Un Poète lyrique espagnol — Don Gaspar Nunez de Arce

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UN
POÈTE LYRIQUE ESPAGNOL

DON GASPAR NUNEZ DE ARCE.


I.

L’Espagne est une terre féconde en poètes et, si l’on remonte aux causes de cette heureuse fécondité, ce n’est pas seulement dans la douceur de son climat qu’il faut les chercher, la beauté de ses femmes, l’éclat de son ciel, la magnificence ou la terrible grandeur de ses paysages ; ni dans les souvenirs d’un glorieux passé qui est encore pour les fils du pays un regret et une espérance, ni dans cette langue harmonieuse qui se prête admirablement à l’expression des nobles pensées : c’est surtout dans une prédisposition naturelle que l’Espagnol apporte en naissant, qui l’invite à la poésie et le pousse à chanter. Chez nous aussi, sans doute, il n’est fils de bonne mère qui n’ait fait des vers à vingt ans, à l’âge où les passions s’éveillent et où le cœur commence à parler ; mais c’est le plus souvent feu de paille. Là-bas, au contraire, la muse sourit à tous, et la verve ne tarit pas. Chacun à l’occasion, même parmi les gens du peuple, sait agréablement tourner un couplet. Il n’y a point, à proprement parler, de séparation bien tranchée entre la prose et la poésie, et l’on en use indifféremment selon les besoins du sujet ou l’inspiration du moment ; le fait certain, c’est que la plupart des écrivains espagnols montrent la même aisance, la même souplesse en l’un et l’autre genre et que dans la série de leurs œuvres, les vers alternent fraternellement avec la prose.

À la vérité, tout n’est pas également bon dans ces productions si nombreuses ; mais, si le médiocre y abonde, l’excellent n’y manque pas non plus, et le public espagnol sait faire son choix. En ce moment deux poètes lyriques se partagent sa faveur et passent, de l’avis de tous, pour exprimer le plus exactement les tendances actuelles du goût littéraire en Espagne : le premier, don Ramon de Campoamor, un vétéran de la poésie, le chantre ému des Doloras, dont le talent s’épure et grandit avec les années ; l’autre, dont nous allons parler, don Gaspar Nuñez de Arce, entré plus tard dans la carrière, mais qui promptement s’est fait une large place au premier rang.

M. Nuñez de Arce est un homme de quarante-cinq ans environ. Né à Valladolid, dans la Vieille-Castille, il alla terminer ses études à Tolède ; mais déjà le besoin d’écrire le tourmentait. À quinze ans, il débutait par un drame en trois actes et en vers, qui fut joué et applaudi. Ses grades universitaires obtenus, il écrivit successivement, soit seul, soit en collaboration, une dizaine de pièces, qui ne tardèrent pas à lui faire un nom, ailleurs même que dans les lettres. Vers la même époque, il collabora aussi très activement à divers journaux ; puis il entra dans l’administration. En ce pays où tout homme connu est fatalement appelé à devenir un personnage politique, on ne s’étonnera point que M. Nunez de Arce ait été, dès 1865, élu député par Valladolid, sa ville natale ; il avait à peine trente ans. Depuis lors, il a presque toujours fait partie des chambres ; mais nous n’avons pas à nous occuper du rôle qu’il y a jusque-là joué ; disons seulement qu’à deux reprises il fut chargé de la rédaction de documens fort importans et qui furent très remarqués : Du reste, il n’a jamais compté pour un orateur ; sa parole, parfois énergique, manque, paraît-il, d’aisance et d’ampleur.

Le 8 janvier 1874, l’académie espagnole lui ouvrit ses portes ; il y remplaçait l’éloquent tribun don Antonio de los Rios y Rosas. Cette distinction parut dès lors méritée, bien que ses dernières poésies soient en général supérieures à tout ce qu’il avait produit jusque-là. De ses pièces de théâtre, quatre seulement sont aujourd’hui publiées ; la plus parfaite assurément serait le drame intitulé : Haz de leña (le Fagot) titre tiré de la terrible réponse du roi Philippe II à l’un des condamnés de l’inquisition : « Si mon fils était comme vous, je n’hésiterais pas à porter moi-même le fagot au bûcher pour le brûler. » Le tableau de cette sombre mais grande époque est habilement tracé et sans contredit beaucoup plus conforme à la vérité historique que toutes les fables auxquelles a donné lieu la mort prématurée de don Carlos. Les trois autres pièces sont des comédies de mœurs ; l’intrigue en est suffisamment compliquée, le dialogue bien conduit, le vers agile, l’intention toujours honnête et morale. Je doute fort cependant que ces comédies eussent un grand succès chez nous ; peut-être les caractères manquent-ils parfois de nuances, les dénoûmens sont trop précipités ; il n’est pas jusqu’à cette préoccupation constante de l’auteur de vouloir, du haut de la scène, donner une leçon et un exemple, qui n’en ralentisse un peu l’effet. Aussi bien M. Nuñez de Arce n’attache-t-il lui-même, nous en sommes sûrs, qu’une importance secondaire à ces premières productions de sa plume et porte plus haut désormais ses ambitions et ses espérances.

Arrivons donc tout de suite aux poésies lyriques. Sous ce titre : Cris de combat, l’auteur a réuni à quelques autres pièces les vers écrits pendant la période révolutionnaire qui suivit en Espagne l’expulsion de la famille des Bourbons. C’est alors que la guerre civile sévissait sur tous les points de l’ancienne monarchie, au nord, à l’est, au sud, à Cuba ; alors que se déchaînaient tous les bas instincts et les lâches passions de la foule ; qu’un gouvernement d’aventure, sans argent, sans soldats, sans programme, livrait le pays aux horreurs de l’anarchie. Le poète s’est senti frappé au cœur de l’humiliation et des dangers de la patrie, et il a trouvé dans sa colère des accens vraiment pathétiques. Telles les strophes qu’il adresse à cette mensongère liberté, la seule qui plaise à la populace :


Liberté ! liberté ! tu n’es pas cette — vierge, ceinte d’une blanche tunique — que j’ai vue dans mes rêves si pudique et si belle ! — Non, tu n’es pas la divinité resplendissante — qui de sa lumière, comme une étoile, éclaire — les obscurs abîmes de la vie ! Tu n’es pas la source d’éternelle gloire — qui élève le cœur humain — et prolonge cette vie mortelle ! — Tu n’es pas l’ange vengeur qui de sa main, — sur les épaules du tyran, imprime — le fer rouge de l’histoire !

