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Un Peintre dans les Highlands - Journal et Opinion d’un Pré-Raphaëlite

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Un Peintre dans les Highlands - Journal et Opinion d’un Pré-Raphaëlite
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 44 (p. 960-989).
UN PEINTRE
DANS LES HIGHLANDS

JOURNAL ET OPINION D'UN PRE-RAPHAELITE.

A Painter’a Camp on the Highlands and Thoughts about Art, by Philip-Gilbert Hamerton ; two vols. Macmillan, Cambridge 1862.

Il y aura bientôt vingt ans, la Grande-Bretagne a vu se former une secte d’artistes qui, rompant violemment avec toutes les traditions de la peinture à partir de Raphaël, ont prétendu retrouver la source des vraies et durables beautés dans la communication directe de l’homme et de la nature. Ennemis de la tradition au point de professer un mépris complet pour les noms les plus éminens de l’art classique, ces fiers revendicateurs de l’indépendance individuelle, contestés, ridiculisés au début, se sont fait obstinément leur place sous le soleil. Quelques-uns d’entre eux, MM. John Everett Millais, William Holman Hunt [1], etc., jouissent dans leur pays d’une certaine renommée. Ces mormons de la peinture ne pouvaient se passer d’un évangile et d’un prophète. Ils ont trouvé l’un dans l’œuvre singulière du paysagiste Turner, l’autre dans la personne d’un critique d’art remarquable par ses qualités d’écrivain, M. John Ruskin, le gradué d’Oxford. C’est en 1843, on le sait, qu’âgé de vingt-quatre ans à peine, ce champion résolu de l’art moderne publia le premier volume de ses Peintres, accueilli par ses confrères avec une hostilité méprisante, par le public avec un étonnement, une curiosité de bon augure. En 1851, et alors que sa réputation était déjà solidement établie, il prit en main la cause de Turner et des pré-raphaélites dans une série de lettres accompagnées tout d’abord d’un pamphlet remarquable, puis (en 1853) d’un cours de lectures professé à Edimbourg en l’honneur de l’architecture gothique, du pré-raphaélitisme et de son peintre favori.

Depuis lors, la jeune école a vu grossir ses rangs et augmenter son influence ; depuis lors aussi, elle a été encombrée, comme il arrive toujours, de médiocrités ambitieuses qui ont dénaturé, en l’exagérant, le principe novateur où elle puise sa raison d’être. Comme on le verra dans le cours de ces pages, empruntées au récit d’un voyage pittoresque dans les highlands, le pré-raphaélitisme en est à la période d’épuration, de classement, de triage. Il cherche à se dégager des élémens dissolvans, des énormités compromettantes. Il n’accepte plus sur parole tous les Cimabuë, tous les Giotto qui demandent à marcher sous l’attrayante bannière de l’interprétation individuelle. Il y a là une réaction naturelle dont M. Philip Hamerton, l’auteur du livre sur « un campement de peintre dans les hautes terres d’Ecosse, » s’est fait un des promoteurs les plus résolus, et dont nous le croyons à présent l’organe le plus spirituel.

Les tableaux de M. Hamerton nous sont inconnus. Ce n’est donc point d’après les travaux du peintre que nous pourrions assigner aux théories et aux jugemens critiques de l’écrivain une valeur plus ou moins considérable. Ici même d’ailleurs, le pré-raphaélitisme et ses adeptes ont été caractérisés et jugés, peut-être sans beaucoup de sympathie, mais avec une compétence irrécusable [2]. Nous n’avons point à y revenir directement, mais il nous paraît juste et nous ne croyons pas superflu de laisser un des jeunes novateurs prendre à son tour la parole. Mieux que tout autre, M. Hamerton a le droit de se faire écouter. Il est sincère dans ses croyances absolues. Il a un assez haut sentiment de la dignité de sa profession, et n’accepte pas le rôle insignifiant et subordonné que l’organisation sociale de l’Angleterre contemporaine semble assigner aux artistes. Son livre est d’un bout à l’autre, en ses pages les plus éloquentes, une protestation contre les préjugés aristocratiques ou politiques qui, renouvelés des Grecs [3], assimilent les plus hautes manifestations du génie humain aux œuvres les plus vulgaires de l’industrie humaine. Ces préjugés, il les analyse et les scrute avant de les combattre ; il en cherche, il en trouve l’origine dans les calculs les moins légitimes, les penchans les moins avouables. Les fonctions sociales sont classées, selon lui, non d’après leur valeur intrinsèque, mais d’après celle que leur prête l’égoïsme de chacun, égoïsme sur lequel le soldat agit par la crainte, le prêtre dispensateur du ciel et de l’enfer par la crainte et l’espoir combinés, l’homme de loi par son influence sur toute question d’intérêt, l’homme d’argent par les sordides ambitions auxquelles il fait appel et le prestige dont l’entoure son opulence, acquise Dieu sait comme. Toutes ces catégories d’ailleurs prennent part à l’action gouvernementale, et l’écrivain lui-même, en tant qu’il dispose de l’opinion, a sa place marquée dans cette complication de rouages qui constitue le mécanisme social ; mais l’artiste inoffensif qui vient, au milieu de cette foule armée et bruyante, solliciter simplement un regard sympathique, une admiration désintéressée, l’artiste, qui ne peut ni servir ni nuire, se trouve par là même rejeté aux derniers rangs. Son isolement relatif ne lui laisse de rapports qu’avec un petit nombre de protecteurs plus ou moins éclairés, plus ou moins capricieux, et tandis que l’avocat, le médecin, l’avoué même, ont leurs cliens, l’artiste, lui, n’a jamais que des patrons. En lui payant son travail, on croit faire acte de protection, et nullement acquitter une dette sérieuse.

Ce n’est pas sans une profonde ironie, à peine tempérée de jovialité, que M. Hamerton, gentleman de naissance et pourvu de quelque fortune, raconte à ce sujet les incidens qui marquèrent son début dans la carrière où l’appelait une vocation impérieuse. « Mes plans d’avenir une fois divulgués, nous dit-il, maint avocat m’offrit de me lancer au barreau ; des littérateurs me laissèrent entendre que l’art était un champ bien étroit pour une intelligence comme la mienne ; des professeurs de théologie me décrivirent, avec une élégance toute classique, les comfortables loisirs des fellows d’Oxford ; une belle dame m’assura qu’elle soupirait après le bonheur de m’entendre prêcher ; une autre souhaitait par-dessus tout savoir comment m’irait l’uniforme. On me suggéra plus d’une fois que le mariage (un riche mariage, bien entendu) était la plus douce des professions connues. On par la même de me pousser au parlement… Bref, on me trouvait bon à tout, moyennant que je consentirais à ne plus peindre,… autant vaut dire à, ne pas déchoir… » M. Hamerton cependant ne se laissa convaincre ni par ce qu’on lui promettait, ni par tout ce que ses lectures lui avaient déjà révélé. Le portrait même du jeune Clive dans Thackeray [4] n’effaroucha point son indomptable volonté : ce fut les yeux bien ouverts qu’il marcha droit à l’abîme dont le détournaient à l’envi tous ses amis, et qu’il accepta le déclassement dont ils le menaçaient. Ses sentimens à cet égard, il les avoue nettement, « Bien assuré que les hommes en général, respectueux devant toute puissance, n’ont pour les artistes qu’une indifférence dédaigneuse, pourquoi, me dira-t-on, n’avoir pas suivi tant d’autres voies ouvertes à votre ambition ? — Tout simplement parce que je me suis rendu, à cet égard, indépendant de la commune opinion. Je la connais, je n’hésite pas à la constater, mais sans faire abstraction de la mienne, qui, Dieu merci, en diffère totalement. »

Quand une âme d’artiste ainsi convaincue juge utile de raconter sincèrement ses travaux, ses efforts, il est peut-être bon de laisser la critique s’effacer devant la citation. C’est donc au jeune préraphaélite que nous céderons maintenant la parole.


I

Si vous avez lu Jane Eyre, — et je prends ceci pour accordé, — vous n’avez point oublié la description de ces vastes landes où l’héroïne de miss Brontë, après s’être enfuie de chez M. Rochester, vient enfouir son désespoir et sa, misère. Je ne connais rien d’aussi triste, dans notre mélancolique Angleterre que ces moors du Lancashire par une journée de pluie. Les collines étendent à perte de vue leurs lignes monotones, et, sur leurs flancs stériles courent les murs de pierre qui marquent les limites de chaque domaine. Ça et là, un pauvre village habité par les carriers qui fouillent les entrailles de ces monticules granitiques ; çà et là, un ou deux châteaux datant du règne d’Elisabeth, abandonnés sur. La crête de quelque coteau maintenant dénudé. Le parc a vu ses pelouses devenir pâturages, ses beaux chênes tomber sous la hache ; les hauts pignons sont lézardés et chancellent sur leur base ; les chambres à lambris sont désertes et glaciales. Il faut traverser ainsi bien des lieues et gravir maint sentier escarpé pour arriver à la région des bruyères.

C’étaient les bruyères qui m’attiraient. Je rêvais pour mes tableaux futurs certains premiers plans que je voulais étudier à fond et rendre avec cette fidélité scrupuleuse qui est la loi suprême de notre nouvelle école de peinture. D’ailleurs je prenais ainsi peu à peu le chemin des hautes-terres, et je m’initiais par degrés à l’intelligence de ces paysages à part dont l’interprétation est si ardue, la splendeur si insaisissable dans ses variétés infinies. Je pressentais bien des difficultés dans une lutte aussi obstinée, un aussi formel défi porté à la nature ; mais une forte dose de cette obstination anglo-saxonne qui a déjà vaincu tant d’obstacles semblait me garantir la victoire après le combat. Je ne reculai donc pas, et sur la frontière des comtés d’York et de Lancastre, au point culminant de la route de Burnley à Hepstonstall, par une sombre journée d’octobre, j’allai fièrement installer dans une petite ondulation de terrain la hutte que j’avais inventée tout exprès pour cette campagne d’hiver.

