Un Juif polonais - Salomon Maimon

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Un Juif polonais - Salomon Maimon
Revue des Deux Mondes, 3e périodetome 95 (p. 771-802).

Les juifs de Pologne étaient au XVIIIe siècle les plus misérables de l’Europe. Méprisés, pressurés, chassés de tous les emplois, la justice n’existait pas pour eux, ni la pitié. Ils étaient repoussés par tous, en aversion et en dégoût à tous, à peine comptés pour des hommes dans un pays où les paysans vivaient comme des animaux, et l’habitude de la terreur les avait rendus lâches et vils. Tous les maux qu’entraînent l’oppression et l’insécurité fondant sur eux à la fois, leur âme s’était affaissée sous le poids du malheur. Ils méritaient le nom de barbares par leur ignorance et leur crédulité, aussi bien que par la grossièreté de leur nourriture et de leurs vêtemens, la saleté dans laquelle ils se complaisaient.

Le hasard voulut que, vers le milieu du siècle dernier, un enfant qui avait presque du génie naquit dans une de ces tristes demeures de juifs polonais, où l’on s’éveillait chaque matin dans l’attente d’une avanie ou d’une exaction. Un autre hasard voulut que cet enfant, nommé Salomon Maimon, sentit obscurément sa valeur et employât toutes les forces d’un esprit vigoureux à sortir des ténèbres intellectuelles qui l’enveloppaient. Après une lutte obstinée et une vie de héros picaresque, il finit par marquer sa place dans l’histoire de la philosophie et amener Kant à compter avec lui ; mais il avait fui la Pologne trop tard, déjà atteint de la pourriture morale qui rongeait sa communauté. L’auteur de la Philosophie transcendantale resta, jusqu’à son dernier soupir, un gueux pittoresque, une manière de Diogène écrivailleur. Nous allons introduire le lecteur de bonne volonté, que ne rebute point le spectacle des misères et des laideurs de l’humanité, dans le milieu lamentable où Salomon Maimon passa sa jeunesse. Nous retracerons ensuite la carrière singulière de ce bizarre personnage, qui a pris soin de ne nous laisser ignorer aucune de ses chutes. C’est, en effet, d’une Autobiographie [1], aussi cynique que l’existence de son auteur, que nous tirerons une grande partie de notre récit. En joignant à ces curieux Mémoires, à peu près inconnus en France, quelques écrits de contemporains [2] et les travaux des historiens [3], on fait surgir un monde digne de Callot. Peut-être le lecteur s’étonnera-t-il, devant de si dures souffrances, des injustices si odieuses, des humiliations si cruelles et si prolongées, que les victimes ne soient pas tombées plus bas encore. S’il est vrai, comme on l’a dit, que chacun de nous soit, dans une certaine mesure, son propre créateur, nous sommes aussi les créateurs de ceux qui sont dans notre dépendance et sous notre talon. L’histoire que voici montre avec une clarté presque importune la responsabilité des dominateurs.


I

Au milieu du siècle dernier, les bateaux qui remontaient le Niémen rencontraient, non loin de la petite ville de Mir, un petit port et un vieux pont de bois. Diverses constructions, également en bois, couvraient la rive marécageuse. Il y avait un moulin à eau, un magasin à marchandises, une auberge, un petit village, et une grande ferme d’où dépendaient le village et le reste. Tout cela offrait un aspect délabré et misérable. Le port et le pont étaient en ruines. Le magasin n’avait pas de fenêtres. Les maisons de paysans n’étaient que des huttes sordides. Les bâtimens de la ferme, endommagés par plusieurs incendies, n’avaient jamais été réparés ; les murs de la bergerie avaient de grands trous, et les portes des granges manquaient de serrures. Quelques champs labourés entouraient le village ; au-delà commençait la forêt. On nommait cet endroit Sukoviborg. Il était le centre d’un trafic assez important et faisait partie des immenses domaines du prince Radzivil.

Depuis plusieurs générations, la grande ferme de Sukoviborg était exploitée par une famille juive dont le chef, à l’époque où commence notre récit, était un vieillard appelé Joseph. Le bonhomme passait pour avoir amassé une petite fortune, bien qu’il continuât d’observer l’économie la plus stricte, autant par goût que par prudence. Sa famille se nourrissait d’un mauvais pain noir plein de son, de gros légumes et de laitage. Elle s’habillait des étoffes les plus grossières et vivait dans la saleté et la vermine. L’un des fils, Josué, qui lut le père de Salomon Maimon, était un peu mieux vêtu que les autres à cause de son titre de rabbin, qui l’obligeait à garder certaines bienséances ; mais chaque fois qu’il se commandait un costume, le vieux Joseph se lamentait à haute voix : « Nos pères, disait-il, ne connaissaient pas ces modes nouvelles, et ils étaient cependant des gens pieux. Il te faut un habit de drap, il te faut des culottes de cuir, et avec des boutons encore, et le reste à l’avenant. Tu finiras par me réduire à la mendicité ; je serai mis en prison à cause de toi. Pauvre malheureux que je suis ! Qu’est-ce que je vais devenir ? »

D’autres dépenses le trouvaient encore plus intraitable. On ne put jamais obtenir de lui de se servir de chandelles. C’était à ses yeux une dépense tout à fait extravagante. Ses pères s’étaient toujours contentés d’éclats de bois résineux, qu’on fichait dans une fente du mur en bois ; pourquoi être plus difficiles qu’eux ? Il est vrai que ces éclats de bois mettaient périodiquement le feu à la maison, mais le grand-père Joseph fermait obstinément l’oreille à ces sortes de considérations. Les innovations lui semblaient autant d’impiétés, et le vieillard vivait dans la crainte du Seigneur.

Il n’admettait pas non plus qu’il pût faire aucune réparation à aucune construction. Les bateliers du Niémen entraient dans le magasin par les ouvertures sans fenêtres et le pillaient. Les paysans entraient dans les granges sans serrures et volaient le grain. Les loups entraient dans la bergerie par les trous des murs et emportaient les moutons. Le grand-père Joseph répondait à tous les gémissemens que les réparations regardaient le propriétaire, le prince Radzivil. Il se pouvait qu’il eût avantage à les faire à défaut du prince Radzivil ; mais elles ne le regardaient pas, et il était résolu à ne pas mettre un clou. Ses pères, avant lui, n’avaient jamais rien réparé.

Par les mêmes raisons, il se refusait absolument à consolider le pont. Ses pères s’y étaient toujours refusés, bien qu’il leur en coûtât cher. Il arrivait que les planches pourries cédaient sous les pas des chevaux, dont les cavaliers roulaient alors dans la boue. Quand la victime de l’accident était un noble polonais, celui-ci envoyait saisir le fermier de la grande ferme, le faisait amener sur le pont et fouetter, pour le punir de ne pas mieux entretenir le passage. Les pères du vieux Joseph avaient été ainsi cruellement fustigés. Plutôt que de céder et de réparer le pont, ils prirent le parti de placer une sentinelle sur l’autre rive du fleuve. Dès que la sentinelle voyait poindre sur la route un seigneur polonais, reconnaissable à son brillant costume et à son escorte, elle accourait donner l’alarme à la ferme et à l’auberge, et tous les habitans de déguerpir à l’instant, jeunes et vieux, hommes et femmes, et de fuir à toutes jambes vers la forêt prochaine. Ils y passaient d’ordinaire la nuit, tandis que les nobles voyageurs, installés en conquérans dans la maison vide, mangeaient, buvaient, emportaient ce qui leur convenait et ouvraient, en s’en allant, les robinets des tonneaux de bière et d’eau-de-vie. Quand on les supposait partis, les maîtres du logis rentraient l’un après l’autre, avec mille terreurs et précautions, et la sentinelle retournait à son poste jusqu’à la prochaine alerte.

Les fuites dans la forêt étaient accompagnées d’incidens qu’on se redisait d’une génération à l’autre. Le père de Salomon, Josué, avait coutume de raconter aux siens qu’il était passé un seigneur polonais lorsqu’il avait huit ans : « Toute la famille avait fui vers son asile accoutumé ; mais mon père, qui était à jouer derrière le poêle et ignorait ce qui se passait, était resté tout seul à la maison. Quand le seigneur, en colère, entra avec sa suite et ne vit personne sur qui se venger, il ordonna de chercher partout, et l’on découvrit mon père derrière le poêle. Le noble lui demanda s’il voulait boire de l’eau-de-vie. L’enfant refusa. « Si tu ne veux pas boire de l’eau-de-vie, tu boiras de l’eau, » cria le seigneur, et il fit apporter un seau d’eau, qu’il força mon père, à coups de fouet, à boire tout entier. Il en résulta naturellement une fièvre quarte, qui dura près d’un an et ruina complètement sa santé. »

Salomon lui-même avait été perdu dans les bois, tout enfant, un jour que l’escorte du seigneur polonais s’était amusée à donner la chasse aux fuyards. Un paysan qui passait là par hasard le ramassa.

Il n’y avait rien qu’un noble ne se permit vis-à-vis d’un juif. Le prince Radzivil renchérissait en mauvais traitemens sur les autres seigneurs, quand il daignait visiter ses domaines. Ce n’était pas un méchant homme au fond, dit Salomon Maimon, son très humble sujet ; mais l’ignorance et l’oisiveté le menèrent à la boisson, et il commettait alors des actions « très ridicules. » Un jour, il envoya chercher un « respectable » barbier juif. — « Avez-vous apporté vos instrumens ? — Oui, Altesse sérénissime. — Alors, dit le prince, donnez-moi une lancette, et je vais vous ouvrir une veine. — Le pauvre barbier fut obligé de se soumettre. Le prince saisit la lancette, et comme il n’y entendait rien, et que d’ailleurs l’ivresse faisait trembler sa main, il blessa le barbier d’une manière digne de pitié. « Il va de soi que les courtisans s’extasièrent sur l’habileté chirurgicale du maître.

Une autre fois, ne sachant plus ce qu’il faisait, il entra dans une église et la souilla. Après qu’il eut cuvé son vin, le clergé lui révéla l’horrible profanation commise dans l’ivresse. — « Eh ! répliqua le prince ; nous aurons bien vite réparé ça. » Il ordonna à la communauté juive de fournir à ses frais une quantité prodigieuse de cierges, qu’on brûla dans l’église pour la purifier, et son péché fut effacé.

Une autre fois encore, il monta en carrosse, suivi de toute sa cour, et se rendit à une synagogue juive, où il condescendit à briser les carreaux, les poêles et les vases, à jeter par terre les saintes écritures, bref, à tout saccager. Un juif qui se trouvait là, ayant osé ramasser un volume des saintes écritures, « eut l’honneur de recevoir une balle de mousquet de la propre main de Son Altesse sérénissime. » Le noble prince se rendit ensuite à une autre synagogue, où il recommença, puis au cimetière juif, où il détruisit les tombeaux.

