Un Mariage à Mondorf/13

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Imprimerie de la Société St-Paul (p. 192-205).

XIII


M. Dubreuil, prié par le major qui tenait absolument à lui rendre sa politesse, avait accepté de souper avec lui au restaurant du Casino. M. Pauley n’en pouvait être, n’ayant pu décliner une invitation qui lui avait ôté faite d’autre part ; mais il avait promis de hâter son retour et de venir prendre le café au Casino.

Il était près de neuf heures quand il rentra au Kursaal. Le café servi, M. Dubreuil pria ses amis de l’excuser un instant. Il n’avait fait prévenir Raymonde que par un mot, dont il avait chargé un garçon ; le procédé maintenant lui paraissait un peu cavalier et il irait jusqu’à l’hôtel savoir s’il ne manquait rien à ses enfants et les embrasser avant qu’elles ne se retirassent dans leur chambre.

— Eh mais ! dit le major, Mlle Raymonde ne viendra-t-elle pas ici ce soir ? C’est jeudi…

— Encore faudra-t-il que Marcelle soit couchée, repartit M. Dubreuil. J’offrirai le bras à Raymonde ensuite pour la ramener, et serai tout à vous.

Raymonde s’était fort amusée à la fête de l’après-dînée, heureuse du plaisir qu’y prenait Marcelle, envahie aussi par la contagion de la joie générale. Elle avait applaudi de tout cœur, vantant avec ses amies l’agilité des gymnastes, faisant l’éloge de leur force et de leur précision.

Le succès du speech de M. Dubreuil et les applaudissements qui en avaient accueilli les derniers mots avaient été pour elle un véritable triomphe. Elle avait quitté le parc, emmenant Marcelle, sous le coup d’une émotion inaccoutumée, prise d’une folle envie de chanter et de rire. Il lui avait fallu même se prêcher pour reprendre, en rentrant à l’hôtel, l’air de réserve dont les circonstances lui faisaient un devoir.

Quand la cloche sonna l’heure du souper et qu’elle entra dans la salle à manger croyant y trouver son père, tout le monde s’empressa autour d’elle :

— Où donc est M. Dubreuil ?…

Et comme elle allait répondre et s’étonner elle-même de ne pas le trouver là, le garçon envoyé par son père pour la prévenir qu’il dînerait au Casino, vint lui dire la commission dont il était chargé.

Tout le monde s’était réuni. Voyez-vous cela ? Le porte-parole de la colonie étrangère de Mondorf qui ne prenait pas même la peine de s’enquérir s’il s’était convenablement acquitté de son office. C’était bien vrai qu’il avait tous les droits de le croire, mais encore !… Ou bien peut-être était-ce par modestie et pour éviter des compliments ?… En ce cas, il ne perdrait rien pour attendre.

Et la conversation, mise sur ce pied de franche cordialité, avait continué jusqu’au dessert. Le dîner avait été fort gai. Outre le thème do la fête à laquelle elles venaient d’assister, ces dames et ces demoiselles avaient à développer encore celui de la soirée, qui s’annonçait joyeuse.

— C’était jeudi… comme avait dit le major.

Ce jour là d’ordinaire, les changements de toilette réclamaient le temps du colloque qui prolongeait la conversation du souper. Bientôt le salon fut à peu près désert. Cependant, dans l’embrasure de la fenêtre ouverte, par où soufflait doucement la tiède haleine de la soirée splendide, Fernand Darcier était assis et rêvait. Raymonde, prise d’un profond sentiment de commisération à la vue de ce pauvre délaissé, le seul qui fût resté triste dans la joie générale, s’approcha de la fenêtre, le salua poliment, s’informa de sa santé…

Fernand avait remercié, affirmant se sentir mieux de jour en jour et ne pas désespérer d’être remis bientôt. Puis, en s’excusant de son indiscrétion, il avait demandé à Raymonde si elle s’était amusée à la fête de gymnastique de l’après-midi. Alors, l’excellente fille, approchant un siège, avait raconté la fête par le menu. Tandis qu’elle détaillait, s’égarant dans ses explications, les dernières personnes qui se trouvaient au salon s’étaient retirées ; Marcelle, assise sous le lustre, feuilletait un livre d’illustrations oublié sur la table. Et Raymonde alors parlait du speech prononcé par son père et du succès mérité qu’il avait obtenu…

Soudain, M. Dubreuil entra. D’un coup d’œil, il embrassa la scène. Son sourcil se fronça. Il se sentit saisi comme d’un éblouissement.

