Un Poète américain. — Walt Whitman

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Un Poète américain. — Walt Whitman
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 99 (p. 565-582).
UN
POETE AMERICAIN

WALT WHITMAN.


Muscle and pluck for ever !

« N’avez-vous pas, disait dernièrement un critique anglais, n’avez-vous pas entendu parler de la musique de l’avenir ? n’avez-vous pas entendu la musique elle-même ? Ce n’est plus une chose promise, c’est un fait accompli, du moins les fondations seules sont déjà proclamées par certains prophètes supérieures aux plus hauts sommets qu’aient atteints ces talens médiocres du passé : Mozart, Haendel, Beethoven ! Il en est de même de la poésie de l’avenir : ses chants sont annoncés, et le premier chanteur se tient là parmi nous. A la vérité il n’est que le précurseur d’une longue série de poètes futurs, mais ceux-ci marcheront sur ses pas, comme Virgile sur ceux d’Homère, Dante sur ceux de Virgile, Milton sur ceux de Dante, et ainsi de suite, l’héritage sacré se transmettant de main en main… Le vieux monde est fini, mais Apollon a choisi les États-Unis pour refuge, et la pauvre petite fontaine d’Hippocrène vient d’être remplacée par les flots bruyans de l’intarissable Mississipi, l’Hélicon et le Parnasse ont abdiqué en faveur des Alleghanys et du soleil levant. » Le poète de l’avenir dont M. Austin annonce ainsi l’apparition avec une ironie attristée n’est point connu en France ; jusqu’en 1867, il ne l’était en Angleterre que par les sévères critiques de quelques journaux, échos fidèles d’une bonne partie de la presse américaine, et les citations produites à l’appui eussent justifié des attaques plus véhémentes encore. On parlait avec stupeur d’un poète dont les vers ne présentaient pas trace de rime, sauf dans un petit nombre de cas où la rime survenait comme par hasard ; on parlait avec dégoût d’un prétendu novateur qui exprimait en termes confus, incorrects, grossiers, les paradoxes les plus extravagans que puissent inspirer l’esprit de révolte et le matérialisme ; à ce nom de Walt Whitman s’attachaient à la fois le scandale et le ridicule.

Un article de M. Rossetti, celui-là même qui devait plus tard publier une édition anglaise considérablement expurgée de l’œuvre extraordinaire qu’on ne pouvait juger alors que par ses mauvais côtés, une étude qui parut dans the Chronicle, donna le premier signal du revirement auquel l’influence d’Emerson, l’illustre champion du principe absolu de l’indépendance personnelle, ne fut pas, dit-on, étrangère. A sa suite, d’autres admirateurs éminens se déclarèrent, et par eux Whitman fut jugé le vrai poète de son temps, un hardi pionnier, incapable de compromis avec les formes anciennes, mais digne de se frayer des voies appropriées aux besoins nouveaux des sociétés démocratiques : c’était le fondateur de la poésie américaine, c’était un législateur méconnu, c’était l’annonciateur des avatars suprêmes de la démocratie, — et, l’enthousiasme grandissant toujours, — c’était la démocratie en personne ; il donnait l’idée de quelque chose de surhumain ; c’était une des grandes forces de notre temps ! Le président Lincoln résuma les éloges en prononçant l’arrêt définitif : c’est un homme. — Tout au plus admettait-on qu’il eût quelques défauts résultant de sa force et de son originalité mêmes, d’abord celui de parler crûment de choses brutales, de braver l’honnêteté dans ses expressions toujours, et parfois dans ses théories. On lui reprochait aussi, comme à Shakspeare, l’usage de locutions impropres, de vulgarités incompatibles avec le style élevé, puis un néologisme bizarre, composé d’emprunts plus ou moins défigurés faits aux différentes langues, enfin et surtout l’orgueil poussé jusqu’au délire, la glorification incessante du moi. Il l’a dit lui-même :


« Petit est le thème de l’hymne qui suit et cependant le plus grand de tous, — soi-même, cette merveille, une simple personne isolée. »


Soi-même et en masse, l’égoïsme et la démocratie, voilà les sujets favoris des chants de Whitman ; à ce titre, ils sont essentiellement modernes. Certes aucun écrivain européen, poète ni prosateur, n’est tombé dans les excès d’énergique mauvais goût que voudraient inaugurer sur les ruines de l’idéal Walt Whitman et ses sectaires ; mais enfin il existe malheureusement chez nous, depuis quelques années, une tendance marquée vers ce réalisme qui est le contraire du naturel et de la vérité ; une disposition à confondre les muscles avec le génie. On a trop oublié l’appréciation exquise de Joubert. « Où il n’y a point de délicatesse, il n’y a point de littérature. Un écrit où ne se rencontrent que la force et un certain feu sans éclat n’annonce que le caractère. On en fait de pareils, si l’on a des nerfs, de la bile, du sang et de la fierté. » A ces chercheurs fantaisistes, à ces révélateurs excentriques, ennemis de l’ordre et de la méthode, qui écrivent à la force du poignet et ne craignent pas de fouiller les élémens les moins purs, les plus malsaines profondeurs de la nature humaine, il peut être utile de faire connaître Walt Whitman. Quelques-uns reculeront sans doute effrayés devant les monstruosités auxquelles conduisent leurs propres principes poussés aux extrêmes limites par un maître du genre ; les incorrigibles éprouveront du moins ce découragement que donne le sentiment de l’infériorité, ils désespéreront d’atteindre à cette intensité de vie animale, à cette poignance, comme disent les Yankees, admirateurs de Whitman, à ces fureurs d’iconoclaste en présence du convenu, à cette puissance de tempérament titanique, dont M. Victor Hugo dans ses audaces les moins excusables et M. Baudelaire dans ses plus vénéneuses compositions ne se sont approchés que de loin.

