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Un Préjugé sur l’Art romain

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Un Préjugé sur l’Art romain
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 56 (p. 312-332).
UN PREJUGE
SUR L'ART ROMAIN

Si les premiers siècles de l’histoire romaine sont obscurs, les Romains ont singulièrement contribué à accroître cette obscurité. Les récits de leurs annalistes sont souvent invraisemblables ; des mensonges dictés par un faux orgueil cachent les sources et effacent les traces du passé. L’archéologie a fait surgir du sol des ruines et des preuves irrécusables ; elle a redressé le témoignage des hommes par le témoignage indirect, mais incontestable des monumens. Elle est appelée à prêter à l’histoire un concours chaque jour plus efficace, puisqu’elle pénètre chaque jour, par ses découvertes, au sein de la civilisation étrusque et de la civilisation primitive des Romains.

Un des préjugés historiques les plus enracinés, parce que les auteurs latins l’ont unanimement répandu, s’étend sur une période de cinq cents années et, pour ainsi dire, sur l’art romain tout entier. Comment la postérité n’aurait-elle pas cru un peuple qui s’accusait lui-même en disant : « Pendant cinq siècles, nous avons été sans arts, grossiers, ennemis du beau ; nous avons méprisé les artistes, et nos mains rudes n’ont manié que les armes ou la charrue ? C’est la Grèce qui nous a initiés à des jouissances délicates ; c’est elle qui nous a envoyé ses architectes et ses sculpteurs ; c’est elle qui a rempli Rome de ses dépouilles, qui étaient autant de chefs-d’œuvre : de cette heureuse invasion date l’art romain. » Un poète a immortalisé cette opinion par des vers gravés dans toutes les mémoires :

Græia capta ferum victorem cepit et artes
Intulit agresti Latio. « La Grèce conquise a conquis son vainqueur sauvage ; elle a fait régner l’art dans l’agreste Latium. »


La simplicité puritaine de Caton et des républicains austères s’alarmait de voir la mollesse et le luxe s’introduire à Rome à la suite de l’art ; ils vantaient la rudesse patriarcale des ancêtres pour piquer d’honneur leurs descendans. Les satiriques à leur tour, pour mieux fronder la corruption de l’empire, exaltaient les vertus de la vieille Rome, et chantaient la cabane de Romulus, couverte de chaume, et la vaisselle noire du bon Numa. Ainsi s’est formée dès l’antiquité une opinion fausse qui calomnie le génie latin, et contre laquelle la science peut déjà protester. Les Romains, au lieu de proclamer l’Étrurie la mère de leur civilisation, ont fait disparaître les annales et la langue des Étrusques ; ils auraient détruit volontiers jusqu’au souvenir de voisins auxquels ils devaient trop pour ne pas se montrer ingrats. La Grèce était loin, elle était asservie ; il leur coûtait peu de tout rapporter à la Grèce. Il est juste aussi de tenir compte de l’engoûment produit par l’admiration des chefs-d’œuvre grecs, par la nouveauté, par la mode qui faisait rejeter avec dédain les ouvrages anciens, de même qu’on rougissait de la grossièreté du moyen âge sous Louis XIV.

Les modernes ont cru un peuple orgueilleux qui s’accusait par de tels aveux. L’esprit humain aime ce qui est tranché, absolu, facile à classer. L’histoire de l’art devenait en effet bien simple : « l’art romain n’avait pas existé avant la conquête de la Grèce ; après la conquête, il se confondait avec l’art grec. »

Je voudrais, dans un tableau rapide, montrer combien les faits s’accordent peu avec l’opinion reçue. L’art romain existait, il s’était constitué, il avait son caractère propre, il s’était dégagé du caractère étrusque, il avait produit des œuvres considérables avant que la Grèce fût soumise, avant qu’elle fût ouverte. Il suffit, pour s’en convaincre, de jeter un coup d’œil, d’abord sur l’époque des rois, ensuite sur les trois premiers siècles de la république.


I

Dès que Rome est fondée et qu’elle se construit, l’influence des Étrusques y est sensible, bientôt persistante, enfin exclusive.

Romulus, cette personnification des efforts et des luttes d’une ville naissante, représente une période indéterminée ; mais déjà la tradition rattache la civilisation romaine à la civilisation étrusque : elles n’étaient séparées en effet que par la largeur du Tibre. Dans le récit de la fondation de Rome, on reconnaît la discipline religieuse et le système de construction des Toscans. La manière dont l’enceinte de la ville est tracée avec la charrue, le pomœrium, les trois portes, tous les rites observés sont autant d’emprunts faits à l’Étrurie. Un témoignage plus éloquent confirme la vérité des traditions. Les murs de la ville primitive, de la Rome carrée (Roma quadrata), se voient encore sur le Palatin. Les fouilles dirigées par M. Pietro Rosa en ont fait reparaître des restes qui se relient à ceux que l’on connaissait déjà. La taille des pierres, l’appareil, la distance et l’agencement des joints, les proportions des matériaux, tout rappelle les murs qui entourent les villes étrusques : on les dirait bâtis par les mêmes ouvriers. Les insignes de la royauté et du triomphe, la chaise curule, le bâton augural, le sceptre surmonté d’un aigle, la robe de pourpre brodée de palmettes d’or, les bulles d’or au cou des jeunes patriciens, les jeux publics et les histrions, tout ce qui touche à l’art ou à l’éclat public est étrusque. Le cirque où les Sabines sont enlevées, aussi bien que les bracelets d’or qui séduisent Tarpéia, nous font songer à l’architecture ou à l’industrie des Tyrrhéniens.

Sous Numa, qui représente à son tour l’élément sabin, l’établissement des lois, du droit des gens, du sacerdoce et du culte, est réglé souvent par l’exemple de la docte et religieuse Étrurie. Parmi les monumens élevés durant la période que Numa personnifie, je citerai le cloître des vestales, que les Romains appelaient l’atrium de Vesta. Le seul mot d’atrium, qui nous reporte à Hatria, la ville étrusque où ce genre de construction avait d’abord été appliqué, laisse entrevoir une cour entourée de quatre portiques en bois. Les cellules où logent les vestales aux cheveux rasés et la prêtresse qui les dirige sont disposées sur les quatre côtés, et leurs portes ouvrent sur les galeries. C’est véritablement un petit cloître ; c’est le principe dont l’art chrétien s’emparera pour l’appliquer aux cloîtres de l’Orient et plus tard de l’Occident. Du reste, le sacre prétendu de Numa, tel qu’il est décrit par Tite-Live, la science augurale, l’étude des phénomènes de la foudre et le temple élevé à Jupiter Elicius, qui enseigne à diriger la foudre, le culte du dieu Terme, gardien des héritages et consécrateur de la propriété, montrent de nouveau que si l’action de l’Étrurie n’a encore à Rome aucun caractère politique, l’élément toscan n’en pénètre pas moins, à la suite des idées religieuses, pour servir les besoins matériels.

