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Un Programme (Pierre de Coubertin)/II

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Imprimerie Chaix (p. 14-21).
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ii


L’État, c’est moi, disait Louis xiv ; aujourd’hui l’État c’est pis qu’un seul homme, c’est tout. On pourrait presque refaire le mot de Sieyès : Qu’est l’État ? — tout — à quoi sert-il ! — à rien — Que devrait-il être ? pas grand’chose. C’est une boutade, mais qui contient une grande part de vérité.

Toute notre activité se réduit à fronder, à critiquer, à regarder faire en nous croisant les bras ; notre joie consiste à prendre l’État en faute, à compliquer sa tâche, à fourrer dans les roues de son char tous les bâtons qui nous tombent sous la main, à l’accabler de responsabilités, à exiger de lui qu’il répare tous les maux, qu’il prévienne toutes les injustices, qu’il satisfasse tous les besoins… il élève les enfants, il place les hommes, et pour tout cela nous nous étonnons d’avoir à lui payer des gages élevés. La bonne à tout faire représente le service le plus économique, mais l’État à tout faire est un luxe ruineux.

Aussi relisez l’histoire de ce siècle : Qu’est-ce, sinon des compagnies de gouvernement entreprenant de diriger la France ? quelques-unes ont accompli de grandes choses, mais cela ne les a pas empêchées de tomber en faillite les unes après les autres. Chacune a fait au début son petit boniment : celle-ci jetait de la poudre aux yeux, celle-là éblouissait par le chiffre élevé de son capital et cette autre, par les grands noms qui la patronnaient… Pendant les premiers temps tout allait à merveille, puis les choses se sont gâtées et la catastrophe finale est arrivée… Alors on s’empare de l’Hôtel de Ville où une nouvelle compagnie se forme et télégraphie aux quatre-vingt-cinq préfets qui s’empressent de la reconnaître… et c’est un nouveau bail avec une nouvelle culbute à l’horizon. — Les progrès réalisés dans la période actuelle ne sont pas suffisants : tant que l’État ne sera pas déchargé de son fardeau disproportionné il sera menacé de chutes fréquentes.

Rien ne favorise plus son action envahissante que l’organisation arriérée de la commune ; tandis que la liberté est installée au sommet il n’y a à la base qu’autoritarisme et tyrannie ; cela tient à ce que nous avons toujours reconstruit par le sommet ; fait-on une maison en établissant premièrement le toit et en mettant ensuite des murs dessous ? Et pourtant quel terrain est plus apte à faire de la saine démocratie que cette petite patrie où l’amour du clocher mène à l’amour de la grande patrie. Le principe qui domine tous les gouvernements modernes est celui-ci : intéresser directement au maintien des institutions la grande masse des citoyens — et c’est à la commune qu’il le faut tout d’abord appliquer. Tocqueville a dit fort justement que les institutions communales sont à la liberté ce que les écoles primaires sont à la science. C’est là qu’on peut sans inconvénient multiplier les emplois, former des comités qui délibèrent, décident, exécutent : les États-Unis, l’Angleterre, la Prusse, les Pays-Bas, l’Italie nous fournissent les meilleurs exemples à cet égard ; mais la France présente un aspect tout différent qui arrachait à Champfort cette énergique exclamation : « Une nation ainsi pulvérisée n’est pas plus une nation que de la charpie n’est du linge. »

Pourquoi les administrateurs municipaux n’ont-ils pas la direction de la police locale et la collation des emplois communaux ? Pourquoi le maire est-il surchargé d’attributions tandis que les conseillers n’ont même pas la faculté de se réunir quand bon leur semble ? Pourquoi leurs séances ne sont-elles pas publiques ? Pourquoi le Préfet a-t-il droit de veto sur les délibérations relatives à la gestion des biens communaux, comme si des fonctionnaires d’une espèce aussi mobile pouvaient en savoir plus long sur les intérêts de leurs administrés que leurs administrés eux-mêmes ? Pourquoi enfin le droit de dissolution administrative existe-t-il ? Et comment la commune ainsi entendue pourrait-elle être l’école primaire du citoyen ? Plus l’on s’éloigne d’elle, plus il devient nécessaire de déléguer le pouvoir ; or, en France, c’est dans la commune que le peuple a le moins de part au Gouvernement.

