Un Mois dans les Ardennes au milieu des armées en août 1870

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Un mois dans les Ardennes au milieu des armées
Albert Dumont


UN MOIS
DANS LES ARDENNES
AU MILIEU DES ARMEES

Le premier acte de la guerre entre la France et l’Allemagne est terminé depuis déjà deux mois ; cependant ni la campagne des Ardennes ni les désastres qui l’ont précédée ne sauraient être encore du domaine de l’histoire. L’heure n’est pas venue de les étudier avec ce calme et cet esprit de libre critique qui sont les premières conditions d’un récit durable. Il faut retarder l’enquête pénible et longue qui permettra de chercher dans le passé une leçon pour l’avenir, de montrer dans quelle mesure les gouvernans et les gouvernés, nos mœurs publiques et le parti militaire sont responsables des épreuves que nous traversons. L’enquête se fera aidée par les documens officiels que nos administrations fourniront en grand nombre, par les récits allemands et anglais, par les témoignages de tous ceux qui ont vu de près les événemens, elle n’aura nulle peine à mettre la vérité dans tout son jour. Ces sortes d’examens, où les coupables eux-mêmes n’hésitent pas à reconnaître leurs fautes, demandent de la part d’un pays des qualités peu communes : un courage plus rare que l’héroïsme du champ de bataille, une ferme intelligence des plus sérieux intérêts de la chose publique. Aucun pétrole n’a eu ces vertus viriles sans trouver dans l’excès même de ses maux le plus salutaire des enseignements.

Si toutes les questions relatives à la guerre présente semblent être pour le moment d’une étude si difficile, on ne saurait cependant résister à l’attrait qu’elles exercent sur la pensée. On ne peut se lasser d’y réfléchir, bien qu’on soit résolu à ne pas compromettre son jugement par des conclusions précipitées. Ce qu’on désire avant tout, ce sont des renseignemens simples et d’une vérité incontestable, ne fût-ce que sur des points de détail. Ce récit n’a pas d’autre objet que de présenter au lecteur une suite d’observations dont il reconnaîtra sans peine la complète sincérité. Durant le mois terrible qui a décidé pour un jour de nos destinées, j’ai pu passer quelques semaines au milieu des deux armées de la France et de la Prusse, d’abord à la suite de nos soldats, qui accomplissaient ce mouvement tournant dont le résultat nous a été si funeste, ensuite dans ces pauvres villages des Ardennes occupés par les troupes fédérales. J’avais écrit ce que j’avais vu ; ce sont ces notes que je transcris ici. Il y a, ce me semble, quelque devoir à n’y rien changer ; le lecteur fera plus facilement la part des impressions ressenties : il sera plus indulgent pour les opinions que peut-être il ne saurait partager de tout point ; il verra mieux aussi à chaque page que ces observations sont données comme toutes personnelles, qu’à mes propres yeux elles n’ont qu’une valeur relative et doivent être contrôlées, complétées par d’autres témoignages.


I

Le 20 août, je quittais Paris pour accompagner à titre de volontaire une de nos ambulances internationales ; nous devions nous rendre à Châlons, et de là suivre étape par étape une des divisions du premier corps d’armée. Mon ami M. Chaplain, ancien pensionnaire de l’Académie de France à Rome, s’était joint à moi. Les lecteurs de la Revue connaissent les origines toutes récentes de la société internationale ; M. Cochin les a racontées ici même avec une complète autorité [1]. On ne dira jamais assez combien une pareille institution était nécessaire, et tout ce qu’elle a de véritable grandeur. C’est la loi du progrès scientifique de multiplier les instrumens de mort, et aujourd’hui ils tiennent du prodige ; mais c’est la loi du progrès moral de centupler les efforts de la charité. La lutte est au plus haut point entre l’humanité et la guerre. La guerre peut s’acharner à son œuvre, l’humanité ne se lassera pas. Contre la fureur de la destruction et de la mort, elle a institué de nos jours l’union de tous les dévoûmens sans distinction de race, de religion ou d’état. C’est là un beau triomphe ; les plus grands services que rendra cette ligue pacifique ne sont pas ceux qu’elle prodiguera sur les champs de bataille. J’étais heureux de m’associer pour ma part à la pensée qui avait inspiré les fondateurs de la société internationale ; ce fut la raison pour laquelle, sans être médecin, je me mis à la disposition d’une ambulance appelée à un service de campagne ; je croyais qu’on pouvait être utile à la guerre sans savoir couper une jambe ou extraire une balle.

22 août.

Partis de Paris à cinq heures du soir, nous arrivons le lendemain à midi à Châlons : la voie était partout encombrée, le train ne se mettait en mouvement que pour s’arrêter quelques lieues plus loin. La nécessité de laisser passer certains convois très pressés, d’attendre ceux qui arrivaient par tous les embranchemens de la ligne, de ne pas séparer les régimens d’un même corps amenés de divers points, la crainte des accidens dans un moment où tous les services étaient irréguliers, multipliaient s’ans cesse les causes de retard. Les chemins de fer ont supprimé les distances ; mais quand on voit de près la lenteur des embarquemens et des débarquemens, surtout pour les bagages et les bestiaux, on comprend que, même dans ce siècle de vapeur et d’électricité, il faille compter avec le temps. L’impatience du public et des nouvellistes dans vingt occasions récentes a trop oublié ces vérités très simples ; le chef du train nous disait : « Je suis heureux quand je fais mes cinquante lieues dans la journée. » Je ne sais si la Prusse a eu l’art de mieux profiter que nous des services que peuvent rendre les chemins de fer ; mais la rapidité avec laquelle elle a réuni en douze jours une armée immense permet de supposer que par un ordre sévère, grâce à un plan unique arrêté d’avance et suivi de tous points, grâce surtout au système des zones [2] et des comités spéciaux si heureusement mis à l’essai dans la campagne de 1S66, elle a souvent évité les retards. Du reste, les Allemands se sont départis de leur prudence habituelle ; les accidens signalés sur plusieurs points, et qui en temps ordinaire sont si rares de l’autre côté du Rhin, en font foi.

Le 22, on nous apprend que nous allons à Reims. Personne ne sait la route que nous prendrons plus tard. Nous sommes comme les soldats ; tous ceux que nous rencontrons ne peuvent dire où ils vont ; ils ignorent presque tous où sont leurs généraux et les divisions dont ils ne font pas partie. Nous passons la nuit dans les wagons en face de Thuisy, plus ignorans des mouvemens de l’armée que ne l’est à cette heure un habitant de Londres ou de Paris. Au matin, l’ambulance descend dans la plaine qui borde la voie. — Journée de complète oisiveté : nous en profitons pour faire connaissance avec nos compagnons de route.

Notre ambulance est trois fois plus nombreuse que toutes celles qui ont été formées jusqu’ici par le comité du Palais de l’Industrie ; elle compte plus de cent vingt infirmiers sous les ordres d’un comptable en chef chargé de l’administration, d’un lieutenant, de deux majors, de sergens et de caporaux. Les infirmiers sont divisés en sections, les sections en escouades. Le docteur en chef, praticien qui a fait ses preuves, esprit à tous égards distingué, a sous sa direction plus de vingt aides dont plusieurs, bien que très jeunes, sont déjà des chirurgiens habiles. Deux aumôniers catholiques, un pasteur protestant, un fourrier chargé de préparer les logemens et les vivres, de renseigner l’ambulance sur la route qu’elle doit suivre, complètent l’état-major. Pour tout ce haut personnel, le voyage est un sacrifice pénible ; il sait les épreuves qui l’attendent, il est prêt à toutes les privations, au dévoûment le plus absolu. Une de ses pensées principales est de communiquer aux infirmiers les sentimens qui l’animent ; mais peut-être cette tâche sera-t-elle parfois difficile. Les infirmiers, tous engagés volontaires, reçoivent 2 francs par jour, plus le vin et les vivres. Les motifs qui les ont déterminés à entrer dans ce service nouveau, inconnu de la plupart d’entre eux, sont divers. Pour beaucoup, la solde, surtout dans un moment où les principales industries parisiennes sont réduites à chômer, a été une raison décisive. Plusieurs ont trouvé, nous dit-on, dans les ambulances le moyen d’échapper à la loi qui rappelle les anciens militaires de vingt-cinq à trente-cinq ans. L’attrait du voyage, le plaisir de voir du pays, d’assister à de grands événemens, n’a pas été non plus sans influence sur certains esprits. Il est entendu que nous serons soumis à une discipline sévère, qu’on nous traitera comme un corps d’armée en marche. Nous avons déjà eu quelque avant-goût de cette discipline : ordre vivement rappelé de nous conformer aux minutieuses prescriptions sur le costume, de marcher par le flanc droit et par le flanc gauche, appels réitérés ; les majors prennent plaisir à retrouver les phrases de leur jeunesse, et ce qu’on appelle le langage des camps.

23 août.

Nous avons fait quelques lieues de plus ; nous sommes sur la voie dans une grande plaine à l’est de Reims. Cinq convois qui nous précèdent doivent entrer en gare avant que nous puissions bouger ; cinq autres qui nous suivent attendent que nous avancions. De Châlons à Reims, ils sont chargés de troupes et de matériel. Nous quittons définitivement nos wagons, et chacun s’arrange pour dormir par terre dans sa couverture. On aurait pu nous loger à Reims, où les habitans nous offraient leurs maisons ; mais « il faut tenir les infirmiers, trop disposés à l’indiscipline. » Les heures se passent gaîment malgré la boue et l’insomnie. L’état-major, presque aussi mal partagé que nous, est réduit à s’abriter dans une grange ouverte à tous les vents.

