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Un Poète théologien/01

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Un Poète théologien
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 104 (p. 199-222).
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UN
POETE THEOLOGIEN

LA RELIGION ROMAINE DANS VIRGILE

C’est une erreur de croire que tout soit dit sur les grands écrivains qui occupent depuis si longtemps l’attention du monde, et qu’on ne puisse plus parler d’eux sans être condamné à répéter ce qui se trouve partout. Il semble au contraire qu’ils aient ce privilège de suffire à l’admiration de tous les siècles ; nous voyons que chaque étude qu’on fait de leurs ouvrages au lieu de les épuiser les renouvelle, et qu’en les regardant sous d’autres aspects on y découvre toujours d’autres qualités. C’est ce qui arrive pour Virgile. La critique de notre temps a des préférences qui ne lui sont pas favorables : elle s’est éprise de la poésie des époques primitives, de celle qui naît d’un élan spontané de l’âme, en dehors de toute convention et avant qu’on ait formulé aucune règle. Non-seulement elle n’oserait plus, comme on le faisait encore au siècle dernier, mettre l’Enéide au-dessus de l’Iliade, mais elle irait volontiers chercher dans quelque coin ignoré du monde quelque récit épique à moitié barbare pour l’opposer au poème de Virgile ; elle a même fini par faire si peu de cas de ce qu’elle appelle avec dédain une poésie artificielle et factice qu’on l’a vue récemment proclamer d’un ton superbe que Rome n’a pas connu l’art véritable, et qu’il ne lui a pas été donné de tremper ses lèvres « à la coupe d’or des muses. » Ce qui nous rassure pourtant contre ces mépris, c’est qu’on n’a pas cessé de s’occuper du grand poète de Rome : on pourrait même dire que jamais peut-être il n’a été plus étudié ni mieux connu qu’aujourd’hui. Ribbeck en Allemagne, Conington en Angleterre, ont publié d’excellentes éditions de ses ouvrages, M. Benoist nous a fait connaître dans la sienne les meilleurs travaux des critiques étrangers [1]. On a surtout mis en relief certaines qualités de son œuvre dont on s’était jusqu’ici moins occupé, en sorte que ce qu’il a perdu d’un côté, il le regagne de l’autre, et que sa réputation ne se trouve pas en somme avoir souffert. Je voudrais attirer l’attention sur un de ces mérites de Virgile, que la critique actuelle a sinon découvert, au moins mieux saisi et mieux indiqué qu’on ne l’avait fait encore. Elle a fait voir, et je vais montrer après elle, le caractère religieux de son œuvre et l’influence que le poète a dû exercer sur les croyances de ses contemporains. C’est un sujet d’étude qui intéresse à la fois l’histoire littéraire et politique de Rome.


I

On risquerait de mal comprendre la littérature du siècle d’Auguste, si l’on oubliait, en l’étudiant, les efforts qu’a faits ce prince pour ramener les Romains aux anciennes mœurs et aux vieilles croyances. Ce fut l’œuvre de toute sa vie. Il travailla pendant tout son règne à restaurer l’ancienne religion et à lui rendre l’autorité qu’elle avait perdue. Il rebâtit les temples, il rétablit les anciennes cérémonies, il accrut le nombre des prêtres et leurs privilèges, il rendit au culte tout son éclat. En même temps il tenait à ranimer dans tous les cœurs le goût du passé ; il en imitait les usages, il en vantait les vertus. Il promulgua des lois rigoureuses contre les excès du luxe et la licence des mœurs ; il punit durement les célibataires, les débauchés, les adultères. Il espérait avoir ainsi corrigé son siècle et rendu à la famille son importance et son antique pureté. « J’ai fait des lois nouvelles, dit-il fièrement dans l’inscription d’Ancyre. J’ai remis en honneur les exemples de nos aïeux, qui disparaissaient de nos mœurs, et j’ai donné moi-même des exemples dignes d’être imités par nos descendans. »

Ces tentatives de réformes religieuses et morales ont laissé des traces profondes chez tous les écrivains de ce temps. Non-seulement ils sont unanimes à en reconnaître la nécessité, à en vanter le mérite, à en prédire les heureux effets, mais ils se font tous honneur de les seconder. Tous, qu’on leur ait ou non demandé leur concours, travaillent à les faire réussir ; tous prêchent la vertu, tous chantent les dieux, et l’on peut dire qu’Auguste compte autant de collaborateurs que nous connaissons de poètes, d’orateurs et d’historiens sous son règne. Cependant, dès qu’on s’approche d’un peu plus près, sous ce bel accord on découvre beaucoup de dissonances. Il se trouve que ces collaborateurs empressés de l’empereur, ces défenseurs zélés de la religion et de la morale se sont souvent démentis dans leurs livres et dans leur conduite. Auguste lui-même n’avait pas assez bien vécu pour s’attribuer le droit de réformer les mœurs publiques. Sans parler des débuts sanglans de son règne, Dion nous apprend qu’au moment même où il publiait ses premières lois contre l’adultère il était amoureux de la femme de Mécène, la gracieuse Térentia, et « qu’il la faisait de temps en temps disputer de beauté avec Livie. » Ce moraliste si rigoureux pour les autres conserva longtemps pour lui le goût des débauches secrètes. On sait que des litières fermées amenaient des femmes au Palatin, et que ce mystère n’était pas tout à fait ignoré du public, puisqu’un philosophe se glissa un jour dans une de ces litières pour venir faire des remontrances au prince libertin. La plupart de ceux qui servaient les desseins d’Auguste n’étaient guère plus autorisés que lui à enseigner le respect des dieux et l’amour de la vertu. Il n’y avait pas de sybarite plus efféminé que ce Mécène, qui se chargeait d’inspirer aux poètes la résolution de chanter le bonheur champêtre et les charmes de l’antique simplicité. Parmi les écrivains qui célébraient avec le plus d’effusion les lois morales et les institutions religieuses de l’empereur, il s’en trouvait beaucoup dont la vie avait été fort légère, et que rien ne préparait à la mission grave dont ils se chargeaient avec un empressement si étrange. Ovide, en composant ses Fastes, éprouve une sorte d’étonnement naïf du sujet nouveau de ses chants. Il rappelle qu’avant de célébrer les dieux et leur culte il avait chanté ses amours. « Qui pouvait croire, dit-il, que par ce chemin j’en arriverais où je suis ? » De là les incohérences qu’on remarque dans les doctrines et la conduite des écrivains de ce siècle, ce mélange surprenant de scepticisme et de foi, ces sévérités de principes tempérées par d’étranges complaisances dans la pratique, et ce sourire d’ironie qui se glisse souvent jusqu’au milieu de l’enthousiasme le plus vif. Ces contradictions diminuaient beaucoup l’autorité de leurs conseils ; ils ne pouvaient pas avoir ces accens du cœur qui partent de la conviction personnelle et qui la communiquent, et les malins, qui s’apercevaient qu’ils étaient plus croyans dans leurs livres que dans leur vie, devaient les accuser de n’être pas sincères, de se prêter par politique ou par ambition aux projets de l’empereur.

Virgile seul échappait à ces reproches. Aucun écrivain n’a servi avec plus de zèle et surtout avec plus de sincérité les desseins d’Auguste, aucun ne lui fut plus utile pour transmettre à ses contemporains les opinions et les sentimens qu’il voulait leur donner. Les autres, nous venons de le dire, étaient mal préparés par leur vie et leur caractère à ce rôle qu’ils s’étaient imposé ; au contraire, il semble que la nature avait fait Virgile pour le remplir. En accomplissant pour sa part l’œuvre à laquelle Auguste conviait les grands esprits de ce temps, il n’obéissait pas moins à ses instincts propres qu’aux exhortations de l’empereur.

Sa vie ne commence pour nous qu’avec les Bucoliques : il avait près de trente ans quand il les écrivit. Ce qu’il fit jusqu’à ce moment est à peu près ignoré. Il est probable qu’il s’était acquis déjà un certain renom dans sa province, puisque Pollion, qui la gouvernait, voulut le connaître ; il n’est guère douteux non plus qu’il n’ait toujours beaucoup aimé ces campagnes où il était né, et dont il a laissé de si beaux tableaux. Il avait souvent dans ses premières années « pris l’ombre et le frais le long des fontaines sacrées, » il avait dormi « au murmure des abeilles bourdonnant autour de la haie de saule, » il s’était éveillé « au gémissement des ramiers et des tourterelles, au chant lointain du paysan qui coupait sa vigne, » et il n’oublia jamais ces impressions de son enfance. On le fit voyager dès qu’il eut grandi. Il visita Milan et Naples, il habita la superbe Rome, « qui élève sa tête au-dessus des autres villes autant que le cyprès domine les humbles arbrisseaux ; » il y fréquenta des écoles célèbres où il connut toute la brillante jeunesse de ce temps, mais les grandes villes ne lui firent pas oublier son pays. Ses souvenirs, ses affections, devaient le rappeler sans cesse « vers ces champs que le Mincius arrose de ses sinuosités flexibles, » et il s’empressa d’y revenir quand son éducation fut achevée. Il s’y trouvait pendant les guerres civiles, il y serait resté peut-être sans les événemens qui le forcèrent d’aller chercher des protecteurs à Rome.