Tu n’es pas la vague apparition que je poursuis — avec une insatiable ardeur depuis ma jeunesse, — sans l’atteindre jamais ! Que dis-je ? — Tu n’es pas la Liberté ! À bas le masque, — licence échevelée, vile prostituée — de l’émeute ! je te reconnais et je te maudis.

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N’espérez point que la populace en furie — porte dans son cœur comme un saint dépôt — les nobles instincts et les mâles vertus. — Elle trouvera le monde trop éiroit pour ses convoitises ; — car elle est la force, le nombre, le fait — brutal, elle est la matière qui se meut ! Et c’est en vain qu’elle cherchera la liberté, — car l’idée ne germe pas au milieu du crime, — ni le grain ne fructifie au milieu des flots. Déjà son châtiment gronde au-dessus de sa tête coupable, — tout près d’éclater ; le coup de foudre et le tyran — sont frères : ils sortent de la tempête !


Le poète condamne sévèrement les criminelles tentatives de la démagogie, partout où elle s’essaie à faire prévaloir ses théories désolantes, et il ne nous ménage pas à nous-mêmes, à l’occasion des événemens de la commune, de sévères observations. La plus grave objection qu’on pourrait faire à ce genre de poésies politiques, c’est qu’elles passent vite. Écrites sous l’impression du moment, au milieu des ardeurs de la lutte et des cris de mort des combattans, elles répondent par l’exaltation de leurs idées et de leur langage à la violence des sentimens qui agitent le cœur du lecteur. Chacun y trouve l’expression vivante de ce qu’il souffre et de ce qu’il hait. Plus tard, elles n’excitent pas le même intérêt, parce qu’elles n’ont plus le même à-propos. Peu à peu la situation est redevenue meilleure, les esprits se sont apaisés, le courage et l’espérance rentrent dans tous les cœurs. Ouvrez alors le livre qui garde entre ses pages le souvenir des jours sanglans : une émotion pénible vous le fera bientôt déposer. De même pour les Cris de combat ; certains passages ont vieilli, et quelques notes ne sont plus dans le ton. Nous citerons par exemple l’allocution à Castelar, que l’auteur lui-même a dû accompagner de certaines réserves, et surtout cette petite pièce : Pauvre folle ! où la délicatesse et l’émotion des premiers vers contrastent si violemment avec la dureté impitoyable des paroles qui concluent.

Mais en même temps qu’il flétrit les excès des révolutions, M. Nuñez de Arce remonte aux sources du mal ; il se demande quel affaiblissement des caractères, quelle dépravation des mœurs et des idées a pu amener cet état troublé de la société moderne. Il y a, dit-il, un défaut d’équilibre évident entre nos forces intellectuelles et nos forces morales, et si l’on ne peut nier le merveilleux essor qu’a pris la raison, l’audace de ses conceptions, la profondeur de ses jugemens, la générosité de ses vues, on n’en est pas moins surpris que la foi religieuse, la foi politique, l’amour de la patrie, la fermeté dans les principes, tout s’effondre et s’écroule, et jusqu’au sentiment collectif de la justice, au moment même où les âmes aperçoivent plus clairement la notion du droit. La principale, l’unique cause du désordre, c’est selon lui, l’orgueil de l’homme, égare par les promesses sacrilèges d’une science impie. Lui-même il reconnaît qu’il n’a pas échappé à la contagion dont tant d’autres sont atteints, et, faisant un retour sur le passé, il regrette ces jours trop vite écoulés où son âme, heureuse de croire, ne s’égarait pas à la poursuite d’insondables mystères.


La douleur et le désenchantement — font comme partie de moi-même, — et le grossier matérialisme — de notre époque indifférente — couvre mon front de ténèbres — et ouvre à mes pieds un abîme.

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Quand je pense à ce que j’ai été, — je renouvelle de profondes blessures, — et il me semble que je porte — la mort au dedans de moi. — Je ne vois plus ce que je voyais auparavant, — je ne sens plus ce que j’ai senti ; — pas un battement de mon cœur — ne répond à mon appel ; — j’invoque le ciel et il reste muet, — je cherche ma foi et je l’ai perdue.


