Un Naufrage aux îles Maldives

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Un Naufrage aux îles Maldives
Revue des Deux Mondes, période initialetome 15 (p. 858-889).
UN NAUFRAGE


AUX


ILES MALDIVES.





Le navire français l’Aigle, en destination pour le golfe du Bengale, était venu relâcher au Port-Louis de l’île Maurice. Je connaissais le capitaine, qui était un marin fort expérimenté, et je pris passage à son bord. Bientôt tout fut prêt pour l’appareillage, et nous levâmes l’ancre le 1er octobre 1839, au commencement de la nuit. Poussé par une bonne brise du sud-ouest, le bâtiment prit le large, courant sous toutes ses voiles, et, quand vint le jour, la terre n’était déjà plus pour nous que comme un nuage à l’horizon. Le temps était beau, la mousson favorable ; l’Aigle sillonnait rapidement la mer ; tout semblait nous promettre une heureuse navigation. Une brise fraîche et régulière nous poussa ainsi jusque vers le 10e degré de latitude ; mais alors tout changea : le temps se montra menaçant, la mer grossit ; des vents variables, accompagnés de pluie, fatiguaient le bâtiment et l’équipage. Le ciel était si sombre, si couvert, qu’il fut impossible de faire aucune observation astronomique. Nous passâmes de la sorte plusieurs longues journées, et des nuits rendues plus longues encore par l’incertitude. Enfin, le 24 octobre, à six heures du soir, un matelot, placé en vigie au sommet du mât de misaine, laissa tomber ces mots, qu’on n’entend jamais sans émotion : Terre ! terre ! C’était l’archipel des Maldives. Notre position se trouvait donc bien déterminée ; nous étions dans la route des bâtimens qui se rendent au golfe du Bengale. Le capitaine, après avoir fait le relèvement des côtes, commanda lui-même la manœuvre, fit orienter le navire, et donna tous les ordres nécessaires. Le vent soufflait par rafales, l’atmosphère était brumeuse, et la nuit qui descendait rendit bientôt l’obscurité si grande, que les lueurs phosphoriques de la mer marquaient seules notre sillage, et qu’on distinguait à peine la proue du vaisseau se détachant en noir sur la blancheur des lames. Ces îles signalées au déclin du jour, cette mer houleuse, ce ciel bas et sombre, cette longue nuit à passer dans des parages réputés dangereux, tout cela jetait un peu de tristesse dans nos esprits, bien que nous fussions rassurés par les mesures de prudence qui avaient été prises, et par la direction du compas, qui tendait à nous éloigner de la côte. Les matelots qui n’étaient point de service descendirent dans leur cabine ; le capitaine, le lieutenant et les passagers rentrèrent dans la dunette ; il ne resta sur le pont que le second capitaine et les hommes de quart. En apparence, tout allait bien : la brise avait molli, nous nous en félicitions, et c’était un fâcheux événement, car le navire, tombant en dérive, luttait avec peine contre des courans d’une extrême violence qui le portaient à la côte. Sans nous en douter, déjà nous courions à notre perte. Les nombreux canaux qui séparent les Maldives sont comme autant d’écluses par lesquelles s’engouffrent les flots. Dans la saison surtout où règnent les vents d’ouest, l’eau, se précipitant par grandes masses à travers le labyrinthe de toutes ces petites îles, produit un déplacement dont l’influence agit au loin. Malheur au bâtiment tombé pendant la nuit dans le lit de ces courans funestes ! Comment alors reconnaître et calculer cette force invisible qui attire sans agitation, qui entraîne sans relâche ? Comment signaler cette terre basse qui se cache sous les flots et disparaît complètement dans les ténèbres ?

Sur les neuf heures, une grande secousse se fit sentir ; un grand cri s’éleva de l’avant du bâtiment, où se tenaient les hommes de quart. Nous nous précipitâmes sur le pont. Dans cet instant, une seconde secousse, plus terrible que la première, ébranla le navire ; la crête d’un rocher de corail s’était écrasée sous sa quille. Pendant quelques minutes, il avança encore, montant, descendant, broyant les pointes des rochers, faisant entendre d’horribles craquemens ; sa mâture menaçait ruine, ses flancs se déchiraient. Enfin un reste d’élan le poussa sur un récif à fleur d’eau, où il demeura comme enseveli.

Il serait difficile de rendre l’impression qu’on éprouve dans un pareil moment : toutes les pensées se perdent dans un profond sentiment d’horreur ; on entend tout, on voit tout confusément, comme dans un rêve. Le calme ne revint à nos esprits que pour nous laisser voir toute l’étendue de notre malheur. Plus d’espoir de sauver le navire, le gouvernail était brisé, toute manœuvre était devenue inutile ; plus de mouvement, excepté, par intervalles, un ébranlement affreux, produit par la violence des lames qui venaient déferler sur la dunette, frappaient les flancs du navire, le soulevaient un instant, puis le laissaient retomber avec fracas. Au milieu des ténèbres, on n’apercevait que la lueur des récifs, où les flots étincelaient en se brisant, et cette grande nappe blanche de la vague qui accourait de la haute mer comme pour nous envelopper.

Après les premiers momens de terreur et d’abattement causés par cet horrible spectacle, chacun s’empressa de travailler au salut commun. Monter des vivres sur le pont, préparer les palans pour la chaloupe, y embarquer les provisions nécessaires pour une traversée de plusieurs jours, fut l’affaire de quelques minutes. A minuit, l’eau remplissait déjà le navire. Fatigué par sa haute mâture, il était menacé d’une ruine complète ; il fallut se décider à couper une partie des mâts, afin de prolonger son existence au moins jusqu’au jour. Cette opération lui donna un peu de calme, et rendit aux matelots cet esprit d’insouciance qui les caractérise, car bientôt ils s’endormirent profondément sur le gaillard d’avant, où ils avaient trouvé un abri contre les coups de mer. Le capitaine, les officiers et les passagers étaient loin de goûter le même repos. L’avenir se présentait à nous avec son incertitude et ses craintes. Nous ne connaissions la terre sur laquelle nous avions été jetés que comme un point géographique ; nous en avions vu la configuration sur les cartes, mais nous ignorions entièrement la nature, les productions du sol, les mœurs des habitans. Nous nous interrogions sur toutes ces choses, qui étaient devenues pour nous du plus grand intérêt : personne ne pouvait répondre. Ces petites îles sont si rarement visitées par les navires européens, qu’il n’existe sur elles que des relations vagues et incomplètes. Nous avions entendu dire qu’elles étaient peuplées d’hommes farouches, qui appelaient les tempêtes et se disputaient les épaves. A la cruelle incertitude de notre sort au milieu de ces rochers venait se joindre l’incertitude plus cruelle encore du sort qui nous était réservé, si Dieu nous sauvait du naufrage. Avec quelle anxiété nous attendions le jour ! Enfin il parut et vint éclairer notre désastre. Sous nos pieds, un monceau de débris, misérables restes de notre beau navire ; devant nous, à cinq ou six milles de distance, une petite île, puis des récifs qui s’étendaient à perte de vue et embrassaient dans leurs contours d’autres petites îles couvertes de cocotiers.

Avant de procéder au sauvetage, on prit la résolution de défoncer les futailles qui contenaient le vin et les liqueurs fortes, source de presque tous les malheurs qui accompagnent un naufrage. Ensuite, avec les débris de la mâture amoncelés sur le pont, on construisit un large radeau. C’était une sage précaution, car nos embarcations pouvaient sombrer dans les lames, et d’ailleurs il fallait les réserver pour le transport des provisions. Le radeau terminé, on le conduisit à l’avant du navire, où il trouva un abri contre les coups de mer. Alors la chaloupe fut mise à l’eau sous le commandement du lieutenant ; on y avait réuni les vivres et les outils nécessaires pour former un établissement dans une île déserte. Elle s’éloigna du bord dans un moment de calme ; mais elle fut bientôt prise par les lames, qui la poussèrent avec fureur jusque sur les récifs, où elle alla échouer ; ce ne fut pas sans peine et sans danger qu’elle parvint à les franchir, et toutes les provisions qu’elle contenait furent perdues ou avariées. Le canot fut plus heureux, à notre grande joie ; il portait nos armes, les munitions de guerre et les instrumens de marine.

Une partie de l’équipage était donc sauvée, l’autre restait à bord avec le capitaine. Le temps devenait plus mauvais, des grains frappaient avec violence, les vagues s’amoncelaient ; il fallut abandonner le sauvetage et se jeter à la mer pour gagner le radeau, qu’on ne pouvait atteindre qu’à la nage ou au moyen des cordes qui le tenaient attaché au navire. Le capitaine descendit le dernier après s’être assuré qu’il n’y avait plus personne à bord. Les amarrages furent aussitôt coupés, et le radeau se trouva abandonné aux courans. Battu à chaque minute par les coups de mer, plongeant d’un côté, montant de l’autre, il avançait en tournoyant, et il fallait se tenir avec force pour ne point être enlevé par les lames qui nous enveloppaient de toutes parts et roulaient sur nos têtes. Enfin le radeau arriva sur les récifs sans qu’aucun de nous eût lâché prise dans cette courte, mais périlleuse traversée. Ces récifs que nous venions d’atteindre s’étendaient en ligne circulaire, enfermant dans leur enceinte un vaste bassin où la mer semblait dormir, tant elle était calme, et de ce bassin sortaient de nombreux îlots. Ces écueils si redoutables au navigateur font la sûreté de l’habitant des Maldives, et sont comme un rempart élevé par la nature autour de sa demeure. La réunion de toutes ces petites îles dans un même bassin compose ce qu’on appelle un atollon ou groupe particulier, et celui dans lequel nous venions de pénétrer est l’atollon Souadive, que les insulaires appellent aussi quelquefois atollon Houadou.

Le radeau ne pouvait franchir les récifs sans les plus grandes difficultés, et d’ailleurs il devenait désormais inutile ; il fut abandonné, et nos deux embarcations, conduites lentement à l’aviron, emportèrent tout ce qu’on avait tiré du navire. Nous nous dirigions vers l’île la plus voisine, et déjà nous en approchions quand nous vîmes apparaître un bateau qui marchait à notre rencontre. Il nous atteignit bientôt, et notre capitaine n’hésita point à y monter. Ignorant les intentions des insulaires, ne connaissant point encore leur caractère, n’entendant pas un mot de leur langue, il voulait gagner leur sympathie par cette marque de confiance, et aussi s’assurer de leurs dispositions. Vers le milieu du jour, les trois embarcations vinrent successivement échouer sur un sol aride et brûlant. L’île où nous abordions était déserte ; entourée d’une ceinture de sable, elle montrait à l’intérieur quelques cocotiers élevant leurs tètes au-dessus d’un massif d’arbustes variés.

A peine avions-nous touché ce rivage, que nous y vîmes arriver plusieurs de ces longues embarcations connues sous le nom de pros, et qui doivent à leur marche rapide une renommée qui inspire un certain effroi dans les parages de l’Inde et de la Malaisie. Plus de soixante hommes en descendirent et nous entourèrent ; presque tous portaient de petits poignards à leur ceinture. A cette vue, nos matelots se livrèrent à toutes les terreurs d’une imagination troublée, et ces hommes qui venaient de lutter avec tant de courage contre une mort presque certaine, au milieu des horreurs d’un naufrage, tremblaient à la vue d’une faible lame de couteau. Le matelot est en quelque sorte un être exceptionnel : tant qu’il est à bord, il se rit du danger, s’expose sans réflexion, et semble avoir laissé à son capitaine la responsabilité de sa vie ; à terre, il devient ombrageux et presque timide. Le capitaine, voulant relever le courage de ses hommes, posa ses armes sur le sable, marcha droit à celui qui paraissait être le chef des insulaires, et lui tendit la main. Il fut accueilli avec bienveillance et salué par un discours fort long, mais entièrement perdu pour nous. A peine si nous pouvions, à force de signes, de gestes, de dessins sur le sable, nous communiquer les plus simples pensées. Enfin nos hôtes nous firent entendre qu’ils ne voulaient pas nous laisser sur cette petite île déserte. Ce pauvre coin de terre n’était pas très séduisant, il offrait peu de ressources, on ne pouvait même s’y procurer de l’eau qu’en creusant profondément dans le sable, et cependant nous ne le quittâmes point sans regret ; c’était la première terre qui nous avait reçus dans notre naufrage.

