Un Moraliste à rebours

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La Nouvelle Revue,
T. 76, Paris, 1892, pp. 551-563

B. Jeannine

Un Moraliste à rebours


Tout le monde, à l’heure qu’il est, sait qui est Frédéric Nietzsche.

Il n’a pas fallu moins de trois ou quatre avertissements successifs pour attirer définitivement l’attention du public français sur ce nom, dont la consonnance desharmonique, l’orthographe bizarre ont quelque chose de l’étrangeté indiscrète d’un nom de réclame.

Et n’y a-t-il pas un peu de réclame dans le succès rapide que la jeune génération en Allemagne fait à ce philosophe, connu d’un cercle fort restreint il y a quelques années seulement ; exploité clandestinement par ceux qui trouvaient chez lui des trésors de pensées originales ; discuté, consacré, exulté, adulé depuis qu’il a disparu derrière les portes d’un asile d’aliénés.

En Allemagne, la philosophie se trouve mêlée à tout, comme en Angleterre la religion. Plus que n’importe qui les Allemands ont le don, le goût, le besoin de la spéculation philosophique. Démêler les enchevêtrements de la logique, remonter des effets les plus disparates à leur cause commune, échafauder des systèmes, discuter à l’infini sur des subtilités infimes, est un plaisir aussi grand pour un Allemand, voire même pour une Allemande, que celui d’entendre du Wagner. Les étudiants allemands, après une de ces réunions qui paraissent facilement des orgies à un spectateur français, s’en reviennent paisiblement à travers les rues silencieuses, inondées de clair de lune, en discutant avec plus ou moins de lucidité Hegel, Kant ou Schopenhauer. Le succès prodigieux de ce dernier, son accès auprès du grand public, auprès de ceux mêmes dont les occupations paraissent les plus étrangères aux études philosophiques, n’aurait été possible nulle part ailleurs qu’en Allemagne.

Mais Schopenhauer a fait son temps. L’engouement pour lui est passé, et les jours sont loin où l’officier prussien emportait dans son bagage un volume du Monde comme volonté et comme représentation. Les victoires insolentes, l’ivresse du triomphe, le réveil d’une Allemagne nouvelle, qui possède toute l’arrogance, la présomption et la morgue, tout l’enthousiasme aussi d’une jeune puissance, ne s’accordent guère avec le pessimisme de Schopenhauer, avec cette philosophie du renoncement qui tend à réduire au minimum nos désirs, et avec eux le besoin de l’action.

Pourtant, avec Schopenhauer, on avait goûté du plaisir de mêler la philosophie à la vie de tous les jours, d’appliquer les idées abstraites à la direction de l’existence même ; on avait goûté aussi d’une langue philosophique belle, claire, précise, châtiée, littéraire au plus haut point, et on n’avait plus envie de revenir à la métaphysique ancienne.

Le besoin d’un guide nouveau se fit donc sentir en Allemagne. Il était tout trouvé en Frédéric Nietzsche. Un style d’une pureté classique, une grande précision de pensée, une faculté singulière de retourner au profit de ses idées tout ce qui a été conçu et fait jusqu’à présent, voilà les qualités éminentes de ce philosophe moderne.

De plus, sa pensée prend sa source même dans les instincts fondamentaux de la race germanique. L’auteur a beau dire des vérités désagréables à ses compatriotes, opposer à leur manque de grâce, à leur lenteur de compréhension, la vivacité d’esprit, le sens des proportions, le bon goût français, il reste Teuton avant tout. Le culte de la force, la condamnation impitoyable de certaines faiblesses sublimes que les hommes ont élevées au rang de vertus, l’exaltation du droit du plus fort, l’apologie d’une sorte de barbarie idéale — qui, autre qu’un Allemand, aurait basé là-dessus sa doctrine ?