Toute la nuit, on aperçoit sur les collines, de l’autre côté de la ville, les feux des bivacs. Au matin, l’armée du maréchal Mac-Mahon commence à se mettre en mouvement. Il est à peine jour quand nous voyons passer les premiers généraux ; les troupes paraissent ensuite, et le défilé dure jusqu’à midi. Le théâtre est merveilleux pour cette grande scène : à gauche, Reims et les tours de sa cathédrale ; en face de nous, une plaine immense bornée à l’horizon par des hauteurs en demi-cercle ; à droite, des collines plus rapprochées. Le ciel est gris, une pluie fine et pénétrante tombe sans interruption. Les régimens, cavalerie et infanterie, colonel en tête, vont au pas et en bon ordre sur deux grandes routes, sans un chant, sans un mot ; beaucoup de soldats paraissent dormir en marchant. Après l’armée viennent les bagages, les grands troupeaux de bœufs, les voitures des finances, la longue file des mulets chargés de leurs cacolets, et tous les impedimenta ordinaires, qui sortent encore de Reims quand les premières dvisions sont déjà arrivées au campement du soir. Le silence qui est absolu, le peu de place que tiennent sur cette plaine ces soldats, qui se comptent cependant par milliers, ajoutent encore aux émotions naturelles qu’excite la vue d’une grande armée marchant à l’ennemi. Vers le milieu du jour, le bruit se répand qu’on aperçoit les voitures de l’empereur ; elles passent en petit nombre ; l’état-major impérial porte les traces d’une campagne déjà longue, les beaux uniformes ont perdu leur éclat, les figures sont fatiguées. L’empereur est au fond d’une lourde berline, enveloppé dans un ample manteau noir doublé de rouge ; il salue comme aux jours de triomphe ; ses traits n’expriment aucune inquiétude ; j’entends dire autour de moi : « Il est sûr de la victoire, la fortune nous est revenue ! »

Le 24.

Longue étape de 28 kilomètres par des chemins difficiles et sous la pluie. Nous traversons Berru, lipny, Pont-Faverger. Beaucoup de maisons sont désertes ; telle rue rappelle Pompéi, cette ville où l’on croit à chaque instant que les habitans vont revenir.

Les collines qui bordent la Suippe en avant de Bétheniville sont couvertes de troupes ; c’est une mer de tentes et de feux, de chariots, de canons, de chevaux, parmi lesquels s’agitent les soldats. Ils vont enfin se reposer ; les hommes tombent épuisés : la faim et le sommeil, telles sont les grandes exigences qui les dominent à cette heure. Quelques ombres apparaissent sur la route et nous demandent du pain. A Bétheniville, on nous abandonne une grange pour la nuit ; il est déjà tard, plusieurs de nous ne songent pas, au souper et s’endorment.

Le lendemain au milieu du jour, nous prenons la route de Machault. Les habitans nous font l’accueil le plus cordial ; ils n’ont pas encore vu passer ces foules de soldats qui lassent si vite les bons vouloirs des villes et des campagnes. Chaque maison ce soir-là se met en frais d’un bon dîner ; le feu flambe dans les cuisines, et le petit vin de paille des Ardennes coule à pleins bords. On cause de la France, de l’armée, de l’ennemi ; on porte des toasts à la victoire, la gaîté est partout.

Toute la journée du 24 se passe à Attigny ; les camps sont établis en dehors du village, les soldats de toute arme remplissent les rues et les maisons. C’est une mêlée au milieu de laquelle on ne peut ni circuler ni se faire entendre. Quand les troupes ont quelques instans de repos, elles oublient les fatigues d’hier, les dangers de demain. Les cabarets sont remplis comme un jour de foire ; on crie, on s’injurie, puis on reconnaît ses torts et on s’embrasse. Les conversations sont toutes personnelles, remplies par ces mille intérêts immédiats qui préoccupent les hommes quand ils vivent en commun ; à peine pouvons-nous saisir quelque allusion à la guerre. Des renseignemens exacts sur ce qui s’est accompli, bien peu de soldats sauraient en donner ; ils savent ce qui s’est fait à la lisière de tel bois, près de tel moulin ; ils peuvent conter des épisodes ; l’ensemble, ils l’ignorent. Aujourd’hui les hommes qui ont assisté aux luttes les plus décisives se sont souvent battus contre un ennemi invisible, et une bataille n’est plus qu’une série de manœuvres dont le général en chef seul saisit l’unité. Le soldat du reste, comme toutes les natures simples, ne sait ni observer ni bien voir. Il se bat avec un courage intrépide ; s’il est vainqueur, tout est bien ; s’il est vaincu, on l’a trahi. Le plus souvent il ne s’élève pas à une conception plus haute de la stratégie. L’entrain des troupes ne paraît pas atteint par nos précédens revers. « Nous étions un contre sept, soyons un contre un, et nous verrons ! » Seuls les régimens qui sont venus par le chemin de fer de Belfort à Châlons paraissent moins ardens : il leur a manqué le stimulant des bivouacs et des marches forcées ; puis ils raisonnent davantage, les journaux, qu’ils citent sans cesse, ont ébranlé leur confiance.

Le désordre est extrême autour de nous ; la bête surexcitée a des exigences brutales, la vulgarité se montre sans scrupule. Cependant ces natures sont bonnes. La guerre pour beaucoup d’hommes peu cultivés est la meilleure occasion qu’ils aient dans leur vie de mettre en pleine lumière ce qu’ils valent ; il ne faut pas s’arrêter à la forme : tel soldat qui entre brutalement dans une maison trouvera tout à l’heure pour ses hôtes effrayés des paroles pleines de cœur et d’une touchante délicatesse.

Nous rencontrons quelques officiers de nos amis qui fument très paisiblement dans les cafés ; nous n’aurions pu nous les figurer si tranquilles au milieu de ces rudes épreuves. Ils viennent de Wissembourg, de Reischofen et de Châlons ; ils ont assisté à ces grands combats qui ont si vivement frappé toute l’Europe ; l’ennemi est à quelques pas d’ici, et demain peut-être ils resteront sur un champ de bataille : c’est à peine s’ils paraissent y penser. Sur la marche de l’armée, ils savent seulement que nous gagnons le nord, que nous faisons une manœuvre hardie, et que la fortune va nous revenir. Les troupes prussiennes leur paraissent solides, sans entrain ; ils ajournent leur opinion sur les qualités de leurs adversaires et ne font que des remarques de détail. Du reste, ils raisonnent et critiquent peu ; ils sont entraînés dans ce torrent qu’on appelle une armée en marche, dans ce rêve étrange de la vie des camps et des batailles ; ils font simplement leur devoir. Cette indifférence qui nous frappait n’est que le calme d’esprits résolus, fortifiés contre tout ce qui pourrait diminuer leur présence d’esprit et leur courage. Si on leur parle de ceux qu’ils ont laissés à la maison paternelle, et dont les angoisses sont si vives : « Le sacrifice est fait, il ne faut pas revenir sur ces tristes pensées. » Les camarades perdus, les affections brisées, ils veulent que rien ne les touche. La guerre détruit dans le soldat tout ce qui ne sert pas à la guerre ; elle laisse debout une idée, celle du devoir, un sentiment, celui de l’honneur. Ce qu’on appelle la grandeur militaire, c’est le détachement de soi-même, beau surtout lorsqu’il se rencontre uni aux délicatesses du cœur et à la distinction de l’esprit.

On m’apprend vers le soir qu’un de nos meilleurs amis est ici ; nous courons au camp des turcos et nous demandons Albert Duruy. « Inconnu au régiment. » Quelques mots expliquent tout. « Ah ! oui, oui, vous demandez le fils du grand-vizir, celui qui a tué treize Prussiens à Wissembourg, nous disent ses camarades indigènes ; il s’expose partout, mais il a un talisman, il ne sera jamais touché ; le voilà caporal, et, si la guerre continue, il sera vite sergent. » Notre caporal surveille le dîner sans souci de la légende orientale dont il est devenu le héros ; nous prenons place dans le fossé où il est assis, et il nous dit à nouveau cette bataille de Wissembourg qu’il a déjà racontée avec une simplicité saisissante. La nuit avance ; il faut enfin se quitter, et nous reprenons la route d’Attigny, non sans souhaiter que le talisman ait toutes les vertus que lui prêtent les Arabes.

Le 28.

En quittant Attigny le 27, nous gagnons La Neuville ; une courte étape d’une heure et demie nous ramène le lendemain sur nos pas ; nous campons toute la journée au-dessus du village de Semuy. Notre marche est lente et incertaine, sans doute parce qu’elle doit se régler sur celle du corps d’armée que nous suivons. Depuis le 22, le chemin que nous avons fait est bien court, et cependant on répète autour de nous que les circonstances sont décisives. Jusqu’au soir, nous n’avons d’autre distraction que le passage des trains d’équipage qui s’avancent en désordre et à grand’peine par des chemins détrempés.