Cette hutte, chef-d’œuvre de joint, est exclusivement composée de panneaux de bois dont les plus grands ont deux pieds six pouces carrés ; ils peuvent être démontés et transportés à dos de mulet, ou même à dos d’homme, pour être ensuite assemblés, au moyen de chevilles en fer, de manière à former une construction solide. Quatre des plus grands panneaux, garnis de carreaux de vitre, les plus épais et les meilleurs qu’on ait pu se procurer, servent de fenêtres, et prennent vue sur tous les points de l’horizon. Une fois dressés, les murs de la hutte n’offrent à l’extérieur qu’une surface parfaitement unie et plane. Le chevillage est en dedans (précaution contre les voleurs aussi bien que contre la pluie, car une bonne fiche de fer est un objet fort tentant aux yeux de nos paysans du Yorkshire) ; de même pour le parquet, relié aux murailles par tout un système analogue de chevilles et de crampons. Le toit, en arceaux, est revêtu d’une forte toile (water proof), et enfin j’ai pourvu au renouvellement de l’air dans cette demeure portative au moyen d’un double ventilateur placé aux deux extrémités de cette voûte légère. Quel trésor eût été devant Sébastopol une aussi comfortable résidence ! Et quelle joie pour un peintre, un jour de neige, alors que le vent la chasse devant lui en tourbillons étincelans, d’étudier ces effets merveilleux commodément et chaudement installé derrière une vitre bien nette !

Dès la première nuit qui suivit notre installation, la hutte montra ce qu’elle valait. Nous avions profité pour la dresser d’une assez belle après-midi ; mais à peine mes hommes avaient-ils fini leur travail, que le vent s’éleva et sembla promener sur les landes solitaires une plainte indignée, ce qui ne m’empêcha pas de fumer ma pipe et de prendre ma tasse de thé. Plus tard, et tandis que je dormais, ce fut une véritable tempête. Je m’éveillai tout à coup au bruit de la pluie qui battait mes murailles sonores et de l’ouragan qui les faisait craquer. C’était une sensation bizarre que de se trouver ainsi tout d’abord, à l’improviste, sur un hamac de marin, dans une frêle cabine de bois battue par la tempête, au sein d’une espèce de désert. Ma première idée fut que j’étais en mer, que l’écume des flots fouettait mes sabords, et que les voiles claquaient sous l’effort du vent. C’était ma toiture de canevas qui produisait cette dernière illusion. Réflexion faite, j’appréciai mieux ma situation et ses dangers. Il me semblait impossible que devant de si rudes assauts ma frêle coquille pût tenir bon ; mais, quoique ébranlée en toutes ses fibres, la hutte demeura debout, et alors, bien convaincu que je n’étais pas en mer, mais à mille pieds au-dessus du niveau de l’Océan, je me retournai dans mon hamac avec une ineffable sensation de bien-être et de sécurité.

Les nuits qui suivirent ne furent pas beaucoup plus calmes. Il y avait des momens où le bruit du vent sous ma toiture ressemblait d’une manière saisissante à celui qu’eût fait un voleur essayant de s’introduire dans la hutte ; mais d’abord mon chien n’aboyait point, et puis comment imaginer qu’un voleur tant soit peu avisé choisît un pareil temps pour ses expéditions nocturnes ? Au surplus c’étaient là de vaines craintes. Le matin revenait, et je reprenais ma tâche avec plus d’ardeur que jamais. Il s’agissait de fixer sur la toile,— feuille après feuille, brin par brin, — une magnifique végétation dont les mille teintes, les nuances multiples s’abritent à demi cachées sous les tiges charbonnées des bruyères parmi lesquelles a passé l’incendie. De petites fougères, du vert le plus franc, émaillent des touffes écarlates plus brillantes que le plumage de l’oiseau des tropiques ; puis il se trouve d’espace en espace quelques oasis exquises où le gazon est plus court, plus doux, plus velouté, plus vert que celui qui s’étale devant le seuil des palais, et vous pouvez voir, en vous rapprochant, qu’une source cachée baigne perpétuellement chaque tige de ses eaux abondantes et limpides.

Par malheur, la pluie a fini par se frayer un chemin à travers les jointures de mes panneaux, que le menuisier, dans un stupide accès d’amour-propre, a refusé de graisser. Il faut battre en retraite devant l’eau qui suinte ici ou là, placer des vases qui la recueillent à sa chute et préviennent l’inondation, suspendre mon hamac au centre de la cabane au lieu de le laisser plaqué contre une des parois. Tous ces travaux ont au reste l’avantage d’abréger la soirée, qui serait peut-être un peu longue par cet affreux temps et dans une si complète solitude.

Peindre d’après nature, — dans le sens que nous attachons à ce mot ; — n’est pas une besogne commode. Aussi n’est-elle inventée que depuis très peu de temps, je veux dire pour le paysage : les paysagistes autrefois faisaient des études d’après nature, avec plus ou moins de courage, plus ou moins d’exactitude ; mais pas un n’imagina jamais de terminer ses toiles ailleurs que dans l’atelier, d’après des documens plus ou moins complets, des souvenirs plus ou moins exacts. Aujourd’hui on aspire à une fidélité plus grande, on veut atteindre à une imitation plus parfaite. Les jeunes adeptes de l’art nouveau n’acceptent plus de lisières ; ils prétendent voir par eux-mêmes et reproduire ce qu’ils ont vu : entreprise énorme, qui scandalise bien des gens, et n’a pas encore valu à ceux qui la tentent l’équivalent des labeurs et des soucis qu’elle leur coûte chaque jour.

La question soulevée entre les paysagistes anciens et les modernes est pour ainsi dire une question de frontières. Jusqu’où l’imitation doit-elle être portée ? Qu’elle ait ses bornes, personne ne saurait le nier, puisque, si elle ne les avait pas, l’artiste, impuissant à tout rendre, ne verrait jamais le terme d’un seul de ses tableaux, et le public, exigeant l’impossible, serait condamné à le désirer toujours vainement ; mais où sont-elles ? Pour le public, il se contente de l’imitation la moins exacte, et la popularité, de nos jours, appartient aux esquisses les plus lâchées tout au moins autant qu’aux œuvres du dernier fini. Voyez par exemple le prix auquel arrivaient les toiles de Decamps. Pour les artistes, chacun imite la nature jusqu’à un certain point, et ne pousse pas au-delà. Le préraphaélite le plus rigoureux doit prendre son parti de s’arrêter quelque part dans la reproduction des phénomènes naturels, sans quoi il reconnaîtrait après quelque temps qu’il roule le rocher de Sisyphe, qu’il étreint la nuée d’Ixion, et qu’à poursuivre un résultat irréalisable il risque tout bonnement sa raison.

N’allons pas confondre au surplus le fini de la peinture et le fini de l’imitation. Un peintre peut finir minutieusement son ouvrage et n’être qu’un imitateur fort inexact. En revanche, il ne peut imiter minutieusement sans finir minutieusement sa peinture. Quand il travaille d’après nature, toutes les limites qu’il accepte enchaînent sa liberté, bornent son action et déterminent le caractère de son travail. S’il est de l’école classique, voué au culte des maîtres, soumis aux traditions, il adaptera tout ce que la nature lui présente à certaines idées préconçues qui se seront formées en lui devant les chefs-d’œuvre de tels ou tels musées. Claude et Poussin se placent entre lui et ce qu’il voit. Rencontre-t-il quelque chose qui lui rappelle le Lorrain, il juge que c’est là une légitime conquête, et il s’en empare au nom de l’art, prenant soin de rappeler le maître par toute sorte de procédés convenus. Il rejette au contraire tout ce dont il ne trouve la donnée première ni dans Poussin ni dans Claude. Et si par hasard, ce qui arrive plus fréquemment qu’on ne le croirait, la nature donne un démenti aux règles tirées de certains chefs-d’œuvre, le disciple respectueux de Claude et de Poussin n’hésite pas à condamner tant d’insolence. « Cet effet est faux, » dira-t-il hardiment, et ce propos, que j’ai l’air d’inventer, a été tenu, m’as-sure-t-on, en face du Loch-Awe, par un artiste étranger : d’où je conclus, à bon droit sans doute, que si cet effet eût passé sur la toile d’un peintre rigoureusement fidèle, on lui eût dit aussi qu’il avait menti. — C’est au reste ce que le public fait chaque jour sans le moindre scrupule. Si la nature n’est qu’une mine à paysages selon Poussin ou Claude, l’artiste dont nous parlons est dans le vrai : il a également raison de prendre ce petit transparent de verre noir qui lui montre le paysage avec les teintes fuligineuses des vieilles toiles qu’il a si patiemment étudiées ; mais nous pensons, nous, que la vénération le tue, que le respect l’aveugle, et que la déesse Nature, sacrifiée à d’autres divinités, se venge en lui refusant ses révélations.

Chez d’autres artistes, le travail de l’imagination limite le travail de l’imitation. Ce n’est pas le culte du passé qui les gêne, c’est la surabondance d’une faculté dominante. Ils sont trop inventeurs pour rester copistes. Turner est de cet ordre, et c’est le plus illustre à nommer. Je ne crois pas que de sa vie il ait imité, réellement imité un seul objet naturel. Après avoir, au début de sa carrière, porté les lunettes de Claude et de Poussin, il les jeta loin de lui une fois pour toutes, et se mit à regarder autour de lui. Sa mémoire encyclopédique retenait un nombre infini d’observations et de faits réels ; mais jamais il ne les reproduisit sans les altérer, cédant à son instinct, à son génie propres. La nature fut pour lui ce que l’histoire et l’humanité furent pour Walter Scott. Tous deux ont fait des romans, mais des romans d’une vérité surprenante. Il n’y a point à blâmer des peintres, des écrivains de cet ordre. La faculté créatrice a ses droits comme la faculté d’imitation, et l’essor que lui donnèrent ces hommes hors ligne n’implique aucune irrévérence envers la nature. Au-dessous des inventeurs sont les arrangeurs, souvent remarquables par la dextérité de main avec laquelle ils évitent le détail, et y suppléent au moyen de certains artifices de manipulation qui leur permettent d’esquiver les principales difficultés du dessin. Ils n’apprennent pas à parler le langage de la nature ; mais ils l’interprètent lestement, et par des équivalens ingénieux. M. Harding par exemple traduit la nature comme Pope traduisit Homère, et de même qu’au fond du cœur beaucoup d’étudians préfèrent la version anglaise au texte grec, un nombre immense d’amateurs ont subi l’influence de Harding, qui du reste, et jusqu’à un certain point, les mettait sur une bonne voie.

