourrait adresser à M. Farina, c’est de désobéir, sur un point, à sa propre esthétique. Ne nous disait-il pas tout à l’heure : « Voir tout beau ou tout laid, chercher le parfait ou le pire, voilà ce que l’art n’admet pas. » Dans sa théorie, cette règle s’appliquait à l’étude de la société en général, mais il convient de l’appliquer aussi à l’étude de chaque individu : il n’y a de perfection chez aucun homme et ce qui fait notre physionomie, c’est toujours un signe particulier qui ne peut être qu’une imperfection. On ne nous reconnaît qu’à nos bosses. La tête de Jésus, disait un disciple de Lavater, est la seule qui n’en eût pas. Or, il y a dans tous les romans de M. Farina, une ou deux perfections sans la moindre bosse : la vérité en souffre et la moralité n’y gagne rien. Dans Monsieur Moi, c’est le bouffe Iginio Curti qui ne montre pas un pauvre petit vice, ce qui nous humilie, nous agace à la longue par l’interminable litanie de ses bonnes actions. Nous aimons cent fois mieux M. Moi, qui, du moins, est un homme et nous ressemble. Ces réserves faites, on ne peut qu’encourager l’humoriste italien, l’engager à poursuivre, à dépenser toujours, sans trop le dissiper, dans les tableaux d’intérieur où il excelle, son riche fond de gaîté, de malice, de philosophie, de fine observation, de saine émotion. M. Farina, naturaliste à sa manière, cherche le document humain chez les honnêtes gens : c’est une excentricité, même en Italie. Si le peu que nous avons cité donne à quelques-uns l’envie de tout lire et à quelqu’un l’envie de tout traduire, nous ne nous repentirons pas d’avoir fait de la critique à notre manière, en montrant l’auteur et en nous effaçant derrière lui.


MARC-MONNIER.

  1. Romanso d’un vedovo, Fiamma vagabonda, Tesoro di Donnina (1873). — Un Tiranno ai bagni di mare, Amore bendato (1875). — Capelli biondi, dalla Spuma del mare (1876). — Oro nascosto, Mio Figlio (1881). — Il signor Io (1882). — Nouvelles : la Famiglia del signor Onorato, Fante di picche, una Separazione di letto e di mensa, un Uomo felice, Due Amori, un Segreto, Frutti proibiti, etc., etc. Ces ouvrages ont été publiés par divers éditeurs, les plus récens par MM. Roux et Favale, de Turin, et imprimés en caractères très élégans, quoique très lisibles. — M. Farina dirige de plus une Rivista minima, petite revue in-18, qui parait depuis douze ans tous les mois.