On eut bien vite transporté nos vivres et nos bagages sur les pros. Celui que nous montions donna le signal du départ, et les autres le suivirent, traînant nos embarcations à la remorque. C’était un spectacle curieux de voir toutes ces voiles légères joutant de vitesse et se jouant, pour ainsi dire, sur les belles eaux de ce bassin. J’admirais la précision de leurs manœuvres, l’adresse avec laquelle elles évitaient les pointes de rocher dont les atollons sont intérieurement parsemés. Le vent faiblissait, et il nous fallut renoncer à l’espoir d’atteindre ce jour-là l’île désignée pour notre résidence. Une île voisine, nommée Nunda-Ally, fut choisie pour lieu de relâche, et toutes les barques y allèrent mouiller. A l’arrivée de chaque embarcation, un homme s’élançait dans la mer, et plongeait tenant à la main un cordage qu’il allait attacher sous l’eau, à quelque pointe de corail. Nous trouvâmes un calme parfait dans ce lieu : c’était une petite baie, abritée par un rideau de magnifiques cocotiers qui étendaient leurs palmes jusqu’au bord de l’eau, enveloppant dans leur massif quelques petites cases gracieusement groupées sur le rivage, La mer avait une transparence admirable ; le fond était de sable, d’une blancheur éblouissante, émaillé de madrépores aux mille couleurs.

En descendant sur la plage, nous vîmes quelques bancs grossièrement travaillés, mais couverts d’un bel ombrage. C’est le rendez-vous ordinaire des habitans de cette petite communauté ; c’est là qu’ils passent leurs longues journées, au milieu de leurs barques traînées sur le rivage, en vue de la mer, dont ils aiment à contempler les flots. Nous y vîmes bientôt accourir toute la peuplade, excepté les femmes, condamnées par la jalousie à une réserve qui n’était pas de leur goût, car elles cherchaient à satisfaire leur curiosité en glissant la tête par leurs portes entrouvertes, ou en se pressant contre les claies qui environnent leurs maisonnettes. On nous conduisit au logement qui nous était destiné, longue case soutenue par des troncs de cocotiers, et fermée seulement sur deux faces. Des nattes avaient été étendues sur le sable ; je m’y couchai accablé de fatigue, et cependant je ne pus trouver ni repos ni sommeil, tant les événemens qui s’étaient succédé depuis deux jours avaient jeté de trouble dans mon esprit.

Le lendemain, de bonne heure, on donna le signal du départ, et toute la journée se passa sous voile. Enfin, vers le soir, nous abordâmes à l’île Tinandou, qui devait être notre résidence. Tout notre bagage fut aussitôt débarqué, et nous vînmes prendre possession de la maison commune. Ce pieux établissement existe dans toutes les parties de l’archipel, et le plus petit îlot perdu au milieu de ce labyrinthe de sable et de rochers montre sur sa grève solitaire la case du voyageur. Ce temple de l’antique hospitalité n’est le plus souvent qu’une chaumière composée de feuilles et de roseaux. Telle était notre habitation à l’île Tinandou. Jetez quelques nattes sur le sol, suspendez au toit une lampe de cuivre jaune, et vous aurez une idée complète de tout le mobilier. Une toile, sauvée du naufrage, divisa notre logement en deux pièces, l’une pour les hommes de l’équipage, l’autre pour les officiers : séparation nécessaire à la discipline, et remplaçant en quelque sorte les gaillards de notre vaisseau. On nous apporta du riz ; chacun s’empressa de ramasser des branches mortes, les feuilles sèches tombées des cocotiers, et un repas à l’indienne fut bientôt préparé.

Tinandou peut avoir trois milles de circonférence ; sa plus grande largeur est de l’est à l’ouest. Les récifs l’environnent de toutes parts, et sa plage est d’un sable si blanc, que les yeux peuvent à peine en supporter l’éclat lorsque le soleil y darde ses rayons. Le village est placé au nord, et de cet endroit part un chemin qui traverse l’île dans toute son étendue. Cette route, très pittoresque, s’avance en serpentant avec les sinuosités capricieuses d’un jardin anglais, beauté due au hasard et à l’indolence des insulaires, car ils ont obéi à tous les accidens du terrain, évitant les difficultés et contournant les fourrés épais. C’était notre promenade favorite : ou y trouvait de l’ombre un peu plus tard que dans les autres parties de l’île ; les arbres y étaient plus touffus, plus variés que sur le rivage, où le cocotier seul étend son mobile parasol. On y voyait de beaux arbres à pain et des vacoas chargés de leurs fruits anguleux ; on y était assez éloigné pour rêver tout à son aise, et puis il fallait bien aimer quelque chose d’un pays que la Providence nous avait donné pour asile.

Avant d’arriver à l’endroit le plus ombragé, on avait à traverser le cimetière : c’est une petite plage entièrement nue, où les pierres tumulaires sont rangées avec une symétrie qui témoigne de la considération pieuse, mais calme, avec laquelle ces enfans du prophète envisagent la mort. Sur les fosses, on voit flotter de petits pavillons blancs, seul mouvement, seul fuxe de ces tombeaux, où tout d’ailleurs est repos et simplicité. Ce sable sans nom couvrait des ossemens sans nom. Notre part de terre n’était point là, et cependant nous ne pouvions, sans être émus, regarder ce tertre dépouillé où dormaient tant de générations. Une mosquée s’élève à l’extrémité septentrionale du cimetière : c’est un monument d’une grande simplicité ; elle est tapissée de nattes à l’intérieur, et revêtue extérieurement d’une couche de terre jaune ; on y arrive par un escalier de quelques marches. Tout près se trouve une fontaine au-dessus de laquelle est suspendu un vase formé d’une noix de coco et destiné aux ablutions, que ce peuple dévot ne manque jamais de faire avant d’entrer dans le temple. Il y a aussi, non loin de la mosquée, un petit bassin où les insulaires vont régulièrement se plonger chaque jour. La décence et le zèle pieux avec lequel ils accomplissent ces différentes cérémonies prouvent leur foi naïve et superstitieuse ; ils sont en effet d’une ignorance extrême sur le dogme, et ne connaissent guère de leur religion que le culte extérieur.

Le village de Tinandou compte une cinquantaine de maisons, séparées les unes des autres par de petits sentiers entretenus avec la plus grande propreté. Chaque logement se compose de deux cases adjacentes, qui communiquent au moyen d’une petite porte fermée par un rideau. En entrant, on aperçoit plusieurs lits de repos : celui qui est à droite est le siège du maître de la maison, qui y fait asseoir l’étranger qu’il veut honorer. Les autres sont destinés aux parens et amis, et tous sont couverts de belles nattes variées dans leurs couleurs et leurs dessins. En face du lit du maître, on en voit toujours un d’une forme invariable et digne de remarque. Ce lit est suspendu par quatre chaînes qui, partant des angles, vont se réunir dans un même anneau. La plus légère secousse lui imprime le mouvement d’un balancier ; il est garni d’un matelas, de plusieurs petits coussins, et enveloppé d’une tenture flottante, seul luxe de soierie qu’il y ait dans toute la maison. L’approche de ce lit est partout interdite aux étrangers, je ne sais pas précisément pour quel motif, mais je suppose que c’est la couche nuptiale. Aux solives sont attachés des instrumens de pêche, des nattes et divers objets en bois sculptés avec un soin minutieux. Dans un coin se trouvent quelques bassins de cuivre et les vases qui contiennent la provision d’eau de l’habitation.

Derrière le rideau s’ouvre l’appartement des femmes. On y voit plusieurs lits suspendus, et leur nombre, en général, révèle celui des épouses du propriétaire. Les femmes sont presque toutes grandes et bien faites, leurs traits ne manquent pas de régularité, et dans leurs grands yeux noirs un peu voilés règne cette douce langueur qui caractérise les Indiennes. Elles rejettent sur le derrière de la tête leur longue chevelure, qui y demeure attachée par un gros nœud. Leur vêtement n’est pas gracieux : c’est une espèce de chemise qui descend jusqu’à mi-jambe, laissant à découvert le cou et une partie des bras, et si serrée qu’elle prend toutes les formes du corps. Ce costume, d’une étrange pudeur, est très incommode, et permet à peine aux femmes de marcher ; leurs bras et leurs jambes sont ornés d’anneaux de cuivre, et souvent elles portent un collier de petites monnaies d’or ou d’argent.

Quant aux hommes, ils sont beaux et bien faits dans leur jeunesse ; mais ils ne gardent pas long-temps leur vigueur et leur beauté. Ils déclinent vite, et avant trente ans ils sont déjà flétris. Ce n’est pas le travail qui les a usés, car, lorsqu’ils ne sont mis en voyage, ils passent tout leur temps dans une complète oisiveté, le plus souvent bercés sur un siège mobile qui ressemble au plateau d’une balance : là, ils aspirent voluptueusement la vapeur parfumée du gourgouli, ou bien ils savourent en silence le bétel, promenant leurs regards rêveurs sur leurs femmes et leurs filles, occupées à tresser des nattes, à faire quelque tissu de soie ou de coton. La vie s’écoule heureuse et tranquille pour ces insulaires ; mais, pour goûter leur bonheur, il faut leur ignorance, et des hommes jetés par un naufrage sur cette terre sauvage, avec les goûts et les habitudes de l’Europe, trouveront peu de charme à cette existence paresseuse. L’île est si petite, qu’il suffit de quelques heures pour la parcourir ; la curiosité est bientôt satisfaite, et alors naissent le dégoût et l’ennui. L’étranger y sent à toute heure le plus cruel isolement : il a droit à l’hospitalité religieuse, mais il n’y trouve point la douce hospitalité de la famille. Pendant notre long séjour à Tinandou, deux habitans seuls osèrent lever pour nous le mystérieux rideau, nous introduire dans leur ménage, et ces pauvres sauvages furent peut-être considérés comme des esprits forts, des infidèles qui foulaient aux pieds la religion et les mœurs. Nous passions nos journées assez tristement, assis ou couchés sur les bancs publics pendant la chaleur, errant autour du village le soir et le matin. Ainsi se traînaient depuis plus d’un mois nos heures de captivité. Aucun événement n’était venu en rompre la monotonie, quand un soir deux Maldivois, accourant par le chemin de la mosquée, prononcèrent quelques mots qui mirent aussitôt tous les insulaires en mouvement. Nous voulûmes les suivre, mais ils nous le défendirent. Fidèles à notre habitude de respecter leurs usages et même leurs superstitions, nous nous éloignâmes, et, prenant une direction opposée, nous allâmes nous placer sur une pointe de sable qui s’avance au loin dans la mer, et, semble vouloir joindre la grande île à un petit îlot inhabité. Nous avions pour ce lieu une prédilection toute particulière, qui tenait moins aux agrémens du site qu’à la situation de nos âmes. De cette pointe, la vue s’étendait sans obstacle jusqu’à l’horizon, où se montraient les débris de notre malheureux vaisseau. Souvent nos yeux étaient demeurés des heures entières fixés sur ce triste spectacle ; nous calculions douloureusement les progrès de sa destruction. En voyant ses vergues brisées, les lambeaux de ses voiles que se disputaient les vents, nous étions émus comme si nous avions été témoins de l’agonie d’un vieil ami. Jugez de notre surprise, quand tout à coup apparut un beau navire étincelant de loin comme une tour blanche. Nous allions croire à une résurrection, lorsque nous reconnûmes un vaisseau étranger qui longeait la côte. Voilà donc cette grande nouvelle apportée avec tant de mystère, parce qu’il entrait sans doute dans les projets des Maldivois de nous cacher le passage de ce navire ! Aussitôt notre capitaine court au village ; il en revient avec un pavillon que nous plaçons à la cime d’un arbre et que nous agitons dans tous les sens. Peine inutile ! le vaisseau passe sans apercevoir nos signaux. Nous le suivions tristement de nos regards ; soudain il masque ses voiles et demeure en panne. Il avait aperçu les débris de l’Aigle, et notre délivrance nous parut certaine, quand nous vîmes une barque se détacher de son bord et se diriger vers le lieu du naufrage. Sans perdre un moment, nous traînons à la mer nos embarcations, nous y plaçons quelques vivres et tous nos bagages. Il était six heures ; le jour commençait à baisser, et nous avions au moins trois lieues à faire avant de franchir la passe qui conduit hors des récifs et sert pour ainsi dire de porte à la pleine mer. Nous marchions en silence, le petit canot commandé par le second capitaine en avant pour éclairer la route, puis la chaloupe, où se trouvaient le capitaine et le reste de l’équipage.