Viennent maintenant les imitateurs, parmi lesquels il y a de grandes distinctions à établir. Les uns, très populaires, reproduisent indifféremment ce que voit le premier spectateur venu, et sans se donner la peine ni de choisir ni de comprendre plus que ce premier venu ne se l’est donnée lui-même ; d’autres, — c’est le second degré, — admirateurs zélés de la nature et copistes très laborieux, très minutieux, — ne se distinguent des vrais chefs de file, des pré-raphaélites complets, que par l’absence de tout rapport intellectuel avec les sites qu’ils reproduisent sans en saisir l’intime valeur, les reliefs caractéristiques. Ébloui par l’abondance du détail et la finesse avec laquelle il est rendu, le public les prend aisément pour ce qu’ils croient être ; mais dans leurs œuvres d’où l’imagination est presque toujours absente, et qui, malgré toute la peine qu’elles ont coûtée, n’ont pas la valeur sympathique de l’imitation intelligente, de la reproduction vraiment fidèle, le peintre ne se révèle pas, car le peintre est poète à certain degré [5], le peintre est observateur profond, et ceux-ci ne sont ni l’un ni l’autre. Il faut les classer parmi les plus habiles ouvriers d’une manufacture supérieure.

Quant au véritable imitateur, il travaille d’après nature, mais tout autrement que ceux dont je viens de parler. Il veut rendre tout ce que la couleur peut transporter sur la toile ; mais il veut le faire sans immoler à de moindres résultats ceux qui doivent être regardés comme de première importance. Il veut le faire en s’arrêtant à ce point, si délicat à saisir, où l’imitation du détail, poussée au plus haut degré qu’elle puisse atteindre, veut être sévèrement contenue avant qu’elle n’ait compromis la vérité de l’ensemble. Si peu que vous franchissiez cette limite à peine sensible, votre œuvre est ruinée de fond en comble, car la fidélité outrée avec laquelle vous serez parvenu à rendre tel détail détruira l’harmonie de l’œuvre entière. Si d’autre part vous restez trop en-deçà de cette limite, vous n’avez pas encore acquis le mérite, la valeur d’un imitateur véritable. Une grande connaissance des ressources de l’art, une patience illimitée, un travail infini, telles sont les conditions requises pour ce genre de peinture…


Le soir où furent écrites ces lignes, j’étais étendu dans mon hamac, au sein des plus profondes ténèbres, quand un horrible hurlement vint retentir à mes oreilles, — je ne sais à quelle heure de la nuit ou de la matinée. Avant d’avoir aucune notion bien précise de l’attaque dont je semblais être menacé, j’avais déjà saisi mon revolver, chargé d’avance et toujours à portée de ma main. La minute d’après, tout à fait réveillé, j’étais sur mon séant et j’écoutais la plus complète bordée d’injures et de provocations qu’un homme puisse adresser à un autre homme. À ces invectives furibondes et dont pas un seul mot ne saurait être reproduit ici, je n’avais garde de répondre. Le revolver au poing, l’œil du côté de la porte, j’attendais que mon agresseur inconnu se permît d’y porter la main pour lui expédier une balle qui l’eût fort bien atteint à travers une si frêle barrière. Du reste je prévoyais une pierre par la fenêtre plutôt qu’une attaque directe contre la porte ; mais dans l’un ou l’autre cas, à moins que la pierre ne me mît hors de combat, je me tenais pour certain de blesser mon antagoniste avec l’une des cinq balles dont je pouvais disposer en sa faveur. Il semblait au courant de mes dispositions, et traduisait assez fidèlement mon silence : « Tire donc ! tire !… » répétait-il à chaque instant ; d’où je pouvais conclure qu’il voulait n’avoir plus à craindre mes armes à feu quand il entreprendrait d’entrer chez moi sans permission. Aussi me tenais-je coi, me consolant de mon inaction par la pensée des embarras auxquels je serais en butte le lendemain matin, s’il fallait expliquer à tout le pays la présence d’un cadavre gisant au seuil de ma porte. Qui ne connaît la stupidité proverbiale des jurys, et qui voudrait de gaîté de cœur affronter les dix mille plumes qui alimentent de faits divers les nombreux organes de la presse anglaise ?

Tout à coup le torrent de menaces s’arrêta court, les anathèmes cessèrent ; les hurlemens effrayans, les rires de démon, les clameurs aiguës qui se succédaient depuis plusieurs minutes furent à la fois interrompus. Un ou deux cris de plus en plus lointains, de plus en plus faibles, m’arrivèrent du fond des bruyères ; puis tout se tut. Cet apaisement subit m’ayant laissé quelques soupçons, je prêtais une oreille attentive au moindre bruit qui pût m’indiquer une attaque moins tumultueuse, mais plus à craindre. Bientôt, las de faire ainsi le guet, je remis mon revolver dans sa boîte, que j’eus soin de laisser ouverte, et je ne tardai pas à me rendormir. La même voix, plus tard, vint encore interrompre mon sommeil ; mais cette fois il faisait jour. Les malédictions en elles-mêmes n’avaient pas de quoi me toucher beaucoup, et, certain désormais d’avoir affaire à un lâche qui ne m’attaquerait pas avant que j’eusse vidé les canons de mon revolver, je pris un livre pour tâcher de me distraire. Quand cet homme s’éloigna définitivement, le coq avait chanté, le soleil commençait à rayonner. Au bout du compte, il n’y avait rien là-dessous qu’une visite de quelque chasseur de nuit.

Les chasseurs de nuit sont tout simplement des braconniers. Ils sont très nombreux dans le pays et se permettent de grandes témérités. On les a vus, réunis au nombre de cinquante ou soixante, très bien armés et le visage noirci, — quelques-uns avec des vêtemens de femmes, d’autres en costumes de diables, tous enfin sous les travestissemens les plus bizarres et défiant le regard de l’espion le plus subtil, — organiser de grandes chasses qu’aucun garde-forêt n’aurait osé interrompre. Chaque nuit, je suis exposé à recevoir leur visite. Ne peuvent-ils trouver fort gai de renverser sens dessus dessous la boîte où je dors ? Ne serait-il vraiment pas très amusant, par quelque belle nuit bien sèche, de mettre le feu à mon toit ? Comme flamberait bien cette toile enduite de goudron ! Une volée de gros plomb dans une de mes fenêtres pourrait aussi passer pour une excellente plaisanterie, dont l’auteur se donnerait fort aisément le plaisir de garder l’anonyme.

Ces chances plus ou moins agréables constituent le revers de ma célébrité, qui commence à gagner du terrain. Dans un rayon que j’évalue à quatorze milles, ma hutte est devenue un véritable centre d’attraction. Il vient énormément de femmes et d’enfans ; les visiteurs mâles sont en moins grand nombre, mais plus ennuyeux et plus impertinens. Derrière mes vitres à hauteur d’homme, je suis exactement dans la position où j’ai vu maint animal de ménagerie, et j’ai de plus, pour aggraver cette situation légèrement humiliante, l’intelligence complète de ce qui se dit à mon sujet. Aussi puis-je affirmer à mes lecteurs, et sans l’ombre d’exagération, qu’un ours brun, promené dans une foire de village, y est traité avec plus de courtoisie et s’y trouve en butte à moins d’outrages que je ne le suis, moi pauvre peintre, parmi ces clowns du Lancashire et du Yorkshire.

Il m’arrive parfois (dimanche dernier, sans remonter plus haut) de trouver autour de la hutte quarante ou cinquante curieux au retour de ma promenade dans les moors. Mon chien, qui devrait protester contre cette invasion de notre solitude commune, leur adresse de la queue un salut bénin. Je rentre : on se presse aux fenêtres. Les rideaux sont tirés, mais par l’interstice de l’un d’eux on peut entrevoir une portion de ma nuque. Cela suffit pour alimenter la curiosité de cette foule grossière. Mon repas terminé, je lève un à un, lentement, mes quatre rideaux. Douze nez pour le moins s’aplatissent à chaque vitre, et un grand cri de joie s’élève au moment où pour une seconde les regards du dehors ont pu pénétrer dans mon mystérieux abri. Les jeunes filles, escortées de leurs amoureux, viennent de tous côtés à ce rendez-vous qu’elles ont peut-être mis à la mode. Un de ces pastoureaux, que je félicitais sur la beauté des trois ou quatre bergères qu’il accompagnait, m’a riposté, — compliment pour compliment, — quelles étaient curieuses de vérifier par elles-mêmes tout ce qu’on disait du « gentil cavalier » établi provisoirement dans leur voisinage. Telle vieille femme s’en est revenue de son pèlerinage à ma hutte tout édifiée d’avoir vu fonctionner mon fourneau de cuisine. Aux figures qui me déplaisent, je parle français, feignant de ne pas comprendre un mot du dialecte national, et ceci depuis que par mégarde j’ai apostrophé dans la langue de nos voisins un gros rustre qui était venu se placer tout naïvement devant mon chevalet, me masquant ainsi la perspective dans un moment où je fredonnais une romance d’outre-Manche. L’ébahissement du lourdaud me fit plaisir à voir, et j’ai, sur cet accident, bâti tout un système excellent pour écarter les questionneurs importuns.

Je mets à part un ami que j’ai. Il est fou et vient, pendant que je travaille, chanter des psaumes dans ma hutte. Il a par surcroît le don de prophétie et avait annoncé, paraît-il, qu’une habitation s’élèverait justement à l’endroit où je suis venu percher, du reste parfaitement obligeant et rempli de bonnes qualités. Il habite une ferme voisine dont le maître est veuf et n’a pas de servante ; c’est mon fou qui est chargé de toute la besogne féminine, et il s’en acquitte, assure-t-on, avec une adresse merveilleuse, bon et robuste ouvrier d’ailleurs. Son enthousiasme sauvage va et vient selon la saison, mais sans jamais faire courir le moindre danger à ceux qui, comme moi, n’ont pour ce malheureux qu’une pitié bienveillante. Je trouve cette créature du bon Dieu parfaitement encadrée dans ce paysage abrupt et sévère. Son fanatisme y fait bien. Le tout me rappelle un roman bizarre issu de la collaboration des sœurs Brontë ; il me semble que j’habite les Widhering Heights [6].

Somme toute, je ne puis me flatter d’avoir beaucoup gagné dans l’opinion. Personne en ce pays ne paraît comprendre ce que j’y suis venu faire. Pour les gens comme il faut, un peintre est une espèce d’artisan dont le métier est de dessiner leurs chevaux et leurs chiens. Les plus éclairés, ceux qui ont quelques notions de ce que peut être un paysagiste, — ignorant absolument les tendances progressives de l’école moderne, — ne s’expliquent pas qu’on puisse se condamner à quelques mois de réclusion érémitique pour « étudier la bruyère. » Copier Claude, à la bonne heure ; mais la bruyère, c’est autre chose : la bruyère appartient exclusivement aux chasseurs de grouses. Les conceptions d’un country gentleman en matière d’art sont troublées au dernier point lorsqu’au lieu d’un voyage à Rome on lui parle d’une tournée dans les highlands, et jamais il n’admettra que vous préfériez à son bon gros castel bien bâti, à ses riches guérets bien palissades, à ses chevaux de chasse reluisans sous la brosse du groom, un pauvre clachan d’Ecosse [7] habillé de mousse et de chèvrefeuille, un morceau de lande stérile où les genêts et les rochers foisonnent à l’envi, un jeune faon accroupi dans la bruyère, pauvre orphelin à demi apprivoisé que nourrissent les enfans de la ferme voisine.