Cependant Rome agrandie va commencer à exciter l’attention des Étrusques et peut-être leur convoitise. La création du port d’Ostie par Ancus Martius, la construction d’un pont sur le Tibre multiplient les relations, les points de contact et bientôt les occasions d’hostilité. C’est pour cela que le plancher du pont est mobile, et qu’on retire les madriers dès qu’on craint une incursion ; c’est pour cela que le Janicule, la colline la plus voisine du Tibre, est fortifiée contre les Étrusques. On ne continue pas moins à employer les architectes et les ouvriers toscans, et l’on construit cette belle citerne voûtée qui protégeait la source jaillissant au pied du Capitole. L’orifice de la citerne était enveloppé lui-même par une construction à fleur de sol, d’appareil étrusque, aussi bien que la voûte. Plus tard, la source fut détournée, et la citerne vide devint la prison Mamertine, qui est demeurée immuable et qu’on montre à l’admiration des voyageurs. Si la tradition n’y avait point consacré le souvenir de saint Pierre captif, on enlèverait le dallage plus récent qui est surhaussé, et l’on ferait reparaître l’eau, qui se perd dans les terrains et qu’on voit sourdre à travers les fissures des dalles.

Les travaux prirent un plus large essor lorsque Rome fut gouvernée par des souverains étrusques dont les Latins eux-mêmes n’ont pu détruire le souvenir. Du moins ont-ils altéré l’histoire de façon à la rendre presque impénétrable. Les rois étrusques étaient-ils des podestats délégués par la puissante Tarquinies ? Étaient-ce des chefs d’aventuriers qui, à la tête de bandes redoutées, se faisaient rois par droit de conquête, se chassant ou se remplaçant les uns les autres, ainsi que les condottieri du moyen âge ? L’occupation de Rome ne fut-elle pas plutôt un acte politique et réfléchi de toute la confédération, qui, entraînée par sa force d’expansion, avait franchi le Tibre, poussé jusqu’aux plaines de l’heureuse Campanie, où elle fonda Capoue, Vulturnum, Abella, Nola et d’autres villes qui formaient dans le sud de l’Italie une nouvelle confédération de douze cités ? L’étude de l’histoire générale ne suffit pas pour dissiper ces ténèbres, mais elle suffît pour faire rejeter les fables et les anecdotes inventées par l’orgueil romain. La réalité des rois étrusques de Rome est confirmée par des monumens récemment découverts. Ainsi le nom de Tarquin est bien étrusque, puisqu’on le peut lire gravé ou écrit trente-cinq fois dans une crypte funéraire de Cœré, sous la forme Tarchnas. Claude, l’empereur archéologue, qui avait étudié les archives de la vénérable Étrurie, a raconté sur les tables de bronze de Lyon l’histoire de Servius Tullius en nous avertissant qu’il était Étrusque et s’appelait Mastarna.

« A Tarquin l’Ancien, dit-il, succéda Servius Tullius : nos historiens le font naître d’une captive nommée Ocrisia, tandis que les auteurs étrusques en font le fidèle compagnon de Cœles Vibenna. Les vicissitudes d’une vie aventureuse le chassèrent de l’Étrurie avec les débris de l’armée de Cœles. Cette armée occupa une des sept collines qui prit le nom de Cœlius, du nom du chef. Quant à Mastarna, car c’était son vrai nom, je le répète, il exerça la puissance souveraine, et en usa pour le plus grand bien de l’état. » Or l’archéologie justifie le témoignage de Claude par une preuve éclatante. Il y a peu d’années, un correspondant de l’Institut de France, M. Noël Des Vergers, aidé de M. Alessandro François, a découvert à Vulci un tombeau décoré de peintures qui sont les plus importantes et les plus belles de l’Étrurie. Sur une des parois de la chambre sépulcrale est peint Achille immolant les prisonniers troyens aux mânes de son cher Patrocle ; sur l’autre paroi sont figurés également la tendresse et le dévouement d’un ami, mais le trait est emprunté à l’histoire nationale. Cœles Vibenna a été fait prisonnier avec ses compagnons ; Mastarna accourt, tue ses ennemis, coupe ses liens, lui sauve la liberté et la vie. Les noms tracés par le peintre au-dessus de chaque personnage ne permettent point le doute ; peut-être même la scène se passe-t-elle à Rome, car Tarquin prend part à l’action, et on lit auprès d’une figure de femme effacée le nom de Tanaquil, femme de Tarquin.

Du reste, les monumens construits par les dominateurs étrusques à Rome attestent leur origine aussi bien que leur puissance. Les murs grandioses dont ils entourèrent la ville existent encore : on les voit, non-seulement au-dessous du Capitole, mais dans la vigna Macarona, sous le couvent de Sainte-Sabine, dans les jardins du palais Colonna, sous le casino de la vigna Barberini. L’enceinte avait près de deux lieues de tour ; d’immenses fossés complétaient la défense de ces murailles du plus solide appareil, et au temps d’Horace on en faisait un lieu de promenade, abrité et recherché comme nos boulevards. Que dire de ces admirables cloaques, construites pour durer éternellement, sous les voûtes desquelles les voyageurs se promènent en barque ? Dans le principe, la cloaca maxima n’était point un égout, mais un canal couvert qui jetait dans le Tibre les eaux du Vélabre, desséchait le marais, et préparait un emplacement plus vaste et plus salubre au futur forum. Du même coup on chassait les eaux stagnantes de la vallée qui sépare le Palatin de l’Aventin, et l’on y construisait le grand cirque, théâtre de tant de courses et de tant de fêtes. Les temples s’élevaient à l’envi : les deux temples de la Fortune, si justement adorée par les aventuriers toscans ; le temple de Diane sur l’Aventin, le temple de Jupiter Latialis, au sommet du Monte-Cavo, détruit par le dernier des Stuarts ; enfin le célèbre temple qui couronnait le Capitole. Tandis que Tite-Live nous assure que le triple sanctuaire capitolin a été bâti par des ouvriers étrusques, l’architecte Vitruve en décrit le plan et les proportions. Les trois sanctuaires parallèles sont enveloppés par un même péristyle et précédés par un portique commun ; la longueur totale de l’édifice ne surpasse que d’un sixième la largeur. Le sanctuaire de Jupiter est au milieu, plus spacieux que ceux de Junon et de Minerve, qui sont adjacens. Les colonnes, les chapiteaux, l’entablement, les frontons en charpente, l’assemblage et la décoration, tout est étrusque, de sorte que l’on trouve déjà constituées à Rome les trois applications de l’art de bâtir, c’est-à-dire l’architecture militaire, l’architecture civile et l’architecture religieuse. Or, du moment que l’architecture était importée d’une manière aussi complète, on peut augurer que les arts plastiques, encore dans l’enfance, étaient soumis aux mêmes conditions.

