Un Missionnaire français en Chine

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Un Missionnaire français en Chine
Revue des Deux Mondes2e série de la nouv. période, tome 8 (p. 241-277).
UN MISSIONNAIRE


EN CHINE




L’Empire chinois, par M. HUC, ancien missionnaire apostolique en Chine.





Les missionnaires catholiques qui se dévouent à la conversion des Chinois ont rarement le loisir d’écrire leurs impressions de voyage. Après avoir franchi de longues distances pour atteindre à l’extrémité de l’empire le champ de bataille de leur apostolat, il faut encore qu’ils parcourent sans relâche les districts confiés à leur zèle, et qu’ils visitent, à travers mille périls, les familles ou les petites communautés chrétiennes, rares oasis de la foi enclavées dans les terres bouddhiques. Que de fatigues, que d’émotions et d’aventures pendant ces pieuses étapes! Quelle prudence, et plus souvent quels prodiges de témérité ou d’adresse pour braver ou tromper la vigilance des mandarins ! Ce serait, à coup sûr, un curieux livre qu’un guide du missionnaire en Chine. On peut en juger par les récits touchans que publient les Annales de la propagation de la foi; mais ces correspondances familières, écrites au jour le jour, dans de courts intervalles de repos, ne sont que les pages détachées d’un livre qu’il faudrait recomposer à loisir. De tous les missionnaires qui ont dans ces dernières années parcouru la Chine, M. Huc est le seul qui nous ait donné une relation suivie et régulière d’une partie de ses pérégrinations apostoliques. Il y a quatre ans, il racontait le voyage aventureux qu’il entreprit en 1844 et 1845 dans la Tartarie et au Thibet [1] ; aujourd’hui, fidèle à sa promesse, il raconte son retour du Thibet et nous fait traverser de l’ouest à l’est le vaste empire chinois.

M. Huc, on s’en souvient, avait franchi, en 1844, les frontières occidentales de la Chine pour aller, avec M. Gabet, fonder à Lhassa le siège d’une mission catholique. Parfaitement accueillis dans la capitale du Thibet par la population, par les lamas et par le régent, les deux missionnaires avaient en peu de temps opéré plusieurs conversions, et ils se promettaient une abondante moisson de fidèles. Malheureusement ils avaient compté sans les susceptibilités jalouses de l’ambassadeur que la cour de Pékin entretient à Lhassa. Le mandarin Kichan prit ombrage. « — Il fait ici un froid terrible, dit-il à M. Huc, le climat est malsain : vous seriez mieux en France. — Mais point du tout; le pays nous plaît. — Ah ! nous verrons bien ! » Et alors commence une série de méchans tours, de petites persécutions, de grandes menaces adressées tant aux missionnaires qu’au régent thibétain. Celui-ci, excellent homme, qui d’abord avait soutenu ses hôtes, dut à la fin s’avouer vaincu, et le départ des missionnaires fut décidé. Kichan, satisfait de sa victoire, leur prodigua dès ce moment toutes sortes d’égards. Voilà donc MM. Huc et Gabet qui se remettent en route pour la frontière chinoise, d’où ils doivent se rendre dans la capitale de la province de Sse-tchouen, et de là à Canton; mais cette fois ils ne voyageront plus en missionnaires, « à la façon des ballots de contrebande. » Vous les verrez entourés d’une escorte de mandarins, et foulant au grand jour le pavé ou plutôt la poussière des routes impériales. Ce ne sont point des délinquans reconduits de brigade en brigade jusqu’à la frontière; ce sont de nobles étrangers poliment condamnés à se voir rapatriés aux frais du gouvernement chinois. Singulier voyage qui n’a point encore eu son pareil dans les annales des missions catholiques en Chine et qui méritait assurément d’être conté !


I.

Ta-tsien-lou (la forge des flèches) est la première ville que l’on rencontre en sortant du Thibet; elle appartient à la province de Sse-tchouen. MM. Huc et Gabet y arrivèrent au commencement de juin 1846, trois mois après avoir quitté Lhassa. Ils venaient de franchir, à cheval et Dieu sait par quels chemins, cinq mille cinquante lis, soit environ cinq cent cinq lieues. Un peu de repos leur était nécessaire, et puis nos voyageurs allaient désormais faire route sur le territoire du Céleste-Empire; ils allaient échanger leur escorte thibétaine contre une escorte chinoise, et, comme ils n’étaient pas bien sûrs que les mandarins tiendraient à leur égard les engagemens pris par Kichan, ils avaient besoin de préparer mûrement leur plan de campagne. Ta-tsien-lou était donc pour eux une station très importante. Ils eurent d’abord à soutenir une lutte en règle contre le mandarin qui voulait absolument les condamner à continuer le voyage à cheval : exigence cruelle ! A la fin le palanquin fut accordé.

Puis vint la grave question du costume. La toilette thibétaine, c’est-à-dire le casque en peau de loup et la longue tunique en pelleterie, n’était plus de mise dans le Sse-tchouen. Les Chinois n’auraient eu qu’une fort piètre idée de gens aussi mal vêtus. Les voyageurs se firent donc confectionner de belles robes bleu de ciel, selon la dernière mode de Pékin, et ils chaussèrent de magnifiques bottes en satin noir ornées de hautes semelles. Ils auraient pu à la rigueur se contenter de cet accoutrement, qui devait commander partout la considération et le respect; ils imaginèrent cependant d’y joindre une large ceinture rouge et une calotte jaune brodée, du sommet de laquelle pendaient de longs épis de soie rouge. Pour le coup, les mandarins de Ta-tsien-lou trouvèrent l’idée exorbitante. Une ceinture rouge, un bonnet jaune! mais ce sont là les attributs de la famille impériale ! Le livre des rites est formel sur ce point. Impossible de tolérer une infraction aussi monstrueuse aux lois, aux coutumes et aux costumes de l’empire; il faut ôter ceinture et bonnet. Bref, ce fut autour des deux Européens une véritable émeute. M. Huc déclara qu’en sa qualité d’étranger il demeurait libre de s’habiller à sa guise, et qu’il ne ferait plus un pas sans avoir sa ceinture rouge et sa calotte jaune. Ce dernier argument était péremptoire, car les mandarins désiraient par-dessus tout être débarrassés d’hôtes aussi incommodes. Ceux-ci purent donc s’éloigner triomphalement de Ta-tsien-lou dans leurs palanquins et avec les vêtemens que vous savez.

On voit, dès le début, quelle attitude les missionnaires entendaient prendre en face des autorités chinoises. Peut-être trouvera-t-on que cette attitude était quelque peu forcée, et que les mandarins n’avaient pas tout à fait tort contre ces étrangers d’humeur si difficile; mais il est juste de tenir compte de la situation et des personnages. Une longue expérience du caractère chinois avait appris à M. Huc que devant les mandarins il ne faut jamais plier. « Les mandarins, dit-il spirituellement, sont comme leurs longs bambous : une fois qu’on est parvenu à leur saisir la tête et à les courber, ils restent là; pour peu qu’on lâche prise, ils se redressent à l’instant avec impétuosité. » Ces petites scènes qui se produisaient ainsi dès les premiers pas de ce long voyage à travers le Céleste-Empire, ces querelles de Chinois à propos de palanquins et de costumes, devaient servir merveilleusement les intérêts des missionnaires. Les mandarins surent tout de suite qu’ils avaient affaire à des gens qui n’aimaient pas à être contrariés et qui ne céderaient pas; puis la calotte jaune valait bien le combat qu’elle avait coûté. En voyant passer ces étrangers coiffés des couleurs impériales, les populations allaient naturellement les prendre pour des personnages très considérables, honorés d’une mission de l’empereur. Partout en effet les regards ébahis des Chinois s’arrêtèrent avec respect sur ces nobles bonnets dont la teinte jaune et les broderies inaccoutumées illuminaient en quelque sorte l’intérieur des palanquins.

La caravane est donc en route pour Tching-tou, capitale de la province de Sse-tchouen. Le mandarin qui l’avait commandée sur le territoire du Thibet devait la quitter à la frontière de la Chine; mais il fut obligé de continuer sa corvée jusqu’au chef-lieu de la province, aucun des mandarins de Ta-tsien-lou ne s’étant soucié de prendre sa place. L’escorte recrutée à Lhassa reçut un renfort de jeunes soldats conduits par un sous-officier qui cheminait à son aise, un parapluie d’une main et un éventail de l’autre. Quant aux palanquins, quatre porteurs, payés à raison de un sapèque par li ou un sou par lieue, les enlevèrent rapidement par les routes les plus difficiles, de sorte que bientôt l’escorte fut honteusement distancée. Il fallut cependant franchir une immense montagne, le Fei-yue-ling, dont les flancs escarpés et les précipices rappelaient à nos voyageurs les plus mauvais jours du Thibet; mais les palanquins se tirèrent avec honneur du mauvais pas, et après cette dernière épreuve la caravane arriva dans une région fertile, semée de riches vallons et de collines verdoyantes. C’était bien la Chine avec le charme de sa riante nature, embellie par le soleil du mois de juin. Les missionnaires reconnaissaient le tableau animé et pittoresque qui avait si souvent, dans le cours de leurs tournées apostoliques, égayé leurs yeux; ils retrouvaient les villages populeux, les hôtelleries, les pagodes au toit recourbé, les bosquets de bambous et de bananiers encadrant des bâtimens de fermes, partout l’image du travail, du mouvement, de cette animation régulière que l’on rencontre jusque dans les régions les plus reculées du Céleste-Empire. Enfin ils sentaient la Chine à l’odeur fortement musquée qui s’échappe du terroir, odeur singulière que je me souviens parfaitement, pour ma part, d’avoir aspirée dans cet étrange pays.

Rien n’est plus rude qu’un voyage en palanquin, surtout quand il faut, après une journée de balancemens et de soubresauts, passer la nuit dans une auberge chinoise. Or le mandarin de l’escorte se montrait peu difficile pour le choix des auberges, et les missionnaires, bien qu’ils n’eussent pas contracté des habitudes de sybarites, avaient quelque peine à concilier cet excès d’économie avec les magnifiques promesses que leur avait prodiguées Kichan en leur donnant congé à Lhassa. Une seule fois, sur la route de Tching-tou, ils reçurent l’hospitalité dans un véritable palais, où ils se virent traités avec une exquise politesse, servis avec luxe et visités par les plus gros mandarins de l’endroit. C’était le koung-kouan ou palais communal. — A toutes les étapes sur les principales routes de l’empire, il y a un koung-kouan exclusivement réservé aux mandarins de haut rang qui voyagent pour le service public, et les gouverneurs de la ville sont chargés de payer les dépenses. — M. Huc et M. Gabet n’eurent garde de dédaigner le splendide festin qui était préparé en leur honneur; ils ne s’expliquaient guère cependant une réception aussi fastueuse, et ils voulurent avoir le mot de l’énigme. Or ils découvrirent que Kichan avait réellement ordonné de les traiter partout comme des mandarins de première classe et de les loger à ce titre dans les koung-kouan des villes où ils devaient passer, mais que le chef de l’escorte avait très adroitement éludé ses instructions. Le mandarin avant d’arriver à l’étape faisait dire aux gouverneurs que les deux étrangers confiés à sa garde voulaient absolument aller à l’auberge, et qu’il suffisait de lui remettre la somme d’argent qui aurait été consacrée à les défrayer dans le palais communal. On devine le reste. L’honnête homme prenait tout l’argent et dépensait le moins possible. Ce n’est là d’ailleurs qu’un échantillon de ses peccadilles : nous ferons mieux de ne plus nous arrêter à de pareilles bagatelles et d’entrer tout de suite dans la capitale de Sse-tchouen, où d’après les ordres de l’empereur les missionnaires doivent être jugés.

Kichan, on le pense bien, s’était hâté d’écrire à Pékin qu’il venait d’arrêter deux prêtres européens au Thibet, qu’il avait saisi dans leur bagage des livres, des cartes de géographie, des emblèmes de religion, toutes choses fort suspectes, et qu’il avait pris les mesures nécessaires pour faire conduire ces étrangers sur le territoire chinois. Aussitôt l’empereur ordonna au vice-roi du Sse-tchouen de procéder à une enquête et de lui adresser un rapport détaillé sur tous les faits qui se rattachaient au voyage des missionnaires. Il fallait donc exécuter les ordres de l’empereur; mais en vérité il eût été impossible de montrer plus d’égards envers des prévenus cités devant un tribunal sous le coup d’une accusation qui en d’autres temps avait entraîné le dernier supplice. — Un palanquin pour voiture cellulaire, un mandarin pour gendarme, une auberge et même le koung-kouan pour prison, pendant le trajet les respectueux hommages des autorités et la curiosité bienveillante des populations, voilà le traitement à coup sûr fort inusité qui, depuis la frontière de la Chine jusqu’à Tching-tou, avait été infligé à ces grands coupables. Il est vrai qu’au bout de cette route semée de roses se dressait le tribunal redouté des juges de Sse-tchouen ; mais, dès leur arrivée à Tching-tou, les prévenus durent être à peu près rassurés. On les conduisit d’abord chez l’un des trois préfets qui se partagent l’administration et la police de la ville. Ce mandarin leur donna une courte audience, et quand il apprit qu’on avait commis l’impertinence de les loger dans des hôtelleries comme de simples mortels, il tança vertement le chef de l’escorte. Après cette entrevue, les missionnaires furent conduits à la résidence qui leur était assignée ; c’était un palais habité par un magistrat de second ordre. On y avait disposé des appartemens très comfortables.