On objectera le défaut d’instruction ; je ne parle pas à ceux qui attribuant faussement au développement des connaissances, certaines preuves d’incertitude et de désordre moral, regrettent de voir l’ignorance disparaître ; mais les autres savent bien quels grands progrès ont déjà été réalisés et quels progrès plus grands encore on peut attendre d’une franche émancipation.

Revenons à la commune : bien des réformes aussi seraient à tenter relativement aux impôts. En France, quelle confusion dans l’origine des ressources communales ! Le budget est compliqué ; les recettes se trouvent confondues dans la caisse du receveur municipal et assignées aux différents services en dehors de toute spécialité.

Une distinction est nécessaire également entre la commune rurale et la commune urbaine : cette dualité existe on peut dire partout, sauf en France. Elle repose sur le simple bon sens. Quand il n’y aurait entre les villes et les campagnes que la distance du petit au grand, cela vaudrait la peine d’être considéré ; mais il y a des divergences évidentes dans la nature et le groupement des intérêts. Quant à détacher les grandes villes à l’état d’îlots indépendants, prudents sont les peuples qui nous donnent cet exemple car ils équilibrent ainsi les chances de stabilité par une mesure efficace contre les révolutions violentes.

On a bien étendu les attributions des Conseils généraux ; mais ils n’ont, et leurs délégations non plus, ni le droit d’instruire, ni celui d’exécuter : la commission permanente joue un rôle effacé et le Préfet reste seul en évidence. En place de ces inutiles dont nous avions cru pouvoir fêter très prochainement le déménagement définitif, on a maintes fois discuté l’utilité d’une représentation cantonale comprenant les maires et les délégués des communes : au point de vue scolaire par exemple, que de bénéfices à en retirer ! Mais ensuite ne serait-il pas désirable de voir se créer des circonscriptions régionales, homogènes, composées de plusieurs départements ? Cela reviendrait-il à rétablir les anciennes provinces et arbitrairement ?… Pas le moins du monde ; la chose se ferait d’elle-même si après avoir rendu le droit d’association aux communes, on le rendait aux départements. Alors on pourrait concentrer dans ces circonscriptions régionales des services qui ont été indûment transférés à l’État : conseils supérieurs d’hygiène, écoles d’arts et métiers et d’agriculture, universités, sociétés de tous genres… d’ailleurs il existe déjà des services provinciaux, les corps d’armées, la conservation des forêts, les cours d’appel, les académies…

Supposez un instant, Messieurs, ces changements accomplis : que deviendrait la question du pouvoir central ? J’ose dire que son importance serait bien amoindrie. Entre la République et la Monarchie, voire même entre l’autoritarisme et la liberté, la France fortifiée et défendue contre les envahissements du pouvoir pourrait se prononcer en connaissance de cause. J’ose espérer qu’elle n’éprouverait pas le besoin de se remettre en tutelle, mais ni la dictature ni l’anarchie ne pourraient plus l’entamer.

Je voudrais approfondir toutes ces graves réformes ; elles ont été longuement discutées dans les œuvres de Le Play et chaque jour ses disciples continuent de les discuter dans leurs publications ; mais le temps ne me permet que d’en faire un rapide inventaire. À tout le moins ne puis-je passer sous silence, parmi les questions accessoires qu’elles soulèvent, ce problème des rapports de l’Église et de l’État, dont la solution parait chaque jour plus prochaine, si l’on peut donner ce nom à une situation qui ne sera sans doute pas réglée sur des bases justes et impartiales.

