Un Mort vivait parmi nous/14

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La Sirène (p. 67-69).


XIV



L’ENTERREMENT de Ganne eut lieu à la tombée de la nuit.

Quatre mineurs portaient la planche d’amaranthe sur laquelle dormait le cadavre.

L’Indien, qui suivait le convoi, se tenait à distance, ainsi qu’il convient à un étranger.

Comme le cortège entrait sous la voûte de la jungle, Marthe s’approcha, les bras chargés de roses et d’hortensias, et couvrit le corps d’un suaire odorant rouge et bleu.

Le cimetière du camp avait été aménagé par l’ancienne Compagnie dans une clairière au bord d’un lac. Dans la nuit naissante, des feux flottaient sur l’eau stagnante, s’éteignaient et apparaissaient à nouveau. Et, chaque fois, les hommes détournaient la tête, frissonnant à l’apparition des feux follets comme à l’éclatement d’un éclair.

Delorme jeta une poignée de terre dans la fosse. Les arbres gris et les derniers faisceaux de lumière furent enveloppés par la nuit. Tout disparut.

Il n’y avait plus, dans l’immense parvis de la cathédrale de la jungle, que les ombres errantes des mineurs au retour.

Delorme, resté seul avec Marcellin, s’arrêta au carrefour du tracé de chasse. Un homme était apparu tout à coup devant lui. Il était bizarrement vêtu de vêtements blancs souillés de boue et coiffé d’un chapeau de feutre à l’ancienne mode.

Delorme et Marcellin s’effacèrent pour laisser passer l’étranger qui hésita et s’enfuit à angle droit dans la brousse.

— Quelque forçat évadé, dit Marcellin. Soudain, Delorme entendit des pas derrière lui

dans le tracé. Il se retourna :

— Où vas-tu ? fit-il.

L’homme eut un ricanement. Il étendit le bras dans la direction du marécage.

Une odeur de cadavre flottait autour de lui.

Il s’avançait, le visage contracté. Comme il passait en silence, Delorme voulut lui prendre le bras ; il crut que sa main allait se refermer dans le vide. Il eut la sensation de tenir un poignet tiède et vivant.

Au détour du sentier, l’homme attendait assis sur un arbre abattu.

Maintenant, une voix grave parlait que Delorme et Marcellin entendaient mal, pressés l’un contre l’autre, les mâchoires secouées par la peur.

— Je le reconnais… dit Delorme à voix basse. Il est déjà venu sur le sentier de chasse.

Marcel Marcellin fit un pas en arrière. L’épouvante ridait et séchait sa peau noire.

— Que fais-tu ici ? d’où viens-tu ? demanda l’ingénieur dont les épaules frissonnaient.

L’homme détourna la tête, hésita un instant, comme s’il allait parler.

— Qui es-tu ? répéta Delorme, n’es-tu pas un mineur de l’ancienne Compagnie ?… Peut-être ton corps repose-t-il auprès de celui que nous venons d’ensevelir… Si tu n’es qu’un esprit, pourquoi ne reviens-tu pas dans ton pays ? Il y a assez de bêtes et de choses vivantes dans la jungle sans toi.

Le fantôme ne répondit pas. Il se leva et, penché, méditant profondément, il disparut à pas lents.

Bientôt l’Indien rejoignit les deux hommes. Delorme voulut l’interroger. Il paraissait en proie à une violente émotion. Il ne comprit sans doute pas les questions de l’ingénieur… les mots qui tombaient de ses lèvres semblaient dépourvus de sens :

— Les roses du cercueil ont parfumé la terre. Il marcha longtemps en silence auprès d’eux ; et, les ayant salués en leur imposant les mains, il les quitta en arrivant au camp.