Mes premières impressions sur le personnel de notre ambulance n’ont fait que se fortifier. Je l’ai vu à l’œuvre. Diriger un si grand nombre d’hommes, avec un matériel considérable, dans un pays épuisé, quand rien ne peut être prévu, n’est pas chose facile. Il faudrait de la part des chefs un rare esprit de décision, une grande activité et une complète entente. Les docteurs se tiennent à l’écart, et ils ont raison ; ils veulent que les comptables s’occupent seuls de l’administration. Quand nos hôpitaux seront établis, ce ne sera pas aux médecins de veiller à la discipline, aux vivres et aux campemens. Le docteur en chef n’intervient donc que le moins possible. Les sergens et les majors essaient en vain de maintenir une discipline militaire, qui le plus souvent n’est qu’une parodie de la vraie discipline, et n’attache d’importance qu’aux détails. Les infirmiers échappent sans cesse à la règle qu’on veut leur imposer. L’administration n’a qu’une ressource, qui est l’expulsion ; déjà dix infirmiers ont été remis à la prévôté pieds nus et en chemise. « On en prend cent vingt au départ pour en garder soixante, me disait-on au Palais de l’Industrie. Nous comptons qu’avant peu de jours l’ambulance en aura renvoyé vingt ou trente. » Ce n’est pas que ces hommes commettent des fautes graves, mais ils se plaignent, surtout quand les vivres se font attendre ; ils répondent peu poliment à des ordres qui leur paraissent excessifs, ils transgressent des consignes qui se contredisent tous les jours, et qui trop souvent n’ont aucune utilité évidente. — D’ordinaire ces difficultés s’arrangent à l’amiable, parfois cependant les chefs perdent patience, et alors le dernier venu paie pour tous les autres. Ce personnel serait facile à conduire, si on donnait aux escouades un règlement qui, une fois arrêté, fût observé à la lettre. Le comité n’a choisi en général que des hommes payés ; de simples volontaires lettrés et instruits lui inspiraient peu de confiance, il croyait que des jeunes gens habitués au comfortable de la vie ne pourraient supporter la fatigue, qu’ils reculeraient devant les détails d’un service pénible. Ces objections ne sont pas sérieuses ; des esprits cultivés savent très bien que se mettre en campagne pour recueillir et soigner des malades demande de l’activité et du dévoûment, et, quand ils offrent leur bon vouloir, ils sont prêts à tout. Du reste les fatigues qui leur sont imposées sont celles que les médecins, les sœurs de charité, acceptent dans les hôpitaux, et je ne sache pas qu’un homme de bonne volonté ait jamais été moins attentif auprès d’un blessé qu’un mercenaire. Par leur intelligence, ils seraient de précieux auxiliaires pour les médecins ; ils faciliteraient la tâche de l’administration. Au lieu de cela, on a choisi de parti-pris des hommes sans éducation, de véritables manœuvres, et on a dû les soumettre à des sergens et à des caporaux qui eux-mêmes sont des natures très primitives. L’administration fait peu de cas de tout ce personnel et justifie ses procédés par les défauts mêmes des hommes qu’elle a enrôlés. Dans ces conditions, quiconque parmi les infirmiers ne s’est pas engagé pour gagner 2 francs par jour a une situation très fausse ; le costume qu’il porte le soumet à une loi commune qui n’est pas faite pour lui ; il se ferait scrupule de donner l’exemple de l’indiscipline. Il vit en camarade avec des hommes dont les habitudes et le langage lui sont également inconnus ; à leurs yeux, sa présence ne peut s’expliquer, ils le regardent plus ou moins comme un espion. Les qualités d’initiative qu’il pourrait montrer, et qui dans l’armée relèvent bien vite l’engagé volontaire, sont ici annulées. Nous avons pour compagnons cinq jeunes prêtres qui ont voulu consacrer leurs vacances au secours des blessés. Leur caractère ecclésiastique ne permet pas de les traiter avec la rigueur en usage envers les autres infirmiers ; on ne peut les empêcher de prendre certaines libertés raisonnables, par exemple de préférer les lits qu’ils se procurent eux-mêmes dans les villages à la couverture étendue sur la terre humide, un dîner dans une maison à la gamelle de l’escouade ; on ne les interpelle pas brusquement pour leur ordonner de « rouler un tonneau » ou de « porter une poutre. » Les chefs trouveraient volontiers que les abbés compromettent cette discipline imaginaire sous laquelle doit vivre l’ambulance ; ils regrettent de ne pas leur voir la capote grise des infirmiers. Ces jeunes gens supportent les critiques et le milieu où leur délicatesse est mise à si rude épreuve, persuadés que dans quelques jours ils auront l’occasion de montrer ce qu’ils valent.

Les ambulances prussiennes qui ont fonctionné pendant la guerre de Bohême comptaient beaucoup de simples volontaires non payés, choisis parmi les jeunes gens de seize à vingt ans dans l’ordre de Saint-Jean, dans celui de Malte et dans différentes sociétés laïques. Le personnel salarié était très restreint. D’après la pensée première de M. Henri Dunant, un des principaux fondateurs de l’association c’était surtout au dévoûment qu’il fallait faire appel, et je crois que dans le comité de Paris beaucoup d’esprits éclairés partageaient cette opinion. Il suffirait d’un petit nombre de mercenaires pour les voitures, la cuisine et quelques corvées qui ne demandent que l’habitude des travaux manuels. Presque tous les infirmiers pourraient être des jeunes gens de bonne volonté. L’éducation et l’intelligence des subordonnés deviendraient les meilleurs garans de l’ordre, et on laisserait à chacun la mesure nécessaire de liberté pour s’arranger le moins mal possible au milieu des difficultés de pareilles expéditions. Il y aurait même un sérieux avantage à ce que les comptables et tous les chefs administratifs, au lieu d’être des employés salariés, fussent de simples volontaires : gens d’affaires et hommes du monde auxquels leur mérite donnerait ce qu’il faut d’autorité.

On ne doit pas oublier qu’un des principaux devoirs d’une ambulance est de diriger dans les contrées envahies les efforts toujours nombreux de la charité locale, qu’il faut dans ce cas à tout le personnel une certaine valeur morale qui le fasse respecter. Je sais bien des villages où nos infirmiers ont inspiré plus de crainte que de sympathie. Si on objecte que les dévoûmens volontaires n’ont pas été assez nombreux, il est difficile d’admettre qu’il eût été impossible de faire chez nous ce qu’on a fait ailleurs. Peut-être la société internationale de France n’a-t-elle pas eu l’activité que nous avons vu déployer depuis quatre ans dans d’autres pays, surtout en Allemagne. Je sais qu’en 1867 la France a eu l’honneur de provoquer à Paris une exposition du matériel des ambulances européennes, mais depuis cette époque le zèle s’est un peu ralenti. Au mois de décembre 1869, le comité n’avait recueilli pour l’année que la somme insignifiante de 3,661 fr. [3], pendant que la société russe comptait plus de 8,000 adhérens. Après six ans d’exercice, nous avions institué quelques sections provinciales, en particulier celles de Compiègne, du Havre et de Lyon ; au mois de juin 1866, au début de la guerre de Bohême, M. le comte de Stolberg-Wernigerode, commissaire-général des hospitaliers volontaires de l’armée prussienne, avait sous ses ordres plus de cent cinquante comités d’hommes, et les sociétés de femmes n’étaient pas moins nombreuses. En ce moment, après six semaines de guerre, le comité des Champs-Elysées n’a pas reçu beaucoup plus de 2 millions. Est-il téméraire de croire que les recettes n’atteindront pas ce chiffre de 12 millions réunis à Berlin en 1866 dans les premiers jours de la déclaration de guerre à l’Autriche ? L’œuvre internationale est restée jusqu’ici presque inconnue dans un certain nombre de nos départemens, et des villes importantes ne lui ont offert que des dons insignifians. Les appels si émus du comité à la charité publique n’exagèrent en rien l’insuffisance des ressources ; la charpie, le linge, les médicamens, manquent dans beaucoup de villes. Le 9 août, à Strasbourg, on ne savait où trouver les objets les plus indispensables aux premiers pansemens ; j’ai sous les yeux une lettre désespérée, la dernière que j’aie reçue de cette malheureuse ville, où ces faits sont exprimés avec une douloureuse éloquence.

Il serait injuste cependant d’attacher à ces faits une importance qu’ils n’ont pas ; les difficultés que le comité de Paris a rencontrées ont certainement été toutes passagères. Longtemps avant l’Allemagne nous avions dans nos sœurs de charité un corps d’infirmières qui faisait l’admiration de l’Europe, et que les sociétés laïques de femmes formées à l’étranger n’ont point égalé. Si les sommes recueillies n’ont atteint qu’un chiffre relativement assez faible, la cause, en est surtout à une erreur de la bienfaisance privée, qui a versé au trésor public une grande partie des dons qu’elle destinait à nos soldats ; les recettes faites par l’état pour secours à l’armée ont été considérables ; les comités provinciaux sont, il est vrai, trop peu nombreux, mais ceux qu’on a établis ont eu un succès rapide, témoin celui de Compiègne, qui a des associés dans les moindres cantons de l’arrondissement. Enfin, sur un point où je crois que les principes suivis par la section française doivent être modifiés, je veux dire le choix de volontaires payés, je ne puis me dissimuler que le système des salariés a pour lui des autorités sérieuses, et que dans notre ambulance même un certain nombre des hommes enrôlés ont du moins le mérite, que personne ne saurait nier, d’avoir appris dans les hôpitaux à faire des pansemens et à soigner les malades.

Le 29.

Nous arrivons au Chesne. Le village est rempli de troupes comme l’était Attigny l’autre jour. C’est le même aspect ; mais le désordre est plus grand, les habitans se plaignent très haut des exigences des soldats : tout ce que nous entendons est triste. Nous ne savons ce qu’il y a de vrai dans tous ces propos découragés. L’armée n’a pas assez de discipline, les hommes de vingt-cinq à trente-cinq ans n’en font qu’à leur tête, ils trouvent injuste la loi qui les a rappelés après sept ans de service ; la vie civile leur a donné des habitudes d’indépendance et de comfortable, ils ne connaissent ni leurs chefs ni leurs camarades : cette cohésion si nécessaire du bataillon et de la compagnie est perdue pour toute une partie de l’armée. De plus ces hommes doivent se servir de fusils nouveaux dont le maniement leur est inconnu. Ceux qui viennent de Reischofen et qui battent en retraite depuis trente jours commencent à se décourager : le Français veut aller en avant ; sinon, il doute de ses chefs, il ne comprend rien à ce mois de fatigues durant lequel il n’a pas vu un ennemi. On se plaint de l’intendance, qui, dit-on, ne fournit pas les vivres nécessaires ; les bruits les plus exagérés s’accréditent au milieu de cette foule. On commence à dire : « Nous serons trahis. » Le maréchal Mac-Mahon est resté deux jours ici dans la maison du maire ; on raconte que les officiers ont requis toutes les cartes du département des Ardennes qu’on a pu découvrir dans le pays ; le receveur des domaines et quelques notables en ont trouvé dix ou douze. Ils nous confirment le fait, que nous avions peine à croire, ajoutant qu’on est allé dans les environs et jusqu’à Sedan pour s’en procurer d’autres. On a vu l’empereur se promener un instant sur la place des Halles ; il pouvait à peine marcher, et quand il est rentré chez le maire, il a fallu le soutenir : il dissimulait mal un abattement profond. Au départ seulement, il a trouvé des paroles courtoises pour l’hôte qui l’avait reçu. On parle d’altercations très vives qui se seraient élevées entre les chefs de corps. « Je savais, général, que vous étiez un sot, j’ignorais que vous fussiez un lâche. » La nouvelle du remplacement du général de Failly s’est répandue aujourd’hui dans l’armée ; elle est certaine. Le maréchal Mac-Mahon était triste, il a refusé le champagne que lui offrait le maire. Durant ces deux jours, les conseils de guerre ont été nombreux et pour ainsi dire en permanence ; ils se tenaient dans la salle à manger, au rez-de-chaussée. L’empereur n’y assistait pas ; mais le maréchal entrait quelquefois dans sa chambre, qui était en face, de l’autre côté du corridor. Le maréchal a changé trois fois la marche de ses troupes, il attendait des nouvelles de l’armée de Metz, nouvelles qui ne sont pas arrivées. En vain a-t-il envoyé exprès sur exprès. On rapporte qu’il aurait dit à son état-major au moment de partir : « Allons, messieurs, tout est décidé, il ne nous reste plus qu’à mourir gaîment ! »