Walt Whitman (Walt est l’abréviation de Walter) est né au village de West-Hills, Long-Island, dans l’état de New-York, le 31 mai 1819. Sa famille paternelle est d’origine anglaise ; sa mère, Louisa van Velsor, était de race hollandaise. Ses parens appartenaient tous deux à la secte du quaker Elias Hicks, qui professe le déisme pur. Ils eurent de nombreux enfans, dont chacun fut obligé de gagner sa vie. Walt, placé à l’école dans un faubourg de New-York, commença dès l’âge de treize ans le métier d’imprimeur ; il devint plus tard, instituteur de campagne, et se mit à écrire, tout en se livrant aux entraînemens d’une jeunesse fongueuse, au plaisir des voyages, et en revenant parfois aux humbles travaux de charpentier et de maître maçon, qui avaient été ceux de son père. Ses premiers essais littéraires, publiés dans la démocratic Review, remontent à 1841 ; ils passèrent inaperçus, étant fort médiocres. Son premier poème, l’Argent du sang, fut une dénonciation de la loi contre les esclaves fugitifs ; mais en 1855 seulement le recueil intitulé Brins d’herbe (Leaves, of Grass) commença en réalité sa réputation.

Le mépris qu’il éprouvait pour le sentimentalisme élégant que les poètes de l’école de Tennyson ont mis en honneur, et qui pour lui n’était qu’un verbiage plus ou moins musical, résultat d’une vie de mollesse et d’énervement, — la haine de ce genre de littérature dont l’origine selon lui est féodale, d’une certaine distinction convenue, de ce qu’il appelle les façons de la haute vie de bas-étage, — l’ambition enfin de créer une poésie américaine proprement dite, en rapport avec l’immensité territoriale et la grandeur des destinées du Nouveau-Monde lui inspirèrent cette œuvre, qui eut un succès prodigieux en même temps qu’elle suscita de formidables orages. Emerson n’a pas craint de désigner Leaves of Grass comme le morceau le plus extraordinaire de sagesse et d’esprit qu’eût encore produit l’Amérique ! Sans doute la forme en est souvent négligée ou même baroque. Si vous êtes imbu de vieux préjugés contre les poèmes en prose, si vous tenez compte des lois de la versification, gardez-vous de lire ce qu’on a comparé avec trop d’indulgence à la poésie de la Bible et à la prose rhythmée de Platon. L’auteur déclare du reste rompre avec tous les précédons ; Aujourd’hui, voilà l’épreuve qui doit tenter le poète ! A quoi bon remonter dans la nuit des générations lointaines ? L’homme naturel, tel est son héros ; les États-Unis sont en eux-mêmes le plus grand de tous les poèmes. Walt Whitman enterre le passé : il chante l’avenir, l’Amérique et la liberté ; qu’on n’attende de lui rien de frivole ni de féminin. Il se pique avant tout d’une herculéenne virilité.


« Je ne suis pas un délicat dolce affettuoso, moi ! — barbu, brûlé par le soleil, le cou bruni, le ton austère, j’arrive… »


Dans un de ses chants patriotiques, le Départ de Paumanok, après nous avoir appris qu’il a quitté Paumanok à la forme de poisson [1], Paumanok, où il est né, où l’a élevé une mère parfaite, pour errer par maint pays, lui, l’amant des pavés populeux, tour à tour habitant de Mannahatta, cité maritime, ou des savanes du sud, soldat campé le sac au dos, le fusil au bras, ou mineur de Californie, nourri dans les bois de Dakotah de la chair des animaux sauvages et des eaux vives de la source, etc. (il y en a très long ainsi, le poète se complaît dans ces énumérations interminables), — après avoir fui les foules, salué, libre et heureux, le Missouri rapide, le puissant Niagara, vu paître les buffles dans les plaines immenses,… après avoir surpris les secrets de la terre et des rochers, des fleurs éphémères, des brillantes étoiles, de la pluie et des neiges, étudié le chant du faucon des montagnes, que sais-je encore ? Walt Whitman s’écrie : « …..Je pars pour un monde nouveau… — Voilà donc la vie ! Voilà ce qui est venu à la surface après de si laborieux enfantemens et tant de convulsions ! — Tout est si curieux, si réel ! — Sous mes pieds, le sol divin, — sur ma tête, le soleil ! — Regardez-bien, le globe tourne, — et avec lui les continens ancêtres groupés ensemble, — les continens présens et futurs, au nord, au sud, avec l’isthme entre eux. — Voyez les vastes espaces sans routes frayées ; — comme en un rêve, ils changent, ils se remplissent ! — Des masses sans nombre débouchent sur eux, les couvrent, — et les voilà portant les peuples, les arts, les institutions les plus avancées que l’on connaisse. — Regardez-bien ! A travers le temps, — j’entrevois un auditoire incalculable ; — d’un pas ferme et régulier, ils s’avancent, ils ne s’arrêtent jamais, — cortèges d’hommes, d’Américains, plus de cent millions ! — Une génération joue son rôle et passe, — une autre génération s’acquitte du sien et passe à la suite, — le visage tourné vers moi, de côté ou en arrière, — les yeux fixés sur moi rétrospectivement ! — Américains, conquérans, l’humanité marche : en avant ! — Le siècle marche ! Liberté ! — Masses, à vous le programme de mes chants ! »


Et le programme se déroule : chants des prairies, chants du Mississipi, chants de l’Ohio, de l’Indiana, de l’Illinois, de l’Iowa, du Wisconsin… Walt Whitman ne discute pas. l’œuvre des philosophes, des poètes, des prêtres, des martyrs, des artistes, des inventeurs qui l’ont précédé, il ne nie pas la grandeur passée des nations abaissées ou éteintes ; mais les ruines auxquelles il rend hommage une fois pour toutes ne sont point ce qui l’occupe, son jour est venu, à lui.


« J’ai fait dans l’Alabama ma promenade matinale, — j’ai vu la femelle de l’oiseau-moqueur sur son nid, parmi les ronces, couver ses œufs ; — j’ai vu le mâle aussi, — je me suis arrêté pour l’entendre tout près de là, gonflant sa gorge et chantant joyeusement, — et, tandis que j’écoutais, il me vint à l’esprit que ceux pour lesquels il chantait n’étaient pas ici, — qu’il ne chantait ni pour sa compagne seulement, ni pour lui-même, ni pour l’écho, — mais pour quelqu’un d’inconnu, d’invisible, d’attendu, — pour le dépôt transmis, pour le don mystérieux, pour ceux qui sont encore à naître.