Le lendemain, le préfet invita les missionnaires à dîner. En Chine comme ailleurs, on fait parfois les affaires à table. Tout en veillant à ce que les échansons remplissent fréquemment de vin chaud les petits verres de ses convives, le mandarin, qui avait également invité un de ses collègues, employait tous ses talens de diplomate à convertir la causerie en interrogatoire et à préparer ainsi, inter pocula, le dossier du procès. Les accusés ne furent pas dupes de ce petit manège, et ils surent toujours ramener la conversation vers « la pluie et le beau temps. » Après le dîner cependant, l’entretien présenta plus d’intérêt; mais ce fut des mandarins que vinrent les confidences. On parla du christianisme et de sa situation dans le Sse-tchouen. — Le préfet entra à ce sujet dans des détails dont la précision étonna singulièrement les missionnaires. « Nous pensions bien, dit M. Huc, que les chrétiens, malgré leurs précautions à se cacher, ne pouvaient jamais réussir à déjouer complètement la surveillance de la police et des tribunaux, nous savions qu’ils étaient connus, qu’on n’ignorait pas les lieux et les heures de leurs réunions, qu’on pouvait même assez facilement soupçonner parmi eux la présence des Européens; mais nous étions bien loin de croire que la plupart des mandarins étaient au courant de toutes leurs affaires. A Lhassa, Kichan nous avait déjà annoncé que dans la province du Sse-tchouen nous rencontrerions beaucoup de chrétiens, il nous signala même les endroits où ils étaient en plus grand nombre. Pendant qu’il était vice-roi de la province, il était instruit de tout ; il savait que les alentours de son palais étaient presque entièrement habités par des chrétiens, et de chez lui il entendait le chant des prières, quand on se réunissait aux jours de fête. — Je sais même, ajouta-t-il, que le chef de tous les chrétiens de la province est un Français nommé Ma (Mgr Perocheau, évêque de Maxula) ; je connais la maison où il réside ; tous les ans il envoie des courriers à Canton chercher de l’argent et des marchandises ; à une certaine époque de l’année, il fait la visite de tous les districts où il y a des chrétiens. Je ne l’ai pas tracassé, parce que je me suis assuré que c’est un homme vertueux et charitable. — Il est évident que, si l’on voulait s’emparer en Chine de tous les chrétiens et de tous les missionnaires, la chose ne serait peut-être pas très difficile ; mais les mandarins se garderaient bien d’en venir là, parce qu’ils se trouveraient surchargés d’affaires qui, en définitive, ne leur rapporteraient aucun profit, ils seraient même grandement exposés à être dégradés et envoyés en exil. Les tribunaux de Pékin et l’empereur ne manqueraient pas de les accuser de négligence et de leur demander comment ils ont été jusqu’à ce jour sans savoir ce qui se passait dans leur mandarinat et sans faire exécuter les lois de l’empire. Ainsi l’intérêt personnel des magistrats est souvent pour les chrétiens une garantie de paix et de tranquillité. »

L’entretien des missionnaires avec les deux magistrats confirma donc l’exactitude des déclarations de Kichan sur l’état du catholicisme dans la province du Sse-tchouen, et le procès qui allait être jugé devait avoir d’autant plus d’importance, qu’il pouvait, suivant l’issue, effrayer ou rassurer les nombreux chrétiens de Tching-tou, dont l’anxiété était naturellement des plus vives. Les mandarins mirent d’ailleurs la plus grande diligence à réunir toutes les pièces de l’instruction, et quatre jours seulement après leur entrée à Tching-tou, MM. Huc et Gabet furent mandés devant le tribunal. Pendant ce court délai, on avait eu pour eux tous les soins imaginables; on leur avait donné deux valets de chambre, et le vice-roi avait attaché à leurs personnes deux mandarins à globule doré, chargés de leur tenir compagnie et de les égayer par les charmes de leur conversation. En outre, le magistrat qui habitait le palais ne manquait pas de venir leur rendre fréquemment ses devoirs, et plusieurs personnages de distinction tenaient à honneur de visiter les nobles étrangers, dont l’arrivée et le prochain jugement étaient l’objet des entretiens de toute la ville.

Aussi, à l’heure fixée pour l’ouverture du procès, les abords du tribunal étaient-ils encombrés d’une immense foule au milieu de laquelle les missionnaires purent remarquer quelques visages sympathiques; c’étaient des chrétiens, dont les regards mornes trahissaient une vive inquiétude. Les accusés s’avancèrent d’un pas ferme dans la salle, où siégeaient les juges. Ils montèrent un escalier dont les douze marches en pierre étaient bordées par deux rangs de bourreaux couverts de longues robes rouges et armés de leurs instrumens de supplice. Le président était un homme d’une cinquantaine d’années, « lèvres épaisses et violettes, joues pantelantes, teint blanc sale, nez carré, oreilles plates, longues et luisantes, front profondément sillonné de rides, yeux probablement petits et un peu rouges, mais cachés derrière de rondes et grandes lunettes, retenues à la sommité des oreilles par un petit cordon noir. Son costume était superbe; sur sa poitrine brillait un large écusson où était représenté en broderie d’or et d’argent un dragon impérial; un globule en corail rouge, décoration des mandarins de première classe, surmontait son bonnet officiel, et un long chapelet parfumé et orné de médaillons était suspendu à son cou. » Les autres juges portaient à peu près le même costume. Derrière eux se tenaient des officiers en habits de soie; des soldats armés entouraient la salle; enfin un public d’élite occupait dans les couloirs latéraux des places réservées.

«Tremblez, tremblez, » s’écrièrent en chœur les bourreaux, lorsque MM. Huc et Gabet traversèrent leurs rangs. « A genoux, accusés, » chantèrent à leur tour huit greffiers de leur plus belle voix. Les accusés restèrent debout. A une seconde sommation appuyée de gestes très impérieux, ils répondirent qu’ils ne s’agenouilleraient pas, attendu que ce n’était point l’usage dans leur pays, et ils rappelèrent la tolérance que leur avait accordée, sur cette question d’étiquette, l’ambassadeur Kichan. Le président n’insista pas, et après un assez long silence il procéda à l’interrogatoire. — De quel pays êtes-vous ? — Pourquoi êtes-vous venus en Chine ? — Où avez-vous appris le langage de Pékin, etc. ? — Puis on apporta devant le tribunal les papiers et les différens objets qui avaient été saisis à Lhassa dans le bagage des missionnaires, et que Kichan avait eu soin de renfermer dans une caisse scellée avec de grands cachets rouges. Tout était parfaitement en règle : les accusés reconnurent les objets qui leur étaient représentés, et on les invita à rédiger et à signer en français comme en chinois une attestation ad hoc. Les formalités ne se seraient pas accomplies avec plus d’ordre devant un tribunal européen.

Quand ces préliminaires furent terminés, le magistrat qui occupait le siège à la droite du président, et qui remplissait l’office de juge d’instruction, prononça un violent réquisitoire et adressa aux prévenus une foule de questions auxquelles ceux-ci jugèrent à propos de ne pas répondre, en déclarant qu’ils ne comprenaient pas un pareil langage. Le président répéta les questions d’un ton plus calme; il demanda notamment aux missionnaires quels étaient les Chinois qui les avaient introduits dans l’empire et ceux qui les avaient logés. Ils déclarèrent qu’aucune puissance humaine ne les forcerait à commettre une dénonciation. Les juges paraissaient assez embarrassés de cette attitude si décidée; aussi l’un d’eux s’avisa-t-il de soulever un incident : il fit remettre aux missionnaires une feuille de papier sur laquelle étaient écrites en traits grossiers les lettres de l’alphabet européen, et il les pria de lire en appuyant sur les intonations. Cette fois il fut obtempéré à cette requête fort innocente, et les magistrats eurent la satisfaction d’entendre lire très distinctement les vingt-quatre lettres de l’alphabet : la lecture les intéressa même au point qu’ils en demandèrent une seconde, plus lente et plus accentuée. « Il paraît, dirent les accusés, que nous sommes ici des maîtres d’école, et que vous êtes nos élèves. » A cette réflexion, qui ne manquait pas de justesse, tous les assistans, magistrats et auditoire, de rire à gorge déployée. L’intermède de l’alphabet venait de produire un excellent effet, et les juges étaient décidément en joyeuse humeur. Le président crut devoir toutefois revenir aux choses sérieuses. Il demanda pour quel motif et en vue de quel profit les Français cherchaient à convertir les Chinois à la religion chrétienne; puis il multiplia ses questions sur le christianisme. Les missionnaires ne laissèrent pas échapper l’occasion de faire publiquement et dans une circonstance aussi solennelle l’exposé de leurs croyances, et le tribunal dut entendre leur sermon. Enfin le président leur dit très poliment qu’ils avaient sans doute besoin de repos, et il leva la séance.

Les missionnaires avaient gagné leur procès. Deux jours après leur comparution devant le tribunal, le vice-roi de Sse-tchouen, Pao-hing, les invita à se rendre à son palais, et il eut soin de leur envoyer deux beaux palanquins de parade et une brillante escorte. Tous les mandarins civils et militaires de Tching-tou avaient été convoqués en grande cérémonie, et ils se tenaient debout dans une antichambre voisine de la salle d’audience, où le vice-roi, vêtu d’une modeste robe en soie bleue et assis, les jambes croisées, sur un divan, fit introduire les missionnaires. L’entretien roula d’abord sur les incidens du voyage. Pao-hing annonça qu’il venait de destituer le chef de l’escorte, qui, en ne logeant pas les voyageurs dans les palais communaux, avait compromis la dignité de l’empire. Il s’emporta ensuite contre Kichan, ce faiseur d’embarras, qui, suivant lui, aurait agi bien plus sagement en laissant les missionnaires se promener à leur guise dans le Thibet. — Mais enfin, puisque vous voilà, où voulez-vous aller ? — Nous voulons aller au Thibet, à Lhassa, répondit tout naturellement M. Huc. — Au Thibet ? Si cela n’avait dépendu que de moi, vous y seriez encore. Maintenant n’y pensons plus; il faut aller à Canton, où vous serez remis au représentant de votre nation. Je réponds de vous sur ma tête. — Pao-hing prit congé de ses hôtes après leur avoir adressé quelques observations sur l’irrégularité de leur costume, car MM. Huc et Gabet ne quittaient jamais la ceinture rouge non plus que le fameux bonnet jaune. Ils déclarèrent qu’ils désiraient s’habiller ainsi. Le vice-roi se mit à rire et leur laissa carte blanche.

Pao-hing était de l’école, fort nombreuse en Chine, des mandarins qui détestent les embarras et qui s’accommodent volontiers de tout, pourvu que l’on épargne leur responsabilité; il se serait bien gardé, s’il avait été le maître, d’arrêter deux Européens, de faire un gros procès, de révolutionner la ville et la province et d’appeler sur une question aussi compromettante l’attention du cabinet de Pékin, Combien il eût préféré fumer tranquillement sa longue pipe, mâcher la noix d’arec et boire sa tasse de thé, plutôt que de chercher querelle au christianisme, dont il n’avait, en vérité, nul souci! Sa mauvaise humeur contre le fougueux Kichan était caractéristique, et dès qu’il eut achevé son rapport à l’empereur, rapport fort honnête qui relatait assez exactement les faits, il ne songea plus qu’à repasser à son collègue de la province de Hou-pé les hôtes importuns que lui avait si mal à propos envoyés l’ambassadeur chinois à Lhassa. Il se montra toutefois jusqu’au dernier moment plein de bienveillance envers les missionnaires. Dans l’audience qu’il leur accorda le jour du départ, il leur remit une copie des instructions qu’il avait données aux mandarins chargés de les accompagner jusqu’à la capitale de la province voisine, et ces instructions pourvoyaient avec le plus grand soin aux moindres détails du voyage. Il accueillit les observations qui lui étaient soumises sur la situation des chrétiens dans le Céleste-Empire et sur la nécessité d’exécuter fidèlement les promesses faites, en 1844, au nom de l’empereur, à l’ambassadeur français, M. de Lagrené; il s’engagea même à intercéder en faveur du christianisme lors de son prochain voyage à Pékin. Pao-hing et les missionnaires se quittèrent donc les meilleurs amis du monde, et quand MM. Huc et Gabet remontèrent dans leurs palanquins pour continuer leur route à travers la Chine, ils purent apprécier ce que vaut l’amitié d’un vice-roi. Tous les mandarins de Tching-tou s’inclinaient devant eux; la population se pressait avec enthousiasme sur leur passage; les chrétiens, sortant de la foule, invoquaient leur bénédiction par de hardis signes de croix. C’était une marche triomphale. Ils étaient entrés dans la capitale du Sse-tchouen, pour y comparaître devant les juges; ils en sortaient maintenant, applaudis, fêtés, suivis d’un splendide cortège. Un mandarin de première classe eût été à bon droit jaloux de tant d’honneurs prodigués à ces barbares de l’Occident !