Aussi ni les Romains ni les historiens modernes n’ont-ils nié l’influence de l’Étrurie sous les rois, mais ils l’ont présentée comme un accident qui cesse avec la royauté. « Les Étrusques partis, l’art disparaît. La république, avec son cortège de vertus et de pauvreté, ramène une sorte de barbarie. On prend en haine les Étrusques aussi bien que les Tarquins, l’art et la délicatesse à l’égal de la tyrannie. Les monumens élevés pendant la période royale rappellent au peuple ses souffrances et le temps où il subissait la corvée ainsi que des prolétaires toscans. Denys d’Halicarnasse ne fait-il pas dire à Brutus dans sa harangue au peuple : Les Tarquins vous forçaient, comme des esclaves achetés, à mener une vie misérable, taillant la pierre, coupant le bois, portant d’énormes fardeaux, et passant vos jours dans de sombres abîmes (les cloaques et les carrières) ? Ne racontait-on pas que plusieurs citoyens romains s’étaient tués pour échapper à tant de misère, mais que le cadavre des suicidés, attaché à une croix, avait été livré aux vautours, la persécution s’étendant au-delà de la mort ? »

Ainsi le poids intolérable de ces gigantesques entreprises aurait contribué autant que l’insolence superbe des Tarquins et le viol de Lucrèce à faire éclater la révolution. Je me garderai bien de soutenir le contraire, et je crois même, par l’exemple des temps modernes et du règne de Louis XIV notamment, que les travaux qui doivent exciter l’admiration de la postérité sont parfois odieux aux peuples qui les exécutent, car le despotisme, pressé de jouir, n’admet ni répit, ni économie, ni lenteur sagement mesurée. Toutefois Rome n’aurait point songé à secouer le joug des Tarquins, si les événemens n’avaient servi ses projets d’affranchissement. La fin du VIe siècle avant Jésus-Christ fut une ère de liberté pour la plus grande partie du monde antique ; les colonies grecques de l’Asie-Mineure, Athènes et la plupart des villes de la Grèce, les riches cités du sud de l’Italie et de la Sicile, sont agitées par un souffle généreux, et s’efforcent de reconquérir leurs droits. Partout les aristocraties sont abaissées, les tyrans renversés, et ce mouvement, qui se propage comme la flamme, marque l’aurore du grand siècle de Périclès. L’Etrurie reçut le contre-coup de ces révolutions : elle fut pénétrée par les idées nouvelles ; des guerres civiles éclatèrent au sein des villes, et la constitution séculaire de la confédération fut altérée. Ces troubles eurent pour résultat immédiat de relâcher le lien fédéral, et les Latins, émus eux-mêmes par l’amour de la liberté, crurent l’occasion favorable pour se délivrer à la fois de leurs rois et de la domination étrusque.

Tout le monde sait comment la royauté fut définitivement abolie. Ce que l’on sait moins, c’est que Rome fut soumise de nouveau par les Étrusques et rattachée à leur confédération d’une manière étroite. La rébellion des Romains et leurs premiers succès contre les villes alliées des Tarquins émurent les Toscans et suspendirent leurs querelles intestines. On s’intéressait peu aux podestats chassés, et on les abandonna assez promptement ; mais on ne pouvait abandonner la clé du Tibre, c’est-à-dire Rome ; on ne pouvait laisser couper les communications avec la Campanie et les douze cités qui formaient la confédération du sud. Porsenna, lars de Clusium, fut reconnu pour chef militaire ; l’armée, formée des contingens réglés par la loi et fournis avec zèle par chacun des peuples de la Toscane, vint assiéger Rome. Rome, incapable de résister à tant de forces réunies, ou capitula ou fut prise. Ce souvenir révolta plus tard l’orgueil du peuple-roi ; on le déguisa sous d’héroïques légendes ; on nia même un fait que l’éloignement des temps permit d’altérer. Porsenna ne fut plus qu’un voisin débonnaire, encadré par les figures romanesques de Scœvola, de Clélie et d’Horatius Coclès ; mais la critique moderne ne se paie plus d’anecdotes, et confond les mensonges officiels imposés aux écrivains latins par les aveux involontaires des historiens eux-mêmes. Quand ils nous font savoir, par exemple, que le sénat envoya les insignes de la royauté à Porsenna, c’est-à-dire le sceptre, la robe de pourpre et le trône d’ivoire, il est aisé de discerner qu’un tel hommage était moins un acte de reconnaissance qu’un acte d’éclatante soumission. S’ils parlent des otages livrés avec Clélie, nous songeons aussitôt que ce sont les vaincus d’ordinaire, et non les vainqueurs, qui remettent des gages d’obéissance et de fidélité. Pline le naturaliste, qui n’était point sur ses gardes lorsqu’il décrivait les métaux, et qui oubliait les fictions de la politique tandis qu’il poursuivait la science et la vérité, a écrit cette phrase : Dans le traité que Porsenna accorda au peuple romain, nous trouvons cette clause expresse que les Romains renonceraient à l’usage du fer, excepté pour cultiver la terre. Quoi ! livrer ses armes, convertir tout le fer qu’on possède pour se défendre en bêches et en socs de charrue ! Quelle condition est plus dure, quel abandon plus humiliant ? Du reste, Tacite, le grave et véridique historien, a eu entre les mains une pièce que Tite-Live avait ignorée, ou qu’il n’avait osé publier. Après l’incendie du Capitole. Vespasien reconstitua les archives, qui avaient péri, en réunissant les documens dispersés ou cachés dans toute l’Italie. Tacite connut alors le véritable traité de Porsenna : c’est pourquoi, en déplorant la destruction du Capitole par la faction de Vitellius, il s’indigne et s’écrie que jamais une semblable profanation n’avait été commise, ni lorsque les Gaulois s’étaient emparés de la ville, ni lorsque Rome s’était rendue à Porsenna.

En effet, qu’on rapproche dans le second livre de Tite-Live et dans le cinquième de Denys d’Halicarnasse le récit des négociations avec le lars de Clusium, la vente fictive de ses biens, sa générosité envers les Romains, les soins merveilleux dont les Romains entourent son armée, la nomination de deux dictateurs, à cinq ans d’intervalle, qui s’appelaient lars ou lartius, titre propre aux Étrusques ; qu’on oppose les témoignages contradictoires des Romains et leurs commentaires embarrassés, et l’on ne doutera plus de la prise de Rome par les Étrusques. Ils ne pouvaient souffrir à aucun prix que les communications fussent interrompues entre les deux confédérations du centre et du sud de la péninsule. Ce résultat obtenu, ils firent bon marché des Tarquins ; après avoir désarmé Rome, ils la traitèrent avec douceur : ils lui laissèrent sa constitution intérieure et ses libertés civiles, en assurant leur suprématie, leur droit de passage, et en resserrant le lien fédéral.

C’est pourquoi, dès le premier siècle de la république, les relations de Rome avec l’Étrurie furent, non pas rompues, mais aussi fréquentes que jamais. Les pontifes aussi bien que les hommes d’état gagnaient à ce commerce et recherchaient les leçons de leurs voisins, plus civilisés et habiles dans l’art de se concilier la faveur des dieux. On envoyait chaque année de jeunes patriciens, appartenant aux premières familles, résider à Cœré, afin d’y apprendre la langue et les rites étrusques. Ces relations expliquent l’ardeur avec laquelle les Romains secoururent Clusium menacé par les Gaulois ; elles expliquent pourquoi ils confièrent leurs femmes, leurs enfans et leurs dieux, c’est-à-dire ce qu’ils avaient de plus précieux, aux habitans de Cœré, lorsque la défaite de l’Allia les réduisit à abandonner Rome. Au lieu de s’adresser à quelque peuple des montagnes ou à une colonie grecque, ils ne virent point d’amis plus sûrs que les Étrusques, et dans la détresse, leur première pensée fut pour eux.