« Démocratie ! — aujourd’hui près de vous un gosier se gonfle et chante joyeusement, — ma femme ! — pour la couvée qui sortira de nous deux… — pour ceux d’à présent et pour ceux à venir. — Dans la triomphante allégresse que j’éprouve d’être prêt à les recevoir, — je sonnerai les fanfares les plus fières et les plus fortes qu’on ait encore entendues sur la terre. — J’entonnerai les chants de la passion à laquelle il faut céder, — des chants pour vous, transgresseurs de la loi, car je vous regarde avec des yeux de frère, et vous êtes pour moi autant que les autres, — Je ferai le vrai poème des richesses, — richesses du corps et de l’esprit… — Je répandrai à longs flots l’égotisme et le célébrerai comme la base de toutes choses, — je suis le barde de la personnalité, — je prouverai que le mâle et la femelle sont égaux, — et qu’il n’y a pas plus d’imperfection dans le présent qu’il ne peut y en avoir dans l’avenir ; — je prouverai que, quoi qu’il advienne, à qui que ce soit, ou peut tirer de tout accident des résultats magnifiques, — je montrerai que rien ne peut nous arriver de plus beau que la mort ! — Je ne ferai pas de poème sur les parties, — j’écrirai des pages, des poèmes grands et petits, des chansons, des proverbes, des pensées sur l’ensemble, — et je ne chanterai pas un jour en particulier, mais tous les jours, — et il n’y aura pas une de mes œuvres, ni la moindre partie de mes œuvres, qui ne traite de l’âme, — parce qu’ayant considéré tous les objets de l’univers, j’ai trouvé qu’il n’y en avait pas un qui dans sa moindre parcelle ne fût en relation avec l’âme. »


M. Walt Whitman comprend que nous puissions être curieux de savoir ce qu’il appelle l’âme. Il procède donc à l’expliquer.


« Quelqu’un demandait-il à voir l’âme ? — Mais voyez votre propre forme et votre physionomie, les personnes, les substances, les bêtes, les arbres, les rivières impétueuses, les rochers et les sables. — Tous ont leur part de joies spirituelles, qui leur échappent ensuite. — Comment le vrai corps mourrait-il et serait-il enseveli ?

« Votre vrai corps, le vrai corps de tout homme ou de toute femme, — échappera aux mains des fossoyeurs et passera dans les sphères qui lui sont propres, — emportant avec lui tout ce dont il s’est augmenté, du moment de la naissance à celui de la mort.

« Le corps renferme l’esprit, et il est l’esprit, l’affaire essentielle ; il renferme et il est l’âme ; — qui que tu sois, combien superbe et divin est ton corps en sa moindre partie ! »


Sans que nous ayons besoin d’en citer davantage, il est clair qu’en philosophie Walt Whitman professe le naturalisme, poussé même jusqu’au panthéisme. M. Rossetti, son séide en Angleterre, fait très sérieusement remarquer que les doctrines de celui qui partage à ses yeux avec Colomb et Washington la gloire d’être le patron de l’Amérique se rapprochent d’une révélation de Swedenborg, qui nous représente l’ensemble du ciel sous la forme d’un homme et les diverses sociétés célestes sous la forme des diverses parties de l’homme ; mais c’est faire, trop d’honneur à Walt Whitman que de le comparer au théosophe Scandinave, qui distinguait du moins, en ses hallucinations, le monde matériel du monde spirituel. Pour le poète de l’avenir au contraire, tout est matière, à moins que vous n’admettiez avec lui que la matière est esprit :


« O mon corps ! — je crois que vos parties se tiendront debout et puis tomberont avec les parties de mon âme, — tête, cou, cheveux, oreilles, — nez, narines et ce qui les sépare, joues, tempes, front, menton, gorge, etc. (Nous n’oserions le suivre dans l’évocation des différentes parties de ce corps, qui est pour lui chose sacrée.) — Je dis que vous êtes non pas seulement parties et poèmes du corps, mais de l’âme ! — Je dis que vous êtes l’âme ! »


Après cela, il paraît difficile de nier, comme l’ont fait quelques-uns de ses amis, que Whitman soit matérialiste. Il est vrai qu’il parle souvent et emphatiquement de religion, mais d’une religion qu’il a créée :


« Je dis qu’aucun homme n’a été encore assez dévot de moitié, — que nul n’a encore adoré comme il faut, — que nul n’a commencé à comprendre combien divin il était lui-même, combien sûr est l’avenir, — je dis que la grandeur réelle et permanente de ce pays doit être sa religion, — autrement qu’il n’y a point de grandeur réelle ni permanente, — point de caractère, point de vie digne de ce nom, — pas de patrie, pas d’homme ni de femme sans religion ! »


Mais en même temps Walt Whitman nous apprend qu’il est divin en dedans et au dehors, que, s’il adore quelque chose, ce sera de préférence ce qui émane de son corps, et que certaine odeur naturelle est un arôme au-dessus d’aucune prière. Ceci osé, on ne peut être surpris que le poète de la matière ne s’arrête pas en si beau chemin. Non-seulement il aura signalé l’âme dans tout ce qui est du domaine de la physiologie, mais il la découvrira en bien d’autres choses grossières. L’étal du boucher, le couteau du tueur de porcs, la cuve du brasseur, le croc de l’arrimeur, les outils du carrossier, du distillateur, du photographe, les travaux qui se font dans les houillères et dans les mines, le télégraphe, l’omnibus, la locomotive, les rails du chemin de fer, tout ce qui concourt à la vie matérielle, qui n’est autre, retenez-le bien, que la vie spirituelle, reçoit son hommage.