Un de ces gentilshommes rustiques du comté de Lancastre m’a déclaré, parlant à ma personne, qu’il ne donnerait pas dix livres sterling du plus beau tableau qui soit au monde… à moins que ce ne fût pour le revendre avec bénéfice. Quant au jeune héritier de ce glorieux patriarche, il ignorait même l’existence en Angleterre d’une. Académie royale des beaux-arts. Il ne connaissait pas le nom d’un seul des peintres modernes, et, n’en ayant jamais ouï parler, il les vouait, sans hésiter, au néant. — C’est fini maintenant de la peinture anglaise ! me disait-il avec un aplomb superbe. Par cet échantillon des hautes classes, jugez ce que je pouvais espérer des autres. À mon arrivée dans le pays, les gardes-chasse avaient froncé le sourcil. Je devais être un braconnier déguisé. Les fermiers me croyaient un colporteur et s’informaient des objets que j’avais à vendre. Les meneurs de bestiaux, les herbagers, regardaient volontiers ma hutte comme un cabaret. Les femmes venaient pour s’y faire dire la bonne aventure, et les enfans avec l’espoir que je leur montrerais des animaux sauvages. À ces divers titres, on m’accordait quelque considération. Je l’ai perdue complètement depuis qu’on m’a vu préparer moi-même mes modestes repas sur ce petit « fourneau magique » inventé par l’illustre Soyer, et surtout à partir du jour où l’on a pu supposer que je travaillais « pour vivre. » Grande flétrissure en effet chez ce peuple dont les immenses travaux ont la richesse pour but, et qui, par une étrange inconséquence, ne respecte que le résultat acquis, méprisant au contraire la servitude héroïque par laquelle il faut passer pour l’atteindre !


II

J’aurais pu passer cinq ans au lieu de cinq mois sur mes bruyères du comté de Lancastre ; mais, sans regretter l’expérience que je venais de faire, il m’était impossible de m’acharner, comme le peintre Constable, à travailler d’après des modèles inférieurs, lorsqu’à trois journées de moi, vers le nord, je savais une mine presque inépuisable de paysages sublimes. Ceux dont je suis entouré manquent d’eau ; c’est presque dire qu’ils manquent d’âme et, dans tous les cas, de mouvement. — Je me décidai à partir au printemps pour les highlands.

Du jeune garçon qui m’apportait mon lait chaque matin j’avais fait mon domestique. Novice à tous égards, il fallait le former à tous les détails de sa besogne quotidienne ; mais Jeudi, — c’est le nom que je lui donnai en commémoration du jour où je l’engageai définitivement, — devait m’être infiniment plus commode qu’un serviteur plus fashionable. Pendant que j’étais en train de monter ma maison, je mis à la réforme mon trop inoffensif chien couchant, que je remplaçai par un magnifique limier, acheté dans une ménagerie où on l’exhibait devant le public. C’était un des plus beaux échantillons de l’espèce qui jamais eût passé sous mes yeux, et sa force égalait sa beauté ; mais par malheur ses instincts sanguinaires étaient développés outre mesure, et après avoir étranglé je ne sais quel nombre d’innocens moutons, à son tour il dut être expédié dans l’autre monde. Lion repose auprès de la tente où j’écris ces lignes, et sur sa tombe s’ébattent paisiblement une douzaine d’agneaux folâtres.

L’île d’Inishail, où j’ai planté cette tente dont je parle, est une longue prairie verte située au centre du Loch-Awe. Une petite éminence granitique couronnée de quelques rares épicéas rompt seule la paisible monotonie de ses lignes. Un misérable essai de plantation du côté de l’est n’ajoute rien à sa beauté. À l’extrémité opposée, on aperçoit une ruine entourée de tombes, mais sans aucun mérite architectural. Mes tentes sont entre la plantation et les ruines. Le camp se compose de ma hutte déjà dépeinte, et qui n’a rien perdu de ses mérites. La hutte de Jeudi a un bon plancher et des murailles de bois surmontées d’un pavillon pyramidal en fort tissu parfaitement imperméable. Elle est chauffée par un excellent fourneau de cuisine placé au centre, et dont le tuyau sert de piquet au pavillon. Une autre tente, qui a fait la campagne de Crimée et qui n’est guère habitable, sert d’abri à nos provisions de bois, et, munie d’une cheminée à grille, pourrait à la rigueur être transformée en cuisine.

Dans la baie à côté stationne une petite escadrille composée de deux navires à l’ancre, la Britannia et le Conway, tous deux construits sur mes dessins et lancés il y a quelques semaines, avec un certain apparat, à Colne, sur le réservoir du canal, grande nappe d’eau qui couvre environ cent acres de terrain. C’est là que plusieurs semaines durant j’ai fait faire à Jeudi son apprentissage nautique. Il rame à présent et prend un ris très proprement. Je viens de dire que les deux bâtimens ont été exécutés d’après mes plans. Ces plans eux-mêmes m’avaient été suggérés, au musée maritime du Louvre, par l’étude de ces intéressans canots doubles à balancier dont se servent les sauvages de la Mer du Sud. À l’imitation de ces embarcations si primitives et pourtant à peu près insubmersibles, j’ai fait établir le pont de mes barques sur deux tubes de fer séparés en cloisons étanches, le tout constituant le démenti le plus formel aux traditions qui se sont perpétuées chez nous depuis l’époque où les Bretons peints en bleu ramaient sur leurs coracles gallois jusqu’au dernier tournoi des étudians d’université sur le Cam ou l’Isis [8]. Je voulais des bateaux qu’on n’eût jamais besoin d’écoper, auxquels chavirer fût impossible, dont le tirant d’eau n’excédât jamais neuf pouces, et je voulais enfin que le pont large et bien assis pût supporter en temps calme un chevalet, une chaise, une table, aussi solidement fixés que dans mon atelier. Pareils bateaux n’existant pas, il a bien fallu les inventer. À peine étaient-ils construits qu’un autre inventeur, M. Richardson, m’a écrit pour se plaindre que j’eusse empiété sur son brevet, pris pour une nouvelle barque de sauvetage. Je l’ai renvoyé bien loin, c’est-à-dire aux insulaires polynésiens, nos vrais modèles à lui comme à moi, et l’affaire est maintenant arrangée.

De mon île, si peu pittoresque en elle-même, j’ai vue sur d’admirables paysages, Kilchurn-Castle, Ben-Cruachan, Ben-Anea, la passé de l’Awe. Inishail était habitée autrefois par des religieuses de l’ordre de Cîteaux. La réforme les en chassa. Les vents seuls depuis lors sont venus chanter vêpres dans leur humble chapelle, dont les ruines sont maintenant pêle-mêle avec les tombes moussues des anciens chieftains. Encore aujourd’hui les habitans des bords du lac apportent ici leurs morts. Mon île est un cimetière, et je n’en ai jamais vu de plus paisible, de plus silencieux, de plus poétique.

Quant au régime alimentaire, il est encore plus austère que dans le comté de Lancastre. À soixante milles à la ronde autour de ce lac, on ne trouverait pas une boucherie. Je pourrais véritablement acheter sur pied quelque vache étique ou quelque mouton osseux ; mais qu’en ferais-je, — à moins de les saler, — maintenant que, les chaleurs venues, la viande ne se conserve pas vingt-quatre heures ? Et pour ne pas souffrir du régime des salaisons, il faut être highlander ou marin. Quant à des légumes, le pays n’en produit pas. Il faut donc vivre de patience, en y ajoutant çà et là quelques tartines de pain et de beurre : maigre régime pour un Anglais ! Figurez-vous un cheval de chasse habitué au froment et qu’on mène paître dans un champ de chardons ! Jeudi soupire et se plaint ; mais si par aventure il nous tombe du ciel quelque bonne fortune gastronomique, ses yeux lancent des éclairs. « Vous semblez bien réjoui, lui disais-je à ce sujet en je ne sais quelle occasion récente. — Eh ! monsieur, me répliqua mon oiseau de bruyère, n’est-ce pas un bonheur de dîner pour tout de bon ? »

Les chaleurs sont venues. Le lac baisse régulièrement, et on voit poindre à sa surface polie, en plus de cent endroits, de petits îlots en pierre noire d’un aspect sinistre. En même temps se déclare une des plaies d’Égypte : les moucherons infestent l’air ; l’eau elle-même foisonne à présent de petites bêtes rouges qui s’incrustent dans l’épiderme, et qu’il en faut extraire à la pointe du couteau. Comment travailler ? Sous cet éblouissant soleil, comment se mettre à peindre ? D’ailleurs autour de moi tout me donne l’exemple de la paresse. Les moutons, accroupis à l’ombre de ma tente, y demeurent immobiles et haletans ; les mouettes blanches perchent des heures entières sur les roches à fleur d’eau ; ma barque dort sur l’onde, que pas un souffle ne ride, cristal étincelant où le regard chercherait en vain une tare. Depuis combien de jours ceci dure-t-il ? Je n’en sais rien, et je ne veux pas le savoir. Je n’irai pas non plus m’abîmer la vue en contemplant ce ciel qui semble fait de saphirs incendiés, et fatiguer ma tête à essayer de reproduire ces inimitables splendeurs. Le lapis-lazuli est trop terne d’un côté, trop coûteux de l’autre : il épuiserait ma bourse et ma patience. Livrons-nous plutôt au train naturel des choses ; plongeons-nous dans cette oisiveté rêveuse qui semble tout envahir. Les cascatelles du Cruachan se sont arrêtées : les morts, mes voisins, dorment en paix sous les fraîches dalles où leur nom est gravé ; tout est repos autour de moi. Je me reposerai donc. Je laisserai mon âme s’abîmer dans le sentiment de la non-réalité. En attendant que quelque prosaïque incident me réveille, je mâcherai du lotus. Du lotus, il n’en pousse guère autour de moi ; mais j’ai ma pipe, et je n’envierai rien aux anciens Lotophages.

