Un Mort vivait parmi nous/25

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La Sirène (p. 120-122).


XXV



LE forçat, les épaules chargées de gibier, pénétra en ahannant sous le carbet et se laissa tomber sur le sol. Il essuyait du revers de la main son front ruisselant de sueur. Il était affreusement pâle et gémissait comme une bête exténuée.

Sa vie était pire que celle d’un esclave. Combien lui restait-il encore à vivre ? Je m’avançai vers lui :

— Renard, dis-je d’un trait, j’ai résolu de partir. Je ne peux plus vivre. La prospection sera bientôt terminée. Il faudra revenir au placer. Ce sera la même vie… veux-tu partir avec moi ?

— …

— Nous prendrons des vivres et assez de poudre d’or pour le voyage. Je connais, sur le fleuve, un camp de Saramacas… Nous y attendrons un convoi… Veux-tu partir ? J’ai décidé de rentrer en France, n’importe où.

Le forçat, sans répondre, se tenant toujours assis sur le sol, avait attiré à lui un hocco qu’il plumait à grands coups rapides et saccadés.

La vie de la brousse engourdit l’esprit à la longue. C’est pourquoi les hommes paraissent toujours méditer et ne parlent que lentement, avec hésitation.

Je répétai ma question :

— Veux-tu partir ?… tu me connais… je serai pour toi le compagnon le meilleur.

Le forçat souleva pesamment la tête et les épaules, comme s’il faisait un grand effort. Ses yeux jaunes et sans éclat me fixèrent un instant. Il pencha à nouveau la tête.

Assis, à mon tour, j’attendis anxieusement sa décision.

— Rien ne te retient… ta condition est plus basse que celle d’une bête de somme… tous te frappent… tu es usé par la souffrance et la maladie… La liberté… la liberté.

Sans lever les yeux, le forçat fit un geste de dénégation.

Je le forçai à se mettre debout.

— Allons, viens, dis-je brutalement.

Il se recula et, adossé à la paroi du carbet, il répéta son geste.

— Non.

Je m’élançai, prêt à frapper.

— Pourquoi ? As-tu peur ?… tu es plus lâche qu’un chien.

Des larmes brillaient dans l’ombre noire de ses yeux profonds. Tout son corps décharné tremblait.

— Je ne peux pas, dit-il… je n’ai pas peur, je resterai ici… à moins que…

— …

— Vous voulez partir seul avec moi… c’est pour cela que je préfère rester ici.

Tout à coup, un chant couvrit la voix défaillante du forçat. C’était la voix de Marthe… Le refrain d’une romance ancienne enveloppait le carbet et pénétrait entre les lames de wapa comme une lumière légère, comme les vibrations harmonieuses d’un rêve nostalgique.

Marthe chantait. On ne pouvait distinguer les paroles. Seul, le bercement de la phrase musicale venait jusqu’à nous.

Le forçat, appuyé au carbet, les mains derrière le dos, la tête droite, semblait me défier.

— Je ne partirai pas, dit-il, d’une voix rauque.