Les intendans des seigneurs se croyaient tout permis, à l’imitation de leurs maîtres, vis-à-vis des juifs. Les popes se croyaient tout permis. Tout le monde se croyait tout permis, car, ainsi que le disait le pope de Sukoviborg à un paysan, pour le décider à accuser faussement. le vieux Joseph d’assassinat : — « Les juifs sont une race endurcie, et damnée pour toute l’éternité. Vous ferez donc une œuvre méritoire en cachant ce cadavre, sans qu’on s’en aperçoive, dans la maison de ce maudit fermier juif. » Le paysan crut le pope, cacha le cadavre dans un sac, fut cause qu’on envoya trois fois le vieux Joseph à la torture, et demeura convaincu qu’il avait accompli une œuvre méritoire. Cette tragique aventure fut mise en épopée par Josué le rabbin. Le jour anniversaire de la délivrance du grand-père, on lisait solennellement le poème de son fils devant la famille assemblée, et l’on rendait des actions de grâces à Dieu pour avoir protégé l’innocence.

Les juifs de Pologne avaient connu des jours meilleurs. Ils avaient traversé au XVIe siècle une ère de prospérité, presque de puissance. En ce temps-là, le commerce et l’industrie étaient entre leurs mains. Ils comptaient plus de trois mille négocians en gros contre cinq cents chrétiens. Ils étaient distillateurs, orfèvres, tisserands, forgerons. Les rois leur demandaient des trésoriers et des médecins, les seigneurs des intendans et des fermiers. Ils excitaient la haine, à cause de leur religion, l’envie, à cause de leur prospérité ; ils n’excitaient pas le mépris. — « Les peuples de Pologne, écrivait le nonce Commendoni [4], ont parmi eux une multitude de juifs qui ne sont pas, comme dans la plupart des pays, réduits II une vie misérable, à l’usure et aux travaux servîtes. On en voit qui possèdent des champs et font le négoce, d’autres qui s’adonnent aux travaux littéraires et scientifiques, principalement à l’astronomie et à la médecine. Les juifs sont généralement préposés à la rentrée des impôts ; ils parviennent souvent à l’aisance et à la considération ; égaux des hommes libres, ils leur commandent même par endroits. Aucune coiffure particulière, aucun signe apparent ne les distingue des chrétiens ; ils sont soldats, ils portent l’épée, bref, ils vivent sur un pied d’égalité complet avec les autres habitans du royaume. »

La communauté polonaise se perdit par sa propre faute. « Les lumières et la moralité des juifs de Pologne, a dit un de leurs historiens [5], n’étaient malheureusement pas à la hauteur de leur prospérité matérielle. » Ils furent avides et faux ; ils abusèrent de leur influence pour opprimer durement les serfs ; ils s’enfoncèrent dans la superstition. L’expiation fut cruelle. Lors de la période de troubles et de guerres qui marqua en Pologne le milieu du XVIIe siècle, les juifs furent pillés et massacrés par tous les survenans : Cosaques, Russes, Suédois. On en tua plus de 200,000 en dix ans ; on en vendit un grand nombre aux Turcs ; le reste fut précipité dans l’abjection d’où il n’est pas encore sorti de nos jours. Les habitans de la grande ferme de Sukoviborg avaient déjà derrière eux un long passé d’opprobre, de terreurs, de coups de bâton, d’injustices criantes et de vie sordide, le jour où la femme de Josué mit au monde un fils qu’on nomma Salomon. On croit que c’était en 1754.


II

Le nouveau-venu était très éveillé et ne tarda pas à devenir le favori des habitués de l’auberge. Ceux-ci jouaient avec lui et travaillaient à leur manière à son éducation. Ils avaient surnommé sa mère Mama Kuza, nom très injurieux, paraît-il. L’un d’eux, voulant voir comment le petit juif s’en tirerait, lui promit un jour autant de morceaux de sucre qu’il dirait de fois Mama Kuza. L’enfant savait qu’il serait puni s’il obéissait. D’un autre côté, il voulait avoir le sucre. — « Alors, raconte-t-il, je dis : — Herr Piliezki veut me faire dire Mama Kuza ; mais je ne dirai pas Mama Kuza, parce que Dieu punit celui qui dit Mama Kuza. — J’eus ainsi mes trois morceaux de sucre. » Salomon Maimon s’est souvenu de cette anecdote, en écrivant ses mémoires, avec une complaisance visible.

Son enfance s’écoula parmi des scènes de ce genre, propres à enfoncer dans son jeune esprit l’idée de l’abaissement de sa race. Jamais de repos ni de sécurité. Les passages de troupes russes alternaient avec les passages de seigneurs polonais. Les Russes, qui convoitaient la Lithuanie, venaient de temps à autre ravager les biens du prince Radzivil et de tous les seigneurs qu’ils savaient mal disposés pour eux. Ils apportaient de leur pays l’habitude de considérer le juif comme un souffre-douleurs donné par la Providence, et c’était avec une sorte de joie sacrée qu’ils pénétraient dans les maisons du peuple maudit pour lui jeter ses verres et ses bouteilles à la tête, casser ses meubles à coups de hache, lui extorquer des vivres ou de l’argent, et finalement l’avilir par des traitemens ignominieux. Pendant une de leurs incursions, un soldat avait été logé chez un fermier juif de la connaissance de Salomon, qui fut témoin de ce qu’on va lire.

Le soldat était allé boire. Il rentra gris, la tête pleine d’idées d’ivrogne, et se mit à donner en tempêtant des ordres absurdes, que toute la famille s’empressait d’exécuter. Un plat qu’on servit lui déplut. Il demanda le beurre et vida le pot dans le plat, puis il demanda de l’eau-de-vie : « On lui en apporta une bouteille, qu’il versa dans le plat. Il se fit ensuite apporter quantité de lait, de poivre, de sel et de tabac, mit le tout dans le plat et mangea de cette mixture. Au bout de quelques cuillerées, il commença à envoyer des coups tout autour de lui, tira son hôte par la barbe, lui donna un tel coup de poing sur la figure que le sang sortit par la bouche, lui fit avaler de force de son excellent bouillon, et ainsi de suite jusqu’au moment où il fut tellement ivre, qu’il roula à terre. » Ses hôtes n’eurent même pas l’espoir d’être vengés par sa soupe au tabac, car rien ne faisait mal à un estomac russe du vieux temps. Nous l’avons vu en 1815. Dans un château que je connais bien, on ne sut comment s’éclairer jusqu’au départ des Cosaques. Ceux-ci, grands amateurs de chandelles, comme on sait, les croquaient toutes jusqu’à la dernière.

Le plus cruel était qu’il fallait sourire après avoir été battu, ramasser avec des courbettes les débris de son bien et ne montrer à ses persécuteurs qu’un visage soumis. On n’arrive pas impunément à ce degré de souplesse, et l’éducation des enfans s’en ressentait. L’art de tourner les difficultés y tenait naturellement la première place. A quoi leur auraient servi des paroles de fierté et de défi ? Les seules paroles qui convinssent à l’entant d’Israël, contraint, d’affronter la présence de l’oppresseur chrétien, étaient celles que Judith prononça devant Jéhovah avant de descendre de Béthulie vers le camp d’Holopherne : « Fais que ma parole tourne en ruse, et en plaie, et en ruine à ceux qui ont entrepris des choses cruelles contre ton alliance et contre la maison que possèdent tes enfans. » Salomon Maimon nous montre son père incitant ses fils à lutter ensemble de ruse et les préparant ainsi à la seule existence qu’il connût pour des juifs. « Pas de force, leur disait-il, mais des stratagèmes. » Les petits frères de Salomon lui reprirent une fois par stratagème tous les boutons de sa culotte, que Salomon leur avait extorqués un peu auparavant d’une façon déloyale. Salomon se plaignit, mais son père lui répliqua en souriant : « Puisque tu es si crédule et que tu te laisses mettre dedans, tant pis pour toi ; tâche d’être plus malin une autre fois. » C’est ainsi qu’on apprenait la science de la vie à la jeunesse, chez le grand-père Joseph, et l’on ne saurait en faire un crime à ces malheureux. Les lois et les mœurs ne leur laissaient point le choix ; il fallait périr ou s’étudier à la duplicité.

Bien leur en prenait d’appartenir à la nation incorrigible par excellence. Il est curieux d’observer dans les mémoires de Maimon à quel point les défauts des temps prospères peuvent devenir utiles dans l’adversité. Ils protègent alors l’âme contre les défauts plus dissolvans qu’engendre la servitude. Ces juifs polonais, dont nous venons de voir la dégradation profonde, conservaient néanmoins leur antique orgueil de peuple élu de Dieu. Il se trouvait toujours parmi eux des hommes que les démentis infligés par les circonstances n’ébranlaient point dans leur foi à l’immense supériorité, devant Dieu, du juif battu sur le chrétien battant, et qui enseignaient aux enfans à mépriser le maître tout en rampant devant lui. La leçon se gravait d’autant plus profondément dans les esprits, qu’elle contrastait plus violemment avec la réalité. Elle avait l’air d’une révélation d’en haut. Salomon fut bouleversé la première fois que son père lui découvrit qu’il devait mépriser le prince Radzivil et sa famille. Voici à quelle occasion il apprit cette chose si importante.

La fille du prince était venue en chassant à Sukoviborg. Elle entra avec toute sa cour dans l’auberge du grand-père Joseph. Ce fut une apparition radieuse pour le petit Salomon. Il buvait des yeux, de derrière le poêle, ces dames si belles, dont les robes étincelaient d’or et d’argent. Le dernier des petits catholiques a vu dans son église une très belle dame, la vierge Marie, dont la longue robe blanche, le front couronné d’or et les mains délicates lui ont donné la notion d’un type féminin supérieur. Lorsqu’il entend parler de reines et de princesses, il se les représente ressemblant à la douce figure qui tient l’Enfant Jésus. Un petit juif de Sukoviborg n’avait aucune idée de ce que pouvaient être les dames qui vivaient là-bas, dans le grand château, et Salomon demeurait bouche bée devant ces créatures merveilleuses. Il ne parvenait pas à en rassasier ses regards.

Son père le surprit au moment où l’admiration lui arrachait un cri : « Que c’est beau ! » Josué le rabbin se pencha aussitôt à l’oreille de son fils et lui dit : « Petit imbécile, dans l’autre monde, la princesse nous allumera notre poêle. » — « Il est impossible, continue l’Autobiographie, de concevoir ce que j’éprouvai à cette parole. D’un côté, je croyais mon père, et j’étais enchanté à l’idée de ce bonheur qui nous attendait, mais je plaignais la pauvre princesse d’être condamnée à des travaux aussi vils. De l’autre côté, il ne pouvait m’entrer dans la tête que cette belle riche princesse, avec ses superbes habits, ferait jamais du feu pour un pauvre juif. » Plus c’était difficile à croire, moins il l’oublia.

L’orgueil était assurément ridicule dans la situation de Josué. Je ne sais s’il n’était pas encore plus héroïque que ridicule. En tout cas, c’était un trésor. Il a suffi que cet orgueil hors de saison sommeillât dans un coin de leur âme pour que les Israélites ne perdissent point la faculté de se redresser dès l’heure où le joug pèserait moins lourdement sur leurs épaules. Avec quelle instantanéité et quelle vigueur ils rebondissent, dans tous les pays, sitôt que tombent les lois d’exception, notre siècle en a été Le témoin tantôt charmé, tantôt hostile, toujours étonné.