Du reste, il faut le reconnaître, ce n’est pas encore dans ces discussions philosophiques, ni dans ces attaques un peu superficielles contre la science que notre poète s’est élevé le plus haut. Comme l’a déjà dit un critique de son pays, on n’y sent pas assez l’angoisse déchirante d’une âme vraiment torturée par le doute ; on n’y retrouve pas cette émotion profonde qui anime comme au premier jour les vers de Lucrèce ou les pensées de Pascal. Ses plaintes, sa douleur, si sincères qu’on les suppose, seraient plutôt d’un homme découragé qui a vu s’en aller une à une les illusions de sa jeunesse, qui les regrette et qui les pleure. Sans doute, il prendra toujours parti pour la justice contre l’arbitraire et pour la vérité contre te mensonge ; mais, sauf dans une pièce, la Duda, qui contient de beaux passages, les idées ne dépassent guère le niveau de celles qui viennent à tout homme honnête, et sont plus raisonnables que poétiques. Pour atteindre à la haute inspiration, il semble que M. Nuñez de Arce ait besoin de donner à sa pensée un cadre mieux défini et une forme plus précise. Alors seulement il est tout à fait maître de son talent. La preuve en est dans ces petits poèmes lyriques, dont il s’est fait comme un genre à lui et qui composent déjà la partie durable de son œuvre. C’est là qu’il présente sous des couleurs vraiment saisissantes, les péripéties du drame intime dont l’âme humaine est le théâtre. Soit qu’il emprunte son héros aux données de l’histoire, soit qu’il le tire de son imagination, il personnifie, si l’on peut dire, dans des types choisis, l’éternelle lutte de l’homme aux prises avec les passions, le doute ou la douleur. Tantôt planant dans l’idéal sur les ailes de la fantaisie, tantôt ramené brusquement vers la triste réalité, passant tour à tour des tableaux les plus gracieux aux scènes les plus tragiques, et des sentimens les plus doux aux explosions les plus violentes, le poète suit dans ses défaillances et ses relèveinens cette triste victime de la vie. Il nous la montre dévorée de désirs et désespérée de son impuissance, s’en prenant au ciel de tant de misères, et la grande voix de la poésie prête à ces plaintes douloureuses une sublime expression. Qu’on nous permette de citer tout au long la grande et terrible scène qui fait le thème du Raymond Lulle.

Esprit chercheur et audacieux, Raymond Lulle est ce savant du xiiie siècle qui écrivit, dit la légende, près de quatre mille volumes de science et de théologie, et qui conçut l’idée de convertir les peuples musulmans par la persuasion. Dans le poème il nous apparaît déjà vieux, et, réveillant ses souvenirs, raconte en des termes aussi élevés que touchans l’étrange aventure de sa jeunesse. Raymond aimait de la passion la plus vive une noble et belle demoiselle, Blanche de Castelo, mais jamais la jeune fille n’avait ouvert les lèvres pour encourager son amour. Or, un jour d’avril, comme il la suivait à cheval par les rues de Palma, pris d’un désir furieux, se rappelant les dédains qu’il a dû subir, il veut à tout prix satisfaire sa passion : il s’élance sur la jeune fille et va la saisir. En vain se réfugie-t-elle éperdue entre les murs d’une vieille église ; excitant son cheval, le ravisseur franchit effrontément la porte du temple et pénètre jusque dans la nef ; mais déjà de sourdes rumeurs s’élèvent au sein de la foule ; il tourne bride et se retire. De retour dans la maison paternelle, Raymond est en proie toute la nuit à une sorte de délire où les visions voluptueuses se mêlent aux horreurs du tombeau. Cependant, au matin, il écrit à Blanche, implorant son pardon, et Blanche, en réponse, lui assigne pour le soir même un mystérieux rendez-vous. Ici nous laisserons la parole au poète.


Altier, le manteau relevé jusqu’aux yeux — et la main sur le pommeau de mon épée, — palpitant d’amour, j’arrivai à la grille de la fenêtre.

Tu attendais là, triste, silencieuse, — immobile, comme une statue mystérieuse — se relevant sur sa couche de pierre.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

J’arrivai à ta porte, la clé grinça, — la porte s’ouvrit et j’entrai. Ce qui se passa au dedans de moi — en ce moment-là, qui pourrait le dire ?

L’explosion subite de ma joie — fut si vive que, surpris et confus, — j’arrêtai mes pas pour reprendre haleine.

Avec quel plaisir mon cœur abusé — vit alors disparaître la distance — que tes rigueurs avaient mise entre nous !

Saisi d’émotion, je pénétrai dans ta chambre, — dans ce séjour tranquille et pur — comme les chastes songes de l’enfance.

La timide et vacillante lumière — d’une lampe d’or éclairait — complaisamment ta beauté.

Ah ! en dépit de l’âge, je vois encore — ton image mélancolique et gracieuse — comme jamais ne la soupçonna le désir.

Vêtue dune robe blanche flottante, — ta chevelure libre et dénouée — retombait sur tes belles épaules.

Ton regard, se fixant sur le mien, — vif et pénétrant comme l’éclair, — enflammait le sang de mes veines.

Timide, émue, rougissante, — avec un sentiment d’inquiétude et de crainte — répandu sur ton visage angélique,

Tu me vis apparaître, et du doigt — m’indiquant un siège, pour la première fois, — tes lèvres m’appelèrent tout bas, bien bas.

Et en prononçant mon nom, ta voix était comme le roucoulement de la tourterelle qui fait son nid, — et, amoureuse, attend son tendre époux.

L’âme gonflée d’impatience et de crainte, — je me levai lentement — et à tes pieds je m’agenouillai, lumière de ma vie ;

À tes pieds je m’agenouillai, mais si plein — d’émotion que, pâle et interdit, — je sentis ma voix s’étouffer dans ma gorge.

Enfin, comme le ruisseau gonflé — qui déborde et roule ses eaux en furie, — mon amour éclata sourdement.

Il éclata en termes de feu, — avec des expressions incohérentes, brisées — par le désir, la passion, la prière.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

J’ignore ce que te dit alors ma tendresse, — mais je sais qu’en entendant mes accens, — tu baissas doucement la tête.

Je sais que dans cette irrésistible extase, — plus d’une fois, malgré toi sans doute, — ton haleine se confondit avec la mienne ;

Je sais que dans cette dure et terrible épreuve, — toi, ignorante des luttes amoureuses, — tu dus demander protection au ciel.

Je sais, et à sonder ma blessure ouverte, — je verse encore d’abondantes larmes, — je sais qu’émue, fascinée, hésitante ;

Comme le pauvre petit oiseau qui accourt — à tire-d’aile à l’appel de l’oiseleur, tu me dis, — en tombant dans mes bras : Je t’aime ! je l’aime !

Que pouvais-je entendre de plus ? Et qui résiste — au charme délicieux de la voix aimée, — triste et passionnée tout ensemble !