Plus on étudie les détails de la vie romaine pendant les premiers siècles de la république, plus on y sent les emprunts faits à l’Étrurie : religion, sacrifices, collèges de devins, culte des lares, costumes des magistrats et pompe triomphale, jeux publics, festins, industrie, tout atteste les efforts des Romains pour imiter les Étrusques, ou, si l’on veut, leur impuissance à résister au courant d’une civilisation supérieure. L’art présente les mêmes indices, et les faits prouvent assez que les républicains, loin de répudier les grands travaux des rois, les continuèrent et s’en firent honneur. Les patriciens, du reste, s’étaient partagé le pouvoir royal, et jusqu’à ses insignes. Le temple de Jupiter Capitolin, construit sous deux règnes, fut achevé pendant les premières années de la république. Aussitôt un débat s’éleva entre les consuls, Horatius Pulvillus et Valérius Publicola, chacun réclamant la gloire de présider à la consécration. Valérius était absent ; sa famille et ses cliens prirent son parti ; toute la ville fut en émoi, et rien ne prouve mieux que le souvenir des Tarquins ne faisait haïr ni les monumens qu’ils avaient élevés ni l’art étrusque. Les cloaques ne parurent point non plus si odieuses et si indignes d’être imitées, puisque dès la fin du premier siècle de la république on construit l’émissaire d’Albano, cet admirable souterrain voûté qui traverse la montagne et sert encore à l’écoulement des eaux du lac. Des artistes étrusques bâtirent la maison de Valérius Publicola ; or ce ne fut point la beauté de ce palais qui excita les soupçons du peuple, mais sa situation sur le Palatin : on craignait qu’il ne se transformât en forteresse, et ne facilitât un coup de main contre la liberté. La sculpture non plus ne fut point proscrite : la louve de bronze du Capitole, le buste de Brutus, quelle qu’en soit la date, montrent l’importance et le style purement étrusque des œuvres commandées officiellement. Les images des ancêtres, qui remplissaient l’atrium des familles nobles et qu’on multipliait religieusement, supposent un développement continu de la plastique. L’industrie suivait l’art, ou plutôt elle le précédait. Les mœurs républicaines n’étaient point aussi attachées à la pauvreté que l’ont prétendu plus tard les moralistes, qui vantaient le passé pour condamner le présent. Les dames romaines étaient couvertes de bijoux qui furent, dans les crises suprêmes, d’un grand secours pour le trésor public. Camille trouva sans peine 1,000 livres pesant d’or pour éloigner les Gaulois. Il ne faut pas oublier que la rue des Toscans (Tuscus vicus) était une des plus fréquentées de Rome, qu’elle était au pied du Capitole et du Palatin, que les artistes étrusques y vivaient nombreux et riches, que la faveur publique les protégeait, orfèvres, potiers, fabricans de bronze ou sculpteurs, marchands d’armes ou de miroirs, de candélabres ou de trompettes. Là aussi se rencontraient les belles courtisanes venues d’Étrurie, que la sévérité des mœurs républicaines ne chassait point de la ville, à ce qu’il paraît. Enfin on ne peut qu’être frappé du témoignage de Varron, qui nous assure que de son temps tous les temples étaient remplis d’objets d’art venus d’Étrurie. Le pillage les avait accumulés autant que le commerce, puisque de la seule ville de Vulsinii l’armée romaine avait rapporté deux mille statues. Rome elle-même devait avoir l’aspect d’une ville étrusque avant d’être brûlée par les Gaulois ; c’est pourquoi les citoyens, au lieu de remuer des montagnes de cendres et de rebâtir une cité entière, trouvaient naturel de transférer la capitale à Véies, prise récemment et dépeuplée. Rien ne les choquait, rien ne leur paraissait insolite et gênant dans une ville étrusque : ils se trouvaient chez eux. Il fallut toute l’éloquence de Camille et tous les efforts du sénat pour retenir les Romains sur le sol natal et leur faire reconstruire leurs maisons. L’incendie des Gaulois fut pour Rome ce que l’incendie de Xerxès avait été pour Athènes : l’occasion de se relever en désordre, à la hâte, mais rajeunie, plus belle, et bientôt parée de chefs-d’œuvre.

Il ne faut donc pas admettre sans réserve le paradoxe de la simplicité républicaine et les déclamations banales contre la grossièreté de l’aristocratie romaine. Les patriciens de Rome, s’ils n’eurent que tard le goût du luxe et des jouissances personnelles, eurent toujours l’amour de la grandeur publique ; ils ne reculaient devant aucun sacrifice dès qu’il s’agissait de l’éclat de leur ville. Selon l’expression du poète, leurs ressources privées étaient modiques, leurs ressources publiques immenses. Les dépouilles des vaincus alimentaient sans cesse le trésor. Les magistrats tenaient à honneur de se ruiner pour justifier leur élection ou pour gagner de nouveau les suffrages du peuple. Un patriotisme passionné, le désir de se concilier la faveur des dieux, des vœux ou des superstitions profitables à l’art, un noble orgueil qui voulait immortaliser une victoire ou rappeler les services rendus par les ancêtres, la nécessité d’occuper les plébéiens et de leur distribuer des salaires mérités, tout contribuait à faire entreprendre par les chefs de l’état de belles constructions en temps de paix, de grands travaux en temps de guerre, car l’armée romaine était une armée d’ouvriers, prompte à construire les voies, les ports, les aqueducs, soumise encore à la corvée des Étrusques, quoique cette corvée fût ennoblie par l’égalité militaire et par la discipline. Je ne puis m’empêcher de voir dans l’aristocratie de Rome le type de ces fortes aristocraties qui ont illustré les républiques italiennes au moyen âge, la république de Venise notamment, dont les chefs accroissaient la splendeur aux dépens de tout l’Orient. Dans le principe, les patriciens romains confondaient peut-être les artistes avec les artisans, mais ils aimaient l’art. N’est-ce pas un fait singulièrement significatif que de voir un Fabius, c’est-à-dire un membre de la plus illustre famille, obtenir le surnom de peintre (pictor) et décorer de ses mains un temple tout entier ? Le poète tragique Pacuvius, neveu du grand Ennius, suit son exemple et peint le temple d’Hercule. L’architecture surtout, qui est l’expression d’un peuple et la manifestation directe de sa grandeur, fut encouragée par les Romains. Tout était prétexte pour élever un monument, et l’émulation redoublait dès qu’il s’agissait de le consacrer. Le lendemain de la fondation de la république, les consuls se disputent le droit d’inaugurer le temple de Jupiter Capitolin. La querelle ne sera pas moins vive entre Servilius et Appius Claudius pour la dédicace du temple d’Hercule l’an de Rome 493. Après la victoire du lac Régille, on bâtit un temple à Saturne, un autre aux Dioscures. Spurius Cassius, pour frapper l’imagination du peuple, construit à ses frais un temple somptueux et le dédie à Cérès. Il est mis à mort : aussitôt le sénat prélève sur ses biens confisqués une somme considérable afin de faire couler en bronze une statue de la déesse. Appius Claudius, à son tour, fait édifier le temple de Bellone, et obtient ainsi le droit d’y suspendre les portraits de ses ancêtres peints sur des boucliers. Les auteurs anciens nomment trente et un temples bâtis par la république avant la conquête de la Grèce, et ce nombre sera au moins doublé, si l’on considère ceux qu’ils ont dû omettre, puisqu’ils ne citent les monumens qu’incidemment, pour préciser une date, alléguer un fait, encadrer un récit. Outre les temples, les grands travaux d’utilité publique qui caractérisent l’art romain, les vastes édifices qu’exigent les affaires et les plaisirs d’un peuple libre, sont entrepris avant la conquête de la Grèce, voies, ponts, aqueducs, cloaques, émissaires, forums, curies, cirques, monumens honorifiques, avenues de tombeaux prolongées à travers la plaine de Rome. Les Romains ont eu bien tort de répudier leur passé quand ils se sont laissé enivrer par les séductions de l’art grec. Non, ils n’ont point été des barbares pendant cinq siècles ; non, ils n’ont pas méprisé les arts et vécu sous le chaume, ou sacrifié dans des sanctuaires grossièrement préparés ; non, ils n’ont pas repoussé les œuvres de la sculpture, les bronzes soigneusement ciselés, les meubles élégans, les bijoux, et même les produits de l’industrie étrusque, sans cesse importés et bientôt fabriqués à Rome. Les Romains ont subi l’influence salutaire que l’art d’un peuple exerce sur l’art de voisins moins avancés ; ils ont reçu beaucoup des Étrusques, ils se sont approprié énergiquement ce qu’ils ont reçu, et je vais essayer d’expliquer pourquoi l’art grec, avant d’être triomphant, a rencontré chez les Latins une opposition raisonnée qu’on pourrait croire nationale.