Ce goût qu’il avait pour les champs, ce plaisir qu’il trouvait à y vivre a dû nécessairement influer sur ses sentimens et ses habitudes. N’est-ce pas là par exemple qu’il a pris en partie son amour pour les choses d’autrefois ? D’ordinaire on respecte le passé au village, on y répète volontiers les vieilles maximes, on y conserve les mœurs antiques. Virgile aussi aime l’ancien temps, et, quand il en parle, on sent bien que son admiration vient de son cœur, qu’elle n’a rien de commandé. Tout lui plaît dans les souvenirs du passé, aucun détail ne lui semble indifférent ou grossier ; à l’exception « de la triste fermeté du premier Brutus, » qui blesse un peu cette âme tendre, il n’y veut rien effacer. Loin d’attaquer les vieux poètes, comme son ami Horace, il recueille pieusement leurs expressions et leurs tours de phrase, il les imite ou les copie pour se donner un air d’antiquité. La façon dont il passa ses premières années peut expliquer aussi qu’il ait été si attaché à la religion de son pays : alors, comme aujourd’hui, on lui restait plus fidèle aux champs qu’à la ville. Comme elle y avait pris naissance, et qu’elle n’était à l’origine qu’une façon d’interpréter les phénomènes naturels, il semble qu’on devait en garder mieux l’intelligence quand on restait en contact avec la nature, et c’est une des raisons pour lesquelles les campagnes, qui avaient été son berceau, furent aussi son dernier asile.

Ces premières impressions de Virgile furent profondes, et il était dans sa nature de ne les oublier jamais. Ce n’était pas une de ces âmes heureuses qui se trouvent à l’aise dans la vie, qui, séduites chaque jour par des plaisirs nouveaux, risquent d’oublier vite les anciens souvenirs. Son existence fut en somme facile et douce. Il semble n’avoir éprouvé qu’une fois un malheur sérieux : il fut chassé de ce petit champ qu’il aimait tant, et faillit perdre la vie en le défendant contre le soldat qui voulait le lui prendre ; mais ce malheur fut vite réparé, et il ne suffit pas pour expliquer cette tristesse, qui ne cessa de s’accroître avec les années, à mesure que cet incident de sa jeunesse s’éloignait de lui. Il était riche : la libéralité de ses protecteurs lui avait donné à peu près 10 millions de sesterces (2 millions de francs) ; il possédait une maison à Rome, sur l’Esquilin, une villa à Nole, en Campanie, une autre en Sicile. Il était entouré d’amis dévoués. Sa gloire n’était contestée que par quelques poètes jaloux ou quelques grammairiens médisans, tous les gens de goût admiraient ses vers ; ils étaient enseignés de son vivant dans les écoles, et un jour qu’il entrait au théâtre le peuple se leva pour le saluer, comme il faisait à l’arrivée d’Auguste. Sa tristesse n’était donc pas de celles qui tiennent à des événemens malheureux, et que d’autres événemens peuvent guérir ? c’était une de ces maladies que l’âme apporte en naissant, qui, n’ayant pas de cause apparente, ne peuvent guère avoir de remède. Comme elle lui faisait trouver toujours quelque amertume dans tous les agrémens que la vie lui offrait, elle lui rendait les souvenirs du passé plus précieux et le ramenait ainsi aux impressions religieuses de sa jeunesse.

Telles étaient ses dispositions lorsqu’à trente ans le succès des Bucoliques sembla devoir le fixer à Rome ; mais il ne paraît pas que les plaisirs de la grande ville l’aient beaucoup changé. Ses biographes nous disent qu’il ne put jamais s’habituer à y demeurer. Il s’en éloignait volontiers, non pas seulement, comme Horace, pour fuir les importuns ou les sots et s’appartenir à lui-même, mais pour jouir de la paix des champs et des beautés de la nature. Quand il était forcé de rester à Rome et de fréquenter ces illustres amis que son talent lui avait faits, il semblait un étranger dans leurs somptueuses demeures. Il y apportait des manières embarrassées et « une figure rustique. » Il ne savait pas se mettre au goût du jour ; on nous dit qu’il arrangeait mal les plis de sa toge et que son soulier était toujours un peu grand pour son pied. Il était timide, silencieux, maladroit ; il rougissait au moindre mot. Le contact de tous ces beaux esprits, de tous ces gens du monde, l’a laissé le même, et jusqu’à la fin il est resté, selon l’expression de Macrobe, « un provincial, un fils de paysan, élevé parmi les broussailles et les forêts. »

Virgile n’eut donc, pour concourir à l’œuvre d’Auguste, ni à renier ses opinions, ni à faire violence à sa nature. Il trouvait en lui le germe de tous les sentimens que les réformes impériales voulaient donner ou rendre au pays. On ne peut pas affirmer pourtant que de lui-même il eût pris tout à fait la direction qu’il a suivie ou qu’il s’y fût engagé d’une manière aussi résolue, et que l’amitié d’Auguste, le désir de servir sa politique, n’aient exercé aucune influence sur lui. Ce qui le prouve, c’est que ses premières œuvres n’ont pas entièrement le caractère des autres ; à mesure qu’il avance, le patriotisme et la religion tiennent plus de place dans ses vers. N’est-il pas naturel, d’attribuer ce changement à ses relations avec le prince qui méditait de ranimer les anciennes croyances et de remplacer dans les cœurs le sentiment de la liberté par l’orgueil de la grandeur romaine ? Le talent de Virgile s’est développé conformément à sa nature, et dans ce développement naturel les inspirations de l’empereur n’ont pas été inutiles. La vie du poète nous prouve qu’il recevait volontiers l’impulsion des autres et se dirigeait par leurs conseils. Chacun de ses protecteurs (il en avait toujours quelqu’un) a laissé son empreinte sur l’un de ses ouvrages. C’est Pollion qui lui conseilla d’écrire les Bucoliques, et il était, quand il les composa, l’ami et l’obligé de Cornélius Gallus : on ne peut malheureusement pas nier qu’il ne s’y trouve quelque trace de ces beaux esprits maniérés qui adoraient et copiaient les Alexandrins. L’œuvre ne comportait pas de souvenirs patriotiques : les vieux Romains aimaient beaucoup la campagne, mais il n’était pas possible d’en faire des bergers comme ceux de Théocrite. La religion n’y tient aussi que fort peu de place ; à l’exception de la quatrième églogue dont il sera question plus tard et dans laquelle on trouve un vrai sentiment religieux, Virgile n’y emploie ordinairement les dieux qu’à la façon dont Ovide s’en sert, comme une machine poétique destinée à embellir le paysage. C’est ainsi que dans la dixième églogue, où il transforme en berger son ami Gallus, qui fut préfet de l’Égypte, il amène auprès de lui Apollon, Pan et Sylvain, qui viennent essayer de le distraire de sa douleur. Il agira plus tard autrement avec les dieux, et il leur garde un rôle plus grand, plus honorable que de venir consoler un administrateur romain abandonné par une comédienne qu’il aimait. On sent pourtant, dès les Bucoliques, que Virgile ne s’en tiendra pas à cette poésie de bergers. Tantôt il éprouve la tentation de chanter la nature, comme Lucrèce ; tantôt il cède, en pleine pastorale, au plaisir de célébrer les guerriers et les combats, et il faut qu’Apollon lui tire l’oreille pour le rappeler à ses moutons. Évidemment le cadre des églogues est trop étroit pour son génie, et il en sort de tous les côtés. Mécène le mit à l’aise en lui demandant d’écrire les Géorgiques. « Sans toi, lui disait le poète, l’âme n’entreprend rien de grand. » Virgile tendait au grand de lui-même, mais ce n’était peut-être qu’un instinct confus : l’insistance de son illustre protecteur l’aida à reconnaître sa vocation véritable, et lui donna des forces pour la suivre.

