Un Mort vivait parmi nous/23

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La Sirène (p. 110-115).


XXIII



NOUS étions simplement en voyage… Une odeur de bois coupé et de feuillage mouillé donne un goût aigre à l’air frais.

Rien n’explique notre départ du camp. C’est en vain que, dans le silence torride, j’en cherche la raison. Nous avons abandonné le placer. Nous voici sur une route inconnue.

Un secret instinct nous a conduits ici et nous pousse déjà à partir je ne sais où.

Sans nous être consultés, nous avons fait les préparatifs du départ. Une obscure folie erratique nous emporte.

Nous avons vu les hommes déserter peu à peu les chantiers autour du camp. La drague abandonnée est un monstre sans vie.

Une puissance mystérieuse nous entraîne, à laquelle nous sommes aveuglément soumis, et qui ne nous a pas encore révélé ses desseins.

— Marthe…

— Comme il fait bon vivre… où irons-nous ce soir ?

— Pourquoi ne dormez-vous pas ?

— Je voudrais partir… Il fait bon ici… je sens délicieusement battre mes veines… Où irons-nous, tout à l’heure ?

Des perroquets verts passent par volées en jacassant. Ils ont des ailes d’émeraude qui tranchent sur le vert foncé des arbres. Des aras rouges les croisent, poussant au passage des cris éclatants, comme des sonneries de cuivre.

Les hommes s’étirent, se dressent, un à un, sur leur séant et retombent lourdement pour dormir encore.

Je vois, entre les cils baissés, le regard impatient de Marthe.

— Réveillez-les, dit-elle, partons…

Elle est assise devant moi. Ses pieds nus crispés, ses mains frémissantes, le balancement des épaules, témoignent cet énervement enfantin qui est le propre de la folie nomade dans la brousse et qui est aussi le propre de l’esprit inconstant et inquiet de la femme sous toutes les latitudes.

— Réveillez-les… dit-elle.

Mais l’implacable silence et la tiédeur de l’air ont peu à peu calmé son cœur agité.

Pour dormir à son tour, elle a mis sa tête sur mes genoux. Je dénoue ses cheveux qui roulent sur le sol, comme un sable doré.

Cependant, nous, seuls, sommes immobiles. Tout près, derrière les arbustes qui regardent l’eau de la crique, des bêtes lentes rampent et s’en vont. Un peu de vent a mis en mouvement les hautes frondaisons qui passent sur nos têtes comme une eau froufroutante.

Tout n’est, autour de nous, que vie mouvante, glissant lentement vers les plaines lointaines, comme l’eau voisine, les serpents et les oiseaux.

Pour que le vent léger, qui rampe à ras du sol, donne un rêve tranquille aux yeux clos qui palpitent, de mes doigts écartés, j’ouvre les cheveux blonds. Je ne sais si j’ai donné ou si j’ai reçu la caresse qui brûle mes mains et qui me tient penché, frémissant, sur la blessure rouge des lèvres entrouvertes.

Elle dort, très pâle…

C’est pour elle que les lianes ont mis dans l’air tiède des orchidées géantes, qui se balancent et qui flamboient comme des lustres dans une cathédrale.

C’est pour elle que les santals et les bois de rose exhalent leur âme en extase ; c’est pour elle que les panaches des palmiers et les bambous froissés par le vent chantent à l’unisson une berceuse monotone et langoureuse.

C’est pour elle que le soleil incendie la terre et brûle ma chair.

Le monde n’est plus… rien n’existe.

La volupté profonde qui me vient au contact du beau corps endormi a dissipé le monde extérieur.

Je sais maintenant que rien n’existe des pauvres images créées par moi. Mes yeux ont en vain rêvé les arbres géants et les bêtes, le sable aurifère, la drague et la maison sur la colline…

Je n’ai vu que l’ombre d’une ombre. Mes sens n’ont imaginé qu’une parcelle du reflet de la vie.

Peut-être, à cette heure où tout s’évanouit devant moi, où s’échappe le monde, peut-être Dieu m’a-t-il donné la notion du néant de l’homme devant l’immensité du mystère de la vie. Au fond de moi, j’ai l’obscure conscience des mondes mystérieux qui m’entourent et qui sont tout différents de ce peu de matière imaginée par l’homme.

Je sais qu’à cette heure divine le désir emplit l’univers. Je sais que les cheveux de Marthe sont dorés et qu’ils sont sur mes bras plus doux qu’une soie blonde, plus frais que des roses sur la joue d’un malade.

Et parce que la gorge nue de Marthe palpite, parce que l’air embrasé est chargé d’odeurs de sucre et de vanille, parce que des pieds nus dorment sur le sable blanc, parce que, sur mes genoux, le plus beau visage irradie la lumière grise…

Haletant, comme une bête blessée, une brûlure de fer rouge au cœur, les paumes des mains douloureuses, je mords à pleines dents, jusqu’au sang, le poing que j’ai mis sur mes lèvres pour ne pas crier.

Autour de nous, les hommes s’agitent et murmurent. Ils rangent avec une hâte affectée les objets du campement et se regardent en dessous.

Marthe dort. Pour ne la point éveiller, je feins à mon tour de dormir.

Je vois grandir la colère des mineurs qui nous montrent entre eux du regard.

Une injure, des menaces proférées à voix basse…

Je voudrais bondir, leur sauter à la gorge, et, comme un loup égaré surpris par la horde, combattre, et mordre, et tuer.

— Debout !…

Marcel Marcellin est là, devant moi, les yeux injectés de sang, la poitrine battant comme un soufflet de forge, les poings menaçants.

Marthe, dans un sursaut, s’est dressée. Étourdie et chancelante, comme si elle venait de recevoir un coup, je la vois pâlir et s’appuyer des deux mains aux épaules de Marcellin.

Que faire ?

La colère et la honte me tiennent frémissant, les yeux troubles, prêt à frapper, devant les hommes assemblés.

Une joie brutale brille dans tous les regards. Tous savent que le combat qui se prépare est sans merci. Déjà les meilleurs d’entre nous sont morts dans ces assauts de bêtes déchaînées.

Mais Marthe défaille dans les bras de Marcel Marcellin. Le créole l’emporte évanouie au bord de là crique et lui met de l’eau fraîche sur le visage et sur les mains.