Bientôt la nuit vint, une nuit très obscure ; on n’apercevait plus de récifs, plus d’île, plus de navire. La brise tomba aussi, et on n’entendit plus que les coups de la rame et le léger bruissement des flots qui venaient se briser sur des madrépores à fleur d’eau où nous courions risque d’échouer à chaque instant. Si l’espoir de la délivrance soutenait encore notre courage dans cette pénible nuit, il nous fallait au moins un point de relâche pour attendre le sauveur que la Providence semblait nous envoyer. Nous nous mîmes à la recherche de l’île déserte où nous avions abordé lors de notre naufrage. Nous l’aperçûmes enfin, et, après l’avoir contournée avec précaution, nous allâmes débarquer à la partie du rivage qui nous était connue. Sans perdre de temps, on rassembla les branches tombées des arbres, on en forma une pyramide, on y mit le feu, et la flamme s’élança avec tant d’impétuosité, que nous eûmes bientôt à craindre un incendie de toute l’île. On s’empressa de modérer la flamme, en lui laissant encore assez d’éclat pour signaler la présence des naufragés, et tous les yeux interrogèrent la pleine mer qui recelait le vaisseau libérateur. Enfin une voix s’écria : Voilà son feu ! Ce fut un transport général, on se montrait avec enthousiasme le point lumineux qui s’élevait ou s’abaissait, déjà on se croyait à bord. Il y eut quelques instans d’une joie délirante, puis tout devint morne ; on avait cessé d’apercevoir le feu. Comme cela arrive toujours en pareil cas, on s’efforça pourtant de trouver des consolations à la détresse commune, — Il a viré de bord, disait l’un. — Il aura pris le large pendant la nuit, disait l’autre, et demain au jour nous le verrons reparaître. — Nous étions fatigués d’aller et de venir sur la plage ; il fallut s’arranger pour la nuit : je fis choix de deux belles palmes de cocotier, qui, posées d’une certaine façon, formèrent encore un assez bon lit pour un pauvre aventurier depuis long-temps habitué à ne compter que sur son manteau.

Le jour parut sans le navire ; jusqu’à midi, nos yeux demeurèrent attachés à l’horizon : rien ne se montrait ! Alors vint le découragement, puis la colère ; toutes les bouches s’ouvrirent pour appeler la malédiction sur le vaisseau inhospitalier. Il fallut enfin se résigner, et chacun descendit en silence vers les bateaux. Plus d’illusion, car nous retournions à Tinandou, où nous attendaient les mêmes ennuis, la même vie si triste, si languissante. Nous avions en vue quelques bateaux pécheurs que la nuit ramenait au mouillage. De leur groupe se détacha une petite voile, mais si légère, si rapide, qu’on eût dit un oiseau de mer qui rasait la surface des eaux en y laissant tremper l’extrémité de ses ailes. Elle mit le cap sur nous avec tant de précision, qu’elle vint pour ainsi dire s’abattre sur notre chaloupe. A cette vue, notre capitaine, croyant prudent de se tenir sur ses gardes, nous commanda de visiter nos armes et de les tenir prêtes ; mais soudain la voile devint immobile, puis elle tomba, nous laissant voir une embarcation d’une forme gracieuse, d’une propreté admirable, et entretenue avec un luxe asiatique. Des pagnes fines flottaient sur ses mâts ; ses cordages étaient d’un filin brillant qui imitait la soie ; les hommes qui la montaient étaient vêtus avec une certaine élégance. Ils nous saluèrent et nous offrirent des rafraîchissemens : des cocos, de petits biscuits sucrés et une espèce de gâteau de riz d’une saveur acidulée. Ils prirent tout le temps de nous observer, et disparurent comme ils étaient venus, laissant à notre curiosité ces seuls mots : «Nous sommes les serviteurs du sultan des îles. » Quel but avait cette visite ? Le bateau était si petit, qu’il ne pouvait être employé à aucune opération commerciale. Il est probable que, le bruit de notre naufrage étant arrivé jusqu’aux oreilles du sultan, ce prince avait en- voyé prendre des informations sur les naufragés.

Nous n’arrivâmes à Tinandou qu’au milieu de la nuit. Notre capitaine venait d’être pris d’un violent accès de fièvre, et nous ne pouvions nous défendre des plus sinistres pressentimens. Que serions-nous devenus, abandonnés à nous-mêmes ? Il était l’ame de toutes nos résolutions, et c’était son zèle pour notre délivrance qui l’avait précipité avec trop d’ardeur sous les coups d’un soleil meurtrier. A la première nouvelle de sa maladie, le chef de Tinandou, le vieil Ossen, vint le visiter avec le plus tendre intérêt, apportant une potion composée de piment, de girofle et de citron. Plusieurs fois il engagea le malade à prendre cette potion ; à chaque refus, il répétait ces mots d’un accent pénétré : Amara toumara dosti (moi ton ami). Enfin, voyant que ses instances étaient inutiles, il versa la liqueur dans ses mains et en frotta les tempes et le front du patient, accompagnant ces frictions d’une prière composée d’un grand nombre de versets ; il commençait chaque verset à voix basse, puis il montait progressivement jusqu’au ton le plus élevé, et terminait par un profond soupir. Malgré toutes ces conjurations, la fièvre fut opiniâtre et ne céda qu’après vingt-quatre heures de délire, laissant notre malade dans une extrême faiblesse.

Notre situation devenait de jour en jour plus pénible. Cependant nous vîmes faire tous les préparatifs d’une grande expédition, et l’on vint nous annoncer une résolution à laquelle les messagers mystérieux du sultan n’étaient peut-être pas étrangers : nous allions dire adieu aux tristes rivages de Tinandou. On nous fit embarquer sur trois pros : l’un, commandé par le chef de l’île, portait le capitaine et les officiers ; les deux autres avaient pris chacun moitié de notre équipage. Cette petite flotte ne quitta le port qu’à midi, et la nuit vint la surprendre non loin de l’île où nous avions fait naufrage. Les insulaires, fidèles à leur habitude de ne jamais demeurer sous voile pendant la nuit, vinrent y chercher asile. Les jours suivans, il ne fut plus question de voyage, et, lorsque nous demandions la cause de ce retard, on nous répondait que les vents étaient mauvais, ou qu’il faisait calme. Il fallait bien sup- porter cette nouvelle contrariété, et nous attendions patiemment qu’il plût à nos maîtres de faire souffler le vent, quand nous vîmes paraître six Européens. Ils avaient traversé l’île pour accourir à nous, abandonnant leur canot sur la côte opposée. C’était ce même canot qui nous avait causé une si vive émotion lorsque nous l’avions vu se diriger vers les débris de l’Aigle ; nous avions devant nous un lieutenant et cinq matelots du navire anglais Louisa Munro. L’officier nous raconta toutes les circonstances de son expédition. Son capitaine n’avait point vu nos signaux ; mais, apercevant le navire naufragé, il avait fait mettre le canot à la mer et lui en avait donné le commandement avec ordre de le visiter. Le lieutenant s’était acquitté de cette mission, puis aussitôt remis en route pour rejoindre ses compagnons ; surpris par la nuit, il avait fait des efforts inutiles, et ses matelots s’étaient vainement courbés sur leurs avirons. Un grain qui s’éleva avec violence avait sans doute forcé la Louisa Munro à s’éloigner de ces parages dangereux, car le lendemain, au jour, il s’était trouvé en pleine mer, n’apercevant plus son navire, et voy.int seulement à l’horizon quelques petites îles. A force de rames, il avait atteint les débris de l’Aigle, sur lesquels il passa la nuit. Le jour suivant, il s’était dirigé vers la terre, emportant quelques provisions échappées au naufrage : une barrique de vin et plusieurs bouteilles d’eau-de-vie ; il avait relâché sur un îlot à fleur d’eau où il avait passé la seconde nuit, et de là, faisant voile vers les grandes îles, il avait touché à Tinandou ; il y avait trouvé les traces de notre passage et des indications qui avaient dirigé ses recherches. L’arrivée de ces étrangers pouvait compromettre notre tranquillité ; il était à craindre qu’ils ne missent le désordre dans notre équipage. La découverte qu’ils avaient faite à bord de l’Aigle prouvait l’infidélité d’un de nos officiers, et l’usage qu’ils en faisaient justifiait déjà les prévisions de notre capitaine. Heureusement nos matelots n’entendaient pas un mot d’anglais, et notre capitaine, prenant aussitôt sur les nouveaux venus l’autorité qu’il avait conservée sur son équipage, leur ordonna de lui remettre les liqueurs qu’ils avaient apportées. Cette mesure nous sauva d’un danger et nous assura une ressource, car le vin, distribué avec réserve, devint un grand soulagement dans notre détresse.

Cependant les journées s’écoulaient, une brise favorable venait battre nos voiles, et je ne voyais faire aucun préparatif de départ. Je remarquais chez les insulaires une agitation singulière ; de nombreux bateaux arrivaient avec de nombreux équipages ; nous n’étions pas sans inquiétude ; chacun de nous chargea ses armes et se tint sur la défensive. Notre capitaine demanda une explication, on lui répondit comme à l’ordinaire : « Le vent n’est pas bon (ouaillé accia né). » Il eut un moment l’idée de recourir à la force ; puis, réfléchissant aux funestes conséquences d’une première démonstration hostile, se rappelant d’ailleurs l’hospitalité qui nous avait été si généreusement accordée, les mœurs douces et l’esprit timide de ce peuple, il résolut d’attendre et d’épuiser les voies pacifiques avant d’employer la violence.

Le lendemain, il y eut une grande réunion à laquelle furent convoqués tous les chefs de pros et les autres Maldivois qui jouissaient de quelque crédit. Notre capitaine y fut aussi appelé. Là, le chef de Tinandou, le vieil Ossen, après avoir protesté de son dévouement pour nous, le supplia de dire aux naufragés de décharger leurs armes, jurant qu’après cette preuve de confiance et d’amitié il commanderait lui-même le départ. Pensant qu’il n’y avait rien à craindre de ces pauvres gens, qui tremblaient si fort à la vue de nos mousquets, le capitaine tira en l’air les pistolets qu’il portait à sa ceinture ; puis, s’éloignant avec nous de quelques pas, il commanda le feu. Deux heures après, nous étions sous voile. Toute la flottille avait appareillé en même temps, nos barques pour l’île Malé, résidence du sultan et capitale de tout l’archipel, les autres pour les différentes îles auxquelles elles appartenaient. Une brise légère soufflait du sud et nous poussait lentement vers un groupe d’îles que nous apercevions à l’horizon. La nuit vint nous surprendre assez loin de toute terre habitée ; alors un homme de l’équipage s’élança à la mer tenant en main un cordage qu’il attacha sous l’eau à la pointe d’un rocher. La nuit fut tranquille ; aux premières lueurs du jour, le capitaine et son équipage mirent le canota la mer, et se rendirent à une petite île déserte pour y faire cuire du riz, dans lequel ils râpèrent, selon la coutume du pays, de la noix de coco, ce qui lui donne un goût fort agréable.

