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Un Procès criminel en Angleterre - L’Affaire Conway

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Un procès criminel en Angleterre – L’affaire Conway
Julien Decrais

Revue des Deux Mondes tome 109, 1892


I

Vers sept heures, le mouvement des docks de Liverpool se ralentit et s’apaise. Peu à peu, sur cette immense ligne de quais qui s’étend d’une extrémité de la ville à l’autre, sur ces neuf kilomètres de hangars, d’entrepôts, de ponts tournans, de greniers à blé, le silence tombe, rompu çà et là par le départ bruyant et précipité de quelque attelage retardataire. L’heure a sonné, les gardiens vont fermer les grilles. Manœuvres, ouvriers, portefaix, tout ce monde du travail et de la misère qui a obéi pendant la journée à la voix brève des chefs et s’est plié silencieusement aux plus rudes besognes, remonte vers la sortie, épuisé de fatigue. La nuit vient, les veilleurs assujettissent avec soin les portes massives des magasins où s’amoncellent, laissées en un désordre pittoresque, les marchandises mises à terre, coton cerclé de fer de provenance américaine, fromens blancs et rouges que l’Inde envoie, et les produits délicats de l’extrême Orient et de la Chine, le thé, les porcelaines, la soie transparente. Plus loin, le long des bassins rectangulaires où les navires, sur plusieurs rangs, attendent que leur tour arrive de débarquer les richesses qu’ils ont apportées ou d’en charger de nouvelles, la solitude est moins profonde, il semble bien que l’ombre soit habitée. De temps à autre, des feux apparaissent à bord, courent entre l’artimon et la misaine, et sur le pont désert une silhouette se profile qui lève la tête, interroge le ciel, pense aux opérations du lendemain que la pluie rendrait plus lentes et plus difficiles. Alors ce sont des mots, des réflexions échangées à haute voix entre ces fantômes et les hommes préposés à la surveillance du quai ; on cause un instant jusqu’à ce que le froid ou l’ondée obligent les uns à regagner la cabine, les autres à s’abriter de leur mieux contre l’ouragan qui fait rage. Au large, la Mersey descend rapidement à la mer ; ses flots jaunes frémissent au souffle du vent, et si l’oreille en perçoit toujours le murmure, l’œil en distingue malaisément la masse imposante, noyée dans l’obscurité des nuits sans lune.

Ce sont de dures et pénibles factions que font autour de ces centres de la vie commerciale et maritime les veilleurs à qui l’administration des docks en a confié la garde. Pendant les mois d’hiver, leur tâche est particulièrement fatigante. Il faut aller, venir, marcher sous l’averse, et s’ils s’arrêtent, las d’arpenter l’espace et de fureter dans les coins sombres, l’immobilité les engourdit, le sommeil les gagne, leurs yeux se ferment. Aussi, quel soulagement et quelle joie quand, avec la tiédeur des saisons clémentes, l’été ramène ces journées heureuses où la lumière inonde tout, persiste presque jusqu’à minuit, et comme impatiente de renaître, dissipe, à la première heure, la couche affaiblie des ténèbres ! Lentement, à travers les vapeurs matinales dont le rideau flottant s’entr’ouvre à l’aurore, reparaît l’immense fourmilière abandonnée qui n’en a plus que pour quelques momens de tranquillité et de silence. On dirait d’un camp tout entier qui sommeille, prêt à s’animer aux premiers appels du clairon. Et, en vérité, n’est-ce point d’une armée qu’il s’agit, n’est-ce pas une bataille que va livrer tout à l’heure cette troupe fiévreuse de négocians, de spéculateurs et de prolétaires, — bataille pour l’existence où de part et d’autre de si pressans intérêts sont engagés, que la lutte, pour n’être pas ensanglantée, n’en est pas moins cruelle et meurtrière aux vaincus.

L’après-midi du 17 mai 1891 avait été exceptionnellement belle. La Pentecôte est une fête aimée en Angleterre, et la population de Liverpool, jouissant d’un congé qui avait commencé la veille à une heure et se prolongeait, selon l’usage, jusqu’au mardi, s’était répandue dans la campagne et dans les parcs, joyeuse et endimanchée. Bureaux, ateliers, boutiques, avaient suspendu les affaires, renvoyé leur monde de commis et de travailleurs. A une journée ensoleillée, — et sans vent, ce qui est plus rare dans cette région tourmentée, — succédait un soir calme et clair. Les étoiles se montraient, piquaient de leurs clartés scintillantes un ciel lumineux encore et dont aucun nuage n’altérait la limpidité. Là-bas, du côté des docks et de la rivière, la tournée habituelle des policemen et des gardes s’accomplissait paisiblement, au pas régulier de promenade, quand, vers une heure du matin, les surveillans du bassin Sandon entendirent ou crurent entendre le bruit d’une chute, suivi d’un fracas d’eau jaillissante. Ils se penchent, regardent, et rien ne se montre sur la surface tranquille. Fausse alerte, ils se sont trompés. Cependant, un quart d’heure après, lorsque leur ronde les ramène à l’endroit suspect, ils aperçoivent, à cinquante mètres, une forme encore indistincte qui, sous l’impulsion du flot, s’approche doucement du quai. Alors on reconnaît qu’on est en présence d’un objet très familier aux témoins de cette scène, un de ces sacs en grosse toile noire où les marins ont coutume de serrer leurs effets. En pareil lieu, la trouvaille n’était pas singulière ; quelque matelot qui avait laissé tomber le paquet dans le fleuve. Lestement, l’épave est crochée, retirée de l’eau non sans peine, hissée à terre et ouverte. Brusquement, les sauveteurs se relèvent, muets de surprise. Sous deux couvertures de laine, ils ont découvert une scie aux dents maculées de sang, un grand couteau, puis, tout au fond de l’enveloppe souillée, le corps mutilé d’un enfant dont une large blessure a tranché nettement la gorge, d’une oreille à l’autre. Les mains sont attachées derrière le dos, les jambes séparées du tronc à la hauteur du genou. Le sac contient encore deux morceaux de papier d’emballage ; on remarque, au coin de l’un des fragmens, une étiquette déchirée. Le cadavre est complètement habillé, il ne lui manque que les chaussures et le cap bien connu dont se coiffent les jeunes Anglais. Dans les poches, une pièce d’argent et un penny.

Si horrible que fut le spectacle, il n’était pas pour faire perdre la tête à des hommes naturellement impassibles et que leurs fonctions placent chaque jour en contact avec les plus hideux épisodes du crime. Rapidement, ils se concertent, sifflent à l’aide, et en attendant transportent leur découverte au dead-house le plus rapproché, sorte de morgue et de poste de secours dont chacun des docks est pourvu. Un médecin accourt à l’appel du téléphone, il procède à une première inspection des blessures et des vêtemens de la victime, et déclare brièvement que la mort a été déterminée par la section violente de la trachée artère. Dans son opinion, les jambes n’avaient été coupées qu’après que le cœur eût cessé de battre, et afin de permettre à l’assassin d’accommoder aisément la dépouille dans un sac de dimensions réduites. L’enfant paraissait âgé de dix à onze ans ; ses organes étaient sains, l’estomac contenait encore de la nourriture. Pas d’autres indications ; une même pensée s’était présentée à tous les esprits ; on avait cru tout d’abord à quelque innommable attentat, mais l’examen du docteur, repris le lendemain avec un confrère, dissipa les soupçons qu’on avait conçus. Non, on ne relevait la trace de rien de semblable. L’imagination déroutée s’égarait à chercher les causes de l’inexplicable forfait. Il ne restait qu’à remettre à la police les pièces à conviction. Nombreuses et importantes comme elles étaient, on ne doutait pas qu’elles n’aidassent à suivre la piste du meurtrier.

Avant tout, une nécessité s’imposait, plus urgente peut-être que la poursuite du coupable. Il fallait établir l’identité du cadavre et sur ce point les agens ne tardèrent à être fixés. Le crime faisait un bruit énorme ; les gazettes en publiaient de longs récits précédés de titres à sensation, et dans les rues, arrêtée devant ces placards affriolans que la rédaction des journaux étale sur les trottoirs, la foule commentait avec passion les événemens de la nuit. Vingt-quatre heures s’étaient à peine écoulées, on savait déjà que le petit se nommait Nicholas Martin et que, jusqu’au jour de sa disparition, il avait vécu chez ses parens. Ceux-ci habitaient un quartier populeux, Bridgewater street, large voie silencieuse bordée de hautes maisons où s’entassent les ménages pauvres, et qui descend en pente douce jusqu’à la rivière. Le chef de famille, travailleur rangé et honnête, était employé dans une fabrique où il gagnait durement sa vie. Douze enfans, six filles et six garçons dont le pauvre mort était le plus jeune. Et le malheureux père, abîmé de douleur, racontait à qui voulait l’entendre, à la police aussi bien qu’au voisinage consterné, que le 16 mai, Nick était rentré de l’école à l’heure ordinaire. La mère avait servi le thé et les tartines ; après quoi, comme d’habitude pendant la belle saison, le boy était allé flâner dans la rue jusqu’au coucher. Même, ce soir-là, il avait joui de trente bonnes minutes de grâce, Mrs Martin s’étant attardée au marché encombré de monde à cause des fêtes. Positivement, quelqu’un l’avait encore vu à huit heures et demie jouant tranquillement à la balle à dix pas de chez lui, en enfant sage à qui les siens recommandaient toujours de ne pas s’éloigner surtout le samedi. A minuit, le pauvret n’avait pas paru ; trente-six heures après, le lundi matin, sa couchette était encore vide ! .. Il recommençait cent fois ce récit, les yeux noyés et la voix entrecoupée. Mais quand il arrivait à la peur qui l’avait pris aux entrailles en lisant la nouvelle du meurtre sur les affiches collées à la hâte, à sa course folle à la Morgue et finalement à la reconnaissance du corps sur les dalles de marbre, alors il éclatait, incapable de se contenir, défaillant entre les bras des auditeurs dont l’émotion n’était pas moindre. Il revenait à lui cependant, sous les tapes affectueuses des camarades, accompagnées de petits verres qu’on lui faisait avaler de force pour le remettre.