Le maire du Chesne a recueilli un grand nombre de malades pour lesquels il demande des infirmiers. Le docteur en chef, qui nous a toujours témoigné un vif intérêt, nous offre, à mon ami et à moi, de rester ici, d’organiser avec le médecin cantonal les premiers secours. Nous acceptons de grand cœur, et demain nous serons à l’œuvre. Pour ce soir, l’important est de trouver un gîte ; tous les lits, tous les bancs, tous les billards, tous les parquets, sont occupés ou retenus ; il faudrait être général pour obtenir une botte de paille. Nous allons au bout du village, dans la campagne, à la recherche d’une maison isolée, si pauvre qu’elle soit ; c’est notre dernière espérance. Notre bonne fortune nous sert à souhait ; on nous donne, non sans hésitation, l’hospitalité dans une chaumière ; le passage de 80,000 soldats a visiblement effrayé nos hôtes, et nous avons quelque peine à gagner leur confiance.

Le 30.

Le 30 août au matin, l’ambulance quitte le Chesne, où nous restons. La journée est prise tout entière par nos malades, la première organisation n’est qu’improvisée ; mais tout ira bien.

Les derniers Français sont partis ; ce pauvre village est abandonné. « On nous laisse seuls livrés à l’ennemi, » répète-t-on partout. Les Prussiens ne peuvent être loin, et pourtant personne ne sait où ils sont. Le soir à cinq heures, un exprès apprend au maire qu’une avant-garde ennemie campe à une demi-lieue du village. La stupeur est générale. Jamais chroniqueur du XVIe siècle n’a décrit plus d’horreurs que n’en imaginent les pauvres habitans désespérés. Quelques personnes riches abandonnent leurs maisons ; le conseil municipal s’est dispersé en partie. Le maire, M. Lefèvre, un vieillard de cœur, tient tête malgré ses soixante et onze ans au mal qui menace le pays ; voilà cinq jours qu’il ne dort pas, il a logé l’empereur, reçu le maréchal Mac-Mahon, le général de Failly, les domestiques des princes et des généraux. Tantôt avec ses hôtes, tantôt à la mairie, occupé à répondre aux exigences d’une armée de 80,000 hommes qui veut des logemens, des vivres, des voitures, et ne comprend pas l’impossible, — aux plaintes de ses administrés qui l’assiègent sans cesse, il est épuisé, mais il restera debout jusqu’à ce que les forces lui manquent. Cependant les jeunes gens de vingt à vingt-cinq ans s’enfuient vers Rethel ; on dit que les Prussiens les mettraient sur le front de leur armée. Les propriétaires conduisent leurs chevaux dans des champs écartés pour échapper aux réquisitions. On démonte les voitures, on jette une roue dans un fossé, une autre plus loin, la caisse ailleurs ; les maisons arborent le drapeau des ambulances, la grande rue du Chesne semble parée pour une procession ; les familles se groupent, les femmes dont les maris sont partis vont s’établir chez des voisins. Le propriétaire du café de France efface son enseigne ; divers marchands font de même. Le receveur des domaines enlève sa pancarte ; on cache les armes, on cache l’argent et les vivres. A sept heures, nous traversons la grande rue ; elle est déserte, tout est morne, le silence est absolu ; on n’aperçoit pas une lumière, et cependant personne ne dormira cette nuit.


II

31 août.

Le village est rempli de soldats prussiens ; la terreur d’hier a fait place à la surprise : les habitans croiraient volontiers qu’ils ont eu trop peur du danger.

Hier au soir, comme on l’avait annoncé, l’ennemi était à une demi-lieue du Chesne, il a passé la nuit en vue du village. Le matin à quatre heures, un uhlan frappe à la première maison. « Y a-t-il ici des soldats français ? » On lui répond qu’ils sont partis ; il retourne au galop vers ses chefs. Peu après arrivent quatre nouveaux cavaliers ; deux restent à l’entrée de la grande rue, les deux autres font le tour du village lentement, au pas, leur grande pipe de porcelaine à la bouche, la carabine levée sur la selle de leurs chevaux. Ce sont des jeunes gens décidés et froids, de petite taille, l’œil toujours ouvert, l’expression hautaine. A sept heures, quatorze uhlans, traversant la grande rue, vont au télégraphe et à la mairie, puis visitent de nouveau les moindres ruelles. A huit heures, l’escadron entier fait son entrée au Chesne ; les officiers ont des cartes à la main, les soldats disent lentement un chant guerrier, coupé à chaque refrain par des hourras qui remplissent tout le village. Ils s’arrêtent sur la place, pas un homme ne bouge : ils restent là immobiles près d’une heure. Pendant ce temps, deux fourriers visitent une à une toutes les granges, écrivant à la craie sur la porte le nombre de chevaux que chacune d’elles peut recevoir, puis reviennent à la place. Les cavaliers, conduits par les fourriers, vont prendre possession des logemens qui leur sont assignés. Les uhlans sont enfin libres ; ils continuent à fumer, et se promènent deux à deux dans les rues du village, comme des curieux en pays ami. Des soldats entrent au café et paient largement ; d’autres font des emplettes. Les habitans du Chesne voient pour la première fais les gulden du roi Guillaume. Les costumes bleus de ces cavaliers élégans ne paraissent pas avoir vu le feu ni reçu la pluie, tant l’éclat en est parfait. Ces nouveaux hôtes ne cherchent point à effrayer le village ; quelques-uns, qui parlent français, adressent même des paroles polies aux habitans, et les plaisantent sur leur peur.

Plaise à Dieu que l’armée ennemie paraisse toujours aussi douce au village du Chesne ! On s’était trop ému la veille pour ne pas s’abandonner maintenant à l’espérance. Du 1er au 7 septembre.

Du 1er au 7 septembre, nos journées sont toujours les mêmes : nous sommes au milieu de l’armée prussienne. Les régimens passent les uns après les autres. L’ambulance occupe la plus grande partie de notre temps. Quand nous sommes arrivés au Chesne, on y comptait soixante malades réunis dans une grande maison ; les sœurs de Sainte-Chrétienne avaient installé dans leurs classes les plus gravement atteints, ceux dont l’état réclamait des soins de chaque instant. « Ne vous occupez pas de nous, vous avez à faire ailleurs, nous nous suffirons, » nous disaient-elles, et cela était vrai. L’approche de l’armée ennemie ne les avait pas effrayées ; elles nous avaient seulement priés de venir loger chez elles dans le cas où quelques garanties leur seraient nécessaires. Elles n’ont couru aucun danger, et nous n’avons été pour elles qu’un surcroît de préoccupation et de fatigues. Ce qui nous frappait surtout dans leur hôpital improvisé, c’était l’entrain de cette charité sans éclat, cette pitié sobre de vaines paroles. Durant cette semaine, elles ont eu bien des mourans à consoler ; les soins que demandaient les malades étaient infinis. Cependant personne dans le couvent ne paraissait s’apercevoir de la fatigue ; la maison n’avait aucun air de tristesse.