Le temps était magnifique, et la vue s’étendait au loin. Derrière nous, Tinandou et les îles qui l’environnent ai)paraissaient comme une immense corbeille de verdure enveloppée d’une vapeur bleuâtre et transparente ; devant nous se montrait l’île Souadive au milieu des nombreux îlots semés en cercle autour d’elle, et, quand la voile vint animer la barque, ces deux tableaux semblèrent s’animer eux-mêmes : l’un fuyait, l’autre s’avançait de toute la rapidité de notre marche. Bientôt nous eûmes atteint les premières terres ; elles glissaient pour ainsi dire le long de notre bord, et quelquefois nous les rasions de si près, que nos voiles caressaient les arbres du rivage. Le plus souvent elles ne présentaient qu’un massif impénétrable ; mais quelquefois cette muraille de végétation s’ouvrait comme une fenêtre, et le regard se perdait alors dans mille détours, se reposait dans les plus mystérieuses retraites. Il n’était pas rare de retrouver la mer à l’extrémité de quelque longue clairière qui traversait l’île dans toute sa largeur. Sur le soir, la brise devint plus fraîche, et, comme le jour tombait, notre barque s’arrêta dans le port de l’île Souadive.

Le lendemain, j’étais de bonne heure sur le rivage, je parcourus l’île, qui ressemblait à toutes celles du groupe que j’avais déjà visitées : même aspect, même physionomie, même silence ; comme toutes les autres, elle montrait sur sa plage solitaire sa mosquée couverte de roseaux et son cimetière sablonneux. On peut compter dans le village une trentaine de maisons, et l’île entière n’a pas plus de deux milles de circonférence. Ma curiosité fut bien vite satisfaite, et j’attendais avec impatience le moment du départ ; mais il fallut passer plusieurs longues journées dans cette triste résidence. Nous avions sous les yeux la pleine mer qui nous séparait de l’île du sultan. Combien il nous tardait d’aborder à ses rivages ! Là nous devions trouver tous les secours, toutes les consolations dont nous avions besoin dans notre malheur. Les insulaires, dans leurs récits, n’en parlaient jamais qu’avec enthousiasme : c’était un sol sacré, une terre privilégiée où abondaient toutes les richesses de l’Inde, tout le luxe de l’Orient.

Le 25 décembre, à six heures du soir, nous quittions le petit port de Souadive, et bientôt une lame profonde, venue de la haute mer, nous fit sentir que nous n’étions plus sur les eaux tranquilles d’un bassin. Notre flottille traversa rapidement le canal du nord, et, le lendemain, nous nous trouvions au milieu des récifs qui environnent l’atollon Adoumatis. Les îles qui en dépendent me parurent plus riches que toutes celles que j’avais jusqu’alors visitées ; il y avait plus de mouvement, plus de bateaux, et à chaque instant une voile, en se détachant du rivage, venait révéler quelque petite baie masquée par de grands arbres. Le soir, nous fîmes escale à l’île la plus méridionale de l’atollon Nilandou. Je fus surpris d’y trouver deux villages : l’un, placé à quelque distance de la mer, me parut être la résidence des principaux habitans du pays, car les maisons y sont grandes et environnées de vastes cours ombragées ; l’autre, composé de modestes cases qui se pressent en demi-cercle autour d’un petit hâvre, ne peut servir d’abri qu’à de pauvres pécheurs. Il y avait dans le port quelques bateaux, qui y prenaient leur chargement de noix de coco et de balles de caire ; c’est le nom que les Maldivois donnent à une espèce de bourre très épaisse, formée des filamens qui enveloppent la noix de coco, et dont ils font leurs cordages.

J’ai passé quelques heures à peine sur ce petit coin de terre, et cependant je ne l’oublierai jamais. Je vois encore d’ici ses chemins qui serpentent, les beaux arbres à pain qui les bordent, leur feuillage un peu sombre, mais formant dans le lointain ces lignes bleues que l’œil suit avec tant de plaisir. J’aperçois, au fond d’un petit bois de cocotiers, une maisonnette bien simple, et qui pourtant me fait rêver encore. Quand j’y entrai, une jeune fille, à demi couchée sur une natte, fixa sur moi ses grands yeux pleins de langueur. Jusque-là, les femmes avaient pris la fuite à mon approche ; elle, au contraire, me regardait avec intérêt. Lorsqu’elle se leva, je trouvai ravissant ce costume, qui jusqu’alors m’avait paru ridicule. L’espèce de sac dans lequel les autres femmes me semblaient renfermées avait pris sur son corps les formes les plus moelleuses, et la gêne qu’il occasionne me paraissait une voluptueuse timidité. Près d’elle était un homme déjà âgé, à la physionomie simple et bienveillante ; il me salua, m’offrit la moitié de sa natte, puis il courut détacher de la muraille un long bambou : c’était le réservoir d’un excellent vin de palme, qui coula bientôt dans une noix de coco que me présenta la jeune fille. Cette hospitalité sans prétention, le calme qui régnait dans cette cabane, cette femme si belle perdue dans une île sans nom, son innocence, sa bonté native, qui l’avaient élevée au-dessus des préjugés pour la rendre compatissante à la vue de l’étranger : toute cette scène d’un monde qui n’est point le nôtre me remplit d’une émotion que je n’avais jamais éprouvée. En sortant, j’avais le cœur attendri: je m’arrêtais à chaque instant pour admirer : c’était le ciel si bleu, si transparent, la mer qui se montrait à travers le feuillage ; une fleur que je n’avais point encore remarquée, un insecte qui passait en bourdonnant. Tout semblait me sourire, les arbres avaient pris une teinte veloutée et caressante. Si quelque voyageur vient après moi sur ce rivage, il accusera peut-être mes souvenirs de l’avoir embelli. Si son cœur est triste, ses yeux ne verront qu’une terre basse et sans couleur. C’est que la situation de l’ame modifie singulièrement l’aspect des lieux.

Les habitans du petit archipel Nilandou passent pour les plus industrieux de tous les Maldivois, et ils méritent leur réputation. Ils excellent surtout dans l’art de fabriquer les nattes ; celles qui sortent de leurs mains sont très recherchées sur toute la côte Malabare. Je les ai souvent contemplés à l’œuvre. Accroupis sur le sol, ils font rouler avec insouciance sous leurs doigts des pailles de toutes les couleurs : pour l’œil qui les suit, ce n’est que désordre et confusion ; mais que leurs mains s’arrêtent, que la natte se retourne, et vous serez tenté de proclamer que la patience est le génie. Figurez-vous les palmes les plus fraîches se développant, se recourbant sur elles-mêmes ; les dessins les plus gracieux, les plus réguliers, et dans l’ensemble le contraste le plus intelligent des couleurs et l’harmonie la plus parfaite des teintes : on dirait un de ces précieux tissus qui font la gloire de la vallée de Cachemire. Je n’avais à emporter de cette petite île que des images douces et des souvenirs touchans ; tout y semblait repos et bonheur, même le travail.

Au lever du soleil, je trouvai le capitaine de notre bateau et son équipage rassemblés au bord de la mer. Ils étaient en prière ; les uns avaient les mains croisées sur la poitrine, les autres avaient les bras étendus et tournés vers l’orient. Jamais ils ne manquent à cette pratique religieuse, et souvent je les ai vus abaisser leurs voiles, tourner la proue vers le levant, et demeurer immobiles jusqu’au moment où le soleil les inondait de sa lumière. La brise nous fut favorable ; nous longeâmes plusieurs terres, et, dans l’après-midi, je descendis sur une petite île inhabitée, où j’avais aperçu quelques oiseaux, qui vinrent presque se percher sur mon fusil ; leur retraite n’avait sans doute jamais été visitée que par les paisibles Indiens, qui venaient de temps en temps y faire la récolte des noix de coco. Il y avait dans ce lieu une cabane et des cendres. J’y trouvai aussi un instrument qui toujours marque le passage de l’homme dans ces solitudes, où il n’existe pas une seule pierre à feu, et qui se compose de deux morceaux de bois : l’un, d’une substance molle et spongieuse, présente une cavité dans laquelle s’introduit l’autre morceau, qui est d’un bois dur et serré ; on fait tourner le dernier avec une grande vitesse, et bientôt jaillissent des étincelles que l’on reçoit sur des feuilles sèches. Les pieux voyageurs, en s’éloignant, pensent à l’étranger qui viendra frapper à la cabane déserte, et, sans le connaître, ils exercent à son égard la plus touchante hospitalité : ils lui laissent l’instrument qui réchauffera son foyer, ils alimentent la fontaine qui lui donnera de l’eau, et abandonnent au cocotier du rivage le soin de le nourrir. Le cocotier est en quelque sorte la providence de ces insulaires : ses feuilles mortes couvrent leurs maisonnettes, ses feuilles vivantes leur donnent un doux ombrage ; sa tige élevée devient une colonne qui soutient leurs toits, ou s’élance en forme de mât sur leurs barques ; ses fruits sont enveloppés d’une écorce qui se façonne en cordages et fournit à leurs couches un épais duvet ; à la naissance des palmes se forme une toile serrée, un tissu léger qui suffit à la pudeur et convient au climat. Sa noix est un vase naturel qui devient sans peine une coupe gracieuse ; l’eau qu’elle contient passe successivement, selon l’âge du fruit, de la fraîche insipidité de l’eau de fontaine à la saveur la plus sucrée ; son amande est un aliment agréable et nourrissant ; elle fournit aussi une huile qui adoucit les alimens des Maldivois et éclaire leurs cases. Cependant la production la plus merveilleuse de cet arbre sacré, c’est une liqueur que l’on tire par incision des rameaux qui doivent porter le fruit. Je ne connais point de breuvage plus parfumé, plus rafraîchissant ; les Indiens lui donnent le nom de calou. Depuis, j’ai goûté de cette liqueur à l’île Maurice ; mais quelle différence ! on dirait que le cocotier a perdu avec son climat natal ses plus précieuses qualités.

Je revins à bord avec ma chasse, un peu honteux de ma trop facile cruauté. Toute la nuit se passa au large, et le lendemain on signala les terres qui précèdent l’île du sultan, capitale de tout l’archipel. La mer était belle, la brise légère, le soleil éclatant ; nous étions tous dans une vive attente ; enfin nous allions voir sortir des eaux cette reine d’Orient. Elle parut... Comment la reconnaître dans sa simplicité ? Qu’étaient devenus ses palais, cette pompe dont l’avaient revêtue le récit mensonger des insulaires et notre crédule imagination ? Une vieille muraille noircie par le temps formait sa ceinture, elle était couronnée d’une espèce de citadelle que vous eussiez prise de loin pour un de ces rochers assis au bord de la mer, et qui sont là pour servir de nid aux oiseaux du rivage. Rien d’ailleurs ne la distinguait des autres îles qui lui servent de cortège, et, pendant que nos bons Maldivois nous la désignaient avec orgueil, nous la regardions d’un air surpris et abattu.