Mécène était l’un des ministres d’Auguste, son confident le plus intime. C’est lui, si l’on en croit Dion, qui lui inspira ses réformes. Il est sûr au moins qu’il connaissait ses projets et qu’il travailla autant qu’il put à leur succès. Ce voluptueux, cet efféminé, ne pouvait s’empêcher, comme le paysan Varron, de regretter amèrement la dépopulation des campagnes. Il avait vu, lui aussi, avec la plus vive peine « les pères de famille se glisser dans les villes, laissant la faux et la charrue, et ces mains qui cultivaient le froment, et la vigne ne plus s’agiter que pour applaudir au théâtre et au cirque. » Il savait tous les dangers qui en résultaient : la campagne donnait à l’empire de vigoureux soldats, la ville ne formait que des oisifs et des débauchés qu’il fallait nourrir. En réveillant dans les cœurs le goût de la vie champêtre, on voulait essayer de refaire ces vaillantes générations par lesquelles Rome était devenue « la merveille de l’univers. » Le patriotisme est donc au fond des Géorgiques, la religion aussi : les campagnes ont toujours nourri et entretenu le sentiment religieux ; il est partout dans l’œuvre de Virgile. Le poète n’a pas précisément pour dessein de dépeindre les délices de la vie rustique ; il la décrit comme elle est, il la montre rude et laborieuse. L’humanité lui semble, aux champs autant qu’ailleurs, misérable et souffrante (mortales œgriy miseri), et il nous fait des tableaux assez tristes de sa condition ; mais cette tristesse ne ressemble pas au désespoir amer de Lucrèce. Elle n’est pas de celles qui ne peuvent se consoler que par les perspectives du néant, qui trouvent un charme divin à songer que les cieux sont déserts, que le monde doit périr, que l’homme disparaît tout entier, que son existence n’est qu’un point dans le vide, et qu’il n’y a dans toute la nature que la mort qui soit immortelle. C’est une tristesse plus douce, et qui cherche à être soulagée. Il sait que la vie est pénible, « et que les jours les plus heureux sont ceux qui disparaissent le plus vite. » Il dit au laboureur que les dieux condamnent l’humanité à la peine ; il lui montre, par une image saisissante, que sa vie n’est qu’une lutte de tous les jours contre la nature : dès qu’il s’arrête de travailler, la nature triomphe de lui et l’entraîne comme une barque qui est emportée à la dérive quand on cesse un moment de ramer. Cependant il ne prêche pas la révolte contre ce pouvoir ennemi qui a fait l’existence si dure ; il veut au contraire qu’on se résigne. « Avant tout, dit-il à son laboureur, adore les dieux, inprimis venerare deos ! » Travailler et prier, voilà la conclusion des Géorgiques ; mais il ne cède pas à cette inspiration religieuse qu’il écoutera seule désormais sans se retourner encore avec quelque regret vers les croyances philosophiques de sa jeunesse dont il se sépare. Comme la plupart des grands esprits de ce temps, Virgile avait commencé par être épicurien ; comme eux aussi, la réflexion et le progrès des années l’amenèrent peu à peu vers des opinions différentes. La transition se marque dans les Géorgiques : il y semble parfois encore hésitant et incertain, et lors même qu’il se décide on sent qu’il éprouve quelque embarras et quelque douleur à le faire. Il salue en vers admirables, avant de les quitter, ces doctrines épicuriennes dont il s’était épris à l’école de Siron, et le grand poète qui les représentait avec tant d’éclat à Rome. « Celui-là, nous dit-il, est le plus heureux de tous, qui peut mettre sous ses pieds les terreurs de l’avenir et les bruits de l’Achéron ; » mais tout le monde ne possède pas cette trempe de caractère qui rend insensible « aux craintes de l’inexorable destin. » A côté de ces penseurs énergiques, au-dessous d’eux, il y a place pour l’esprit plus timide qui marche dans les voies communes, « qui connaît les divinités des champs, qui prie le vieux Sylvain, Pan et les sœurs du Parnasse. » C’est le rôle qu’il prend désormais pour lui, et, quoique cette destinée lui semble avoir encore quelque douceur, et qu’il s’y résigne assez facilement, il reconnaît pourtant qu’elle est moins grande que l’autre. Il veut donc nous apprendre dans ce passage célèbre qu’après avoir sondé sa nature, ne la trouvant pas propre à conserver ces doctrines violentes qui avaient d’abord séduit son imagination, il se décide à suivre la foule, à partager ses croyances, non sans jeter de loin un regard de regret et d’envie sur ces génies audacieux qui peuvent habiter sans crainte « les hauteurs sereines des sages. »


II

Il n’y a plus de ces regrets dans l’Énéide. Virgile cesse dès lors de se retourner vers les opinions d’Épicure ; il est tout entier à d’autres croyances. L’Énéide a bien évidemment été composée sous l’inspiration directe d’Auguste. L’empereur fut de bonne heure dans la confidence du poète ; il connut d’avance les plus beaux morceaux de son œuvre, et, quand il était éloigné de Rome, qu’il ne pouvait pas les entendre lire par l’auteur, il le priait de les lui envoyer. Il ne prenait tant d’intérêt à ce poème que parce qu’il était entièrement conforme à sa pensée. Ovide l’appelait « votre Enéide, Æneis tua, » en écrivant à l’empereur. Ce dut être en effet le livre de prédilection d’Auguste, celui qui répondait le plus à ses intentions, qui servait le mieux ses réformes.

Tous les sentimens qu’il voulait inspirer aux Romains s’y retrouvent ; c’est d’abord le patriotisme le plus vif : jamais Rome n’a été célébrée avec autant d’enthousiasme, jamais peut-être elle n’a été plus sincèrement aimée que par ce poète, dont la famille n’était romaine que depuis quelques années. On en serait surpris, si l’on ne savait pas avec quelle facilité Rome faisait accepter sa domination par les fils de ceux qu’elle avait vaincus, et combien elle transformait vite en citoyens dévoués les étrangers qu’elle adoptait. L’Enéide devait aussi faire aimer les vertus antiques et surtout cette simplicité de mœurs qu’Auguste tenait tant à répandre. Virgile en donne le goût par les tableaux qu’il en trace. Est-il rien qui soit plus fait pour séduire que cette charmante création du vieux roi Évandre ? Elle appartient tout entière au poète : les traditions représentaient ce roi comme un fort méchant homme, qui avait tué son père ; il est chez Virgile le type accompli des bons princes de l’âge d’or et du siècle de Saturne. Il habite une cabane d’où l’on voit les bœufs paître dans les herbages du forum ; c’est le chant des oiseaux qui l’éveille le matin, et il n’a d’autre garde que deux gros chiens lorsqu’il va voir Énée. On sait les belles et simples paroles qu’il lui adresse quand il le reçoit dans son palais rustique : Fénelon nous dit qu’il ne pouvait pas les lire sans pleurer.

Mais Virgile aida surtout Auguste dans les efforts qu’il fit pour restaurer l’ancienne religion romaine. L’Énéide est avant tout un poème religieux : on s’expose à le mal comprendre, si l’on n’en est pas convaincu. Ce caractère avait beaucoup frappé les savans de l’antiquité. Virgile était pour eux ce qu’était surtout Dante pour les Italiens du XVe siècle, « un théologien qui n’ignore aucun dogme. » On citait ses vers, on s’appuyait de son nom quand on discutait quelque question embarrassante qui concernait les pratiques du culte ou le droit pontifical. Il avait dit, dans ses Géorgiques, qu’il était permis de mener baigner les troupeaux dans les fleuves pendant les jours de fête ; Varron pensait au contraire qu’on n’en avait pas le droit parce qu’il ne faut pas déranger les nymphes un jour de repos. Entre les affirmations de Varron et celles de Virgile, les savans restaient indécis, et l’autorité du poète balançait celle du grand théologien. Nous trouvons sans doute qu’il est souvent question de la religion romaine dans l’Enéide : il est aisé, même aux moins instruits de ces matières, de voir que le poète a tenu à y faire entrer le nom de tous les dieux et le tableau de toutes les cérémonies auxquelles on pouvait raisonnablement donner une origine un peu lointaine ; mais les Romains, qui connaissaient mieux leur religion que nous, l’y retrouvaient bien plus encore. Des expressions que nous ne remarquons pas leur rappelaient à tout moment des croyances ou des usages que le temps leur avait rendus chers. Quand Virgile disait qu’on offre aux dieux quatre bœufs de choix, eximios tauros, ils savaient bien que c’étaient les termes mêmes du rituel qu’employait le poète. Ce gâteau fait d’un blé consacré, farre pio, qu’Énée donne à ses lares, leur était aussi très connu ; c’était celui que les vestales étaient tenues de préparer de leurs mains, qui leur demandait tant de soin, et dont le commentateur Servius nous a laissé la recette. Lorsque la belle nymphe Cymodocée, un de ces vaisseaux d’Énée que Cybèle avait changés en déesses de la mer, se présente à son ancien maître pour lui révéler les dangers qu’il court, elle le trouve ignorant de ses périls et tranquillement endormi sur le navire qui le porte. « Énée, réveille-toi, lui dit-elle, Ænea, vigila ! » Ce mot, qui nous semble si simple et ne nous arrête pas, faisait souvenir les Romains d’une des plus imposantes cérémonies de leur culte national. Quand on était sur le point de commencer une guerre, le général auquel elle était confiée s’en allait dans la Regia, agitait les boucliers sacrés et la lance de Mars, en disant : « Mars, réveille-toi, Mars, vigila ! » Les remarques de ce genre sont importantes : elles nous montrent que Virgile avait devant les yeux les rites et les formules de la religion de son pays, et qu’il tenait à les reproduire ; mais les commentateurs, comme c’est leur habitude, vont beaucoup plus loin. Énée est pour eux un pontife, et ils se donnent une peine infinie pour nous montrer que toutes ses actions les plus indifférentes, les plus naturelles, sont toujours conformes aux prescriptions du rituel. Au premier ivre, après la tempête, les Romains jetés sur une côte inconnue tirent de leurs vaisseaux un peu de blé avarié par la mer, ils l’écrasent entre deux pierres, et le font cuire comme ils peuvent. Il n’est pas question de levain dans le récit de Virgile : les malheureux, que la faim presse, ne songent pas à s’en procurer ; mais Servius ne veut pas croire qu’ils s’en passent parce qu’ils n’en ont pas, — ils le font volontairement, nous dit-il, parce qu’ils se souviennent que c’est ainsi que le flamine doit manger son pain. Ce qui est plus plaisant encore, c’est qu’après avoir fait d’Énée un pontife ils se trouvent entraînés à faire aussi de Didon une prêtresse. Si l’un est le modèle accompli du flamen, l’autre doit l’être de la flaminica, quoi qu’à vrai dire leur mariage ait été assez sommaire, et qu’ils se soient passés des cérémonies sacrées de la confarreatio.