Au dedans de moi, la vie sembla grandir — et devant mes yeux, je vis briller tout proche — le bonheur tant désiré et jamais atteint.

Je t’embrassai avec une force surhumaine — et j’imprimai mes lèvres ardentes — sur tes lèvres de rose ;

Et je sentis pénétrer ces baisers, — que j’arrachais à ton innocence effrayée, — comme du plomb fondu jusqu’à mes os.

Déjà, redoublant d’efforts, j’allais — vaincre ta vertu interdite et languissante, — quand tout à coup secouant, altière,

Ton noble front couvert de rougeur, — tu me repoussas vivement, — en t’écriant : Jamais ! plutôt la mort !

Comme l’amour qui nous poussa est aveugle, — je pris ton refus pour le dernier — effort de ta pudeur chancelante.

Et j’essayai de te saisir de nouveau, mais remplie d’angoisse — tu réprimas une seconde fois mon audace, — en me disant d’une voix sourde et étouffée :

« Je suis faible, pardonnez-moi ! En vain j’essaie — de comprimer ma passion, elle ne peut plus — rester cachée, je le sens bien !

« Dieu ne permet pas que demeure contenue — dans l’ombre cette ardeur qui me consume ; — mon âme cède à son influence.

« Et comme la violette qu’on dit — humble et modeste, quoiqu’elle se cache, — révèle par son parfum la place où elle se trouve,

« Ainsi il est inutile de vouloir que mon émotion, — profonde et désordonnée, ne réponde pas — au feu inextinguible qui m’embrase.

« Sachez-le donc, mais oubliez-moi. — Dois-je penser à l’amour terrestre, — moi, moribonde, triste oiseau de passage ?

« Car c’est là ce que je suis, c’est là ce que vous cherchez, c’est là ce sein — où la mort vous paraîtrait belle. — Voyez ce qu’il vous réserve : fange et pourriture ! »

Et d’une main pâle et tremblante — tu découvris ta poitrine rongée — par une plaie répugnante.


Est-il beaucoup de situations plus émouvantes et plus dramatiques que celle des deux amans, en ce moment suprême où éclate le fatal aveu et où l’amour recule devant la pitié ? Dans un court prologue, M. Nuñez de Arce a tenu à nous expliquer que son récit cache une allégorie : sous les traits de Blanche de Castelo, il a voulu, dit-il, présenter le terrible symbole de la science moderne, que l’homme poursuit avec tant d’ardeur et dont il ne recueille à la fin que le doute éternel et un profond dégoût. L’œuvre était belle, en dehors même de toute explication, et notre regret serait peut-être de n’en avoir pas fait saisir les beautés aussi vivement que nous les sentions nous-même. Mais c’est là l’écueil inévitable, quand on s’avise de toucher à la poésie, que toute traduction en prose amoindrisse singulièrement l’œuvre qu’elle voulait faire admirer. On pourra bien sans doute reproduire dans ses grandes lignes le dessin général du poème ; mais qui saura, à moins d’être également né poète et de disposer d’une langue aussi riche, aussi colorée, rendre cette perfection de la forme, cette élégance et cette harmonie du vers, qu’on n’a point encore dépassée ?

Le poème de Raymond Lulle était compris dans les Cris de combat. Cinq autres ont suivi en moins d’une année ; ils sont publiés séparément, en forme de plaquette, avec beaucoup de soin. Chacun d’eux ne dépasse guère une trentaine de pages, et les mètres en sont tous variés. Le premier en date a pour titre : Dernière Lamentation de lord Byron. Le poète anglais vient de s’embarquer sur le navire qui l’emporte vers les côtes de la Grèce ; pendant les longues heures de la traversée, il fait un mélancolique retour sur les misères de sa vie, son union mal assortie, sa séparation d’avec sa fille, les haines et les rancunes dont il a été victime dans sa propre patrie. Mais voici que déjà les premiers feux de l’aurore dorent la cime du Pentélique. Il touche enfin ce sol sacré de la Grèce, autrefois reine des nations, maintenant si malheureuse, et dans un élan superbe d’enthousiasme et de douleur, il lance vers le ciel cette invocation :


Grèce, Grèce immortelle ! Tendre mère — de héros et de génies ! source limpide — de noble inspiration ! — Éternelle lumière de notre esprit ! — Avec quelle émotion profonde et pieuse, — je respirai pour la première fois l’air qui t’entoure ! — Avec quelle indignation j’entendis — le bruit de tes chaînes et pleurai sur Athènes.

Je parcourus tes champs, tes sombres — bois et tes poétiques collines, j’apaisai ma soif dans tes ruisseaux satires, — et baignai mon corps dans leurs ondes cristallines. — M’abandonnant à mes rêveries, — je contemplai avec un muet étonnement tes ruines, — iiluminées par ce ciel hellène tout rempli de musique, de lumière et de parfums.

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Ton nom, le monde l’a conservé ; c’est en vain — que jaloux de tes nobles entreprises, — le temps rongeur et la rancune des hommes — ont réduit les temples en ruines. — En vain, ô Grèce, tu baises avilie l’implacable main de ton oppresseur, — tu as atteint un renom si haut — qu’il résiste à l’âge et à l’infamie ;

Et jamais il ne périra. Que la lumière — s’éteigne dans ton clair firmament ; — que misérablement roule à terre, — l’immense foule de tes dieux ! — Toujours les échos de la haute cime, — les rumeurs du bois, la mer et le vent, — répètent en cadence les gémissemens — de tes olympiens vaincus.

Vaincus, mais non pas morts. En est-il un — qui ne vive dans le monde de l’idée ? — Apollon y rayonne, Junon y respire, — Vénus Cythérée dort dans sa conque, — le dieu Neptune sur son char marin — fend les flots ondoyans, — Jupiter lance la foudre enflammée — et Bacchus couronne son front de pampres.