— Raymonde ! fit-il d’un ton impératif, qui ne souffrait pas de réplique.

La nuance de gronderie, de réprimande, de blâme que comportait cet appel laconique, n’échappa point à la jeune fille. Elle en fut surprise et blessée. Pourquoi cette injonction si brusque et si sèche ?

Quel mal faisait-elle ? Aucun. Dès lors, à quel propos cette intervention de son père ?

Pourquoi cette étrange et froissante question, ensuite :

— « Que te disait-il ? »

Rien qui ne pût être rapporté. Que supposait-on ?…

Le malheur fut que M. Dubreuil, encore sous le coup de la colère involontaire qui l’avait envahi, s’oublia au point de faire à Raymonde une semonce en règle. Où donc avait-elle appris à se tenir ainsi envers un jeune homme qu’on ne connaissait point, après tout ?

Cela ne ressemblait en rien aux sages habitudes de réserve qu’on s’était efforcé de lui inculquer. Sans être fort sévère, on pouvait trouver cela parfaitement inconvenant. Eh ! vraiment, ne dirait-on pas que M. Darcier fût fort avant dans son intimité et dans ses sentiments !…

Tout ceci avait été dit trop bas pour que personne autre que Raymonde eût put l’entendre. Même Marcelle, absorbée dans ses illustrations, était demeurée dans le rond de clarté, tombant des abats-jour du lustre, ne s’était pas aperçue de l’entrée de M. Dubreuil.

Celui-ci s’en félicita au fond de lui-même, sa colère injuste tombant maintenant et faisant place dans son cœur à un commencement de regret. Il se dirigea vers l’enfant, l’appela.

— Petit père ! s’écria Marcelle en rejetant son livre. Je ne t’avais pas entendu venir.

— Il est l’heure de dormir, ma chérie, dit M. Dubreuil, et je venais te dire bonsoir. Embrasse-moi, veux-tu ?

Et quand il l’eut embrassée, la remettant aux mains de sa fille :

— Raymonde, dit-il encore, viendras-tu me retrouver au kursaal, quand Marcelle dormira ?

— Merci, mon père, répondit la jeune fille encore tout émue. Je me sens bien lasse ce soir et, avec votre permission, je rentrerai dans ma chambre.

Un moment, la folle, l’absurde idée vint à l’esprit de M. Dubreuil que la jeune fille voulait, en refusant d’assister à la soirée, se ménager un moyen de reprendre avec Darcier l’entretien interrompu. Ce ne fut qu’un éclair : mais alors il se fâcha tout de bon, non plus contre sa fille, la pauvre innocente ! Non ! contre lui-même. Il ne se pardonnerait jamais ce lâche soupçon.

Et furieux, il sortit.

Quand il rentra au Casino, il était calmé cependant.

— Vous excuserez Raymonde, cher ami, dit-il à M. Pauley. Elle se sentait lasse et m’a demandé la permission de rentrer chez elle.

Quand Raymonde eut couché petite sœur, elle rentra dans sa chambre. C’était la première fois, du plus loin qu’elle se souvînt, qu’elle se mettait au lit sans avoir reçu la bénédiction de M. Dubreuil avec le baiser de chaque soir. Se mettre au lit ! Raymonde n’en eut pas même la pensée. Les nerfs surexcités, elle prit un livre dont elle n’avait encore découpé que les premières pages et se mit à lire à le clarté de sa lampe. Impossible ! le sens des lignes imprimées lui échappait.

Sa mémoire dominait maintenant toutes ses autres facultés, remplie de la mercuriale un peu vive de son père. Elle en pesait les termes, cherchait à s’en définir exactement la portée, interrogeait le fond de sa conscience.

Eh ! bien, non, elle n’avait rien, mais absolument rien à se reprocher. Elle n’avait péché ni par erreur, ni par omission, comme dit le catéchisme ; encore bien moins par intention, par volonté. Alors, quel sens fallait-il donc accorder à cette question de M. Dubreuil, qui l’avait fait tant rougir : « Que te disait-il ? »

Et que voulait-il donc que M. Darcier pût lui dire ? Que pensait-il surtout qu’elle lui eût laissé dire ? Pour qui prenait-il sa fille et de quel soupçon injurieux et sans fondement aucun allait-il les insulter tous deux ? Le moins devait, être évidemment, qu’il attribuât à ce jeune homme, avec ou sans raisons sérieuses, une prédilection marqué à l’égard de la jeune fille.