La police s’appliquait à mener l’enquête avec décision et célérité. Elle sentait que le gibier ne devait pas être loin et qu’il fallait à tout prix qu’on l’arrêtât. La presse locale avait trop souvent raillé la maladresse des agens de Londres pour qu’il fût possible de s’exposer à ses brocards. Les attentats de Jack l’éventreur étaient encore dans toutes les mémoires. Un inconnu avait pu commettre impunément dix assassinats dans l’east-end, preuve accablante que le service de sûreté de la métropole ne méritait guère sa réputation. On saurait montrer à Liverpool ce que cachait de flair et d’astuce l’enveloppe quelque peu fruste des policiers municipaux. Autre terrain, autres hommes, rivalité de la province et de la capitale, question d’honneur. L’affaire tournait au sport et les conjectures allaient leur train. A coup sûr, elles n’étaient pas bienveillantes pour l’élément étranger que renferme la ville. Le criminel ayant en quelque sorte décelé, à ce qu’on croyait, sa profession et indiqué suffisamment qu’il appartenait à ce monde de matelots cosmopolites qui pullule dans le quartier maritime, on décida, de prime abord, que ce ne pouvait être un Anglais. Il n’y avait qu’un foreigner qui fût capable d’un tel forfait, et on énumérait avec complaisance, on signalait à l’autorité les garnis suspects, les cabarets borgnes, les auberges louches où les Allemands boivent leur bière, où les Italiens se querellent, où Russes et Français fraternisent. C’était assurément de l’un de ces antres que le malfaiteur avait surgi, à la recherche d’un mauvais coup, sans mobile apparent, simplement pour le plaisir de mal faire. Une commère ayant entendu dire, puis raconté, répété à droite et à gauche que le couteau appartenait à un marin de l’équipage d’un vapeur espagnol, les criailleries augmentèrent, le tapage grossit tant et si bien qu’on procéda précipitamment à la visite du navire. Peine perdue, on fit buisson creux.

Pendant ce temps, d’autres agens, — de fins limiers, de ceux qui font plus de besogne que de bruit, — étaient allés droit au but. Ils avaient entre les mains des objets dont, après tout, il ne serait pas difficile de découvrir l’origine. Ils firent, en conséquence, ce que toutes les polices de l’univers auraient fait à leur place, c’est-à-dire qu’ils parcoururent, munis des pièces à conviction, les ruelles sombres et les recoins mal lamés où receleurs et brocanteurs abritent leur industrie. Dans ces échoppes de prêteurs sur gages qui foisonnent aux quartiers misérables des villes anglaises, on promena le sac et les deux couvertures. Une femme les reconnut et déclara les avoir vendus le 16 mai à un individu dont elle put fournir le signalement de façon précise. L’acheteur en avait débattu le prix, s’était éloigné sans rien conclure, l’attitude irrésolue ; puis, le même jour, il reparaissait à la boutique, l’air décidé, brusquant l’emplette. C’était une indication de haute valeur. Presque à la même heure, la police en recueillait une seconde, plus importante. Avec un instinct dont les événemens devaient confirmer la sûreté, elle s’en tenait à l’idée que le crime avait été commis à quelques pas du domicile de la victime et elle fouillait, de haut en bas, les masures abandonnées de Bridgewater street. Bientôt, elle pénétrait dans un immeuble dont une association ouvrière, l’Union des marins et des chauffeurs, avait utilisé le rez-de-chaussée pour y installer un délégué. Les étages supérieurs étant vides, on s’y transporte, on tombe presque tout de suite sur des morceaux de tort papier brun entièrement semblables à ceux qu’on possédait déjà. On court, on en rapproche les fragmens séparés et ils s’adaptent les uns aux autres avec autant d’exactitude que le talon s’unit à la souche. De nouvelles surprises attendaient les perquisiteurs. Tout en haut, dans une chambre située presque sous les toits, le parquet est humide, évidemment lavé de frais, et les lames rougeâtres montrent, çà et là, des taches de sang imparfaitement essuyées.

Le doute n’était pas possible. C’est dans cette maison sinistre, entre ces murs déserts et sur ce plancher qui parlait encore, que le jeune garçon avait été égorgé. Quel était donc l’habitant du logis assez imprudent et maladroit pour avoir ainsi laissé derrière lui tant de traces accusatrices ? Un individu d’environ soixante ans, quelque peu ivrogne, John Conway, secrétaire d’une société maritime et qu’on arrêta le soir même, non dans la pièce qui lui servait de bureau, mais au domicile qu’il occupait, à quelques portes de celui des époux Martin. Il dormait, on le réveille : « Debout ! lui dit l’agent, suivez-moi, j’ai besoin de vous. » Sans mot dire, l’homme se lève, s’habille, monte en voiture. A minuit, il franchit la cour des bâtimens de la police, et le voilà dans une salle où sont alignées quinze ou vingt personnes, prévenus et gens de la rue au milieu desquels on le place au hasard. Tout cela s’est accompli sans bruit, presque sans paroles. Sur un signe, une porte s’ouvre, une femme s’approche qui défile lentement devant le front de cette étrange compagnie. Brusquement, elle s’arrête, le bras tendu, elle désigne le nouvel arrivé du doigt ; c’est bien là le client qui est venu dans sa boutique le 16 mai, à qui elle a vendu les objets que l’on sait, non sans débats et sans marchandages. « John Conway, lui dit un inspecteur, Mrs Patterson que voici déclare que vous avez acheté chez elle ce sac et ces couvertures. Est-ce vrai ? — Parfaitement, réplique Conway, qui n’a pas encore ouvert la bouche, je reconnais cette dame aussi bien qu’elle me reconnaît moi-même, mais l’emplette en question n’était pas faite pour mon compte. C’est un service que j’ai rendu à un marin, Allemand, je crois, Norvégien peut-être, je ne pourrais le dire au juste. Au surplus, voici l’affaire : j’ai rencontré ce matelot samedi et il faut croire qu’il connaissait ma qualité, car il m’a exprimé le désir de faire partie de l’Union dont je suis l’un des secrétaires. Je lui ai fait remarquer qu’il n’avait pas assez longtemps navigué sur les navires de notre flotte marchande et qu’il aurait à payer un droit d’entrée trop élevé pour lui probablement. C’est alors qu’il m’a remis dix schellings en me priant de lui procurer l’attirail qui lui était nécessaire. Je lui ai volontiers prêté mes bons offices. N’est-ce pas ? entre camarades… — Où demeure cet homme ? — Je l’ignore ; il se disposait à prendre la mer ; il est âgé, soixante ans au moins, des favoris gris… » Ces réponses, faites sur un ton indifférent et détaché, ne laissèrent pas de surprendre. On croit aisément ce qu’on désire et l’opinion, on s’en souvient, s’était ralliée avec empressement à l’hypothèse que le meurtre avait été perpétré par des mains étrangères. L’incertitude ne dura pas ; de nouveaux témoignages s’accumulèrent. On ramassa dans un terrain voisin de la maison de Conway les chaussures de la victime. Puis ce fut un rasoir, couvert d’une rouille suspecte, qu’on releva dans une cour adjacente : quelqu’un affirma qu’il appartenait à l’homme arrêté. Des gens se présentèrent, disant avoir aperçu dans la soirée du samedi l’individu marchant à grands pas, tenant l’enfant par la main. Mais la confrontation avec le cabman fut écrasante. Un cocher déposa qu’il avait conduit jusqu’aux jetées un client qui n’était autre que le prisonnier qu’on lui montrait. Le voyageur introduisit dans la voiture un paquet de forme singulière et si lourd et encombrant que le loueur, à l’arrivée, s’offrit à décharger le bagage. Mais le mystérieux personnage écarta l’officieux d’un geste et s’éloigna précipitamment avec son fardeau. Allons, les présomptions étaient suffisantes pour que l’arrestation fût maintenue. Restait à signifier à Conway la détermination qu’on avait prise. La police porta contre lui l’accusation d’avoir donné la mort au jeune Martin. Selon l’usage, l’inspecteur ajouta qu’il lui conseillait de ne pas répondre, son silence ne serait nullement regardé comme un aveu. Il n’avait pas à démontrer son innocence, c’était à la poursuite de prouver les faits allégués par elle. II écouta, réfléchit un instant, puis laissa simplement tomber ces mots : « Je ne suis pas coupable. »