Ceignant encore leurs rustiques guirlandes, — tes bacchantes troublent notre mémoire — avec leurs cheveux dénoués sur l’épaule — et leurs seins nus palpitans ; — et l’on voit encore se promener en silence sur les pentes — du Pinde sacré, qu’elles animèrent jadis, — les muses tristes, mais toujours belles, — couronnées de lauriers, de myrtes et de roses.

La rage dure encore dans les cœurs mortels — de tes noires Euménides ; — tes néréides et tes tritons sillonnent encore — la plaine liquide de la profonde mer ; — on entend encore, dans l’épaisseur du feuillage, — les allègres sons de la flûte de Pan, — quand il exalte et déifie la grandeur — de l’aimante et féconde nature.

La trace lumineuse de ton passage — est comme une étoile qui n’a jamais pu s’éteindre — et tu gardes ta renommée, comme le vase — garde le parfum de la liqueur qu’il a contenue.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Non, ne t’effraie pas de l’avenir inconnu, — contrée infortunée ! Dût un tremblement de terre te briser tout à coup, — dût la mer t’engloutir, tu ne mourrais pas. — Il suffirait d’une strophe, d’un fragment — de statue, d’un fronton de temple, cendres froides — de ton passé, pour ne pas l’oublier, — berceau des dieux et de l’art.


Le poème était à peine achevé et attendait encore d’être publié ; un artiste de talent, ami de l’auteur, don Rafaël Calvo, très goûté à Madrid, imagina de le lire en scène devant le public du théâtre espagnol. L’innovation était heureuse : ces beaux vers, où l’acteur mettait l’art de sa diction et le charme expressif de sa voix, soulevèrent dans la salle d’unanimes applaudissemens. Depuis lors plusieurs autres poèmes ont été lus ainsi sur la scène et toujours avec le même succès. Enfin, en moins d’une année, la Dernière Lamentation de lord Byron a déjà atteint le chiffre de quinze éditions, chose inouïe en Espagne, où jusqu’ici on ne lisait guère et où les livres s’achetaient peu.

L’Idylle suivit de près ; le sujet en est tout intime et familier. C’est l’histoire d’une pure amitié d’enfans qui, se transformant avec l’âge, devient insensiblement l’amour. Sur ce thème si simple, M. Nuñez de Arce a brodé des détails charmans. Qui ne se plairait en effet à ce gentil tableau des jeux de l’enfance ?


Dès l’aube, jusqu’au déclin du jour, — on nous voyait — vaguer çà et là, dans notre accord enfantin. — Nous étions toujours ensemble ; toujours unis, — nous cherchions les nids — dans les arbres touffus du verger.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Combien de fois, courant éperdus — par les vignes et les semis, — nous pliâmes sous la fatigue, — et, aux clartés douteuses du crépuscule — nous revînmes à la maison, — sur le char rustique d’un de nos voisins !

Rapides et charmantes, les heures — passaient pour nous sans être comptées, — et nous trouvaient toujours tranquilles et rians. — Même quand la nuit, noire et froide, — nous jetait bienveillamment sur notre couche, — nous jouions encore ensemble dans nos rêves.


Et combien d’autres épisodes qu’il faudrait citer ! le jeune étudiant partant pour la ville, accompagné des conseils et des avertissemens de la famille, son joyeux retour aux vacances, la description des plaines de Castille, la douloureuse surprise du jeune homme, rencontrant dans les manières de son amie une réserve à laquelle il n’avait pas été habitué, sa chute terrible du haut de la vieille tour où il va solitaire dévorer ses douleurs, la douce et angélique figure qui se penche sur son chevet pendant son délire, les explications échangées, le touchant aveu de la jeune fille, les promesses de bonheur et d’éternel amour. Mais cette idylle doit finir tristement, comme une élégie. Lorsqu’il revient pour la seconde fois, le jeune homme ne trouve plus à embrasser que le corps inanimé de sa fiancée.

Tout différent d’effet et de ton est le Vertige, sombre récit que remplissent les épouvantables visions du remords. Dans une tour gigantesque, au bord de la mer, vit un noble et puissant baron, Juan de Tabarés, l’effroi de la contrée, qui, depuis des années, détient son propre frère au fond d’un cachot. Cependant il ne se sent pas tranquille.


. . . . . . La nuit sereine dort — d’un vague sommeil ; — la lune resplendit — dans le firmament sans nuages, — et l’air est si calme qu’on le dirait immobile.

Quand la tempête commence — à se déchaîner dans l’âme, — comme ton calme est insupportable, — ô mère nature ! — Tu ne donnes jamais à l’humaine tristesse — la consolation tant désirée, — et, dans les momens de deuil, — noire peine est encore plus aiguë, — sous l’impassible et muette — indifférence du ciel.


Don Juan fait sortir le prisonnier, le conduit dans un lieu désert, et là, cherchant à légitimer sa haine, lui propose un duel ; celui-ci refuse et tombe aussitôt frappé à mort. Le meurtrier ne songe plus qu’à s’enfuir ; mais déjà sa raison s’égare, un voile de sang obscurcit ses yeux, des vapeurs rouges couvrent la terre, la mer et le ciel. Saisi de vertige, il court, il court, mais en vain, car plus il avance, plus il voit de près le cadavre de son frère, et les yeux du nouvel Abel sont toujours ouverts et comme cloués sur lui.


Le misérable assassin — ne peut s’écarter de sa victime, — et dans son délire, il ne s’aperçoit pas — qu’il tourne tout autour d’elle. — Enfin le traître recueille — le fruit de ses maléfices ; car Dieu parfois, comme réparation — à sa justice offensée, — concentre en une minute — la douleur de toute une vie.