Josué ne manquait pas d’expliquer aussi à ses enfans comment il était arrivé que le peuple de Dieu fût réduit à un état misérable. La question est embarrassante pour ceux des israélites qui ne croient pas à la vie future, c’est-à-dire, selon M. Renan, pour « tous les juifs éclairés. » S’il n’y a pas un autre monde pour réparer les iniquités de celui-ci, à quoi pense le Seigneur de souffrir que ses élus gémissent pendant des siècles dans la pauvreté et sous l’oppression ? — Mais nous avons vu que Josué n’était pas assez éclairé pour nier l’immortalité de l’âme et qu’il avait même une idée très nette de l’autre monde, de sorte qu’il conciliait sans peine la dure réalité avec les promesses éblouissantes des livres saints. Il ne s’agissait, selon lui, que de savoir interpréter, avec l’aide du Talmud, l’histoire de Jacob et d’Ésaü : « Jacob et Ésaü, disait-il, se sont partagé toutes les bénédictions du monde. Ésaü choisit les bénédictions de cette vie, Jacob, au contraire, celles de la vie future. Puisque nous descendons de Jacob, il nous faut renoncer aux bénédictions temporelles. » La première fois que le petit Salomon entendit exposer cette doctrine, il ne put contenir son indignation et s’écria : « Jacob n’aurait pas dû faire l’imbécile. Il aurait dû choisir les bénédictions de ce monde ! » « Malheureusement, poursuit-il, je reçus pour réponse un soufflet accompagné de ces mots : a Misérable impie ! » Je ne fus pas convaincu, mais cela me fit taire. »

Six à sept ans se passèrent ainsi. Le grand-père Joseph avait amassé, malgré tout, des bénédictions temporelles. On avait eu beau le voler et le pressurer, le génie commercial de la race avait triomphé de tous les obstacles et il était devenu un homme riche ; en comparaison, s’entend. Ses trois filles avaient été bien dotées et bien mariées, l’un de ses fils avantageusement établi dans un autre village. Josué habitait avec son père et s’occupait de tenir les comptes, de rédiger les contrats et de suivre les procès, car sa « profession de savant » l’avait rendu impropre aux travaux manuels. Il s’adonnait aussi avec succès au commerce. Le caprice d’un intendant changea soudain cette prospérité en misère. Rien n’est plus instructif pour l’histoire des juifs polonais que la simplicité avec laquelle le vieux Joseph fut dépossédé de ses biens.

Ce fut la faute de Josué. Ainsi que son père pour les réparations du pont, il s’obstina à se retrancher dans son droit, comme s’il y avait eu un droit pour ses pareils, et expia amèrement son infatuation. Quelques barils de harengs et de sel lui avaient été expédiés de Königsberg sur un bateau appartenant au prince Radzivil. A leur arrivée à Sukoviborg, l’intendant du prince se les appropria. Au lieu de saluer et de remercier de l’honneur grand, Josué clabauda, disputa et, finalement, plaida. L’intendant perdit son procès, garda le sel et les harengs et se débarrassa de ce malappris en donnant la grande ferme, ses dépendances et tout leur contenu à un autre juif, « la plus grande canaille de tout le pays, » avec lequel il partagea le butin. On était au cœur de l’hiver. Le vieux Joseph mit sa famille sur une charrette, sortit de Sukoviborg, et tout fut dit : « Nous errâmes dans le pays, raconte son petit-fils, comme les israélites dans le désert d’Arabie, sans savoir où et quand nous trouverions un lieu de repos. »

Après avoir erré quelque temps, ils rencontrèrent des terres à louer et s’y établirent ; mais rien ne leur réussissait à présent, et la détresse de la famille augmentait. Ce fut alors que Josué prit son fils Salomon et l’envoya à une école de talmudistes, afin qu’il devînt la gloire des siens et leur sauveur.


III

Pour comprendre la résolution de Josué, il faut se rendre compte de l’importance des études talmudiques dans la Pologne d’alors. Chacun sait que le Talmud est un recueil de traditions et de commentaires formant une sorte de code, « qui embrasse dans la multiplicité de ses prescriptions l’ensemble de la vie civile et religieuse de chaque israélite, et assure l’unité de la foi par l’uniformité des pratiques cérémonielles [6]. » Depuis une quinzaine de siècles qu’il est écrit, les docteurs juifs ont eu sans cesse à l’interpréter. Il on sera de même, selon toute vraisemblance, dans les siècles à venir. Le changement perpétuel des idées et des mœurs donne perpétuellement naissance à des problèmes nouveaux, à des cas imprévus, auxquels l’ancien code ne saurait s’appliquer. Force est d’y pourvoir en pressant les textes, afin de découvrir dans le Talmud, soit des lois nouvelles, inaperçues jusque-là, soit tics interprétations nouvelles des anciennes, et ce soin revient naturellement aux rabbins, versés dans la science du Talmud. On imagine aisément l’influence que leur assurait un pareil emploi, et la morgue qu’ils en concevaient dans un pays comme la Pologne, où le gouvernement avait laissé aux juifs une juridiction indépendante. « La compétence de leurs tribunaux embrassait les matières civiles et pénales ; au-dessus des rabbins ordinaires et des grands rabbins, il y avait même une cour suprême… Dans ces conditions, les études talmudiques étaient pour les juifs une nécessité pratique… puisque tous les principes du droit étaient renfermés dans le Talmud [7]. »

Les rabbins polonais avaient abusé de leur autorité pour multiplier les lois à l’infini. Il y en avait pour tous les actes de la vie. « Un juif, disait Maimon en son langage cynique, ne peut plus boire ou manger, se coucher,.. ou satisfaire les besoins de la nature, sans observer un nombre énorme de lois. On remplirait toute une bibliothèque, presque aussi grande que celle d’Alexandrie, rien qu’avec les livres sur la manière de tuer les animaux. » Plus la loi devenait méticuleuse et gênante, plus s’accroissait l’importance de ceux qui la tiraient du Talmud. Au temps de la jeunesse de Maimon, rien n’était au-dessus d’un bon talmudiste aux yeux de ses coreligionnaires de la Lithuanie. Sa science était mise à plus haut prix que les avantages corporels, les talens et l’argent. « Il a un droit de préemption, dit l’Autobiographie, sur tout ce que la communauté possède d’emplois et de positions honorables. Lorsqu’il entre dans une assemblée, — quel que soit son âge ou son rang, — tout le monde se lève respectueusement devant lui et on lui donne la place d’honneur. Il est le directeur de conscience, le législateur et le juge de l’homme ordinaire,.. qui n’oserait entreprendre la chose la plus insignifiante quand elle n’a pas été jugée conforme à la loi par le savant. »

Les peuples ont une peine incroyable à se passer d’aristocratie. Les juifs polonais s’en étaient donné une, éprouvant peut-être un soulagement d’amour-propre, dans leur situation, à être traités avec hauteur par quelques-uns des leurs ; ceux-ci s’en trouvaient rapprochés du chrétien insolent. Chose étrange, ces demi-sauvages avaient choisi un type d’aristocratie qu’on ne comprend guère que dans les civilisations très avancées : l’aristocratie de la science. L’ambition de toutes les familles était de posséder un fils talmudiste. C’était un grand honneur, et ce pouvait être une bonne affaire, à moins que le fils ne fût un homme simple, comme Josué, qui ne sut jamais tirer parti de son titre de rabbin. A défaut de fils, on tâchait de se procurer un gendre talmudiste, et les jeunes rabbins à marier étaient un article de commerce très recherché. Les gens aisés les achetaient pour leurs filles et n’hésitaient pas à y mettre le prix. M. Théodore Reinach rapporte qu’on les menait aux foires, comme les vaches et les moutons. Salomon Maimon supprime ce détail, mais il nous apprend quelles étaient les conditions ordinaires de la traite des rabbins.

Le jeune garçon à vendre pouvait être borgne, bossu, boiteux, galeux, sans perdre un sol de sa valeur. Le père de famille en quête d’un gendre ne s’occupait que de sa science et de son éloquence. Lorsqu’il avait mis la main sur le « phénix » cherché, il faisait prix avec le père et payait d’avance, le jour des fiançailles. Ce n’était pas tout. « Outre la dot, continue Maimon, qu’il donne à sa fille, et dont il lui paie les intérêts, il s’engage à la loger avec son mari, à les nourrir et à les habiller pendant six ou huit années après le mariage, de manière que le savant gendre puisse continuer ses études aux frais de son beau-père. Au bout de ce laps de temps, il touche la dot de sa femme et est promu à quelque emploi savant, à moins qu’il ne passe toute sa vie dans un loisir savant. Dans les deux cas, sa femme dirige la maison et s’occupe des affaires. » On verra tout à l’heure quels étaient les prix courans des sujets distingués.

On préparait ces précieux jeunes gens à leur rôle par une éducation insipide, qui était pourtant un chef-d’œuvre en son genre. Afin d’assurer la pureté de leur foi, on veillait attentivement à ce qu’aucune idée étrangère ne vint jeter le trouble dans leurs jeunes esprits, et l’on atteignait ce but en proscrivant tous les livres, à l’exception de la Bible et du Talmud. Ils n’en voyaient point d’autres pendant toute la durée de leurs études, pas même une grammaire ou un dictionnaire, à plus forte raison un livre d’histoire on de science : « Celui qui comprend le Talmud comprend tout., » disait Josué à son jeune fils, et il lui défendait formellement ; dans l’intérêt de son travail, d’ouvrir les quelques volumes profanes de sa bibliothèque.

La sagesse de ces précautions apparaît dans le récit de Maimon, bien qu’il ne cesse de les maudire. Dès que les futurs rabbins savaient lire la Bible en hébreu, ils se rendaient à des écoles spéciales, où l’étude du Talmud comprenait trois degrés : la traduction (en patois de juif polonais), l’explication et la dispute. C’était au cours du troisième degré que se fondaient les réputations de génie et d’éloquence qui faisaient le prix de ces jeunes gens sur les champs de foire. On exerçait les élèves « à disputer éternellement sur le Talmud, sans fin et sans but, » et la palme était au plus ergoteur, au plus fécond en argumens spécieux, au plus intarissable en raisonnemens creux et en arguties. Un bon talmudiste n’était jamais à, court, trouvait un sens à ce qui n’en avait point et découvrait en toutes choses le fin du fin. Il n’y avait pas de sujet de controverse trop extravagant pour lui. La subtilité de son esprit n’avait d’égale que son étroitesse. Que serait-il devenu s’il avait appris quelque chose en dehors du Talmud ? Se représente-t-on les ravages de l’instruction dans ces cerveaux fermés, dressés à argumenter, réfuter, rétorquer, sans tenir compte d’aucune objection, ni d’aucun fait ou d’aucune idée en dehors de ce que contient le Talmud ? Ils auraient été perdus. Les anciens disaient avec raison : Timeo hominem unius libri. L’ignorance de ces jeunes rabbins les rendait invincibles dans la discussion. Que répondre à un adversaire qui remplace les raisons par des citations du Talmud ?

Au sortir de l’école, le cercle dans lequel leur esprit avait été emprisonné demeurait rivé à jamais. Ils devaient s’abstenir d’études profanes, ne pas apprendre d’autre langue que l’hébreu, fuir avec horreur les sciences, filles de l’impiété. Malheur à l’imprudent qui se laissait tenter par de vaines curiosités ! Ses confrères le dénonçaient à la communauté comme un mauvais serviteur de Dieu, un esprit infesté d’ivraie, et chacun mettait sa religion à lui rendre l’existence intolérable. Le Talmud était un maître exigeant ; il fallait se donner à lui tout entier, et pour toujours.