A six heures du soir, nous étions devant le port. Nous y cherchâmes en vain quelque vaisseau étranger, nous n’aperçûmes que des mâts de cocotier et des voiles de pagne ; c’est en vain aussi que nous cherchions la place où nous pensions descendre : notre barque passa sans s’arrêter pour aller mouiller à une des petites îles qui forment comme une garde avancée autour de la capitale. Il était défendu d’entrer dans le port sans une permission spéciale du sultan : première manifestation de la royauté. La crainte et la défiance, ces tristes compagnes de l’autorité souveraine, environnent donc tous les trônes, même la natte d’un petit prince sauvage qui doit son misérable empire aux insectes de l’océan ! L’impatience me tint éveillé une partie de la nuit, et le matin 30 décembre nous entrions dans le port de l’île Malé ou Maldive. Au milieu de l’île s’avance la citadelle, qui domine toute la plage et divise la mer en deux bassins. Celui qui est à l’occident, plus large et plus profond, reçoit les grandes barques et les bateaux du sultan ; l’autre, plus étroit, s’étend vers l’orient et sert de rendez-vous à une multitude de pirogues qui, chaque matin, prennent pour ainsi dire leur volée et reviennent le soir, chargées de poisson, échouer sur une lisière de sable qui environne ce bassin. A peine étions-nous mouillés, qu’un bateau se détacha du pied de la citadelle et vint le long de notre bord. Un homme enveloppé d’une espèce de cafetan rouge en sortit, prononça quelques mots, et nos guides lui désignèrent notre capitaine. Aussitôt il lui tendit la main, le salua du nom de capitan saheb, et lui fit signe de descendre dans son embarcation. Je les suivis, et quelques minutes après nous posions le pied sur un petit pont qui touche aux remparts. Nous y étions attendus par un grand nombre de curieux ; presque tous portaient des tuniques blanches et des turbans de diverses couleurs, ce qui de loin formait un spectacle assez plaisant, car les Maldivois parlent rarement sans agiter la tête, et il fallait voir ces boules bleues, rouges, vertes, se mouvoir dans tous les sens.

Nous attendîmes quelque temps notre second capitaine et l’officier anglais, qui venaient dans un autre bateau, puis nous nous mîmes en marche sous la conduite de notre guide. Nous suivions de longues rues tortueuses, nous traversions des places, quelquefois même de petits bois de cocotiers ; enfin on s’arrêta devant une maison d’assez belle apparence. L’intérieur ne ressemblait point aux habitations que nous avions jusqu’alors occupées : point de lits suspendus, mais dans toute la longueur une espèce de pupitre où plusieurs hommes étaient à écrire. Au lieu de plumes, ils se servaient de longs roseaux peints des plus vives couleurs et ornés de dessins dans le goût chinois. Nous nous trouvions, selon toutes les apparences, dans un des bureaux du gouvernement ; c’était là notre domicile provisoire. Un des principaux personnages de cet établissement vint nous recevoir et nous adressa un long discours composé en grande partie de phrases interrogatives ; à en juger par l’inflexion de sa voix. Nous lui répondîmes en français, en anglais, en nous servant aussi de tous les mots du pays que nous avions pu apprendre à Tinandou ou à Souadive, mais qui ne furent pas mieux compris que le reste. Enfin il se retira, nous laissant étourdis de son éloquence et livrés à nos tristes réflexions.

Le jour suivant, on nous conduisit à la maison commune, logement destiné aux voyageurs, espèce de caravansérail appuyé contre les remparts, non loin de la porte par laquelle nous étions entrés. Cette demeure, environnée d’une vaste cour sans ombre, sans culture, révélait par sa triste nudité le domaine de l’hospitalité publique. J’en vins à regretter les cases de bambous de nos bons insulaires de Tinandou et de Souadive. Mes dernières illusions s’étaient évanouies à la vue de l’hospice où l’on nous avait confinés. Arrivé au terme du voyage, je n’avais même plus pour consolation l’incertitude et le vague de l’avenir ; tout ce que je pouvais espérer après avoir langui quelque temps sur ce misérable coin de terre, c’était d’être jeté dans les forêts de Ceylan ou sur quelque plage de la côte Malabare. J’essayai de combattre, par l’influence des objets extérieurs, les sombres pensées qui m’assiégeaient. Dès-lors, pour me fuir moi-même, j’étais sans cesse en mouvement. Je visitai l’île dans toutes ses parties, le matin et le soir sur le rivage, au milieu du jour dans les chemins ombragés, parcourant tous les lieux, me mêlant à tous les groupes, et bien souvent surpris par la nuit assez loin tic notre triste demeure.

L’île Malé, quoique d’une très médiocre étendue, n’est pas indigne de l’attention du voyageur. Elle est couverte d’habitations qui, réunies quelquefois en bourgades, souvent isolées au milieu de petits bois de cocotiers ou de jardins, lui donnent l’aspect d’une grande ville bocagère. Chaque propriété est environnée d’une haie de bambous ; les chemins sont bordés d’arbres à pain aux larges feuilles luisantes et profondément découpées. Dans l’intérieur de l’île, les arbres et les plantes se pressent selon leur caprice, et font une harmonieuse confusion de formes et de couleurs : ici, le badamier avec ses nombreux étages de verdure ; plus loin, le dattier qui agite ses panaches argentés, le multipliant aux mystérieuses arcades, le bananier avec ses longs régimes de fruits. On y rencontre aussi très fréquemment un grand arbre dont j’ignore le nom, et qui de loin surprend l’œil par sa physionomie étrange. Figurez-vous une haute colonne sur laquelle tremblent, comme autant d’étoiles, des milliers de petites feuilles légères qui courent et se confondent depuis la base jusqu’au sommet, où s’étend comme un chapiteau de feuilles larges et épaisses. Les Indiens mutilent les rameaux de cet arbre, le dépouillent de toute végétation, ne lui laissant que les branches qui couronnent sa cime élevée, puis ils déposent à la racine quelques grains de bétel. Cette plante grimpante et vigoureuse s’attache à son écorce, l’enveloppe de toutes parts, et pousse sa tête jusque sous le toit vivant ménagé pour lui servir d’abri. Je me demandais comment on n’avait pas abandonné de préférence à cette liane avide le tronc grisâtre du cocotier, qui est naturellement nu, lorsque j’aperçus un jeune Indien suspendu à la cime d’un palmier, d’où il faisait pleuvoir une abondante moisson de cocos ; je le vis ensuite descendre tranquillement le long de la tige, où des degrés avaient été pratiqués en forme d’escalier.

Ces îles de formation récente, ces terres qu’on pourrait en quelque sorte appeler factices, ne possèdent sans doute en propre aucune plante. Quand elles sortirent des flots, elles étaient toutes nues ; les régions voisines leur donnèrent pour ceinture la flore de leurs rivages, la mer et les vents leur apportèrent les fruits et les graines des terres primitives. Il en vint de bien loin, et c’est ici l’occasion de mentionner cotte noix monstrueuse nommée autrefois coco des Maldives. On ne la trouvait, disait-on, qu’aux abords de ces îles ; mais quand l’archipel fut mieux connu, quand on y eut cherché vainement l’arbre qui produisait le fruit en question, il fallut hasarder une autre hypothèse, on crut reconnaître dans le coco des Maldives le fruit de quelque plante marine, et on l’appela dès-lors coco de mer. Buffon lui-même adopta cette erreur. Le merveilleux s’attacha à cette production, comme il s’attache à toute chose rare, et dont l’origine est inconnue. On attribua au coco de mer des vertus extraordinaires ; la pulpe que renfermait la noix devint une panacée universelle, un aphrodisiaque plus puissant que tous les philtres. Elle se vendit au poids de l’or, et la noix fut considérée comme un vase précieux. Long-temps après, en 1743, un capitaine qui faisait l’exploration de l’archipel des Seychelles découvrit une petite île mon- tueuse où poussaient certains grands arbres dont les palmes longues, dures et presque métalliques faisaient entendre comme un bruit de cymbales. Des fruits d’une grosseur prodigieuse pendaient à ces arbres ; d’autres, tombés depuis long-temps, couvraient le sol. C’était le prétendu coco de mer, qu’on appela désormais coco des Seychelles (lodoicea Sechellorum). On en fit des cargaisons ; en cessant d’être rare, ce fruit perdit toutes ses vertus, sa pulpe ne fut plus bonne qu’à désaltérer des nègres, et sa noix, coupée par morceaux, sert aujourd’hui de vaisselle aux esclaves. Toutefois cette petite île des Seychelles, qui prit le nom de Praslin, est demeurée jusqu’à ce moment la seule patrie de ces arbres singuliers. Leurs fruits sont encore poussés par les courans jusqu’aux Maldives, mais ils n’y germent point ; de jeunes pieds ont été transplantés sur d’autres terres, et ont refusé d’y vivre.

Quant aux animaux, les espèces introduites aux Maldives sont peu nombreuses. Il est vrai que ces pauvres îlots ne sont guère propres au bétail, et nos gros ruminans trouveraient difficilement de quoi s’y nourrir. Le seul animal domestique qui y soit commun est le cabri de l’Inde, charmante petite gazelle qui s’en va bondir sur les grèves où croissent quelques plantes grasses et des arbustes aromatiques. Le lait qu’elle donne est très savoureux, et sa chair est assez délicate. Mais la manne de ce pays lui vient de la mer. Le poisson y est d’une abondance miraculeuse. Il se promène par troupes le long des rivages, il y forme des bancs mobiles, pénètre dans les canaux et frétille dans les bassins, C’est aussi de la mer que viennent à ces îles tous les oiseaux qui peuplent leurs bois et nichent dans leurs rochers. Bien loin, sur les grèves, la mer jette sa vie et ses trésors ; on y voit une foule de coquillages qui s’enfoncent dans le sable, et des crabes de toutes les formes, de toutes les couleurs, qui grouillent, montent, descendent et tracent leurs sillons sur la plage. Parmi ces différentes espèces de crustacés, il en est de vraiment curieuses. J’en ai remarqué une qui porte sur des pattes longues et menues une carapace arrondie de couleur terreuse et luisante, ayant la forme et presque la dimension d’un crâne humain. Je ne saurais dire quel fut mon saisissement lorsqu’’apercevant pour la première fois cette bête hideuse qui était accroupie sous des feuilles, je la vis se soulever à mon approche et courir devant moi ; il me sembla voir une tête de mort qui marchait.

L’île Malé, dont je fis plusieurs fois le tour, est environnée d’une vieille muraille noircie par le temps, verdie par les flots, et qui suit fidèlement toutes les sinuosités du rivage, excepté dans l’enfoncement d’une petite baie fermée par des récifs qui forment là une défense naturelle. Cette muraille, composée de débris de madrépores, est garnie de plates-formes où l’on trouve de vieux canons rouillés. Tout cet appareil de guerre n’était pas très redoutable : les murs lézardés laissaient passer les plantes, des rideaux de lianes fermaient les embrasures, la végétation assiégeait les remparts et en hâtait la destruction. Des canons et des remparts sur ces pauvres îlots perdus au milieu de l’Océan indien ! Et d’où leur est venue la guerre ? Peut-on livrer bataille pour un peu de sable, quelques noix de coco et des coquillages ? — Après tout, ce sont là leurs provinces, leurs moissons et leurs tributs. L’histoire de ces pauvres insulaires est celle de tous les hommes ; les annales de leur petite communauté sont celles de nos grands royaumes, seulement elles n’ont point été écrites. Que vaut leur gloire dont personne ne se soucie ? L’étranger l’estime moins que le fruit de leurs cocotiers ; le voyageur lui préfère l’ombre de leurs arbres et l’eau de leurs fontaines. Il serait curieux cependant de mettre en parallèle avec nos prétentions vaniteuses les annales dédaignées de cette petite fourmilière.