Entre le culte officiel et la séparation absolue, il semblerait que la France occupe précisément le juste milieu, mais il n’y a là qu’une apparence ; la tolérance qu’elle affiche provient plutôt d’un scepticisme dédaigneux que du respect dû aux croyances ; une distinction peu conforme à la logique et à la justice est faite entre les cultes non reconnus et les cultes reconnus ; et la religion n’a même pas gagné la liberté à la spoliation de 93.

Une séparation libérale serait l’heureux terme de cette situation regrettable ; le culte officiel qui soulève même ici tant d’objections et qui ne doit d’y subsister encore qu’à la confusion, sur la même tête, du pouvoir suprême religieux et politique, ne peut être envisagé en France qu’au travers d’une pression, d’une contrainte fort dangereuses et de nature à amener ensuite de terribles réactions. Prenons plutôt modèle sur les États-Unis où règne la véritable paix religieuse. Les ressources nécessaires au culte sont libéralement fournies par les fidèles sous forme de dons, de legs et de subventions annuelles ; et pourtant les biens qui passent ainsi en main-morte sont soumis à un contrôle qui prévient les abus : ce régime, au reste, n’implique pas l’indifférence de l’État, dont le chef demande toujours des prières publiques aux ministres de tous les cultes.

Mais il faudrait aux négociateurs d’une réforme si délicate une réelle impartialité pour mener à bien l’entreprise que complique chez nous un passé dont il est difficile de ne tenir absolument aucun compte.

Peut-être tous ces désiderata de tous genres ne sont-ils pas aussi loin de la réalité qu’ils en ont l’air. Le souffle de décentralisation qui animait, il y a seize ans, l’Assemblée nationale pourrait reprendre ; il n’est le monopole d’aucun parti. En tous cas, il me semble voir se répandre le sentiment que le remède n’est pas dans les formes politiques ; on se détache peu à peu des questions qui occupaient jusqu’ici pour s’attacher à d’autres, plus vitales et trop longtemps restées dans l’ombre. Et puis, pour stimuler ce mouvement, il y a le danger du socialisme qui nous envahit à la faveur de la centralisation, sans presque que nous daignions nous en apercevoir. Nous n’avons guère de remparts à lui opposer. Jamais société n’a été mieux disposée pour recevoir son empreinte. C’est par l’impôt qu’il menace d’être victorieux. L’égalité devant l’impôt qui fut longtemps l’objet des justes revendications de la démocratie opprimée est bien dépassée ; et l’on rêve de faire de l’inégalité par en dessous ; ce sera un moyen de rétablir l’équilibre des richesses… on le croit du moins. Avec quelle joie beaucoup de « riches » accepteraient un sacrifice capable de chasser la misère de ce monde : mais nous savons bien, Messieurs, que c’est là une utopie, qu’un peuple qui empêche ses enfants de s’enrichir compromet sa force et même son existence nationale, et que c’est en vain qu’il se révoltera contre la plus ancienne et la première des lois sociales, la loi de l’inégalité. Aussi ne cédons-nous à aucun entraînement, n’acceptons-nous aucune compromission. Le socialisme, quelle que soit sa couleur, ne peut produire de bons effets ; une idée fausse pour un parti devient-elle juste quand elle est exploitée par le parti adverse ? On est parfois tenté de s’approprier des idées qui sont populaires et semblent généreuses. Cela peut être habile, mieux vaut cependant la lutte franche, même quand on se trouve pris — et c’est notre cas — entre des adversaires de droite et de gauche, les uns qui voient dans nos doctrines l’opposé de celles de la révolution jacobine et les autres qui n’y voient pas ce cachet de réaction passionnée et intolérante qui les distingue. Entre les deux, croyons-nous, il y a place pour de sages réformes, basées sur l’expérience et sur l’observation ; ce sont celles dont je viens vous parler.

Donc, liberté testamentaire pour rendre à la famille la force qu’elle n’a plus. — Décentralisation pour rendre à l’État la stabilité ; il me reste à examiner les rapports sociaux, afin de voir comment on peut faire disparaître l’antagonisme qui les caractérise.