II

Les premières formalités commencèrent. La police avait jugé la capture bonne, mais elle ne pouvait retenir l’homme en prison sans décision conforme de l’autorité judiciaire. Dès le lendemain, Gonway comparaissait à la police court, sorte de juridiction correctionnelle à laquelle sont déférés, en premier lieu, les individus prévenus d’un délit ou même d’un crime. Dans les grandes villes, ce tribunal est ordinairement présidé par le stipendiary magistrate, fonctionnaire nommé par le pouvoir exécutif, mais rétribué sur les fonds municipaux. Il a des suppléans, car il ne pourrait en aucune façon expédier à lui seul les innombrables affaires dont il est chargé. Il est, au besoin, remplacé par l’un des justices of peace (commissaires de paix), magistrats laïques, c’est-à-dire négocians, propriétaires ou banquiers, qui tiennent du lord-lieutenant du comté l’office, très envié, dont ils sont investis. Quel qu’il soit, le président siège sans assesseurs et sans jury. Si la cause qui lui est soumise est de sa compétence, il l’examine et la juge, sinon il refuse ou autorise la mise en liberté sous caution et renvoie l’accusé aux quarter sessions [1], ou aux assises. Dès que l’affaire Conway est appelée, — elle est assez importante pour que le juge l’ait kit passer avant les délits sans gravité de ce matin-là, — on va chercher l’accusé. Lentement, par un escalier émergeant du sous-sol où est située sa cellule, il monte, arrive à une plateforme circulaire bordée d’une rampe et placée au centre de la salle, écoute les charges qui pèsent sur lui. Voici le prosecuting solicitor qui a reçu de la police le soin de développer des conclusions tendant au maintien du prisonnier sous les verrous. Pour le moment, il n’est question que d’obtenir du tribunal le mandat d’emprisonnement, et pour que le président puisse le signer en toute conscience, il est nécessaire qu’on fasse rapidement passer sous ses yeux les principaux événemens qui ont motivé l’arrestation. En quelques mots, un inspecteur raconte les faits, rappelle les perquisitions à l’immeuble, les traces de sang et comment Conway fut reconnu par le cocher et la revendeuse. On entend une courte déposition du père de la victime, après quoi le magistrate, suffisamment éclairé, rend sa sentence. Le prévenu est ajourné à huitaine (remanded) et son avocat ne s’y oppose pas. Dans une semaine, et par-devant ce même juge, un grand débat s’ouvrira, non plus cette fois en vue de régulariser l’incarcération, — c’est déjà fait, — mais pour aller au fond de l’affaire, écouter les témoins et l’inculpé en ses observations, s’il désire en présenter, et prononcer s’il doit être mis en liberté ou renvoyé aux assises.

Retournons maintenant en arrière. En vertu de ce que le droit public anglais qualifie de concurrent jurisdiction, une autre cour judiciaire, celle du coroner, avait émis un avis sur la cause, portes ouvertes, avec l’assistance d’un jury, le même jour que le tribunal dont nous venons d’exposer la composition et le rôle, parallèlement pour ainsi dire. Il s’agissait de procéder à une enquête sur les faits ayant amené la mort de l’enfant et de déclarer gravement que le décès n’était pas dû à l’ordre naturel des choses. Tout de suite, dans la salle réservée à la police aux audiences de ce genre, le jury s’assemble et le coroner monte au fauteuil. Il y a un coroner pour le comté, il y en a un aussi pour chaque borough et ville importante. Ce fonctionnaire siège en habits de ville et n’a quelquefois du magistrat que le nom, car les municipalités appellent fréquemment à ce genre d’emploi des hommes qui n’ont aucunes connaissances juridiques, qui ne sont pas des lawyers, mais de simples particuliers, des médecins, par exemple. On estime que cette dernière profession, loin d’être incompatible avec leur charge, les met, au contraire, en mesure d’en exercer les devoirs avec compétence et utilité. Déterminer la cause du décès dans tous les cas extraordinaires, meurtre, accidens, épidémies, exécution capitale, recueillir le témoignage de ceux qui ont été mêlés de près ou de loin à l’existence du défunt, provoquer du jury qui l’entoure un verdict clair et sans appel, telle est la besogne principale de cet officier judiciaire, et elle s’explique parfaitement. Ce qui semble moins compréhensible, c’est que la cour qu’il préside possède également le droit, s’il y a eu assassinat, de déclarer quel en est l’auteur. Si le lecteur veut bien nous suivre, nous allons voir comment les choses se passent. Rapidement, les douze jurés et les deux jurés supplémentaires choisissent leur chef (foreman), puis ils prêtent serment sur la Bible. « Messieurs, leur dit alors le coroner, il est indispensable que vous vous rendiez à la Morgue pour y examiner le corps de l’enfant, puisque vous aurez à faire connaître à quel genre de mort il a succombé. Vous pouvez également, si vous le désirez, visiter les lieux où on suppose que le crime a été commis. A votre retour, l’audience sera reprise. » Ces paroles sont à peine prononcées, les jurés se lèvent. Des voitures sont là, qui les transportent au poste du quai, d’où la dépouille de Nicholas Martin n’a pas encore été retirée. La plupart jettent à peine un coup d’œil sur l’affreux spectacle. La visite au théâtre du meurtre semble les intéresser davantage. Les agens qui servent d’escorte montrent les taches encore visibles, le lavage imparfait du parquet, les traces accumulées comme à plaisir de la terrible tragédie. La maison funèbre est flanquée à droite et à gauche de deux public homes de dixième ordre dont on regarde avec curiosité les enseignes extraordinaires. L’un s’intitule crûment « Cabaret du diable, » l’autre, pour allécher sa clientèle, a préféré se recommander d’une appellation moins farouche : « Aux caves de l’ange ! » (The angel vaults.) A midi et demi, la cour rentre en séance, pour s’ajourner quelques instans après. A l’imitation de ce qui s’est passé à la police court, elle n’a procédé qu’à des formalités préliminaires. Elle commencera dans quelques jours la discussion approfondie dont nous fixerons tout à l’heure l’objet, le caractère et les traits distinctifs.

Cette procédure paraîtra peut-être diffuse et compliquée. La question est de savoir si elle est ou non favorable à l’accusé. Celui-ci a été soigneusement mis en garde contre lui-même. On lui a recommandé de ne pas souffler mot pour que ses paroles, passionnées ou simplement imprudentes, ne se retournent pas contre lui. Si mauvais que puissent être ses antécédens, personne ne les lui a rappelés, car ils n’ont rien à faire dans les actes qu’on lui reproche. Mieux encore, il n’a eu à subir d’aucun juge d’instruction, instrumentant à huis-clos, un de ces interrogatoires torturans où le sang-froid et la plus ferme raison risquent si fort de s’altérer. Nul n’a cherché à lui extorquer des révélations en lui laissant espérer, comme récompense de ses aveux, la clémence des hommes appelés plus tard à le juger. En outre, toutes les dépositions étant recueillies en public, il n’y a guère de risque qu’elles aient été inspirées par la vengeance ou par la haine. Ce sont là des procédés dont il faut proclamer bien haut la sagesse. Non, le point faible n’est pas là ; il serait plutôt, selon nous, dans le nombre excessif des juridictions auxquelles est soumis le prévenu. Qu’à la conclusion de l’enquête, le jury du coroner se prononce contre lui, que, d’autre part, le tribunal présidé par le magistrale le renvoie devant les assises, voilà deux cours de justice qui l’auront indirectement et en quelque sorte occasionnellement désigné comme le coupable à ses véritables juges, les jurés de la cour d’assises. Ces derniers pourront-ils, alors même qu’ils le voudraient, faire abstraction d’une consultation deux fois émise et à laquelle la publicité des débats ajoute encore de l’autorité ? Ne seront-ils pas, malgré eux, influencés par ces discussions préparatoires et conserveront-ils la lucidité d’esprit si nécessaire à ceux qui ont entre les mains l’honneur ou la vie d’un de leurs semblables ? Et lorsque le grand jury, en formulant contre le malheureux le true bill, dont nous parlerons plus loin, l’aura à son tour, vingt-quatre heures peut-être avant la séance, accablé d’une troisième présomption de culpabilité, n’est-il pas vrai qu’il y aura des chances pour que l’arrêt définitif ne soit qu’un reflet de tant d’opinions répétées ? Sans doute, on peut invoquer le respect unanime qui s’attache en Angleterre à la situation d’un accusé. La presse, nous ne l’ignorons pas, s’abstient avec soin d’accoler au nom de l’individu soupçonné des épithètes violentes et injurieuses. Pour tout le monde, il est, il reste simplement le prisonnier, et à cet égard la discipline est strictement observée. Mais les jurés sont des esprits simples sur qui la subtilité des termes n’a guère de prise. Peut-être leur conscience est-elle trop susceptible de docilité pour résister aux pressions morales et se dégager des indications que trois juridictions successives lui ont apportées. On comprend très bien la comparution devant le magistrat de police ; elle gagnerait pourtant à être plus brève, à ne pas empiéter sur le débat solennel des assises. Mais pourquoi donc la cour du coroner ne se borne-t-elle pas à déterminer les causes du décès ? pourquoi rend-elle un verdict contre l’accusé ? Où est la nécessité de cette procédure, qui ressemble si fort, jury à part, à la précédente, qu’il n’est pas rare qu’un conflit survienne entre les deux ? Oui, nous connaissons un cas où le président de la police court, saisi le premier d’une affaire criminelle et ayant ratifié l’arrestation du prévenu, refusa de le laisser sortir de prison pour comparaître devant le coroner. Ce fut vainement que ce dernier insista, qu’il rappela à son contradicteur les exigences de la concurrent jurisdiction. De guerre lasse, on convint de soumettre la difficulté à l’appréciation souveraine du lord chancellor. Douze mois se sont écoulés, et la plus haute autorité judiciaire du royaume n’a pas encore fait connaître son avis. Revenons à Conway. L’enquête du coroner est bientôt reprise, les témoins sont longuement entendus. Déjà le système qu’adoptera plus tard le défenseur et qui paraît le seul possible se montre naïvement à l’audience comme si on tenait à en diminuer d’avance la valeur, à laisser à la réflexion le temps d’en découvrir les faiblesses. L’avocat cherche à arracher à la femme qui a vendu le sac et les couvertures des détails sur le marché, et notamment la déclaration incidente que le prisonnier, en achetant ces objets, aurait jeté dans la conversation qu’ils étaient destinés à un autre que lui. De temps en temps, le conseil du prévenu oppose des témoignages les uns aux autres, en fait ressortir le défaut de concordance, relève des contradictions dans le récit des allées et venues de l’accusé. On passe à l’audition des médecins qui ont examiné le cadavre, puis après une discussion qui n’a pas rempli moins de deux séances, le coroner commence son résumé. A son tour, il conte le crime, et s’adressant aux jurés : « Messieurs, dit-il, la question de savoir s’il y a eu ou non mort violente sera aisément résolue par vous. De ce côté, j’ose l’affirmer, votre devoir est tout tracé. Le point difficile, angoissant même, est de décider si quelqu’un, à votre connaissance, est responsable de l’assassinat. Quand il y a inimitié entre deux êtres, appétit de vengeance de l’un contre l’autre, la violence ne s’explique que trop. Dans le cas actuel, nous nous trouvons en présence d’un homicide de fait et d’intention. Mais quelle a été cette intention, autrement dit quel mobile a dirigé le bras du meurtrier, voilà ce que le plus sage et le plus avisé d’entre vous aurait quelque peine à deviner. Je dois donc vous dire, en toute sincérité, que, si le verdict que vous allez rendre est accompagné de la désignation du coupable, vous portez contre ce prétendu coupable une accusation capitale et vous l’envoyez droit aux assises. En somme, la situation que vous avez à envisager est la suivante : les dépositions qui ont été faites devant vous sont-elles à ce point décisives que vous n’hésitiez pas à vous prononcer sur la culpabilité de Conway ? Pour moi, tous les anneaux de cette terrible chaîne se relient avec consistance et solidité. Mais si vous en jugez autrement, vous attesterez seulement qu’il y a eu mort violente, et que l’auteur du meurtre vous est inconnu. » — On voit avec quelle netteté la question est posée. Le jury se retire ; dix minutes après, il rentre en séance : Wilful murder against John Conway, déclare le foreman, ce qui revient à dire : « Voici, dans notre opinion, quel est l’assassin. »