Les Maldivois sont évidemment d’origine arabe, et ils ont gardé les principaux caractères de cette grande nation nomade. Ils ont à la fois de la sauvagerie et certaines formes de politesse, de la cupidité, l’amour de la rapine et pourtant une sorte de générosité, la haine de l’étranger et en même temps le culte de l’hospitalité. Je ne pense pas toutefois qu’ils proviennent d’une migration directe ; je crois plutôt qu’ils sortent de quelque tribu qui avait déjà mêlé son sang à celui de la race éthiopienne. Placée en regard de l’Afrique, l’Arabie commença par jeter ses deux bras sur le continent africain ; l’un s’étendit au nord, l’autre à l’est, et c’est sans doute de cette dernière branche que se détacha la petite colonie qui vint peupler les Maldives. Le type arabe s’est conservé parmi ces insulaires, mais il a perdu sa régularité originelle ; le teint s’est modifié aussi, il est beaucoup plus basané. Les Maldivois ont de la ressemblance avec les habitans de Zanzibar et des autres îles africaines où les Arabes se sont anciennement établis. Le voisinage de la côte Malabare a aussi produit son effet, et l’on retrouve chez eux quelque chose de la physionomie hindoue : une sorte de langueur dans l’expression du visage, principalement dans les yeux, et cette mollesse du corps qui touche à l’abattement. Outre l’influence d’un même climat et d’une même nourriture qui doit à la longue effacer bien des différences, on peut supposer à cette ressemblance des Maldivois et des Hindous une cause plus active. Lorsque les Arabes abordèrent aux Maldives, ils durent y trouver quelques familles hindoues qui s’y étaient déjà fixées, ou bien, postérieurement à leur occupation, des hommes et des femmes de la côte seront venus faire alliance avec les enfans du prophète.

La situation de l’archipel, son origine et sa forme présenteraient aussi d’intéressans sujets d’étude au naturaliste et au géographe. Toutes ces îles sont entièrement madréporiques ; elles doivent leur existence à certains petits insectes qui vivent en république au fond de la mer, où ils construisent leurs innombrables cellules. Ces cellules, composées d’une substance calcaire, se groupent et s’élèvent en se ramifiant comme des plantes marines ; puis les différentes tiges se multiplient, se joignent, se pressent, et finissent par former une vaste ruche, un bloc poreux, mais solide. Quand l’édifice a atteint le niveau de la mer, il cesse de s’élever, et alors la couche supérieure, soumise à l’influence de l’air, de la pluie et du soleil, se décompose et fournit les premiers principes, la première nourriture d’une végétation naissante. Pendant que ce travail s’accomplit, quel est le sort des zoophytes, de ces vers imperceptibles, de ces architectes mystérieux ? S’élèvent-ils à mesure que leur construction grandit, abandonnant les ruches inférieures pour en construire de nouvelles, ou bien chaque étage est-il le logement d’un nouvel essaim de travailleurs ? forment-ils des générations superposées l’une à l’autre ? L’imagination recule ici devant les conjectures. Quand donc ont-ils jeté les fondemens de ces grands édifices ? où ont-ils puisé cet amas de substances calcaires ? combien a-t-il fallu de siècles à leur travail si lent pour élever au-dessus des eaux ces immenses coupoles de corail, aujourd’hui revêtues d’une luxuriante végétation, où se balancent des cocotiers gigantesques, où des arbres séculaires enfoncent leurs racines ? Ces îles madréporiques, y compris les Laquedives et le petit archipel de Chagos, composent une chaîne d’environ quatre cents lieues, du 13e degré de latitude nord au 7e de latitude sud, et ce qu’il y a de plus remarquable, cette chaîne dans toute son étendue est régulièrement perpendiculaire à l’équateur. Pourquoi ces pierres vivantes se sont-elles ainsi alignées ? quelle loi leur a prescrit cette direction ? Ce sont autant de questions qui attendent encore les solutions de la science.

La première relation d’un voyage aux îles Maldives remonte à l’an 1508. Almeyda les trouva ce qu’elles sont aujourd’hui ; leur importance, loin d’avoir grandi, semblerait plutôt avoir décliné. Les Portugais, ces anciens maîtres de la côte Malabare, tentèrent vainement de s’en emparer. Du consentement des insulaires, ils avaient formé un établissement et construit un fort ; mais, aussitôt qu’ils eurent laissé percer leurs desseins ambitieux, ils furent chassés, et leur forteresse fut démolie. Depuis lors, ces petites îles ont conservé leur indépendance au milieu des envahissemens successifs d’un autre peuple qui a fouillé toutes les mers. Peut-être ne doivent-elles qu’à l’oubli cette indépendance dont leur chef se montre pourtant si fier. A mon arrivée, j’avais prié un de ses officiers de lui demander une audience ; il me fit répondre qu’il ne me connaissait aucun titre à une pareille faveur, que lui, sultan des îles, ne pouvait, sans compromettre sa dignité, recevoir un simple voyageur comme moi, ajoutant, par courtoisie sans doute, que si jamais le roi de mon pays venait le visiter, il lui ouvrirait les portes de son palais. Le grand-seigneur, dans son château des Sept-Tours, au milieu de la plus belle ville du monde, n’a pas plus d’orgueil que ce petit prince sauvage étendu sur sa natte, environné de cabanes et de rochers. Le gouvernement des Maldives n’est pas seulement un despotisme absolu, c’est une théocratie complète. Ce roi est tout à la fois le chef suprême du peuple, le grand-prêtre et le représentant de Dieu ; la religion est comme incarnée dans sa personne ; il n’y a point d’autre loi que sa volonté. Le sultan sort rarement de son prétendu palais, où il demeure enfermé avec ses femmes, passant son temps à fumer, à chanter des prières, à recevoir le tribut qu’on va lui porter en nature, s’occupant quelquefois de ses bateaux et de son commerce, et, quant au reste, laissant ses sujets obéir aux usages. Son indolence lui plaît, il se contente de l’espèce de culte qu’on lui rend, et il croit se renfermer dans l’esprit de sa mission souveraine et sacerdotale en se montrant inaccessible et lier surtout à l’égard de l’étranger. Il a près de lui quelques gardiens, et ne communique guère avec ses sujets que par l’intermédiaire de ses ministres, qui se réunissent dans un établissement voisin du palais. Pour fonder et maintenir une telle organisation, il faut un peuple ignorant, crédule, subjugué par le fatalisme et façonné à la servitude. Grâce à cette ignorance même de la population, l’absolutisme, qui, en présence d’une race d’hommes plus éclairés, plus turbulens, dégénérerait vite en tyrannie, n’est encore aux Maldives qu’une sorte de gouvernement patriarcal.

Les premiers temps de notre séjour à Malé se passèrent dans un isolement complet. Nous n’avions guère de rapports qu’avec un seul des employés du sultan, l’officier, je crois, chargé de la police ; du moins il avait mission de nous surveiller. Il se nommait Ossacar ; c’était un petit homme sombre et luisant comme l’ébène, et, par une bizarre coquetterie, toujours enveloppé d’une longue tunique blanche, et coiffé d’un large turban de même couleur. Son noir visage, enchâssé dans la mousseline, ressortait avec un morne et curieux éclat. Trois petites boîtes d’argent étaient suspendues à sa poitrine ; une de ces boîtes contenait de la chaux réduite en poudre, une autre de la noix d’arec coupée par petits morceaux, et la troisième des feuilles de bétel. Il fallait le voir s’accroupir, croiser les jambes, puis ouvrir successivement ses trois boîtes. D’abord il étendait avec le plus grand soin sur une de ses cuisses la feuille de bétel, il y répandait une certaine dose de chaux, il y mêlait une certaine quantité d’arec, et, quand il avait fait son opération avec toute la gravité d’un alchimiste, il savourait son précieux mélange avec une singulière expression de sensualité. Pauvre homme ! il était lieurieux à peu de frais. Dans mon découragement, j’en venais quelquefois à envier à Ossacar son assoupissement moral et les puissans effets de son narcotique ; puis, comme effrayé à cette pensée, je prenais la fuite, marchant au hasard. La fatigue du corps amenait bientôt le repos de l’esprit, et je me trouvais assez calme pour oublier un instant ma captivité. Le plus souvent, je me rendais sur les bords d’un fossé large et profond qui sert de défense à la citadelle du côté de la terre. Le père du sultan régnant l’avait fait creuser. C’était un prince prudent ; par ce travail, il avait renfermé sa demeure dans une île, assurant sa retraite à la fois contre les ennemis extérieurs et contre ses propres sujets. Je rencontrais toujours un peu d’ombre et de fraîcheur dans ce lieu. Diverses espèces d’arbrisseaux croissent dans les escarpemens du fossé, et de grands arbres s’élancent du bord intérieur. A travers les branches, j’apercevais la forteresse avec ses nombreuses petites fenêtres ; vue ainsi, elle avait toute la physionomie de nos habitations du moyen-âge. De l’autre côté, elle regarde la mer, dont elle est séparée par une place solitaire. C’est là qu’est l’entrée de l’habitation royale, et deux ponts lui servent de communication avec la terre ferme, l’un à l’orient, l’autre à l’occident. Un jour, je m’aventurai jusqu’à la porte de ce palais, et plongeai mes regards dans la cour intérieure ; elle était silencieuse et déserte. Un gardien seulement, accroupi dans l’angle d’une masure, ce leva en murmurant et me fit signe de m’éloigner. Je m’éloignai en effet, plein de pitié pour cette misérable grandeur surprise sans déguisement, pour la chétive majesté de ce prince qui passe ses jours à regarder la mer à travers la fumée de son gourgouli. Je descendis vers le rivage, jusqu’à l’entrée d’un vaste bâtiment qui s’étend le long de la mer, et qui fut construit, selon toute apparence, pour recevoir les barques du sultan, quand la tempête les met en danger. Des feuilles de cocotier rangées avec soin et pressées l’une contre l’autre lui font un toit impénétrable et presque incorruptible ; les troncs du palmier-arec le soutiennent dans toute sa longueur, et forment un péristyle qui n’est pas sans élégance dans sa rusticité. Quelques vieux bateaux et des bois amoncelés obstruaient l’intérieur, il y avait des mâts et des vergues apportés par la mer à la suite des naufrages ; mais ce que j’y vis de plus remarquable, ce fut le couronnement d’un gros vaisseau européen. Il avait conservé quelques restes de dorure et une partie de ses ornemens ; on distinguait encore le bras d’une Renommée tenant une couronne ; au-dessous, quelques lettres effacées révélaient la place où on lisait autrefois le nom du navire. J’interrogeai long-temps ce grand débris, ce vaste tombeau d’une caravane qui m’avait précédé au désert. Cette vue réveilla tous mes regrets, et je fis un pénible retour sur moi-même. Tout à coup j’entendis une voix de femme entrecoupée de plaintes et de gémissemens. Je me levai, je cherchai de l’œil, je ne vis rien ; j’avançai les mains dans l’obscurité, je ne trouvai rien. J’allais sortir, quand j’aperçus une natte suspendue à une des colonnes et se déroulant jusqu’à terre. Je la soulevai. Quel spectacle ! deux femmes étaient assises derrière ce rideau : l’une, dans tout l’éclat de la beauté et de la jeunesse ; l’autre, plus horrible que la mort. La lèpre avait rongé tous ses membres, et son affreuse nudité ne pouvait plus se couvrir que du linceul. A mon aspect, elle étendit vers moi ses mains à moitié dévorées, tandis que sa compagne, se glissant au-devant d’elle, la serrait avec tendresse dans ses bras, la couvrait de son corps. Je laissai bien vite tomber le rideau ; ce spectacle m’avait trop profondément ému. Je recueillis plus tard quelques renseignemens sur ces pauvres jeunes filles ; elles étaient sœurs, et presque de même âge. Quand la maladie eut frappé l’une d’elles, toutes deux parurent également frappées ; quand la religion et le préjugé eurent dit anathème à la souffrance, il fut impossible de les séparer. Celle qui était saine et belle, qui pouvait trouver un époux, brava les lois d’une religion cruelle, le mépris d’une société injuste, et vint s’ensevelir avec sa sœur pour la nourrir et la consoler. Ces peuples considèrent la lèpre comme un châtiment du ciel, comme une maladie infamante. Le malheureux qui en est atteint voit aussitôt rompre tous les liens qui l’attachent au monde, Il ne trouve d’abri que dans les lieux solitaires, sous un rocher au bord de la mer, dans quelque cabane perdue sous les arbres, où la compassion va lui jeter de loin quelques misérables alimens. — L’ophthalmie est aussi très commune sur ces rivages sablonneux, et l’on a imaginé comme préservatif l’emploi d’une certaine poudre jaune appliquée autour des yeux ; puis le remède est devenu un agrément, une beauté, et jamais les indigènes ne sortent sans avoir tracé avec une attention minutieuse cette singulière auréole autour de leurs paupières.