Je ne me suis baigné que huit fois depuis ce matin. Je mène la vie d’un phoque…

Changement de décor !… Je suis sur le plus haut pic du Cruachan… Depuis déjà quelques jours, une large tache blanche, étalée à sa cime rouge, semblait nous narguer et nous mettre au défi : c’était un champ de neige que je voyais chaque jour se rétrécir sous l’action du soleil de juin. Oh ! tremper ses mains fiévreuses dans cette fraîcheur immaculée, poser sa tête sur cet oreiller glacial, arrêter un instant de ses lèvres arides ces filets d’eau qui çà et là étanchent la soif des herbes rajeunies !… Mais il y avait trois mille pieds à gravir pour atteindre ce lambeau du paradis… Je n’y ai pourtant pas tenu, et, si épuisés, si las que nous soyons, Jeudi et moi, l’entreprise a été tentée. J’en suis ravi maintenant, car j’ai pu étudier, à mille pieds du niveau de la mer, ce grand vallon désolé qui interrompt brusquement l’ascension, ainsi que ces précipices arides et rougeâtres dont un impitoyable soleil éclairait vivement les moindres anfractuosités. Et là seulement j’ai compris un tableau qui était demeuré pour moi une espèce d’énigme, le Campement sur le mont Sinaï de sir John Lewis Frank.

Jeudi par exemple a failli laisser ses os au fond de ces abîmes si pittoresques. Se fiant à ses jarrets de montagnard, il a voulu, sans descendre au fond de la vallée, la contourner à l’aide d’une espèce d’épaulement où un chamois n’aurait pas osé se risquer. Le sentier que lui offrait cette banquette étroite était rompu en plusieurs endroits par des fissures de deux à trois pieds de large. Il en avait franchi trois ou quatre, lorsqu’il s’aperçut qu’à un certain point la tranche sur laquelle il s’aventurait ainsi cessait tout à coup d’exister, interrompue par un de ces énormes contre-forts qui s’appuient aux flancs inclinés de la montagne. Maintenant ce contre-fort lui-même offrait deux ou trois saillies où le pied, à la rigueur, se pouvait poser. Moitié par témérité sans doute, et probablement aussi en vertu de ce mépris du danger qu’engendre la solidité du système nerveux, Jeudi voulut tourner ce cap de rochers. Il lui fallait, pour cela, poser un genou sur la saillie inférieure, puis s’accrocher de la main à celle d’en haut, et ce fut ainsi qu’il s’installa, dans une situation que fort peu de gens lui eussent enviée. Au-dessous de lui, cent pieds de précipice à pic ; au fond, un plan incliné de menus débris granitiques, dont tout le monde peut apprécier la consistance rigide et les menaçans aspects. Jeudi, regardant au-delà du contre-fort, n’aperçut pas un relief où pussent trouver place les pattes mêmes d’un moineau. La muraille de rochers était lisse comme notre lac. Il m’a raconté qu’en ce moment il se vit perdu ; mais après tout il valait mieux, pensa-t-il, tenter une retraite que de rester immobile jusqu’à ce que l’étourdissement et la fatigue vinssent lui faire lâcher prise. La saillie sur laquelle il avait la main était un fragment de roc qu’il sentait jouer dans son alvéole, et qui pouvait se détacher à tout instant… Il prit alors son parti en brave, et à reculons, tâtant du pied sa route ; bref, à vrai dire, je ne sais comment, il regagna par degrés la banquette qu’il avait si imprudemment quittée, et par cette manœuvre hasardeuse réussit à se tirer d’affaire. Une minute d’hésitation, et il était mort.

Vues de ces hauteurs, les montagnes d’Ecosse ressemblent de tout point à ces photographies instantanées où l’on voit reproduit l’aspect d’une mer furieuse. C’est un véritable océan de montagnes, sublime par sa grandeur et par les dimensions énormes de ses vagues de granit, mais qui n’offre rien de satisfaisant au point de vue de l’art : panorama splendide, mais tableau manqué. C’est encore sur la terre habitable, et non parmi les déserts neigeux, qu’il faut aller chercher les sites les plus sympathiques et les plus grandioses. Si vous voulez cependant concevoir l’immensité de notre planète, allez à là cime des monts, et dites-vous que cette vaste circonférence de votre horizon est un cercle imperceptible inscrit sur la sphère terrestre ! — Nous avions, à l’ouest, le grand Océan, majestueux et calme, drapé de vapeurs ardentes, parmi lesquelles se dessinaient ça et là, non sans une espèce de mystère, quelques îlots montagneux, à l’est les pics innombrables des highlands, découpés en vives arêtes, les uns étincelans de neige, les autres atténués par l’éloignement, qui semblait affaiblir leurs mille nuances, éteignant leurs pourpres, attendrissant leurs verts, et prêtant au ciel lui-même des teintes roses et bleues d’une délicatesse ineffable. À nos pieds, le lac étend sa nappe brillante, qui va se perdre au loin dans la brume pâle de l’extrême horizon. Les îlots verdoyans flottent à sa surface, comme les feuilles tombées des arbres d’un parc dans quelque bassin bien abrité. Sur l’un d’eux, simple tache blanche, est notre petit camp abandonné. Les landes sont tachetées çà et là de lochs en miniature, petits miroirs richement encadrés dans l’or chaud des bruyères…

De quelque côté que je vogue sur le Loch-Awe, je rencontre un mystérieux personnage, sur le compte duquel circulent les rumeurs les plus étranges. Son visage est hâlé ; sa barbe affecte cette variété qui plaît à l’œil d’un peintre, brune sur les joues et nuancée vers le menton de quelques tons d’un gris froid. Il porte le costume des highlands, mais avec une paire de sabots pareils à ceux des paysans français dans certaines provinces. Sa taille est haute, ses formes sont celles d’un athlète. On ne le voit guère sans le meerschaum, monté en argent, qu’il fume sans relâche, et dont le fourneau, aussi brun que lui, atteste les bons services. Cet inconnu est accompagné d’un jeune homme aux longs cheveux noirs, qui passe pour être son fils ; mais personne au fond ne sait rien des liens qui les unissent, rien du motif qui les fait résider sur le Loch-Awe. On prétend qu’il y est venu jadis sous un nom différent de celui qu’il se donne maintenant et qu’on regarde généralement comme un pseudonyme. Je l’appellerai Malcolm, et son jeune compagnon sera désigné sous le nom de Campbell. M. Malcolm donc n’a qu’une petite barque à deux voiles, avec laquelle on le voit parfois nager par les plus gros temps comme un petit oiseau blanc, l’aile ouverte à la brise et fuyant devant elle. Les heures lui sont indifférentes. Le ferryman passant dans son bac quelque fermier attardé le rencontre fréquemment, et suit de l’œil ses voiles blanches qui glissent dans les ténèbres. Fréquemment aussi, par un jour de soleil, la petite chaloupe se montre gaîment pavoisée, et réveille les échos du lac en leur jetant les notes cuivrées d’un cor de chasse.

Certain que le secret de cette existence errante devait être bien plutôt l’amour de la nature que le goût du sport, et sûr d’avoir au moins un instinct commun avec ce voisin que le hasard m’avait fourni, je décidai que nous lierions connaissance. Ainsi dit, ainsi fait. Je croisai un beau jour sur sa route, de manière à le capturer au passage et à l’emmener dans mon île, où les deux promeneurs, par manière d’écot, apportèrent une truite pesant douze livres. Ils s’embarquèrent sur parole dès le soir même ; mais deux jours après la plainte lointaine d’un cor nous arriva sur les ailes de la brise pendant que nous étions, Jeudi et moi, occupés à réparer nos agrès ; une voile blanche glissa parmi les îles boisées qui se groupent autour d’Inishail ; un pavillon rouge flotta derrière les massifs de feuillage, et Malcolm, quelques instans après, sauta sur notre grève.

Il avait, me dit-il, passé la nuit entière, sans fermer l’œil, dans ce qu’on appelle la passe de Brandir. Je comprends fort bien la fascination qui l’y avait retenu. Vous chercheriez en vain dans toute l’Ecosse une scène plus frappante que le spectacle de ce détroit à minuit, alors que les eaux noires, prises pour ainsi dire entre deux lignes de rochers qui vont se rétrécissant toujours, se précipitent sans le moindre bruit dans le couloir qui leur est laissé, ou bien encore se heurtent aux parois rocailleuses et s’y brisent en lambeaux écumeux, en hurlant un chant de guerre dans ce défilé sonore. Malcolm assurait que, la nuit en question, l’horreur de ce sombre tableau avait été poussée à ses dernières limites. Je me demande effectivement ce qu’ont dû être ses impressions au moment où, sans rien voir, suivi par le rugissement de l’Awe rapide, couvrant tout droit à une destruction qui pouvait sembler inévitable, il lançait sa frêle embarcation dans le corridor ténébreux et vers ces Portes de la Mort que défendirent jadis les braves soldats du roi Bruce attaqués par John de Lorn. De ceux qui périrent dans le combat, on retrouverait encore les ossemens, si on fouillait sous ces cairns en pierres grises.

Malcolm déjeunait cependant et m’initiait à son régime, excentrique comme sa façon de vivre. Se pliant à l’irrégularité de nos approvisionnemens, il s’est accoutumé à se nourrir, quand l’occasion s’en présente, pour tout le temps où elle ne se retrouvera plus. Ainsi fait le chameau, mais il est pourvu d’un appareil ad hoc et d’un garde-manger que la nature semblait jusqu’ici n’avoir point départi à l’homme. Mon hôte me fit douter qu’il en fût ainsi, et je ne le vis pas sans quelque consternation, par manière de préface, casser une douzaine d’œufs dans une soupière, les arroser de whisky dans lequel il avait fait dissoudre un gros morceau de sucre, et après les avoir bien battus, mais sans aucune cuisson préalable, les avaler en quelques cuillerées. Tout le reste fut à l’avenant, et le pauvre Jeudi n’en revenait pas. Ce formidable appétit lui imposait à la fois un grand respect et une terreur profonde.

