Un Mort vivait parmi nous/11

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La Sirène (p. 51-54).


XI



SOUS la pluie, retentit un cri d’oiseau comme un ricanement ; puis, ce fut, sur un ton vif et mécontent, le mot nettement articulé :

— Voyons… voyons.

Delorme s’arrêta, montrant sur le monbin qui dominait la crique l’oiseau que les créoles appellent « l’oiseau-voyons » et dont le rôle, dans la brousse, est d’avertir le gibier poursuivi.

Presque aussitôt, le tigre déboucha du sentier, rugit, revint sur ses pas, et fit un large détour pour surprendre l’agouti dépisté par sa manœuvre.

L’oiseau-voyons hurla à nouveau son avertissement. L’agouti, les oreilles dressées au signal, détala dans la direction opposée au rugissement du tigre et vint donner dans les griffes du chasseur déjà embusqué à l’extrémité du sentier.

Un cri de lapin égorgé… le cougouar parut à deux mètres de nous, secouant l’agouti dans sa gueule. Il s’arrêta, interdit. Un filet de sang ruisselait des babines qui reniflaient vers nous. Il fixa nos regards, s’assurant de nos intentions et passa lentement à la fois comme un chasseur orgueilleux et comme un chat domestique, silencieux, rampant et dédaigneux.

Delorme riait.

— Depuis des milliers d’années, dit-il, la brousse assiste aux mêmes scènes. Et nous, nous nous étonnons.

Au tournant qui découvrait le chantier de bûcherons installé à mi-côte, le même cri d’oiseau nous arrêta net.

Sur nos têtes, l’oiseau avertisseur, d’un claquement sec et impératif, répétait :

— Voyons… ô… oyons…

— C’est à nous qu’il en a, dit Delorme, devenu soudain grave. Il nous suit.

Comme il achevait, un ricanement partit d’un rideau de lianes.

Delorme arma son winchester et resta un instant l’oreille aux aguets.

— Qui peut bien nous suivre ? fit-il. Aucune bête ne chasse l’homme.

L’espace d’un mille, nous avançâmes tranquillement à travers la forêt. On ne voyait que quelques rapides fuites d’ailes d’oiseaux. On n’entendait aucun bruit.

Un arbre abattu faisait un pont branlant sur la crique. Des lianes torses tombaient de cinquante mètres, comme d’immenses rideaux verts et noirs étendu au soleil.

Un tapir qui paissait tranquillement dévala à notre approche, agitant sa trompe avec inquiétude, et plongea à la façon d’un hippopotame.

Nous entendîmes son halètement pressé pendant qu’il disparaissait dans l’amoncellement des lianes où il se ruait sur la rive opposée.

Puis ce fut de nouveau le silence, humide et vivant…

Soudain, l’oiseau-voyons répéta son appel. C’était un aboiement bref, sec comme un coup de fouet.

Delorme examinait une bizarre empreinte de pas qui se formait spontanément sur le tracé, comme si un homme invisible marchait à coté de nous. Pendant une minute, il resta immobile, penché sur le sol ; aucun muscle de son visage ne remuait pendant qu’il regardait la trace qui s’avançait, parallèle à la nôtre… Il semblait paralysé par la frayeur.

La trace, sur le soi humide, était si fraîche, que l’eau suintait aux bourrelets de terre remuée. C’étaient de grandes empreintes de bottes ; les enjambée ? étaient celles d’un homme de taille robuste.

Delorme prit un élan et descendit le sentier en courant. Une peur irraisonnée me lança à sa suite. Mes yeux, cependant, ne quittaient pas le sol, et je vis que la trace n’existait plus. Mais presque aussitôt elle arriva… elle s’imprimait régulièrement sur la terre et venait en ligne droite vers nous.

Pris de folie, Delorme fit feu dans la direction du sentier. Il tira à bout portant sur la trace qui continuait à avancer régulièrement.

Le visage couvert de sueur, frémissant et grimaçant comme un singe traqué, il jeta son arme et s’accrocha convulsivement à mon bras.

Au même instant, l’oiseau annonciateur répéta son appel.

C’est alors qu’apparut l’ombre blanche.