La grande ambulance était occupée par des malades répartis dans cinq chambres, l’une pour les petites véroles, qu’il fallait isoler, les autres pour les maux de pieds, les dyssenteries et les fièvres. Le 1er septembre, il nous arriva de véritables blessés ; toutefois nous n’en avons pas eu plus d’une vingtaine. Quelques matelas, des couvertures et de la paille suffirent d’abord pour nos dortoirs improvisés. Chaque matin, le docteur du Chesne, M. Dolizy, faisait la visite ; on procédait ensuite aux pansemens, dont deux infirmières et quelques hommes s’étaient chargés. Une voisine préparait le bouillon et les repas. Les vivres devinrent bientôt la préoccupation la plus grande de l’ambulance, la plupart des soldats avaient bon appétit ; il fallait cependant se mettre à la ration : au bout d’une semaine, tout compte fait, il ne restait au Chesne que pour huit jours de farine. Les habitans désiraient soigner des malades chez eux ; ces braves gens s’adressaient à nous sans arrière-pensée. Si quelques natures vulgaires songeaient surtout au bénéfice du drapeau à croix rouge, le plus souvent le désir d’être utile inspirait seul ces solliciteurs. « J’ai un fils à l’armée, nous disait un père de famille, donnez-moi deux blessés, je les traiterai comme je voudrais qu’on le traitât, » et ces deux soldats qu’il emmenait étaient adoptés par lui comme ses enfans. De très pauvres gens s’imposaient de véritables sacrifices pour prodiguer à un malade tout ce qu’il demandait. Au début, ignorant les intentions de l’armée prussienne, nous avions voulu garder tous nos malades sous la protection directe de notre brassard, dans les deux ambulances officielles du Chesne ; mais bientôt il nous parut facile de céder aux demandées des habitans : c’était pour les blessés une chance de guérison de plus et un bien-être au moins relatif assuré. Dès le troisième jour, cinquante soldats français et plus de vingt soldats prussiens étaient logés chez des particuliers qui leur donnaient le peu qu’ils avaient. L’article 5 de la convention de Genève dit que la présence d’un blessé dans une maison la dispense du logement des troupes. Cet article n’a pas été observé au Chesne ; je ne crois pas qu’il l’ait été davantage ailleurs ni par les Français ni par les Prussiens, et il était difficile qu’il le fût : le plus souvent les blessés et les soldats de passage étaient trop nombreux. Du reste l’autorité prussienne s’en remettait au maire, qui donnait les billets de logement ; celui-ci prit le seul parti possible, qui était de tenir compte dans une certaine mesure des lits occupés par des malades chez ses administrés. La convention de Genève, à la prendre à la lettre, ne peut pas être toujours respectée ; le caractère international des ambulances ne saurait faire oublier les intérêts des belligérans. Ainsi, tout neutre que soit celui qui porte un brassard, il ne saurait passer tour à tour d’une armée dans l’autre. L’article 3 contient les dispositions suivantes : « les personnes désignées dans l’article précédent (le personnel des hôpitaux et des ambulances), lorsqu’elles cesseront leurs fonctions, seront remises aux avant-postes ennemis par les soins de l’armée occupante. » Il y a quelques semaines, le prince royal ne s’est pas conformé à cet article. Une ambulance prise à Pont-à-Mousson, au lieu d’être reconduite jusqu’aux lignes françaises sous escorte, a dû passer à travers toute l’armée prussienne et revenir par la Belgique. Je ne pense pas qu’elle ait été ni maltraitée ni injuriée, du moins plusieurs membres de cette ambulance nous ont rassuré sur ce point. Le seul fait de se trouver au milieu des vainqueurs était déjà assez pénible pour elle. Renvoyée, immédiatement au corps français quelle devait accompagner, elle pouvait, par les renseignemens qu’elle donnerait, être un danger pour l’armée allemande. La huitième ambulance, forcée de revenir sur Rethel, a reçu avant son départ d’un corps bavarois les vivres qui lui manquaient. Dans l’ambulance de la presse, les médecins ont été traités sur le pied des médecins allemands, les infirmiers comme les soldats.

Je sais que quelques membres de la société internationale française se sont plaints très vivement des procédés de l’intendance prussienne ; on m’a parlé ici de tentes prises, de linge enlevé, de chef dépouillé de ses meilleurs vêtemens, de sœurs et de médecins français retenus de force pour soigner des malades allemands. Pour mon ami et moi, durant notre séjour au Chesne, l’autorité militaire n’a pas songé à nous inquiéter ; nous avons trouvé au contraire chez elle un esprit conciliant ; dans plusieurs circonstances où des soldats allemands cherchèrent à mettre la main sur nos vivres de réserve, elle est intervenue pour faire respecter ce qui appartenait aux malades ; elle nous a offert toutes les garanties dont nos blessés et nous pouvions avoir besoin. Si le commandant de la place nous a demandé à visiter l’hôpital, il a tenu à préciser que cette démarche n’aurait pas de sa part le caractère d’une immixtion dans nos affaires, que, si elle devait être prise ainsi, il ne la ferait pas, qu’il la considérait seulement comme une marque de sympathie pour de braves gens qui avaient fait leur devoir. Tous nos convalescens et même les hommes complètement guéris ont circulé librement dans les rues sous la protection de l’ambulance ; il était de notoriété publique que nous avions une cinquantaine de chassepots dans nos greniers, personne n’est venu les saisir. Le jour où nous devions quitter le Chesne, désireux de savoir ce qu’allaient devenir nos blessés tout à fait remis, nous demandions au commandant militaire quelques renseignemens à ce sujet, « Ces hommes, nous répondit-il, sont mes prisonniers ; tant qu’ils resteront dans l’ambulance ou au Chesne, je les considérerai comme malades ; s’ils veulent partir, je serai forcé de les faire arrêter : Donnez-leur des habits de paysans, et qu’ils s’en aillent en Belgique ou chez eux, pourvu que je n’en sache rien officiellement. »

Nos soldats étaient faciles à soigner ; ils supportaient leur mal avec une patience qui nous étonnait. Nous rencontrons un pauvre homme qui arrive à l’ambulance soutenu par un de ses camarades et causant assez gaîment. — Vous êtes blessé ? — Oui, j’ai reçu un coup de feu, mais ce ne sera rien ; savez-vous où est mon régiment ? — Ce n’était rien ! une balle lui avait traversé le bras gauche de part en part ; elle était entrée dans la poitrine et ressortie par le côté droit. Un chasseur engagé à la bataille de Beaumont était venu nous trouver la tête entourée de linge. » « Occupez-vous des autres, dit-il, je puis attendre. » Quand on vit sa plaie, la tête offrait une large blessure béante qui tombait jusque sur le front. Dans une de ces dernières journées, un reporter qui désirait des renseignement précis avise au pied d’une colline huit ou neuf officiers qui paraissent se reposer ; il les aborde ; et l’on cause ; il se hasarde enfin à leur demander pourquoi ils sont ainsi à l’arrière-garde ? « Mais, monsieur, répond le plus gai, comme vous le voyez, j’ai le bras cassé. » Son voisin, qui tenait un mouchoir sur la bouche, l’ôte un instant, la lèvre supérieure avait été complètement enlevée par une balle ; tous les huit étaient aussi grièvement atteints ; ils attendaient une ambulance. Quand le mal commençait à diminuer, ces braves gens retrouvaient toute leur activité ; ils faisaient eux-mêmes le service de leurs camarades et s’efforçaient de nous éviter de la peine. Une chambrée avait établi une cuisine et une pharmacie, une autre un atelier de couture. On jouait aux cartes et on causait beaucoup ; le thème était toujours le même : « la France a été trahie, » et il n’y avait rien à répondre à cette conviction naïve ; au moindre mot de réserve ou de critique, ils nous regardaient avec des yeux irrités qui voulaient dire : « Croyez-vous donc que nous soyons des lâches ? » La bataille de Sedan fut pendant huit jours pour les malades l’objet de tous les lazzis ; « c’était une fable prussienne. » Et quand on commença de n’en plus pouvoir douter, ni la confiance, ni l’ardeur de se battre, ni la certitude de la victoire finale, n’abandonnèrent la plupart de nos blessés.

Le soir, les soldats allemands venaient causer avec les Alsaciens de l’ambulance ; ils n’étaient pas gênans, et se faisaient pardonner leur présence par beaucoup de bonhomie. Les conversations présentaient peu de variété. « D’abord nous sommes tous frères. » Cette entrée en matière était une précaution oratoire indispensable. « Vous, par exemple, vous parlez allemand comme nous autres, nous sommes de braves gens, et vous aussi. Vous vous battez admirablement, mais vous n’avez pas de chefs. » Les malades trouvaient que l’étranger avait du bon sens ; le dialogue continuait. « Vous êtes plus intrépides que nous et souvent plus beaux hommes ; mais nous avons une artillerie plus forte, nous sommes plus nombreux, beaucoup plus nombreux ; vos ministres vous ont trompés ; ils sont seuls cause de tout le mal. » Puis venaient les confidences plus personnelles. « La guerre est bien dure, j’ai laissé mon atelier ; que sont devenus mes champs et mes enfans ? » On se quittait en se serrant la main.

Les simples soldats allemands ont en général une instruction souvent assez avancée ; ils savent presque tous lire et écrire. En campagne, leur préoccupation la plus constante est de couvrir de nouvelles ces cartes-poste que l’intendance met chaque jour à leur disposition ; il n’est point rare de les voir au campement ouvrir quelques livres, noter sur un carnet les faits et les impressions de la journée ; plusieurs possèdent des plans et des itinéraires géographiques ; quelquefois ils ont voyagé en France et connaissent tout au moins la Lorraine et l’Alsace ; pour ceux-là, comme pour nos visiteurs les moins lettrés de l’ambulance, les causes de nos désastres sont les mêmes : « vous n’êtes pas commandés. » La plupart ne sont pas Prussiens. « Nous n’aimons pas la Prusse, disent-ils, mais nous lui devons le triomphe de nos armes ; il n’y a plus dans toute l’armée que des Allemands, sans distinction de nationalité particulière. La guerre est dure, plus dure pour nous que pour vous. Nous souhaitons ardemment la paix, qui nous rendra nos femmes et nos enfans ; mais nous irons jusqu’au bout, il le faut pour la grandeur du nom allemand. L’Allemagne a été assez longtemps vaincue ; victorieuse et admirée, elle devient la première nation de l’Europe, c’est ce qui nous soutient. »

Les soldats nous parlent de Paris ; beaucoup ont des adresses qu’ils nous montrent : ils connaissent de réputation quelques rues et les principaux monumens. Pour eux, le nom de cette ville est plein de mystère. Cette grande cité ne ressemble à aucune autre ; rien en Allemagne ne saurait en donner l’idée. Autant qu’on peut comprendre ce que se figure leur imagination, Paris est une ville surprenante, une terre promise, mais aussi une sorte de Babylone où les séductions et les plaisirs réservent aux vainqueurs des émotions qu’ils n’essaient pas de deviner, auxquelles ils ne s’abandonneront pas sans réserve.