Puis on se racontait que Nietzsche, dans le mystère de sa réclusion, réclusion que ses disciples, ses amis et sa famille, faisaient longtemps passer pour une retraite temporaire et volontaire, nourrissait le culte du jeune empereur, de cet autoritaire par excellence, dans lequel le philosophe entrevoyait son type de l’avenir, le Uebermensch, l’homme suprême, le héros, l’homme-dieu.

On ne dit pas si l’empereur, ce protestant fervent, s’est senti flatté de la sympathie et de la confiance du singulier admirateur dont l’athéisme orgueilleux ne recule pas devant les conclusions extrêmes.

Avec l’enthousiasme facile, cet entraînement vers les personnalités marquantes, et ce goût du paradoxe qui caractérisent la jeunesse de tous les pays, on a fait à Nietzsche une réputation extraordinaire. Mais il ne faut pas oublier que cette réputation est propagée surtout par la jeunesse universitaire, cette jeunesse frondeuse, ennemie du convenu, de l’autorité, de l’esprit bourgeois, éprise du courage et de l’orgueil à outrance. Les gens raisonnables, en Allemagne comme ailleurs, savent bien que si l’on voulait prendre à la lettre tout ce que Nietzsche a écrit, ce serait la fin de toute société.

Les critiques, du reste, auront toujours beau jeu en rappelant que ses théories ont conduit à la folie le philosophe de la force, ce qui n’est peut-être pas tout à fait exact.

Nous laisserons de côté les écrits de la dernière période de Nietzsche, celle où son esprit, déjà fatigué de trop de clarté, s’abandonnait au bienfaisant clair-obscur du mysticisme. Cette dernière tendance pourtant était contraire au tempérament de Nietzsche, à l’esprit même de sa doctrine. Il y a, dans Nietzsche, un fond de positivisme qui le tient solidement attaché à la terre. L’histoire de l’homme à travers les âges, ses triomphes et ses erreurs, l’étude approfondie de toutes les manifestations de l’esprit humain, philosophies, sciences, morales, arts ; l’application à la vie moderne de l’expérience acquise par ce long passé, voilà les sujets qui intéressent Nietzsche, et parmi lesquels le mysticisme n’a pas trouvé de place. Il fallait la sensibilité déjà maladive, l’acuité d’agacement, de souffrance même que le contact avec la réalité produisit sur ce système nerveux ébranlé pour pousser Nietzsche dans l’isolement d’abord, dans le mysticisme ensuite. Et encore, ce que nous appelons le mysticisme de sa dernière période, n’est-il que l’incarnation en symboles de la pensée du philosophe, qui jamais ne se détourne des réalités.

Nous nous occuperons donc plus spécialement des œuvres appartenant à la période brillante de l’auteur. Nous chercherons à fixer les grandes lignes qui courent à travers cette littérature décousue, sans enchaînement apparent.

La forme que Nietzsche a choisie pour exprimer sa pensée n’est pas celle que nous cherchons chez un philosophe. Aussi bien ne prétend-il nullement à ce titre.

Il tient en faible estime

Cette classe de gens qui se sont de tout temps approprié les idées des moralistes, de ces véritables scrutateurs d’âmes, pour généraliser et emprisonner dans les lois de la nécessité et de la stabilité ce que les autres nous donnaient tout au plus comme de modestes indications.

Nietzsche nous le dit lui-même, ce n’est pas un système philosophique qu’il veut nous octroyer, « tout système est un manque de probité. » C’est une sorte de mise en revue de tout ce qui existe et de tout ce qui a existé, une évaluation première, complètement libre et indépendante des valeurs morales, telles que nous les acceptons aujourd’hui. Nous démontrer la valeur intrinsèque de nos biens moraux, voilà la grande préoccupation de Nietzsche. Il appelle cela « préparer la philosophie de l’avenir ».