Ces exagérations ridicules n’empêchent pas qu’au fond l’opinion des commentateurs ne soit juste. Virgile est peut-être un peu moins préoccupé de la religion romaine qu’ils ne le supposent ; il est pourtant certain qu’il y songe très souvent. En réalité, le but que poursuit son héros, qui lui fait, braver tant de périls, est entièrement religieux. Le poète a grand soin de nous dire, dès le début de l’ouvrage, qu’Énée, banni par le destin, vient porter ses dieux en Italie. La patrie elle-même, par la voix d’Hector, les lui a confiés pendant la nuit fatale de Troie. Il doit les établir dans le séjour que le destin leur réserve. Cette ville qu’il va fonder est moins une demeure pour lui qu’un asile pour ses pénates errans. C’est ce qu’il répète à tous ceux qui l’interrogent sur ses projets. « Je ne demande, leur dit-il, qu’un petit abri pour mes dieux, dis sedem exiguam rogamus, » et ce n’est pas là une manœuvre de proscrit, de suppliant, qui se fait modeste, qui ne veut pas paraître exiger beaucoup de peur de ne rien obtenir ; c’est l’expression exacte de la vérité. Virgile y est revenu plusieurs fois, et il ne l’a redit avec cette insistance que parce qu’il craignait que le succès de son œuvre ne fût compromis, s’il n’en montrait pas très nettement le dessein.

Ce dessein n’a pas été toujours bien compris ; il est pourtant facile à saisir. Il suffit de réfléchir un moment pour reconnaître que le sujet de l’Enéide ne pouvait pas être l’arrivée en Italie et le triomphe d’une race étrangère ; il ne s’agissait que de l’introduction de quelques dieux nouveaux. Le poète tenait avant tout à composer une œuvre qui fût patriotique et nationale, et l’on ne pouvait à ce moment passer pour un patriote zélé qu’à la condition de faire l’éloge des aïeux. Ces aïeux, dont on était tenu de célébrer les vertus, étaient surtout les Latins et les Sabins, qui par leur mélange avaient formé la nation romaine. Leur nom était alors dans la bouche de tous les moralistes ; c’est chez eux qu’on allait chercher des exemples pour faire rougir les contemporains, c’est leur gloire qu’on était fier d’opposer à toutes les forfanteries des Grecs. La moindre offense qu’on se fût permise à leur égard aurait été ressentie par tout le monde comme une insulte personnelle. Pour être national et devenir populaire, un poème devait nécessairement vanter le courage et célébrer les victoires de ces vieilles races italiques qui avaient laissé d’elles un si grand souvenir. Or, par une étrange contradiction, dans ce poème, qui se prétendait national, Virgile, acceptant les légendes grecques, allait être forcé de montrer les Italiens vaincus et soumis par des étrangers, et, pour mettre le comble à l’outrage, il se trouvait que ces étrangers étaient précisément ces habitans des contrées amollies de l’Asie-Mineure pour lesquels Rome ne déguisait pas son mépris. Il était d’usage. qu’on ne leur épargnât aucune raillerie, et, pour être sûr d’amuser un moment la populace du Forum, on n’avait qu’à se moquer d’eux. On disait de quelqu’un qu’on regardait comme le plus méchant des hommes : « C’est le dernier des Mysiens ; » on ne pouvait rien imaginer au-delà. C’étaient des proverbes qu’on répétait partout et que Cicéron reproduit avec complaisance, « qu’on pouvait tout se permettre sans danger sur un Carien, et qu’un Phrygien : battu devenait meilleur. » Virgile a cédé lui-même une fois à ces préjugés populaires ; dans un des passages de son poème qui semblent écrits avec le plus de verve, un Italien, après avoir fait un magnifique éloge des mœurs rudes et honnêtes de son pays, oppose à ce tableau celui des vices des Phrygiens. « Vous autres, leur dit-il, vous avez des vêtemens qui brillent des couleurs du safran et de la pourpre, les loisirs paresseux vous plaisent ; vous aimez à perdre le temps à des danses, vous portez des tuniques aux longues manches, des mitres aux bandelettes flottantes… Entendez-vous les tambours et les flûtes de la déesse de l’Ida qui vous appellent à ses fêtes ? Gardez-vous de toucher aux épées, laissez le fer aux braves ! » Ces efféminés étaient pourtant, d’après les traditions que suivait Virgile, les conquérans du Latium et les véritables ancêtres des Romains. C’était la grande difficulté du sujet qu’il avait choisi ; mais il a vu le péril, et voici comment il a su l’éviter. Il n’a pas représenté l’entreprise des Troyens comme une de ces invasions dans lesquelles un peuple entier vient s’établir sur une terre voisine, exterminant ceux qui l’occupent et fondant une nation nouvelle avec des élémens tout à fait étrangers. S’il avait fait ainsi, il aurait blessé l’opinion publique et soulevé contre lui la colère des patriotes ; il a montré au contraire ces envahisseurs absorbés par les peuples qu’ils ont vaincus et finissant par perdre dans ce mélange leur existence et leur nom. Au douzième livre, Junon, forcée de consentir à la mort de Turnus, demande à Jupiter des compensations. Elle veut que le Latium reste ce qu’il est, qu’il ne perde ni sa langue ni ses usages, et qu’il soit bien accepté d’avance que Rome ne devra sa fortune qu’au courage des Italiens. Quant aux Troyens, perdus dans la masse de leurs alliés nouveaux, ils disparaîtront. Troie, toute victorieuse qu’elle paraît, est destinée à périr encore, et cette fois pour ne plus renaître. Il est donc entendu que l’élément phrygien doit se fondre dans l’élément latin, que ce mélange n’altérera pas la nationalité italienne, que Rome peut continuer à faire honneur de sa grandeur et de sa gloire à ceux quelle aime à regarder comme ses véritables aïeux ; mais alors que sont venus faire en Italie Énée et ses compagnons, et pourquoi les destins prennent-ils tant d’intérêt à leur entreprise ? Ils sont venus y apporter leurs dieux ; c’est là l’unique mission qu’Énée ait reçue du ciel. Il la connaît, et dans cette fusion, d’où Rome doit sortir, il distingue, aussi nettement que s’il avait entendu les paroles de Junon, quelle est sa part et celle des Italiens. Il sait que la gloire des armes appartient à Latinus et à son peuple, il se réserve seulement pour lui et les siens ce qui concerne les dieux et leur culte. C’est ce qu’il apprend à Latinus lui-même dans ce vers, qui me semble expliquer tout le dessein de l’Enéide :

Sacra deosque dabo, socer arma Latinus habeto.