— Si c’était vrai ! fit-elle avec un mouvement d’inquiétude irraisonnée.

Et sa pensée continuait à courir vagabonde, poussée par une sorte de fièvre douloureuse, la surexcitation excessive des nerfs sans doute. Bien sûr, si M. Dubreuil avait eu le dessein d’amener sa fille à s’occuper outre mesure du malade, il n’aurait pas pu prendre, pour le réaliser, de meilleur chemin que sa vivacité de ce soir. Très avant dans la nuit, la pensée de Raymonde continua à se concentrer sur Fernand.

Petit à petit, son impression première venait à se modifier. Elle disait encore comme tout à l’heure : « Si c’était vrai ! » mais sans plus de frayeur. Car enfin, maintenant qu’elle n’écoutait plus que la voix de la raison — elle le croyait du moins — elle trouvait que si ce n’était pas vrai, c’était du moins probable, infiniment probable même. Qu’y avait-il à cela d’extraordinaire ? En toutes autres circonstances, à supposer seulement que M. Darcier ne fût pas affligé, comme on le croyait, d’un mal incurable, le fait d’être recherché par lui n’eût pas été insensible à Raymonde : sans préciser les qualités qu’elle croyait lui reconnaître, devenir sa femme ne l’indisposait pas. Au contraire. La position de fortune et de famille du jeune homme était égale à tout le moins à la sienne. La classe à laquelle il appartenait était la sienne, à elle aussi, son éducation semblait parfaite….

Et sous l’influence de la nuit, de la solitude, du grand silence, Raymonde se sentait involontairement dégagée des mélancolies du présent. Son imagination, le charme de la rêverie, des aspirations si naturelles et si légitimes à son âge, la poussaient à suivre un vague roman, chaste et frais, tout de cœur, élégant et gentil, dont elle était la modeste et sage héroïne. Fernand était guéri ; il s’était fait agréer par M, Dubreuil, revenu de ses préventions passées, et elle s’apercevait mariée à lui, aimée, aimante et heureuse. Confiants et paisibles, accomplissant en commun des devoirs aimables, elle et lui suivaient une route unie, poursuivant l’idéal accessible de se plaire et de s’attacher davantage à mesure.

Poème simple, le seul digne de faire la préoccupation d’une jeune fille bien née comme l’était Raymonde, et que ceux-là seuls auraient trouvé mesquin dont l’âme grossière ne vibre qu’aux excitations pimentées de la passion. Nullement névrosée, ni sotte, ni malade, bien portante au contraire et de bon sens, Raymonde ne pouvait se laisser bercer qu’à de pareilles rêveries.

La fatigue enfin l’avait emporté : restée sur son fauteuil, sa tête s’était doucement penchée contre l’oreiller de son lit, et elle s’était endormie sur son poème…

Quand, au matin, le gai soleil entrant dans sa chambre la réveilla, son esprit se reporta sur son rêve de la nuit : il lui parut excessif et elle pleura. Plus la destinée heureuse qu’elle avait entrevue était simple en apparence, plus il lui semblait douloureux d’y renoncer. Car il le fallait bien. C’était son cœur qui lui avait suggéré cette vision de Fernand guéri : à la lumière de son jugement droit, l’illusion s’envolait maintenant, faisant place à la triste réalité, la condamnation prononcée contre le pauvre malade par la docte Faculté. Incurable ! il était incurable…

Il y avait bien, il est vrai, l’opinion toute différente de M. Petit : et certes, quand il affirmait, il était sincère. Mais lui-même ne se faisait-il pas illusion et le désir ardent qu’il avait de guérir ce malade réputé incurable et d’ajouter ainsi à sa réputation de praticien habile, ne l’amenait-il pas à laisser son propre jugement s’égarer au mirage trompeur de son brillant espoir ?

Oui, sans doute. Alors c’en était fait. Ce pauvre cœur, il fallait le contraindre à l’oubli ; ce sage bonheur entrevu la veille, il fallait y renoncer. Pauvre Raymonde !

Mais aussi, pauvre Fernand ! Car il y avait bien lieu de le plaindre, le jeune homme.