Pour cette besogne délicate et compliquée, l’auteur se sert d’aphorismes, de dialogues, de paraboles, tout cela en paragraphes détachés, de la longueur de quelques lignes ou de quelques pages. Possédant un sentiment extraordinaire des fluctuations, des nuances changeantes de la pensée, il s’effraie de la concision, de la brutalité du mot. Mais, comme d’autre part il a le besoin impérieux d’une langue précise, il choisit cette forme qui lui permet de reprendre une idée pour la compléter, de jeter sur une question quelconque de nouvelles lumières à mesure qu’elles surgissent dans son esprit. Ces pensées détachées, coulées toujours dans une forme parfaite, et qui n’ont de rapport entre elles que pour celui qui poursuit le plan de l’auteur à travers toutes ses œuvres, s’incrustent dans la mémoire avec une netteté singulière.

Ce qui, dès l’abord, frappe le lecteur et le stupéfie à mesure qu’il avance dans l’œuvre de l’auteur, c’est l’idée que se forme Nietzsche de ce que paraît être la destination de l’homme.

« Vivre, c’est vouloir dominer », dit Nietzsche. De même que dans la nature, vivre signifie lutter pour exister, vivre signifie pour l’homme s’affirmer au détriment de ce qui pourrait gêner son épanouissement.

Schopenhauer aussi dit que vivre signifie un effort constant. Mais cette théorie le conduit à une profonde pitié pour l’homme qu’une force élémentaire oblige malgré lui à cet effort.

Nietzsche, au contraire, considère l’effort et la domination qui en est le prix comme une jouissance. Vivre est une jouissance, ou le serait, si les hommes ne s’étaient gâté leur destinée. Et avec une sombre éloquence, Nietzsche évoque l’image de la bête humaine primitive, du fauve, d’un être plus barbare, plus élémentaire que ceux auxquels nous avons l’habitude de rattacher l’histoire de l’humanité. Il trouve une richesse d’expression étonnante lorsqu’il parle de ces races primitives disparues, de leur irresponsabilité superbe, qu’il appelle l’innocence du fauve, de leur hardiesse, de leur spontanéité, de leur joie devant les voluptés de la destruction, du triomphe et de la cruauté.

Les tyrans de la Renaissance qui, naturellement, ont toute sa sympathie, lui apparaissent comme un reflet affaibli et affiné de ces superbes intuitifs. À ces types premiers, auxquels il fait remonter tous les forts, les complets, les privilégiés, — les héros de Homère, les « Wickinger » Scandinaves, les guerriers romains, arabes, teutons, japonnais — Nietzsche oppose les gens du ressentiment.

C’est là une de ses idées les plus originales, les plus riches en développements spirituels que cette conception des gens du ressentiment.

Comme de juste, les bien-nés, heureux dans la plénitude de leur nature parfaitement équilibrée, suscitent la jalousie, l’envie, la haine des impuissants. Nietzsche ne tarit pas sur ces délateurs des instincts de rancune et de revanche, ces âmes qui louchent, ces humbles qui savent se taire, attendre ; ces gens du souvenir, privés de la belle vertu de l’oubli, preuve de santé morale, indice d’une sève reconstitutrice qui n’a que faire de vieux sentiments et de vieilles rancunes.

Ces gens du ressentiment se morfondaient dans l’humiliation de leur infériorité. Ils avaient beau se fabriquer un bonheur relatif, fait de la vue de plus misérables qu’eux, ce pis-aller ne leur suffisait pas. Alors, ils utilisaient des forces développées chez eux en raison de leur faiblesse même : la ruse, la dissimulation, la réflexion, l’esprit, et ils préparaient la vengeance la plus complète, la plus géniale qu’on pût imaginer. Ils inventaient le christianisme, « cette insurrection des esclaves dans le domaine de la morale ». Renverser l’idée du Bien et du Mal, démonétiser, pour ainsi dire, les valeurs morales, voilà comment les gens du ressentiment se sont, pour des siècles, vengés des forts.

La doctrine chrétienne proclame l’avènement des misérables, des malheureux, des faibles, des infirmes, et l’abaissement des puissants, des riches, des beaux, des ambitieux, des orgueilleux.