II.

La province du Sse-tchouen, que nos voyageurs doivent traverser, est la plus vaste et l’une des plus riches de l’empire chinois. Elle mesure environ trois cents lieues de largeur et renferme neuf villes de premier ordre, cent quinze villes d’ordre inférieur, un grand nombre de forts et de places de guerre. C’est un beau pays, couvert de fertiles plaines, de montagnes pittoresques et de gracieux vallons. Çà et là jaillissent des lacs dont les eaux poissonneuses nourrissent des colonies de pêcheurs. Partout on rencontre des canaux et des rivières navigables, qui portent des milliers de jonques et qui répandent sur leurs rives la fécondité et la richesse. Le Yang-tse-kiang, ce fleuve géant qui traverse la Chine dans toute sa largeur, sillonne le Sse-tchouen du sud-ouest au nord-est. Les produits du sol sont aussi abondans que variés : ici des céréales qui doivent nourrir l’énorme population de plusieurs provinces; là, des plantes textiles et tinctoriales, principalement le chanvre et l’indigo; ailleurs, le thé, le tabac, les plantes médicinales, etc. Quant au peuple, il est à la fois plus intelligent et plus poli que dans la plupart des autres provinces; il fournit à la cour des légions de mandarins civils et militaires, et il compte dans les annales du Céleste-Empire de nombreuses illustrations. Enfin c’est dans le Sse-tchouen que le christianisme paraît avoir fait le plus de progrès : M. Huc estime qu’il y a dans la province au moins cent mille chrétiens.

Nos missionnaires avaient donc, en quittant Tching-tou, la perspective d’un voyage agréable et commode. Ils allaient cheminer en grand équipage, tantôt sur les routes impériales, tantôt par eau, avec un état-major de deux mandarins et une escorte de douze satellites. Les koung-kouan ou palais communaux que l’habile administration de Kichan, précédemment vice-roi de Sse-tchouen, avait établis comme autant de caravansérails dans les principales villes d’étape, devaient s’ouvrir pour eux, et les gouverneurs, avertis officiellement de leur passage, avaient reçu l’ordre de les héberger comme des personnages de haut rang. Cependant, malgré les brillantes promesses de cet itinéraire, MM. Huc et Gabet n’étaient pas au bout de leurs peines. Les fourberies de leurs aides de camp, les mille tours des mandarins, le déplorable état des routes, les tempêtes du Yang-tse-kiang, la vermine, les moustiques, les cancrelats, tout conspirait contre eux. A chaque étape, il fallait tancer les magistrats, faire la grosse voix, combattre ruse par ruse, entêtement par entêtement, entamer une campagne en règle et disputer le terrain pied à pied. Il y avait là de quoi lasser la patience la plus apostolique; mais les deux missionnaires qui pour le moment voyageaient, bien malgré eux, aux frais des autorités chinoises, n’étaient pas d’humeur à battre en retraite devant les mandarins, et dans toutes les rencontres ils culbutaient l’ennemi avec une intrépidité sans pareille. Ce système, qui, on doit le dire, ne comportait pas la moindre dose de patience, leur avait trop bien réussi jusqu’à leur arrivée dans la capitale du Sse-tchouen pour qu’ils n’en poursuivissent pas l’application impartiale dans le reste de la province.

Les Chinois voyagent beaucoup; on serait donc tenté de croire que les moyens de locomotion sont chez eux très perfectionnés. Par eau, les trajets s’accomplissent assez à l’aise. Les mandarins et les personnes riches possèdent de bonnes jonques, comfortablement aménagées, qui les transportent sans trop de fatigue d’une province à l’autre, à travers les fleuves, les lacs et les canaux qui coupent, dans le midi surtout, une grande partie du territoire. Cependant beaucoup de canaux sont aujourd’hui si mal entretenus, que la navigation se trouve fréquemment interrompue. Quant aux fleuves et aux lacs, on ne saurait s’y fier par tous les temps : les ouragans ne sont pas rares, et les voyageurs prudens se voient forcés de rester au port. — Dans les provinces septentrionales de l’empire où les voies navigables sont moins nombreuses, il faut souvent franchir par terre de longues distances. Or les palanquins, suspendus sur les épaules de quatre porteurs qui ne marchent pas toujours à pas égaux, sont très fatigans, à plus forte raison les chariots, qui ne sont pas le moins du monde suspendus, où il faut se tenir assis, les jambes croisées, et qui versent très souvent, ce qui expliquerait, suivant M. Huc, l’habileté des Chinois dans l’art si difficile de raccommoder les bras et les jambes. On voyage aussi en brouette, ce qui n’est peut-être pas aussi dangereux, car on verse de moins haut, mais n’est probablement pas plus commode. Enfin on peut aller à cheval, à mulet ou à âne. — Les routes impériales étaient autrefois larges, bien dallées et entretenues avec soin. On retrouve encore, aux abords de quelques grandes villes, des vestiges de leur ancienne magnificence; mais à mesure que l’on s’éloigne des principaux centres de population, ces routes se rétrécissent en minces sentiers et ne conservent d’impérial que le nom. Plus d’arbres, plus de dalles, plus de ponts pour traverser les moindres cours d’eau. Les Chinois font remonter à l’avènement de la dynastie tartare-mantchoue la destruction de leurs voies de communication, qui, sous les vieilles dynasties nationales, avaient été pour les plus illustres souverains l’objet d’une vive sollicitude, et ce n’est pas l’un des moindres griefs qui justifient l’insurrection actuelle.

Le système des hôtelleries ne vaut guère mieux que les routes. Pour les trajets par eau, cela importe peu, attendu que l’on prend ses repas dans la jonque; mais pour les voyages par terre, l’inconvénient est très sensible : aussi le Chinois prudent a-t-il bien soin de faire sa provision de vivres lorsqu’il doit loger dans les petites villes, si mieux il n’aime cumuler en un seul repas déjeuner, dîner et souper, de façon à pouvoir atteindre, l’estomac plein, un chef-lieu de district où les auberges lui offriront plus de ressources. Les missionnaires, qui avaient droit à l’hospitalité des palais communaux, pouvaient ne point se préoccuper de ce détail. Cependant ils eurent à passer la nuit dans plusieurs localités dépourvues de koung-kouan, et les renseignemens fournis par M. Huc sur un certain hôtel des Béatitudes, situé dans une certaine ville du Sse-tchouen nommée Yao-Tchan, m’empêcherait tout à fait, le cas échéant, de me loger à cette belle enseigne.

Ce fut le jour même du départ de Tching-tou que commencèrent les tribulations des voyageurs. Le mandarin Ting, à qui le vice-roi avait confié la conduite de la caravane, ne songeait qu’à remplir sa bourse. Il avait fourni de mauvais palanquins, diminué le nombre des porteurs, et il annonçait ainsi l’intention de lésiner sur toutes choses au détriment des missionnaires. Il fallut donc le rappeler vertement à l’ordre; mais il était trop Chinois pour ne pas s’indemniser immédiatement de ce petit mécompte. On arriva le lendemain sur les rives du Yang-tse-kiang. Le fleuve coulait avec majesté, entraînant dans son cours rapide une flotte de jonques. — Si nous faisions route en bateau ? Proposa le mandarin. Les chemins vont devenir détestables : des montagnes! des précipices ! les palanquins ne s’en tireront pas! — Tout le monde est d’accord, et voilà Ting enchanté. Il loue une mauvaise barque, et y installe son monde, puis il envoie un de ses gens sur la route de terre recueillir le tribut que les gouverneurs des villes auraient dû payer, aux étapes suivantes pour les frais de séjour de toute la caravane. Pendant ce temps, une pluie battante inonde la jonque, et les malheureux passagers sont obligés de se blottir dans une petite chambre enfumée de tabac et d’opium. Ce n’est pas tout : on débarque à Kien-tcheou, et le mandarin, qui prend goût à la perception des impôts, se garde bien de conduire ses voyageurs au palais communal; il les dirige sur l’auberge des Désirs accomplis, sauf à acquitter la dépense, qui sera plus que couverte par le tribut du gouverneur. Ici encore il faut batailler pour forcer, malgré l’obstination de Ting, malgré la diplomatie des autorités de Kien-tcheou, l’entrée du palais communal. Je regrette de ne pouvoir reproduire ici les détails de ces luttes si gaiement décrites par M. Huc; ce sont de curieux tableaux de mœurs, où tous les personnages sont mis en scène avec un art infini, qui, j’aime à le croire, emprunte à la vérité son plus grand charme. D’un côté, les deux missionnaires, qui réclament avec acharnement et dans toutes les langues, en chinois par-ci, en mogol par-là, leur droit au koung-kouan, qui malmènent leurs guides, dont ils ne sont, à vrai dire, que les prisonniers, qui traitent de haut en bas les mandarins grands et petits, civils et militaires, dans les villes de première classe comme dans les moindres bourgs, qui enfoncent les portes et casseraient les vitres, s’il y en avait; d’un autre côté, les mandarins tout ébahis d’abord à la vue de ces voyageurs d’espèce inconnue; puis, quand il faut débourser, rusant, mentant, menaçant, levant les yeux et les mains au ciel, enfin, au moment suprême et à bout de fourberies, cédant tout, s’exécutant presque de bonne grâce, désarmant entre les mains du plus fort et se rendant à discrétion : voilà les scènes de cette ravissante comédie, que M. Huc devait cependant trouver infiniment trop prolongée.

Est-ce donc ainsi que la Chine est administrée ? Voilà donc comment se comportent dans cette terre classique de la monarchie absolue les représentans de l’autorité ! voilà les mandarins ! Le portrait n’est pas édifiant; lors même qu’il paraîtrait quelque peu chargé (et je m’expliquerai plus tard sur ce point), il est instructif, et il doit nous aider à comprendre l’énigme si compliquée de l’insurrection chinoise, dont l’Europe commence à se préoccuper assez vivement. «Nous avons vu, dit M. Huc, la corruption la plus hideuse s’infiltrer partout, les magistrats vendre la justice au plus offrant, et les mandarins de tout degré, au lieu de protéger les peuples, les pressurer et les piller par tous les moyens imaginables. » Tous les faits, les moindres incidens du voyage accompli par les deux missionnaires ne sont que le développement de ce témoignage, et viennent jeter une vive lumière sur la situation intérieure de la Chine. On aurait tort cependant d’attribuer au mécanisme des institutions chinoises la responsabilité de ces affreux désordres. Au fond, les institutions sont patriarcales : bien qu’elles reposent sur l’absolutisme, elles désavouent l’oppression et la tyrannie. L’empereur, suivant l’expression antique, est le père et la mère du peuple, et le principe d’autorité découle de la notion de famille; mais depuis la conquête tartare, cette charte, consacrée par les traditions séculaires, a cessé d’être une vérité. Tout en respectant la forme des institutions, les Tartares, effrayés de leur petit nombre au milieu de leurs innombrables sujets, se sont appliqués à changer les rouages et à fausser par des réformes d’abord peu sensibles le système en vigueur sous les anciennes dynasties. Ainsi, obligés de laisser aux Chinois une grande partie des fonctions publiques, et craignant que l’influence de ces fonctionnaires, naturellement hostiles, ne parvînt à miner leur autorité, ils décrétèrent qu’aucun mandarin ne pourrait exercer son emploi dans le même lieu pendant plus de trois années. M. Huc signale avec raison cette mesure comme étant la principale cause de la désorganisation qui a envahi peu à peu tous les rangs de l’administration chinoise. Les mandarins sont nommés dans un pays qu’ils ne connaissent pas, où ils ne sont pas connus, d’où ils savent qu’ils partiront à jour fixe. Ils ne songent plus dès lors qu’à amasser au plus vite, à force d’extorsions et d’exactions, une fortune dont ils iront, à l’autre bout de l’empire, enfouir la honte et savourer impunément les jouissances. Là où il n’y a plus de responsabilité morale, le gouvernement paternel disparaît. En voulant briser, comme c’était d’ailleurs leur droit, les influences politiques, menaçantes pour leur conquête, les Tartares ont brisé du même coup le lien de famille qui unissait étroitement les différentes classes de la société chinoise. Cet expédient a contribué sans aucun doute à maintenir depuis deux siècles leur dynastie sur le trône de Pékin, mais il a préparé en même temps une dissolution inévitable dont nous voyons se produire aujourd’hui les premiers symptômes. C’est en 1846 que M. Huc a rencontré sur les rives du Yang-tse-kiang les incroyables mandarins dont il a retracé les portraits; en 1850, la révolte éclatait au fond de la province du Kwang-si. Il y a entre ces portraits de mandarins et cette révolution populaire un rapport très direct qui doit frapper tous les esprits, et l’on ne saurait vraiment faire un crime aux Chinois de s’être insurgés contre de pareils maîtres.