Ce partage n’avait plus rien qui choquât les descendans des vieux Latins ; le patriote le plus scrupuleux pouvait y souscrire sans répugnance. On reconnaissait généralement que l’Orient était le pays le plus religieux du monde. Les Romains eux-mêmes ne faisaient pas difficulté d’admettre qu’un de leurs plus anciens cultes, celui des pénates, leur venait de là ; ils le croyaient originaire de Samothrace, et, quand ils passaient auprès de l’île sacrée, ils ne manquaient pas, par reconnaissance, de se faire initier à ses mystères. Au temps où Virgile écrivait, c’est encore dans ces contrées de l’Asie qu’on allait chercher d’autres croyances pour rajeunir le polythéisme épuisé. Le poète évitait donc tous les reproches en n’attribuant d’autre conséquence à la victoire des Troyens que l’introduction de quelques cultes nouveaux ; c’est aussi ce qu’il a fait. Dès lors, il ne peut plus y avoir de doute sur le caractère véritable de son ouvrage. S’il est vrai qu’Énée n’apporte avec lui que ses dieux en Italie, et qu’il n’ait d’autre projet que de les y établir, le poème qui chante sa pieuse entreprise ne peut être qu’un poème religieux.

Il me semble que tout s’explique dans ce poème, que les difficultés disparaissent ou s’atténuent quand on se pénètre du dessein véritable de l’auteur. Par exemple, beaucoup d’admirateurs de Virgile se sont parfois reproché de prendre trop d’intérêt à Turnus, et de faire en secret des vœux pour lui. Il est sûr qu’au point de vue humain sa cause paraît la plus juste ; mais, quand on se souvient que l’Enéide est un poème religieux, on est au contraire forcé d’avouer que le droit est du côté d’Énée. Ce droit n’est pas tout à fait celui que sanctionnent les lois humaines, qui résulte d’une longue possession ou repose sur des titres écrits. C’est celui qui vient de la volonté divine, appuyée sur l’autorité des prêtres, exprimée par la voix des devins et les réponses des oracles. « L’olympe m’appelle, » dit quelque part Énée, et il dit vrai. Il arrive en Italie muni d’ordres réguliers des dieux. Cette terre que Turnus et les Latins lui disputent sous prétexte qu’elle leur a toujours appartenu, elle lui est donnée par le ciel ; il en a la preuve en bonne forme. Depuis son départ de Troie, les oracles se succèdent sans interruption pour lui apporter les ordres de la destinée ; tous les dieux ne semblent occupés qu’à diriger sa course. Virgile a bien raison de dire, quand son héros commence son voyage, « qu’il livre sa voile au destin. » Ce sont les destins qui le mènent sans qu’il sache bien où il va. Ils le conduisent dans le pays où il doit s’établir, et le remettent dans sa route toutes les fois qu’il s’en est écarté. Voilà quels sont ses titres de propriété sur le royaume et sur la fille de Latinus. Le droit humain les trouvera peut-être insuffisans, la raison pourra être blessée de voir qu’il s’en contente ; mais les religions ont leur façon particulière d’entendre le droit et la justice, et elles ne sont pas fâchées de contredire la raison et de l’humilier.

C’est ce qui explique aussi que l’entreprise, étant toute religieuse, ne soit pas entièrement conduite par les moyens ordinaires. Les dieux ont choisi tout exprès celui qui en doit être le héros, et leur choix, il faut l’avouer, ne semble pas le meilleur de ceux qu’on pouvait faire. Pour assurer le succès d’une guerre difficile et la mener rapidement, il fallait un homme d’action ; Énée est trop souvent un mélancolique et un contemplateur. Dans les circonstances les plus graves, la vue de quelques tableaux le jette en des rêveries sans fin, et l’on a besoin de lui rappeler que le temps presse, qu’il ne faut pas s’oublier à ces spectacles. Il se trouve mêlé à des événemens qui contrarient à chaque instant sa nature, et les dieux semblent lui avoir imposé comme à plaisir une tâche qui lui répugne. Cet homme, qu’on précipite dans des combats furieux, est un ami décidé de la paix ; ce coureur d’aventures adore le repos. A chaque pas qu’il fait dans sa course errante, il espère être arrivé au terme ; il veut s’arrêter et s’établir. Il faut que les dieux le chassent sans cesse par des oracles menaçans, par des apparitions, par des maladies, et il a les larmes aux yeux quand il reprend son voyage vers cette Italie « qui fuit toujours devant lui. « Il envie le sort de tous ceux qui sont fixés et tranquilles. « Heureux le peuple dont les murailles s’élèvent ! » s’écrie-t-il en voyant qu’on bâtit Carthage. « Vivez heureux, dit-il tristement à Andromaque, vous dont la fortune est faite et le repos assuré ! » Une fois même, en Sicile, il est tenté de ne pas aller plus loin, de résister ouvertement aux destinées. On voit qu’il ne se résigne qu’avec la plus grande peine à devenir un héros ; une vie modeste et calme lui conviendrait mieux que toutes ces grandes aventures que le sort lui prépare. Il a reçu du ciel une mission qui lui pèse ; il la subit avec tristesse, il travaille pour ses pénates, auxquels il faut bien donner une demeure sûre, pour son fils, qu’il ne doit pas priver de ce royaume que le destin lui promet, pour sa race, qu’attend un si glorieux avenir. Sa personnalité s’efface devant ces grands intérêts ; il obéit malgré ses répugnances et s’immole aux ordres du ciel. C’est à ces signes que se reconnaît le héros d’une épopée religieuse. Son peu de goût pour le rôle qu’on lui impose ne fait que mieux ressortir son obéissance, qui est la première vertu d’un dévot. Il peut nous sembler qu’un autre que lui serait plus propre à le remplir ; mais qui sait si son insuffisance même n’a pas été pour les dieux une raison de le choisir ? Leur volonté est plus manifeste, leur force paraît mieux, leur triomphe leur appartient davantage quand l’instrument dont ils se servent est moins proportionné aux résultats qu’ils en tirent. Leurs desseins d’ailleurs ont quelquefois de ces caprices que l’homme ne peut pas pénétrer. — N’est-ce pas à peu près ainsi que, pour un janséniste convaincu, la grâce procède par des chemins inconnus, et qu’elle appelle qui elle veut sans paraître se préoccuper des goûts et des aptitudes de l’élu qu’elle a choisi ?