Tout en fumant les deux ou trois pipes qui lui paraissent indispensables après le déjeuner, Malcolm me raconta que la veille, venant à lier conversation avec quelques touristes des deux sexes qui se promenaient sur les bords du lac, il a eu le plaisir d’entendre une jeune et jolie personne tenir le propos suivant : « Vous voyez sur cette île ces trois tentes ? (c’étaient les miennes)… Chacune est habitée par un fou… » Puis, se tournant du côté de Ben-Loy : « Vous voyez, continua-t-elle, cette autre tente, sur la montagne ? Elle sert à loger un quatrième fou, compagnon et associé des trois autres… » Sans répondre à ce qui me concernait, Malcolm voulut rectifier les idées de la jolie voyageuse en lui disant que la prétendue tente du mont Ben-Loy était tout bonnement un champ de neige. L’idée d’une neige quelconque se refusant à fondre sous un soleil comme celui qui nous persécute ne pouvait entrer dans la cervelle de nos cockneys ; ils prirent l’assertion de Malcolm pour une méchante plaisanterie.

À L’origine du propos relatif à mon état mental me parut être celle-ci. Quelques jours auparavant, un yacht, parti d’Inverarry, était venu débarquer ses passagers sur mon île. J’étais dans ma hutte occupé à peindre, et je donnais en même temps à Jeudi sa leçon de lecture. Il ne m’avait pas paru indispensable, en pareille circonstance, de sortir pour faire accueil à mes bruyans visiteurs, et j’avais entendu, sans y trop faire attention, leurs commentaires plus ou moins malveillans sur les hôtes probables de ce campement inhospitalier. Pendant que j’expliquais ceci à Malcolm, qui s’amusait à promener mon télescope dans toutes les directions : — By Jove ! s’écria-t-il, les voici !… Voici nos étudians et leurs sœurs !…

— Ah ! tant mieux, lui dis-je. Notre revanche est assurée… Justement nous sommes trois. Pourquoi ne pas prendre le rôle qui nous a, été attribué ? Pourquoi ne pas les confirmer dans cette idée que mon camp est une maison de fous ?…

Les apprêts de cette folie improvisée n’exigèrent pas beaucoup de temps. Presque rien à changer dans la tenue de Malcolm. Il avait un pantalon de matelot en toile blanche et une chemise bleue. Sa barbe de sapeur devait suffire à terrifier des jeunes personnes dont les parens étaient à coup sûr les mieux rasés du monde. Seulement il se fit apporter par Jeudi une grande boîte en bois de rose où reposait, sur un lit de velours cramoisi, sa pipe favorite, énorme chef-d’œuvre de sculpture. Avec ses longs cheveux noirs et sa chemise rouge, Campbell avait un air suffisamment étrange. Quant à moi, je revêtis un costume que les highlands voyaient à coup sûr pour la première fois. L’année d’avant, passant l’hiver à Paris, je m’étais enrôlé parmi les élèves du gymnase Triat, et par manière de trophée, après y avoir achevé mes études sans me casser le cou, j’avais conservé l’uniforme de cet excellent établissement. Il consiste en un caleçon rouge très ajusté, un gilet bleu également très étroit, plus une longue ceinture rouge et une paire de bottes jaunes. Sur le pont de notre barque, nous étendîmes une peau de buffle et plusieurs tapis ; puis nous mîmes à la voile sans oublier le cornet à piston de l’ami Malcolm. C’est ainsi que les trois fous de l’île d’Inishail donnèrent chasse à de jeunes et innocens touristes qui, aux premiers bruits du cor, à la vue de cet équipage fantastique, pâles de terreur, ne sachant à quels excès pourraient se porter des hommes ainsi vêtus, se dirigèrent à force de rames vers la rive la plus prochaine. Puis, une fois là, nous les vîmes s’enfoncer en courant dans d’épais fourrés où nous ne jugeâmes point à propos de les poursuivre.

Je proposai alors à Malcolm une partie de natation, qu’il refusa d’abord sous prétexte de migraine à craindre ; mais, comme j’insistais, il consentit. Quelques minutes après, je vis un vénérable vieillard fendre les flots d’un bras encore vigoureux. Il était chauve, majestueux, et tandis qu’il arrivait de mon côté, — nageant à merveille, je dois le dire, — je voyais sa barbe balayer l’onde. Or cette barbe était celle de Malcolm ; mais cette tête ne pouvait être sa tête, car mon hôte avait une profusion de beaux cheveux bruns, tandis que j’avais devant moi un crâne parfaitement dénudé. Le mot de l’énigme et l’explication de cette migraine tant redoutée me furent donnés en même temps lorsque, regardant du côté de la barque, je vis, déposée sur les vêtemens de mon hôte, une magnifique perruque ! Malcolm était un homme de soixante ans, vigoureux et frais comme beaucoup de jeunes gens ne le sont déjà plus. Quelle étonnante élasticité d’humeur, quelle énergie physique dans un vieillard de cet âge qui, après une nuit passée sans fermer l’œil dans cette coquille de noix qu’un saumon aurait pu mettre sens dessus dessous, venait de prendre gaîment sa part d’une équipée de jeunesse, et se jouait dans l’eau maintenant comme un imberbe élève d’Eton ! Encore devait-il accepter, et sans hésitation, une autre partie pour le soir même. C’était un voyage d’exploration sur le lac, le long de ses baies abruptes et de ses anses aux recets mystérieux ; rien moins qu’une tournée de vingt milles, et du double, y compris le retour. Aussi fallut-il faire escale et nous retirer pour la nuit dans une de ces anses que dérobait à la vue un rideau de rochers en marbre noir. Nous y pénétrâmes, Malcolm nous servant de pilote, à la fin du jour, et alors que quelques grosses gouttes de pluie nous présageaient une nuit plus ou moins orageuse, plus ou moins difficile à passer sur notre pont sans abri, car je n’avais pas encore installé sur mon radeau tubulaire la tente qui plus tard me protégea contre de pareils hasards. L’ancre jetée, nous nous organisâmes le mieux possible sur le lit de camp, très spacieux pour trois personnes, que nous offrait le pont de la Britannia. La place du milieu resta dévolue à Campbell, le plus jeune et le moins robuste de nous trois. J’étais roulé dans un épais manteau de peau de mouton qui me descendait aux chevilles ; en guise de bonnet de nuit, j’avais une casquette de peau de phoque pourvue d’oreillettes fixées sous le menton, et pour me tenir les pieds chauds, une paire de bottes également en peau de phoque. Notre jeune compagnon avait reçu de moi un second exemplaire de mon costume. Quant à Malcolm, outre son manteau en veau marin, il était pourvu de bas épais, aux mailles serrées, qui valaient nos bottes, et en outre ajoutaient quelque chose au pittoresque de sa mise, car on les avait teints du rouge le plus éclatant.

Pour compléter notre installation nocturne, nous avions étendu sur nous, en guise de courte-pointe, un vaste prélart imperméable, et disposé autour de nos têtes, afin de les mettre à l’abri sans gêner la respiration, d’autres couvertures en tissu water proof. On imaginerait difficilement à quel point nous étions à notre aise et chaudement nichés, quel bien-être nous éprouvions malgré la forte brise humide qui soufflait sur nous venant de l’est, et qui pénétrait de tous côtés dans notre port de refuge. Aussi ce ne fut pas sans humeur que, vers cinq heures du matin, je m’entendis appeler par le plus âgé de mes deux compagnons, qui demandait à être débarqué sans retard. Mon premier mouvement fut de l’envoyer à tous les diables, mon second de lui faire toutes mes excuses. Le pauvre Malcolm effectivement m’apparaissait aux premières lueurs de l’aube dans l’état le plus pitoyable, trempé de pluie, blême de froid, et tellement fait pour exciter la commisération de ses semblables que, transporté tout à coup, sébile en main, dans quelque carrefour de Londres, je lui aurais garanti une guinée de recette en moins d’une heure. Il avait passablement dormi, me dit-il, pendant une partie de la nuit ; mais, par suite de quelque mouvement dont il n’avait pas conscience, le couvre-pied water proof s’était creusé en une espèce de citerne, à laquelle une autre secousse, formant un pli dans l’étoffe, avait ouvert une rigole d’écoulement, tout juste vers le cou et la poitrine de l’infortuné Malcolm, subitement inondé de cette eau glaciale. Sa pipe, à la rigueur, l’aurait consolé de ce désagréable accident ; mais les allumettes mouillées refusaient obstinément de prendre feu. Aussi en était-il réduit, cédant aux coups du sort, à chercher sur le rivage quelque abri contre la pluie. J’essayai bien, comme le riche de l’Écriture, de prêcher la résignation à ce malheureux Lazare, — et Dieu sait pourtant si j’eusse montré à sa place autant de patience ; — mais il fallut se décider au débarquement et suivre notre compagnon vers un petit village où nous trouvâmes heureusement une auberge. Dix minutes après notre arrivée, Malcolm était redevenu lui-même, et j’attribuai le prompt retour de sa bonne humeur habituelle à l’influence d’une jeune fille des highlands, remarquablement jolie, qui paraissait toute disposée à lui demander quelques enseignemens culinaires. Il mit à les lui donner un empressement vraiment paternel, et bien qu’il étonnât nos hôtes par le nombre d’œufs dont il encombrait la poêle, je le vis s’impatroniser rapidement dans leurs bonnes grâces. Nonobstant son formidable appétit, ils l’eussent gardé volontiers toute la semaine…

À celles de mes lectrices qui veulent trouver partout un sujet de roman, je dirai que nous eûmes bientôt, par l’hôtelière de Cladich, des détails précis sur les impressions des belles jeunes filles que nous avions si bien effarouchées. Miss Louisa même, — la plus jeune et la plus naïve des deux, — les avait consignées sur un brouillon de lettre qui, tombé de son album, nous fut traîtreusement livré. Cette dear young lady n’était plus tout à fait si convaincue d’avoir eu affaire à des échappés de Bedlam ; mais elle avait conservé le plus pénible souvenir de la longue barbe grise, orgueil du menton de Malcolm. — Campbell au contraire, avec ses longs cheveux noirs et sa chemise rouge, ne lui aurait point déplu ; mais par malheur il fumait, habitude aussi inconvenante que celle de laisser croître sa barbe. « Les deux réunies sont positivement abominables, » ajoutait l’aimable touriste. Marchant de découverte en découverte, elle s’étonnait ensuite d’apprendre qu’un des trois insensés était poète en même temps que peintre, gentleman d’ailleurs et pourvu d’un valet.

Une fois revenues de leurs préjugés hostiles, miss Louisa et miss Jane se fussent peut-être adoucies, apprivoisées encore plus complètement. Et qui sait jusqu’où le remords de nous avoir si mal jugés eût entraîné ces tendres et innocentes créatures, accessibles à tant d’illusions. Mais le frère James et le cousin Edward y mirent bon ordre, et je n’eus jamais l’occasion de vous révéler, chère enfant craintive, les mystères de ma rustique existence. Dieu sait cependant si j’aurais été heureux de guider vos pas chancelans vers cette tente lointaine habitée par un solitaire farouche !… et de la voir se métamorphoser, sous vos yeux étonnés, en une flaque de neige, triste legs du dernier hiver.