Ce qui nous paraît aussi bizarre pour le moins que la philosophie et que la religion de M. Whitman, c’est sa morale. Il n’admet pas le mal, ou plutôt il juge que le mal et le bien se valent, puisque tous deux existent ; il prend l’homme comme il est et soutient que rien ne peut être mieux que ce qui est : si les appétits grossiers jouent un grand rôle, ce doit être la condition nécessaire des choses, et nous devons l’accepter. Pourquoi donc ce qui se voit, ce que nous savons, ce qui est nécessaire, par conséquent juste, ne serait-il pas proclamé dans ses vers ? Appuyé sur de pareils sophismes, il n’y a point d’indécence qui le fasse reculer ; la langue française se refuserait à la traduction de certains morceaux érotiques. M. Walt Whitman n’admettant pas de différence entre l’homme et la femme, ni même entre la laideur et la beauté, ne peut employer le mot d’amour dans le sens ordinaire ; ce mot, il le prononce sans cesse, mais en l’appliquant indistinctement à tous les êtres : l’amour, en dehors d’une fraternité universelle, n’est pour lui que le plaisir physique exprimé avec la crudité qui lui est propre. Aussi est-il pénible de l’entendre parler de la femme considérée autrement que comme mère et citoyenne. Le seul hommage, presque respectueux et très éloquent d’ailleurs, qu’il lui rende dans toute son œuvre, a pour cadre, le croirait-on, la morgue, et il s’agit d’une prostituée. En somme, une prostituée vaut-elle moins qu’une vierge ?


« Bon ou mauvais, peu m’importe, j’aime tout, je ne condamne rien ; — pour moi, les accusés ne sont en aucune façon pires que ceux qu’on n’accuse pas, et en aucune façon pires que moi-même ; — pour moi, tout juge ou juré est aussi criminel que les criminels, et tout homme de bonne réputation également, et le président aussi ! — Omnes ! omnes ! Je suis mauvais autant que bon ; il en est de même pour ma nation, — et je dis qu’au fait le mal n’existe pas ! »


Ailleurs il ajoute :


« Je respecte l’Assyrie, la Chine, la Teutonie et les Hébreux, — j’adopte toutes les théories, tous les mythes, dieux et demi-dieux, — je crois que les vieilles traditions, bibles et généalogies, sont vraies sans exception ; — j’affirme qu’Aujourd’hui et que l’Amérique ne peuvent être meilleurs qu’ils ne sont. »


Une des prétentions de Walt Whitman est non-seulement de représenter un citoyen de l’univers, comme il nous le fait entendre en déclarant qu’il est un vrai Parisien, un habitant de Vienne, de Pétersbourg, de Londres (tant de villes sont énumérées dans son hymne Salut au monde qu’on croirait lire une leçon de géographie ancienne et moderne), mais encore de contenir en lui-même l’univers tout entier.


« Au dedans de moi, la latitude s’élargit, la longitude s’allonge, — … au dedans de moi sont les zones, les mers, les cataractes, les plantes, les volcans, les groupes de la Malaisie, de la Polynésie et des grandes îles des Indes occidentales… »


Arrêtons-nous, le livre nous tombe des mains, la limite de l’absurde est dépassée ; nous ne saurions suivre les divagations de l’ivresse ou de la folie. Est-ce bien la même bouche qui jette à l’Irlande tombée ces paroles d’éloquente consolation ?


— « Un mot, vieille mère ! — Relève-toi de la terre glacée où tu t’affaisses, le front entre tes genoux, — ne te voile plus de tes cheveux blancs en désordre, — car, sache-le, celui que tu pleures n’est pas dans ce tombeau, — c’est une illusion : l’héritier, le fils que tu aimes n’est pas vraiment mort ; — le seigneur n’est pas mort, il est ressuscité jeune et vigoureux dans un autre pays. — Tandis que tu pleurais auprès de ta harpe brisée, de ta harpe royale réduite au silence, auprès de cette tombe, — celui que tu pleurais était transporté bien loin, — les vents favorables le poussaient sur la mer, — et maintenant, avec un sang rajeuni dans les veines, — il prospère au sein d’une nouvelle patrie. »


Nous avons essayé d’indiquer par la traduction de quelle façon irrégulière et capricieuse Walt Whitman scande ses prétendus vers ; ce que nous ne saurions rendre, c’est son mépris absolu de la grammaire. L’anglais, qu’il célèbre emphatiquement comme la langue du progrès, de la foi, de la liberté, de la justice, de l’égalité, de l’estime de soi, du sens commun, de la prudence, de la révolution, du courage, et qui, selon lui, exprime presque l’inexprimable, l’anglais devient sous sa plume un jargon barbare souvent incompréhensible. Encore si ses Chants démocratiques ne péchaient que par la forme ; mais le fond est plus détestable encore. L’an 1793 par exemple lui a inspiré un appel à la révolution, douloureux à lire après les derniers événemens, dont il semble avoir été le sombre prophète.


« Je marchais sur le rivage de notre mer orientale, — lorsque j’entendis au-dessus des vagues une petite voix, — je vis le divin enfant qui s’éveillait avec des vagissemens tristes, parmi le fracas du canon, des imprécations, des cris et des palais croulans.

« Le spectacle des ruisseaux de sang ne me fit pas défaillir, — ni celui des charges de cadavres qu’emportaient les tombereaux, — j’assistai sans désespoir aux battues de la mort, — j’entendis sans frémir les fusillades redoublées ; — pâle, silencieux, sévère, que pouvais-je dire contre ces représailles longuement accumulées ? — Aurais-je pu souhaiter que l’humanité fût différente, que les peuples fussent faits de bois et de pierre ? — ou qu’il n’y eût pas de justice dans la destinée ni le temps ?

« Je signale ce salut par-delà les mers, — et je ne renie pas cette naissance sanglante, ce terrible baptême rouge, — mais je me rappelle la petite voix que j’entendis gémir, et j’attendrai avec une confiance parfaite aussi longtemps qu’il le faudra.