II

Les Romains unissaient par excellence à l’esprit de conquête l’esprit d’assimilation, qui rend les conquêtes durables, surtout les conquêtes intellectuelles. Ils ont emprunté beaucoup aux sociétés qu’ils renversaient et aux pays qu’ils soumettaient ; mais leurs emprunts étaient dirigés par un sens pratique, par une forte conception de leurs besoins, par une volonté nette de tout marquer au sceau de l’unité. Rome était ouverte à toutes les idées, à la condition que toutes les idées devinssent romaines et fussent subordonnées à ses usages comme à ses lois. Les religions étaient admises sans conflit, des temples étaient élevés aux nouveaux cultes, dès que ces nouveaux cultes sacrifiaient aux dieux du Capitole et s’associaient aux prières faites au nom de l’état. Sérapis, Mithra, Sabazius, les divinités de l’Orient le plus reculé eurent des autels dans le grand Panthéon romain, parce que leurs adorateurs reconnaissaient la religion d’état. On remarquera en effet que les magistrats romains ne disaient jamais aux chrétiens qu’ils faisaient torturer : « Renoncez à votre Dieu, » mais bien : « Sacrifiez aux nôtres ! » De même, dans les lettres, les Latins ne commencèrent à être de simples traducteurs des Grecs que pour devenir leurs émules et pour fonder une littérature nationale. On voulut sur la scène des personnages portant la toge romaine et non plus le pallium grec. Plaute, dans des cadres grecs, peignit surtout les mœurs romaines ; Virgile se fit le rival à la fois d’Hésiode et d’Homère, et, quoique leur imitateur, il tendait par un effort continu à créer des œuvres nationales ; Horace soumit à la même transformation la poésie lyrique, en même temps qu’il illustrait un genre proprement latin, la satire. Ce don d’assimilation, les Romains l’avaient manifesté de bonne heure en présence de l’art étrusque. S’ils avaient adopté ses principes et ses formes, ils avaient modifié et singulièrement agrandi ses applications. Ils avaient repoussé les sujets, les symboles, les monstres, les représentations fantastiques, que l’Étrurie avait empruntés à l’Orient pour les reproduire par des sculptures et des peintures innombrables ; leur sens droit et pratiqué répugnait aux chimères ; ils étaient déjà les représentans du génie occidental. Ni la mollesse ni les images voluptueuses de l’Étrurie n’avaient eu accès à Rome. Les Romains ne chargeaient point leurs doigts de bagues et de pierres finement gravées, mais ils devancèrent les Étrusques dans l’art de frapper la monnaie, moyen d’étendre leur influence, leur commerce, leur domination. L’architecture les avait surtout séduits, et cependant ils la marquèrent, dès les premiers siècles de la republique, d’une empreinte forte, grandiose, nationale. Ce ne furent point les Étrusques qui leur apprirent à bâtir avec des blocs de rochers de forme polygonale des voies admirables qui devaient éternellement durer. L’arc plein-cintre et la voûte leur furent transmis par les architectes toscans ; mais on ne trouve en Toscane ni les aqueducs magnifiques, à trois étages superposés, ni les ponts qui ont bravé l’effort du temps et qu’on voit encore à Rome, ni les arcs de triomphe, ni les tunnels et les cloaques gigantesques que la république a construits. Comment donc s’étonner si le génie romain, devenu plus puissant et plus mâle, a réagi sur l’art grec à son tour, se l’est assimilé, a profité de sa richesse et de sa splendeur, en le pliant à ses besoins, à ses convenances, à sa sévérité ? Tout était instrument dans les mains de Rome ; les autres civilisations étaient ses tributaires ; elle y prenait son bien, et tout venait se fondre dans le creuset de la grandeur romaine.

Les historiens latins contiennent de trop rares détails sur les arts pour qu’il soit facile d’alléguer les preuves de ce que j’avance ; mais la rareté même des faits de ce genre rend plus significatifs ceux qu’on peut recueillir. Jusqu’à la guerre de Pyrrhus, les Romains connurent mal les Grecs : quoiqu’ils eussent envoyé des ambassadeurs copier à Athènes les lois de Solon, ils méprisaient trop les étrangers pour les étudier. Ils avaient quelques rapports avec les colonies grecques du sud de l’Italie, ils n’en avaient point avec la Grèce proprement dite. Rien ne montre mieux leur ignorance des affaires helléniques que le rapprochement de deux statues érigées en plein comice, au-dessus du Forum, de manière qu’elles présidaient en quelque sorte à la majesté des assemblées politiques. L’une des statues représentait Pythagore, un voisin, le grave législateur du sud de l’Italie, et ce choix était digne de Rome. L’autre représentait Alcibiade, l’efféminé, le dissolu, le contempteur des dieux et des lois de la patrie, que les Romains se figuraient sans doute aussi sage que Pythagore et dont ils n’entendirent parler que lorsqu’il arriva en Sicile à la tête des Athéniens. Peut-être Alcibiade avait-il séduit leurs ambassadeurs par sa personne et par ses belles promesses.

C’est après la conquête des riches colonies de la Grande-Grèce que l’on doit chercher les traces d’une résistance réfléchie à l’art grec. Les esprits étaient partagés, il est vrai : les uns se jetaient avec ardeur au-devant du génie grec, convoitaient ses chefs-d’œuvre, étudiaient ses principes ; les autres accueillaient avec défiance les produits même merveilleux d’une civilisation qui ne leur apparaissait qu’épuisée et corrompue. Le luxe, la mollesse, la débauche, leur semblaient le cortège inséparable d’un art trop raffiné. À la tête des premiers était Marcellus, qui remplit Rome des dépouilles de Syracuse et qui était passionné pour l’art grec, la famille des Scipions, Paul-Émile, les Flamininus, les Fulvius ; à la tête des seconds, Caton, Fabius Maximus, Mummius et d’autres. Le peuple reprochait à Fabius de n’avoir pas apporté à Rome les statues qui ornaient Tarente conquise. « Laissons aux Tarentins leurs dieux irrités, » répondait dédaigneusement Fabius, qui comptait cependant un peintre et un savant parmi ses ancêtres ; mais ce peintre et ce savant avaient été inspirés uniquement par l’esprit national. On a souvent tourné en ridicule la recommandation de Mummius aux entrepreneurs qui se chargeaient de transporter à Rome le butin de Corinthe. Pour moi, je serais beaucoup plus porté à ne voir dans la menace de Mummius que du mépris affecté et de l’ironie. Les hommes nouveaux, Cicéron et ses amis, se jetaient avec ardeur au-devant de la Grèce, sentant que ses lumières et son libre génie abaisseraient devant eux les barrières. L’aristocratie, par le même motif, s’attachait aux vieux usages, et en vérité, si nous oublions un instant notre respect filial pour la Grèce et nous plaçons au point de vue des hommes d’état de Rome, le parti conservateur avait raison. L’amour de l’art grec allait servir de voile à la soif immodérée des richesses et de prétexte à d’incroyables rapines. Le procès de Verrès ne sera pas seulement un grand scandale, ce sera aussi l’explosion du mal qui atteint toute la société romaine. Les orateurs qui se prétendaient incorruptibles à l’or se laisseront gagner par le don de quelque chef-d’œuvre venu d’Athènes ou d’Égine. Les proconsuls pilleront les provinces au nom de leur passion pour le beau. Les particuliers se procureront par tous les moyens les sommes nécessaires pour payer un vase myrrhin ou une petite planche peinte par Apelle. À la suite des œuvres du grand art s’introduiront les meubles précieux, les raffinemens de l’industrie, l’attirail des festins, les plaisirs enivrans, et du même coup le faste, la mollesse, la corruption. L’histoire n’a que trop justifié les prévisions des sages et les craintes des cœurs républicains. La découverte des bacchanales et des sanglantes orgies professées par les Grecs sur l’Aventin fut une lueur terrible.