Le petit Salomon Maimon avait environ huit ans lors de son entrée à l’école talmudique d’Ivenez. Son intelligence et sa précocité l’y firent promptement remarquer, et telle fut la rapidité de ses progrès, qu’il parcourut les trois degrés en quelques mois. A neuf ans, il disputait sur le Talmud avec une telle supériorité, qu’il réduisait son père au silence en un instant. Il avait réponse à tout, soit qu’il s’agît de savoir « combien de poils blancs une vache rousse peut avoir sons cesser d’être une vache rousse ; » soit que l’on discutât « la purification qui convient à telle ou telle espèce de gale ; s’il est permis de tuer un peu ou une puce le jour du sabbat [8] ; s’il faut tuer les animaux du côté du cou ou de la queue ; si le grand-prêtre doit mettre sa chemise avant sa culotte ; si le frère d’un homme mort sans enfans, étant requis par la loi d’épouser sa veuve, en est dispensé au cas où il tombe d’un toit dans la boue, » etc., etc. On n’avait rien entendu d’aussi subtil dans notre vieille Sorbonne théologique, au beau temps de la scolastique. La réputation du jeune Maimon se répandait au loin, et sa gloire emplissait d’orgueil et d’espoir le cœur de Josué, dont les affaires allaient de mal en pis.

C’était en effet une manière de génie qui se révélait dans la pauvre école d’Ivenez, un génie très libre, que toute la science pédagogique des rabbins ne put enchaîner. Ce gamin en guenilles, qui en remontrait aux docteurs, sentit bien vite, en dépit de toutes les précautions, la puérilité des disputes sur la vache rousse, ou sur le pou et la puce. Je ne sais pas d’histoire d’enfant prodige plus intéressante que celle de ce petit misérable, élevé dans le milieu abrutissant qu’on a vu, devinant par une intuition prodigieuse qu’il existait un autre monde de pensée, et entreprenant de le conquérir par ses seules forces, à travers des difficultés dont le souvenir lui donnait plus tard le cauchemar. Quand Maimon fut devenu un philosophe en renom, il rêvait souvent qu’il était de nouveau en Pologne, privé de tous ses livres, et c’était alors une angoisse effroyable, terminée d’ordinaire par un cri perçant. Le cri l’éveillait, et il avait des transports de joie en constatant que ce n’était qu’un rêve.

Ses premières curiosités avaient précédé l’école des talmudistes. A sept ans, il avait ouvert le buffet aux livres et goûté en secret le fruit défendu dans un traité d’astronomie. « Je n’avais, dit-il, aucune notion des mathématiques ; je n’en avais jamais entendu parler et je n’avais personne pour me donner un conseil quelconque. » D’autre part, la journée entière était consacrée à des exercices préparatoires sur le Talmud, sous la direction de son père. L’enfant, passa les nuits à étudier l’astronomie à la lueur du feu, et il finit par comprendre. Il se fabriqua une sphère céleste avec des baguettes flexibles, et la marche de l’univers lui apparut avec évidence. Il trouva aussi dans le buffet deux ou trois livres d’histoire qui lui révélèrent l’existence de peuples ignorés de la Bible, dont les demeures étaient situées loin de la Pologne et les mœurs profondément, différentes de ce qu’il connaissait. Le départ pour Ivenez interrompit ces lectures dangereuses. Le petit Salomon revint de l’école entièrement acquis, en apparence, au Talmud. Personne ne lui aurait soupçonné d’autre ambition que de découvrir, lui aussi, dans les textes, quelque règle à ajouter au code rituel, déjà si compliqué. Personne ne se doutait de la soif d’apprendre qui le dévorait. Que faire cependant ? Comment se procurer des livres ? A son retour à la maison paternelle, il n’eut guère le loisir d’y songer. De graves événemens absorbèrent son temps et ses forces.
IV

Il avait brillamment conquis le titre de rabbin à l’âge de dix ans. Les offres de mariage affluèrent aussitôt, et Josué appliqua toute son attention à tirer le plus grand nombre possible de florins de sa poule aux œufs d’or. Salomon valait cher. Il joignait à sa science extraordinaire un esprit vif et gai. Le caractère laissait à désirer ; Salomon était impatient, violent, il avait la main leste. Mais on n’y regardait pas de si près en Lithuanie, et il passait pour être d’un naturel très agréable ; c’est lui qui nous le dit, et nous le croyons sur sa parole. Il promettait de plus d’avoir le cœur aussi précoce que l’intelligence ; il était déjà amoureux d’une fillette du voisinage nommée Pessel.

Il se trouva que le père de cette jeune fille, gros fermier en bonne situation, fut le premier qui fit des ouvertures à Josué. « Il lança une meute à mes trousses, dit l’Autobiographie ; il était absolument déterminé à m’avoir pour gendre. » La poursuite fut accompagnée d’offres éblouissantes, qui assuraient l’avenir de toute la famille et dont il est grand dommage, par parenthèse, que Maimon ait négligé de nous donner les chiffres. Quoi qu’il en soit, c’était une grande victoire, justifiant toutes les espérances que Josué avait mises en ce fils chéri. Il y avait bien une ombre au tableau, mais si légère ! Le riche fermier n’entendait pas du tout donner Salomon à sa fille Pessel ; il le réservait à Rachel, sa cadette, qui avait une jambe tortue. Qu’est-ce que cola faisait ? « Ma femme aurait eu une jambe tortue, mais j’aurais vécu dans l’aisance, libre de tout souci, et je me serais livré sans obstacle à mos études. » Par malheur, le bon Josué manquait de jugement ; il refusa Rachel « avec mépris » et ne retrouva jamais une pareille occasion.

Il arriva peu après que la renommée du petit Salomon tourna la tête d’un juif savant et riche, qui habitait à plus de cent verstes de là, et qu’on n’avait jamais vu. Cet homme possédait une fille unique. Il écrivit à Josué pour le prier de lui céder son fils et ajouta qu’il le laissait libre de fixer lui-même les conditions du marché : « Mon père répondit à sa lettre dans un style élevé, composé de versets de la Bible et de passages du Talmud, et exprima brièvement ses conditions au moyen d’un verset du Cantique des Cantiques : « O Salomon ! Que les mille pièces d’argent soient à toi, et qu’il y en ait deux cents pour les gardes de son fruit. » L’affaire conclue par correspondance, Josué s’en fut recevoir son argent, mais il était dévoré de regrets d’avoir demandé si peu, et il cherchait les moyens d’arrondir la somme « par stratagème, » sans manquer à la parole donnée. Il se résolut enfin à déclarer aux parens de la jeune fille « qu’il avait été obligé de dire deux cents pour ne pas gâter le texte d’un verset magnifique, mais qu’il ne voulait entendre parler de rien à moins de quatre cents florins. » Son fils rapporte cette petite escroquerie sans aucune réflexion, et comme la chose du monde la plus naturelle. Elle réussit du reste à merveille. Le père trouva la raison plausible, paya les quatre cents florins et y joignit des cadeaux pour le futur : un bonnet de velours noir garni de dentelle d’or, une Bible reliée en velours vert, garnie de fermoirs d’argent, et divers petits objets. La date du mariage fut fixée, et il fut convenu que Salomon soutiendrait ce jour-là une grande controverse sur le Talmud, afin de montrer à ses beaux-parens qu’on ne les avait pas volés et qu’il valait bien quatre cents florins.

Le jour de la cérémonie approchait. Salomon s’était préparé à la dispute et sa mère était occupée à faire des gâteaux et des conserves pour le festin de noces, lorsqu’arriva une triste nouvelle : la fiancée avait été enlevée par la petite vérole. Les sentimens de la famille, en apprenant cette catastrophe, sont décrits par Salomon avec une candeur charmante. Josué fut enchanté ; les quatre cents florins lui restaient, et il allait pouvoir revendre son fils. Le fiancé pensait en lui-même : « J’ai le bonnet, et la Bible à fermoirs d’argent ; je ne manquerai pas longtemps de fiancée et ma dispute me servira une autre fois. « Il n’avait donc pas de chagrin. Sa mère, seule, demeurait inconsolable. Comme beaucoup de femmes, elle ne voyait que le petit côté des choses, et son cœur saignait à la pensée que les gâteaux et les conserves ne pourraient jamais se garder jusqu’à ce qu’on eût trouvé une autre femme pour son fils. Les gâteaux furent effectivement perdus. Salomon les déroba et les mangea, pour avoir eu au moins les miettes de son festin de noces.

Après ces choses, une cabaretière veuve, nommée Mme Rissia, se mit dans la tête d’avoir le petit Maimon pour sa fille Sarah. En vain sa famille lui représenta que c’était de l’outrecuidance de sa part ; qu’elle n’était pas en situation, à aucun égard, d’acheter un garçon dont « la réputation avait déjà excité l’attention des hommes les plus riches et les plus marquans ; » Mme Rissia jura qu’elle aurait le petit homme et se mit en campagne. Il serait trop long de raconter comment elle tendit un guet-apens à Josué, qui fut contraint de lui vendre son fils quatre cents florins ; comment Josué, ayant touché les quatre cents florins, revendit secrètement Salomon à un riche fermier, moyennant huit cents florins ; comment Mme Rissia, ayant éventé la fraude, mit une saisie-arrêt sur le cadavre de Mme Josué, morte sur ces entrefaites, et déclara qu’elle ne rendrait le corps que contre le fiancé de sa fille ; comment le riche fermier, au désespoir, enleva une nuit le petit Salomon dans sa voiture ; comment le rapt fut découvert et l’enfant restitué à Mme Rissia, iqui coupa court aux discussions en faisant les noces séance tenante. Le marié m’avait pas onze ans ; la mariée était à peu près du même âge : « Je suis obligé d’avouer, dit Maimon en terminant, que la conduite de mon père, dans cette affaire, ne peut pas être tout à fait justifiée au point de vue moral. » Ajoutons, à la gloire de Josué, qu’il réussit à ne pas rendre un sou des huit cents florins payés d’avance par le second acquéreur.

Voilà donc Salomon marié. Il a un costume de drap tout neuf, de coupe rabbinique, fourni par sa belle-maman. Il a toute une bibliothèque talmudique, d’une valeur de plusieurs centaines de florins, payée également par Mme Rissia. Il est assuré par son contrat d’être défrayé de tout six années durant. Il a une très jolie femme, dont il ne sait trop que faire, mais qui lui apporte en dot un cabaret et ses dépendances. Il a une belle-mère acariâtre, mais « célèbre par ses capacités supérieures, » qui tient le cabaret avec sa fille, tandis que son petit savant de gendre s’occupe à avoir des pensées subtiles. A la vérité, l’installation matérielle est imparfaite. Salomon était obligé d’habiter son cabaret, qui était « misérable. Les murs étaient noirs comme du charbon, de fumée et de suie. Les poutres du toit étaient soutenues par des troncs d’arbres non équarris. Les fenêtres consistaient en quelques morceaux de mauvais verre, tout cassé, et en petites lames de sapin, recouvertes en papier. » Les bancs étaient sales, la table « plus sale encore, » et le dit de Mme Rissia, avec ses légions de punaises, surpassait en saleté la table et des bancs. Or, pour que Salomon Maimon s’aperçût qu’un lieu ou un objet était sale, il fallait qu’il le fût à un point que l’imagination se refuse à concevoir. Son horreur de la propreté, ses efforts pour la combattre, et ses succès en ce genre sont demeurés légendaires parmi tous ceux qui l’ont connu.