Et pour comble de vengeance, la religion chrétienne prêche le pardon, — le misérable pardonnant au puissant !

Nietzsche, à travers les dix volumes de ses œuvres, s’efforce de refaire le bilan de la morale humaine.

Il y a des valeurs qui lui inspirent, en dépit de leur élévation au rang de vertus, une méfiance et un mépris tout particuliers. De ce nombre est la pitié. Dans ce siècle d’humanitarisme, alors que la pitié nous apparaît, à nous autres, comme une des acquisitions morales dont nous sommes le plus fiers, Nietzsche la soumet à une analyse impitoyable. Il nous démontre, avec une ingéniosité digne d’une meilleure cause, que, quoique nous fassions, quoique nous pensions, la pitié n’est jamais un mouvement d’âme désintéressé. Que ce soit le désir d’affirmer notre pouvoir ou la crainte d’un danger analogue pour nous-mêmes, que nous y cherchions une comparaison qui flatte notre amour-propre ou que ce soit un moyen de nous procurer une jouissance, toujours nous trouverons l’égoïsme le plus parfait au fond de ce sentiment réputé impersonnel. Puis, considérons les effets de la pitié, selon Nietzsche. Rien n’est démoralisant comme la pitié, aussi bien pour celui qui l’éprouve que pour celui qui l’inspire. Ce dernier s’en trouve diminué, humilié. Nos souffrances véritables, profondes et intimes resteront toujours lettre close pour un autre. Ce que nous en laissons voir en est la partie la moins digne, la moins noble. La pitié déshabille, pour ainsi dire, le malheureux. Avec une légèreté et une indiscrétion révoltante, le compatissant s’évertue à jouer le rôle du destin dans la vie d’un autre.

Quant à celui qui éprouve la pitié, il s’affaiblit lui-même volontairement, il se fait du mal, il dépense des forces inutilement pour s’incarner dans des états d’âme étrangers à lui-même.

Nietzsche poursuit la pitié comme une des causes principales de la déchéance de notre génération. Son antipathie pour ce sentiment va si loin qu’il place en tête de son dernier volume : « Le diable me l’a dit, Dieu aussi a son enfer ; c’est son amour de l’humanité. » Puis un autre jour le diable me dit : « Dieu est mort, la pitié pour les hommes l’a tué. »

La charité, cette sœur active de la pitié, est pour Nietzsche un sentiment autoritaire par excellence. Nous demandons à celui que nous secourons qu’il soit comme nous le voulons. Il faut essayer de contrecarrer des projets de charité pour voir ce qu’il y a au fond de cette vertu.

La reconnaissance est une forme adoucie de la vengeance. Se mettre dans le cas de recevoir un bienfait est déchoir momentanément. Par la reconnaissance, on rétablit l’équilibre. Le déchu se réhabilite devant lui-même, devant son bienfaiteur et devant les hommes.

Quant au désintéressement, c’est un de ces « instincts de troupeau » qui sont particulièrement suspects à Nietzsche. La société loue le désintéressement parce qu’elle y trouve son avantage. Si ceux qui profitent de cette soi-disant vertu étaient eux-mêmes désintéressés, ils protesteraient énergiquement contre le préjudice porté aux droits de celui qui se dévoue.

Ce que nous appelons la justice n’est qu’une présomption grossière, une ironie. Abstraction faite des formes toujours changeantes et toujours aléatoires qu’elle revêt, elle ne peut s’occuper que du côté superficiel et extérieur des torts ou crimes qu’elle s’arroge de punir. L’enchaînement infiniment compliqué, les préliminaires, tout ce qui fait la compréhension intime d’un acte, lui échappera toujours, et pût-elle comprendre, elle n’aurait à son service que des mesures rudimentaires, toujours les mêmes, pour les cas les plus dissemblables.