Puisque M. Dubreuil s’était ému de ce qu’il avait cru surprendre des sentiments de M. Darcier à l’égard de sa fille, c’est donc que celui-ci l’aimait. Lui qui s’y connaissait en ces choses, il n’avait pu s’y tromper. Fernand l’aimait, elle qui, à parler net, n’y voyait pas de mal, n’y trouvait aucune raison de lui en vouloir. Loin de là. Ne fût-ce que par équité, par charité chrétienne, il convenait bien plutôt de lui accorder une profonde commisération. Lui non plus, à tout considérer, n’avait pas mérité d’être déçu dans son dessein. Il était malade, oui bien ; mais il croyait à un mal passager, dont son séjour à Mondorf le délivrerait définitivement. Lui avait-on jamais parlé, à lui, de cette condamnation prononcée en secret par les médecins qui avaient été impuissants à le guérir ? Au contraire, le docteur Petit no l’encourageait-il pas chaque jour à souffrir patiemment, en lui montrant, au bout de son abnégation, le retour à la santé qui l’en récompenserait ?

Riche, convenablement apparenté, en bonne place dans la société, valant par lui-même et, sauf la santé, vraiment fort bien de sa personne, il avait distingué Raymonde Dubreuil. Il se berçait peut-être de l’espoir de s’unir, de se consacrer à elle : il s’était pris d’affection — disons tout, mon Dieu ! — il s’était pris d’amour pour elle. Où était le crime ?

Il n’y en avait pas, bien certainement. Mais hélas ! il y avait pis : une fatalité. Il était atteint d’une maladie incurable ! Raymonde ne pouvait répondre à ses honorables sentiments, à ses touchantes intentions. Raymonde ne consentirait jamais à désobéir à son père : déterminée à se sacrifier aux susceptibilités de M. Dubreuil, elle ferait complète abnégation d’elle-même, de ses préférences, de son amour même, si l’amour persistait à vouloir germer dans son âme. Cela n’irait pas sans un vif chagrin, peut-être même pas sans une douleur véritable : mais cette douleur, elle saurait la supporter. Tout, d’ailleurs, elle souffrirait tout plutôt que d’infliger la moindre peine à son père. Elle se dévouerait !…

C’est beau, le dévouement ; mais ce serait dur aussi, puisqu’il faudrait affliger ce pauvre Fernand, le décourager en affectant de l’indifférence, de l’insensibilité. Mentir !…

Oui, ce serait très dur. Mais Raymonde était de bon sens et elle avait l’intention trop fine pour ne pas avoir démêlé dans la vivacité de M. Dubreuil le sentiment de tendre et jalouse affection dont elle était issue. L’honnête enfant ne pouvait se résigner à troubler le calme si parfait jusqu’alors de cette affection paternelle. Eh bien ! elle ne se marierait pas, voilà tout !

Mais en prononçant ce dernier mot, elle avait le cœur si gros, que laisser couler ses pleurs librement sur son visage pâli par les agitations de son sommeil lui valait du soulagement. Et elle pleurait de tout son cœur.

Si bien qu’en descendant au salon, où déjà quelques baigneurs se trouvaient, prêts à partir pour la source, elle avait les paupières rougies, les traits tirés. On le remarqua, et un ami, en la saluant, lui en fit l’observation. Et elle, qui, forte de sa résolution de dévouement et d’abnégation, s’en croyait quitte, repensa, nécessairement, à ce qui causait l’altération de son visage, à tout ce qui l’avait causée, à Fernand aussi… Fernand !… Elle en vint à s’interdire de penser à lui, de prononcer son nom mentalement. A quoi bon ? A rien de bon, sans doute, puisqu’elle était fermement résolue à se sacrifier au repos de son père. Le mieux, se disait-elle, eût été de le supprimer de son souvenir, d’en agir absolument comme s’il n’existait pas, comme elle agissait naguère avant de l’avoir rencontré dans ce compartiment du chemin de fer. C’était facile à dire, mais ce serait plus difficile à faire : étant tous deux obligés de séjourner encore dans ce même hôtel, ils devaient nécessairement se rencontrer. Ça ne pouvait pas manquer, même plusieurs fois par jour : à table, au jardin, à l’établissement des bains, au parc…

Alors elle estimait utile de se préparer à ces rencontres, afin de se garder un maintien, de tenir un langage en rapport avec la détermination qu’elle avait prise et qu’elle voulait fermement tenir. Simple précaution, très prudente, trop prudente, par malheur, car elle allait diamétralement à l’encontre de sa décision, c’est-à-dire qu’elle la ramenait, encore et toujours, à s’occuper de lui ; lui, ce Fernand qu’elle entendait complètement éloigner de sa pensée…

Oh ! que ce combat intime de son cœur et de sa raison fut long et pénible à soutenir. Elle eut beau se faire, se raidir, s’adresser de gros reproches, le moment vint, facile à prévoir pour tout autre que pour cette âme virginale, où très troublée, le cœur contracté par une épouvante naïve, elle se demanda s’il n’était pas inutile do résister, s’il ne devenait pas impossible de continuer à se donner le change, s’il ne serait pas plus digne, plus conforme à son caractère de s’avouer enfin à elle-même qu’elle aimait Fernand.