Est-ce fini ? Non, le lecteur n’a pas oublié qu’après une brève comparution devant le magistrate, le prisonnier avait été ajourné à huitaine. Le k juin, la procédure est reprise ; c’est le troisième acte du drame en supposant que l’arrestation soit le premier et l’enquête du coroner le deuxième. A dix heures précises, le stipendiary prend place au fauteuil, et tout de suite l’homme, pâle et épuisé, reparaît pour la seconde fois au sommet des degrés qui donnent accès dans la salle. Autour de la table des solicitors, nous voyons les officiers principaux de la police et aussi le prosecuting solicitor qui s’apprête à refaire le récit succinct des événemens. Il s’explique rapidement, sans aucune prétention à l’éloquence, et conclut en accusant Conway d’avoir tué Nicholas Martin. Alors, le défilé recommence. Voici les surveillans du dock, les parens de l’enfant, la revendeuse, le cocher, la logeuse du prévenu, d’autres encore de moindre importance qui déposent du fait qu’ils connaissent. Peu à peu le débat s’anime ; le prisonnier, qui jusqu’à présent n’a guère parlé, rompt le silence, interpelle directement les témoins, et sur des points secondaires cherche à les embarrasser et à les confondre. Doux et résigné par momens, avec plus de tristesse que de colère, il change parfois d’attitude, s’irrite et traite de misérable un journalier qui prétend l’avoir rencontré le soir du crime, traînant l’enfant par la main. Il s’indigne qu’un homme ait le courage d’apporter au tribunal des témoignages aussi mensongers, et au milieu de l’émotion de l’assistance, il se dresse et appelle sur l’imposteur la malédiction de Dieu. Puis, quand l’accès tombe, quand aux fureurs dont il s’excuse humblement succèdent le calme et l’instinct de la conservation, il revient sur les dépositions qui lui ont été le plus favorables, supplie qu’on les entende de nouveau. Non, le crime n’a pas été commis par lui, mais par cet étranger qui se sera glissé, à l’insu de tous, dans la pièce qui lui servait de bureau. Il use du procédé connu sous le nom de cross-examination pour établir que sa conduite a toujours été excellente, que ni ses amis ni ses voisins n’ont à lui reprocher la moindre indélicatesse, enfin et surtout qu’il ne sortait jamais après onze heures, ainsi que l’a certifié sa propriétaire. D’ailleurs, ne s’est-il pas battu en Crimée ? .. Et le président le laisse aller, lui maintient la parole aussi longtemps qu’il le désire, soucieux de ne le point troubler, indifférent à ses déclarations emportées comme il l’eût été à son mutisme. Il n’intervient à son tour que lorsque le dernier témoin cité ayant comparu, les procès-verbaux d’audition sont signés, relus ensuite à haute voix. Alors, s’adressant à Conway : « Avez-vous encore quelque chose à dire contre l’accusation qui pèse sur vous ? — Rien, j’affirme hautement mon innocence. — Votre réponse sera enregistrée ; désirez-vous la signer ? — Je ne consens pas à ratifier de faux témoignages… — Prisonnier, reprend le président, on ne vous demande pas de contresigner les dépositions des témoins. Le document au bas duquel votre signature est réclamée constate simplement que vous niez. — Je me refuse à y apposer mon nom. » Le magistrate n’insiste pas. Il se lève et rend sa sentence. Conway est envoyé aux assises, pour y être jugé conformément à la loi. Un gardien s’empare de lui, et tous deux se dirigent vers l’escalier qui conduit aux cellules souterraines. En moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, ils s’y engouffrent et disparaissent.


III

Au centre de la ville de Liverpool, une place attire et retient l’attention des voyageurs que les trains de la compagnie du North Western railway viennent de déposer à la gare. Deux grands hôtels sont là, prêts à les recevoir eux et leur bagage. A droite, des monumens sans caractère, mais de proportions imposantes, frappent l’étranger par leur aspect sombre et triste. Une couche noire et épaisse les habille de la base au faîte, résidu séculaire de brouillard et de charbon dont les architectes municipaux ont depuis longtemps renoncé à triompher. Sur cet espace que le vent balaie et qui n’est pas en hiver d’une traversée commode, se dressent la bibliothèque publique, le musée, la statue du prince consort. Au nord et au sud, débouchent de larges voies où la population circule, affairée. Mais la construction la plus remarquable est celle qui occupe le milieu de cette vaste étendue ; c’est le Saint-George’s hall, bâtisse gigantesque affectée à des usages très divers. L’aile gauche de l’édifice renferme des salles de dimensions considérables où se tiennent parfois d’immenses meetings, d’autres, plus petites, où le public se presse autour de conférenciers, de science et de valeur d’ailleurs inégales. Il y a des locaux pour les bals du maire, il y en a pour les concerts et les représentations dramatiques au bénéfice d’œuvres charitables. Singulier capharnaüm où on parle de tout indifféremment, aussi bien d’art, de politique et de plaisirs que de justice, d’arrêts à rendre et de scélérats à châtier, car c’est là que siège la cour d’assises. La partie droite du bâtiment est entièrement réservée aux débats, et il semble bien, en effet, que cette énorme masse, avec ses colonnes et ses pierres couleur de suie, soit plus judicieusement le domaine de l’impitoyable loi que l’asile souriant des récréations et des fêtes.

Près de deux mois se sont écoulés. Conway, toujours en prison, attend le jour du jugement avec impatience ; il a hâte que son innocence éclate à tous les yeux, que l’erreur judiciaire dont il se dit la victime soit enfin reconnue. Ailleurs, on s’est paisiblement préparé à l’ouverture de la session. Les formalités préliminaires ont été accomplies ; le clerk of assize a dressé sur parchemin l’acte d’accusation. Les deux juges de circuit qui viennent présider à Liverpool, l’un les causes purement civiles, l’autre les affaires criminelles, ont été, dès leur arrivée, reçus et hébergés par le haut shérif du comté avec cet apparat traditionnel dont un journal de Londres, le Daily Telegraph, raillait récemment la pompe burlesque. De son côté, ce fonctionnaire a convoqué le grand et le petit jury, car c’est lui qui est dépositaire des registres où figurent les noms des personnes susceptibles d’être appelées. Bien entendu, il s’est conformé aux prescriptions légales et aux habitudes. Il n’a choisi, pour le grand jury, que des notables fortement imposés ; au contraire, il a pu requérir de faire partie du petit n’importe quel contribuable acquittant la taxe des pauvres [2]. Les uns et les autres ont justifié qu’ils étaient âgés de vingt et un ans au moins. D’autre part, ce que nous nommerions en France le membre du parquet a été désigné pour soutenir l’accusation. C’est un simple avocat, revêtu du titre honorifique de conseiller de la reine. Les défenseurs sont à leur poste, la cour est constituée, elle fonctionne et instrumente au nom de Sa Majesté. Le grand jury entre le premier en scène ; comme nous l’avons fait remarquer plus haut, cette réunion de citoyens constitue à elle seule une troisième juridiction dont la tâche consiste à examiner très sommairement si la poursuite est fondée, à mettre, au besoin, le prisonnier en liberté ou à rapporter contre lui un true bill. Dans ce dernier cas, le chef des douze jurés déclare en son nom et au nom de ses collègues que le prévenu doit être livrée ses juges définitifs. Celui-ci, amené à la barre, plaidera coupable ou non coupable (guilty or not guilty). S’il plaide coupable, la procédure n’ira pas plus loin, l’intervention du petit jury deviendra superflue, et le président, sans désemparer, pourra prononcer la sentence. Et les choses se passent ainsi : un simple résumé du juge indique aux gentlemen du grand jury l’origine et les traits caractéristiques du procès. Ceux-ci se retirent, emportant l’acte d’accusation (indictment) dans la salle affectée à leurs délibérations. Ils entendent, s’ils le croient utile, les principaux témoins, puis ils rentrent et restituent à la cour, revêtu de leur endos, le parchemin qui leur a été confié ; donc, d’après eux, la cour du coroner et le tribunal du magistrate ont avec raison décidé que Conway devait être traduit aux assises. Plaide-t-il guilty ou not guilty, tel est le seul point qui reste à connaître. Mais, à cet égard, aucun doute ne subsiste dans l’esprit de personne. L’homme a trop énergiquement affirmé qu’il n’est pas l’auteur du crime pour qu’on puisse supposer qu’à la dernière heure il acceptera bénévolement l’accusation. Dès que la question lui est posée : Not guilty, s’écrie-t-il d’une voix forte. C’est tout, on est fixé ; il comparaîtra, en conséquence, dès le lendemain devant le petit jury et l’arrêt ne sera rendu qu’après une discussion approfondie, avec les formes d’usage et la gravité solennelle de la loi.