Les chefs avec lesquels nous sommes forcément en relation causent volontiers. L’indiscipline de notre armée les surprend beaucoup ; ils s’étonnent que nous sachions si peu combien la guerre est sérieuse, que nous attachions une si faible importance à l’ordre et à la méthode, aux études préparatoires. C’est par un officier supérieur bavarois que j’ai appris avec certitude la bataille de Sedan. « Vous ignorez sans doute, monsieur, les dernières nouvelles, elles sont tristes pour votre pays : vous n’avez plus d’armée, l’empereur a rendu son épée, on le conduit à Cassel ; mais c’est la fin de cette horrible guerre. Ende, Ende, comme disent partout nos soldats. » Je ne pus que lui répondre : « La France ne s’avouera pas vaincue ; après l’armée, nous avons la nation. » — « Vous voulez parler du siège de Paris, je le sais, nous lisons vos journaux ; ils vous ont fait bien du mal en contribuant à vous tromper sur vos forces, sur le sens des premiers faits militaires ; aujourd’hui ils vous excitent à une résistance inutile. Paris est déjà pris : nous n’avons qu’à nous avancer et à l’entourer ; vos deux mois de vivres s’épuiseront ; pendant ce temps-là, nous irons en Normandie, nous mettrons la Bretagne en réquisition. » — « Et ne craignez-vous pas que notre démocratie fasse des progrès jusque dans vos rangs ? vous avez chez vous bien des mécontens. » — « En ce moment il n’y a en Allemagne ni opprimés ni oppresseurs, il n’y a que des soldats et des patriotes. L’Allemagne entière est debout pour la cause nationale ; puis vous vous trompez sur le pouvoir de la démocratie française. Les questions sociales sont partout la préoccupation des hommes sérieux et honnêtes ; nous sommes plus loin que vous de l’égalité des classes, Werther et Wilhelm Meister sont encore vrais par bien des points. Nous avons fait moins de révolutions, mais ces problèmes s’imposent à nos esprits et aussi à notre conscience ; nous sommes fermement résolus à les résoudre. Dans la question sociale, il faut distinguer le but et le moyen : le but, tous les nobles cœurs l’approuvent, nous savons que l’Europe y arrivera, malgré elle ou de bon gré ; ce sont les moyens de réaliser les progrès de la démocratie qu’il faut trouver. Le problème consiste à étudier toutes les forces vives d’un pays : forces d’action et forces de résistance, légitimes exigences des masses, droits des classes éclairées, intérêts des paysans et des ouvriers, des riches et des pauvres. Jamais l’esprit humain ne s’est proposé une plus noble tâche. Vos utopistes prétendent l’accomplir en un jour ; forts dans la critique, ils ont toujours échoué dans l’action. Le peuple allemand est instruit et bon ; il sait la grandeur de cette belle époque où il nous a été donné de vivre. Vous serez surpris de le voir faire sa révolution sociale lentement, avec prudence ; il trouvera des solutions que votre pays n’a pas soupçonnées : ce sera le triomphe de la science. Avez-vous remarqué, monsieur, que les seules démocraties qui aient fait figure dans le monde, celle d’Athènes par exemple, étaient grandes par la culture de l’esprit ? C’est l’instruction, si générale en Allemagne ; c’est la réflexion, si sérieuse chez nos hommes d’étude, qui rendront possible pour nous l’établissement de la démocratie, qui nous permettront de la régler et d’en recueillir les bienfaits. » Il y avait beaucoup à répondre à ces quelques mots ; ni mon ami ni moi nous n’avions le cœur aux longs entretiens, nous étions anéantis sous le coup des épouvantables nouvelles.

Malgré la politesse des formes, il n’est pas rare de voir percer dans la conversation des officiers une vive antipathie contre la France, contre les vainqueurs d’Iéna, contre ceux qui ont humilié la Prusse en 1806. « Vous nous avez vaincus, vous êtes entrés chez nous, notre heure est venue. Le temps a vengé l’Allemagne, la France aurait tort de se plaindre ; son insupportable arrogance, qui s’est imposée si longtemps à l’Europe, ses promenades militaires dans le monde entier, son chauvinisme, — c’est là un des mots que les Allemands répètent le plus fréquemment quand ils parlent à des Français, — ses victoires, sa suprématie, qui ne s’appuyait que sur la force des armes, ont froissé toute l’Europe.. » Pour ces barons poméraniens qui passent ici, comme pour ces étudians de Göttingue ou d’Heidelberg, engagés dans la landwsher, nous sommes un peuple léger et spirituel qui se rit des nations honnêtes, livré à toutes les inconséquences de l’esprit, libre de préjugé moral, plus raffiné dans nos plaisirs que les Byzantins, un peuple mauvais qui a perdu le sens du vrai et du sérieux. Il faut nous résigner à ces injustices. Ces Allemands qui nous avouent avec toute sorte de réserves le fond de leur pensée sont de bonne foi, mais ils ne nous comprennent pas. Ce reproche d’immoralité qu’ils nous adressent est puéril. Par un excès contraire, souvent des Français qui ont traversé l’Allemagne n’ont pas assez de critique pour les formes, si opposées aux nôtres, que revêtent les mauvais instincts chez le peuple qu’ils viennent d’entrevoir. Ce calme apparent dans le mal, cette froideur qui cache des résolutions extrêmes, ce parti-pris à certaines heures de n’écouter ni les scrupules ni les retours de la conscience, cet art des calculs minutieux au service de sentimens que la passion impuissante à se maîtriser rendrait à peine excusables, ce scepticisme sentimental et poétique qui trouve des théories pour confondre le juste et l’injuste, ce mysticisme qu’on associe au bien comme au mal, et qui donne une certaine grandeur trompeuse aux théories les plus coupables, cette absence de mesure et de tact, ce dédain du goût, non-seulement dans les lettres, mais dans la vie, cet orgueil d’autant plus âpre que, souvent froissé, il est dans un état perpétuel de malaise, toutes ces formes germaniques nous blessent profondément, et à coup sûr on n’admet pas qu’elles soient préférables aux faiblesses de notre caractère national. Plus jeunes que nous dans le monde, vingt fois humiliés malgré leurs grandes qualités, réduits souvent par la nature même de leur esprit à l’impuissance, les Allemands éprouvent aujourd’hui pour la première fois l’éblouissement du triomphe. Leurs défauts ne sont pas moins sérieux que les nôtres, et la victoire ne les corrigera pas.

Les troupes prussiennes continuent à traverser le Chesne ; il en passe parfois du matin au soir. Quand le régiment ne doit pas s’arrêter, aucun homme ne quitte les rangs, la tenue est irréprochable ; tel corps semble se rendre à la parade, les soldats ne paraissent ni fatigués ni malades. Ceux qu’on laisse à notre ambulance sont peu nombreux ; l’état sanitaire de l’armée allemande est excellent. Le nôtre du reste était aussi très bon ; cependant les Prussiens ont souvent couché en plein air, et ils répètent cette plainte de ne pas souper tous les jours que nous ayons aussi entendue dans l’armée française.

Chaque matin, le maire reçoit l’avis du nombre d’hommes qu’il devra loger ; il en nourrit en moyenne de 5 à 600 par jour. Tous les villages des environs en ont autant ; une des préoccupations des généraux est de disperser les régimens pour ne pas épuiser aussitôt les pays qu’ils traversent. Les réquisitions sont ainsi fixées : 700 grammes de pain et 500 grammes de viande par jour pour chaque homme, plus le tabac, le café et le sucre. Les troupes arrivent à midi, et doivent trouver la soupe prête sous les halles. Ces exigences sont dures pour un village ravagé, et souvent il est impossible d’y faire droit. Qu’on s’imagine en effet l’état d’un chef-lieu de canton où sont passés plus de 200,000 hommes, qui a dû fournir plus de 100 voitures de réquisitions, héberger au moins 500 soldats par jour, souvent nourrir 3 et 400 chevaux, et cela après l’épuisement où l’avait laissé l’armée française. Ce qui nous reste de vivres est bien peu de chose.

Les soldats qui passent une demi-journée et la nuit au Chesne ne sont pas bruyans : ils déchargent les bateaux de vivres et les fourgons que notre intendance a laissé prendre, réparent leur matériel de campagne, se promènent en causant. Les officiers boivent en silence au salut de la patrie allemande notre vin de Champagne sur la place du marché ; cette place est encombrée de caisses à la marque des meilleures fabriques. De bonne heure, le soldat allemand rentre chez l’habitant et pense au souper ; il inspire une terreur dont il profite. On ne sait pas sa langue, la difficulté est de s’expliquer ; on le laisse aller de la cave au grenier, il prend le vin et les vivres, et une partie de la nuit se passe autour de la table. Je n’ai pas entendu parler pendant mon séjour au Chesne de violences sur les personnes. Les vols d’objets mobiliers ont été rares ; on m’a seulement signalé un Bavarois qui avait pris une montre et un châle ; je sais aussi qu’un bataillon a dévalisé un marchand de bas sans rien laisser dans la boutique.

Les troupes que nous voyons appartiennent surtout au contingent de Bavière et de Wurtemberg ; les Prussiens et les Saxons, paraît-il, ont plus de hauteur et de morgue ; les soldats que le Chesne a hébergés sont aussi relativement peu nombreux ; on n’a pas fait ici de ces grandes réquisitions de bœufs et de moutons qui ont désolé d’autres parties du département. De plus le village est petit, la surveillance des chefs peut s’exercer directement, et tout acte de pillage serait aussitôt sévèrement puni. Je ne crois donc pas qu’il faille juger de la conduite de toute l’armée par ce qui s’est passé sous nos yeux. On dit que les généraux allemands tiennent à honneur de maintenir une discipline sévère, ce n’est là, ajoute-t-on, qu’hypocrisie ; cette hypocrisie du moins est un hommage à l’humanité, et il faut l’accepter avec bonheur, puisqu’elle adoucit les maux de la guerre.