L’absence de bien-être l’affectait peu. Il ne songeait qu’à profiter de ses loisirs pour s’instruire, fréquentait assidûment les écoles juives et rêvait aux moyens d’apprendre les langues étrangères, sentant bien qu’elles étaient les clés de ce monde intellectuel dont il souhaitait l’entrée avec une passion âpre et douloureuse. Les difficultés semblaient insurmontables. « Apprendre le polonais ou le latin avec un maître catholique était impossible, d’un côté parce que les préjugés de mon peuple m’interdisaient toute autre langue que l’hébreu et toute autre science que le Talmud, avec l’armée de ses commentateurs ; de l’autre côté, parce que les préjugés des catholiques ne leur permettaient pas de donner des leçons à un juif. » Quant à se procurer des livres quelconques, en dehors des ouvrages relatifs au Talmud, il n’y fallait pas songer dans son village.

Le hasard vint à son aide. Il découvrit un jour dans certains gros livres hébreux que les feuilles avaient été numérotées au moyen de trois alphabets différens. Après avoir épuisé les lettres hébraïques, l’imprimeur avait eu recours aux lettres latines et allemandes. A peine Maimon eut-il entre les mains ce fil léger, qu’il essaya d’apprendre l’allemand sans autre secours. Il ne faut pas oublier qu’il n’avait jamais vu de grammaire, ni ouï parler du mécanisme des langues. Son ignorance faisait de son entreprise un tour de force, presque un miracle philologique.

La méthode dont il se servit est exposée assez confusément dans ses mémoires. Autant qu’il m’a été donné de comprendre, il partit de l’hypothèse que l’ordre de l’alphabet est le même en allemand qu’en hébreu et attribua, par analogie, une prononciation de convention aux caractères allemands. Il s’exerça ensuite à les combiner et à écrire les mots de son patois auxquels il attribuait une origine germanique. L’embarras était de vérifier s’il était tombé juste et s’il n’employait pas une lettre pour une autre. Un nouveau hasard lui procura des feuillets détachés d’un vieux livre allemand. Il y chercha les mots qu’il avait écrits, en découvrit plusieurs, et ces mots isolés lui livrèrent petit à petit le sens du texte. Au prix de quelles peines, de quels tâtonnemens et de quels prodiges de divination, ceux-là peuvent seuls s’en faire une idée qui connaissent et l’alphabet hébreu et l’infâme jargon des juifs polonais.

Si le procédé demeure obscur, le résultat est certain : Salomon savait l’allemand. On en eut la preuve un jour que des étudians Israélites de Königsberg, auxquels il expliquait dans son baragouin qu’il possédait leur langue, lui présentèrent avec de grands éclats de rire le Phédon de Moïse Mendelssohn. Leur hilarité redoubla en entendant sortir de sa bouche des sons baroques et inintelligibles, et cessa soudain lorsque Maimon se mit à traduire en hébreu ce qu’il avait lu. Ce va-nu-pieds, qui sortait de son cabaret, saisissait sans effort les raisonnemens de Mendelssohn sur l’immortalité de l’âme et les rendait en hébreu avec un singulier bonheur d’expression.

Notons en passant que Maimon possédait le génie philologique sans aucun mélange du génie polyglotte, qui en est très différent. Il fut toute sa vie un phénomène d’incapacité pour les langues parlées. De longues années après s’être établi en Allemagne, où il était devenu un savant, il était toujours hors d’état de se faire comprendre dans aucun idiome civilisé, et c’était un grave obstacle, selon la remarque judicieuse d’un de ses protecteurs, « pour communiquer sa science aux autres, ou pour en faire un usage quelconque. » Quand le petit Salomon vit qu’il savait l’allemand, il chercha des livres, mais il n’y en avait point dans ses environs. Il revint à ses oreilles qu’un grand rabbin d’une ville de Lithuanie, ayant habité l’Allemagne dans sa jeunesse, en avait rapporté des ouvrages de science qu’il lisait en cachette. Sans souffler mot à personne, il partit à pied, au milieu de l’hiver russe et la bourse vide, pour aller chez cet heureux grand rabbin qui possédait une bibliothèque allemande. Il était du reste coutumier de ces sortes d’expéditions ; il avait fait une fois plus de 60 lieues à pied pour emprunter un livre hébreu du Xe siècle sur la Philosophie péripatéticienne.

Le retour de chez le grand rabbin marque une ère nouvelle dans l’histoire intellectuelle de Maimon. Il rapportait quelques vieux livres de science allemands, qui eussent été arriérés pour tout autre, mais qui lui permirent enfin de contenter ses longs désirs. Il reçut avec ravissement l’initiation aux secrets de la nature. Un rayon lumineux perça l’obscurité où il se débattait, et il vola de découverte en découverte vers le monde de la pensée pure et sereine. Chaque page déchiffrée était un nouveau coup d’aile qui l’emportait plus haut, loin de cette fange de superstition et d’ignorance où il avait grandi et croupi. Il eut là des semaines qui le payèrent de toutes ses peines passées et de toutes celles qui l’attendaient encore, des semaines ineffables pendant lesquelles, nouveau Faust, il crut avoir pénétré le mystère de l’univers. Il vécut dans un éblouissement délicieux, parmi des jouissances d’orgueil d’une infinie douceur, méprisant avec volupté les autres talmudistes et tous les juifs polonais. Dans son enivrement, il se crut maître des maladies, donna des consultations et fabriqua des remèdes. Les résultats furent « ce qu’on peut croire, » et il comprit « qu’il fallait quelque chose de plus, pour pratiquer la médecine, que ce qu’il avait appris. » Toutefois il demeura persuadé qu’il était devenu un être supérieur, impropre à vivre dans le milieu grossier où son mariage l’avait fixé.

Sa belle-mère lui faisait justement une existence ignoble. Six mois ne s’étaient pas écoulés depuis la noce, que Mme Rissia regrettait sa spéculation et l’engagement de nourrir son gendre à rien faire. Elle le querellait, le battait, lui refusait à manger. — « Il ne se passait guère de repas, dit l’Autobiographie, sans que nous nous jetions à la tête assiettes, tasses, cuillers, et autres objets semblables. » De la dot promise à sa fille, pas un son ; Mme Rissia ne possédait plus que des dettes. Elle avait d’ailleurs des griefs sérieux contre son gendre. Croirait-on que ce ménage de onze ans n’avait pas d’enfans ? On avait « ensorcelé » Salomon ! C’était la seule manière d’expliquer une chose aussi extraordinaire. Bref, on le mena chez une sorcière, qui fut priée de de faire ce que la première avait fait. Elle s’en chargea et réussit au-delà de toute espérance. Avant que le mari eût accompli sa quatorzième année, le petit ménage eut un fils, qui fut nommé David et suivi de beaucoup d’autres. Salomon n’en fut pas plus respecté par sa belle-mère, ni moins battu. Il rendait les coups, mais il n’était pas le plus fort, et l’amour paternel ne le consolait point dans sa détresse. Ses sentimens pour ses enfans étaient tout semblables à ceux de Jean-Jacques Rousseau pour les siens. Ils se résumaient de même en une grande inclination à se débarrasser des chers petits.

L’excès de misère et le chagrin refermèrent son horizon. L’aurore qui avait lui devant ses yeux charmés s’éteignit, ne laissant derrière elle que d’amers regrets, et une épaisse nuit morale redescendit sur le jeune rabbin du cabaret Rissia. Le besoin le décida à se placer en qualité de précepteur chez un fermier de sa religion. La description de ce nouvel intérieur complète le tableau de la Pologne juive au siècle dernier : — « Le fermier était un homme d’une cinquantaine d’années, dont le visage entièrement velu se terminait par une barbe sale et épaisse, aussi noire que la poix. Son langage consistait en une sorte de grognement, intelligible seulement pour les rustres avec lesquels il était en relations quotidiennes. Sa femme et ses enfans étaient à sa ressemblance. »

« Ils habitaient une hutte contenant une seule pièce, et couleur de charbon en dedans et en dehors. Point de cheminée, mais simplement une petite ouverture dans le toit, pour le passage de la fumée ; dès qu’on laissait éteindre le feu, on fermait soigneusement l’ouverture, afin de conserver la chaleur. Pour fenêtres, d’étroites lames de sapin, posées en croix et recouvertes de papier. C’est là qu’on se tenait, qu’on buvait, mangeait, travaillait et dormait. Représentez-vous cette chambre surchauffée et la fumée rabattue par le vent et la pluie, comme c’est généralement le cas en hiver, jusqu’à ce que tout l’espace en soit rempli à suffoquer. Du linge immonde et des loques infectes sont accrochés à des perches disposées en travers de la chambre, dans l’espoir que la fumée tuera leur vermine. Plus loin sont suspendues des saucisses, dont la graisse dégoutte continuellement sur la tête des gens. Voici les barils où l’on conserve les choux aigres et les betteraves rouges qui forment la principale nourriture des Lithuaniens. Voilà, dans ce coin, la provision d’eau de la journée, et voilà, tout à côté, l’eau sale. Le pain se pétrit et se cuit dans cette même pièce ; on y cuisine, on y trait la vache, on y procède à toute espèce d’opérations. »

Les habitans de la hutte étaient contraints de s’asseoir par terre, sous peine d’être étouffés par la fumée. M. le précepteur dut se plier aux usages de la maison. Tapi dans un coin avec ses élèves, de petits sauvages très sales et demi-nus, il leur apprenait à lire dans une vieille Bible en lambeaux. « Le tout ensemble, dit-il, formait un groupe splendide, digne de n’être dessiné que par un Hogarth et chanté que par un Butler. » Le malheureux connut dans ce milieu repoussant le fond de l’abjection humaine. Il y perdit ce qu’il pouvait avoir conservé de dignité et de respect de soi-même, et noya son ennui dans l’eau-de-vie. Quelles que fussent à présent ses destinées, le passé était irrémédiable et Salomon Maimon dégradé à jamais. Le futur auteur de l’Essai sur la philosophie transcendantale devint aussi repoussant que ses hôtes. Il traîna comme eux des haillons immondes sur un corps plein de vermine. Il fut servile comme eux, bestial comme eux. Son intelligence et son instruction ne lui servirent qu’à avoir, de plus qu’eux, un cynisme éhonté. Se sentant très supérieur à ce qui l’entourait, il s’habitua à trouver de bonne guerre de mener « une vie contemplative » aux dépens de la communauté, et jamais plus il ne se défit du vice de paresse. L’âme était perdue, salie, vautrée, aplatie ; une guenille d’âme dans un corps d’ivrogne. Toutes les chances étaient pour que l’intelligence fût obscurcie. Il n’en fut rien. La petite flamme continuait de brûler, claire et vive. Sa ténacité sauva ce qui restait à sauver de Salomon Maimon.