Il faut avoir présentes ces considérations d’un ordre plus élevé pour s’expliquer l’opposition acharnée et parfois mesquine du sénat à, l’invasion morale de la Grèce. Marcellus a-t-il bâti un temple à la Valeur et désire-t-il le consacrer en même temps à l’Honneur, on l’arrête, on lui objecte les rites nationaux qui s’opposent à ce qu’on réunisse deux divinités dans un seul sanctuaire, et l’architecte de Marcellus est obligé de refaire et de doubler le temple. Fulvius Flaccus a-t-il enlevé les belles tuiles de marbre d’un temple du Brutium, voisin de Crotone, pour couvrir son temple de la Fortune équestre, le sénat le condamne à reporter à l’extrémité de l’Italie toute la toiture qu’il a dérobée. Métellus veut-il dédier deux temples à Jupiter Stator et à Junon, semblables, contigus, faits de marbre, ornés de statues grecques et de peintures exécutées par des artistes grecs, on saisit une occasion puérile pour lui témoigner le mécontentement du parti national et rendre son œuvre incomplète et presque ridicule. Les porteurs s’étaient trompés et avaient placé la statue de Junon dans le temple destiné à Jupiter, celle de Jupiter dans le temple destiné à Junon. Les pontifes s’opposèrent à tout changement. « Les dieux avaient manifesté leur volonté, dirent-ils, » et les temples continuèrent de présenter un contraste choquant entre les sujets des peintures qui les décoraient et les divinités qui les occupaient. Le temple du Capitole a-t-il brûlé, le tout-puissant Sylla lui-même n’osera pas en changer le plan et l’aspect. En vain Rome est devenue grecque ; il s’agit du grand sanctuaire national, et l’amour de l’architecture grecque cède au sentiment patriotique. On copie l’ancien temple avec ses proportions lourdes, sa façade basse et large, on en reproduit l’ordonnance et les détails : la seule différence, c’est la beauté, des matériaux. Pompée veut-il flatter les passions du peuple romain en construisant un théâtre en pierre, il rencontre une résistance sage et politique chez ceux qui défendent les anciens usages et savent qu’un théâtre permanent ne peut que détourner les citoyens des affaires publiques en les accoutumant à de perpétuels plaisirs. Il ne surmonte même cette résistance qu’en faisant bâtir un temple à Vénus victorieuse au sommet du théâtre, qui devenait ainsi un lieu sacré, de même que les gradins destinés aux spectateurs devenaient les degrés du sanctuaire.

César, le plus adroit et par cela même le plus coupable des ambitieux, connaissait bien les scrupules du parti conservateur : il feignait de les partager ; il respectait des préjugés qui lui paraissaient sans importance, afin de renverser plus sûrement les lois essentielles de l’état. Quand il bâtit le temple de Venus Genitrix, il voulut qu’il fût conforme à l’ancien style ; les colonnes étaient rapprochées, pesantes, nous dit Vitruve. César étalait ainsi une rigidité qu’il jugeait convenir à sa dignité de grand pontife ; il affectait le respect des traditions, et ce jeu semble s’être perpétué après sa mort, car le temple que les triumvirs lui élevèrent sur le Forum, à la place même où le bûcher avait consumé son corps, était également d’ancien style.

Du reste, la puissance de l’opinion était telle, le vieil esprit romain protestait si vigoureusement, que des hommes plus honnêtes que César se sentaient astreints officiellement à l’hypocrisie. Cicéron, qui adorait l’art grec et connaissait si bien tous ses chefs-d’œuvre, parlait avec insouciance des tableaux et des statues volés par Verrès lorsqu’il s’adressait à ses juges : pour les flatter, il jouait l’ignorance ; il paraissait chercher les noms des artistes et ne les point savoir ; le ton ajoutait au dédain. Ce n’était pas seulement une comédie d’avocat, c’était la comédie d’un politique qui ménageait sa popularité.

Ainsi l’art grec n’a point pénétré à Rome sans résistance, et cette résistance n’aurait eu ni gravité ni point d’appui, si les Romains n’avaient possédé déjà un art national. L’étude des monumens jette de sûres clartés sur une question historique singulièrement méconnue. Je ne parle point de la peinture dont les œuvres ont disparu, ni même de la plastique, étrusque d’abord, puis fascinée par la perfection de la sculpture grecque. Cependant l’habitude de mouler le visage des morts, les images en cire des ancêtres conservées dans l’atrium, les statues élevées aux citoyens qui méritaient bien de la patrie, l’orgueil aristocratique aussi intéressé que l’ambition plébéienne à consacrer les personnalités éclatantes, tout a contribué à imprimer aux œuvres qui datent de la république un accent, une réalité, une précision, un sentiment énergique de la nature qui va jusqu’à la dureté, et qui répugnera longtemps à l’idéal doux et enveloppé de la Grèce.

Mais l’art qui exprime le plus puissamment le génie d’un peuple, qui manifeste sa grandeur et satisfait son esprit de domination, c’est l’art de bâtir. Les Romains, en couvrant de leurs constructions le sol italien et bientôt le monde, semblaient en prendre possession pour l’éternité ; le sceau qu’ils imprimaient devait en effet survivre à leur conquête et à leur existence même. Aussi l’architecture romaine est-elle constituée de bonne heure. Elle crée des œuvres originales et grandioses que les Étrusques ne lui ont point enseignées et que les Grecs ne pourront qu’imiter à leur tour. Elle ne cherche point des proportions exquises, ni des détails raffinés ; elle vise à l’utile et au grand. Le temple, ce type que les Hellènes embellissaient et caressaient sans cesse, et qui est l’unité vivante de leur architecture, les Romains le copient simplement, en Étrurie d’abord, plus tard en Grèce. Les dieux sont satisfaits, les rites observés, cela suffit. Les constructions civiles au contraire absorbent toute leur attention ; c’est là qu’ils sont incomparables, c’est là qu’ils deviennent créateurs par la hardiesse de leurs plans et l’étendue de leurs entreprises. Dès qu’il s’agit d’assainir la ville, de la fortifier, d’y amener les sources des montagnes lointaines, de préparer le théâtre des assemblées, d’abriter la vie politique sous toutes ses formes, de sécher les marais, de féconder les campagnes, de construire des ponts sur les fleuves les plus impétueux, d’établir des routes qui porteront leurs armées jusqu’aux extrémités de l’Italie, les Romains n’empruntent rien aux Grecs ; ils méritent de leur servir de modèles : ils montrent au monde des modèles que le monde a souvent désespéré d’égaler. Chez tous les peuples, le plus grand éloge qu’on puisse faire d’un monument, l’expression la plus forte pour désigner la grandeur d’un ouvrage, n’est-ce pas de dire qu’il est digne des Romains ?

