Un Mort vivait parmi nous/Lettre

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La Sirène (p. 7-9).


A
Me HENRI-ROBERT
Bâtonnier de l’Ordre
des avocats



MAITRE, vous m'avez demandé un mémoire pour des juges.

Mais la vie qui va s’éteignant en moi, semblable à la lumière horizontale du couchant, n’éclaire plus que les hauteurs du passé.

Je cherche en vain les mots de colère et de haine… Il est trop tard. Et que dirais-je aux juges ?

J’ai construit, sous les tropiques, une maison dont les fenêtres donnent à la fois sur l’Orénoque et sur l’Amazone. Des lotus blancs planent sur les étangs en terrasses ; l’ombre des palmiers géants descend sur les îles, et les vents alizés font claquer sur les toits l’oriflamme de mon pays qui pendant trois siècles a dominé cette terre ardente.

Mais les pirates ont donné l’assaut.

Déjà les colonnes de l’édifice menacent de s’écrouler, la moisson desséchée des cannes à sucre brûle dans la plaine… Ils ont chassé les ouvriers des chantiers… Ils ont pillé jusqu’au secret trésor de mon foyer… Et moi, dans la cellule humide et glaciale, puis dans la chambre d’hôpital où ils me tiennent enfermé, je ne vois plus le jour qu’à travers un grillage.

Je cherche en vain les mots de colère et de haine. L’horizon qui s’ouvre derrière la pénombre douloureuse du présent, est un embrasement de lumières. La lumière du passé jaillit entre les murs qui m’entourent comme une eau grondante à la barrière d’une écluse.

Maître, vous m’avez demandé un mémoire…

Dans la nuit qui m’enveloppe, je n’ai trouvé que ce rêve semblable au fond de mon âme à un fleuve phosphorescent, un soir dans la jungle.

Pendant que les pirates se partagent le butin, j’écris ce qui remplit ma vie. Tout le reste n’est rien.

Au placer Elysée, dans la haute Guyane, un homme a vécu parmi nous qui n’était qu’une ombre. Il avait une âme délicate et tendre, des vêtements à l’ancienne mode et un corps translucide.

Ce n’était qu’un esprit… et pourtant nous l’avons vu, nous lui avons parlé, il a été notre compagnon dans la jungle aux murs de lianes, d’orchidées et de colibris, dans la jungle aux murs vivants.

Un homme de l’autre monde est venu parmi nous. Il est venu par le même sentier qui avait ramené au camp de chercheurs d’or, Pierre Deschamps, le chef dragueur, et Marthe, l’ensorceleuse…

Maître, voici le livre de l’Aventure… je vous l’offre.

Il n’y a pas un mot, pas une image dans ce récit qui puisse m’être imputé à mensonge. Je fais serment d’avoir dit la vérité.

Si j’ai changé l’orthographe des noms, je sais que les hommes dont j’invoque le témoignage attesteront les faits rapportés par moi, car, nous, les survivants de ce drame : l’ingénieur Delorme, Pierre Deschamps et les mineurs revenus avec nous, quel motif aurions-nous de mentir ?… Aucun de nous n’attend plus rien de la vie. Nous n’avons quitté la terre magique qui connaît la nouvelle Révélation que pour venir ici professer notre foi.

Et parce que je vous ai connu, vous, athlète aux poings dressés vers le ciel, vous dont l’âme étincelante est comme un phare dans la tempête, vous à qui je dois d’être encore vivant, je nai plus rien à redouter du mensonge et des hommes.

J. G.