Un Mort vivait parmi nous/35

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La Sirène (p. 161-166).


XXXV



ET cette nuit qui durait toujours…

— Interroge le fleuve, les bêtes et les arbres…, avait dit la voix.

Le jeune Indien rassembla quelques morceaux de bois sec. Une odeur de résine nous prit à la gorge, et une flamme s’éleva, fumeuse, qui n’éclairait que le premier plan des objets voisins. La lumière rouge faisait ressortir chaque chose en relief écarlate sur le fond noir. Des jets de flamme illuminaient les colonnes des arbres et jusqu’aux sinuosités lointaines et brillantes du fleuve.

Le feu montait, et tournoyait ; il projetait, comme une roue de feu d’artifice, des formes étranges qui disparaissaient et auxquelles d’autres formes succédaient sans cesse.

Dans l’encadrement des larges ouvertures de la case, les lianes et les feuilles de wara, qui semblaient suspendues par miracle dans la nuit, se détachaient, lumineuses, sur le fond du ciel nocturne et faisaient un dessin rouge et transparent.

Bientôt, attirées par le feu, les bêtes de la jungle arrivèrent, l’une après l’autre, timides, curieuses, les yeux éblouis par le brasier :

Un tamanoir au long poil effilé, un tatou, rond et lent comme une tortue rose, un mouton paresseux, vêtu de laine sale et qui s’agrippait aux montants du carbet, un tapir énorme et soufflant comme un bœuf, un pécari noir au groin de porc.

Puis, vinrent l’agouti et l’agouchi, cousins germains, semblables à des lapins et à des rats, le jaguar souple, dont la silhouette cachait toute l’ouverture de la porte et dont les babines moustachues et retroussées souriaient à la flamme. Et les singes en bandes innombrables : le coatta, plus grand qu’un homme, et l’ouistiti, semblable à un écureuil. Puis, le chat-tigre, élégant et discret, qui regardait avec malice. Puis, le cortège des serpents conduits par le monstrueux boa : le serpent corail, rose et doré, le serpent chasseur, gris et agile comme un chat, et toute la théorie des grages sournois, porteurs de poison. Puis le caïman, peureux, se tenant humblement à distance, les tortues monstrueuses, semblables à d’énormes pierres roulantes, le caméléon et l’iguane vert.

Enfin, vinrent les oiseaux qui ont appris à marcher sur le sol : le pélican, la perdrix grand-bois, les hérons gris, blancs et noirs, la grue, le camichi, dont les ailes sont armées d’un ergot, l’agami, gardien des poules, les aigrettes blanches empanachées, les ibis rouges et bleus, le hocco aux plumet frisées, la maraye qui a l’aspect d’une caille et l’urubu, vidangeur de la brousse.

Les animaux, en foule pressés autour du carbet, se tenaient immobiles, fascinés par le feu.

Ils se tenaient immobiles et parlaient entre eux confusément, comme des êtres sans raison, insensibles au mystère des hommes.

Peut-être le jaguar dédaigneux et les singes hurleurs, vêtus de fourrures rouges et mordorées, entendaient-ils les voix de la jungle et le battement précipité du cœur des hommes ?

Mais, il ne fallait rien attendre d’eux. Ils avaient répondu à l’appel de la jungle comme des soldats ignorants et sans chefs. Ce n’était qu’un cortège de mercenaires.

Derrière eux, les arbres, quittant la nuit profonde, se rangeaient dans le rayonnement des lumières tracées à angle droit par les embrasures.

L’ombre était vide. Seules, les parties éclairées contenaient le peuple des bêtes et des plantes :

C’étaient le grignon à la chair tendre, le palétuvier aux muscles rouges, l’amaranthe au sang violet, le bois de rose, le santal, le gayac, le sassafras et l’encens, dont les blessures exhalent d’angoissants parfums ; le balata, dont la peau saigne un suc laiteux, le mancenillier, à l’ombre duquel aucun homme ni aucune bête ne peut vivre, le fromager, vêtu de coton épais, le manguier, porteur de fruits délicieux, l’angélique et le courbaril taillés en hercules, et dont le bois est imputrescible. Et le wacapou, plus dur que l’acier, l’ébène verte, aux fibres serrées, le wapa, rouge foncé, le bois de fer, toute la famille des acajous roses et tendres. Les bois précieux : l’amourette à la robe somptueuse, les satinés rubanés, semblables à des soies anciennes, le bois serpent, veiné de couleurs chatoyantes.

Ils étalaient leurs parures splendides, chamarrés comme des chambellans un soir de fête. Le manteau des arbres précieux était tour à tour blanc de lait, rouge sang, rose, noir de geai, jaune d’ambre, bleu de cobalt, violet et vert tendre, et mauve, et gris, et doré.

Athlètes aux fronts élancés jusqu’au ciel, ils respiraient la force. Dans les plis de leurs vêtements aux couleurs éclatantes flottaient des parfums rares.

Leurs voix avaient des résonnances de violons éperdus. Dans la nuit lyrique, elles vibraient harmonieusement. Elles dominaient le récit monotone du Fleuve, les frémissements de la Solitude et les pauvres voix discordantes des hommes.

— A la fin de la saison sèche, disaient les arbres, lorsque pâlissent les feuilles sur la colline, le Vent qui vient des sources du fleuve jette sur nous la poussière dorée du royaume d’El Dorado. Le Vent voit chaque jour la Ville aux toits d’or et les palais du pays fabuleux. Il apporte dans son manteau la poussière jaune que les hommes recueillent au fond des vallées et qui dore nos frondaisons à certaines heures. Le Vent, qui, chaque jour, passe sur les murailles d’or, et le Fleuve qui, chaque jour, frôle les maisons construites en métal précieux, le Vent et le Fleuve, seuls, connaissent le mystère.

Lorsque l’aube soudaine souleva les tentures de l’horizon, le Fleuve termina le récit.

Mais chacune des images de la merveilleuse légende avait déjà pénétré, ainsi qu’un vin nouveau, le réseau palpitant de nos artères.

Grisés par la science nouvelle, nous étions comme des néophytes agenouillés et professant la foi.

Désormais, rien ne nous était inconnu des mystères du lac fabuleux.

La voix mourante du Fleuve, dominée par la sourde clameur de la terre au réveil, disait encore :

— C’est ainsi que les chevaliers normands, conduits par Jean de la Ravardière, découvrirent la ville dorée. Ils sont couchés maintenant dans des cercueils d’or massif.

Se glissant au ras du sol, sous l’immense rideau noir de la nuit, l’aube apparaissait, radieuse, étincelante de soleil rose.

Elle vint, accompagnée du cliquetis d’armes et des fanfares de cuivre que soulève le passage du vent dans les roseaux. On n’entendait plus la voix grave des piliers de cathédrales soutenant le toit de la jungle.

A pas silencieux, glissant entre les arbustes, les bêtes disparaissaient une à une.

Quand le soleil entra, d’un bond dans la case, Pierre Deschamps dormait, la tête enfouie dans la couverture. Le jeune Indien, à genoux sur le sol, les bras étendus en croix sur le corps du mineur, dormait à son tour, profondément.