Nous sommes au 31 juillet. Dès huit heures du matin, une foule impatiente se presse à la porte extérieure de la cour. Il y a de tout dans ce public avide d’émotions, des oisifs, des membres de l’union maritime à laquelle appartenait l’accusé, des ouvriers qui ont déserté le chantier ou l’usine, et aussi les individus que de pareils débats intéressent parce qu’ils perçoivent confusément qu’un jour ou l’autre ce sera leur tour d’y être mêlés. Les spectateurs privilégiés ont pénétré par des couloirs réservés, ils ont montré aux gardiens, — hallebardiers en costume moyen âge, ou laquais en manteau gris, bottes vernies et chapeaux de soie, suivant le goût et la fantaisie du shérif, — le billet qui donne accès aux galeries ou aux stalles enviées du côté droit, très rapprochées de la présidence. Les douze jurés, sur deux rangs de fauteuils, sont à la gauche, précisément en face des places d’honneur. A droite, la tribune élevée que graviront les témoins ; puis devant le juge qui dominera l’auditoire du haut d’un bureau très orné, chargé de paperasses, l’hémicycle où se tiennent le clerk of assize d’abord, ensuite les avocats de l’accusation et de la défense en robe noire, rabat blanc et perruque Louis XIV à rubans de queue. Des membres du barreau les entourent et s’entretiennent familièrement avec eux ; non loin de là, des tables ont été réservées aux représentans des journaux ; enfin, au milieu du dernier rang des sièges qui forment ce demi-cercle, presque au centre de la salle, à vingt pas du président, le dock circulaire garni d’une barre où le prévenu apparaîtra tout à l’heure comme s’il émergeait d’une trappe. A dix heures, les portes du fond sont ouvertes ; les curieux qui attendaient au dehors envahissent les bancs publics. Le haut shérif, représentant de la souveraine et qui a revêtu, pour la circonstance, l’uniforme de major de volontaires, monte à l’estrade. Il est assisté de son chapelain et suivi du sous-shérif en pourpoint noir, culottes courtes et bas de soie. Tous deux s’effacent modestement derrière lui. Au reste, ces trois personnages n’ouvriront pas la bouche, leurs fonctions étant nulles et leur présence ne s’expliquant que par le respect d’une tradition que des siècles ont consacrée. Tout à coup des trompettes retentissent, mais ce n’est point, comme on aurait pu s’y attendre, de quelque marche majestueuse que les musiciens aux gages du shérif saluent l’approche du juge. Ils soufflent dans leurs instrumens parce que c’est l’usage, et il s’en échappe n’importe quel air, le mélancolique home, sweet home, ou encore une chanson militaire bien connue : The girl I left behind me ; cette explosion, en pareil endroit, de notes sentimentales ou frétillantes ne fait sourire personne, et c’est au milieu du plus profond recueillement que le président ouvre la séance. Sa seigneurie porte une perruque poudrée, combien plus fournie que celle des simples avocats ! Le volumineux ornement (full bottomed) descend jusqu’aux épaules, les boucles se confondent et s’entrecroisent avec élégance. La robe est d’un rouge écarlate avec demi-manches d’hermine, en hermine aussi la pèlerine. Les traits du magistrat sont graves, l’attitude est celle d’un justice qui appartient à la division du banc de la reine et qui reçoit cent vingt-cinq mille francs par an. A sa gauche, discrètement, a pris place un homme jeune, en habits civils. C’est son marshall ou secrétaire particulier qui lui rendra, au cours des débats, de menus services. Il lui passera ses papiers, lui transmettra, s’il est nécessaire, les communications privées de l’accusation et de la défense, — et comme il a la garde de ce qu’on peut appeler, sans trop d’irrévérence, le magasin d’accessoires, il déposera sur la tête du juge, s’il y a condamnation capitale, le bonnet noir (black cap), emblème de deuil ou d’humilité.

Dès que le jury a prêté serment entre les mains du clerk of assize, Conway paraît. Il s’assied, lance un coup d’œil méprisant au gardien qui le surveille, puis se lève et, penché sur la balustrade qui entoure la plate-forme, cause à voix basse avec ses deux défenseurs : non, il ne récuse pas les douze jurés, comme il aurait le droit de le faire. A ceux-ci, comme au président et aux avocats, on a distribué une topographie du quartier où s’est passée la tragédie et le plan détaillé de la maison où l’enfant a trouvé la mort. Un sergent de police commande à une escouade d’agens chargés de maintenir l’ordre, précaution superflue, car on s’est installé sans bousculades, presque sans bruit. La législation criminelle anglaise ne comportant pas l’interrogatoire, tout de suite le barrister chargé de soutenir l’accusation prend la parole : « Devoir pénible ! s’écrie-t-il, que de faire passer sous les yeux des honnêtes gens appelés à juger cet homme, les preuves matérielles de sa culpabilité et de mettre en pleine lumière des événemens dramatiques qu’on cherchera tout à l’heure, à mes côtés, à entourer d’obscurité ou d’incertitude. Et, cependant, n’est-ce pas une consolation, la seule à vrai dire qui me reste, que de penser au talent des confrères chargés des intérêts du prévenu ! Jamais prisonnier sous le coup d’imputations aussi graves n’aura été défendu par des avocats plus habiles, et si, après les avoir écoutés avec l’attention qu’ils méritent, le jury repousse, comme je le pense, leurs conclusions, c’est que la cause est perdue d’avance et que l’individu qui est derrière moi est bien réellement l’assassin du jeune Martin. » Après cet éloge à ses adversaires, l’orateur entreprend l’histoire du crime, car les jurés ne sont pas censés la connaître. Il expose clairement les faits, puis il relate, groupe avec force les circonstances qui enserrent l’accusé comme en un étroit réseau dont il ne parviendra pas à rompre les mailles. Tous les témoignages concordent, et pour faire paraître la vérité dans son évidence, il n’aura qu’à rappeler quelques-uns des incidens les plus significatifs. N’a-t-on pas retrouvé dans la poche de la victime la pièce d’argent qu’on a distinctement entendu Conway offrir à l’enfant ? La revendeuse n’a-t-elle pas reconnu en lui l’acquéreur du sac et des couvertures ? Le cocher qui le conduisit ne l’a-t-il pas désigné comme le voyageur qu’il aidait inconsciemment à transporter son lugubre fardeau ? Et cette chambre sinistre, ce parquet souillé de sang, ces fragmens de papier dont les déchirures s’adaptent, ne sont-ce pas là autant de découvertes qui accablent le prévenu d’un poids si lourd que l’imagination reconstituerait, sans trop d’efforts, la scène du crime ? Il n’a pas été pris sur le fait, cela est vrai, et l’on chercherait vainement ici l’une de ces raisons repoussantes qui motivent parfois les plus noires actions des hommes. Mais si l’ensemble, le faisceau des dépositions semble au jury comme à lui-même inattaquable et impossible à disjoindre, les pères de famille auxquels il s’adresse ne se préoccuperont pas de connaître le mobile du meurtre. Ils banniront de leur esprit, ils chasseront comme autant de souvenirs importuns les propos de la veille et les commentaires du dehors. Leur verdict ne s’inspirera que de leur conscience.

Le lecteur aura sans doute remarqué que la procédure s’est engagée dans un ordre très différent de celui qu’on suit en France. Le ministère public a été entendu avant les témoins, mais, à vrai dire, son discours n’a pas ou le caractère d’un réquisitoire, au sens rigoureux que nous attachons à ce mot ; l’accusateur s’est renfermé dans une sorte d’exposé succinct de l’affaire comportant la démonstration scientifique de la culpabilité du prisonnier. Peu de gestes, encore moins d’indignation ou de tirades enflammées. Il eût été tout à fait malséant et contraire aux convenances qu’il parlât trop longtemps et déployât à charger l’accusé de l’emportement et de la violence. A supposer qu’il se fût oublié jusqu’à montrer de l’aigreur, quelque chose comme la manifestation trop accentuée de convictions individuelles, le président n’aurait pas manqué de l’arrêter. Tout cela est excellent et rend moins sensible la contradiction où tombe, malgré lui, l’avocat de la couronne. Il invite ses auditeurs à se dégager des opinions dont ils ont pu recueillir ailleurs l’expression écrite ou parlée et, en même temps, parce qu’il prend la parole avant tout le monde, il est obligé de se référer à ce qui a été dit dans d’autres enceintes et d’invoquer des témoignages qui n’ont pas été recueillis à l’audience et dont les jurés ne doivent pas connaître un seul mot. En sorte que c’est de l’accusation ou, si cette appellation est trop forte, d’une nomenclature de faits et de preuves rigoureusement déduits, que le jury apprendra tout d’abord des événemens qu’il ignore. Il ne sera pas facile à la défense d’ébranler un système qui n’emprunte rien des élémens apportés à la séance, mais qui y arrive, au contraire, machiné et organisé de toutes pièces.