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Rien n’apaise sa peur, — et sa course douloureuse — se poursuit d’heure en heure, — sans qu’il cède à la fatigue. — Son propre crime le harcèle — à coups redoublés, — jusqu’à ce que, brisé, — livide, éperdu, — il s’affaisse auprès du mort.


Et le poème se termine par cette exclamation, où la majesté du style égale la grandeur de la pensée :


Conscience, jamais endormie, — muet et tenace témoin, — qui ne laisses jamais sans châtiment — aucun crime en la vie ! — La loi se tait, le monde oublie, — mais qui peut secouer ton joug ? — Le souverain Créateur a voulu — que, seule à seule avec la faute, — tu fusses tout à la fois pour le coupable, — dénonciateur, juge et bourreau.


Dans la Vision de Fray Martin, qui n’est autre que Martin Luther, la scène s’élargit encore et ouvre à l’imagination du lecteur le plus vaste horizon. Nous y trouvons en effet, décrites avec une délicatesse exquise, les craintes et les hésitations d’une âme ardente, partagée entre le doute et la foi, qui tantôt brûle de secouer le joug de l’obéissance, tantôt recule épouvantée devant les conséquences de son acte. C’est à l’église même, pendant la prière, que le moine augustin se voit assailli par les désirs secrets, les passions endormies, les souvenirs importuns, qui, jusqu’au fond du cloître, troublent la paix de l’existence humaine. L’envie, la haine, l’ambition, l’amour profane, tous les vices et toutes les convoitises prennent à ses yeux les formes les plus étranges, horribles ou séduisantes, et tourbillonnent emportées dans une danse fantastique ; mais alors se présente une suave vision, belle, d’une beauté grave et mélancolique, où se lit la douleur. Elle fend la foule des êtres impalpables qui emplissent la nef, s’approche du chœur et vient s’appuyer sur le dossier de la stalle où le moine est assis. Celui-ci a fermé les yeux ; tout à coup il sent deux bras le serrer étroitement, un baiser glacial se poser sur son front, et tandis que la voix des autres frères fait retentir la voûte des grands enseignemens de l’église, la vision invite Fray Martin à briser sa chaîne et à la suivre. « Mais qui donc es-tu ? s’écrie le moine. Pourquoi troubles-tu ma paix et ma prière ? — Je suis le Doute, répond-elle. » À ces mots, Fray Martin tombe évanoui.

Les frères s’empressent de relever le corps de leur compagnon. Cependant son âme, libre de tout lien, suivait la vision à travers l’espace. Elles arrivent ainsi toutes deux devant une immense roche abrupte dont la base se perd dans les ténèbres et le sommet dans la lumière. Là monte péniblement, les yeux tournés vers le ciel, déchirant sa chair aux aspérités de la route, la foule des races, des nations et des empires. Et combien fléchissent ! combien tombent et disparaissent pour toujours dans les profondeurs de l’abîme ! Au milieu de ce défilé, l’âme du moine a reconnu Rome, la cité éternelle, et pieusement commence à prier ; mais quelle n’est pas son épouvante !


L’âme, avec une angoisse croissante, cherchait — partout la croix ; partout — elle la vit brisée ou renversée. Il semblait — que la cité adultère rétablissait — en son culte les dieux déchus. — Où était Jésus ? où était — Marie, étoile des mers orageuses ? — où était la vérité ? — L’infatigable érudition, l’art — beau encore, mais idolâtre, la science — incrédule ou rebelle, les désirs, — lâchés comme des satyres, s’abandonnaient — à une aveugle admiration pour le paganisme. — Par un grossier sacrilège, — Jupiter palpitait sous l’austère — figure de Moïse, et la voluptueuse — Vénus, sous les modestes atours — de la Mère de Dieu… Les nudités des statues, les tableaux — obscènes, les livres licencieux, étaient, — plus que l’ornement, le scandale et la honte — de la demeure pontificale ; ces murs, — où devaient résonner seulement — de mystiques prières, retentissaient — de chants orduriers. — Les rites, les coutumes, les cérémonies, les usages — de la Rome païenne, s’élevant — du fond de leurs antres classiques, — comme l’odeur putride qui sort des tombes, — empestaient la terre et lentement — allaient voilant l’éclat fécond — de la croix glorieuse.


Devant cet horrible spectacle, l’âme s’émut : « Rome, dit-elle, qu’as-tu fait de mon Dieu ? » Et alors, comme si sa plainte accusatrice eût donné une vie nouvelle à la vision dolente, le fantôme du Doute monta, grandit et parut envahir l’espace. Quand l’âme rentra dans le corps du moine, sa résolution était prise, et Martin Luther se déclarait en révolte contre la ville éternelle.

Assurément, il n’y a pas lieu ici de faire un choix entre des pièces de composition assez variée pour que chacun, selon son goût ou les dispositions de son esprit, préfère l’une à l’autre ; qu’il nous soit permis cependant d’attirer tout spécialement l’attention sur celle qui a pour titre : la Forêt obscure, et qui serait peut-être l’expression la plus parfaite de la manière et du talent de l’auteur. Là encore se retrouve l’idée morale qui domine et éclaire toute son œuvre, et dans le chaste amour de Dante pour Béatrice, perce l’image symbolique de l’incessante aspiration de l’homme vers l’infini. Cette forêt en effet, c’est celle dont Dante a parlé au commencement de son divin livre, et par laquelle chacun des mortels est tenu de passer ; c’est l’endroit, le moment mystique où, arrivé sur la seconde pente de la vie, il voit les illusions et les espérances s’échapper de son cœur, comme les feuilles sèches emportées par le vent d’automne. Perdu lui-même au milieu des ramures et des ténèbres, notre poète se lamente et désespère de pouvoir jamais retrouver sa route, quand par hasard, il aperçoit la grande figure du maître italien, qui, prenant pitié de ses peines, s’engage à lui rendre le service qu’il reçut autrefois lui-même de l’ombre de Virgile. À la voix de son guide, le poète se remet en route, mais alors les broussailles s’écartent et le terrain s’aplanit. Tout en marchant, Dante, songeur, laisse échapper le nom de Béatrice, et, curieux de sonder les mystères de cette grande âme, son compagnon lui demande comment il a pu dans son cœur unir les excellences du divin amour aux misères de l’amour humain. Dante consent à parler et, s’asseyant un moment, raconte en un langage inspiré l’histoire de son immortelle passion.