On adresse généralement beaucoup de critiques au caractère d’Énée ; il n’y en a qu’une qui me semble tout à fait méritée : il manque d’unité, il est composé d’élémens divers qui ne sont pas toujours bien fondus ensemble. Il y a d’abord chez lui le héros épique qui fait de grands exploits, et qui s’en vante, qui dit fièrement à l’ennemi qu’il vient de frapper : « Tu meurs de la main du grand Énée. » Tout ce côté héroïque et homérique du personnage nous surprend beaucoup, et nous plaît médiocrement. Il est mieux dans sa nature quand il se contente d’être ce qu’il est en réalité, le héros d’un poème religieux. Il n’a plus alors de ces attitudes provocantes, de ces airs insolens, de ces violences ou de ces cruautés qui lui viennent de l’imitation d’Achille et d’Ajax. Il est modeste dans ses paroles, comme il sied à un « échappé du glaive des Grecs. » Il sympathise aux douleurs humaines, il ne compte pas sur la fortune. Il sent qu’il porte le poids d’une triste destinée. Le passé lui rappelle des pertes cruelles, l’avenir lui garde d’amères douleurs. Cependant ses malheurs immérités n’ébranlent pas sa résignation, et ne lui arrachent jamais un cri de révolte. A chaque coup qui le frappe, il tend les bras au ciel. Il est plein de respect pour tous les dieux, même pour ceux qui le maltraitent. Jamais il ne lui arrive de se plaindre de Junon, qui le poursuit d’une haine implacable, et, au moment même où elle vient de soulever les enfers contre lui, il immole en son honneur la laie blanche avec ses trente petits. Il a près de lui ses lares, qu’il prie le matin en s’éveillant. Il sait toutes les prescriptions de la loi religieuse, et même dans les circonstances les plus graves il n’en omet aucune. Au milieu de Troie en flammes, quand il s’agit de sauver ses dieux domestiques qui vont brûler, il est pris tout à coup d’un scrupule : il songe qu’il vient de se battre, qu’il a du sang aux mains, qu’il ne lui est pas permis de toucher ses dieux avant qu’il se soit purifié dans une eau courante, et il les confie à son père. Ce qui le préoccupe surtout, ce sont les oracles, les présages, les signes de toute sorte par lesquels se révèle la volonté divine. Le destin tient assurément une grande place dans Homère : ses héros font beaucoup d’usage des devins ; ceux d’entre eux qui sont condamnés à être vaincus et à périr ne l’ignorent pas, et le rappellent même quelquefois ; mais en général ils l’oublient, et se conduisent tout à fait comme s’ils n’en savaient rien. Ce fond de fatalité semble rester chez lui obscur et lointain : il s’en échappe par momens des reflets sinistres qui assombrissent l’action ; heureusement ce ne sont que des éclairs, et sur le premier plan se développe librement l’activité des personnages livrés sans arrière-pensée à la fièvre de la vie, et oubliant dans les passions du présent les menaces de l’avenir. Énée au contraire est tout à fait dans la main des dieux, et il tient toujours les yeux fixés sur cette force supérieure qui le mène. Jamais il ne fait rien de lui-même. Quand les occasions sont pressantes et qu’il importe de prendre un parti sans retard, il n’en attend pas moins un arrêt du destin bien constaté pour se décider. Il semble que, lorsque Évandre lui offre l’alliance des cités étrusques dont il a si grand besoin, il devrait remercier avec effusion un hôte si obligeant et s’empresser d’accueillir ses propositions ; il s’en garde bien, et reste les yeux baissés avec le fidèle Achate jusqu’à ce que les dieux lui aient fait clairement savoir ce qu’il doit faire. Il faut que la terre tremble, que le ciel s’enflamme, que le bruit des armes retentisse dans l’air pour qu’il accepte un secours dont il ne peut guère se passer ; mais une fois que le ciel a parlé, il n’hésite plus. Ses désirs, ses préférences, ses affections, se taisent ; il se sacrifie et s’immole sans se plaindre aux ordres des dieux. C’est ce qui est surtout visible au quatrième livre. Quand on le lit avec soin, on s’aperçoit que Virgile n’a pas semblé tenir à nous dépeindre directement les sentimens véritables de son héros pendant ce séjour à Carthage, où Didon lui fait oublier quelque temps l’Italie et les destinées. Sans doute il ne voulait pas nous trop découvrir ses faiblesses, il hésitait à le montrer dans une situation qui ne répondît pas à sa sévérité ordinaire. Il laisse pourtant entrevoir que cet amour était plus sérieux et plus profond qu’on ne devait l’attendre d’un si grave personnage. Pour savoir ce que Didon en avait fait en quelques semaines, il suffit de se rappeler dans quel costume le trouva Mercure lorsqu’il vint par l’ordre de Jupiter le rappeler à son devoir. « Il portait un cimeterre étoile de diamans ; sur ses épaules resplendissait un manteau de pourpre, présent de Didon, qui l’avait tissé de ses mains, mêlant des filets d’or au riche tissu. » C’était déjà un prince tyrien. Cependant au premier mot du céleste envoyé tout l’effet qu’avaient produit sur son cœur les charmes de la reine et la beauté de Carthage s’efface : il brûle de s’en aller, ardet abire fuga. Si cette impatience nous blesse, c’est que nous ne sommes pas assez pénétrés du dessein du poète. Quand on y réfléchit, on trouve que la conduite d’Énée, qui serait choquante dans un poème ordinaire, convient au héros d’une épopée religieuse. Il a pu oublier un moment la mission divine dont il est chargé, — les plus graves et les plus dévots ne sont pas toujours à l’abri de ces surprises, — mais l’apparition de Mercure le rend à lui-même ; en recevant les ordres de Jupiter qu’un dieu lui apporte, il est saisi d’une sorte d’ardeur de sacrifice. Il abandonne Didon, comme Polyeucte dans le feu d’une conversion nouvelle oublie Pauline [2]. S’il se livre encore dans son cœur quelques combats secrets, ils n’ébranlent pas sa résolution et ne troublent qu’un moment la sérénité de son âme, mens immota manet. Ce qui serait ailleurs une coupable insensibilité peut passer ici pour un détachement et un sacrifice méritoires. Ce n’est qu’en triomphant de ses goûts et de ses passions, en se résignant à s’oublier et à s’immoler, qu’il peut obtenir la faveur de porter ses dieux en Italie et d’y établir leur culte. Plus la victoire qu’il remporte sur lui-même est rapide et complète, plus il est digne du choix qu’a fait de lui le destin pour exécuter ses arrêts, plus il se montre le véritable héros d’un poème religieux.

Ses adversaires représentent plutôt les passions et les sentimens humains, et c’est peut-être pour ce motif qu’ils nous plaisent davantage. Quelle séduisante figure que ce Turnus, si sensible à l’honneur, si brave, si dévoué aux siens, qui aime tant les aventures audacieuses et se jette toujours le premier dans la mêlée sans attendre ses soldats ! Il est le hardi Turnus, comme son rival est le pieux Énée. Ce n’est pas qu’il ne respecte aussi beaucoup les dieux : il leur fait volontiers des sacrifices et leur adresse de longues prières. Cependant il ne se montre pas autant qu’Énée l’esclave des destins ; il ose en parler d’un ton plus léger, et, s’il ne leur résiste pas ouvertement, il veut qu’on les interprète et qu’on les tourne. Ce ne sont là que des irrévérences ; mais Mézence, son allié, est un impie avéré : il déclare qu’il n’a aucun souci des dieux, qu’il les méprise et s’en moque, qu’il n’en veut pas reconnaître d’autre que son bras et le javelot qu’il va lancer. Cependant, quand on lui rapporte le corps de son fils, le premier mouvement de cet impie est de lever les bras au ciel. Chateaubriand a fait observer que, parmi les personnages secondaires de l’Enéide, Mézence est presque le seul « qui soit fièrement dessiné. » Il est remarquable que le parti de Turnus renferme le plus grand nombre de ces figures vivantes ; les compagnons d’Énée sont en général beaucoup plus ternes. Le poète ne l’a peut-être pas fait sans dessein. Il n’était pas mauvais, pour qu’on vît mieux la main des dieux dans les événemens, que celle de l’homme n’y fût pas trop apparente, et la médiocrité générale des vainqueurs rendait plus éclatant le triomphe de la volonté divine.


III

Après avoir établi que l’œuvre de Virgile, par le choix du sujet et le caractère des personnages, était surtout religieuse, il est naturel de se demander de quelle manière il entendait la religion. Pour savoir exactement quelles étaient ses croyances, il ne suffit pas de dire qu’il était attaché au culte de son pays. Comme ce culte imposait surtout des pratiques, qu’il ne contenait pas une doctrine précise et des dogmes rigoureusement définis, il laissait à chacun plus de liberté de penser des dieux ce qu’il voulait ; il s’ensuit qu’alors la religion, sous une apparence d’uniformité, était tout à fait personnelle et pouvait changer d’un homme à l’autre.

Celle de Virgile, comme de la plupart de ses contemporains, se compose d’élémens divers qu’il emprunte à des époques et à des nations différentes. Son olympe contient des dieux de tout âge et de tout pays. On y trouve les vieilles divinités italiques, Janus aux deux visages, Pilumnus, l’inventeur de l’engrais, Picus, revêtu de la trabée et tenant à la main le petit bâton des augures à côté de l’orientale Cybèle avec sa couronne de tours et du Grec Apollon, qui porte son arc ou sa lyre. Dans ce mélange, le passé tient d’abord une grande place. Ces vieux mythes, qui remontaient aux premiers jours de l’humanité, plus ou moins dénaturés par l’âge, ont été jusqu’à la fin le fond des religions antiques. Virgile, qui aimait tant l’antiquité, devait plus qu’un autre leur faire une large part dans ses croyances. Aussi prend-il plaisir à rappeler les anciennes légendes de son pays ; son merveilleux est ordinairement celui de l’Iliade et de l’Odyssée. Il ne lui était pas possible de faire autrement, quand il l’aurait voulu. Non-seulement comme poète il trouvait un grand avantage à modeler ses dieux sur ceux d’Homère, à les faire agir et parler comme eux, mais ses lecteurs n’en auraient pas facilement accepté d’autres. Ceux-là s’étaient imposés depuis longtemps à l’imagination de tout le monde. Les mythologies des peuples les plus différens avaient subi à la longue l’influence de celle des Grecs, et à peu près toutes, après plus ou moins de résistance, s’étaient accommodées de quelque façon à cet admirable idéal. La poésie avait produit alors quelques-uns des effets qu’on obtient aujourd’hui avec des confessions de foi et des symboles. Les dieux d’Homère étaient devenus les types sur lesquels l’imagination façonnait tous les autres, et à Rome surtout on n’était presque plus capable de concevoir autrement la divinité. Ainsi, quand l’admiration n’aurait pas fait un plaisir à Virgile de suivre les traces de son grand devancier, l’opinion générale lui en faisait une nécessité.