Passons sur la comparution des témoins. Un à un ils sont appelés, racontent à la cour ce qu’ils savent. Ils ont été cités à la requête de l’accusateur, dont c’est le devoir impérieux d’appuyer de dépositions concordantes les allégations qu’il a produites. La question est de savoir s’il n’eût pas été préférable de commencer par là. Comme il l’a fait devant les tribunaux précédens, le défenseur surveille de très près la forme et la substance des témoignages. La moindre contradiction, l’oubli le plus léger et en apparence le plus insignifiant prendront, dans sa bouche, une importance considérable et, par une subtilité ingénieuse, il en tirera, au besoin, des conséquences favorables à son client. Vers trois heures, l’audition étant épuisée, le juge déclare que, dans une affaire pareille, tout ce qui pourrait ressembler à de la précipitation ou à de la hâte serait choquant et incongru au suprême degré. Il remet au lendemain la plaidoirie, le résumé et l’arrêt, et les jurés n’entendent pas prononcer le renvoi sans mélancolie, car ils auraient préféré que tout fût terminé le jour même. Ils passeront la nuit à Saint-George’s-Hall afin que nulle influence extérieure ne trouble le recueillement où d’anciennes coutumes veulent qu’ils s’absorbent. Ils s’inclinent donc sans murmures devant la décision du président, car ce sont des citoyens essentiellement respectueux de l’autorité, mais ce sont aussi des époux modèles, un peu offusqués de découcher, et pour qui l’hospitalité administrative a moins d’attraits que le repas du soir pris en famille et que les douceurs de la chambre conjugale.

Nous voici arrivés au dernier jour du procès. Le dénoûment est proche, et dans le prétoire se presse une foule plus nombreuse encore que celle de la veille. A dix heures moins un quart, le jury est introduit. Sur le visage des douze bourgeois on lit la fatigue et l’impatience d’être libres. Il faudra pourtant que leur verdict soit unanime, car ils courraient le risque d’être enfermés de nouveau jusqu’à ce que l’accord s’établît entre eux. Si les divergences persistaient, l’affaire serait renvoyée à une autre session. A peine le juge est-il au fauteuil, l’avocat se lève. Pour lui, il n’y a aucune preuve matérielle que Conway soit l’auteur du meurtre. Oui, certes, il est plus que jamais nécessaire que les jurés ne s’inspirent que de ce qu’ils ont appris à l’audience, car l’accusation ne repose que sur de simples présomptions. Pourquoi donc la responsabilité d’un forfait aussi odieux retombe-t-elle sur un homme qui, dans le cours d’une vie déjà longue, a toujours été aussi honnête que le meilleur des sujets de la reine ? Pourquoi faut-il que des apparences l’aient désigné comme l’assassin de l’infortuné Nicholas ? Quoi ! il aurait égorgé cet enfant, — sans l’ombre d’un motif, l’accusation l’avoue, — et il serait tranquillement resté chez lui, dans son quartier, ne se cachant de personne, ne cherchant pas à se dérober aux poursuites ? A-t-on jamais vu quelque chose de plus improbable ? Qu’est-ce donc qui empêche de penser qu’un individu quelconque, aussi inconnu de la police de Liverpool que Jack the ripper l’est de celle de Londres, s’est introduit dans l’immeuble, y a versé le sang et a pris soin d’y accumuler toutes les preuves de nature à faire croire à la culpabilité d’un autre que lui ? Le rasoir du prisonnier ? mais tous les rasoirs se ressemblent et rien n’indique que ce n’est pas à dessein qu’on a jeté celui-là dans une cour voisine de la maison de Conway. Et que dire de ce plancher lavé avec une maladresse certainement intentionnelle, de ces bouts de papier brun si complètement accusateurs qu’ils le sont trop, et qu’en vérité c’est faire trop bon marché de l’intelligence du prévenu que de supposer qu’il ait voulu se dénoncer lui-même ? Au reste, il y a, selon le défenseur, un fait sur lequel l’accusation a glissé, parce qu’elle se sentait impuissante à l’interpréter. C’est vers une heure du matin que les gardiens du dock, ont entendu le bruit d’une chute, or la logeuse de l’accusé affirme qu’il ne sortait jamais après onze heures. Mais, dira-t-on, il avait peut-être un complice chargé de jeter le cadavre à la rivière. Suppositions que tout cela, mais suppositions que l’orateur ne repoussera qu’en partie. Oui, il y a un étranger dans l’affaire, celui pour qui les objets ont été achetés chez la revendeuse. L’hypothèse une fois admise, il est aisé de reconstituer les événemens. Conway a déposé ses emplettes dans son bureau où son ami de rencontre doit venir débattre, le lundi suivant, les conditions de son entrée à l’Union des marins. Distraction ou négligence, il oublie de refermer la porte. Le samedi soir, le matelot pénètre dans cette maison mal défendue, l’enfant l’accompagne, gagné par la pièce d’argent. L’homme échoue dans ses tentatives, tue, dépèce, accommode le malheureux dans le sac qu’il trouve là, à sa portée, et tranquillement, le même soir, demande à son camarade de lui apporter le paquet où il explique qu’il a enfermé ses effets. Alors, le dimanche, sans trouble, sans inquiétude d’aucune sorte, ignorant de quelle affreuse commission il se charge, l’ancien soldat prend une voiture, arrive au rendez-vous convenu, remet la dépouille de Nicholas à l’homme qui l’attend et disparaît aussitôt. Ainsi tout devient clair et compréhensible : en premier lieu, le bruit qu’ont entendu les veilleurs, la déclaration de la propriétaire que son locataire était au lit à onze heures, le lait que Conway a été vu dans un cabaret en compagnie d’un inconnu : « Si mon client était coupable, s’écrie en terminant l’avocat, est-il vraisemblable qu’il eût choisi son propre bureau pour y commettre un meurtre dont il devait être si malaisé de faire disparaître les traces ? N’aurait-il pas, de préférence, attiré la victime dans quelque endroit écarté ? Peut-on admettre qu’un vieux militaire qui a servi avec honneur dans les troupes de Sa Majesté (que Dieu sauve ! ) soit subitement devenu, à soixante ans, un abominable monstre ? Allons, le jury fera son devoir, il refusera de croire à une accusation si fragile, il rendra purement et simplement le prisonnier à la liberté. »

L’audience est un instant suspendue. L’argumentation du défenseur ne semble pas avoir porté, l’opinion est décidément hostile au prévenu. A la reprise, le président commence son résumé, et il s’acquitte avec beaucoup d’impartialité et de mesure de la tâche difficile qui lui incombe. S’il est désirable que le meurtrier soit puni, dit-il avec beaucoup de calme, et comme s’il pesait avec soin la valeur des mots qu’il emploie, il l’est plus encore que l’innocent ne soit pas condamné. L’avocat a prétendu qu’il n’y avait aucune preuve irréfragable que l’homme à la barre fût le coupable ; cela est vrai, mais il arrive quelquefois qu’un ensemble de témoignages indirects s’impose à la conscience humaine avec autant de puissance qu’une certitude matériellement constatée. C’est au jury de choisir entre les deux systèmes qui lui ont été présentés et de décider s’il possède des clartés suffisantes pour conclure dans le sens de la culpabilité. Il y a deux faits qu’il ne faut pas perdre de vue : l’un est que le prisonnier a été, jusqu’à présent, un travailleur respectable et estimé, et qu’on ne voit pas quel intérêt il pouvait avoir à commettre ce crime ; l’autre est qu’il existe, dans l’exposé de l’accusation, une importante lacune. Que s’est-il passé entre neuf heures quarante-cinq minutes du soir et une heure du matin, c’est-à-dire entre le moment où Conway descend de voiture et celui où les gardiens du dock entendent le corps tomber à l’eau ? Sur ce point, la défense n’est pas muette, mais les argumens dont elle use ne reposent guère que sur la déposition insuffisamment précise de la logeuse et sur les propres explications de l’intéressé. Quoi qu’il en soit, si les jurés ne sont pas convaincus que le prévenu est l’auteur du meurtre, leur devoir est de l’acquitter ; dans le cas contraire, aucune considération ne doit les empêcher d’émettre un verdict affirmatif.

Pendant tout le cours du procès, l’accusé n’a pas desserré les lèvres. Il a laissé son avocat le défendre, et celui-ci a accompli la mission qui lui était confiée sinon avec une chaleur entraînante, du moins avec un flegme dont l’obstination ne s’est pas un instant démentie. Au dernier moment, Conway juge à propos d’intervenir. Il demande que le président donne lecture d’un mémoire où il a consigné ses déclarations, — tentative suprême, effort final et peut-être heureux de l’homme qui dispute sa vie. Mais la chose ne va pas toute seule. Le juge s’y refuse d’abord, car c’est là un procédé incorrect, et il ne cède que sur les instances du défenseur et à cause de cette considération qu’une existence humaine est en jeu. Au reste, le document dont le clerk of assize fait connaître la teneur à l’assistance ne contient rien d’important ni de nouveau. C’est une paraphrase du discours qu’on a entendu. Évidemment, ni dans l’esprit du public, ni dans celui des citoyens qui vont quitter la cour pour délibérer, l’incident n’a affaibli ou amélioré la situation du prisonnier. Le jury se retire ; il rentre, après une demi-heure, en séance, et le foreman laisse tomber à voix basse ce seul mot : Guilty. Alors, se tournant du côté de Conway, que le gardien a ramené à la barre : « Vous êtes reconnu, dit le clerk, coupable d’assassinat. Avez-vous quelque chose à dire contre la condamnation à mort qui, d’après les prescriptions de la loi, va être prononcée contre vous ? » Pas de réponse. Le malheureux s’essuie le front. On voit le marshall passer doucement derrière le fauteuil du juge et déposer sur le sommet de sa haute perruque un morceau de drap noir. C’est le black cap. Les traits du magistrat se rembrunissent, son langage n’est plus le même. Adieu les attentions et les prévenances dont l’homme était jusqu’à présent entouré ! Il n’y a plus, cela est visible, d’égards à conserver envers un individu de cette espèce. La sentence lui est signifiée en des termes qui en aggraveraient, s’il était possible, la rigueur : « John Conway, sur des preuves qu’il m’est permis maintenant de qualifier d’irrésistibles, le jury vous a déclaré coupable d’avoir tué Nicholas Martin. Ne nourrissez pas, je vous le recommande, le fallacieux espoir d’être gracié. Vous n’avez plus aucune commisération à attendre, au moins de ce monde. Je ne puis que vous appliquer le châtiment que la législation réserve aux meurtriers : vous serez pendu par le cou, jusqu’à ce que mort s’ensuive. » A peine ces paroles sont-elles prononcées, un long frémissement court dans la salle. Le public se lève et se dirige vers la sortie. Conway, reconduit en bas, est amené rapidement jusqu’à l’une des portes latérales de l’édifice. Une voiture où il monte, accompagné de deux vigoureux agens, le transporte au galop à l’ancienne et noire prison de Kirkdale, où les condamnés à la peine capitale subissent l’expiation suprême.