« J’envoie ces paroles à Paris avec mon amour ; — je sais qu’elles y seront comprises, — car je devine qu’il y a encore de la musique latente en France, de la musique par torrens ;… — j’entends déjà le bruit des instrumens ;… il noiera bientôt tout ce qui voudrait l’interrompre. — O ! je crois que le vent de l’est m’apporte une marche triomphante et libre, — elle arrive jusqu’ici, m’enivre de folie joyeuse !… »


Lorsque Whitman nous montre les esclaves s’élançant de leur lit de baillons et de cendres pour sauter éperdus, presque effrayés d’eux-mêmes, à la gorge des rois, il égale parfois l’auteur des Châtimens et celui de la Curée, quitte à redescendre vite au niveau de l’auteur des Réfractaires.


« Vous qui faites métier de corrompre les peuples, imposteurs, écoutez ! — Ce n’est pas pour des meurtres, des crimes, des infamies sans nombre, — pour ces vols de cour sous leurs formes multiples, qui extorquent à la simplicité du pauvre un maigre salaire trop gagné, — ce n’est pas pour tant de sermens prêtés par des lèvres royales, et qui ont abouti à des parjures moqueurs, — ce n’est pour rien de cela qu’éclate leur vengeance et que tombe la tête des nobles. — Longtemps le peuple n’a répondu que par le dédain à la férocité des rois.

« Mais sa douceur même a engendré la destruction, et les souverains d*abord inquiets sont revenus, — chacun en grande pompe avec sa suite, bourreau, prêtre, collecteur d’impôts, soldat, homme de loi, seigneur, geôlier et sycophante.

« Derrière eux cependant un spectre rampe et se dissimule, — vague comme la nuit, drapé tout entier, tête et corps, dans d’interminables plis d’étoffe rouge ; — personne ne voit sa face ni ses yeux,… — de sa robe seulement, de sa robe rouge retroussée par le bas, — sort, comme la tête d’un serpent, un doigt crochu haut levé.

« Pendant ce temps, les cadavres gisent dans leurs fosses fraîches, cadavres sanglans de jeunes hommes, — la corde du gibet pend lourdement, les balles des princes volent en sifflant, les créatures du pouvoir rient tout haut, — et toutes ces choses portent leurs fruits, et elles sont bonnes,

« Car ces corps de jeunes gens, — ces cadavres suspendus aux gibets, ces cœurs percés par le plomb noir, — tout froids tout inanimés qu’ils paraissent, vivent ailleurs d’une immortelle vitalité. « Ils vivent en d’autres jeunes gens, ô rois ! Ils vivent dans leurs frères prêts à vous défier, — ils ont été purifiés par la mort, ils ont été enseignés, exaltés. — Pas une des tombes où gisent les victimes de la liberté ne manque de produire des graines, qui à leur tour en produiront d’autres, — que lèvent emporte et ressème, que les pluies et les neiges nourrissent. — Il n’est point un esprit délivré de son corps par le glaive des tyrans — qui ne marche invisible sur la terre, murmurant tout bas des conseils et des recommandations.

« Liberté, que d’autres désespèrent de toi, je ne désespérerai jamais ! — La maison est-elle close ? le maître parti ? — N’importe, tiens-toi prête ! ne te lasse pas de veiller. — Il reviendra bientôt ;… ses messagers approchent… »


Ce chant, quelque violent qu’il paraisse, est encore modéré, si nous le comparons à celui que Whitman adresse au révolté vaincu, homme ou femme, et qui se termine ainsi :


« Courage donc, révolté ! courage, révoltée ! — Jusqu’à ce que tout cesse, tu ne dois pas t’arrêter Ne trouvions-nous pas que la victoire était belle ? — Elle l’est en effet, — mais quand la destinée le veut, la défaite peut être belle aussi, et aussi la mort !… »


On ne peut nier qu’il y ait là une certaine grandeur et beaucoup de passion. Walt Whitman nous fait l’effet du sinistre oiseau de mer, auquel lui-même s’est comparé, ses grandes ailes sombres ouvertes sur l’océan qui le sépare de l’ancien monde, et jetant au milieu des tempêtes les cris de haine rauques et stridens dont par malheur l’écho a retenti chez nous.

Si l’on doit juger sévèrement le poète, il faut pourtant rendre justice à l’homme. Il est malgré ses bizarreries estimé, aimé de tous ceux qui le connaissent. M. Conway, qui lui rendit visite peu après la publication de son livre, a raconté cette entrevue de manière à nous faire douter que Walt Whitman eût l’esprit parfaitement sain. Ce serait pour lui la meilleure excuse. M. Conway le trouva par une chaleur écrasante couché sur le dos, le visage tourné vers le soleil, qui brillait comme il ne peut briller que sur les sables de Long-Island. Ses vêtemens gris, sa chemise bleuâtre, ses cheveux gris de fer, son visage bronzé, son cou nu, se confondaient par la couleur avec le sol. On aurait pu le prendre en passant pour un accident du terrain. M. Conway s’approcha de lui, se nomma, dit qu’il le cherchait, et demanda en même temps s’il ne trouvait pas le soleil bien chaud. — Point chaud du tout ! — fut la brève réponse. Il convint ensuite que c’était là son attitude de prédilection pour composer. Les deux hommes gagnèrent la maison de Whitman, et ce dernier introduisit son hôte dans une petite chambre de quinze pieds carrés environ, dont l’unique fenêtre donnait sur les solitudes arides de l’île ; une couchette, une table de toilette surmontée d’un petit miroir, une autre table en bois de sapin portant une écritoire et du papier, avec cette inscription : fais l’ouvrage, suspendue de manière que le poète l’eût toujours sous les yeux, deux vieilles gravures enfin représentant Bacchus et Silène, tel était l’ameublement de cette cellule. M. Conway n’y vit pas un livre, mais Whitman lui avoua qu’il lisait souvent la Bible, Homère et Shakspeare. A l’une, il a emprunté en effet un certain tour apocalyptique, à l’autre d’interminables dénombremens, au troisième le dédain de ce qui est correct et ordonné ; mais de ses chefs-d’œuvre favoris il a fait un ragoût si sauvage qu’on aurait peine à distinguer les ingrédiens qui ont pu entrer dans la composition. Il étudiait les maîtres qu’il s’était donnés, tantôt sur le faîte d’un omnibus, tantôt sur un banc de sable, alors absolument désert, qu’on appelle l’Ile Coney. Peu de gens venaient troubler sa retraite ; il n’aimait communiquer qu’avec les classes inférieures de la société. Il avait le dégoût de l’industrie, l’insouciance de la pauvreté, ayant découvert, disait-il, qu’il pouvait vivre magnifiquement de pain et d’eau ; cependant il n’était pas indifférent au plaisir d’entendre de bonne musique, surtout celle d’opéra. Taciturne et silencieux, il ne souriait guère, bien qu’il ne fût rien moins que mélancolique et qu’il ignorât le découragement, étant fort insensible à la critique, qu’elle fût amère ou flatteuse. Nous avons vu un portrait de lui qui donne l’idée d’un homme singulièrement vigoureux, d’une santé florissante : le front est beau, sous un chapeau de feutre mou, les traits assez réguliers encadrés de beaucoup de barbe touffue ; la tête petite repose sur un cou d’athlète qu’une sorte de vareuse laisse découvert. On prétend que ses yeux bleus exercent une influence magnétique. Au bas est la signature Walt Whitman, d’une fort laide écriture, inégale et nerveuse.

