Un Mort vivait parmi nous/20

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La Sirène (p. 97-99).


XX



ALORS, comme si elle répondait à un appel secret de l’Indien, une femme nue sortit du champ de bananiers qui descendait au lac.

Elle regarda avec précaution autour d’elle et, ne pouvant discerner le regard des plantes qui l’environnaient, elle s’avança sans crainte au bord de l’eau.

Elle était admirablement svelte et admirablement blanche. Elle rejeta ses cheveux en arrière et, la tête dressée vers le ciel, les bras arrondis sur la nuque, elle était comme en extase. La lumière transparente du soir l’enveloppait de mousseline.

Quand elle sortit de l’eau, les yeux attentifs des arbres virent frissonner la blancheur délicate de ses bras et de sa poitrine.

C’était une sirène venant respirer hors de l’eau la lumière des hommes. L’air, autour d’elle, était une poussière dorée.

Comme je m’élançais à travers le feuillage, l’Indien me prit doucement le bras.

Je voulus appeler :

— Marthe…

Une joie profonde, le contentement du désir satisfait me secouait des pieds à la tête. de l’homme, je courus vers le champ de bananiers ; Marthe venait déjà à ma rencontre.

Je suis là, au bord du marécage, tremblant devant la vie comme une hirondelle des mers fascinée par les feux d’un paquebot.

Plus fragile qu’une branche dans la jungle, que suis-je dans cette vie éperdue ?

La nuit, profonde comme l’eau d’un port, m’accable, et je suis seul. Sous la fièvre qui monte, je ne peux plus ni penser, ni agir.

Il y a, au sommet de la colline, une case où brille une lumière. Des fruits font des taches dorées sur la table, parmi les verres, la porcelaine et les roses rouges de France…

Un coup de feu éclate, puis un autre… puis le silence lourd et mouillé ; puis, très loin, des cris que le vent disperse et qui passent sur le marais comme des râles.

De nouveau, un coup de feu… La solitude frémit avec un bruit de feuilles froissées, comme tremble soudain un peuplier au crépuscule.

Je crois entendre la voix lointaine de Marthe… des sanglots et des prières.

Quel crime a-t-on commis pour elle ?

Des lueurs rouges s’allument au fond de mes yeux, des lueurs rouges qui jaillissent et dansent un instant devant moi. La fièvre m’abat sur le sol, d’un seul coup, comme un lutteur frappé au visage.