Mais il est temps de rejoindre nos missionnaires. On ne les avait pas trompés en leur annonçant qu’ils trouveraient sur leur route un assez grand nombre de chrétiens. Ils les reconnaissaient aux signes de croix faits à la dérobée dans les rangs épais de la foule et à l’émotion secrète qu’ils éprouvaient en traversant certains groupes d’où s’échappaient, visibles pour eux seuls, les radieux éclairs de la foi. A Tchoung-king, ils reçurent une lettre d’un évêque catholique qui, du fond de sa retraite, leur donnait des nouvelles assez tristes de sa mission, et signalait notamment l’arrestation de trois chrétiens emprisonnés à Tchang-tcheou, ville de troisième ordre où les voyageurs devaient s’arrêter. Le parti de MM. Huc et Gabet est bientôt pris. Ils arrivent à Tchang-tcheou, s’installent au palais communal, donnent audience au mandarin du lieu, et, après les politesses d’usage, ils l’interrogent sur les chrétiens. « Avez-vous ici beaucoup de chrétiens ? — Une quantité. — Et sont-ce de braves gens ? — Sans aucun doute. Comment des hommes qui suivent votre sainte doctrine ne seraient-ils pas ornés de toutes les vertus ! — Le bruit court cependant qu’il y a trois chrétiens enfermés dans la prison du tribunal. — N’en croyez pas un mot, ce sont de fausses rumeurs. Le peuple de nos contrées ment avec une facilité vraiment déplorable! » L’audience terminée, le mandarin se retire tout joyeux; mais les missionnaires, qui connaissent leur monde, ne le tiennent pas quitte : ils lui envoient immédiatement un petit billet indiquant le nom, l’âge, la profession des prisonniers, et lui déclarent qu’il a menti indignement, etc. Au bout de quelques instans, les trois chrétiens arrivent avec leur absolution complète, et le mandarin transmet piteusement ses humbles excuses.

Ainsi, partout où ils passaient, les deux voyageurs voyaient les autorités trembler devant eux, et cette fois ils avaient eu la satisfaction de pouvoir employer au profit de leurs coreligionnaires persécutés l’influence singulière qu’ils devaient, il faut bien le dire, à leur réputation de caractères intraitables. Les mandarins, d’ordinaire si insolens quand ils n’avaient devant eux que leurs dociles sujets, se sentaient subjugués par l’aplomb de ces étrangers qui chargeaient à fond sur leurs fourberies et leurs mensonges, et qui les poussaient sans miséricorde jusque dans leurs derniers retranchemens. Comment résister à de pareilles gens ? Ne s’avisent-ils pas d’exercer le droit de grâce et d’ouvrir aux criminels la porte des prisons, absolument comme s’ils étaient des vice-rois en tournée ? Il ne leur manque plus que de chasser les magistrats de leurs sièges, de s’emparer du tribunal, de citer les mandarins à leur barre et de prononcer des arrêts. Quoi de plus logique ? Et en effet, le lendemain même de la scène de Tchang-tcheou, nous allons assister à l’aventure la plus extraordinaire, la plus incroyable de tout le voyage.

C’était dans la petite ville de Leang-chan. Les chrétiens, assez nombreux dans cette ville et aux environs, accouraient avec empressement au palais communal, où les missionnaires, encouragés par leur triomphe de la veille, les affermissaient dans la foi et leur annonçaient un avenir meilleur. Témoins de ces visites et de ces entrevues assez suspectes, les mandarins ne disaient mot, mais ils n’en étaient pas plus satisfaits; à la fin, l’un d’eux eut la malencontreuse idée de saisir dans la chambre des missionnaires un paquet et une lettre qui venaient de leur être apportés de la part d’un chrétien nommé Tchao. Le paquet contenait des fruits secs, et la lettre quelques phrases de complimens et d’adieux. L’acte du mandarin trop zélé constituait une véritable violation de domicile, fait très grave qui ne pouvait demeurer impuni; en outre, Tchao venait d’être emprisonné sous la prévention de complot. «Il faut un jugement, s’écrient les missionnaires, et un jugement public, en notre présence! — Calmez-vous, leur dit le préfet; Tchao va être relâché, et il ne restera plus trace de l’affaire. — Non pas! il faut un bon jugement, et nous ne quittons pas la place que l’arrêt n’ait été rendu. » Pour comprendre la portée de cette menace, on doit se rappeler que les voyageurs et leur escorte sont hébergés et nourris aux frais du préfet, en sorte que celui-ci est naturellement très désireux de les voir partir et très effrayé pour sa bourse de les voir rester. Aussi, après quelques pourparlers, le jugement de Tchao est accordé, et le magistrat a tant de hâte d’en finir, qu’à minuit il envoie prévenir les missionnaires que le tribunal est prêt et que l’audience va s’ouvrir. « Nous fûmes introduits, dit M. Huc, dans la salle d’audience, qui était splendidement éclairée par de grosses lanternes en papier de diverses couleurs. Une multitude de curieux, parmi lesquels devait se trouver un grand nombre de chrétiens, encombrait le fond de la salle. Les principaux mandarins de la ville et nos trois conducteurs se trouvaient, à la partie supérieure, sur une estrade élevée, où on avait disposé plusieurs sièges devant une longue table. Aussitôt que nous fûmes arrivés dans ce sanctuaire de la justice, les magistrats nous firent l’accueil le plus gracieux, et le préfet nous dit qu’il fallait prendre place aussitôt pour commencer vite le jugement. La situation était critique; comment allait-on se placer ? Personne ne paraissait bien fixé sur ce point, et notre présence semblait donner au préfet lui-même des doutes sérieux au sujet de ses prérogatives : il avait bien sur le devant de sa tunique de soie violette un dragon impérial richement brodé en relief; mais nous portions, nous, une belle ceinture rouge. Le préfet avait un globule bleu, et nous autres nous étions coiffés d’un bonnet jaune. Après quelques instans d’hésitation, nous nous sentîmes une telle surabondance d’énergie, que nous éprouvâmes le besoin de diriger nous-mêmes les débats. Nous allâmes donc nous installer fièrement sur le siège du président, et nous assignâmes à nos assesseurs la place qu’ils devaient occuper à droite et à gauche, chacun suivant le degré de sa dignité. Il y eut dans l’auditoire un petit mouvement d’hilarité et de surprise qui n’avait pourtant aucun caractère d’opposition. Les mandarins se trouvèrent du coup complètement désorientés, et se placèrent, comme des machines, selon qu’il leur avait été dit. » Après ce coup d’état, la séance fut ouverte. Les missionnaires, qui avaient comparu pour leur propre compte devant le tribunal de Tching-tou, étaient assez au courant de la procédure; ils firent donc toutes choses selon les règles. D’abord ils placèrent sur la table le corps du délit, c’est-à-dire la lettre et le paquet, dont le mandarin auteur de la saisie reconnut l’identité, puis ils firent passer ces deux paquets sous les yeux de tous les juges, pour que ceux-ci fussent en mesure d’apprécier le délit en parfaite connaissance de cause. Ces préliminaires accomplis par le ministère d’un huissier qui était «coiffé d’un bonnet de feutre noir taillé en pain de sucre et orné de longues plumes de faisan, » l’accusé Tchao fut introduit devant le tribunal. C’était un Chinois d’excellente tournure, dont la physionomie intelligente promettait un acteur tout à fait approprié au rôle que les missionnaires lui avaient assigné d’avance dans la représentation extraordinaire donnée par eux aux habitans de Leang-chan. Tchao salua le président et les juges, et il allait s’agenouiller, suivant la mode chinoise, pour subir son interrogatoire, quand le président lui dit de rester debout. A ce moment, le préfet voulut intervenir, et, prétextant la difficulté que les missionnaires éprouveraient à se faire bien comprendre de l’accusé, il offrit complaisamment de poser lui-même les questions; mais il fut repoussé avec perte, et l’interrogatoire commença. En réponse aux questions qui lui furent adressées, l’accusé fit connaître son nom, son âge, le lieu de sa naissance, sa religion. Il déclara qu’il était chrétien; il reconnut avoir écrit la lettre et envoyé le paquet de fruits secs « pour témoigner aux pères spirituels sa pitié filiale; » il se défendit d’avoir agi contrairement aux lois et protesta de la pureté de ses intentions. Tout allait au mieux : le président approuvait fort les réponses de Tchao; les juges, consultés par lui, abondaient dans son sens, et il ne restait plus qu’à prononcer, à la satisfaction générale, un arrêt de non-lieu. Cependant M. Huc jugea que l’occasion était merveilleuse pour aborder devant les mandarins et en présence de toute cette foule la question du christianisme. Il interrogea Tchao sur le nombre et la condition des chrétiens dans la province, et il se procura ainsi, en plein tribunal et dans cette courte audience, plus de renseignemens qu’il n’en eût obtenu peut-être dans une longue tournée apostolique; il termina l’incident en annonçant à haute et intelligible voix qu’un édit de l’empereur avait autorisé les chrétiens à se livrer aux pratiques de leur culte, et qu’on pouvait désormais adorer Dieu en toute liberté. — Cela dit, il daigna demander au préfet s’il pensait que Tchao dût être mis en liberté : « Assurément, » répondit le mandarin, espérant enfin être délivré de cette rude séance, et le chrétien fut immédiatement relâché. — Les missionnaires auraient pu à la rigueur se contenter de cet arrêt; mais ils se sentaient en veine de rendre la justice, et M. Huc prenait goût à son siège de président. Restait le mandarin qui avait saisi la lettre et fait emprisonner Tchao. Évidemment il était coupable, puisque Tchao venait d’être proclamé innocent; en conséquence M. Huc le déclara indigne de continuer son service, et lui retira purement et simplement les fonctions qu’il avait été chargé de remplir dans l’escorte. Ainsi fut close cette mémorable audience!

On croirait rêver en lisant de pareilles aventures, car, après tout, la Chine est un pays civilisé, où les notions d’autorité et de hiérarchie sont depuis plusieurs siècles répandues parmi le peuple, où l’intelligence, l’esprit et le bon sens sont pour le moins aussi développés que dans nos régions occidentales! Je ne me charge pas d’expliquer la tolérance exagérée dont firent preuve en cette occasion les mandarins de Leang-chan. M. Huc ne doute pas que sa ceinture rouge n’ait produit sur toute la population de l’endroit un effet magique, et il attribue en grande partie à ce détail si précieux de son costume la réussite de sa campagne judiciaire. Je croirais plutôt que les Chinois ont été complètement abasourdis en voyant ces deux étrangers s’établir sans plus de façon au banc des juges, et que la crainte de provoquer une rixe compromettante ou seulement un embarras pour l’administration locale a déterminé les mandarins à laisser passer la justice des missionnaires. Il convient toutefois d’ajouter que l’aventure tourna au profit de la petite chrétienté de Leang-chan. A partir de ce moment, il n’y eut plus de persécutions : les magistrats cessèrent d’entraver l’exercice du culte catholique, et il est probable que les habitans de Leang-chan n’oublieront pas de si tôt le sermon de M. Huc.

Ce fut à travers cette longue série de luttes et d’accidens que les voyageurs parcoururent, de l’ouest à l’est, la province du Sse-tchouen et arrivèrent aux frontières du Hou-pé. On les avait prévenus que cette province ne leur offrirait pas autant de ressources que le Sse-tchouen : la plupart des villes ne possédaient point de palais communaux, et la population était grossière et ignorante. Ces renseignemens peu avantageux auraient pu décourager des touristes moins endurcis aux mille et une misères d’un voyage en pays chinois. Il n’y avait pas d’ailleurs à choisir. Heureusement on pouvait faire une bonne partie du trajet sur les eaux du Yang-tse-kiang, dont le cours large et rapide forme en quelque sorte la grande route de la province. Je ne raconterai plus les contestations qui s’élevèrent encore dans plusieurs villes entre les missionnaires et les mandarins; j’aime mieux, pour la rareté du fait, citer la mention honorable que M. Huc accorde au magistrat de la petite ville d’I-tou-hien, — un jeune Chinois aimant les conversations sérieuses, connaissant l’existence et l’étendue des cinq parties du monde et demandant si les gouvernemens européens auront bientôt fait de percer l’isthme de Suez. Plus tard, en approchant de Canton, M. Huc rencontra un lettré, d’origine mogole, qui le surprit également par la précision de sa science géographique, d’où il conclut qu’il ne faudrait pas juger la géographie en usage dans le Céleste-Empire d’après les cartes ridicules qui ont été apportées en Europe. Je crois cependant que sauf de très rares exceptions les Chinois, même les Chinois lettrés, sont aujourd’hui encore très peu versés dans la connaissance de la mappemonde, et je n’en veux pour preuve que les grossières erreurs dont fourmillent leurs ouvrages les plus récens. Il en est de même des sciences mathématiques : d’après l’aveu fait à M. Huc par le vice-roi du Sse-tchouen, les astronomes de Pékin se trouveraient fort en peine de continuer le calendrier rédigé par les missionnaires autrefois admis à la cour de l’empereur Khang-hi. Ce calendrier avait été préparé pour une assez longue série d’années, et il paraît qu’on est arrivé au bout. En un mot, il est certain que l’étude des sciences est très arriérée dans le Céleste-Empire, et que les notions apportées au XVIIe siècle par les jésuites de Pékin sont aujourd’hui entièrement perdues.