V

Il avait montré à lire à plusieurs hordes de petits sauvages, dans plusieurs huttes à peu près semblables, et il ne se sentait plus le courage de recommencer. Il avait vingt-cinq ans, une nombreuse famille que la faim talonnait, et toujours, au fond de lui-même, l’obsession de savoir, de manger le fruit de l’arbre de science, que d’autres ont à portée de la main et négligent de cueillir, par indolence ou dédain. Le peu qu’il avait appris l’avait rendu suspect à ses coreligionnaires, et non sans fondement ; il avoue qu’il était arrivé par degrés à se séparer d’eux sur toutes les questions. « Comme il fallait néanmoins, ajoute-t-il, vivre par la communauté, la situation empirait de jour en jour. » On se représente le sort d’un juif renié par les siens, dans un temps où les chrétiens le recevaient à coups de pied. Il n’y avait plus de place pour lui sur la terre, et il n’existait que par contrebande. Maimon approchait de cet état quand il lui vint à l’esprit que ce devait être tout différent en Allemagne, dans le pays des livres. En Allemagne, il trouverait des maîtres et des bibliothèques ; il trouverait un large horizon intellectuel, des encouragemens, des hommes éclairés qui ne lui feraient pas un crime d’apprendre les mathématiques ou l’anatomie. En Allemagne, on comprendrait qu’il étouffait dans les limites étroites où les rabbins polonais confinaient la pensée ; qu’il n’était pas le premier venu et qu’il avait le besoin et le droit de sortir du Talmud. En Allemagne enfin, il publierait un manuscrit, son premier ouvrage, la chair de sa chair, — car il l’avait bien tiré tout entier de son cerveau, — qu’il était réduit à cacher de peur de scandale, et qui donnerait tout de suite sa mesure au monde savant.

Ce manuscrit chéri, qui date des années d’adolescence, renfermait les idées du petit Salomon du cabaret Rissia, aux souliers crevés et aux habits en loques, sur l’essence de Dieu et les origines du monde. L’idée lui en avait été suggérée par l’initiation à la Cabbale, la doctrine secrète des juifs. Il avait reconnu que les cabbalistes entendaient tout de travers la portion philosophique de la doctrine et il avait proposé une interprétation de son cru dans un grand travail que l’Autobiographie mentionne avec tendresse. « Je le conserve encore, écrit Maimon, comme un monument de la lutte de l’esprit humain, aspirant à la perfection en dépit de tous les obstacles. « Il s’arrête même à l’analyser dans un passage qu’il faut citer, car il prouve à quel point l’instinct métaphysique est incoercible ; nous rappelons une fois de plus que Maimon devait toutes ses idées, sans exception, à l’effort d’une réflexion solitaire.

Il expose d’abord brièvement le système des cabbalistes, par coquetterie, pour mettre en lumière l’originalité du sien, puis il résume en ces termes les découvertes de sa jeunesse inculte : « Dieu est antérieur au monde, non dans le temps, mais dans la nécessité de son existence comme condition du monde. Toutes choses, excepté Dieu, dépendent nécessairement de Dieu comme de leur cause, non-seulement quant à leur existence, mais quant à leur essence. La création du monde ne pourrait donc être conçue comme ayant tiré quelque chose de rien, ni comme ayant formé quelque chose ne dépendant pas de Dieu ; Dieu a tiré le monde de lui-même. Et comme les différens êtres possèdent différens degrés de perfection, nous devons les expliquer par différens degrés de limitation de l’être divin. »

Plus tard, quand Maimon eut fait ses études, il s’aperçut qu’il avait réinventé le spinozisme. « En fait, dit-il, la Cabbale n’est qu’un spinozisme poussé à l’extrême, où non-seulement l’origine du monde est expliquée par une limitation de l’être divin, mais où, de plus, l’origine de chaque espèce d’être et ses rapports avec les autres dérivent d’un « attribut distinct de Dieu. »

Il aurait presque suffi du commentaire sur la Cabbale pour justifier la page où le plus compétent des juges, M. Kuno Fischer [9], range Maimon parmi « les autodidactes les plus remarquables qui aient jamais fait leur apparition dans la philosophie, » et son cas dans « les plus étonnans de l’histoire du développement des têtes scientifiques. »

Dès que le rêve de l’Allemagne eut traversé son esprit, la vision revint sans cesse et bientôt ne le quitta plus. Il céda au mirage, partit, et le voilà sur la route de Königsberg, sans un sol et demi-nu, mais son cahier en poche et une immense espérance au cœur. Il abandonnait sa femme et ses enfans, et disons tout de suite qu’il ne leur donna jamais de ses nouvelles. Il ne s’en excuse pas ; ce n’est pas sa manière, et il ne s’excuse jamais de rien. Il a une bien autre désinvolture que Rousseau, dont il avait lu et médité les Confessions à l’époque où il écrivit ses propres mémoires. Vous vous rappelez Rousseau plaidant piteusement les circonstances atténuantes pour avoir envoyé ses enfans aux Enfans-Trouvés ? Maimon se dispense de ces apologies hypocrites, non par fierté, mais par impudence. Il était délivré de ses nombreux enfans ; c’était un bon débarras, et voilà tout. Il n’avait pas les vertus de famille, il était un mauvais juif : pourquoi feindre ?

Le voilà à Königsberg, le voilà embarqué pour Stettin ; par charité, mais qu’importe ? Le voilà sur le sol germanique, marchant d’un pied léger vers Berlin, la ville de lumière. Il eut pourtant un instant de défaillance lorsqu’il se vit seul en rase campagne, « sans un pfennig pour acheter à manger » et ne comprenant pas un mot de la langue du pays. « Je m’assis sous un tilleul et me mis à pleurer amèrement. » Ce héros de la philosophie était dans la vie quotidienne un très grand pleurard. Dans les momens difficiles, c’est sa ressource : il s’assoit par terre et pleure.

Les larmes le soulagèrent. Son « cœur devint bientôt plus léger. « Il se remit en marche, et son voyage jusqu’à Berlin fut un mélange pittoresque de mendicité et de gloire. D’habitude il tendait la main et couchait à l’écurie avec les autres vagabonds. Parvenait-il à se faire reconnaître pour un savant rabbin, ses coreligionnaires le traitaient à l’instant même avec tout le respect dû à son rang et à son mérite, sans s’occuper de son extérieur. Ce fut ainsi qu’un jour de sabbat, il dîna chez un riche Israélite qui le mit à la place d’honneur, entre lui et sa fille. Celle-ci était habillée avec une extrême recherche, et Salomon s’ingéniait à avoir une conversation brillante, lorsqu’il lui arriva une mésaventure : « En ma qualité de rabbin, je me mis à tenir un discours très savant et très édifiant ; et moins monsieur et mademoiselle comprenaient, plus ils trouvaient cela divin. Tout à coup, je remarquai avec peine que la jeune personne prenait un air de mauvaise humeur et commençait à faire des grimaces. Au premier moment, je ne sus à quoi attribuer ses contorsions, mais au bout de quelque temps mes yeux tombèrent sur ma personne et mes sales guenilles, et le mystère s’expliqua. Le malaise de la jeune personne avait une très bonne cause. Comment aurait-il pu en être autrement ? Depuis sept semaines que j’avais quitté Königsberg [10], je n’avais pas changé de chemise, et j’avais couché dans les écuries d’auberge, sur de la paille qui avait déjà servi à combien d’autres ! » Que pouvais-je faire ? conclut Maimon. Rien, évidemment, si ce n’est s’en aller le plus tôt possible avec ses puces. C’est le parti qu’il prit, mais il avait le cœur gros de quitter un si bon râtelier.

La vue des toits de Berlin lui fit oublier ses maux. Volontiers, il aurait crié : « Berlin ! Berlin ! » comme les croisés, jadis, crièrent : « Jérusalem ! « Il ignorait, le malheureux, que l’Allemagne avait été inondée par un flot de rabbins polonais, qui étaient venus voir si l’on mourait moins de faim au-delà de l’Oder qu’en deçà. Accueillis avec empressement à cause de leur érudition talmudique, ils avaient infusé leur haine inepte de la science et leurs préjugés grossiers aux communautés allemandes, qui n’en avaient déjà pas besoin. Celle de Berlin était à la fois l’une des plus importantes et « des plus rigoureusement orthodoxes. Un jour, un des fidèles fut expulsé par les anciens pour avoir été surpris lisant un livre allemand ; un autre fut menacé de la même peine pour s’être rasé la barbe [11]. » Berlin avait pourtant Moïse Mendelssohn, le doux et éloquent philosophe, apôtre de la tolérance et du progrès, qui venait, nouveau Luther, de traduire en langue vulgaire une partie de la Bible hébraïque ; mais les idées libérales de Mendelssohn n’avaient pas encore pénétré la foule juive, et Maimon allait en faire l’amure expérience.

Rien à espérer, d’autre part, des chrétiens. Les juifs d’Allemagne étaient soumis à des lois d’exception, détestés et parfaitement méprisés. C’était le temps où chaque juif « protégé » par sa majesté le roi de Prusse était tenu d’acheter chaque année une certaine quantité de porcelaine, pour faire aller le commerce des chrétiens ; il n’y a pas longtemps, on conservait encore dans une famille israélite de Berlin toute une collection de magots acquis ainsi, volens molens, pour obéir au règlement. C’était le temps où presque toutes les villes avaient des ghettos, d’où il ne faisait pas bon sortir. Un de nos premiers hébraïsans, qui vit encore, m’a conté qu’il avait été élevé dans le ghetto de Francfort et que les gamins lui jetaient des pierres lorsqu’il franchissait sa frontière. C’était le temps, en un mot, où le Dieu d’Israël n’avait pas encore fait de la joie avec la tristesse et donné le monde occidental au fils des prophètes pour a supplanter le badaud qui le persécute, se rendre nécessaire au sot qui le dédaigne [12]. » Les temps étaient proches, mais les temps n’étaient pas venus.

A l’époque où notre pauvre philosophe, à la barbe hérissée, se présenta aux portes de Berlin, les mendians juifs n’étaient pas tolérés dans la ville. On fit entrer Maimon dans une sorte d’asile, rempli de malades et de vagabonds, et on lui dit d’attendre en ce lieu la visite des anciens de sa communauté, qui décideraient de son sort. Lui cependant, joyeux et plein de confiance, avise un rabbin, court à lui et s’épanche. Il lui conte sa vie, ses souffrances, ses ambitions, s’ouvre de ses projets, tire de sa poche le précieux commentaire sur la Cabbale et le montre avec orgueil et candeur. Le rabbin encourage ses confidences, puis s’éclipse soudain.