Les Allemands, qui sont bons légistes, prétendent se conduire d’après ce principe que l’habitant est neutre et que l’armée victorieuse ne peut exercer contre lui d’autre droit que celui de réquisition ; ce droit suffit pour dévaster un pays. Presque toutes les réquisitions de vivres du moins sont faites par les maires et constatées par des pièces authentiques ; quant aux bêtes à cornes, aux chevaux, aux voitures, que les Prussiens ont enlevés aux propriétaires, le nombre en est inscrit sur des reçus de l’intendance prussienne. Les réquisitions militaires sont des billets à ordre dont le débiteur reste inconnu jusqu’à la fin de la guerre ; après la paix, les communes pourront présenter au pays le compte de ce qu’elles auront donné aux Allemands ; ce sera justice d’écouter plus tard de si légitimes réclamations, et il ne se trouvera pas une chambre française pour les repousser ; il serait odieux que les départemens épargnés ne prissent pas leur part du malheur commun. Ce sera peu d’indemniser en argent ces malheureuses provinces qui auront subi si longtemps toutes les horreurs de l’invasion ; la France n’aura jamais assez de reconnaissance et de sympathie pour ceux qui ont tant souffert.

9 septembre.

Les nouvelles du 2 septembre sont complètement confirmées. Paris va être investi. Aurons-nous le temps d’y revenir avant que les lignes des chemins de fer soient coupées ? pourrons-nous traverser toute cette armée qui couvre les routes des Ardennes ? Nos malades gravement atteints ont succombé, les autres sont complètement guéris ou convalescens ; l’ambulance est désormais dans d’excellentes conditions, nos services deviennent inutiles. Nous exposons notre situation à plusieurs officiers supérieurs qui passent au Chesne ; ils ne peuvent nous donner une permission régulière : les chefs de corps seuls, c’est-à-dire, croyons-nous, douze personnes dans toute l’armée, ont le droit de signer un laisser-passer. On nous conseille d’aller à Attigny, où le prince royal nous ferait un excellent accueil, ou encore de partir sans formalité aucune et de gagner la frontière ; ce sera pour nous une avance de vingt-quatre heures. Nous nous arrêtons à ce parti ; nous quittons nos amis du Chesne, non sans nous promettre de venir revoir dans des jours meilleurs ce pauvre village où nous avons passé des heures si tristes, et nous prenons à pied, sans bagage, la route de Mouzon. En vain nous avions cherché une voiture et un cheval, il n’y en a plus au Chesne, ou, si quelque propriétaire a échappé aux réquisitions, nous ne pouvons lui faire courir les risques d’un voyage jusqu’à Sedan.

Du Chesne à Mouzon, pendant sept heures, la route est couverte de soldats bavarois qui reviennent de Sedan ; les traînards sont nombreux, beaucoup d’hommes fatigués s’arrêtent sur le bord du chemin. Les costumes n’ont plus cet éclat que nous avions remarqué au Chesne ; les vêtemens ouverts laissent voir un linge d’une saleté dégoûtante. Sous leur tunique, les soldats ont l’habitude de porter une camisole de toile blanche ; aux étapes, ils quittent la tunique et ne gardent, pour faire les menus ouvrages, que la camisole : de la sorte ils ménagent l’uniforme, et peuvent, quand il le faut, frapper les villages par leur bonne tenue. L’armée allemande ne néglige pas ces moyens dont elle sait l’importance.

A Tannay, vers midi, nous rencontrons toute une division qui fait halte. Elle s’est arrêtée pour quelques heures sur les collines à l’entrée du village. Les soldats se reposent à leur place et en rang ; bien peu ont la permission d’aller au village. Ils sont en ordre comme pour une bataille. Un peu plus loin, nous longeons un parc d’équipage ; les voitures et les chevaux sont disposés sur six ou sept rangs entre des chemins d’une égale largeur bordés de pieux que relient des fils de fer. Le plan de ce parc est mathématique.

Quand nous arrivons aux Grandes-Armoises, deux sentinelles placées à l’entrée de la rue principale nous avertissent que le village est occupé par l’armée. Là, au contraire de ce que nous avons vu à Tannay, les Allemands sont dans toutes les maisons ; les propriétaires les laissent complètement maîtres. La troupe paraît très occupée à chercher ce qui reste de vivres et de vin dans les celliers ; le silence cependant est presque complet.

Au sortir des Grandes-Armoises, le nombre des voitures devient considérable. Les trains d’équipage allemands sont très modestes ; ce sont de petites charrettes, souvent en osier, et qu’on s’est attaché à rendre légères. Nous les jugeons peu dignes d’une grande armée ; mais un escadron de hussards qui vient à passer nous montre l’avantage que présentent ces voitures si simples : elles sont si peu larges que les cavaliers se lancent au galop des deux côtés du train, qui n’arrête pas la circulation. L’armée française avait laissé au Chesne plusieurs fourgons ; les Prussiens en ont pris à peine quelques-uns, ils les trouvaient trop lourds et trop larges. Il est certain que dans les chemins vicinaux et même sur nos grandes routes, quand elles sont détrempées ou que le terrain est accidenté, comme dans les Ardennes, nos transports si solides, mais toujours massifs, créent de grandes difficultés aux soldats du train. Les voitures allemandes peuvent presque toujours suivre les régimens auxquels elles sont affectées ; les vivres arrivent en même temps que les hommes, et c’est là un avantage très sérieux. Les petites voitures militaires que nous voyons ne sont pas traînées en général par un moins grand nombre de chevaux que nos lourds fourgons, la célérité de ce genre de transport a été évidemment une des préoccupations principales de l’intendance allemande.

La circulation est permise sur la route du Chesne à Mouzon ; les paysans qui se hasardent à quitter leur village ou à y revenir ont comme nous toute liberté ; beaucoup de ceux qui nous parlent étaient à Sedan, où les Prussiens les avaient emmenés, ils ont vu pleuvoir les obus, et souvent leurs compagnons sont tombés frappés autour d’eux ; les conducteurs requis par une armée en partagent forcément les périls. Ils ne savent qu’une chose, c’est que les morts se comptaient par milliers ; c’est à nous qu’ils demandent des nouvelles. L’on d’eux a suivi l’armée fédérale depuis Pont-à-Mousson, un autre depuis Château-Salins, il y a quinze ou vingt jours qu’ils sont partis, appréhendés dans la rue, forcés de marcher avec leurs bêtes et leur voiture sans pouvoir dire à leurs femmes qu’ils s’en allaient.

Depuis les Grandes-Armoises, nous avons commencé à trouver les traces de combats récens : les champs piétines, les arbres coupés par des boulets, les chevaux morts, les voitures brisées, les campemens abandonnés, les débris de toute sorte jetés sur le sol. A la ferme de Beaumont, ces traces deviennent plus nombreuses, la route et les champs sont couverts de sacs, de casques, de bidons, de gamelles. Les cadavres ont pu être enterrés, on a ramassé les armes et vidé au plus vite les sacs ; mais tout l’espace est couvert de fragmens de papiers et de lettres. Ces traces du combat permettent de se figurer ce qu’il a été : ici, le long d’un sentier de traverse, elles forment une longue ligne, les hommes sont tombés en suivant cette route déployés en tirailleurs ; plus loin, ce sont des monceaux accumulés sur une surface de cinquante pas dans tous les sens, une compagnie entière a été écrasée à cette place. Les bois sont remplis de sacs prussiens, les soldats s’étaient cachés derrière les arbres ; par cette colline découverte, des bataillons nombreux sont venus se mêler à la lutte. Des caissons renversés, des affûts brisés, indiquent remplacement d’une batterie. En vingt endroits, la terre, fraîchement remuée, recouvre les grandes fosses où sont les morts ; aucun signe ne conservera le nom de ceux qui sont tombés là ; quelques soldats seulement ont été enterrés près des maisons ou dans les cimetières des villages, et on leur a consacré une croix. Ce qui nous étonne surtout, c’est le vaste espace qui a été le théâtre de la lutte, et combien elle a dû être partielle. Aux endroits où le combat a été le plus vif, des champs, des taillis entiers, sont intacts ; quelques paysans, témoins oculaires, nous racontent ce qu’ils ont vu, et confirment nos conjectures. Cependant le soleil a dissipé les nuages, le ciel est d’un bleu limpide, la terre, humide et chaude, se réveille sous les feux de l’automne ; la lumière circule au milieu des bois fourrés, les prairies étalent une belle verdure ; la nature est en fête autour de nous. Encore quelques jours, et nulle trace de cette grande lutte ne restera sur le sol.

Comme nous allions arriver à la ferme de Beaumont, trois ombres sortaient timidement de la lisière du bois, et s’avançaient dans la plaine déserte. C’étaient des infirmiers qui venaient remplir de grands sacs de tout ce qu’ils pourraient encore trouver sur le champ de bataille. Cette rencontre nous surprit au moment où nous voulions ramasser quelques-unes de ces lettres répandues en si grand nombre autour de nous. Nous n’eûmes pas le courage de donner suite à notre projet. Ces fragmens épars, dont le vent se jouera quelques jours encore, sont le cœur et la pensée de ces milliers de victimes ; leurs rêves se sont évanouis, et toutes leurs plus chères espérances n’ont été que l’illusion d’une heure ; les mitrailleuses et les canons ont fait leur œuvre.

A Mouzon, nous allons droit chez un riche fermier pour lequel nous avons une lettre. Pierre D… a sa maison encombrée ; une quinzaine d’hommes, tous ses parens, se sont réfugiés chez lui et n’osent plus retourner à leurs demeures. Notre hôte a dû donner à l’ennemi douze bœufs, quatre chevaux et le reste à l’avenant. Il n’a plus même le blé nécessaire aux semailles.

Le matin avant de partir, nous voulons voir le village ; nous comptons une dizaine de maisons brûlées. Les ambulances privées sont nombreuses ; c’est comme au Chesne, la charité des habitans est complète. Un hôpital français est installé dans un vaste édifice ; les Prussiens ont aussi plusieurs lazarets. Nous regrettons de ne pas pouvoir nous arrêter pour comparer les différences d’installation ; mais il nous faut coucher ce soir en Belgique. Nous rentrons pour remercier nos hôtes.