Se l’avouer, en convenir franchement en face de soi-même, voilà où elle fut forcée d’en venir enfin. Tout s’éclaircit dès ce moment dans sa conscience. Entre son devoir et son penchant nettement défini désormais, elle put se tracer la ligne de conduite qui lui convenait. Et de nouveau, bravement, avec la certitude de faire ce qu’elle devait faire, elle se répéta :

— Je resterai fille !

Cette fois, la résolution était définitive.

Raymonde remonta pour réveiller Marcelle et faire sa toilette. Le premier mouvement do l’enfant à son réveil était toujours de sauter au cou de grande sœur en lui criant gaiement : Bonjour !

Mais ce matin, en ouvrant les yeux, elle fut frappée, elle aussi, de l’altération des traits de Raymonde.

— Ah ! dit-elle, tu es malade !

— Non, ma chérie. Mais j’ai passé une mauvaise nuit, fort mauvaise. Très lasse quand je me suis couchée, je n’ai pu trouver le sommeil qui aurait chassé la fatigue. Je suis un peu énervée, voilà tout. Le grand air et une bonne verrée d’eau de la source vont chasser bien vite tout cela et il n’y paraîtra plus.

— C’est bien vrai, grande sœur, tu n’es pas malade ?

— Je t’assure, mignonne, sois tranquille.

La toilette de Marcello achevée, les doux sœurs étaient allées à la source. Puis Marcelle avait proposé de faire le tour du parc en prenant par le bosquet pour revenir par la grande allée des marronniers. Raymonde avait accepté avec empressement. L’air frais du matin lui faisait grand bien, et elle ne doutait pas que le mouvement de cette courte promenade ne suffît à faire disparaître de son visage toute trace de son insomnie. Elle tenait énormément à ne paraître devant son père que quand les couleurs seraient revenues à ses joues. Et elle s’empressait, marchant vite, pour que l’air lui fouettât mieux au visage.

Tout à coup, dans le bosquet, au détour du sentier qui menait au tir, M. Dubicuil parut, se promenant lentement. Lui non plus, le pauvre père, n’avait guère dormi. Après avoir fait, pendant la soirée, contre fortune bon cœur et gai visage, il était rentre dans son appartement et de son côté s’était mis à réfléchir. En vérité, il était impardonnable. Eh quoi, songeait-il peut-être que sa fille consentirait à jamais à rester auprès de lui, en renonçant aux joies du mariage et de la maternité ? Qu’il refusât son consentement à l’union de Raymonde avec M. Darcier, soit ! c’était assez naturel.

Un incurable !… Mais ce n’était pas à ce jeune homme seul qu’il en avait voulu, ce n’était pas à quelque ressentiment particulier contre le malade qu’il avait obéi ce soir en faisant une semonce à sa fille. Non ! c’était le levain amer de cette ridicule jalousie de père exigeant et exclusif qui lui était monté du cœur aux lèvres…

Il s’était frappé la poitrine, demandant à Dieu de lui pardonner ce mauvais, ce lâche sentiment.

Puis il s’était couché. Mais le sommeil n’était pas venu, et il l’avait en vain cherché. Alors, dès l’aube, il s’était levé et, continuant ses réflexions, il était venu se promener dans le parc, ayant besoin, lui aussi, de se ressaisir et de se rafraîchir au souffle de l’air frais.

— Raymonde ! Marcelle ! Mes chéries ! dit-il en apercevant ses enfants.

Et tendrement il les avait embrassées. Mais tandis qu’il posait ses lèvres sur le front de Raymonde, elle lui avait dit à demi-voix :

— O mon bon père ! Me pardonneras-tu d’avoir manqué à mon devoir ? Va ! je ne l’oublierai plus, jamais. Je resterai la mère de Marcelle. Je resterai toujours ta Raymonde, père chéri !

— Bravo enfant ! dit M, Dubreuil attendri.

Et il la tint longtemps embrassée dans une étroite caresse.