Quelques heures après, Maimon recevait une ration de soupe, accompagnée de l’injonction de quitter Berlin sur l’heure. Il avait été dénoncé aux anciens par son nouvel ami le rabbin comme un hérétique désireux « d’étendre son instruction, » chose « dangereuse pour la religion et la morale, » ainsi que le prouvait l’exemple des rabbins polonais, qui se livraient aux études profanes et perdaient la foi. Ainsi, les compatriotes de Maimon passaient à Berlin pour avoir des idées avancées. Il avait fait deux cents lieues, vécu d’aumônes pendant trois mois, enduré la faim, la fatigue, les intempéries et les rebuffades, pour s’entendre dire que les talmudistes de l’école d’Ivenez, dont il fuyait avec horreur l’insipide étroitesse et l’ignorance superstitieuse, étaient des libres-penseurs dangereux. Et lui-même, au lieu d’exciter l’intérêt, peut-être même l’admiration, il se voyait chassé en bête malfaisante loin de la source de science atteinte au prix de tant de sacrifices. « Ce fut un coup de foudre, » dit l’Autobiographie. Où aller ? que devenir ? que faire ? Cependant un surveillant juif le harcelait, « sur l’ordre de ses supérieurs, » pour l’obliger à s’éloigner sans délai. Ployant sous l’angoisse, il ressortit des portes de Berlin. « Là, je me jetai à terre et pleurai amèrement. C’était un dimanche, et la foule allait se promener hors de la ville, selon la coutume. La plupart ne se détournaient pas pour les pleurnicheries d’un ver de terre tel que moi ; mais quelques âmes charitables, frappées de mon aspect, me demandèrent la cause de mes gémissemens. Je leur répondis, mais elles ne purent me comprendre, en partie à cause de mon langage inintelligible, en partie parce que les larmes et les sanglots me coupaient la parole. »

Cette fois, nous ne nous moquons pas de ses larmes. Peu d’êtres humains en ont versé de plus amères, et les heures que Salomon Maimon a passées devant la porte de Berlin, à se tordre dans la poussière comme un ver de terre blessé, doivent être mises dans la balance en face de sa basse dépravation. L’éprouve était trop forte. Il se produisit un dernier écroulement dans cette âme déjà bien endommagée, et ce fut sans combat, sans répugnance, qu’ayant rencontré un de ses compatriotes, mendiant de profession, Maimon s’associa à lui et prit de ses leçons. « Je fus extraordinairement content, dit-il ingénument, de trouver un de mes frères, avec qui je pouvais causer. » Le mendiant lui enseignait les tours de son métier. Maimon faisait au mendiant un petit cours « de religion et de vraie morale, » mais sans aucun succès.

« Il était idiot, » nous dit cet étrange professeur. Ils errèrent de compagnie pendant six mois, au bout desquels ils arrivèrent à Posen. L’hiver approchait, et l’association n’avait pas prospéré ; Maimon était sans chaussures, demi-nu, exténué par un long régime d’eau claire et de croûtes de pain. En cet état, il eut recours à son ancien système, se fit reconnaître des juifs de Posen pour un savant talmudiste, et fut sauvé. On l’habilla, on l’hébergea. Il disputa avec les plus savans et sa réputation éclata. Il devint précepteur, et il ne tenait qu’à lui de rentrer dans la voie droite, mais il était trop tard ; jamais il ne put s’y maintenir, quelque peine qu’on prît pour l’y aider.

Pendant plus de quinze ans, il fut ballotté de çà, de là, en Allemagne et un peu en Hollande, finissant toujours par trouver des protecteurs à cause de son mérite supérieur, et les lassant tous par son désordre, sa vilaine débauche, son incurable mendicité. Il vivait la main tendue ; il était importun, sans vergogne, content de recevoir des sottises pourvu qu’on y joignit deux sous. Jamais pique-assiettes plus effronté ; aucune invitation ne le dégoûtait, n’importe de qui, n’importe à quoi ; il en rapporte, dans ses mémoires, que nous ne saurions même faire deviner au lecteur. Le monde savant s’intéressait maintenant à lui. Mendelssohn le protégeait, Goethe lui faisait des avances, et d’autres encore, qui s’employaient à lui trouver du travail, à lui faciliter ses études, à le retirer de sa boue. Peine perdue. Il leur échappait à tous pour se replonger avec volupté dans l’ordure.

Il avait la haine de la propreté en toutes choses, physique et morale, sur soi et autour de soi. Les vingt années qu’il vécut en Allemagne, depuis Posen, furent une bataille ininterrompue contre les servantes qui voulaient balayer sa chambre, ou l’épousseter, ou nettoyer quoi que ce soit lui appartenant. Il ne se lassait pas de défendre sa poussière et ne pardonna jamais aux servantes hollandaises, qui avaient empoisonné son séjour à Amsterdam par leur acharnement à nettoyer. Sa personne et ses vêtemens étaient comme il aurait voulu que fût sa chambre, et c’est tout dire. Tout ce qui sortait de ses mains : lettres, manuscrits, épreuves, était sale.

Ajoutez qu’il était continuellement ivre ; qu’il ne savait jamais ni l’heure, ni le nom d’une rue, ni quoi que ce soit pouvant l’exposer à être exact ou régulier ; qu’il parlait un baragouin abominable ; qu’il était idéalement mal élevé, bruyant, colère et grossier, juif pur-sang par-dessus le marché : et expliquez, si vous pouvez, qu’il était séduisant quand il le voulait ; qu’il trouva toujours des amis dévoués pour remplacer ceux qu’il s’aliénait, et qu’il inspira même une passion à une femme intelligente. Tel était le prestige de la philosophie dans l’Allemagne d’il y a cent ans, car Maimon n’eut vraiment que cela pour lui, mais il l’eut bien. A peine sur le sol germanique, son génie spéculatif prit son vol. De travail régulier, de méthode ou de discipline, pas l’apparence. Rien que des hasards ou des caprices de lecture. Il nous raconte comment il apprit la métaphysique ; on pourra juger par là comment il apprit tout le reste : « J’entrai un jour, par accident, dans une boutique de beurre, où je trouvai le marchand en train de dépecer un vieux bouquin pour les besoins de son commerce. Je regarde,.. c’était la Métaphysique de Wolff… [13]. Je demandai au marchand s’il voudrait vendre le livre. Il m’en demanda quatre sous. Je payai sans marchander et rentrai chez moi, enchanté, avec mon trésor. »

« La première lecture me plongea dans le ravissement. Ce n’était pas seulement cette science sublime, mais aussi l’ordre et la méthode mathématique du célèbre auteur, la précision de ses explications, la rigueur de ses raisonnemens, l’arrangement scientifique de son exposition ; tout cela inonda mon esprit d’une lumière nouvelle. »

Certaines propositions de Wolff lui semblèrent contestables. Il les réfuta dans un mémoire qu’il envoya à Mendelssohn et dont celui-ci demeura abasourdi, tant les objections de cet écolier étaient justes, son argumentation vigoureuse. Voilà comment Maimon apprit la métaphysique.

Une autre fois, il lut la Critique de la raison pure. Cette lecture lui suggéra quelques idées qu’il nota, et, lorsqu’il eut fini, l’Essai de philosophie transcendantale était fait. Il le soumit à l’un des élèves de Kant, Marcus Herz ; mais celui-ci se récusa, effrayé de ce qu’il entrevoyait, et le renvoya au maître, Kant fut longtemps avant de se résoudre à lire le manuscrit de Maimon, qui ne devait pas être engageant ; l’auteur joignait au talent de tout salir un don spécial pour ne pas pouvoir apprendre l’allemand autrement que pour le lire. « Il m’était impossible, dit-il, de prononcer un seul mot correctement. » Cela n’allait pas mieux la plume à la main. Il faisait des fautes d’orthographe et écrivait dans une mauvaise langue, semée de trouvailles de génie. D’autre part, Kant était vieux, malade et absorbé dans ses propres travaux : « Je m’étais déjà décidé, écrivit-il enfin à Marcus Herz, à renvoyer le manuscrit avec des excuses ; .. mais, y ayant jeté les yeux, je reconnus aussitôt sa valeur, et je vis que non-seulement aucun de mes adversaires ne m’a aussi bien compris et n’a aussi bien saisi le point principal, mais encore que bien peu d’hommes possèdent la pénétration de M. Maimon pour les recherches de cette profondeur. » L’Essai de philosophie transcendantale parut à Berlin en 1790. Le directeur de l’Allgemeine Litteratur zeitung écrivit à ce propos à Maimon : « Trois de nos meilleurs penseurs spéculatifs ont refusé de rendre compte de votre livre, parce qu’ils sont incapables de pénétrer dans les profondeurs de vos recherches. Nous nous sommes adressés à un quatrième ; mais nous n’avons encore rien reçu. »

Nous n’avons certes point la prétention de comprendre et de faire comprendre ce que les collaborateurs de l’Allgemeine Litteratur zeitung déclaraient trop difficile pour eux. Il nous faut pourtant indiquer, en faisant le moins de métaphysique possible, par où les travaux [14] de Salomon Maimon ont été originaux, et pourquoi, de nos jours encore, ils conservent de l’importance pour l’histoire de la philosophie.

Maimon arrivait au moment où la doctrine de Kant traversait une période difficile. Il résultait clairement des travaux de Schulze-Ænésidème [15], que la philosophie critique ne pouvait rester au point où elle avait été portée par les disciples de Kant et par Reinhold. Il fallait aller en avant ou revenir en arrière. Un recul n’était guère admissible ; c’eût été la négation même de la philosophie critique, un retour pur et simple au scepticisme. Quant à une marche en avant, elle ne pouvait avoir lieu que dans une seule direction, qu’il était aisé de discerner. — « Il fallait laisser de côté cette conception de la chose en soi qui avait servi de base aux objections de l’Ænésidème et, de plus, l’abandonner par des raisons tirées du criticisme même [16]. » Or Maimon n’avait pas attendu les objections de l’Ænésidème pour se placer précisément à ce point de vue. Il avait dépassé Schulze et Reinhold avant de les connaître, par sa seule intuition, dès le temps où la Philosophie élémentaire se fondait. Celle-ci avait la prétention de démontrer la réalité objective de la chose en soi. Maimon démontra au contraire que la chose en soi est inconcevable, et par cela même impossible. A lui tout seul, il fit progresser la philosophie critique jusqu’au scepticisme critique, ainsi nommé par M. Kuno Fischer en opposition au « scepticisme anticritique d’Ænésidème. » Maimon a du reste résumé lui-même, de façon pittoresque, l’état dans lequel ses travaux laissaient la philosophie : — « La philosophie critique, dit-il, et la philosophie sceptique sont en face l’une de l’autre dans les mêmes termes que le serpent et l’homme après la chute. Il a été dit au serpent : L’homme te marchera sur la tête (c’est-à-dire la philosophie critique troublera toujours le sceptique en lui alléguant la nécessité inéluctable d’une connaissance scientifique et de principes universels) ; mais toi, tu lui mordras le talon (c’est-à-dire le sceptique taquinera toujours le philosophe critique en lui démontrant que ses principes universels et nécessaires ne peuvent servir à rien). »

Il est bon de faire remarquer ici que la réputation de Maimon, en Allemagne même, n’est nullement en rapport avec le cas qu’ont fait de ses travaux des hommes tels que Kant et Mendelssohn ou, de notre temps, M. Kuno Fischer. Ce dernier attribue une disproportion qui le choque à l’insupportable façon d’écrire du personnage. Maimon était un grand métaphysicien, mais il n’avait pas d’éducation, et ses livres sont illisibles, même pour les Allemands ; c’est tout dire. Je n’oserais même pas recommander son Autobiographie au lecteur français. La tradition rapporte qu’il l’écrivit sur le banc d’une taverne, d’où vient sans doute qu’elle est composée au hasard de l’inspiration et de la bouteille. C’est un pêle-mêle de scènes réalistes d’un grand effet et de dissertations, philosophiques ou autres, passablement fatigantes, dont l’une ne remplit pas moins de dix chapitres à elle seule et a certainement été écrite après boire. Maimon y analyse un ouvrage de Maïmonide, célèbre rabbin du XIIe siècle. Maimon, ce jour-là, n’avait plus les idées nettes ; il s’imaginait faire un article pour le Journal für Aufklärung ou pour le Berlinische Monatsschrift.