Nietzsche n’est pas moins dur pour les conceptions idéales de l’âme humaine.

La religion, pour ce contempteur, est naturellement chose surannée. Néanmoins, il admet que le catholicisme des races latines répond à un besoin intime qui fait défaut aux races protestantes du Nord. Pour les catholiques, ne pas croire signifie s’insurger contre sa race, tandis que pour les protestants du Nord, c’est au contraire revenir aux particularités de sa race. Puis, Nietzsche est reconnaissant à la religion d’avoir enrichi l’âme humaine de sensations nouvelles, de capacités d’extase qu’elle n’aurait jamais connues sans le sentiment religieux.

Ce que nous possédons de meilleur en nous est peut-être l’héritage de sensations que nous ne pouvons plus, à l’heure qu’il est, éprouver sous leur forme première, mais que nous transportons sur d’autres sujets.

Il a une prédilection marquée pour l’Ancien Testament, dans lequel il trouve confirmé son idée sur les hommes d’autrefois.

Nous restons saisis d’effroi et d’admiration respectueuse devant ces débris gigantesques de ce que l’homme était autrefois.

Le goût pour l’Ancien Testament lui paraît même la pierre de touche d’une âme forte.

Il est curieux d’entendre un Allemand parler du patriotisme comme Nietzsche le fait. Ce sentiment, pour lui, est une restriction indigne d’un esprit libre. L’élite des hommes, cette infime minorité qui, pour Nietzsche, mérite seule qu’on s’occupe d’elle, se trouve hors et au-dessus de toute nationalité.

Des hommes comme Napoléon, Gœthe, Beethoven, Stendhal, Henri Heine, Schopenhauer, même Richard Wagner, malgré sa propre erreur à cet égard, — des génies de la nature du sien ont rarement le privilège de se connaître — n’usaient du patriotisme que pour se reposer d’eux-mêmes, en se limitant.

L’espérance, en dépit de nos illusions tenaces, est le pire des maux, parce qu’elle les perpétue indéfiniment. Si l’espoir n’était pas de ce monde, les hommes sauraient vite ce qui en est de la vie, ils s’en arrangeraient ou s’en échapperaient, mais la duperie éternelle de l’espérance les retient, au prix de déceptions sans cesse renouvelées.

Nietzsche réduit la conception du bien et du mal à une simple préoccupation de conséquences.

L’idée du Bien et du Mal n’est qu’une question d’utilité publique.

Les actions qui, d’une façon quelconque, compromettent le bien-être de la société sont réputées mauvaises.

Un homme bon est un homme bon à quelque chose au profit de la vie commune.

La détermination d’une morale est un acte de désintéressement de la part de la société, chacun préférant faire quelques sacrifices, en livrant à la réprobation générale tel ou tel instinct pour lequel, individuellement, il aurait peut-être de la sympathie, en vue de faciliter le mécanisme de la vie en commun.

Aux principes de notre morale moderne, pour laquelle il professe le plus profond mépris, Nietzsche oppose « la morale noble », la « morale des maîtres ». Il nous prévient que pour nous autres, hommes modernes, il est difficile de comprendre et d’approuver cette morale ; qu’il faut beaucoup de courage et un détachement complet de tout préjugé pour la définir et la défendre.

Les bases de cette morale sont le respect de sa propre force, la foi en soi-même, le courage, la dureté de cœur, le mépris pour tout ce qui est pitié et désintéressement ; puis la vénération des ancêtres, fondateurs de nos prérogatives, la méfiance pour tout ce qui s’appelle progrès, avenir. La morale des maîtres enseigne les devoirs des forts envers leurs égaux ; pour ce qui est des êtres inférieurs, des « esclaves », on agit avec eux selon son bon plaisir, sans s’occuper de ce qu’un préjugé ancien appelle le bien et le mal.