Ceux qui subordonnent dans leur pensée l’art romain à l’art grec oublient sur quels principes bien différens de construction tous deux s’appuient. L’un n’admet que la plate-bande et les portées horizontales, l’autre préfère le plein-cintre et la voûte ; l’un ne veut que de grands matériaux, dont les joints reposent sur des colonnes ou des piliers écartés, l’autre emploie les plus petits élémens, brique, blocage, pouzzolane, et les jette sur des moules gigantesques ; l’un rase la terre et s’harmonise avec les lignes tranquilles des horizons, l’autre s’élance hardiment vers le ciel, ou résiste, sous le sol, à des fardeaux immenses. Qu’on ne croie pas, comme il arrive souvent, que l’art romain n’ait atteint sa grandeur qu’au siècle d’Auguste, parce qu’il s’était nourri de toute la moelle de l’art grec. C’est sous la république que sont conçues les entreprises les plus hardies, c’est sous la république que les types les plus beaux sont créés. L’empire ne fait qu’étendre et multiplier les exemples que les siècles de liberté lui ont légués.

Ainsi l’on avait construit, bien avant la conquête de la Grèce, ces voûtes souterraines qui conduisaient jusqu’au Tibre les eaux impures, et ces arcs légers qui amenaient comme en triomphe, à travers les plaines et les vallées, l’eau des sources les plus fraîches. Les Grecs, peu épris du bien-être, établis sur des rochers ou des sommets escarpés, n’avaient ni cloaques ni aqueducs. Du moins leurs aqueducs étaient de simples tuyaux de poterie ou des entailles rectangulaires faites dans le roc et couvertes par des tuiles plates comme un caniveau. On voit encore à Athènes, à Syracuse, de ces conduits d’une simplicité primitive. Les Étrusques, il est vrai, avaient enseigné aux Latins à construire sous la terre des émissaires voûtés ; mais combien les débris qu’on trouve en Toscane sont inférieurs à ceux qu’on trouve à Rome ! Du premier coup, les disciples dépassèrent leurs maîtres. Les cloaques, commencées par les rois, continuées, étendues, réparées par la république, font encore l’admiration de la postérité. Nous construisons sous les rues de Paris un réseau d’égouts qui coulent des sommes immenses ; mais ils dureront peu, et l’on n’osera les comparer à ces voûtes en belles pierres soigneusement appareillées qui ont défié l’effort de vingt-cinq siècles. L’émissaire qui maintient le niveau du lac d’Albano est intact, il sert encore, et les Romains l’ont creusé et revêtu de larges assises au temps de leur plus grande pauvreté, pendant leur lutte désespérée contre Véies. C’est l’austère Caton qui dépensa, étant censeur, près de 6 millions pour la construction et la réparation des cloaques. Dix ans après, l’an 580 de Rome, ce travail est repris par Fulvius Flaccus, de sorte qu’il ne restera au gendre d’Auguste qu’à construire les cloaques du quartier du Panthéon. C’est encore la république qui jette les eaux du lac Vélinus dans le Nar (est-il nécessaire de vanter la cascade de Terni ?), qui dessèche les marais qui s’étendaient entre Parme et Plaisance, qui assainit les marais Pontins, ce fléau sans cesse renaissant de la campagne de Rome. Les Grecs ne manquaient point de marais ; mais ont-ils jamais songé à faire ce qu’a fait Appius Claudius dès l’an de Rome 442 ? Un grand canal ouvre un passage aux eaux jusqu’à la mer ; une chaussée assure la solidité de la voie Appia ; des ponts multipliés ouvrent un passage aux torrens qui se précipitent des montagnes ; trente lieues carrées sont rendues au pâturage et à la culture ; trente-trois villes, que Pline nous cite, respirent et cessent d’être décimées par la fièvre. César, Auguste et Pie VI ne pourront rien faire de mieux que d’imiter le vieil Appius. Nous-mêmes, si nous voulons comprendre la difficulté de semblables entreprises, nous considérerons les Landes et notre impuissance à les reconquérir d’un seul coup sur les eaux.

Les aqueducs ont amené et amènent encore aujourd’hui à Rome les eaux les plus abondantes et les plus belles du monde ; mais, lorsque le voyageur admire le volume des fontaines jaillissantes ou cette longue suite d’arcs mutilés qui font une des parures de la campagne de Rome, s’informe-t-il de leur date ? Ne les croit-il pas plus récens qu’ils ne le sont ? n’en rapporte-t-il pas l’honneur à la magnificence impériale ? Et cependant, sur neuf aqueducs qui existaient anciennement, cinq dataient de la république. Dès l’an 442, l’aqueduc de la porte Capène était construit ; dès l’an 482, Papirius Cursor et Curius Dentatus allaient détourner l’Anio, à vingt milles au-dessus de Tibur, pour l’amener auprès de la porte Majeure, où l’on voit encore des restes de ce grand ouvrage : le canal, en blocs de pépérin, est engorgé de dépôts. Plus tard, Marcius Rex va chercher sur la voie Valéria, au trente-troisième mille, l’eau qui gardera son nom (aqua Marcia), et qu’il supporte par soixante mille pas de constructions ; sept mille quatre cent quarante-sept pas sont des arcades élégantes, qui aboutissent aujourd’hui près de la porte Majeure. En 629, les censeurs détournent, au onzième mille sur la voie Latine, la source qu’on appelait agita Tepula, et, pour l’élever jusqu’au Capitole, ils établissent un second rang d’arcs sur l’aqueduc de Marcius. Agrippa enfin, sous le consulat de César Octavien, assure à la ville les eaux d’une cinquième source, située un peu plus loin sur la voie Latine ; pour ménager le terrain et des expropriations d’autant plus dispendieuses qu’on était aux portes de Rome, il fait construire un troisième rang d’arcades sur les deux autres, de telle sorte qu’on avait trois étages superposés et trois conduits distincts : à l’étage inférieur coulait l’eau Marcia, au milieu l’eau Tepula, au sommet l’eau Julia. C’est ainsi qu’une sage économie et la satisfaction intelligente des besoins croissans d’une capitale firent créer ce magnifique ensemble d’architecture que les âges suivans ne pourront qu’imiter. L’aqueduc de Carthage, celui de Ségovie, le viaduc de Spoleto, le pont du Gard, ne sont que des répétitions du type grandiose créé aux portes de Rome par les magistrats de la république.