C’était aux jours joyeux et sereins — de mon beau printemps si court, — aux jours où je ne connaissais ni la méchanceté ni le mensonge.

Ce fat alors que Béatrice, innocente enfant, — elle aussi, sortie d’une noble famille, — soumit mon cœur pour la première fois.

Quelle force supérieure, inconnue, — put nous unir d’un lien si étroit — à la chaste aurore de la vie ?

L’enfance protégeait notre cœur, — comme le mur protège la ville — contre l’ignoble envahisseur aux aguets.

Notre mutuelle ignorance était une citadelle — inexpugnable, mystérieuse et sainte, — fermée à toute pensée impure.

Comment pûmes-nous céder à l’attrait — d’une passion ignorée de cet âge, — et comment grandit-elle ainsi dans nos âmes ?

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Cette douce affection d’enfance — enferma mon bonheur, comme le virginal — bouton de la fleur enferme son parfum.

Même je crois, et mon esprit — s’attache — à cette agréable illusion, que nous étions descendus du ciel en nous aimant.

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Aujourd’hui que ma vue immatérielle s’est étendue — en pleine lumière, du haut de la cime élevée — où j’arrivai après ma dernière défaillance,

Mon doute se tourne en certitude, — et je sais que nous fûmes, en traversant le monde, — comme deux étincelles de la même flamme.

Où trouver un amour plus touchant et plus profond — que le nôtre, et qui ait été — si timide, si chaste et si réservé ?

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Jamais la naïve jeune fille n’entendit — aucune parole qui fît paraître — sur ses joues le rouge de la pudeur.

Mes peines, mes soucis, mes désirs, — mes secrètes angoisses, je les exprimais — avec le muet langage des yeux,

Et sans un mot, sans que ma langue, esclave — d’une folle crainte, se hasardât à la prière, — elle devinait mon pur amour.

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Mais ensuite, quand la nuit obscure, — couronnée d’astres étincecelans, — excitait ma fièvre et mon délire,

Quand seul dans ma chambre, le regard — fixé sur l’étendue ténébreuse de l’espace, — où resplendissait l’image de celle que j’aimais,

Je cherchais dans le silence et le repos — un adoucissement à mon mal, quelles tristes plaintes — exhalait ma poitrine angoissée !

Comme les abeilles accourent au rayon de miel, — ainsi mes pensées volaient vers Béatrice — à travers les murs et les grilles.

Et dans la nuit silencieuse, au moment — où elle dénouait ses cheveux d’or, — de vagues accens troublaient sa quiétude.

C’étaient sans doute mes désirs ardens — qui, chœur invisible, volaient — autour d’elle, en lui disant : Je t’adore !

Parfois dans mon douloureux état, — une voix du cœur, secrète et profonde, — me criait : Courage ! tu es aimé.

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Mais en arrivant au pied de sa fenêtre, — je reculais confus, sans valeur, — et me disais : Il est encore trop tôt ; je reviendrai demain.

Et jamais n’a lui le jour propice — pour mon amour, qui, prisonnier, — s’agitait en moi comme un Titan.

Peut-être sans la faiblesse que j’avoue, — nos deux existences, dans une divine extase, — se seraient fondues en un baiser.

Mais hélas ! un jour à l’improviste — l’effroyable mort qui me la ravit — me laissa seul et triste au milieu de ma route.

Ce chaste front, vase sacré — de vertu et d’amour, ces yeux — clairs comme la lueur de l’aube ;

Ce sein gracieux, ces lèvres — roses, dont le pudique sourire — calmait la rigueur de mes ennuis ;

Cette voix qui, tremblante, indécise, — arrivait à moi comme le chant lointain — de la nuit sur les ailes de la brise ;

Tout cela, malgré mes larmes abondantes, — passa devant moi comme une fugitive étincelle — et je ne pense encore à ce jour qu’avec épouvante.

La mort même la trouva si belle, — que pour l’emporter vers les mondes supérieurs, — sou souffle destructeur ne s’imprima pas sur elle.

Je la vis, aux sinistres lueurs — des cierges blancs ; on l’eût dit endormie, — la gorge couverte de fleurs odorantes,

Et sur son calme visage décoloré — je posai en tremblant un baiser… le premier, — l’unique baiser que je lui donnai de ma vie.

Ah ! comment ai-je pu résister au choc — terrible d’une si dure épreuve ? — Je ne l’ai su ni ne veux le savoir.

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Le monde était pour moi désert, — le soleil sans lumière, la nature muette, — et moi, non désolé, mais mort.

Car elle ne vit plus l’âme qui, privée de tout bien, se lance éperdue — dans les noirs abîmes du doute.

Que j’ai été malheureux !… Mais où n’atteint pas — la clémence de Dieu qui nous envoie — le calme après la terrible tempête ?

Une nuit d’insomnie, nuit d’agonie — où, entraîné par le flot violent — de la douleur, je me tordais en gémissant,

Quand, de plus en plus aveugle, seule et abandonnée, — ma raison luttait contre la peine — où la foi de l’homme s’épure.

L’image de Béatrice, douce et sereine, apparut tout à coup à mes yeux, — rayonnant d’un éclat céleste.

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Entourée de nuées lumineuses — qui lui faisaient une robe flottante, — blanche comme la neige des sommets,

Elle inclina vers moi sa virginale figure — pour éclairer mon esprit assombri — d’un rayon d’angélique tendresse.