Ses goûts de démolisseur ont valu à Nietzsche la réputation d’un nihiliste, d’un anarchiste. Rien n’est moins exact cependant. Nietzsche a un dédain tout féodal du nombre, du troupeau. L’esprit de corps lui est également antipathique. Libre-penseurs, socialistes, anarchistes et autres sont confondus par lui dans le même mépris. Des gens qui cherchent à abolir des conceptions, respectables, comme celle de maître et serviteur, quelle société créeraient-ils, grand Dieu ! plus triste encore que celle qui existe. Le renversement des institutions établies en vue d’une société libre lui fait horreur. Il exige la discipline sévère pour la foule, il l’admet même pour les privilégiés comme moyen d’éducation, de sélection. C’est par la contrainte, par la soumission à des lois, même défectueuses, que l’esprit acquiert cette concentration, cette persévérance vers un but déterminé à laquelle nous devons toute floraison du génie humain. Il sent si bien le besoin d’une discipline, qu’il fait même jouer à la religion un rôle qui n’est pas sans nous étonner. Selon lui, le boudhisme et le christianisme, en enseignant aux « innommés », à ceux dont la servitude est la seule raison d’être, l’humilité et le contentement de leur situation inférieure, ont le mérite de protéger l’élite contre les exigences de la multitude. Ceux qui sont nés pour dominer, les prédestinés, puisent au contraire dans la religion des forces de domination : le droit de suprématie, un lien pour unir le maître à ses sujets, un moyen pour sonder la conscience de ceux qui auraient des velléités de révolte.

Ce n’est certes pas un anarchiste, ce défenseur des privilèges du petit nombre. Ce n’est pas non plus un nihiliste. Il lui manque pour cela le sang-froid et l’indifférence. Un nihiliste n’a pas ces ardeurs, cette chaleur d’indignation, cette haine et cette ironie.

C’est plutôt un croyant qui souffre de voir ses idoles s’écrouler sous les coups qu’il leur porte, poussé par un irrésistible besoin d’éprouver leur solidité. Comme devise à un de ses livres, il a mis un vers, intitulé : Ecce Homo qui se termine ainsi :


Lumière devient tout ce que je touche,
Cendres tout ce que je laisse après moi ;
Flamme je suis incontestablement.


Son besoin de croire ne trouve autour de lui rien de solide où se poser. La vérité même, chaque fois qu’il croit la tenir, se change pour lui en erreur. « Au moment où la vérité se dévoile, elle n’est déjà plus vérité. » Alors il se crée à lui-même un idéal qui réponde aux besoins de sa nature. Cet idéal c’est le Uebermensch, l’homme suprême. Nous nous trouvons bien embarrassés pour donner à nos lecteurs une idée de cet être prodigieux qui, à mesure que Nietzsche avance dans le développement de sa doctrine, devient de plus en plus une vision quasi mystique. Cet homme suprême, l’homme de l’avenir, paraît personnifier, dans l’idée du philosophe, la quintessence de ce que la nature humaine peut ou pourrait donner ; c’est l’homme à la dernière puissance. Se prévalant de certaines apparitions héroïques dans l’histoire de l’humanité, apparitions qui semblent répondre, au moins approximativement, à ce type idéal, Nietzsche suppose une possibilité de sélection, une faculté de perfectionnement puissante chez l’homme. Quant à la femme, soit dit en passant, il la traite de la même façon que Schopenhauer ; il lui demande uniquement la beauté, le plaisir et la reproduction. Jamais, selon Nietzsche, on n’a tiré de l’homme tout ce qu’il peut donner.

C’est donc un être fait de l’argile humaine que rêve Nietzsche, mais un être de proportions gigantesques « la superbe bête primitive » affinée, perfectionnée par l’apport des acquisitions successives de l’esprit humain à travers les siècles.