III

Au retour d’une seconde campagne dans les moors du Lancashire, j’ai considérablement modifié mes arrangemens sur le Loch-Awe. De l’île d’Inishail, j’ai transporté mes pénates sur celle d’Innistrynich, qui n’est île que l’hiver, quand les eaux recouvrent une vaste prairie basse, submergée seulement alors. J’ai là un cottage et une ferme. Le cottage, situé à l’extrême pointe de l’île, du côté du lac, est une petite bâtisse carrée en avant de laquelle se projette une verandah. Une des conditions de mon bail de cinq ans a été que les quatre principales fenêtres de la façade seraient enlevées et remplacées par autant de belles glaces sans tain ; les petits vitraux en losanges qui découpent en mille menus morceaux un des plus beaux sites du monde me sont positivement insupportables. Mon cottage est ainsi devenu un véritable observatoire d’artiste. Deux de mes glaces me livrent à l’ouest une perspective du lac, qui s’étend jusqu’à cinq et six milles ; une troisième me procure au nord la vue complète du Ben-Cruachan. Sur cette vaste nappe d’eau comme sur cette masse imposante de rochers, pas un effet de quelque importance ne saurait se produire sans que je sois à même de l’observer. J’obtiendrai de la sorte une série de memoranda comprenant les effets particuliers de chaque saison de l’année, à chaque heure du jour, à chaque variation de l’atmosphère. J’espère ainsi venir à bout de ces difficultés qui m’ont fait échouer l’année dernière, et dont je veux dire ici quelques mots.

De tous les climats de l’Europe, celui des highlands d’Ecosse est peut-être celui qui gêne le plus un peintre voué au travail d’après nature. Le temps presque toujours pluvieux, l’éclat intense des couleurs, sujettes partout et toujours à des modifications soudaines et violentes, la fréquence de ces nuages bas qui viennent dissimuler la forme des montagnes mieux qu’un épais manteau ne dissimule celles du corps humain, tous ces obstacles réunis sont à peu près insurmontables et n’appartiennent pas à la catégorie de ceux dont peut se rire une volonté ferme, une patience indomptable. Les peintres sur memoranda trouvent dans les highlands d’Ecosse un noble champ d’exploration ; les peintres d’après nature, je le dis épreuve faite, devraient ne s’y jamais hasarder. C’est en France, c’est sur les bords de l’Yonne, en Bourgogne et dans certains districts champenois, qu’ils travailleront à leur aise. Et si les sujets français n’ont pas le même caractère grandiose, ils sont en définitive plus jolis, plus abordables, plus facilement populaires.

Ces memoranda dont je parle consistent parfois en esquisses à la plume. J’en ai là par centaines, et, pour en donner une idée, je choisis presque au hasard.


LE BEN-CRUACHAN. — SOIR D’HIVER.

« Sur toutes les cimes, une neige épaisse, terminée par le vent, comme une statue par le ciseau d’un sculpteur soigneux. Çà et là je puis voir s’élever en guirlandes, des bords du grand précipice qui avoisine le sommet du Cruachan, ce qui me semble une légère fumée d’un blanc très vif. Elle quitte d’abord avec lenteur le flanc de la montagne, puis se roule sur elle-même tout soudainement, et en s’évanouissant jette une sorte de lumière blanche. C’est de la neige emportée par des tourbillons qui se combattent. Si j’étais là, elle m’aveuglerait, et je trouverais le phénomène peu rassurant. D’ici elle m’apparaît comme une flamme argentée qui vient faire à la montagne, de son lumineux duvet, une espèce de panache.

« Le soleil se couche à l’autre bout du lac. Chaque proéminence du Ben-Cruachan jette sur la neige une ombre d’azur vivement découpée. Il faudrait huit jours à un artiste laborieux pour donner avec une exactitude à peu près suffisante le contour de toutes ces ombres, et je dois me contenter d’une rapide esquisse, car le soleil descend rapidement à l’horizon.

« En ce moment, le tableau est achevé, le ciel est devenu d’un vert nacré, plein de dégradations exquises. On n’y voit qu’un seul nuage, et placé justement où on le voudrait. Il s’est levé derrière la cime de la montagne et s’y tient arrêté comme le nimbe d’or derrière la vénérable tête blanche d’un saint ; mais ce nuage est d’un rose vif qui monte rapidement au gris pourpre le plus foncé. Son rebord inférieur, sous l’effort du vent, s’arrondit en une courbe douce et unie ; le bord supérieur au contraire flotte et se fond graduellement dans l’atmosphère d’un vert pâle. La forme générale de ce nuage est celle d’un dauphin dont la queue serait cachée par la montagne.

« Le lac, tout à l’heure parfaitement calme, où se réfléchissent les clartés roses du soleil, l’ombre bleue des rochers, les teintes vertes de la voûte céleste, frissonne maintenant çà et là aux endroits où descend la bise glacée du nord. »


UN CLACHAN (HAMEAU D’ECOSSE).

« Regardez, après la pluie, un de ces pauvres clachans étincelant alors des couleurs les plus vives. Les cabanes sont bâties de gros blocs de pierre brute, hautes d’un étage seulement, et coiffées d’ajoncs rustiques. L’architecte n’a rien fait pour les embellir : la nature s’en est chargée ; elle a eu pour complice la pauvreté des propriétaires, qui ne leur a pas permis d’entrer en lutte avec elle. Auberges, fermes, églises, auxquelles l’Écossais a pu consacrer un peu d’argent, rivalisent de laideur ; mais la hutte du pauvre partage la sublimité des rochers qui l’environnent. La palette du plus riche coloriste s’épuiserait avant d’avoir reproduit les teintes variées qu’elle revêt : l’or des lichens, les roses du granit, le vert des mousses ; et pour les faire valoir, par manière de contraste, de repoussoir, si l’on veut, la nature a donné aux highlanders cette tourbe noirâtre qu’ils amoncellent près de leurs habitations, et dont les bruns, les pourpres sévères font ressortir l’éclat des murailles, qu’on dirait incrustées de pierreries. Que si une de ces misérables huttes a été abandonnée, si la charpente du toit pointe, affreux squelette, par-dessus la maçonnerie délabrée, il y a là des combinaisons telles que les rêvent les plus fougueux adeptes de la couleur.

« Remarquez aussi que les entours sont admirables. Le paysage au sein duquel s’est posé le clachan ne manque jamais de pittoresque. Quelque ravin gris, quelque colline pourpre est immanquablement à portée du regard, ou bien c’est un ruisseau qui bondit parmi les rocs, ou tout au moins quelque bouquet d’arbres bien groupés, puis les habitans eux-mêmes de ces pauvres demeures. Je ne vis jamais plus beaux modèles que ces enfans hardis et robustes qui se roulent là sur le seuil des chaumières, vêtus de haillons admirables. Les bestiaux eux-mêmes y sont bâtis autrement qu’ailleurs. Rien de plus fier qu’un petit taureau des highlands, noir comme la houille, majestueux comme un prince, avec sa pesante allure où se révèle un sentiment profond de sa dignité, de sa force. Je ne m’étonne pas que Rosa Bonheur aime le bétail des highlands. Il y a dans le jeu du soleil, parmi l’épaisse fourrure de ces bœufs trapus, de quoi rendre à moitié fou de plaisir un peintre qui a le sentiment de son art. Celui-là ne négligera pas non plus les moutons et leurs cornes torses, dans lesquelles le chaudronnier ambulant saura sculpter des cuillères pour les femmes de nos cottagers, ni la chèvre qui présente sa tête armée aux marmots acharnés après elle.

« Ajoutez que de ces chétives cabanes vous voyez sortir quelquefois des femmes aussi belles qu’on en puisse trouver ici-bas. La beauté typique des highlands est plantureuse et robuste. Ses yeux sont bruns comme l’étang perdu sous la bruyère ; ses joues ont la rondeur et le vif éclat de la pomme rouge ; ses cheveux sont noirs ou d’un brun très foncé. Elle a pour le travail des bras musculeux, pour la marche des supports solides, et pour nourrir ses enfans un sein de marbre aux larges contours. Elle est faite, on le voit, pour l’usage plus que pour la grâce ; ses pieds sont larges, ses rotules massives, et pourtant, en somme, c’est un splendide échantillon des créatures de Dieu. »


Tels sont ces memoranda, ces croquis à la plume que je trace à la hâte, sous le coup de quelque impression fortement sentie, mais fugitive, et dont je ne voudrais pas perdre absolument le bénéfice. En les relisant le soir, pendant les heures forcément oisives, je les rapproché, je les coordonne, et j’en déduis des formules, des règles dont les peintres venus après moi dans les highlands pourront vérifier l’exactitude.

J’estime qu’il y aurait profit pour l’art et les artistes à ce que quelques-uns de ces derniers, dans chaque génération successive, consentissent à prendre la plume. Loin de moi la pensée de leur confier exclusivement la critique d’art. Sans parler des rivalités qui fausseraient leurs appréciations, il y a chez eux trop de personnalité sincère, et le tempérament individuel joue un trop grand rôle dans ces organisations à part, pour laisser au jugement la froide équité, le complet désintéressement, qui lui assurent à la longue son autorité sur l’opinion publique. La critique d’art devrait être, et sera un jour, il faut l’espérer, une des branches de la littérature. Les écrivains qui s’y consacreront y seront préparés par une éducation spéciale. Ils auront fait au moins l’apprentissage de l’art sur lequel ils exerceront leur droit de haute et basse justice. Ils auront dessiné la figure et disséqué le cadavre. S’il s’agit de paysages, ils auront vécu au milieu des sites les plus pittoresques et rempli leurs portefeuilles de croquis comme ceux dont j’ai voulu donner une idée. Enfin, après avoir reçu l’enseignement des montagnes, des forêts, des grands lacs et de la nier, et visité en dernier ressort les plus riches galeries de l’Europe, il leur sera loisible de parler peinture avec quelque compétence. Tout naturellement ils devront être en état d’exprimer correctement leurs idées ; mais ils ne seront pas critiques parce qu’ils savent écrire. Ils écriront, tout au contraire, parce qu’ils auront acquis les qualités du critique, ce qui est tout différent.