Quant à la médecine, c’est un sujet fort délicat qu’il faut laisser aux personnes compétentes. Les médecins chinois tâtent le pouls, pratiquent l’acuponcture, formulent d’interminables ordonnances pour rétablir l’équilibre entre les esprits vitaux et réconcilier le principe aqueux avec le principe igné. M. Huc fut malheureusement condamné à entendre les longues dissertations et à subir les remèdes du docteur de la ville de Kuen-kiang, où il tomba sérieusement malade. On le guérit avec des pilules rouges infusées dans une tasse de thé, ou du moins la guérison succéda à l’absorption de ce remède, qui est considéré en Chine comme souverain, et dont la composition est un secret appartenant à une famille de la capitale. On comprend que M. Huc se montre fort indulgent pour la médecine chinoise. Il ne se borne pas à faire observer, ce qui est vrai, qu’il y a en Chine autant de maladies qu’ailleurs, et que la mortalité n’y est pas proportionnellement plus grande que dans nos pays de l’Occident : il attribue de plus à la médecine du Céleste-Empire la guérison de plusieurs maladies qui en Europe sont réputées incurables. Il cite, par exemple, les traitements employés contre la rage et contre la surdité. Du reste, en Chine est médecin qui veut; la loi ne prescrit point d’examen et n’exige aucun diplôme. La profession est généralement exercée par des bacheliers qui, ne se sentant pas en mesure d’obtenir un grade supérieur et d’aspirer au mandarinat, apprennent les formules et se livrent à l’art de guérir. Beaucoup de médecins sont en même temps pharmaciens, ce qui explique l’immense consommation de remèdes qu’entraîne chaque maladie; mais les produits pharmaceutiques sont en général peu coûteux, et les malades peuvent limiter leurs frais en se faisant traiter à prix fixe. — Les magistrats de Kuen-kiang n’épargnèrent aucun soin et ne reculèrent devant aucune dépense pour hâter la guérison de M. Huc. Si le missionnaire leur avait causé le chagrin de mourir dans leur ville et sous leur juridiction, c’eût été pour eux, vis-à-vis des autorités supérieures, un cas de responsabilité très grave. Ils s’étaient pourtant préparés à cette douloureuse éventualité en commandant le cercueil destiné à contenir la dépouille mortelle de leur hôte. Ce cercueil, qu’ils s’empressèrent de montrer à M. Huc, était fait de quatre énormes troncs d’arbres « bien rabotés, coloriés en violet, puis recouverts d’une couche de beau vernis. » C’était une bière de première classe. Nos lecteurs savent sans doute qu’en Chine il est d’usage d’acheter à l’avance son cercueil, et il faut être bien dénué de ressources pour ne point se procurer cette satisfaction.

En passant à Han-tchouan, nos missionnaires furent témoins d’une manifestation politique en l’honneur d’un mandarin militaire qui venait d’être destitué de son poste à la suite d’intrigues ourdies contre lui à Pékin. Le mandarin était à cheval, entouré d’un nombreux cortège et acclamé par une immense foule. Arrivé près de l’une des portes de la ville, il s’arrêta : deux vieillards lui retirèrent respectueusement ses bottes et lui mirent une paire de chaussures neuves. Les vieilles bottes furent ensuite suspendues sous la voûte de la porte, et le cortège reprit sa marche. « Cet usage singulier de déchausser un mandarin quand il quitte un pays est très répandu et remonte à une haute antiquité; c’est un moyen adopté par les Chinois pour protester contre l’injustice du gouvernement et témoigner leur reconnaissance au magistrat qui a exercé sa charge en père et mère du peuple. Dans presque toutes les villes de Chine, on aperçoit, aux voûtes des grandes portes d’entrée, de riches assortimens de vieilles bottes toutes poudreuses et tombant quelquefois de vétusté. C’est là une des gloires, un des ornemens les plus beaux de la cité. L’archéologie de ces antiques et honorables chaussures peut donner, d’une manière approximative, le nombre des bons mandarins qu’une contrée a eu le bonheur de posséder.» Telle est l’explication de M. Huc sur ce curieux incident de la paire de bottes. L’honorable missionnaire la tient d’un Chinois catholique qui l’accompagnait : il avoue qu’il eut d’abord beaucoup de peine à y croire, mais qu’il dut plus tard demeurer convaincu de l’exactitude du renseignement en voyant un grand nombre de portes ainsi armoriées. Il serait donc malséant de se montrer incrédule, et réellement ce serait dommage que l’explication ne fût point vraie. Il ne me reste qu’à regretter de n’avoir remarqué aucune paire de bottes suspendue aux portes des quelques villes chinoises que j’ai visitées, et je ne sache pas que jusqu’ici aucun voyageur ni même aucun missionnaire ait signalé cette étonnante coutume.

A peu de distance de Han-tchouan, MM. Huc et Gabet arrivèrent sur les bords du lac Ping-hou, magnifique nappe d’eau, où le génie industrieux des Chinois a semé un archipel factice d’îles flottantes qui excitent à bon droit la surprise et l’admiration des étrangers. Ces îles sont formées d’énormes radeaux en bois de bambou, et sur ces radeaux couverts d’une couche de terre végétale s’élèvent des maisons et des cultures. Des familles entières habitent ces fermes flottantes qui tantôt demeurent à l’ancre, mollement bercées par les eaux, tantôt déplient leurs immenses voiles et se promènent lentement sur le lac. Tous les grands lacs du Céleste-Empire sont, à ce qu’il parait, émaillés de ces corbeilles de fleurs et de verdure, charmantes métairies qui naviguent avec leurs colons et leurs récoltes. Pourquoi faut-il que ces îlots gracieux, dont l’assemblage mouvant offre à l’œil un tableau si pittoresque, n’éveillent dans l’esprit que les sombres pensées de la misère ? Ce n’est point de gaieté de cœur ni par originalité que les Chinois, forçant la nature, se livrent en quelque sorte à la culture des lacs, et s’avisent d’élire domicile au milieu de l’eau. S’ils quittent la terre ferme, c’est que celle-ci ne peut les nourrir. Pour une population aussi nombreuse, le sol est insuffisant, et il rejette sur les rivières et sur les lacs le trop-plein qui l’encombre. De là cette émigration des classes déshéritées, cet exil ingénieux dans les bateaux et dans les îles flottantes : explication malheureusement trop simple d’un fait que les touristes admirent comme un décor de paysage, et qui n’est en réalité qu’un expédient imaginé contre l’excessive misère du peuple.

Après avoir traversé le lac Ping-hou, les missionnaires se rendirent à la ville de Han-yang, où ils s’embarquèrent de nouveau pour traverser le Yang-tse-kiang et gagner, sur l’autre rive, la capitale de la province du Hou-pé. La jonque qui les portait, poussée par un vent favorable, mit près d’une heure à atteindre le mouillage d’Ou-tchang-fou. — Que sont nos petites rivières d’Europe auprès de ce large et puissant fleuve, le fils de l’Océan! A plus de deux cents lieues de son embouchure, le Yang-tse-kiang est presque un bras de mer, et de loin ses rivages se perdent dans les brouillards de l’horizon. Admirable instrument de richesse que la nature a donné au Céleste-Empire ! Un jour viendra, et peut-être ce jour est proche, où les lourdes jonques se transformeront en légers steamers, où la vapeur remplacera les voiles de rotin, qui attendent souvent la brise dans les plis de leur éventail. Dieu sait combien de forces endormies se réveilleront alors au souffle du génie occidental ! Ce fleuve si grand, la vapeur le rendra plus grand encore par l’emploi qu’elle fera de ses eaux. Je ne puis m’empêcher de courir ainsi vers l’avenir, quand je suis des regards et que j’accompagne de mes vœux nos missionnaires ballottés sur leur jonque, surpris au milieu du fleuve par une bourrasque et voguant non sans péril vers Ou-tchang-fou. Ils abordent cependant, et nous pouvons enfin nous reposer quelque temps avec eux dans la capitale du Hou-pé.

III.

Ou-tchang-fou occupe au centre de la Chine une position très importante; c’est une immense place de commerce. Par le Yang-tse-kiang et par les rivières ou canaux qui aboutissent au grand fleuve, elle communique avec la plupart des provinces. En face d’elle sont situées deux villes très considérables : Han-yang, que nous venons de quitter, et un peu plus au nord, Han-keou. D’après M. Huc, ces trois cités contiendraient ensemble une population de huit millions d’âmes. Je reproduis cette évaluation, parce que, venant d’un témoin oculaire, elle justifierait les calculs qui ont été produits sur l’énorme population du Céleste-Empire, calculs que beaucoup de bons esprits ont regardés comme exagérés. Huit millions d’habitans dans trois villes dont une seule est capitale de province ! huit millions agglomérés dans un étroit espace, pressés sur les deux rives d’un fleuve, étouffés dans un amas de petites maisons ou dans des milliers de bateaux! pourquoi alors n’admettrait-on pas le chiffre de 333 millions indiqué en 1794 par lord Macartney et celui de 361 millions qui, suivant M. Huc, résulterait des derniers recensemens opérés sous la dynastie mantchoue ? « Lorsque les Hollandais vinrent la première fois à la Chine, écrivait Le Gentil en 1716, ils demandèrent si les femmes y mettaient au monde vingt enfans à la fois, tant la multitude du peuple les surprit. Pour moi, j’aurais fait volontiers la même question. Cette foule n’est pas seulement remarquable dans les villes, elle l’est encore dans les campagnes et dans les moindres bourgs. J’approuve fort l’idée d’un voyageur qui dit que l’empire de la Chine est une grande ville qui a douze cents lieues de circuit. » Et en effet cette prodigieuse population de la Chine a de tout temps émerveillé les voyageurs qui ont visité ce curieux pays. On rencontre bien dans certaines régions des terrains vagues d’une assez grande étendue, et M. Huc reconnaît que parfois, dans les provinces du sud, on croirait voyager au milieu des déserts de la Tartarie; mais ces vides sont largement compensés par l’exubérance de population qui couvre les bords des fleuves, des canaux et des lacs ou qui habite les nombreuses villes de bateaux. Comment nourrir ces multitudes entassées ? Conçoit-on les ravages qu’une récolte insuffisante ou seulement une inondation qui arrête les transports doit produire dans les provinces intérieures ? Aussi l’agriculture est-elle particulièrement honorée, et ce n’est pas en vain qu’une tradition vieille de trente siècles ramène chaque année, vers la fin du mois de mars, la cérémonie du labourage où le souverain conduit la charrue et trace le premier sillon dans le champ sacré. L’empereur Khang-hi a rangé avec raison parmi ses plus beaux titres de gloire la découverte d’une nouvelle espèce de riz. Les magistrats dans leurs proclamations, les poètes dans leurs vers, les philosophes dans leurs écrits, rappellent sans cesse au peuple la supériorité de l’industrie agricole sur toutes les autres industries, et il suffit de traverser le moindre district pour juger avec quel soin au versant des collines comme au fond des vallées le sol est mis en culture, et pour admirer les procédés simples et ingénieux qui répandent partout les bienfaits de l’irrigation. Cependant l’activité agricole ne résoudrait pas à elle seule le problème des subsistances dans ce vaste pays. Il faut que la navigation et le commerce distribuent entre les différentes parties du territoire et transportent souvent à des distances fort éloignées les produits du sol. Là encore éclate le génie patient et laborieux de la race chinoise. voyez partout ces jonques chargées à couler bas qui encombrent les ports, ces armées de portefaix qui manœuvrent incessamment à travers les rues étroites des villes, ces boutiques sans nombre, — boutiques fixes ou ambulantes, — où se vendent les approvisionnemens de chaque jour pour des millions de consommateurs! Si le mouvement perpétuel est quelque part, c’est en Chine qu’on le doit chercher, dans le triangle formé par les trois villes de Ou-tchang-fou, Han-yang et Han-keou. Cette dernière surtout est le centre d’énormes opérations de transit et d’entrepôt; une grande partie du commerce intérieur du Céleste-Empire passe par ses magasins. Le commerce étranger n’est pour ainsi dire qu’une goutte d’eau dans ce gouffre, où aboutissent tous les courans qui alimentent les besoins de 360 millions d’hommes. Les Européens s’exagèrent singulièrement leur importance, s’ils se figurent que l’interruption de leur trafic dans quelques ports de la côte exercerait quelque influence sur le marché intérieur. On ne s’en apercevrait seulement pas, et les factoreries de Canton et de Shang-haï pourraient crouler sans qu’il y eût le moindre ralentissement d’affaires dans les magasins de Han-keou ni sur le Yang-tse-kiang. Nous devons ainsi comprendre pourquoi la dynastie tartare a montré si peu d’empressement à favoriser l’intervention commerciale de l’Europe dans les transactions de l’empire. Le négoce intérieur suffit à l’activité des Chinois, et le gouvernement n’apercevait pas d’intérêt sérieux à modifier pour le commerce une politique qui avait si longtemps adopté pour devise l’exclusion systématique des étrangers.