IV

Des discussions se sont élevées récemment dans la presse anglaise sur la question de savoir quelle est la méthode la plus sûre et la plus rapide d’exécuter les criminels. Les expressions dont s’est servi le président de la cour d’assises pour annoncer à l’accusé qu’il paierait son forfait de la vie, ne constituent qu’une simple formule qu’il ne faudrait pas interpréter à la lettre. En réalité, le patient n’est nullement suspendu au gibet jusqu’à ce que survienne l’immobilité cadavérique. On a la prétention d’employer des procédés infiniment plus scientifiques et foudroyans. L’individu que la justice anglaise expédie dans l’autre monde est soumis à une opération qui ne ressemble en rien à la pendaison primitive dont l’impitoyable Lynch traçait autrefois les règles aux Américains. Elle consiste dans la désarticulation du cou à la suite d’un ébranlement formidable, et ce n’est qu’après la secousse déterminée par la chute dans les profondeurs d’une trappe que le corps, pendant quelques instans, demeure attaché à la potence. Selon l’avis des criminalistes, dont la sollicitude et les préoccupations accompagnent les condamnés jusqu’à l’échafaud, il est nécessaire, pour arriver à un résultat immédiat, de tenir compte de certains élémens, tels que l’âge de l’homme, sa taille et sa corpulence. Un comité, présidé par lord Aberdare, a établi à cet égard un petit nombre de principes immuables dont il est interdit de s’écarter. En premier lieu, la longueur de la corde (et, par conséquent, du saut dans le vide) est mesurée d’après une échelle proportionnée au poids du sujet. Mais la manière de fixer le nœud est particulièrement importante. Les personnages officiels qui en délibérèrent ont estimé qu’il doit être exactement placé sous le menton, de façon qu’au moment du choc d’arrêt la tête soit rejetée en arrière et que la dislocation se produise du même coup. Alors, si l’on a rigoureusement observé les indications de la table graduée dont nous parlions tout à l’heure, il y a des chances pour que la mort soit instantanée et que le supplicié passe sans souffrances de vie à trépas.

Mais un médecin s’est rencontré, — non des moindres, — qui se moque de ces calculs et combat avec énergie ces arrangemens et ces précautions. Il les qualifie de déplorables, d’entachés d’erreur, pis que cela, de barbarie. Si on continue de s’y conformer, on assistera, sur le lieu des exécutions futures, à des scènes si répugnantes qu’elles provoqueront infailliblement, dans l’Angleterre tout entière, une agitation sentimentale contre le maintien de la peine de mort. A l’appui de son opinion, le docteur rappelle ce qui s’est passé en Irlande il y a peu d’années. Il s’agissait d’en finir avec deux criminels auxquels on appliqua les prescriptions recommandées. Le rapport entre leur structure et les dimensions de la corde fut soigneusement respecté, ce qui n’empêcha pas le premier d’être presque complètement décapité et que le second le fût tout à fait. Sans doute, ajoute le critique, la fixation du nœud sous le menton est d’une efficacité incontestable, mais le bourreau ne néglige-t-il pas parfois de l’ajuster comme il faut ? Quant au barème, ce tableau menteur des conditions soi-disant indispensables de réussite, le cas cité plus haut suffit à en démontrer l’absurdité. Il n’y a pas à dire, un appareil mécanique serait cent fois préférable ; le réformateur en connaît un, parfait de tous points, et dont il confesse modestement qu’il est l’inventeur. Grâce à sa découverte, la nuque, à la minute du choc, serait projetée en arrière sous un angle tel que la mort surviendrait à l’instant même. Dès lors, la corde ne jouerait plus qu’un rôle accessoire, passerait à l’état de quantité relativement négligeable. Mais le comité s’est refusé à suivre l’ingénieux philanthrope dans la voie où celui-ci voulait l’entraîner. Il ne méconnaît pas qu’il reste un progrès à accomplir, quelque chose à trouver de simple, de pratique, qui supprimerait la douleur et conserverait entre le tronc et la tête cette continuité matérielle que réclame impérieusement la décence. En attendant, on ne peut que s’en tenir aux méthodes usitées, à moins de se résigner à un bouleversement radical et d’adopter, par exemple, la guillotine française. Mais qui donc verrait sans amertume disparaître les patibulaires ? Qui oserait proposer de jeter au feu la corde, les bois de justice et la défroque des Calcraft, des Marwood et des Berry ?

Aussitôt après le jugement qui l’a frappé, Conway a réintégré sa cellule ; c’est, d’ailleurs, celle qu’il occupait avant le procès, car il n’y a pas, dans la prison où il est enfermé, de local spécialement destiné aux condamnés à la peine capitale. Quatre mètres de long, deux de large, voilà l’espace où il se meut, sous la surveillance d’un gardien qui ne le quitte pas de la journée. Sa nourriture est celle d’un prisonnier ordinaire : trois repas, de la viande à de rares intervalles ; aucune douceur supplémentaire, ni tabac, ni vin. Le soir, on le transfère dans une pièce voisine toute semblable, mais pourvue d’une couchette en planches, très basse, et où il étend lui-même son matelas et ses couvertures. Là non plus il n’est pas seul. D’ailleurs, il lui sera loisible de recevoir des visites, mais quelles précautions méticuleuses ne prendra-t-on pas pour rendre aussi banale, aussi insignifiante que possible, l’effusion dernière du misérable ! On le conduira dans une sorte de loge, garnie de redoutables barreaux, d’où il ne pourra parler qu’à distance aux créatures compatissantes qui s’intéressent toujours à lui. L’étranger lui-même, ému, presque effrayé de l’apparence des lieux, frissonnant au bruit des clés qui tournent, mal à l’aise sous ces voûtes silencieuses, n’apercevra que de loin l’ancien ami qui va mourir. Un grillage à claire-voie, s’il permet aux yeux de se contempler encore, empêchera du moins les mains de se tendre et de se serrer. L’entretien sera court, et la séparation d’autant plus cruelle que les jours du malheureux touchent à leur terme. On a pris soin de l’informer à l’avance de l’époque précise où justice serait faite. Entre l’arrêt et l’exécution, il n’a droit qu’à trois dimanches, three clear Sundays. Si le jugement est intervenu un lundi, — et c’est le cas en ce qui concerne Conway, — tant mieux pour lui, son existence se prolongera d’une semaine. Mais si la cour s’est prononcée un samedi, il pourra être livré au bourreau à l’expiration du quinzième jour. De toute manière, il ne sera pas laissé dans l’ignorance de la date funèbre. Est-ce barbarie ou humanité ? Faut-il voir, dans cette notification au condamné de l’heure fixe où il aura fini de vivre, miséricorde ou désir calculé de redoubler ses tortures ? Peut-être plus d’une âme farouche préférerait-elle qu’on lui épargnât les angoisses de l’incertitude. On a vu des individus faire preuve, au moment suprême, d’une indifférence méprisante pour leur destinée. A ceux-là, l’attente, la solitude, les soubresauts de la pensée avaient été sans doute plus insupportables que le reste. N’importe, il y a quelque chose d’implacable dans cet avertissement réfléchi que la mort est proche. Oh ! la possibilité terrifiante de compter les minutes après lesquelles le cœur cessera débattre, l’intelligence de se souvenir et de rayonner ! Cependant Conway ne tarissait pas en protestations d’innocence. Tout de suite, il faisait parvenir à Londres, au home secretary, une demande de commutation. Pouvait-on refuser sa grâce à un vieux soldat comme lui, victime, d’ailleurs, de la plus déplorable erreur judiciaire ? En même temps il adressait à l’Union maritime, dont il était membre, un appel désespéré, et suppliait cette association de prendre sa cause en mains, d’organiser en sa faveur une pétition aux autorités. Il récriminait, en attendant, contre tout le monde, accusait le jury de faiblesse, le président de partialité. Vingt fois il refaisait aux agens de service le récit de sa rencontre avec l’étranger, cet abominable étranger dont la duplicité allait lui coûter la vie. Mais quoi ? que disait-il ? Était-il admissible que l’opinion ne lui revînt pas et qu’on l’accrochât à la potence, comme un chien ? Allons donc ! il n’y croyait pas, d’abord, à l’exécution de la sentence, il savait bien que ce n’était pas sérieux, et qu’on finirait par le relâcher ! Et son attitude se ressentait de cette confiance sincère ou simulée, conservait encore une apparence de calme et de force. Quand on lui apprit qu’il ne subirait sa peine que le 20 août, il puisa dans la décision du haut shérif de nouveaux motifs d’assurance. Il fit remarquer qu’on aurait pu le mener au gibet dès le 17, c’est-à-dire le lendemain du troisième dimanche. Décidément, le gouvernement se conduisait bien ; bien sûr, la fédération des marins avait intercédé auprès de lui. Pourtant les heures fuyaient, les longues journées monotones s’écoulaient l’une après l’autre, et rien n’arrivait du département de l’intérieur. La forfanterie avait disparu, tout au plus restait-il encore un peu d’espérance. A mesure que s’approchait la date fatale et que chaque soleil levant dissipait l’illusion conçue la veille, le cerveau du misérable devenait la proie des chimères. Tantôt c’était l’espoir qu’une circonstance extraordinaire attirerait sur lui la pitié du monde ; ou bien la reine elle-même, informée de sa situation, enverrait par télégramme, par courrier, l’injonction de le rendre à la liberté. Ce n’était pas la première fois que pareille chose se serait vue. Justement, il avait lu dans un roman une histoire semblable, un cavalier accourant à bride abattue, sur le lieu du supplice, et agitant, du plus loin qu’il le pouvait, la feuille où une main royale avait daigné parafer l’acte de clémence. Alors, il interrogeait les gardiens sur la vraisemblance de ses suppositions, et s’ils se taisaient, l’air ennuyé, haussant les épaules, il tressaillait à l’idée que c’était fini, bien fini, et qu’il n’avait plus rien à attendre de la compassion des hommes…