Quant aux peintres-écrivains, ils seront tenus de mettre l’orthographe, ce qui manque à beaucoup et des plus illustres, ainsi que l’a constaté M. Ruskin en parlant de Turner. À l’orthographe nos peintres-écrivains pourront, sans déshonneur, joindre la correction grammaticale. Il n’est pas prouvé que le plus grand artiste du monde perde quelque chose à se trouver sous ce rapport au niveau d’un écolier de douze ans. Ces deux conditions réalisées, que de documens précieux pourraient être fournis par les maîtres ! Quelle valeur ne donneraient pas à un chef-d’œuvre l’exposé historique de sa conception, les détails techniques du travail qui l’amené à bonne fin ! Il y aurait là une condescendance amicale qui serait un lien de plus entre le peintre et le public, et pour celui-ci un élément de saine interprétation qui lui manque trop souvent. Il est aussi fort intéressant de connaître le goût particulier d’un grand peintre pour tel de ses prédécesseurs. Ce fait, par exemple, que Vélasquez aimait Titien et n’aimait pas Raphaël, n’est-il pas en lui-même d’une certaine portée ? De même serait-il instructif de savoir ce que Turner pensait de Claude Lorrain, et nous le saurions sans doute, s’il avait acquis, au degré le plus élémentaire, la faculté de formuler ses pensées. Certains artistes qui la possèdent s’excusent de ne pas écrire, les uns sur ce que chaque heure enlevée à leur travail professionnel entraîne un dommage appréciable en argent, les autres sur ce que l’inintelligence du public rendrait inutiles les peines prises pour l’initier aux secrets de l’art. Ni l’une ni l’autre de ces raisons ne sont valables dans une certaine mesure. Les hommes les plus laborieux, adonnés aux fonctions les plus absorbantes, ont trouvé des loisirs pour se livrer au culte gratuit des lettres, et un peintre ne les aurait pas ! Quant à l’ignorance du public pris en masse, elle n’est que trop avérée ; mais il est également avéré qu’une certaine fraction de ce même public arrive par degrés à un point de dilettantisme qui lui rendra parfaitement intelligibles les enseignemens les plus ardus que l’artiste lui puisse donner. Et si l’artiste, se renfermant dans une orgueilleuse réserve, décline ce rôle de professeur, il y sera supplanté par des connaisseurs plus ou moins autorisés, dont l’influence sur l’opinion ne sera peut-être point salutaire.

Me répondra-t-on que les tableaux parlent pour eux-mêmes et constituent à eux seuls un enseignement suffisant ? Ils parlent, c’est la vérité ; mais il n’y a pour les entendre, — l’expérience universelle en fait foi, — que les personnes déjà parvenues à une certaine culture en fait d’art. Les livres spéciaux sont une concession à une incapacité plus générale qu’on ne le croit, — celle de voir. Sans parler de cette incapacité absolue, qui, dit-on, est générale chez certains peuples sauvages, — les Cafres par exemple, — et que j’ai trouvée telle chez beaucoup de nos paysans, à qui je montrais sans pouvoir la leur faire reconnaître leur propre habitation dessinée avec la plus scrupuleuse fidélité, il y a une foule d’hommes qu’il faut avertir de ce qui est à regarder, et à qui ensuite il faut apprendre à voir ce qu’ils regardent. Il en est, et en foule, qui jamais n’auraient goûté la nature sans l’intervention des peintres et des écrivains. J’en reviens à Turner. Il trouvait beaux certains effets de brouillard et cherchait à les reproduire. Personne ne voulait comprendre ces toiles où nageaient des formes indécises dans une lumière inégalement diffuse et trouble. Survient M. Ruskin, et une fois averti par ses explications, le public s’accoutume aux brouillards de Turner ; il finit, à la longue, par leur trouver, lui aussi, quelque charme. Il y a donc toujours entre le peintre et le public un critique appelé à remplir les fonctions d’oculiste et à guérir les aveugles. Un peintre, même secondaire, s’il écrit de manière à se faire lire, a tout ce qu’il faut pour remplir une telle mission.


Avant de me séparer de mes lecteurs, il faut répondre à une objection qui m’a été souvent adressée. Pourquoi vivre sous la tente dans un pays comme les highlands, où il y a des auberges pour ainsi dire à chaque détour de route ? Je déclare solennellement que je n’ai aucune prévention contre les auberges. On y vit assez mal et chèrement ; la vie de camp, telle que je la mène, est d’ailleurs fort coûteuse quand les déplacemens se répètent ou quand votre tente est plantée en quelque endroit peu accessible, par exemple sur une montagne de trois mille pieds. Donc, quand je le peux, j’habite une auberge ; mais l’inconvénient, c’est qu’il n’y a pas toujours une auberge dans les sites où j’ai affaire, et je m’en console en songeant que, si sous ma tente de peintre militant je ne trouve pas tout le comfort imaginable, j’y échappe en revanche à de bien incommodes relations. Et le temps qu’on gagne chaque matin, chaque soir, à se trouver ainsi transporté en face de son modèle ! Et la fatigue qu’on s’épargne ! L’hôtellerie d’ailleurs, si elle est commode pour le touriste en congé, devient insupportable à la longue pour le paysagiste sous le harnais.

J’avoue cependant qu’il a fallu renoncer à ma hutte, dont je parlais naguère avec tant d’enthousiasme, non qu’elle ne fût d’un usage commode, mais elle n’avait pas les qualités portatives requises pour mes fréquentes excursions. Je l’ai remplacée par une tente exécutée d’après mes dessins par M. Benjamin Edgington, sans égal dans cette branche d’industrie. C’est à mon gré l’idéal d’un atelier de paysagiste ambulant. Elle a résisté aux vents d’équinoxe les plus fougueux dans les situations les plus exposées. À l’extérieur, c’est un cube de huit pieds en tout sens, sur lequel s’élève une pyramide haute de six pieds, et qui a huit pieds carrés à sa base. Les murs perpendiculaires du cube inférieur sont en trois morceaux ; le toit pyramidal est d’une seule pièce. La doublure extérieure est de deux morceaux pour les murs et d’un seul pour la toiture. Il y a aussi pour le parquet un épais tapis imperméable. L’invention la plus originale est une glace de trois pieds six pouces de long sur dix-huit pouces de haut, encadrée d’acajou, et qu’on adapte, la tente une fois dressée, à une ouverture dans la toile, encadrée, elle aussi, du même bois. Les deux cadres, fixés l’un à l’autre par des fiches de cuivre, forment une fenêtre parfaitement impénétrable à la pluie. La tente est fixée au sol par vingt-quatre cordes et trente-six chevilles ; elle est chauffée par un poêle. Dans ces huit pieds carrés, on peint sans nulle gêne une toile de trois pieds, et on peut encore faire tenir une table à couleurs. En remplaçant le piquet central par quatre bâtons qui, fixés aux angles du cube inférieur, seraient solidement attachés à leur extrémité supérieure, on se ménagerait beaucoup plus d’espace, et on pourrait peindre des tableaux de plus grandes dimensions. Par le temps le plus froid, par le vent le plus terrible, on y peut travailler aussi à son aise que dans n’importe quelle pièce de même grandeur, et le prix de ce chef-d’œuvre n’a rien d’effrayant. Tout compris, il revient à moins de 30 livres sterling.

La Britannia et le Conway sont remplacés, eux aussi, par la Double-Star. J’ai dit les qualités de mes radeaux tubulaires ; mais ils avaient leurs défauts, dont le principal était un flottage insuffisant. Grâce à des modifications que l’expérience m’avait suggérées, et pour lesquelles je n’ai point vainement sollicité l’assistance de M. Scott Russell, le plus éminent des constructeurs anglais, j’ai obtenu un véritable modèle d’atelier flottant, long de trente pieds et monté sur deux tubes dont chacun est divisé en cinq compartiment étanches. Les ponts sont à jour afin de laisser écouler l’eau. La barque a deux mâts et manœuvre à l’aide de deux voiles auriques, plus un petit beaupré. Je l’avais éprouvée en 1861, et, satisfait en général de ses excellentes qualités, je travaillais à les perfectionner encore, lorsque la nécessité de vivre sous un ciel plus clément me contraignit de quitter les bords du Loch-Awe. La Double-Star est donc restée encore incomplète dans le petit havre d’Innistrynich, et ce que je ferai d’elle dépend absolument des circonstances qui se présenteront. Je ne voudrais pas divorcer définitivement avec ce beau lac, pour lequel je sens en moi une sorte de tendresse, et si j’y dois revenir, il me serait précieux d’y avoir une embarcation aussi bien aménagée. D’autre part, j’ai conçu le projet d’explorer, pinceaux en main, toutes les rivières navigables de ce beau pays de France où ma santé me retiendra peut-être longtemps. Dans ce cas, la Double-Star serait promise à de longues navigations fluviales, auxquelles son léger tirant d’eau la rend éminemment propre.


E.-D. FORGUES.


  1. M. Millais est né en 1829. Son premier tableau, ainsi que celui de M. Holman Hunt, date de 1846. On voit que les promoteurs du mouvement pré-raphaélite n’ont pas attendu la maturité de l’âge pour s’affirmer résolument et ouvrir la campagne contre les idées reçues. Cette audace prématurée peut devenir, suivant le point de vue adopté, une excuse ou une circonstance aggravante ; de plus enthousiastes que nous y trouveront probablement un sujet d’éloges.
  2. Voyez la Revue du 1er juillet 1860 et du 15 août 1861.
  3. Plutarque ne nous laisse aucun doute sur la médiocre estime dans laquelle ses contemporains tenaient les artistes les plus éminens, lorsqu’après avoir dit que l’habileté à tout métier mécanique et servile suppose une coupable négligence d’études plus nobles, il ajoute ces paroles remarquables, citées avec un douloureux étonnement par M. Hamerton : « Pas un jeune homme de bon lignage ou de sentimens élevés ne désirerait être Phidias après avoir vu le Jupiter de Pise, ou Polyclète après avoir admiré la Junon d’Argos. » Il était impossible, on en conviendra, de choisir deux noms qui missent mieux en relief la pensée de l’écrivain, et en devinssent après bien des siècles une condamnation plus frappante.
  4. Voyez les Newcomes.
  5. « Peinture est une poésie muette, et poésie peinture parlante, » dit Plutarque dans le vieux français d’Amyot.
  6. Ce pseudonyme topographique est le titre même du roman.
  7. Le clachan est le hameau des highlands.
  8. Rivières qui coulent à Cambridge et à Oxford.