En général, les Maldivois sont légers, crédules, superstitieux, comme tous les peuples ignorans. Et d’où leur viendrait la lumière ? Leurs cabanes ne sont visitées que par de pauvres matelots naufragés, qui n’ont plus dans le cœur que la souffrance, la misère et le désespoir. Et quand même ces matelots pourraient leur apporter de sages conseils, des vérités utiles, les insulaires les repousseraient. Le monde est ainsi fait partout : s’il a pitié du malheur, il n’a foi qu’aux enseignemens de ceux qui ont le pouvoir et la force. Joignez à cette disposition de notre misérable nature les exigences et l’empire d’une religion qui prêche un fatalisme grossier, qui condamne la réflexion comme un attentat, le changement comme une impiété: alors vous comprendrez la nuit épaisse et lourde qui pèse sur toutes ces îles. L’habitant des Maldives quitte rarement ses rochers de corail. Pour lui, l’univers est dans son petit archipel ; quand il a visité dans sa pirogue les îlots les plus voisins, quand il a péché sur son rivage, fumé son gourgouli, rêvé pendant quelques années, son existence est pleine, sa destinée s’est accomplie. Il en est cependant qui, poussés par une ambition peu commune, se sont aventurés jusqu’à la côte Malabare, qui même y ont séjourné. Ce sont là de grands voyageurs ; quand ils reviennent dans leur île, on fait cercle autour d’eux. Ils parlent beaucoup ; malheureusement ils n’ont rien appris. S’ils ont vu d’autres sables, ils n’ont pas vu d’autres hommes ; ils apportent quelques petits meubles en bois de sandal, des étoffes de soie ou de coton, mais pas une idée nouvelle. Seulement, par habitude, ils sont devenus plus tolérans, plus communicatifs avec les étrangers.

Un soir, je rencontrai sur le rivage un de ces rares voyageurs. Il vint à moi, me tendit la main, et m’adressa la parole en anglais. C’est chose merveilleuse comme le plus petit rapprochement devient intimité, quand tout d’ailleurs est séparation. Je n’avais jamais vu cet homme, et il me sembla retrouver une vieille connaissance. Il se nommait Daïdi ; il avait, pendant quelque temps, fait un petit trafic à la côte Malabare, il avait visité les résidences anglaises et s’était trouvé en rapport avec des Européens. Ayant acquis une petite fortune, il était revenu à Malé, où ses voyages et son argent l’avaient mis en grand crédit. Il avait gardé sa bonne nature, et malheureusement aussi son ignorance native. S’il ne fut pas très utile à ma curiosité, il fut du moins secourable à mes misères et à mon ennui. Sa maison devint presque la mienne, et il me reçut toujours en ami. Quelques jours après notre première entrevue, Daïdi me donna un grand dîner, auquel il convia plusieurs de mes compagnons d’infortune. La table fut dressée sous une tente ; elle était couverte de vases de porcelaine de Chine ; on y voyait aussi quelques couverts d’argenterie anglaise, luxe qu’on avait considéré sans doute comme inutile jusqu’à ce grand jour. Deux plats de riz sec s’élevaient aux extrémités comme deux pyramides de neige, et dominaient tout le service. La viande de cabri faisait presque seule tous les frais du dîner : ici, desséchée sur la braise et arrosée de jus de citron pimenté ; là, nageant dans des flots de mantègue, espèce de beurre préparé qu’on tire de l’Inde, et que fournit le lait des chameaux. Des sucreries et des fruits complétaient le repas : il y avait des melons, des pastèques, des dattes et différentes espèces de bananes. Pour boisson, on nous versait de l’eau rafraîchie dans des gargoulettes arabes, du vin de palme renfermé dans des vases de bambou, et une infusion de feuilles de giroflier, dont la saveur brûlante était plus propre à flatter l’odorat que le goût. Daïdi ne pouvait prendre part au festin, sa religion lui défendait de manger avec des étrangers ; mais, assis dans un grand fauteuil, à quelque distance de la table, il donnait ses ordres, et faisait dignement les honneurs de sa maison.

Cette fête avait attiré quelques curieux, elle fit du bruit, on parla de nos usages singuliers, et, quelques jours après, un des principaux personnages de l’île vint nous prier de lui donner le Spectacle de notre gracieux appétit. Une pareille invitation n’était pas très séduisante ; mais le solliciteur était puissant et passant pour être très bien placé dans les bonnes grâces du sultan. La prudence fit taire la susceptibilité, et malgré notre répugnance il fallut accepter. Le lieu du rendez-vous était un pavillon décoré avec prétention, mais sans goût : des nattes de toutes couleurs tapissaient les cloisons, et plusieurs lampes de cuivre pendaient aux solives. La chère fut médiocre, il y avait beaucoup d’apparat et point de cordialité. C’était une véritable représentation, nous étions comme sur la scène. En face de nous s’ouvrait une tente non éclairée, où apparaissaient dans l’ombre des turbans et des manteaux. La crainte que ce lieu inspirait à quelques-uns, l’altitude servile avec laquelle d’autres en approchaient, quelques mots échappés aux insulaires, nous firent bientôt comprendre que le sultan était au nombre des spectateurs. Nous étions au dernier acte de cette comédie d’un nouveau genre, et nous avions assez bien rempli nos rôles, car les plats étaient vides ; nous allions nous lever quand parut un homme apportant deux épées, un énorme poignard et un grand sabre. Le maître du logis prit ces armes, les déposa sur la table et nous invita fort civilement à choisir. Nous nous regardâmes tout interdits ; mais il insista, il ne demandait qu’un petit combat, quelques gouttes de sang pour payer sans doute notre dîner et amuser son noble souverain. D’où pouvait venir cette barbare fantaisie ? Un matelot de notre équipage, ancien maître d’armes, donnait quelquefois, pour se distraire, des leçons d’escrime à ses compagnons de captivité ; sans doute les Indiens avaient entendu le cliquetis du fer, ils avaient vu de loin le combat, et, prenant la chose au sérieux, ils en avaient conçu l’idée d’un spectacle vraiment digne d’un peuple sauvage. Pour nous, peu disposés à tenter le métier de gladiateur, nous répondîmes que notre religion nous défendait de faire un pareil usage de ces armes ; puis, saluant très profondément, nous laissâmes tous les spectateurs fort déconcertés. Toutefois nous n’osions pas trop rire de leur mystification ; un tel caprice pouvait avoir de funestes conséquences, et les premières paroles de notre capitaine à son équipage furent pour défendre sévèrement tout exercice qui pourrait faire naître l’idée d’une lutte ou d’un combat.

Je voyais très fréquemment Daïdi : il était toujours complaisant et bon ; mais les espérances que j’avais fondées sur lui s’en allaient à mesure que je le connaissais mieux. Vrai croyant, aveuglé par la superstition, imbu de préjugés, il se faisait mystérieux quand je lui parlais de sa religion, et répondait par des contes ridicules à mes questions sur les mœurs et l’histoire de son pays. Sa protection seule servit ma curiosité ; il consentait quelquefois à m’ accompagner dans mes promenades, et alors j’avais plus d’assurance. La crainte des prêtres et du peuple m’avait éloigné jusque-là des mosquées et des cimetières ; avec lui, j’osai m’en approcher.

On ne peut faire un pas dans cette petite île sans penser au ciel et à la mort ; sur ce misérable coin de terre s’élèvent douze mosquées, et chacune est environnée de son cimetière. Aussi ces hommes, d’ailleurs timides, ont-ils un grand courage à l’heure suprême ; ils sont à peine émus, leur résignation est préparée par l’habitude : ils vivent au milieu des tombeaux, et, quand vient le moment du départ, ils ne vont pas bien loin. Les morts ne sont point entièrement retranchés de la société, car on les consulte, on s’entretient avec eux, et, à certains jours, on leur porte des gâteaux et des fruits.

Trois mosquées se distinguent par leur architecture ; la plus remarquable est celle qui domine les tombeaux des sultans. Les murs sont formés de larges pierres de corail polies, sculptées avec un soin minutieux, et rapprochées avec une adresse si merveilleuse, qu’on croirait voir un seul bloc. Le madrépore, ainsi préparé, prend cette belle couleur jaune doré des marbres antiques. L’édifice est vaste, et cependant il n’a que trois ouvertures, toutes placées à la façade, une porte cintrée et deux petites fenêtres de même forme. Les battans de la porte et des fenêtres sont d’un bois brillant, sculpté avec plus d’art encore que la pierre ; on y voit plusieurs petites figures et des emblèmes religieux dont je n’ai pu trouver l’explication. Les murailles offrent dans toute leur étendue un dessin uniforme : ce sont des lignes qui se croisent et font des losanges découpés en rosace. Tous ces travaux sont en relief, et s’étendent comme une belle tapisserie ou une indienne imprimée. Le haut se termine par une corniche un peu lourde pour la délicatesse et l’élégance de ces gracieuses arabesques. Au fond du temple s’ouvre un étroit corridor, conduisant à une tour sans fenêtres et terminée par une plate-forme. Matin et soir, souvent même dans le cours de la journée, un homme monte au sommet de cette tour, et là, se bouchant les oreilles, il crie : Allah ! à plusieurs reprises, pour appeler les fidèles à la prière.

Les tombeaux sont des édifices carrés, construits en madrépore comme les mosquées, et, comme elles, revêtus extérieurement de sculptures et d’images symboliques. Ils sont couverts de lames de cuivre, ou d’un toit plat composé de bois et de chaux, qu’on appelle argamasse dans la langue du pays. Chaque tombeau est environné d’une cour fermée par un mur d’enceinte. La porte du monument est abritée par une petite tente en toile de coton, entretenue avec soin et renouvelée à certaines époques. D’où peut venir cet usage ? Est-ce un signe religieux ? ou bien veulent-ils traiter les morts à la façon des vivans, comme s’ils étaient encore sensibles à la fraîcheur de l’ombre, la plus douce chose dans ce climat brûlant ? Si ce n’est pas une idée d’une bien haute philosophie, c’est au moins une pensée pleine d’une pieuse et tendre mélancolie. Les petits pavillons blancs que l’on voit flotter sur toutes les tombes sont destinés à les protéger contre les esprits malins qui rôdent particulièrement autour des cimetières, cherchant à s’introduire auprès des morts pour les tourmenter dans leurs étroites demeures. Ce saint palladium, sur lequel toute la famille réunie a fait des prières, et quelle apporte en grande cérémonie, me rappelait les exorcismes de notre ancienne église. Les Maldivois attribuent à ce signe une influence directe et toute matérielle ; ils croient par là mettre en fuite la légion des vampires, absolument comme nos paysans suspendent des haillons, attachent des crécelles à leurs arbres chargés de fruits pour en éloigner les oiseaux. Plus d’une fois, quand la brise du soir agitait les drapeaux des cimetières, j’ai entendu les insulaires dire : — Les morts dormiront bien cette nuit.