La province du Hou-pé est moins étendue et surtout moins fertile que celle du Sse-tchouen; le sol est coupé de marais qui rendent le climat insalubre; la population paraît débile et chétive. Quant aux chrétiens, leur nombre ne dépasse pas quatorze mille, et ils ont à subir de fréquentes persécutions. Enfin ce fut à Ou-tchang-fou que deux prêtres catholiques, M. Clet en 1822 et M. Perboyre en 1838, reçurent le martyre. Le Hou-pé et sa capitale devaient donc figurer parmi les étapes les plus pénibles dans le voyage de nos missionnaires.

Avant de quitter Han-yang, M. Huc avait commis une faiblesse. Les mandarins de la ville ne lui ayant pas fait servir un repas convenable, il s’était oublié au point de commander son dîner au restaurant et de le payer. Imprudence fatale ! car il perdait d’un seul coup le fruit des victoires qu’il avait jusqu’alors remportées avec tant de peine contre le mauvais vouloir ou l’apathie des mandarins. Au lieu de parler haut et ferme, suivant son habitude, il avait cédé; — il avait payé ! Aussi le gouverneur du Hou-pé daigna-t-il à peine s’occuper des deux voyageurs lors de leur entrée à Ou-tchang-fou. On leur donna pour logis une petite cellule de pagode, où ils se trouvèrent fort mal. Il n’y avait plus à hésiter : il fallait revenir, sans le moindre retard, à la pratique vigoureuse de l’ancien système, pousser droit aux mandarins, et dicter sans miséricorde les conditions de la paix. MM. Huc et Gabet montèrent donc dans leurs palanquins, se rendirent directement au palais, forcèrent les portes au mépris de la consigne et des rites, et demandèrent à parler au gouverneur. Grande rumeur dans tout le palais : mais enfin le mandarin, après avoir vainement tenté divers faux-fuyans, se vit obligé de donner audience à ces visiteurs incommodes, et, à la suite d’une conversation très vive, les voyageurs obtinrent d’être immédiatement transférés dans un beau temple bouddhique, entouré de cours et jardins, orné de belles terrasses et garni de nombreux domestiques. La faute d’Han-yang était largement réparée, et les missionnaires avaient reconquis aux yeux des mandarins tout le prestige de leur mauvaise réputation. Il leur était d’autant plus nécessaire de faire acte de vigueur, qu’ils allaient changer d’escorte, et il importait que les nouveaux guides fussent dès le premier jour au courant des us et coutumes de nos voyageurs.

Au sortir d’Ou-tchang-fou, les missionnaires se dirigèrent vers la province du Kiang-si. La première partie du trajet ne fut marquée par aucun incident qui mérite d’être rapporté; il y a bien encore dans le récit de M. Huc quelques histoires d’auberges chinoises et de mandarins récalcitrans, mais le lecteur doit être maintenant blasé sur ces détails, qui finissent par devenir un peu monotones. Cependant à Hoang-meï-hien, ville frontière du Hou-pé, les voyageurs furent reçus avec une magnificence dont ils avaient perdu l’habitude depuis qu’ils avaient quitté l’hospitalière province du Sse-tchouen. Les mandarins leur rendirent les plus grands honneurs; ils firent tirer pour eux, pendant la nuit, un splendide feu d’artifice, et leur donnèrent une sérénade. — La pyrotechnie joue un rôle considérable dans la vie des Chinois; à toute occasion, les paisibles habitans du Céleste-Empire se livrent à une prodigieuse consommation de pétards : naissances, mariages, enterremens, spectacles, réceptions de mandarins, réunions d’amis, tout est célébré par de bruyans feux d’artifice. Les pétards sont suspendus par gros paquets à de longues perches de bambous; on met le feu à l’un des paquets, et tous les autres partent successivement. Lorsqu’une jonque lève l’ancre, les matelots brûlent des pétards, soit en guise de réjouissance, soit pour appeler l’attention des dieux et se les rendre propices; la même cérémonie se répète lorsque la jonque arrive au mouillage. J’ai habité pendant quelques mois, à Macao, une maison dont les fenêtres avaient vue sur la rade, et dans les premiers temps j’étais matin et soir assourdi; on s’accoutume pourtant à ce bruit comme au son des cloches. Quant à la musique chinoise, c’est un bruit tout différent, et j’avoue que je ne suis jamais parvenu à m’y habituer.

Jusqu’alors les missionnaires, suivant le cours du Yang-tse-kiang, avaient presque constamment marché de l’ouest à l’est. Dès leur entrée dans le Kiang-si, ils traversent une dernière fois le fleuve, et ils marchent vers le sud. Une distance de deux cents lieues les sépare encore de Canton ! Ils s’embarquent sur une jonque pour franchir le lac Poyang, qui mesure environ quinze lieues de long sur cinq ou six de large, et, descendus sans encombre sur la rive méridionale de cette charmante nappe d’eau qui a inspiré tant de poètes chinois, ils reprennent leurs palanquins jusqu’à Nan-tchang-fou, capitale du Kiang-si. La route, à travers de vastes prairies calcinées par le soleil, est des plus fatigantes. Heureusement nos voyageurs ont la bonne fortune de trouver, dans un corps de garde où ils s’arrêtent, du vinaigre de polype ! Ce vinaigre est peu connu en Chine, et très certainement on ne le connaissait pas en Europe avant la description de M. Huc. Voici ce dont il s’agit. « On place le polype dans un grand vase rempli d’eau douce à laquelle on ajoute quelques verres d’eau-de-vie. Après vingt ou trente jours, ce liquide se trouve transformé en excellent vinaigre, sans qu’il soit besoin de lui faire subir aucune manipulation ni d’y ajouter le moindre ingrédient. Ce vinaigre est clair comme de l’eau de roche, d’une grande force et d’un goût très agréable. Cette première transformation une fois terminée, la source est intarissable, car à mesure qu’on en tire pour la consommation, on n’a qu’à ajouter une égale quantité d’eau pure, sans addition d’eau-de-vie. » Le livre de M. Huc contient, pour l’usage de la vie commune, plusieurs recettes qui ne manquent pas d’originalité, par exemple le moyen d’empêcher un âne de braire (on lui attache une grosse pierre à la queue), un procédé pour lire dans les yeux d’un chat quelle heure il est, etc. ; mais quelque estimables que soient ces découvertes, je les place bien au-dessous du vinaigre de polype. Ce vinaigre serait une véritable conquête pour l’économie domestique, et l’on doit regretter que M. Huc n’ait pas rapporté en France l’un de ces polypes de la Mer-Jaune qu’il a possédé pendant un an, et qui lui distillait tous les jours d’excellent vinaigre.

Nan-tchang-fou compte parmi plus grandes villes de la Chine. C’est un lieu de passage pour les marchandises qui s’échangent entre le nord et le midi de l’empire; aussi le commerce y est-il très considérable. Nos missionnaires, voyant que les mandarins ne savaient point trop où les loger, avisèrent un beau bâtiment qui était « le palais des compositions littéraires. » Les principales villes renferment un établissement semblable, qui est exclusivement réservé aux cérémonies et aux exercices de la puissante corporation des lettrés. MM. Huc et Gabet se firent conduire directement à ce palais, où ils se trouvèrent si bien installés, qu’ils ne voulurent absolument pas le quitter malgré le scandale que cette prise de possession, tout à fait contraire aux rites, devait exciter parmi les docteurs. Du reste, les mandarins se montrèrent indulgens pour cette petite irrégularité, et les missionnaires purent jouir en paix des quelques jours de halte qu’ils passèrent dans la capitale du Kiang-si, au milieu des chefs-d’œuvre de l’industrie chinoise. C’est en effet dans cette province que sont situées les grandes fabriques de porcelaine qui approvisionnent tout l’empire. La ville de King-te-tching, à l’est du lac Poyang, renferme au moins cinq cents fabriques et une population de plus d’un million d’âmes, qui est employée presque tout entière à la fabrication et au commerce de la porcelaine. Après cette industrie, que l’on peut considérer comme l’une des gloires de la Chine, il est juste de mentionner les succès obtenus par la pisciculture dans les étangs de Kiang-si. M. Huc lui consacre une page très instructive, qui sera lue avec plaisir par nos pisciculteurs de France. « Vers le commencement du printemps, un grand nombre de marchands de frai, venus, dit-on, de la province de Canton, parcourent les campagnes pour vendre leurs précieuses semences aux propriétaires des étangs. Leur marchandise, renfermée dans des tonneaux qu’ils traînent sur des brouettes, est tout simplement une sorte de liquide épais, jaunâtre, assez semblable à de la vase. Il est impossible d’y distinguer à l’œil nu le moindre animalcule. Pour quelques sapèques, on achète plein une écuelle de cette eau bourbeuse, qui suffit pour ensemencer, selon l’expression du pays, un étang assez considérable. On se contente de jeter cette vase dans l’eau, et en quelques jours les poissons éclosent à foison. Quand ils sont devenus un peu gros, on les nourrit en jetant sur la surface des viviers des herbes tendres et hachées menu. On augmente la ration à mesure qu’ils grossissent. Le développement de ces poissons s’opère avec une rapidité incroyable. Un mois tout au plus après leur éclosion, ils sont déjà pleins de force, et c’est le moment de leur donner de la pâture en abondance. Matin et soir, les possesseurs de viviers s’en vont faucher les champs et apportent à leurs poissons d’énormes charges d’herbe. Les poissons montent à la surface de l’eau et se précipitent avec avidité sur cette herbe, qu’ils dévorent en folâtrant et en faisant entendre un bruissement perpétuel ; on dirait un grand troupeau de lapins aquatiques. La voracité de ces poissons ne peut être comparée qu’à celle des vers à soie quand ils sont sur le point de filer leur cocon. Après avoir été nourris de cette manière pendant une quinzaine de jours, ils atteignent ordinairement le poids de deux ou trois livres, et ne grossissent plus. Alors on les pêche, et on va les vendre tout vivans dans les grands centres de population. » Ainsi, dans cette branche si intéressante d’industrie, où nous sommes encore aux tâtonnemens, aux essais, aux expériences de laboratoire, les Chinois auraient depuis longtemps obtenu des résultats définitifs, et la pisciculture serait chez eux un fait accompli ! Nous savions déjà que cet étrange peuple, avec son génie simple et pratique et son esprit d’observation, nous a devancés de plusieurs siècles dans la carrière des découvertes. Avant nous, les Chinois ont inventé la poudre, la boussole, l’imprimerie, bien d’autres choses encore. A cette liste, qui serait longue, il faut ajouter l’art de fabriquer le poisson, et dans un pays qui a trois cents millions d’habitans à nourrir, c’est une découverte de premier ordre. Le poisson, qui abonde d’ailleurs sur les côtes et dans les eaux intérieures de la Chine, occupe une large place dans l’alimentation du peuple.

De Nan-tchang-fou, nos voyageurs allaient se rendre directement à Canton. Le gouverneur du Kiang-si pourvut avec une grande libéralité à tous les préparatifs de leur départ. Comme ils devaient faire route par eau, il leur procura deux magnifiques jonques, l’une pour eux, l’autre pour les mandarins et les gens de la suite; en outre une jonque de guerre leur était donnée comme conserve. Quant aux approvisionnemens, ils étaient mis à la charge des villes où la flottille allait passer; chacune de ces villes avait ordre de donner aux missionnaires, pour le service de leur table, un tribut de 5 onces d’argent (environ 50 francs). Aussi M. Huc ne manque-t-il pas de louer hautement la générosité des mandarins de Nan-tchang-fou, et il fait connaître à ce sujet la maigre pitance que le gouvernement chinois alloue au colonel russe qui, tous les dix ans, conduit la légation du tsar de Kiakhta à Pékin. Voici de quoi se compose la ration : — Par jour un mouton, une tasse de vin, une livre de thé, une cruche de lait, deux onces de beurre, deux poissons, une livre d’herbes salées, quatre onces de fèves fermentées, quatre onces de vinaigre, une once de sel et deux soucoupes d’huile de lampe; tous les neuf jours, un dîner de quatre services à la chinoise. — Nos missionnaires étaient bien plus largement traités, et ils n’avaient rien à envier à la légation du tsar.