Lorsqu’éclata la grande guerre civile, son attachement enthousiaste à l’Union et ses sentimens anti-esclavagistes devaient lui faire embrasser avec feu la cause du nord. Il se consacra en 1862 au service des blessés, montra le plus admirable dévoûment, tantôt sur le champ de bataille, tantôt dans les hôpitaux, et les soldats du sud eurent autant à se louer de lui que leurs adversaires. Une fièvre qu’il prit en soignant un cas de gangrène le conduisit aux portes du tombeau sans abattre le zèle de sa charité. A peine guéri, il se remit à l’œuvre. Cette belle conduite fut récompensée par une place au ministère de l’intérieur, qui lui fut retirée aussitôt que le ministre apprit qu’il avait sous ses ordres l’auteur des Brins d’herbe. On lui accorda depuis un dédommagement. Le président Lincoln faisait grand cas de lui, et en retour il considérait le président comme le caractère politique le plus noble et le plus pur de son temps ; il lui consacra une hymne funèbre dans laquelle éclatent certaines beautés au milieu de ses rapsodies ordinaires.

La guerre a été une source abondante d’inspirations pour Whitman. On lui doit les Roulemens de tambour (Drum taps), palpitans d’émotion, de patriotisme et de cet amour de l’humanité qui mêle des larmes aux joies de la victoire :


« Année 1861, année en armes, année de lutte, — point de rimes gracieuses ni d’amoureuses sentimentalités pour toi, année terrible ! — Tu m’apparais comme un homme fort, debout et droit, vêtu de l’habit bleu, et qui s’avance, le fusil sur l’épaule, — … la figure et les mains hâlées, un couteau à la ceinture. — Je t’ai entendue annoncer ton approche, ta voix sonore retentissait à travers le continent, ta voix mâle, ô année, s’élevait parmi les grandes cités… — relancée mainte fois en longs échos. — Année de détresse, de vertige, d’écrasement, de désespoir !… Je répéterai après toi ce que tu as chanté soudain par la bouche ronde du canon. »


Walt Whitman excelle à décrire l’enthousiasme des recrues, l’embarquement des vieilles troupes qui arrivent de toutes parts, couvertes de poussière, fumant de sueur, les tentes blanches qui s’élèvent dans le camp, les salves d’artillerie au lever de l’aurore, les marches précipitées sur des routes inconnues, les haltes rapides sous le ciel nocturne parsemé d’étoiles éternelles ; il excelle à mettre en opposition le calme immuable de la nature avec les fureurs humaines, à nous faire respirer « le parfum de la guerre. »


« Battez, battez, tambours ! sonnez, trompettes, sonnez ! — par les fenêtres, par les portes faites irruption, comme une horde sans pitié ; — dans l’église solennelle, éparpillez les fidèles ; — dans l’école, interrompez le travail ; ne laissez pas le fiancé en repos, son bonheur ne doit pas être désormais auprès de sa fiancée ; — ne laissez pas le temps au fermier de labourer son champ, ni de recueillir son grain. — Assourdissant et orageux est le tambour, — aigres sont les trompettes !

« Battez, battez, tambours ! sonnez trompettes, sonnez ! — Plus fort que le bruit du trafic dans la cité, — que le grondement des roues sur le pavé. — Des lits sont-ils préparés pour les dormeurs ? — Les dormeurs ne reposeront pas dans ces lits. — Marchands et spéculateurs voudraient-ils continuer leurs affaires aujourd’hui ? — Les causeurs voudraient-ils causer, ou le chanteur chanter, ou l’avocat se lever au tribunal pour exposer sa cause devant le juge ? — Alors bourdonnez plus vite et plus fort, tambours, sonnez plus perçantes, trompettes !


« Battez, tambours, battez ! sonnez, trompettes, sonnez ! — Ne vous arrêtez point, — n’admettez ni pourparlers ni excuses ; — ne tenez pas compte des craintes, des prières, ni des larmes ; ne prenez pas garde au vieillard qui implore le jeune homme ; couvrez la voix de l’enfant, les plaintes de la mère ; — forcez même les tréteaux à secouer les morts qui attendent, couchés sur eux, le corbillard, — tant vous tonnerez fort, tambours, tant vous vibrerez haut, trompettes. »


Cependant parfois le poète belliqueux s’attendrit :


« Auprès de la flamme capricieuse du bivac, — une procession m’enlace, solennelle, douce et lente ; mais d’abord je distingue — les tentes de l’armée endormie, la faible silhouette des champs et des bois, — les ténèbres éclairées çà et là par des taches de feu, le silence ; — comme un fantôme, près ou loin, une forme qui passe ; — les buissons et les arbres, quand je lève les yeux, semblent m’épier à la dérobée, — tan-. dis que se déroule la procession de mes pensées, — ô tendres et merveilleux rêves, — de la vie et de la mort, d’autrefois, du foyer, de ceux qu’on aime et qui sont loin ! — Leur lente et solennelle procession m’enlace, tandis que je demeure assis sur la terre, — près de la flamme du bivac. »