Le vendredi est leur jour de fête ; le sultan sort de sa citadelle, et va visiter toutes les mosquées, y faire des prières. Il s’avance, précédé d’une garde assez nombreuse, armée de lances ou plutôt de sagayes, parmi lesquelles on voit aussi quelques vieux fusils rouilles. Si le temps est beau, des hommes marchent à ses côtés, en agitant de larges éventails de plumes de paon. S’il vient à pleuvoir, on déroule une natte immense, soutenue de distance en distance par de longs bâtons, et le cortège se range, se presse sous cette espèce de dais.

Dans l’année, il y a une nuit spécialement consacrée à la mémoire des morts, et cette funèbre solennité eut lieu pendant notre séjour aux Maldives. Hommes, femmes, enfans, se répandent alors dans les cimetières ; chacun porte son offrande : des fruits, du lait, des viandes préparées selon le goût de celui qui repose sous la terre où ils vont s’asseoir et prier. Quelques-uns même y déposent leurs gourgoulis tout enflammés, d’où s’échappe la fumée pénétrante de ce tabac sucré qu’ils aiment tant dans ce monde, et qui doit encore les réjouir dans l’autre. Après l’accomplissement de cette cérémonie, il est d’usage que les inférieurs aillent visiter ceux de leurs compatriotes qui ont sur eux autorité ou influence. Je me trouvais alors chez Daïdi : c’était un patricien, et je vis accourir dans sa demeure de nombreux cliens. En entrant, ils se courbaient jusqu’à terre, et demeuraient dans cette position jusqu’à ce que le maître du logis les fît asseoir ; puis il leur présentait le bétel et les congédiait. Vainement je voulus connaître la cause de cette espèce d’hommage qui rappelait la féodalité ; mon hôte se perdit dans de longues explications auxquelles je ne pus rien comprendre. Cependant, comme il était plus expansif, plus causeur que de coutume, je le pressai de questions, et je vis clairement qu’au fond de toutes leurs cérémonies et de toutes leurs pensées religieuses il y avait une grande frayeur du diable. Il me révéla que les Maldivois n’entreprenaient jamais rien sans avoir préalablement consulté l’oracle. Je ne sais comment ils accomplissent cette pratique ; mais j’y trouvai l’explication de ces lenteurs, de ces obstacles mystérieux qui, plus d’une fois, m’avaient désespéré dans mes rapports avec les insulaires. En pensant aux conséquences d’un pareil culte, d’une superstition si sauvage, je tremblai. Ces mêmes hommes qui nous avaient accueillis avec une touchante hospitalité, parce que les nombres ou tout autre symbole nous étaient favorables, nous auraient sans doute égorgés dans le cas contraire. Bien des naufrages en effet ont eu lieu sur ces mêmes rochers, et jamais on n’a entendu parler des équipages.

Parmi les croyances des Maldivois, il en est qui rappellent la plus ancienne idolâtrie. Ainsi ils sacrifient au dieu du vent, ou au vent lui-même, qu’ils considèrent peut-être comme un esprit indépendant. A cet effet, ils construisent un petit navire qu’ils couronnent de fleurs, et qu’ils portent au rivage en grande cérémonie. Ils attachent au fond une poule blanche, y mettent une petite provision de riz, un vase contenant un peu d’eau douce, puis ils l’abandonnent à la brise en poussant de grands cris. Quelquefois ils le lancent sur les flots après l’avoir rempli d’ambre et de bois odorant auquel ils ont mis le feu, l’accompagnant de leurs prières ou le poursuivant de leurs imprécations jusqu’à ce qu’il ait entièrement disparu.

Cependant le jour de notre délivrance approchait : l’ordre avait été donné par le sultan de tenir prêt à prendre la mer le plus grand de ses pros, de tout disposer pour une expédition à la côte Malabare, et nous devions trouver passage à bord de cette embarcation ; telle était aussi sa volonté. Chaque année, il fait armer pour la même destination un de ses plus grands bateaux, et il le charge des productions de son misérable empire : des nattes, des noix de coco, du poisson boucané, et des sacs contenant de petites coquilles univalves, qu’on nomme coris, très recherchées sur le continent, où on les accepte comme monnaie de bas aloi, ayant un cours légal et régulier. En échange, le bâtiment rapporte des tissus de soie et de coton, du sucre, et principalement du riz. On choisit pour le départ le temps où règne la mousson du sud-ouest, vers le mois d’avril, et le retour n’a lieu qu’après le renversement de la mousson, alors que les vents passent au nord-est, vers le mois d’octobre.

L’oracle vint sans doute une dernière fois nous contrarier, car, au moment où nous allions monter à bord, nous reçûmes contre-ordre, et il nous fallut encore compter quelques longues journées d’attente ; puis, un soir, on nous fit embarquer précipitamment, et aussitôt le bateau gagna le large. Nous étions à peine à deux lieues de terre comme le soleil se couchait. Le capitaine prit la barre du gouvernail, fit carguer la voile, tourna la proue vers l’occident, et tout son équipage, composé d’une vingtaine d’hommes, récita à haute voix et très dévotement une prière qui dura un quart d’heure. Le soleil disparut, la voile remonta, et l’on fit route. Pour moi, au moment de dire un éternel adieu à ces peuplades presque inconnues, je ne me rappelais pas sans charme leurs mœurs singulières, leur existence pauvre et isolée, qui les force à tourner invariablement dans un petit cercle d’habitudes matérielles. Tous les jours, de grands navires d’Europe cinglent sous ces rochers ; debout sur sa grève, l’habitant des Maldives les considère avec indifférence, comme s’ils étaient en quelque sorte un produit de la mer, et il ne s’inquiète ni d’où ils viennent ni où ils vont. De son côté, l’Européen regarde à peine ces petites îles, et quand on lui a dit qu’elles ne donnent que des cocos, qu’elles sont peuplées d’hommes ignorans et à moitié sauvages, il passe sans plus s’en occuper. Pourtant il nous semble qu’il n’y a point de coin de terre si perdu, si misérable, qui ne puisse être rattaché par quelque lien d’intérêt commun à la grande famille humaine. Si des bâtimens d’un fort tonnage ne peuvent s’approcher sans danger de ces plages basses et pénétrer dans ces bassins hérissés de hauts-fonds, de petites barques, des péniches légères, pourraient facilement entrer dans les passes et porter au cœur de l’archipel la vie et le mouvement. Les îles de France et de Bourbon, malgré leur éloignement, nous paraîtraient appelées à trafiquer avec les Maldives de préférence à Ceylan et à la côte Malabare, qui les touchent pour ainsi dire, mais où se trouvent les mêmes productions. Le commerce d’échange serait le meilleur, car toute importation deviendrait précieuse pour des hommes qui n’ont rien que ce qu’ils récoltent eux-mêmes. On aurait en retour des cargaisons de cocos et de balles de caire, des nattes d’une grande beauté, de l’écaille, quelques morceaux d’ambre, du corail noir qu’il serait facile de polir et de travailler. Bientôt le commerce ferait naître l’industrie : de vastes pêcheries pourraient s’établir sur tous ces bancs de sable, et, pour créer des manufactures d’huile de palme, il suffirait d’introduire sous leurs bois de cocotiers ces petits moulins à bras que nous employons dans nos colonies. Ces résultats, il est vrai, ne pourraient s’obtenir qu’avec l’assentiment et les bonnes dispositions du sultan ; mais nous sommes persuadé qu’il serait accessible à d’adroites prévenances, à de petits présens, et surtout à l’espoir bien fondé de voir augmenter sa fortune.

Les vents nous furent peu favorables ; huit jours se passèrent à courir bord sur bord. D’après notre estime, nous devions nous trouver dans le voisinage du cap Comorin. Un homme monta à la tête du mât pour chercher cette terre à l’horizon ; mais, au lieu d’annoncer le continent, il signala derrière nous, un peu à l’ouest, une île dont nous n’étions éloignés que de sept ou huit milles. Elle fut reconnue pour être l’île Minicoï, la plus méridionale de l’archipel des Laquedives. Nos vivres étaient presque épuisés, l’eau manquait, et, malgré sa répugnance, notre capitaine se vit dans la nécessité d’y faire une relâche. Pour moi, je fus dans l’enchantement, car j’étais accablé de fatigue et d’ennui. Quelle pénible traversée ! Sur le pont, un soleil ardent nous dévorait ; notre seul abri était une petite case pratiquée dans le corps du bateau, et l’on y suffoquait, car elle était toujours pleine de fumée. Déjà la vue des cocotiers semblait me rafraîchir, et leurs masses jetaient sur le sable du rivage des ombres où ma pensée courait se réfugier. Aussi je ne fus pas le dernier à toucher la terre.

Cette île a la forme d’un fer à cheval ; sa cavité est tournée vers le nord-ouest, où elle offre une baie vaste et tranquille. Des récifs l’environnent et lui font une digue naturelle, contre laquelle viennent se briser les flots de la haute mer. Il y a passage aux deux extrémités de cette muraille de rochers, et dans le centre se trouvent quelques petites issues accessibles seulement à des pirogues de pêche. Au bord de la baie s’élèvent deux villes ou plutôt deux villages. Je ne vis que l’extérieur des maisons. La population me parut nombreuse, active et entreprenante ; mais ces insulaires ne nous montrèrent que haine et dédain : ils ont l’air plus fier, plus décidé que les Maldivois, et sont d’une cupidité excessive. Heureusement, nous étions sous la protection du sultan des Maldives. Ils entouraient, ils flattaient notre capitaine, qui avait mis son plus beau turban, et représentait ainsi son noble souverain avec une dignité vraiment diplomatique. Peu satisfait de leur accueil, je m’éloignai au plus vite, cherchant l’ombre et les arbres. Je m’arrêtai sur une petite éminence : j’avais autour de moi des tombeaux, sous mes pieds une verdure épaisse ; çà et là paraissaient quelques petites cases et des plantations de cocotiers. Je voyais des hommes monter et descendre le long de ces hautes colonnes avec l’agilité de l’écureuil, tenant suspendus à leurs mains les tuyaux de bambou dans lesquels ils recueillent le vin de palme. Par-delà ces cabanes et ces arbres, j’apercevais la mer couverte de pirogues courbées sous la voile et louvoyant vers la passe comme un troupeau qui regagne le bercail.

Ce fut pour moi le dernier tableau de cette nature calme et monotone des îles indiennes, de ce mouvement uniforme et invariable qui berce la vie de ces insulaires et la rend semblable à un long sommeil. Nous appareillâmes le lendemain au lever du soleil ; le cinquième jour, on signala les montagnes de Travancore, et bientôt nous étions en rade d’Aleppee sur la côte Malabare. Une rivière, ou plutôt un bras de mer s’étend de ce comptoir jusqu’à la vieille cité portugaise de Cochin, où nous espérions trouver secours et passage à bord de quelque navire européen. Une pirogue indienne nous y conduisit en quelques heures. La ville de Cochin a perdu son ancienne splendeur ; elle contient encore un peuple nombreux, mais on reconnaîtrait difficilement dans cette race abâtardie les descendans des compagnons de Gama et de tous ces hardis Portugais qui vinrent à leur suite. Cependant nous ne fûmes point trompés dans notre attente. Si les habitans de Cochin ne possèdent plus de vaisseaux, ils en construisent pour d’autres peuples. Le bois de teck qu’ils emploient est presque incorruptible, il lait le principal mérite de leurs constructions et soutient encore chez eux cette seule et dernière industrie. A l’époque de notre arrivée, il y avait plusieurs grands navires sur les chantiers, et l’on venait de lancer à la mer le brick Gregorio en destination pour l’île Maurice. Ce brick fut mon libérateur ; deux mois plus tard, il laissait tomber l’ancre devant la ville du Port-Louis et me rendait à ma patrie adoptive.


R. DROUIN.