Ils naviguèrent d’abord pendant quinze jours, comfortablement installés dans le salon de leur jonque, s’arrêtant chaque soir dans un port, repartant le lendemain matin au bruit des pétards et du tam-tam, recevant partout les hommages et le tribut des mandarins, partout honorés comme des personnages du plus haut rang. Ils arrivèrent ainsi au pied de la montagne Meï-ling, qui sépare le Kiang-si de la province de Canton. C’est par-là que doivent passer les marchandises que l’entrepôt de Canton expédie dans les régions intérieures de l’empire. Après avoir franchi en palanquin les sentiers escarpés du Meï-ling, où ils rencontrèrent de longues files de porte-faix ployant sous le poids des ballots, les missionnaires se trouvèrent à Nan-hioung, grande ville de commerce sur les rives du fleuve Chou-kiang. Ils s’embarquèrent de nouveau sur une jonque mandarine, et en six jours de navigation ils furent rendus à Canton (octobre 1846). Les voilà enfin au terme du voyage, à deux pas des factoreries européennes, presque en Europe. On ne leur fit pas longtemps attendre l’heure de la délivrance. Le vice-roi les remit, contre un reçu en règle, entre les mains du consul hollandais, M. van Bazel, et dès ce moment ils n’eurent plus rien à démêler avec les autorités du Céleste-Empire.


IV.

Ainsi s’accomplit ce voyage extraordinaire. En six mois, MM. Huc et Gabet venaient de parcourir le Thibet et quatre provinces de la Chine, le Sse-tchouen, le Hou-pé, le Kiang-si et le Kwang-tung; ils avaient descendu le Yang-tse-kiang, l’un des plus beaux fleuves du monde, le plus curieux peut-être par la variété et la physionomie singulière des populations qui bordent ses rives ou qui plantent en quelque sorte leur tente dans ses eaux; ils avaient traversé les lacs Ting-hou et Poyang, franchi les crêtes abruptes de la montagne Meï-ling, et enfin navigué sur le Chou-kiang. En un mot, ils avaient vu la Chine, non pas à travers le voile plus ou moins épais que les défiances politiques opposent encore aux regards des étrangers, non pas avec les précautions infinies que les préjugés et la persécution imposent au zèle des missionnaires catholiques, mais librement, ouvertement, face à face. Et, dans le cours de cet étonnant voyage, que d’épisodes, que de scènes étranges, que d’aventures! Tout cela est raconté par M. Huc de la façon la plus divertissante. Ne vous attendez pas à retrouver dans son livre le style du missionnaire : l’auteur déclare lui-même qu’il s’est arraché pour un moment aux préoccupations exclusives de son caractère apostolique, et que, réservant aux Annales de la propagation de la foi les expansions pieuses, les aspirations ardentes du chrétien, il a voulu surtout, par cette relation de son voyage, présenter une description de l’empire chinois à l’usage de tout le monde. On ne doit donc pas être surpris de rencontrer dans son récit tant de scènes comiques, grotesques même, et souvent peu édifiantes. Ce sont des scènes chinoises. M. Huc n’a fait que peindre le tableau dans lequel il a figuré, non comme missionnaire, mais comme simple particulier, convoyé d’un bout à l’autre de l’empire par ordre des autorités chinoises, et obligé de combattre à toute heure pour conquérir un repas, un logis, un palanquin ou une jonque. Certes on ne saurait exiger beaucoup de gravité dans le récit de cette campagne, involontairement entreprise par M. Huc et par son digne lieutenant, M. Gabet, contre les mandarins du Céleste-Empire. Je ne sais trop pourtant (et sur ce point je m’en rapporte à l’impression des personnes qui ont lu ce livre), mais il me semble que parfois l’ardeur du combat a entraîné un peu loin les deux champions, et que les vainqueurs n’ont pas su toujours résister aux enivremens du triomphe. Et puis, s’il faut dire toute ma pensée, je croirais volontiers qu’il y a çà et là dans le récit certains détails de mise en scène qui ont emprunté au moins quelques traits à l’humour et à la vivacité spirituelle de l’écrivain. Je ne m’en plaindrais certainement pas, s’il ne s’agissait que d’une relation de voyage; mais M. Huc s’est en même temps proposé de décrire les institutions, les mœurs, les habitudes du peuple chinois : alors je me demande si ce but est toujours atteint, et je m’inquiète à la pensée que les couleurs du tableau pourraient être parfois trop chargés. — Je prends par exemple les portraits de mandarins qui figurent dans la galerie de M. Huc. Sauf de rares exceptions, les dépositaires de l’autorité dans les provinces traversées par nos deux missionnaires sont représentés sous les traits les plus noirs. Non-seulement ils sont fourbes, menteurs, voleurs, ils vendent la justice, etc., mais encore, à en juger par plusieurs scènes, très amusantes du reste, qui sont décrites dans la relation de M. Huc, ils seraient en général d’une niaiserie et d’une bêtise incomparables. De plus, comme le physique doit répondre au moral, presque tous sont fort laids; un mandarin peint par M. Huc passe à l’état de caricature. Bref, les lecteurs qui n’ont jamais eu la bonne fortune de contempler un mandarin (et c’est le plus grand nombre) sont parfaitement autorisés à concevoir la plus triste idée de l’espèce. Cependant, s’il est vrai que la vénalité et la corruption ont pénétré profondément à tous les degrés de l’administration chinoise, et qu’au point de vue moral l’autorité a perdu son ancien prestige (ce qui explique en partie, comme je l’ai indiqué plus haut, l’origine et les progrès de l’insurrection actuelle), ce n’est pas à dire pour cela que, sous le rapport intellectuel et physique, la corporation des mandarins se compose en majorité de personnages stupides et grotesques. Les magistrats inférieurs de Sse-tchouen et du Hou-pé ont pu être abasourdis par les procédés très insolites des deux missionnaires, et, dans la crainte de se compromettre au sujet de ces voyageurs affublés de bonnets jaunes, ils ont dû en mainte occasion faire preuve d’une incroyable faiblesse de caractère. Un mandarin dans l’embarras en face d’un Européen n’est capable que de tout céder. Cet incident de rencontre n’empêche pas néanmoins qu’il ne puisse être, au demeurant, distingué de manières, assez instruit, et que, dans l’exercice ordinaire de ses fonctions, il ne possède les facultés intellectuelles que l’on trouve chez les dignitaires les plus corrompus des nations civilisées; en un mot, il n’est pas toujours ridicule. Quant à la beauté ou à la laideur des mandarins, c’est une question de goût : les Chinois ne représentent certainement pas le type de la beauté; mais ils ne me paraissent pas inférieurs à bien d’autres races, et je ne vois pas pourquoi la figure d’un mandarin en Chine serait nécessairement plus laide que celle d’un préfet en France. J’admets cependant que, par suite d’une très mauvaise chance, MM. Huc et Gabet n’aient eu affaire le plus souvent qu’à des magistrats ineptes et très laids. Mon observation n’a d’autre but que de prémunir le lecteur contre l’application générale de ce signalement aux mandarins du Céleste-Empire.

M. Huc n’est guère plus indulgent pour le peuple chinois que pour les mandarins. Suivant lui, les Chinois sont irréligieux, ivrognes, joueurs, débauchés; ils battent leurs femmes, etc. S’ils ont quelques vertus, ce ne sont que des vertus égoïstes. Dans la préface de son livre, M. Huc, après avoir signalé l’optimisme des missionnaires du XVIIe siècle, critique le pessimisme des missionnaires modernes, qui, en représentant la Chine sous des couleurs peu riantes, « ont, sans le vouloir, exagéré le mal. » J’éprouve dès lors moins de scrupule à supposer que lui-même a, sans le vouloir, exagéré les vices des habitans du Céleste-Empire, car je ne vois réellement pas ce qu’on pourrait dire de pis contre l’ensemble d’une nation. Les correctifs ou les circonstances atténuantes admises de temps en temps dans le cours du réquisitoire ne détruisent pas l’impression générale qui doit rester dans l’esprit du lecteur, impression qui n’est rien moins que favorable à cet immense peuple, dont les missionnaires catholiques ont entrepris la conversion. Il est un point toutefois sur lequel M. Huc a fourni des éclaircissemens très précieux, — je veux parler de l’infanticide, — et il me semble que, malgré la sévérité très légitime des conclusions, son témoignage atténue singulièrement les accusations dont on a, dans ces dernières années, poursuivi la nation chinoise.

On se souvient de l’espèce d’agitation excitée à Paris et dans toute la France en faveur des petits Chinois, que l’on sacrifie, disait-on, par milliers et même par millions, a et qui périssent soit dans les eaux des fleuves, soit sous la dent des animaux immondes. » Les missionnaires avaient, en effet, raconté que l’on rencontre fréquemment en Chine, le long des routes, sur les fleuves, les lacs et les canaux, des cadavres de petits enfans. M. Huc ne doute pas de l’exactitude de ces récits, mais voici en quels termes il s’exprime : « Pendant plus de dix ans, nous avons parcouru l’empire chinois dans presque toutes ses provinces, et nous devons déclarer, pour rendre hommage à la vérité, que nous n’avons jamais aperçu un seul cadavre d’enfant.... Toutefois nous avons la certitude qu’on peut en rencontrer très souvent.... » Et alors M. Huc explique que, les frais de sépulture étant très coûteux, les parens, déjà pauvres, ne veulent pas se réduire à la mendicité pour ensevelir leurs enfans, et qu’ils se contentent de les envelopper dans quelques lambeaux de nattes, puis de les exposer dans un ravin ou de les abandonner au courant des eaux. « Mais on aurait tort de conclure que les enfans étaient encore vivans quand ils ont été ainsi jetés et abandonnés. Cela peut cependant arriver assez souvent, surtout pour les petites filles dont on veut se défaire et qu’on expose de la sorte, dans l’espérance qu’elles seront peut-être recueillies par d’autres. » A l’aide de ces explications, on peut ramener les faits à leur juste valeur. Que l’infanticide existe en Chine, cela n’est pas douteux; les édits publiés par le gouvernement contre cet odieux crime l’attesteraient suffisamment à défaut de nombreux et incontestables témoignages. Dans un pays où la population est excessive, où la misère est grande, où les institutions charitables n’ont pris encore aucun développement, il n’y a pas à s’étonner qu’il en soit ainsi. L’infanticide n’est pas pour cela un fait général en Chine, une habitude, un trait de mœurs; il n’atteint pas les proportions qui lui ont été attribuées. Les Chinois aiment leurs enfans, je dirai même qu’ils les aiment avec une expansion de tendresse dont tous les voyageurs qui ont visité un point quelconque du Céleste-Empire ont été frappés et touchés. Vous pouvez battre impunément un Chinois; mais n’ayez pas le malheur de malmener un enfant dans les rues de Canton ou de Shang-haï, quand même vous seriez assailli, suivant l’usage, par les cris et les quolibets d’une bande de gamins ! Les Chinois qui en seraient témoins ne vous le pardonneraient pas. Des embarras très sérieux, de véritables émeutes sont survenus, dans les rues de Canton, à la suite de quelque légère correction infligée à un enfant taquin par un Européen impatienté. On calomnie donc le peuple chinois lorsqu’on l’accuse d’infanticide comme d’un crime fréquent et systématique. Loin de moi la pensée de blâmer les pieux appels qui ont été faits à la charité française par l’association de la Sainte-Enfance, ni de contester les services très réels que cette association a rendus : à quelque degré qu’il existe, l’infanticide doit être combattu; mais parce que l’on sauve quelques enfans, on n’acquiert pas le droit de déshonorer tous les pères.