Si la religion de l’Enéide paraît être au fond celle des poèmes homériques, ces croyances anciennes sont pourtant fort rajeunies. Virgile emprunte beaucoup au passé, mais il doit aussi beaucoup au présent. Comme il prétendait laisser une œuvre vivante, et non une imitation artificielle des épopées d’Homère, il était bien forcé d’accommoder toute cette antiquité aux idées de son époque. Quand on trouve que la mythologie est chez lui moins animée, moins pleine de charme et d’intérêt que dans l’Iliade ou l’Odyssée, on n’accuse ordinairement que l’infériorité de son génie ; il faut tenir compte aussi de la différence des temps. Les progrès mêmes qu’avait accomplis la raison humaine pendant tant de siècles de réflexions, d’études, de recherches, tournaient souvent contre lui. Depuis qu’on se faisait une idée plus haute de la divinité et qu’on la séparait davantage de l’homme, il était devenu plus difficile de les mêler ensemble dans les mêmes aventures. Ce fut un grand embarras pour le poète. Les exigences de son temps étaient telles qu’il ne pouvait ni s’écarter entièrement du merveilleux d’Homère, ni le garder tout à fait. C’est ainsi qu’il fut amené à le changer souvent : il lui a fait subir une foule de modifications de détail qui finissent par en altérer l’ensemble. Il l’a changé surtout pour le rendre plus moral, plus grave, plus conforme à l’idée que ses contemporains se faisaient de la dignité divine.

Virgile était de ceux qui pensaient, comme Pindare, « qu’il ne faut rien dire des dieux qui ne soit beau. » Après nous avoir raconté que Triton, jaloux de Misène, qui jouait trop bien de la conque, se débarrassa de son rival en le plongeant dans les flots, il s’empresse d’ajouter qu’il lui est difficile de croire à ce récit. Quand il songe aux causes frivoles qui poussaient Junon à poursuivre de sa colère un homme aussi pieux qu’Énée, il ne peut retenir un cri de surprise : Tantœ ne animis cœlestibus irœ ! Ce ne sont que des réserves timides ; d’autres, autour de lui, allaient bien plus loin. Cicéron avait déjà énergiquement attaqué ces fables absurdes « qui représentent les dieux enflammés de colère, passionnés jusqu’à la fureur, qui dépeignent leurs démêlés, leurs combats, leurs blessures, qui racontent leurs haines, leurs dissensions, leur naissance, leur mort, qui nous les montrent gémissant et se lamentant, jetés dans les fers, plongés sans réserve dans toute sorte de voluptés, entretenant avec le genre humain des commerces impudiques, d’où sortent des mortels engendrés par un immortel. » Au fond, c’est du merveilleux d’Homère que Cicéron se plaignait si durement, et nous venons de voir que Virgile, qui écrivait non pas pour quelques sages, mais pour le grand nombre, ne pouvait pas y renoncer. Il lui fallait bien accepter des dieux et des déesses qui se mettent en colère, puisque c’est la colère de Junon qui amène les principaux incidens de son poème ; il ne lui était pas possible non plus de dissimuler tout à fait « ces commerces impudiques » des déesses avec les humains, puisque son héros est précisément le fruit d’un de ces amours. Il a pourtant fait de son mieux pour sauver les apparences. Il s’interdit de raconter au sujet des dieux toutes ces histoires légères qu’Ovide recueillera plus tard si volontiers. Il tient à leur donner autant qu’il peut une attitude qui inspire le respect. Vénus elle-même est dépeinte sous les traits les plus chastes et les plus délicats. Une seule fois on nous la montre employant ses armes ordinaires de coquetterie et de séduction ; mais, comme c’est son mari qu’elle veut séduire, la morale la plus rigoureuse n’a pas le droit de se plaindre. Dans tout le reste du poème, elle ne paraît plus être la déesse de l’amour : c’est une mère qui tremble pour son fils, et ce sentiment qui l’occupe tout entière la relève et la purifie. Ce fils est le grave, le pieux Énée ; il semble qu’elle ne voudrait pas avoir à rougir devant lui, et par un raffinement de délicatesse, quand elle lui apparaît sur le rivage de l’Afrique, c’est sous les traits de la chaste Diane. Jupiter aussi a reçu de Virgile un maintien plus digne, une autorité plus respectée, il n’est plus question dans l’Enéide de ces soulèvemens qui mettent sa puissance en péril. Il est devenu tout à fait le dieu des dieux, celui en qui les autres doivent finir par s’absorber, et qui profite tous les jours des progrès que fait le monothéisme. Il est vrai qu’il justifie son pouvoir par le soin qu’il prend des affaires du monde. Du haut du ciel il regarde la mer couverte de voiles, la vaste étendue des terres, les rivages et les peuples ; mais ce n’est plus seulement pour se donner une sorte de distraction par le spectacle de l’activité humaine : il veut remplir avec conscience son rôle de surveillant, et le poète nous parle des graves soucis qui l’agitent pendant qu’il contemple l’univers. Il est aussi fort occupé à rappeler aux dieux qui les oublient les devoirs de la divinité, et tient surtout à ne pas laisser l’homme, qu’il sait très entreprenant, empiéter sur elle. Il a, comme le Jupiter grec, son conseil qu’il réunit dans les circonstances importantes ; mais ce conseil ne ressemble pas tout à fait à ces assemblées d’Homère, bruyantes, populeuses, démocratiques, où se trouvent tous les dieux grands et petits. « Aucun des fleuves n’y manquait, nous dit-on ; aucune des nymphes qui habitent les belles forêts ouïes sources des rivières ou les plaines verdoyantes. » Virgile n’y admet que les grands dieux. Il ne les fait pas délibérer après boire, usage dangereux et qui peut amener beaucoup d’abus ; il les représente gravement assis comme les sénateurs dans la curie. Jupiter leur parle avec une dignité toute romaine ; puis, quand il a fini et qu’il s’est levé de son trône d’or, les dieux l’entourent et le reconduisent comme on fait pour les magistrats et les grands citoyens de Rome. Ces changemens de détail peuvent sembler quelquefois sans importance ; il est bon cependant de les signaler : ce sont autant de concessions que le poète fait à l’esprit de son temps, ils nous montrent qu’il n’a pas voulu s’en isoler et de quelle manière il a introduit les idées, les opinions, les scrupules de ses contemporains jusque dans ces peintures et ces récits dont le fond lui vient du vieil Homère.

Si Virgile n’avait fait que mêler ensemble, dans ses conceptions religieuses, l’antique et le moderne, le présent et le passé, il ne se distinguerait guère des gens de son époque. C’était en effet de ce mélange d’élémens anciens et nouveaux que se composait alors la religion de tout le monde ; mais ce qui le sépare des autres, c’est qu’il semble pressentir par momens les croyances de l’avenir. Sa poésie paraît avoir quelquefois des accens chrétiens. Il lui arrive d’exprimer des sentimens qui sans être étrangers au paganisme lui sont moins ordinaires, et l’on trouve dans son poème une couleur générale qui n’est pas tout à fait celle des autres œuvres inspirées par les religions antiques. Il a horreur de la guerre, quoiqu’il l’ait beaucoup chantée, et condamne sévèrement « la criminelle folie des combats. » Dans un poème destiné à célébrer les rois fils des dieux, il trouve moyen de parler avec émotion des faibles et des humbles. Il est plein de tendresse pour les malheureux et les opprimés ; il compatit aux douleurs humaines. Son héros si triste, si résigné, si méfiant de ses forces, si prêt à tous les sacrifices, si obéissant aux volontés du ciel, a déjà quelques traits d’un héros chrétien. A côté de toutes les petitesses des dieux du paganisme, qu’il n’a pu corriger tout à fait, quoiqu’il les ait fort atténuées, on est surpris de l’idée élevée qu’il se fait parfois de la divinité. Il la regarde comme la dernière ressource du malheureux qu’on outrage. A ces esprits violens qui méprisent l’humanité et qui n’ont pas peur de la force, il rappelle qu’il y a des dieux et qu’ils n’oublient pas la vertu ni le crime ; il les montre accordant à ceux qui viennent de faire une bonne action la meilleure et la plus pure des récompenses, la joie de l’âme, la satisfaction du bien accompli. C’est à eux d’abord qu’on s’adresse quand on est atteint de quelque peine intérieure, « On va dans leurs temples demander son pardon au pied des autels. » En leur présence on est humble et respectueux ; « jetez seulement les yeux sur nous, leur dit-on, et, si vous trouvez que notre piété le mérite, accordez-nous votre secours. » S’ils refusent, on se résigne ; même quand leur colère tombe sur un honnête homme, lorsqu’elle frappe et perd une nation innocente, on ne murmure pas : « les dieux l’ont voulu, visum superis ! » et l’on se soumet sans révolte à leur volonté.