Une autre application de l’arc plein-cintre et de la voûte sert à jeter sur les fleuves des ponts hardis et durables. Les Grecs n’ont construit que de petits goûts sur leurs torrens, presque toujours guéables. Si les Étrusques en ont bâti de considérables, il n’en reste point de traces, tandis que la plupart des ponts établis sur le Tibre par les Romains ont résisté ; ils sont beaux, ils sont l’œuvre de la grande époque républicaine. Le pont Sublicius, longtemps en bois, est remplacé par le pont Palatin l’an de Rome 575 : c’est Scipion l’Africain qui l’achève. On passe encore sur le pont Fabricius (692), sur le pont Cestius, restauré par les empereurs Valens et Valentinien, sur le pont Milvius (ponte Molle), et ce ne sont point les Grecs qui ont donné aux Latins l’exemple de ces audacieuses et immuables constructions.

Que dire des voies romaines, sujet d’étonnement pour la postérité ? Nous pouvons leur comparer la voie Sacrée d’Eleusis ou la route antique qui conduisait du Pnyx au Pirée. Les Grecs entaillaient le rocher sur une petite largeur, laissaient les roues du char creuser leur ornière, et s’en allaient cahotés fièrement à travers les montagnes et les ravins. Ce sont les architectes romains qui ont eu de bonne heure l’idée de construire des levées, de niveler les pentes, de préparer une assiette large pour les chemins que des armées allaient traverser sans relâche, d’établir sur ces fondations un dallage admirable, en blocs de rocher de forme polygonale, épais, soigneusement agencés, comme les murs attribués aux Pélasges. Dès l’an M2 de Rome, la voie Appienne va jusqu’à Capoue, bientôt jusqu’à Brindes ; dès l’an 535, la voie Flaminienne atteint Rimini, tandis que la voie Émilienne traverse l’Étrurie et se dirige vers la Gaule : ce sont encore les trois routes principales de l’Italie moderne. C’est aussi sous la république qu’on établit les colonnes milliaires, des trottoirs pour les piétons, des marchepieds pour les cavaliers, des lieux de repos pour tous les voyageurs.

Je ne puis prolonger outre mesure les détails de ce genre ; mais, plus on examinera les diverses applications de l’architecture romaine, plus on reconnaîtra combien elles diffèrent des applications de l’art grec. L’ordre toscan est resté particulièrement cher aux Latins, même quand ils ont admis les ordres grecs. L’arc de triomphe est essentiellement romain dans sa conception comme dans ses élémens. L’amphithéâtre est bien plus grandiose que les théâtres grecs, et dès les anciens temps on savait construire en bois des cirques spacieux pour les courses. La tribune aux harangues, décorée d’arcades supportées par des colonnes et de proues de navire armées de leurs éperons, offre un ensemble original dont la Grèce n’a point donné le modèle, et que nous permet d’apprécier la monnaie de la famille Lollia, qui porte le nom du tribun Palikanus. Les tombeaux qui bordent les voies romaines et consacrent pompeusement à travers les vallées et les plaines le souvenir des grands citoyens ont moins de perfection que les tombeaux et les stèles de la Grèce ; mais quel ensemble imposant, quelles proportions colossales, quelle suite non interrompue d’efforts généreux pour fixer la gloire ! Les maisons des citoyens ne ressemblent guère aux maisons grecques, étroites, avec leur gynécée à l’étage supérieur, avec leur petite citerne creusée dans le roc. La demeure patricienne est immense ; elle est bordée par quatre rues ; elle a pris aux Étrusques leur atrium, à quatre colonnes, pour l’agrandir, l’orner fastueusement, y rassembler sous les portiques les images des ancêtres, les trophées de cent victoires, les cliens qui viennent chaque matin s’y entasser pour escorter au forum leur puissant patron.

Je ne saurais trop le répéter, toutes ces réflexions ne s’appliquent point à l’art de l’empire, mais à l’art de la république, avant l’asservissement de la Grèce. On sera donc dans le vrai en reconnaissant aux Romains une indépendance dans leurs emprunts, une liberté dans leurs imitations mêmes, qu’ils ont niée plus tard, soit par dédain pour l’Étrurie, soit par enthousiasme pour la Grèce. On a toujours le droit de récuser un peuple qui se calomnie lui-même. La postérité ne s’y trompe pas, puisqu’elle distingue si nettement les produits de l’art romain de ceux de l’art grec. Jamais nous ne confondrons une statue grecque avec une statue romaine ; jamais une médaille, un vase, un bijou, un ornement, ne nous embarrassent lorsqu’il faut seulement discerner s’ils sont de fabrique hellénique ou de fabrique latine. Quant aux monumens, les connaisseurs les plus superficiels jugent d’un coup d’œil s’ils sont grecs ou romains, et jusque sur le sol de là Grèce on peut signaler à coup sûr les constructions qui datent de l’époque romaine, tant les styles sont différens, aussi bien que les tendances, les détails, le goût.

Mais si l’on se livre à un examen plus approfondi, on trouve que les principes des deux peuples dans l’art sont également très différens. Les Grecs sont épris des proportions, et à l’aide des proportions ils font paraître grand ce qui est petit ; les Romains sont épris de la grandeur matérielle et cherchent non-seulement l’impression, mais la réalité de la grandeur. Les Grecs s’attachent aux formes exquises et poussent la délicatesse jusqu’à une divine perfection ; les Romains s’attachent à la force, au caractère, à la solidité immuable, à la durée. Pour les premiers, le beau est le but suprême ; pour les seconds, c’est l’utile. Les uns vivent dans le monde idéal, rêvent des types et conversent avec, ces dieux charmans qu’ils créent et rajeunissent sans cesse ; les autres ont l’esprit positif : ils sont aux prises avec le monde réel ; l’état est leur dieu, l’intérêt public leur rêve ; leur imagination s’attache à la terre pour l’étreindre par la conquête ; leur grande poésie, c’est l’ambition. Les Grecs décorent avec amour leur petite ville ou leur sanctuaire le plus célèbre, mais ils ont bientôt pourvu aux besoins ou à la parure d’une patrie qui ne s’étend pas au-delà de l’enceinte des murs ; les Romains se préparaient au gouvernement du monder : ils ornaient leur ville comme une capitale, ils concevaient tout dans les dimensions gigantesques, comme s’ils devaient donner un jour l’hospitalité à l’univers. Pour les Grecs, l’art était une passion, une jouissance de toutes les heures, une partie de la vie ; pour les Romains, l’art n’était qu’un instrument, un moyen de préparer ou d’assurer leur empire, une marque de possession, le sceau imprimé sur les pays conquis ; l’art leur plaisait surtout pour illustrer leurs victoires et pour étonner les hommes.

Ceux qui étudient l’histoire de l’art romain doivent donc être convaincus de son originalité et saisir son caractère. Ramener tout à l’unité est une loi tyrannique qui ne flatte que l’ignorance ; quand il s’agit des productions de l’esprit humain, prouver leur diversité, c’est créer une richesse, et la science aime à s’enrichir. Rome a grandi entre deux maîtresses, l’Étrurie, qui l’a initiée aux arts, et la Grèce, qui l’a éblouie par ses chefs-d’œuvre ; mais son génie personnel, persistant, assimilateur, a choisi les élémens qui convenaient à ses besoins. Tout a été refondu dans ce moule puissant d’où la grandeur romaine est sortie, l’art comme les autres emprunts faits aux civilisations voisines. L’art romain, précisément parce qu’il subordonne l’idéal à l’utile, le beau au grand, les jouissances à la politique, devient un type historique. S’il n’avait point été un type, il n’aurait pu s’imposer plus tard en souverain et couvrir de ses œuvres la surface du monde.


BEULE.