Nietzsche ne se fait pas illusion ; son Uebermensch, n’est pas près de venir. « Les meilleurs parmi nous ne peuvent prétendre qu’au rang de précurseurs ». Pourtant, deux ou trois fois, il crut trouver, parmi les hommes modernes, des êtres qui se rapprochaient de sa conception suprême. Napoléon Ier inspire à Nietzsche des pages d’une admiration enthousiaste. Cet homme, « la synthèse du héros et du monstre », personnifie pour lui la glorification du droit d’exception. Napoléon mort épargnait à son admirateur fervent toute déception. Il n’en était pas de même pour Richard Wagner. Nietzsche avait le temps et l’occasion de le connaître, de l’adorer, de le renier et de le dénigrer.

Cette histoire de l’amitié entre Wagner et Nietzsche, histoire très connue en Allemagne, très discutée et commentée, est intéressante comme document pour l’histoire du mouvement wagnérien.

Nietzsche, qui insulte à toute faiblesse, qui raille toute abnégation, toute soumission, a subi, avec un abandon véritablement féminin, l’ascendant de Wagner. C’était à l’époque où Nietzsche croyait en Schopenhauer, comme en son maître et Dieu. Il se prosterna, avec une ferveur de jeune croyant, devant Wagner, dans lequel il adorait en même temps le musicien et le disciple de Schopenhauer.

Mais bientôt cette idole aussi s’écroula. Nietzsche reproche amèrement à Wagner de ne pas avoir eu le courage de sa propre grandeur. Après des élans vers une humanité libre, forte, débarrassée du frein des conventions, vers une race de héros, de gens selon le cœur de Nietzsche, échouer misérablement devant la croix du Christ ! Les intentions anti-musicales de morale chrétienne ; le romantisme efféminé, énervant, qui enlève à l’esprit sa gaieté, sa clarté et sa concision ; le mélange de sensualité et de mysticisme, de besoins de liberté mêlés à des besoins de rédemption, toute cette métaphysique introduite dans l’art parurent à Nietzsche une erreur et une déchéance. Il se tourna contre Wagner avec la même passion avec laquelle il avait fait son apologie. La rancune des faibles, des gens du ressentiment qui ne peuvent pardonner d’avoir subi une influence qui les absorbait, dicta à Nietzsche des pages empreintes d’une véritable haine. Pourtant, à côté de ces pages qui diminuent singulièrement le philosophe, nous trouvons des appréciations du critique d’art que nous recommandons à ceux que n’aveugle pas une admiration exempte de discernement pour le maître de Bayreuth.

Nietzsche n’est pas le seul du reste qui reproche à Wagner de demander à la musique des effets pour ainsi dire physiologiques ; d’arriver, par l’étude savante des nuances du son, à agacer ou à hypnotiser les nerfs. Il n’a peut-être pas tort en doutant de cette richesse d’invention qu’exaltent les admirateurs de Wagner et de soupçonner cette générosité royale d’être plutôt de la parcimonie, une habileté à produire, par des procédés d’orchestration, des effets multiples avec le moins d’idées possible. Le pathos haletant de Wagner, son obstination tyrannique à retenir l’auditeur dans l’angoisse d’un sentiment extrême, Nietzsche les traite de cabotinage. Par contre, il admire sans restriction ce qui lui paraît la quintessence du génie de Wagner et ce qu’un très petit nombre seulement de ses admirateurs connaît : de petites choses intimes, courtes, des perles de sentiment délicat, l’expression adorable de cette vertu des décadents, la pitié, que Wagner possédait à un si haut degré.

Comme il nous intéresse par ce qu’il dit sur Wagner, Nietzsche nous charme par des aperçus sur tout ce qui touche aux arts et aux lettres. Personne peut-être comme lui n’a compris les nuances d’intelligence et de sentiment inhérentes aux différentes nationalités ; personne non plus n’a saisi comme lui l’esprit des langues et des époques.