On comprend que ces beaux passages aient frappé les chrétiens qui les lisaient. En retrouvant dans l’Enéide des sentimens qui leur étaient si familiers, ils ont dû avoir de bonne heure la pensée et le désir de s’approprier Virgile ; la quatrième églogue parut leur en accorder le droit. Il est inutile de rentrer dans tous les débats dont elle a été le prétexte et qui sont vidés aujourd’hui, il suffit de rappeler qu’elle chante la naissance d’un enfant miraculeux qui doit ramener l’âge d’or sur la terre. Comme cet enfant n’est pas très clairement désigné, et que la critique n’a pu se mettre d’accord pour savoir qui c’était, les chrétiens se persuadèrent que Virgile avait voulu annoncer la naissance du Christ. Un esprit prévenu pouvait aisément le croire. Ces belles peintures et ces grandes promesses que prodigue le poète, cette émotion de la nature, ces tressaillemens de la terre et des cieux qui saluent le divin enfant, ce bonheur prédit à l’humanité « dès qu’il sera descendu des hauteurs du ciel, » ce renouvellement et, pour ainsi dire, cette renaissance du vieux monde, qui reprend avec lui sa jeunesse et recommence ses premières années, semblent convenir tout à fait au Sauveur, et un croyant convaincu ne pouvait les appliquer qu’à lui. « A quel autre, dit saint Augustin, un homme pourrait-il adresser ces mots : sous ses auspices les dernières traces de notre crime s’effaceront, et la terre sera délivrée de ses perpétuelles alarmes ? » Dans les détails mêmes et le style de l’églogue, les chrétiens croyaient parfois retrouver les expressions symboliques de leur langue religieuse ; ces images de pasteur et de troupeau, qui leur étaient si familières, le souvenir de cette ancienne faute dont il faut effacer la trace, la mention de la mort du serpent, qui leur rappelait leurs livres saints, achevaient de les convaincre que c’était bien du Christ que le poète avait voulu parler. On raconte qu’au plus fort de la persécution de Dèce trois païens du midi de l’Italie avaient été convertis en lisant Virgile, et s’étaient offerts au martyre [3]. Dans son discours aux pères de Nicée, Constantin n’hésita pas à s’appuyer sur la quatrième églogue, et il en traduisit la plus grande partie pour établir la divinité du Christ. L’opinion qui faisait de Virgile un voyant et un apôtre reçut ainsi une sorte de consécration solennelle : elle n’a guère été contestée au moyen âge. Il était alors d’usage dans certains pays que le jour de Noël on réunît dans la nef de l’église tous les prophètes qui avaient annoncé la venue du Christ. Après Moïse, Isaïe, David et les autres personnages de l’ancienne loi, on appelait Virgile. « Allons, lui disait-on, prophète des gentils, viens rendre témoignage au Christ. » Aussitôt Virgile s’avançait « sous les traits d’un jeune homme, orné de riches vêtemens, » et il prononçait ces mots, qui ne sont qu’une variante légère d’un des vers de son églogue : « une race nouvelle descend du ciel sur la terre. »

Assurément cette opinion, prise à la lettre, est fausse. Le Christ n’est pas né en 714, sous le consulat de Pollion, il est né une quarantaine d’années plus tard : l’erreur serait inexcusable chez un prophète. Heyne fait remarquer aussi qu’à l’exception de quelques passages les origines et l’inspiration de l’églogue de Virgile sont tout à fait païennes. Ce qu’il chante n’est après tout que le vieil âge d’or des légendes, les fleurs et les fruits qui naissent sans culture, les chênes qui distillent le miel, le raisin qui pend aux buissons, les troupeaux qui rapportent d’eux-mêmes au berger leurs mamelles pleines, etc. Ces images sont bien connues ; elles viennent des poètes grecs et non des livres saints. Il y a pourtant un côté par lequel la quatrième églogue peut être rattachée à l’histoire du christianisme. Elle nous révèle un certain état des âmes qui n’a pas été inutile à ses rapides progrès. C’était une opinion accréditée alors que le monde épuisé touchait à une grande crise, et qu’une révolution se préparait qui lui rendrait la jeunesse. On ne sait où cette idée avait pris naissance ; mais elle s’était bientôt répandue partout. Les sages de l’antiquité avaient coutume de partager la vie de l’univers en un certain nombre d’époques, et pensaient qu’après ces époques écoulées le cycle entier recommençait ; or à ce moment, les prêtres, les devins, les philosophes, séparés sur les autres questions, s’accordaient à croire qu’on était arrivé au terme d’une de ces longues périodes, et que le renouvellement était proche. Pendant que les disciples de Pythagore et de Platon établissaient que, la grande année étant finie, les astres allaient tous se retrouver dans la position qu’ils occupaient à l’origine des choses, les aruspices étrusques lisaient dans le ciel que le dixième et dernier siècle venait de commencer, et les orphiques prédisaient l’avènement prochain du règne de Saturne, c’est-à-dire le retour de l’âge d’or. Les oracles sibyllins s’étaient imprégnés de ces opinions et les avaient répandues dans le peuple. Ils jouissaient alors d’une grande vogue. Ceux que Tarquin avait achetés de la sibylle de Comes et que Rome consulta si pieusement pendant tant de siècles n’existaient plus : ils avaient péri sous Sylla, dans l’incendie du Capitole. On en avait fait chercher d’autres dans les villes de l’Italie méridionale, de la Grèce et de l’Asie pour les placer dans le Capitole nouveau. Cette recherche contribua sans doute à les mettre en crédit, il en arriva de tout l’Orient, où ils étaient fort nombreux, et jusqu’au moment, où Auguste les fit poursuivre et jeter au feu, Rome en fut inondée, Ainsi, de quelque côté qu’on prêtât l’oreille, on n’entendait alors que la voix des devins ou des sages qui annonçait l’approche des temps nouveaux. Ces prédictions s’adressaient à des malheureux, qui venaient de traverser les guerres civiles, qui avaient assisté aux proscriptions et qui éprouvaient le besoin de se consoler des misères de la vie réelle par ces tableaux chimériques des prospérités de l’avenir ; elles ne pouvaient manquer d’être avidement recueillies. Il régnait donc alors partout une sorte de fermentation, d’attente inquiète et d’espérance sans limite. « Toutes les créatures soupirent, dit saint Paul, et sont comme dans le travail de l’enfantement. » Le principal intérêt des vers de Virgile est de nous garder quelque souvenir de cette disposition des âmes. Il est d’autant plus important de la connaître que le christianisme en a profité. Les philosophes, les chaldéens, les aruspices travaillaient pour lui à leur insu. Toutes ces prophéties qui enflammaient les imaginations malades lui préparaient des disciples. Grâce à elles, on le souhaitait sans le connaître, et c’est ainsi que, dès qu’il parut, les pauvres, les méprisés, les malheureux, tous ceux qui ne vivaient que de ces espérances confuses et qui attendaient avec anxiété la réalisation de leurs rêves, devinrent pour lui une si facile conquête.

C’est seulement dans ce sens qu’on a raison de faire de Virgile une sorte de précurseur du christianisme. Il était de ceux qui lui frayèrent le chemin et l’aidèrent, sans le savoir, à s’emparer du monde. Dante a exprimé cette pensée par une image saisissante quand il le compare « à l’homme qui s’en va dans la nuit, portant derrière lui un flambeau dont il ne profite pas, mais qui éclaire ceux qui le suivent. S’il n’était pas chrétien lui-même, ses écrits disposaient à l’être. Aussi le christianisme ne l’a-t-il jamais traité tout à fait en étranger. Une légende, qui fut très répandue au moyen âge, racontait que saint Paul, en passant à Naples, s’était fait conduire au tombeau de Virgile. « L’apôtre, ajoutait-on, s’arrêta devant le mausolée et versa sur la pierre une rosée de larmes pieuses. — Quel homme j’aurais fait de toi, dit-il, si je t’avais trouvé vivant, ô le plus grand des poètes ! » Virgile fut en effet une des âmes les plus chrétiennes du paganisme. Quoique attaché de tout son cœur à l’ancienne religion, il a semblé quelquefois pressentir la nouvelle, et un chrétien pieux pouvait croire qu’il ne lui manqua, pour l’embrasser, que de la connaître.


GASTON BOISSIER.

  1. Cette édition, qui fait partie de la collection d’éditions savantes publiée par MM. Hachette, est aujourd’hui terminée. Le troisième volume, qui contient les six derniers livres de l’Enéide et les petits poèmes attribués à Virgile, a paru il y a quelques mois.
  2. Ce rapprochement n’a rien de forcé, comme on pourrait le croire. Le ton d’Énée, quand il dit à Didon : Desine meque tuis incendere teque querelis, est celui de Polyeucte quand il répond à Pauline : Vives avec Sévère.
  3. C’est tout à fait ainsi que Dante raconte que Stace a été converti par la lecture de la quatrième églogue. Le poète de la ThébaUe, rencontrant Virgile dans le Purgatoire, le remercie de lui avoir fait connaître la vérité, et le salue en lui disant : Per te poeta fut, per te cristiano.