Dans la Veillée des morts sur le champ de bataille, Walt Whitman s’élève plus haut encore :


« Ce fut une veillée étrange sur le champ de bataille, cette nuit-là, — vous étiez tombé à mes côtés le jour même, mon fils et mon camarade ! — Je ne vous donnai qu’un regard, et vos yeux chéris y répondirent par un regard que je n’oublierai jamais, — nos mains se touchèrent, enfant, comme vous gisiez sur la terre, — puis la bataille m’emporta, la bataille indécise, acharnée jusqu’au soir, où enfin je revins à vous pour vous trouver si froid dans la mort, camarade ! — Je découvris votre visage à la clarté des étoiles. — Le vent de la nuit soufflait frais et pur. — Longtemps je vous veillai, le champ de bataille étendant autour de nous son immensité sombre. — Veillée étrange, douce veille dans la nuit embaumée, silencieuse ! — Pas une larme ne tomba ; il n’y eut même pas un soupir. — Je vous regardais, assis tout près, le menton sur le poing ; — je passai ainsi avec vous, mon cher camarade, des heures mystiques, des heures immortelles. Pas une larme, pas un mot ! — Veillée de silence, d’amour et de mort, — veillée à nous deux, mon fils et mon soldat ! — Les étoiles glissent vers l’Orient, — cette nuit sera pour vous la dernière, brave garçon ! Je n’ai pu vous sauver, soudaine a été votre mort, mais je vous ai fidèlement aimé vivant, et je sais que nous nous retrouverons.

« Comme la nuit languissante faisait place au matin, — j’enveloppai mon camarade de sa couverture grise, — pliai avec soin ce linceul sous sa tête, sous ses pieds, puis je déposai mon fils baigné par le soleil levant dans sa tombe rudement creusée. — La veillée se termina ainsi… Je me levai de la terre froide, et enterrai un soldat à la place même où il était tombé ! »


Une autre fois il nous conduit à l’ambulance, une ambulance improvisée dans la vieille église au fond des bois : les lampes voltigent, déchirant l’ombre noire d’une lueur rapide ; une grande torche goudronnée, stationnaire, jette sa sauvage flamme rouge et des nuages de fumée sur les groupes confus, sur les formes vagues couchées par terre ou qui surchargent les bancs. Le poète ne nous fait grâce ni de l’odeur du sang confondue avec celle de l’éther, ni de la sueur des spasmes suprêmes, ni des éclairs qui jaillissent de l’instrument d’acier en train de travailler les chairs en lambeaux ; il écarte la couverture de laine qui couvre le visage des morts, il recueille le demi-sourire que lui adresse le jeune volontaire, un enfant, en exhalant son dernier. souffle ; il pense au Christ mort pour ses frères, le sentiment religieux et la divine pitié relèvent la rudesse de certains détails au point d’en faire une beauté de plus. Pour être juste, il faudrait tout citer de ces éloquens et farouches Roulemens de tambour : — la Tombe, la pauvre tombe du soldat, ignorée, perdue dans les bois de la Virginie, et que le poète, qui l’a rencontrée une fois, retrouve sans cesse sous ses pieds, au milieu des rues bruyantes et des fêtes de la vie ; — les Rêves de guerre, qui nous transportent en plein carnage avec trop de musique imitative : sifflemens de balles, explosion d’obus ; — le Camp, où nous goûtons un instant ce repos inquiet qui suit les marches forcées et précède la bataille ; — la Vision, qui ramène au milieu de la fusillade le vétéran revenu au foyer, tandis qu’à l’heure de minuit il s’accoude sur l’oreiller de sa femme endormie, et que la douce respiration du baby s’élève, retombe dans le silence ; — l’Hymne aux soldats morts :


« La lune vous donne sa clarté, — les clairons et le tambour vous donnent leur musique, — Je vous donne aussi ce que j’ai, mon cœur, ô mes soldats, — mon cœur vous donne son amour ! » Les Survivans :


« Aucune balle ne peut tuer ce que vous êtes en réalité, amis ! — L’âme est au-dessus des atteintes du boulet et de la baïonnette ! »


Nous voici loin des professions matérialistes dont fourmillent telles pièces radicales que nous ne citions tout à l’heure qu’avec répugnance. Walt Whitman se contredit singulièrement, et on ne saurait s’en plaindre ; il ne se pique pas du reste d’être conséquent avec lui-même. Les fanatiques prétendent que la faute en est à la multiplicité d’aspects que présentent les choses et à la prodigieuse capacité de Whitman pour tout sentir et tout comprendre, à son universalité en un mot. Nous croyons plutôt qu’il a réussi à écrire des choses élevées et fortes le jour où il s’est décidé à glaner dans le champ fécond de l’observation, au lieu de se perdre dans de vaines utopies, des paradoxes insensés et une philosophie malsaine dont il est loin d’être l’inventeur, — le jour où il s’est inspiré du spectacle inépuisable de la vie humaine avec ses nobles émotions, ses joies pures et ses souffrances, au lieu de prétendre, comme il l’avait fait d’abord, à partager les sensations des choses, à s’assimiler aux lilas, au silex, aux nuages, aux agneaux, aux volailles de la basse-cour, voire au vieil ivrogne qui se traîne en trébuchant hors de la taverne !


« Il y avait un enfant qui sortait tous les jours, — et le premier objet qu’il regardait, il devenait cet objet, et il en faisait partie pour un jour ou pour une partie du jour, ou pour des années… »


La longue composition intitulée Walt Whitman, à laquelle nous empruntons ce début grotesque, est considérée en Amérique comme l’une des plus originales et des plus puissantes qui soient sorties de sa plume, comme son œuvre typique proprement dite. Quant à nous, au risque d’être contredits par M. Buchanan, M. Rossetti et autres amateurs de la poésie de l’avenir, nous donnerions volontiers tout ce galimatias pour le simple morceau qui suit :


UNE LETTRE DU CAMP.

« Revenez des champs, mon père, voici une lettre de notre Pierre, — viens à la porte, mère, voici une lettre de ton fils.