Le reste de sa carrière sera vite conté. Nous avons dit qu’il avait inspiré une passion. Cet événement tient peu de place dans ses mémoires. D’après son récit, la dame avait été belle ; elle était savante et brûlait d’un feu généreux pour la philosophie ; mais elle avait quarante-cinq ans, et Maimon ne pensait pas à mal auprès d’elle ; il allait la voir uniquement pour causer métaphysique. Elle se décida à faire les premiers pas. Maimon lui répondit sans ambages qu’en amour la science ne remplaçait pas la jeunesse. Elle soutint que si, par une argumentation dans toutes les règles, les argumens a priori d’abord, puis ceux a posteriori, qu’elle appuya d’exemples tirés des auteurs, « et en particulier des romans français. « Il lui rit au nez, et leur liaison se termina par une correspondance qui est probablement unique en son genre. Bélise n’aurait pas trouvé mieux que la lettre suivante :

« Monsieur, je me suis étrangement trompée sur votre compte. Je vous prenais pour un homme de pensées nobles et de sentimens élevés, mais je vois à présent que vous êtes un vrai épicurien. Vous ne cherchez que le plaisir. Une femme ne peut vous plaire que par sa beauté. Une Mme Dacier, par exemple, qui a étudié à fond tous les auteurs grecs et latins et qui les a enrichis d’annotations savantes, ne serait pas capable de vous plaire. Pourquoi ? Parce qu’elle n’est pas jolie. Vous, monsieur, qui êtes à d’autres égards si éclairé, vous devriez avoir honte de chérir des principes aussi pernicieux ; et si vous ne vous repentez pas, tremblez devant la vengeance de l’amour outragé. »

Maimon répondit à cette incomparable fleur de pédanterie par de lourdes remarques sur les différens sens d’épicurien. — « J’ai tout le respect du monde, disait-il ensuite, pour la science de Mme Dacier : elle avait en tout cas la ressource de tomber amoureuse des héros grecs qui assistèrent au siège de Troie et de compter en retour sur l’amour de leurs mânes, qui ne cessaient de voltiger autour d’elle ; mais c’est tout. Quant au reste, madame, en ce qui touche votre vengeance, je ne la crains point, car le Temps, qui détruit tout, a émoussé vos armes, c’est-à-dire vos dents et vos ongles. » C’est la lettre d’un manant et d’un cuistre ; mais, au fond, Maimon avait raison.

Maimon eut peu après une seconde alerte féminine, autrement vive. Il se trouvait à Breslau, dans une misère noire ; tout à coup, il aperçoit sa femme Sarah et David, leur premier-né, qu’il avait bien espéré ne jamais revoir ni l’un ni l’autre. Sarah l’abandonnée, lasse de son veuvage, était partie de Lilhuanie à la recherche de son époux. « Cette femme, dit Maimon, avait un courage d’amazone. » Elle l’avait découvert, je ne sais par quel miracle, et elle venait le sommer de retourner avec elle au cabaret Rissia ou de divorcer, le tout sans délai. L’embarras de Maimon ne saurait se dépeindre. Il ne jugeait pas à propos de divorcer, pour des raisons à lui connues. D’un autre côté, il ne voulait à aucun prix retourner en Pologne. La vue des siens redoublait son aversion pour cette pensée. Sarah avait positivement de très vilaines manières. David était un jeune barbare. Maimon songeait, en les considérant, qu’ils étaient tous comme cela, là-bas, et il se sentait séparé d’eux par plusieurs couches de civilisation, lui qui n’avait jamais pu apprendre à ôter son chapeau pour saluer. Un homme de sa sorte ne pouvait pas reprendre cette existence de brutes.

Il raisonna Sarah, qui n’écouta rien. Elle avait hérité du caractère impérieux de sa mère, et Maimon se sentait comme une herbe devant elle. Il fallut céder, divorcer, et toute cette aventure coûta cher aux amis de l’époux.

Cependant, Maimon approchait du port. La fortune lui vint par la philosophie, comme l’amour, et il l’accueillit d’un visage moins maussade. Un certain noble silésien, le comte Kalkreuth, avait été subjugué d’admiration par ses écrits. Il voulut connaître l’auteur. Il le vit, le sentit, et ne lui on offrit pas moins un asile dans sa propre maison. Maimon accepta et s’en fut continuer avec les laquais de son noble ami sa lutte héroïque contre les balais et les plumeaux. Sa chambre était véritablement et à proprement parler un chenil, car il y enfermait avec lui toute sorte d’animaux, qui vivaient de même dans la sainte liberté de la nature. Le comte Kalkreuth s’arrangea de tout, supporta tout, et garda son philosophe jusqu’à son dernier soupir. Maimon passa chez lui plusieurs années heureuses, à l’abri du besoin.

Au mois de novembre de l’année 1800, il tomba malade dans un château appartenant au comte. Le pasteur protestant de la ville voisine vint le visiter et se mit à lui parler de l’autre monde, plus par curiosité, d’après ses propres aveux, que par tout autre sentiment. Maimon affichait depuis longtemps des idées très peu religieuses, et le pasteur voulait Voir s’il « tiendrait bon » devant la mort. Au début, il tint bon. — « Quand je serai mort, répondait-il, je serai fini. » Le bon pasteur se piqua au jeu. Il s’attendrit, devint éloquent et fit briller devant les yeux du mourant un monde futur où il rencontrerait des gens très distingués. — « voyons, disait-il, est-ce que vous n’auriez pas envie de vous trouver avec Mendelssohn, pour qui vous aviez tant de considération ? »

Maimon l’écoutait-il ? Quoi qu’il en soit, le moribond s’écria tout à coup : — « Ah ! quel imbécile j’ai été ! le plus imbécile de tous les imbéciles ! « Il expira le jour suivant, 22 novembre.

Tel fut le jugement de ce vigoureux esprit sur lui-même, au moment suprême de l’examen final. Il reste à se demander si Maimon, lorsqu’il proclamait ainsi la faillite de son existence, songeait au bilan matériel ou moral. La réponse n’est guère douteuse. Depuis bien longtemps, les considérations morales n’existaient pour lui que subordonnées aux autres ; c’était la leçon que lui avaient enseignée ses expériences de juif polonais, et il ne s’en cachait pas, soit reste de naïveté, soit plutôt perfection de cynisme. Avant d’être recueilli par le comte Kalkreuth, il avait eu l’idée de se faire baptiser pour avoir du pain, et il avait rédigé une profession de foi où il déclarait « sa résolution d’embrasser la religion chrétienne, afin de s’assurer le bonheur temporel aussi bien que l’éternel. » Il ajoutait que la religion juive était plus conforme à la raison que le christianisme, « mais que celui-ci était plus avantageux pour l’usage pratique. » L’ecclésiastique auquel il présenta son papier le mit à la porte, donnant ainsi, d’après Maimon, une preuve d’inintelligence, puisque le bonheur temporel est « la condition indispensable » du progrès moral ; idée, par parenthèse, tout à fait opposée au christianisme, qui met les épreuves sur la route de la perfection et range l’humilité et la pauvreté parmi les vertus.

Il regrettait d’avoir mal arrangé sa vie, d’avoir eu faim et froid, d’avoir marché pieds nus et couché sur la dure, d’avoir usé son corps sous le soleil, la pluie et la neige, sans foyer et souvent sans toit ; d’avoir été battu par les nobles polonais et louis domestiques, par les soldats russes, par les bateliers allemands du Niémen, par sa belle-mère la cabaretière ; de ne pas avoir abandonné plus tôt ses enfans pour venir dans le pays des livres ; de ne pas avoir mieux profité des leçons de son ami le mendiant ; d’avoir été poltron, de sorte que personne ne se gênait pour l’injurier ; d’avoir eu quelquefois la faiblesse de travailler ; de ne pas avoir su trouver plus tôt un comte Kalkreuth pour l’entretenir à ses frais. — « Imbécile ! le plus imbécile de tous les imbéciles ! » de s’en être si mal tiré avec tout son esprit.

Quant à avoir été un mendiant, un gueux, un ivrogne, un être crapuleux et immonde, ce n’était pas à lui à le regretter, si tant est que ce fût regrettable, puisque ce n’était pas sa faute. La nature l’avait créé pour être un homme supérieur, un pasteur d’intelligences, et il avait certes assez lutté pour faire valoir ses dons et remplir sa destinée ! Mais, parce qu’il était juif, son caractère avait été brisé, ses sentimens salis, son sens moral anéanti. L’excès de souffrance, l’iniquité et l’injustice l’avaient mis dans un état à faire douter, quoi qu’on en dise, qu’une âme humaine soit toujours quelque chose d’important. L’âme de Salomon Maimon était si peu de chose ! Il le savait, mais cela n’avait pas dépendu de lui, tandis que cette faim maudite, ces vagabondages harassans sous la bise et le hâle, ces nuits sans gîte… « imbécile ! le plus imbécile de tous les imbéciles ! »


ARVEDE BARINE.

  1. Salomon Maimons Lebensgetchichte (Berlin, 1792-1793).
  2. Maimoniana, par Sabattia-Joseph Wolff (Berlin, 1813). Voir aussi les lettres de Kant.
  3. Gesehichte der neuern Philosophie, par Kuno Fischer ; Histoire des israélites, par Théodore Reinach, etc.
  4. Jean-François Commendoni, né à Venise en 1524, mort en 1584. Fléchier a traduit sa Vie, écrite en latin par Graziani.
  5. Théodore Reinach.
  6. Th. Reinach.
  7. Th. Reinach.
  8. Il était permis de tuer le pou, mais c’était un grand péché de tuer la puce.
  9. Geschichte der neuern Philosophie, t. V.
  10. Dont quatre semaines de mal de mer.
  11. Théodore Reinach.
  12. Renan : Préface de l’Ecclésiaste.
  13. Pensées rationnelles sur Dieu, le monde et l’âme ou Métaphysique, par Christian Wolff (1719).
  14. Outre l’Autobiographie et l’Essai déjà cités, on a de Maimon : Progrès de la philosophie depuis Leibniz (1793) ; Traité de logique (1794) ; Recherches critiques sur l’esprit humain (1797) ; une édition avec commentaire du More Nebouchim de Maimonide (1791), etc. Maimon avait aussi écrit de nombreux articles de journaux et de revues.
  15. Gottlob-Ernest Schulze, professeur de philosophie à Gottingne, où il eut Schopenhauer parmi ses élèves, est ordinairement désigné par le titre de son grand ouvrage : Ænesidemus, oder über die Fundamente der von dem Herrn Professor Reinhold in Iena gelieferten Elementarphilosophie (1792).
  16. Geschichte der neuern Philosophie. M. Kuno Fischer consacre deux chapitres entiers à Maimon et à son système.