Malgré le dévouement des missionnaires catholiques, le christianisme fait en Chine très peu de progrès. M. Huc n’estime qu’à 800,000 le nombre des chrétiens dans tout l’empire. Sur une population qui dépasse 300 millions d’âmes, ce chiffre est insignifiant. C’est à l’indifférence du peuple en matière religieuse au moins autant qu’aux persécutions qu’il faut attribuer la stérilité des efforts apostoliques. On peut dire en effet que les habitans du Céleste-Empire n’ont point d’autre foi que le culte des ancêtres, dont il a été si souvent parlé. Ils honorent par surcroît, si cela leur plaît, Bouddha, Confucius, Lao-tze ou Mahomet, et ils observent plus ou moins exactement les pratiques superstitieuses que prescrit l’un ou l’autre de ces différens cultes; mais on ne remarque point dans les cérémonies extérieures la présence du sentiment religieux. De son côté, le gouvernement est complètement sceptique, et il laisse chacun libre de croire et de pratiquer à sa guise. Cependant cette tolérance ne s’applique pas à la religion chrétienne, parce que celle-ci n’est point considérée précisément comme une secte religieuse, mais plutôt comme une association secrète, imbue de doctrines étrangères et pouvant ainsi mettre en péril l’indépendance de l’empire. En traitant ce grave sujet, M. Huc rappelle les démarches tentées en 1844 par M. de Lagrené pour obtenir en faveur des chrétiens de la Chine le bienfait de la liberté religieuse; il rend hommage aux excellentes intentions de notre ambassadeur, mais il fait observer que l’édit obtenu par la diplomatie n’a produit aucun résultat sérieux, qu’il n’a pas reçu dans les provinces la publicité nécessaire, que les chrétiens sont persécutés comme par le passé, et que peut-être même leur condition a été moins favorable à la suite de ces négociations, dont le prétendu succès avait rempli d’espérance toutes les âmes pieuses.

Pour apprécier exactement les faits, il convient de se reporter aux principaux incidens des pourparlers engagés dès 1844 entre M. de Lagrené et le commissaire impérial Ky-ing, au sujet du christianisme. L’ambassadeur français était arrivé en Chine pour conclure un traité d’amitié et de commerce. Dans le cours des négociations relatives à ce traité, il pressa vivement le commissaire impérial de plaider auprès du cabinet de Pékin la cause de la religion chrétienne. Cette demande était purement officieuse, car il semblait impossible d’introduire dans la convention commerciale une clause formelle en faveur du christianisme, ou de stipuler un arrangement spécial sur une matière aussi délicate. Ky-ing acquiesça à la proposition, et vers la fin de 1844, il adressa à Pékin une pétition respectueuse, pour appeler la clémence impériale sur les chrétiens « qui ne commettraient aucun délit. » L’empereur approuva la pétition. Dès ce moment, on avait obtenu un point essentiel, à savoir que les chrétiens ne seraient plus persécutés en tant que chrétiens. M. de Lagrené ne jugea point cependant cette concession suffisante : il reprit les négociations, il demanda que l’on définît clairement les droits des catholiques, qu’on autorisât ceux-ci en termes exprès à ériger des églises, à se réunir pour prier, en commun, à vénérer la croix et les images, etc., en un mot à observer librement toutes les pratiques extérieures de leur foi; de plus il insista pour que les édits de tolérance, qu’il savait bien devoir être illusoires s’ils n’étaient pas rendus publics, fussent notifiés officiellement sous le plus bref délai dans toute l’étendue de l’empire. Après de longues discussions, Ky-ing céda, et au mois d’août 1845 il communiqua à M. de Lagrené une dépêche qu’il adressait aux mandarins supérieurs pour être transmise également à tous les fonctionnaires subalternes, et par laquelle il réglait les différentes questions soulevées par l’ambassadeur. Or c’est d’après cette communication de 1845, et non d’après l’édit de 1844 (le seul dont M. Huc fasse mention) qu’il faut apprécier les négociations suivies en faveur des catholiques, et si l’on examine attentivement les pièces qui ont été publiées [2], on reconnaîtra que le négociateur français avait très bien compris la portée des lacunes signalées avec raison par M. Huc dans l’édit de 1844, et qu’il avait, par de nouvelles instances, arraché aux scrupules effrayés de Ky-ing toutes les concessions qu’il était humainement possible d’espérer.

Tel fut le système adopté par l’ambassadeur français dans la conduite de cette grave affaire. M. Huc nous déclare qu’il aurait agi autrement. Dès son arrivée à Canton, il aurait pris pour point de départ de la discussion les atrocités commises contre les missionnaires catholiques martyrisés dans l’intérieur du Céleste-Empire. « Il eût fallu, dit-il, presser vivement le gouvernement chinois sur ce point; le moment était favorable, on eût dû l’acculer, c’était chose facile, dans sa sauvage barbarie, et là exiger impitoyablement de lui une réhabilitation éclatante de tous nos martyrs à la face de tout l’empire, une amende honorable insérée dans la Gazette de Pékin, enfin un monument expiatoire sur la place publique de Ou-tchang-fou, où M. Perboyre avait été étranglé en 1840. De cette manière, la religion chrétienne eût été glorifiée à jamais dans tout l’empire, les chrétiens relevés dans l’opinion publique, et la vie des missionnaires rendue inviolable. » Je suis convaincu que M. Huc aurait bravement envoyé à Ky-ing cet ultimatum : divers épisodes de son voyage attestent qu’il ne se refuse rien avec les mandarins; mais je suis convaincu aussi que le tartare Ky-ing n’aurait jamais consenti à discuter sur de pareilles bases, et qu’il eût rejeté bien loin et la réhabilitation éclatante, et les excuses au Moniteur de Pékin, et le monument expiatoire; puis, la question étant ainsi engagée, non-seulement il n’y aurait pas eu de traité de commerce, et la mission aurait éprouvé un échec complet à la face du monde entier, mais encore il y aurait eu rupture entre les deux gouvernemens, et la France, pour soutenir sa parole, se serait vue obligée de déclarer la guerre à la Chine! Voilà, si je ne me trompe, où nous aurait menés la politique de M. Huc. Je persiste à croire que l’ambassade de 1844 a été beaucoup mieux inspirée, dans l’intérêt même des missions catholiques. Par l’édit de 1844 et par la notification de 1845, nous avons obtenu une satisfaction morale. Devons-nous maintenant nous en tenir à ce résultat, si incomplet qu’il soit, ou bien faut-il ouvrir à coups de canon l’entrée de la Chine, et faire une croisade dans l’extrême Orient ? La question se pose en ces termes absolus. On n’est pas maître de la restreindre, car la France ne saurait s’en tenir à de simples menaces, et la guerre sortirait nécessairement d’une menace bravée ou d’une réclamation repoussée. Tous les gouvernemens qui se sont succédé en France ont jugé que la religion ne devait pas être prêchée, ni même vengée par les armes; fidèles aux principes du droit international, ils ont laissé au gouvernement chinois la libre exécution de ses règlemens intérieurs, ainsi que la faculté de tolérer ou d’interdire la prédication et l’exercice d’une religion étrangère. Il serait superflu de justifier cette politique. Je me borne à faire observer, en terminant, que MM. Huc et Gabet ne seraient peut-être point revenus à Canton, si le traité de 1844 n’avait imposé au gouvernement chinois l’obligation de remettre entre les mains des consuls les sujets français, missionnaires ou autres, arrêtés dans les provinces de l’empire où la circulation est interdite aux étrangers. Il n’est donc pas juste de prétendre que les efforts de la diplomatie sont demeurés complètement stériles.

Je ne saurais aborder ici les nombreuses questions traitées par M. Huc dans sa description de l’empire chinois; l’honorable missionnaire a pu étudier toutes les faces de son vaste sujet pendant quatorze années d’apostolat. Un séjour aussi prolongé dans les provinces de la Chine donne à M. Huc le droit de se montrer sévère à l’égard des touristes qui, pour avoir posé le pied à Macao ou dans quelque port à moitié européennisé du littoral, ont jugé à propos de présenter au public un tableau des mœurs, des coutumes et des institutions chinoises. L’auteur use largement de ce droit, et les malencontreux touristes, tout comme les publicistes d’Europe qui se permettent d’écrire sur le Céleste-Empire, sont traités par lui comme s’ils étaient des mandarins du Hou-pé. Le traitement est un peu rude : est-il juste ? Nous ne sommes plus au temps où un voyage à la Chine paraissait un événement; grâce à la vapeur, on se rend aujourd’hui à Canton en moins de deux mois; les journaux anglais de Hong-kong et de Shang-haï nous arrivent régulièrement; enfin il y a en Angleterre, aux États-Unis et même en France un assez bon nombre de personnes qui ont habité plus ou moins longtemps les ports de Chine ou qui ont étudié dans les colonies européennes de l’Asie la physionomie particulière des émigrans chinois. Par conséquent, les touristes et les publicistes seraient très mal venus à parler de la Chine comme s’il s’agissait du Congo; on ne les croirait plus et on se moquerait d’eux. Sans être précisément ouverte, la Chine n’est plus, comme par le passé, un pays tout à fait inconnu, sur lequel on puisse impunément broder des contes des Mille et une Nuits.

L’ouvrage de M. Huc a déjà obtenu un légitime succès. Cependant, si l’on en retranche les aventures du voyage, on y trouve peu de choses nouvelles et inédites. Je n’en veux pour preuve que les citations assez nombreuses que l’auteur a extraites des livres publiés soit par les anciens missionnaires, soit par des voyageurs qui se sont bornés à visiter les ports de Chine. Je suis même obligé de prévenir le lecteur qu’il ne doit point attribuer exclusivement à M. Huc toutes les descriptions de mœurs qui se rencontrent dans son récit, et qui se produisent ou plutôt sont reproduites sans la moindre indication des sources où elles ont été puisées. Ainsi j’ai lu dans le Voyage autour du Monde de Le Gentil une description des différentes cérémonies qui se rattachent aux mariages chinois, et j’ai eu le plaisir de relire cette même description, un peu moins complète, il est vrai, dans l’ouvrage de M. Huc. Je comprends qu’il n’y ait pas en Chine deux façons de se marier, et les récits de deux voyageurs également véridiques doivent présenter une grande analogie; mais il paraît difficile que l’analogie s’étende aux détails du texte [3]. C’est dans une lettre datée d’Émouy (Amoy) le 6 décembre 1716, que Le Gentil écrivait son chapitre sur le mariage. Peut-être ne s’est-il inspiré lui-même que d’une relation antérieure. Quoi qu’il en soit, le texte de M. Huc ne peut être considéré sur ce point que comme une réimpression.

Sans insister plus qu’il ne convient sur des objections de détail, nous devons nous préoccuper surtout des indications générales que l’on peut tirer du livre de M. Huc. Ces indications confirment celles qui nous ont été fournies sur la Chine dans les nombreux ouvrages publiés depuis le traité de Nankin. Les institutions politiques du Céleste-Empire, profondément altérées par la domination tartare-mantchoue, chancellent sur leurs vieilles bases et menacent ruine, car le principe du gouvernement paternel est incompatible avec l’autorité, nécessairement défiante et jalouse, d’une dynastie conquérante. En même temps la hiérarchie administrative et les mœurs privées périssent dans le naufrage qui engloutit peu à peu les institutions. La centralisation puissante qui pendant des siècles a relié toutes les parties de cette vaste monarchie demeure aujourd’hui sans force, sans prestige : les mandarins sont devenus incapables de commander, et les peuples sont las d’obéir. Enfin, au sein de cette société qui a connu avant nous les bienfaits de la civilisation, qui a accompli tant de merveilles dans l’industrie, et qui aujourd’hui encore est si habile et si ingénieuse dans les combinaisons du commerce, il n’y a plus, à ce qu’il semble, ni religion ni sentiment religieux. Les vieux cultes de l’Orient y sont tombés dans le mépris; la philosophie de Confucius ne représente plus qu’une sorte de littérature historique; le christianisme lui-même, malgré tant d’efforts héroïques, tant de martyres, n’a pu faire circuler au milieu de ces ruines le souffle vivifiant d’une foi nouvelle. Quand on envisage ce triste tableau, on comprend qu’en présence de la démoralisation des classes supérieures et de l’apathie des populations, quelques bandes audacieuses aient levé avec succès le drapeau de la révolte. Peu importe que nous connaissions exactement les principes politiques et les doctrines religieuses proclamées par les chefs de l’insurrection. Il se passera peut-être encore plusieurs années avant la révélation du véritable mot d’ordre qui agite l’empire chinois; mais du moins nous pouvons dès à présent distinguer avec quelque certitude l’origine de cette crise; nous comprenons la rapidité et l’étendue de ses progrès, et M. Huc aura contribué à nous expliquer par ses impressions de voyage l’un des événemens les plus considérables et les plus étranges de l’histoire contemporaine.


CH. LAVOLLEE.

  1. Voyez, sur ce voyage et sur les Missions de la Haute-Asie, la Revue du 15 juin 1850.
  2. M. Lenormant a exposé dans le Correspondant la série des négociations engagées en 1844 et 1845. Les documens qu’il a produits, d’après une communication du département des affaires étrangères, répandent une vive lumière sur l’ensemble de la question.
  3. On peut comparer les pages 53 à 96 du deuxième volume du Nouveau voyage autour du Monde, par Le Gentil (Amsterdam 1728), avec les pages 259 à 268 du deuxième volume (deuxième édition) de l’Empire chinois, par M. Huc. On remarque aisément la similitude textuelle d’un grand nombre de phrases dans les deux livres. Seulement la description du mariage chinois dans le livre de M. Huc est moins détaillée que dans celui de Le Gentil, et l’ordre des paragraphes n’est pas le même.