18 août. — La réponse du home secretary arrive deux jours avant l’exécution. Le gouverneur de la prison ouvre la lettre, en communique à Conway le contenu. Le dossier a été scrupuleusement examiné, il n’y a pas de raison appréciable pour que justice ne soit pas faite. Ainsi le recours en grâce est rejeté. Le prisonnier demeure impassible. Visiblement, il est à bout de forces. Il reçoit la visite de cette logeuse dont la déposition en cour d’assises lui avait été favorable, puis celle d’un camarade de la fédération maritime, derniers témoignages de l’intérêt qu’on lui porte en souvenir d’un passé déjà bien lointain. Eux partis, c’est le dernier lien avec l’extérieur qui s’est rompu. Il n’approchera plus que de deux créatures humaines dont l’une est le prêtre, l’autre le bourreau.

19 août. — Conway, catholique, entend la messe, se confesse et communie. L’aumônier ne le quitte pas de la journée. Il semble que ce dernier ait plus d’une confidence à recueillir, car l’entretien se prolonge jusqu’à la nuit. Vers le soir, Berry descend de voiture à la grande porte ; l’exécuteur des hautes œuvres couchera à la prison. Le haut shérif annonce qu’il a autorisé trois reporters à pénétrer jusqu’à l’échafaud.

20 août. — Sept heures du matin. Le condamné est debout, dans un état d’anxiété extrême. Il n’a pas dormi, croyant sans cesse le moment venu, se redressant sur son lit, comme en sursaut. A huit heures moins un quart, après avoir repoussé la nourriture qu’on lui offre, il sort de sa cellule, les membres libres, entouré d’une escorte de gardiens. La cloche de la chapelle sonne le glas, le prêtre en surplis marche en tête, récitant les prières des morts. Bien qu’on soit en août, il fait presque sombre, le ciel est gris, la pluie tombe. Le cortège s’engage dans un corridor à l’extrémité duquel se détache la silhouette d’un homme robuste qui attend, les bras croisés. Halte ! c’est le bourreau. — « Bonjour, que Dieu vous garde ! » murmure Conway, et inconscient de ses actes, le geste affectueux, l’intonation caressante, il prend la main de Berry, la secoue, comme s’il cherchait à gagner les bonnes grâces du redoutable personnage. Celui-ci, indifférent, l’air pressé, passe derrière l’homme qu’on lui abandonne, lie, sans serrer, bras et jambes, et on repart. Trois marches à descendre, une cour étroite à franchir ; puis, devant le groupe, le seuil largement ouvert d’une pièce carrée que traverse une poutre énorme, supportée par deux poteaux d’égale grosseur. La chambre est nue, et parce qu’il n’y a rien aux angles et sur les murailles crépies, rien sur le sol qu’une trappe à niveau dont les volets sont fermés, l’appareil semble gigantesque, dans l’isolement farouche où il se dresse. Instinctivement, les regards de Conway se dirigent vers la chaîne aux maillons solides qui, descendant de la charpente transversale, soutient une corde déjà reliée au dernier anneau. Tout est prêt, Berry est aux côtés du patient dont l’émotion est intense. Dans un coin, trois journalistes, puis, au pied de la potence, le gouverneur et le médecin de la prison, le sous-shérif, l’aumônier, quelques gardiens. Vivement, mais sans brusquerie, le nœud est fixé dans la position réglementaire, les jambes sont placées de façon que chacune d’elles repose sur l’un des battans, il ne reste plus qu’à couvrir la tête du voile funèbre. Encore un instant et le pauvre diable va plonger dans le vide, lorsque sa voix s’élève, désespérée : a Arrêtez, je vous en supplie, arrêtez un peu, je veux parler… — Il n’est plus temps, » réplique Berry, et il rabat déjà sur les yeux l’étoffe blanche ; mais le prêtre s’avance et intercède d’un geste doux. Les spectateurs se regardent, quelques secondes s’écoulent dans un silence effrayant. On entend la poitrine du malheureux qui souffle et halète. Enfin, avec un effort : « Ne buvez jamais… jamais ! » Et on comprend qu’il voudrait en dire davantage, mais que les paroles ne lui viennent pas… « Merci âmes gardiens, à mon confesseur… Je pardonne à ceux qui m’ont fait du mal… Oh ! Seigneur ! Seigneur ! ayez pitié de mon âme !… mon Dieu ! mon… « Il n’achève pas, le sol se dérobe. Sur un signe du gouverneur, Berry s’est reculé, il a renversé avec force un levier qui est à la portée de sa main, la trappe s’est ouverte par le milieu, les deux côtés retombant contre les parois du gouffre. Conway a disparu, précipité dans un trou profond de six mètres.

Alors, au tintement de la cloche et pendant que le drapeau noir monte au sommet de l’édifice, le chapelain s’adresse en ces termes à ceux qui l’entourent : « Avant de nous séparer, je désire vous lire la déclaration écrite que le supplicié m’a remise, signée de lui, et qu’il m’a autorisé à rendre publique. » Elle est ainsi conçue : « Je m’incline devant l’arrêt qui m’a frappé, car il est juste et c’est en expiation du meurtre que j’ai commis que j’offre ma vie à la société. L’ivrognerie m’a perdu, l’alcoolisme m’a poussé à répandre le sang. Depuis longtemps, j’étais en proie à des accès de fureur homicide, j’éprouvais une envie maladive de donner la mort. Quand l’affreux désir a été assouvi, la réaction est venue, j’ai eu horreur de moi-même ; que Dieu me pardonne ! » C’est hier seulement, ajoute l’ecclésiastique, quand sa lecture est finie, que Conway s’est décidé à avouer son crime et à faire connaître aux parens de l’enfant et à la justice sous quelle impulsion il avait agi.

Si douloureux que fût l’épisode, si intéressant que dût paraître ce bref testament de mort qui soulageait la conscience de tous, les assistans n’y avaient prêté qu’une attention très distraite. Leurs préoccupations étaient ailleurs ; pendant que parlait le prêtre, ils percevaient un son confus, quelque chose comme le bruissement d’un liquide qui coule et s’épand. Contrairement à l’usage, le médecin ne se pressait pas de descendre dans le caveau pour y constater le décès. Que s’était-il donc passé ? Déjà les reporters, race envahissante entre toutes, se penchaient sur la fosse béante, lorsque Berry, d’une voix irritée, demanda qu’on les fît sortir sur-le-champ. Trop tard : ils avaient eu le temps de remarquer que le corps était presque décapité et que la tête n’adhérait au tronc que par quelques muscles du cou. En bas, le fond solide n’était plus visible, disparaissait sous une mare fumeuse. Ainsi, le sang du condamné avait été versé à flots, et c’était encore au système de la commission qu’il fallait attribuer ce déplorable résultat. Conformément aux prescriptions officielles, pour un homme de la taille et du poids de Conway, la corde devait avoir une longueur de six pieds et huit pouces. En vain, à tous ces chiffres, le bourreau avait-il opposé son expérience professionnelle, protesté, parlé d’accident inévitable. On s’était refusé à l’écouter, à peine avait-on consenti à sacrifier les huit pouces à ses scrupules. De là son impatience, ses apostrophes aux journalistes, de là aussi son brusque départ. Sans attendre l’enquête à laquelle il est d’usage qu’il assiste, il boucla sa malle et s’éloigna précipitamment. Une heure après le drame, le coroner, assisté de son jury, arrivait à la prison pour s’y livrer aux constatations habituelles. Ce genre de cérémonie donne rarement lieu à un incident. Cette fois, à la vue du cadavre, un juré plus curieux que les autres demanda pourquoi l’exécuteur n’était pas là. Il aurait voulu l’interroger, apprendre de sa bouche à quelle cause était due la mutilation. Peut-être eût-il poussé l’exigence jusqu’à demander qu’il fût fait mention du scandale au procès-verbal. Mais on lui fit des réponses évasives, et comme il était bon prince, il s’en contenta. Évidemment, on aurait désiré que l’affaire restât secrète. Le lendemain, tous les journaux d’Angleterre en reproduisaient les détails.

Berry était rentré chez lui bouillant de colère. Il y avait donc des gens qui voulaient en savoir plus long que l’officier de confiance de la couronne ! Sa surexcitation grandissait si fort qu’on le coucha et qu’il fallut lui servir des potions calmantes. Au bruit de sa maladie, d’autres reporters accoururent, friands d’interviews et de confidences. Mais la porte demeura close, et ce fut en vain qu’ils y frappèrent. Prières, cajoleries, ruses même, tout échoua, tout fut inutile ; la consigne était impérieuse, M. Berry ne recevait pas.


JULIEN DECRAIS.

  1. Les quarter sessions ne sont ordinairement saisies que de crimes relativement véniels, ne comportant pas l’application de peines rigoureuses.
  2. En vertu de la législation la plus récente, tout citoyen rated to the poor’s rate for any tenement occupied within the town or city, peut être assujetti à l’obligation de faire partie du coroner’s jury, de l’assize jury, du court of passage jury, du county court jury. Sont exemptés les médecins, avoués et avocats, les militaires et les marins.