« Voyez, c’est l’automne.

« Voyez comme les arbres d’un vert plus sombre, mêlé de rouge et de jaune, étendent une ombre fraîche sur les villages de l’Ohio ; leurs feuilles frissonnent sous un vent doux, les pommes mûres se suspendent aux branches du verger, et les grappes aux treilles. — Sentez-vous le parfum du raisin dans les vignes ? — Sentez-vous l’odeur du blé noir où les abeilles bourdonnaient tout à l’heure ?

« Au-dessus de tout cela, le ciel si calme, si transparent après la pluie, avec ses nuages étranges. — Au-dessous, tout est beau, calme et vivant aussi, — la ferme prospère. — Dans les champs, les récoltes sont à souhait ; — mais maintenant des champs revenez, père, accourez à l’appel de votre fille, et venez sur la porte, mère, devant la maison, bien vite !

« Aussi vite qu’elle peut, elle accourt, saisie d’un pressentiment sinistre, les jambes tremblantes, — elle ne s’est pas arrêtée pour lisser ses cheveux blancs ni pour ajuster son bonnet. — Ouvrez vite l’enveloppe. O ! ce n’est pas l’écriture de notre fils ; pourtant son nom est signé. — O ! une main étrangère écrit pour notre cher fils. — L’âme de la mère est frappée. — Tout flotte autour d’elle, de tous côtés jaillissent de noirs éclairs, — elle ne retient que les mots essentiels, des lambeaux de phrases brisées, — coup de feu, blessure à la poitrine, escarmouche de cavalerie, porté à l’hôpital, — faible à présent, mais sera bientôt mieux.

« Pour moi, il n’y a plus qu’une seule figure — dans tout le riche et populeux Ohio, avec ses cités et ses fermes, — cette figure pâle et fléchissante, qui s’appuie, la tête vague, au jambage de la porte.

« Ne pleurez pas ainsi, mère, dit l’aînée des filles à travers ses sanglots. Les petites sœurs se pressent autour d’elle, muettes et consternées :

« Voyez, chère mère, la lettre dit que notre Pierre sera bientôt mieux.

« Hélas ! pauvre garçon, il ne sera jamais mieux, — ou plutôt son âme simple et brave ne souhaite sans doute rien de mieux que ce qu’elle a.

« Tandis qu’ils se tiennent à la porte, il est mort déjà, — le fils unique est mort. — Mais la mère, elle, aspire à être mieux ; — amaigrie, enveloppée de noir, elle reste passive le jour devant les mets qu’elle ne touche pas ; la nuit, elle dort par saccades, le plus souvent elle veille. — A minuit, elle tressaille, elle pleure, elle désire d’un profond désir pouvoir s’échapper furtivement, silencieusement de la vie, — pour suivre, pour chercher, pour revoir son fils mort. »


Il est remarquable que, lorsque Whitman choisit bien ses sujets, la forme est toujours plus correcte, ce qui prouve que la noblesse de l’expression est inséparable de celle de la pensée. Le poème tant vanté de Walt Whitman nous ramène en pleine brutalité, en plein égoïsme, en plein paradoxe. Nous y avons cependant recueilli une belle pensée qui nous fait espérer que le spiritualisme purifiera peut-être un jour, si l’orgueil du poète de l’avenir le permet, cette muse révolutionnaire qui l’a trop longtemps inspiré. A la suite d’une comparaison entre la nuit et la mort, il s’écrie :


« Je trouvais le jour plus beau que tout le reste, jusqu’à ce que j’eusse contemplé les beautés de ce qui n’est pas le jour.

« Je croyais que notre globe terrestre était assez, jusqu’à ce que se fussent élevées sans bruit autour de lui des myriades d’autres globes…

« Je vois maintenant que la vie ne peut tout me montrer, de même que le jour ne le peut, je vois que je dois attendre ce que me montrera la mort ! »


Restons sur ces vers de bon augure. Sans admettre que le prétendu Christophe Colomb de l’art américain ait découvert des régions jusqu’ici inexplorées, on ne peut nier qu’il possède à un haut degré la passion, la verve patriotique et un salutaire mépris de la banalité ; mais que lui et ses imitateurs (puisqu’il doit être, hélas ! le père d’une longue génération de poètes) cessent de croire que la grossièreté soit de la force, la bizarrerie de l’originalité, la licence une noble hardiesse. Qu’ils ne confondent pas l’obscurité du langage avec la profondeur, le cynisme avec la franchise, le vacarme avec la musique ; — qu’ils ne fassent pas appel à la haine, à l’envie, aux plus mauvais sentimens de l’âme sous prétexte de la réveiller ; — qu’ils se dégagent des inspirations factices qui feraient croire en les lisant à un mangeur de haschich ou à un de ces buveurs de whisky mêlé de poudre, comme il en existe, assure-t-on, dans quelques coins sauvages de leur patrie ; — qu’ils respectent la pudeur des femmes, puisqu’ils les placent, disent-ils, plus haut qu’elles n’ont jamais été ; — qu’ils prennent une attitude plus digne que celle de boxeur, qu’ils permettent au monde de les juger, au lieu de se juger eux-mêmes avec une si altière confiance en leur mérite et leurs destinées futures, avec un enivrement si comique de leur propre personnalité. — Camarade ! crie Walt Whitman en terminant, après des prophéties qui prouvent qu’il croit écrire un nouvel évangile, camarade, ceci n’est pas un livre… Quiconque le touche touche un homme !

La virilité est une belle chose, mais l’idéal est une plus belle chose encore ; s’il ne peut s’associer à la démocratie, la démocratie restera au point de vue de l’art un arbre stérile, et nous serons forcés, nous autres Français qui tenons compte du goût, de considérer jusqu’à nouvel ordre Longfellow, malgré les liens qui le rattachent à cette vieille maudite littérature féodale, comme le premier des poètes américains, n’en déplaise à M. Walt Whitman.


TH. BENTZON.

  1. Paumanok est le nom que les indigènes donnent à Long-Island, qui offre en effet sur la carte la figure d’un poisson.