Ce n’est pas une vaine présomption quand Nietzsche se lamente d’être trop riche, de connaître trop de choses. Tous les domaines sont ouverts à son intelligence pénétrante. À sa connaissance des civilisations disparues il joint une sorte d’intuition de l’avenir qui lui fait pressentir la manière d’être d’une humanité future où chacun ne relèverait que de soi-même. Pour faire connaître Nietzsche à nos lecteurs, nous avons été obligés de parler surtout de ce qui fait sa réputation auprès du grand public, de sa doctrine philosophique qui est barbare, insensée. Mais nous voudrions compléter son image en rendant justice à son esprit original, chatoyant, mobile, à la sensibilité de poète dans cette âme de railleur, à l’éloquence pathétique sur les lèvres de ce Lucifer. Figurez-vous un homme dont la curiosité ardente n’est retenue par aucun préjugé, par aucune piété respectueuse, dont l’intelligence fine, forte, téméraire, l’instruction solide cherchent à plonger au fond de toute chose ; prêtez à cet homme le don d’écrire d’une plume légère, dans une langue pittoresque, imagée, rapide, serrée, militante, avec une désinvolture qui, par moments, donne au lecteur un sentiment de vertige ; supposez chez cet homme, en plus de son intelligence naturelle, la lucidité morbide que donne une certaine surexcitation cérébrale maladive, et vous comprendrez qu’il peut vous étonner, vous choquer, vous exciter à la réplique et à la discussion, mais jamais vous ennuyer.

Peut-il faire grand mal à ceux qui le lisent et devons-nous regretter la traduction de ses œuvres qu’on nous promet ? Nous pensons que non. L’excès même de sa doctrine lui enlève toute force convaincante. Il est impossible de croire en Nietzsche. Nous laissons de côté naturellement les jeunes emballés qui suivent aveuglément les traces de tout homme supérieur. Il paraît qu’en Allemagne ils sont nombreux et qu’ils s’efforcent, par leur tenue, leur langage, leurs allures, à jouer au fameux Uebermensch. Mais chez tout esprit indépendant et pondéré le besoin de critique marche de pair avec l’intérêt pour une œuvre. Nietzsche, comme tous les excessifs, est autoritaire. Il veut nous imposer un système de dénigrement par trop complet et il nous rend méfiants et rebelles à ses intentions. Lui-même dit quelque part :

La loi que les tyrans meurent pour la plupart jeunes et d’une mort violente, que leur progéniture ne leur survit pas, que leur histoire est éclatante, mais leur influence ultérieure de courte durée, peut s’appliquer également aux tyrans de l’esprit.

N’aurait-il pas prononcé là sa propre condamnation ?

Nous ne prétendons pas que les idées de Nietzsche soient absolument nouvelles. Y a-t-il encore du nouveau dans le domaine des appréciations morales, ce domaine que les hommes ont exploré de tout temps, attirés vers lui comme vers le lieu où les mystères de leur existence leur seraient dévoilés. Aussi bien cherchons-nous dans les écrits des philosophes modernes moins des idées neuves qu’une forme nouvelle pour celles que d’autres avant eux ont déjà trouvées. Venu le dernier, Nietzsche avait devant lui un champ d’observation plus vaste, mieux défriché que celui de ses prédécesseurs ; son œuvre est celle d’un compilateur savant doué d’une individualité originale. En lisant les philosophes anciens, pour lesquels la Vérité était encore jeune, simple, indivise, nous nous sentons pris d’un intérêt ému comme on l’éprouve devant l’expression d’états d’âme à jamais passés. Mais nous sommes touchés directement par les doutes, les enthousiasmes et les déceptions de ce chercheur moderne, chez lequel nous retrouvons de nos propres préoccupations. Poussé par son tempérament, par les particularités de sa race, il est arrivé à des conclusions rétrogrades qui choquent tous nos sentiments humains modernes, et personne de nous ne suivra jusque dans ses conséquences extrêmes ce moraliste à rebours ; mais nous lui sommes reconnaissants de certaines perspectives curieuses, de détails pleins de charme qu’il nous a fait voir le long de la route.

B. JEANNINE.