Trois fois dans mon délire, — me redressant sur ma couche, — je voulus l’embrasser, et j’embrassai le vide,

Et au travers de son image, versant — un torrent de larmes, trois fois — je sentis mes bras retomber sur ma poitrine.

« Le ciel entendant tes continuelles prières, — s’écria la vision, cherche à te rendre — le repos perdu que tu désires,

« Et je reviens vers toi, comme l’oiseau fatigué — d’un long voyage vole vers le nid silencieux — où veille son désolé compagnon ;

« Parce que, dans le sein même de la gloire, — j’étais triste en pensant à ton affliction — et je troublais par mes gémissemens le calme du divin séjour.

« Ayant pitié de ta constance — que n’ont pu ébranler ni le sort — ni le temps, ni la rigueur, ni la distance,

« Je viens te voir en retour — et par ordre d’en haut, je te dis : — Que ton amour a triomphé de la mort.

« Je m’engage à éclairer de la lumière du ciel — ton esprit géant, et en quelque endroit — que tu ailles, tu me verras toujours avec toi.

« Quand tu suivras la véritable voie : — Avance ! te dirai-je, le bien nous guide, — et quand tu commenceras à douter : Espère !

« Et ton âme, en ma tendre compagnie, — montera plus haut, parce qu’elle aura deux ailes — pour s’élever vers Dieu, ta foi et la mienne.

« Je vêtirai pour toi mes vêtemens nuptiaux, — je serai ton épouse mystique et ma main — te soutiendra dans le monde, si tu fléchis.

« Je te montrerai l’inconnu, le caché ; — ton esprit atteindra où n’a jamais pu — atteindre la pensée humaine ;

« Et, unie à toi par un lien invisible, — dans les dures batailles de la vie, — nous serons, toi l’épée, moi le bouclier. »


C’est à dessein que nous avons, dans cette étude, multiplié les citations ; ce nous a paru en somme la meilleure manière de présenter un auteur dont le nom et les œuvres sont encore peu connus chez nous. On a reproché à M. Nuñez de Arce de ne faire vibrer que les cordes graves de sa lyre, d’exprimer plutôt les sentimens énergiques que les émotions douces et tendres, d’être plus passionné que touchant. La critique ne nous semble pas bien juste, et si les tendances naturelles de son talent ou l’influence des événemens et des idées qui font la société moderne l’attirent de préférence vers les sombres tableaux, il sait aussi parler au cœur et trouver les notes émues. Nous n’en voulons d’autre exemple que le dernier morceau que nous venons de citer. Qu’il est touchant l’aveu de Béatrice dont les plaintes troublaient les joies du ciel ! qu’elle est belle et vraiment divine la récompense de Dante, dont l’amour a triomphé, non-seulement des amertumes de la vie, mais des obscurités de la mort, et qui désormais, conduit par sa chaste compagne, s’élèvera par la pensée à des hauteurs jusqu’alors interdites à l’esprit humain !

Deux nouvelles œuvres lyriques de notre auteur sont déjà annoncées : l’Athée et la Guerre et la Peste. Comme leur titre l’indique, elles traiteront, elles aussi, de ces hautes questions sociales qui préoccupent les penseurs de notre époque et renfermeront un enseignement pratique. Mais M. Nuñez de Arce nous promet encore un grand poème. Quel sera-t-il ? Y sentira-t-on d’un bouta l’autre la même intention doctrinaire et moralisatrice ? Il y aurait là peut-être un danger. Que le poète, jusque dans les fantaisies de son imagination, respecte et glorifie les vérités morales, rien de plus juste et de plus convenable. Mais il n’a pas précisément charge de prêcher le bien ; ce qu’il doit poursuivre avant tout, ce qu’on attend, ce qu’on exige de lui, c’est le beau, la perfection dans l’art, l’idéal. Qu’il s’y élève et nous y emporte avec lui, alors il aura rempli sa mission ; l’enseignement, si enseignement il y a, découlera tout naturellement de l’œuvre elle-même. Mais n’insistons pas davantage. L’habileté, le talent avec lequel M. Nuñez de Arce a déjà réussi à glisser le précepte sous l’allégorie, surtout dans son Raymond Lulle et sa Forêt obscure, nous est un garant qu’il saura tourner la difficulté et que son futur poème méritera dans la littérature espagnole une place d’honneur.

D’ailleurs les encouragemens sympathiques ne lui manqueront pas. Pline le Jeune, en constatant jadis que « l’année avait produit toute une moisson de poètes, » s’affligeait que le public montrât si peu d’enthousiasme pour les venir écouter. « La plupart des auditeurs invités, dit-il, se tiennent dans les alentours de la salle et passent le temps de la lecture à causer, et tout à coup ils se font annoncer si le poète est entré, s’il a lu le commencement, s’il touche aux dernières pages du livre ; alors seulement ils entrent, et encore avec quelle lenteur, quelle hésitation ! Et à peine ont-ils pris place qu’ils ne restent pas assis, mais s’en vont avant la fin, les uns furtivement et rasant les murs, les autres franchement et d’un air dégagé. » Fort heureusement pour M. Nuñez de Arce et ses confrères, ils trouvent auprès de leurs compatriotes un accueil beaucoup plus flatteur. Ce n’est pas seulement au théâtre ou à la tribune de l’Athénée que leurs vers sont lus et acclamés. Dans les centres littéraires, dans les cercles, dans les salons même, se presse pour les applaudir un auditoire aussi sensible que charmant, et nous aimons à croire que ces nouveaux suffrages ne leur sont pas les moins agréables. C’est là, si l’on peut dire, le premier effet de ce bel enthousiasme pour les choses de l’esprit qu’il honore tout à la fois et le poète qui le provoque et le public intelligent qui l’éprouve.

L. Louis-Lande.