L’armée saxonne a commencé à défiler sur la route de Mouzon au Chesne ; tous nos convives de la veille sont dans la cave, de peur qu’on ne les prenne en réquisition. Le corps d’armée vient de Sedan ; l’infanterie a un air plus martial que les divisions bavaroises et wurtembergeoises que nous avons rencontrées hier. Elle défile musique en tête, jouant des polkas et des valses qui nous rappellent les plus mauvais orchestres des fêtes champêtres dans la Forêt-Noire. La cavalerie est admirable ; ces hommes aux larges épaules, aux cheveux blonds, à la figure empourprée, d’une santé florissante, solidement assis sur de beaux chevaux, paraissent sous leurs casques, leurs cuirasses étincelantes, leurs tuniques blanches, des soldats du moyen âge. Telle devait être l’escorte de Barberousse partant pour la croisade ; tels sont les chevaliers allemands peints par Holbein et son école. Ce n’est pas l’entrain comme nous l’entendons, ce n’est pas le courage vif et ardent qui frappe dans ces hommes, c’est la solidité. Viennent ensuite les hussards rouges. Aussi loin que peut porter la vue, la route de Sedan est couverte de soldats ; nous ne saurions plus attendre, ni songer à remonter ce flot armé ; nous nous décidons à partir pour Douzy et Francheval.

La route de Douzy est déserte ; seulement à la sortie de Mouzon quelques paysans requis par le maire enterrent des chevaux. La pluie, qui n’a pas cessé depuis le matin, continuera jusqu’au soir. Nous ne rencontrons que quelques hospitaliers de Saint-Jean, des membres de l’ambulance suisse qui voyagent isolément, et des uhlans qui font la police de la route. Tout ce chemin longe de magnifiques vallées ; devant nous se dessinent les collines de Sedan. Au haut de la côte qui domine le village de Douzy, nous faisons une halte dans la maison isolée d’un tisserand. Il n’y reste plus que les murs : les Prussiens ont tout pris, non-seulement le linge et les vivres, mais jusqu’à la batterie de cuisine. Ce pauvre homme nous raconte, les larmes aux yeux, la brutalité des vainqueurs et les exactions qu’ils ont commises autour du village. Quelques soldats occupent Douzy. Comme au Chesne, toutes les portes conservent des inscriptions à la craie : « logement pour un capitaine, » — « réservé au général, » — « logement pour trois sous-lieutenans, » — « écurie pour huit chevaux. » L’enquête, une fois faite, a servi à tous les régimens qui ont passé là.

A une lieue de Francheval, nous croisons quatre uhlans, puis quatorze ou quinze, et enfin un escadron. Quelques instans après, nous traversons un convoi de prisonniers français ; ils sont deux mille. Quelques cavaliers et deux cents soldats de la landwehr en tête, autant à l’arrière, quelques autres de cinq pas en cinq pas sur les flancs, c’est là une force bien peu imposante pour conduire des grenadiers de la garde et des chasseurs d’Afrique ; je n’ai pas eu depuis mon départ une plus douloureuse impression. Ces hommes dans toute la force de l’âge, à la figure énergique, sont conduits par des gardiens qui paraissent être des enfans. D’un geste ils pourraient se délivrer ; mais les Ardennes entières sont à l’ennemi, le cercle de fer ne peut se franchir, la nécessité est inexorable. Ces malheureux sont l’image du désespoir. Le convoi est suivi d’un autre, composé tout entier de soldats de l’infanterie de marine ; eux aussi, ils ont bravement fait leur devoir, on le voit à leur profond abattement. Voilà donc ce qu’ils sont devenus, nos amis d’Attigny et de La Neuville, ces hommes que nous avions laissés si gais, si intrépides, qui se réjouissaient à l’espérance de rencontrer l’ennemi, et ne demandaient qu’à se bien battre. Cette, grande armée qui sortait l’autre jour de Reims défile maintenant par groupes de 2,000 hommes sur les routes des Ardennes, conduits par les plus tristes soldats de l’Allemagne.

A Francheval, nous dînons chez M. D…, ancien notaire ; il revient du bois de Muno, où il s’était enfui pendant la canonnade de Sedan ; . sa maison a été entièrement pillée, on a pris même l’argent, qui cependant était caché, il ne lui reste plus que la blouse et les vêtemens avec lesquels il était parti.

Il nous faut marcher trois heures encore, prendre à travers les bois et les champs pour gagner du temps. En passant à Pouru-aux-Bois, on nous donne des nouvelles rassurantes sur la blessure du maréchal Mac-Mahon, arrivé depuis la veille. Les habitans de Francheval, qui avaient fui, reviennent en foule ; ils ont campé dans les bois tous ces jours-ci, la plupart tout près de la Belgique et même de l’autre côté de la frontière ; nous en rencontrons à chaque pas, ils nous interrogent sur le danger du retour. La panique a été extrême ; ils sont partis non avec ce qu’ils avaient de plus précieux, mais en prenant au hasard les objets qui étaient sous leur main. Telle famille rapporte une marmite, de grandes cuillers, une pioche, un garde-manger. Un vieux paysan serre dans ses bras une oie et une poule : hommes, femmes, enfans, tout le monde est chargé. Les plus avisés conduisent des voitures, traînent une vache ou un bœuf. Nous arrivons enfin à la frontière.

A la Grand’Haye, en Belgique, il s’est élevé depuis huit jours, autour d’une ferme, un véritable village improvisé ; des tentes grossières, des branchages, des cabanes de bois, des voitures abritent toute cette malheureuse population venue des villages français. Un chemin d’une heure et demie nous conduit à Muno. Le bourgmestre nous reçoit dans une vaste cuisine flamande ; le feu flambe dans le foyer, un beau morceau de beurre est déposé sur la table entre une poularde et une pile de serviettes blanches ; la maîtresse de la maison, ses enfans, ses domestiques, tout respire le bonheur. Un drapeau cloué sur un arbre à quelques pas d’ici, à la ligne frontière, suffit pour arrêter la désolation et la mort. Nous aurons une voiture ; Mme B…, qui a fui son château des Ardennes, nous prête la sienne : dans six heures, nous serons à Marbehan sur le chemin de fer, le lendemain dans l’après-midi à Bruxelles, le soir à Paris.

On nous donne quelques journaux, les premiers que nous ayons lus depuis notre départ de Paris ; mais toutes les nouvelles précises ne nous intéressent pas. Nous sommes comme le soldat, comme le paysan dans les contrées envahies, la fatigue physique et morale est trop forte. Demain, plus tard, nous lirons le récit de ces grands événemens au milieu desquels nous avons vécu, et dont nous ne savons à cette heure que des épisodes tous particuliers.


Je relis ces notes deux mois après l’époque où elles ont été écrites, j’ai peu de chose à y ajouter. Le comité international de France, pris à l’improviste au mois de juillet dernier, n’avait eu le temps ni de se faire connaître suffisamment, ni d’organiser sur tous les points les services multiples qui relevaient de lui. Dès le premier jour, il a fait beaucoup : du 4 août au 1er septembre, il a constitué dix ambulances de campagne qui ont rejoint l’armée. A cette heure, ses hôpitaux fonctionnent partout dans les provinces envahies. En même temps il créait à Paris un vaste système de secours, la charité publique a largement répondu à ses appels. Il suffit de voir le compte-rendu publié le 10 octobre par l’association pour juger des ressources dont elle a pu disposer, et combien elle a su en tirer parti. Si une première épreuve a fait sentir quelques-uns des défauts du règlement, plusieurs ont déjà disparu, et l’intelligence de la société est trop active pour ne pas songer au moyen de corriger les autres. En même temps le principe de la charité internationale recevait sous nos yeux une consécration éclatante : les peuples qui jouissent du bienfait de la paix sont venus sur les champs de bataille pour y prodiguer leur dévoûment : la Suisse, la Hollande, les États-Unis, ont envoyé aux armées leurs ambulances. L’Angleterre nous a donné des sommes considérables et des hommes dévoués. La Belgique, après avoir mis à notre service des médecins et des infirmiers, a reçu les blessés de la campagne des Ardennes, elle est couverte de lazarets volontaires. L’Europe compte désormais un drapeau de plus, celui de la fraternité, et ceux qui le portent ne sauraient prendre toutes leurs espérances pour des illusions.

Les heures présentes sont cruelles, et nous ne savons pas ce que sera le jour de demain ; toutefois ce que savent bien ceux qui ont quelque habitude de l’histoire, c’est qu’une guerre ne donne jamais au vainqueur tout ce qu’il espère au moment du triomphe, c’est qu’une série de défaites qui ont été des surprises ne saurait avoir des conséquences irrémédiables, c’est que dans l’ardeur de la lutte les illusions comme les découragemens ne peuvent se défendre de tout exagérer. On n’imagine pas, je suppose, qu’après la paix l’Allemagne se dépouillera de tous les défauts qui ont jusqu’ici pesé sur son histoire, que la France aura perdu ses qualités séculaires, que toutes les forces vives de l’Europe, aujourd’hui résignées à la neutralité, le panslavisme et la démocratie par exemple, rendront les armes. On dit que nos désastres sont inouïs ; à leur jour, toutes les nations ont passé par les épreuves que nous traversons. Ce qui trompe l’opinion, c’est le nombre des soldats prisonniers ou tués et la rapidité de nos revers, comme si, dans les conditions faites de notre temps à la stratégie, il fallait s’attendre à d’interminables campagnes, à des batailles de cent mille hommes seulement, à des capitulations de quelques milliers de soldats. La stratégie est nouvelle, les conséquences politiques des défaites seront aujourd’hui ce qu’elles ont été autrefois. Si l’histoire pouvait à cette heure se faire entendre, elle montrerait sans peine aux vainqueurs la vanité de leurs illusions, aux vaincus le peu de raison du découragement auquel ils sont parfois tentés de s’abandonner.


ALBERT DUMONT.


  1. Voyez la Revue du 1er novembre.
  2. Sur l’importance du système des zones, on connaît l’étude si précise de M. le prince de Joinville : Un dernier mot sur Sadowa, dans la Revue du 1er février 1868.
  3. Rapport de M. Vernes : Bulletin de la Société française, juin 1870.