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Un Réformateur italien de la Renaissance, Jérôme Savonarole

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Un Réformateur italien de la Renaissance, Jérôme Savonarole
Revue des Deux Mondes2e période, tome 45 (p. 437-464).
UN
REFORMATEUR ITALIEN
AU TEMPS DE LA RENAISSANCE

JEROME SAVONAROLE


I. La Storia di Girolamo Savonarola (Histoire de Savonarole à l’aide de nouveaux documens), par M. Pasquale Villari, 2 vol. in-12 ; Florence 1859. — II. Guichardin historien et Homme d’état, par M. Eugène Benoist, 1 vol. in-8° ; Paris 1862. — III. Michel-Ange et Vittoria Colonna, etc., par M. A. Lannau-Rolland ; Paris 1860. — Diverses publications de M. le comte Capponi, etc.

Il n’est pas de mortes époques pour l’historien, parce que le génie des nations, dont il fait profession d’observer les vicissitudes, est, comme la nature humaine elle-même, en activité et en transformation perpétuelle, soit que la domination incontestée d’un principe ou l’efflorescence complète d’une idée se manifeste par une de ces brillantes époques qu’on est convenu d’appeler les grands siècles, soit que la lutte ouverte entre deux principes contraires et pleins de vie enfante un XVIe siècle, soit enfin qu’un antagonisme encore dissimulé entre un passé déjà décrépit et une jeune lumière, se décelant par un travail caché, éclatant çà et là par quelque éclair imprévu, partage les âmes dans les bas temps, c’est-à-dire dans ces époques de transition dont le caractère général, difficile à saisir, est d’être complexes, mêlées et confuses. L’intérêt n’est pas moindre alors pour l’historien, mais il est autre : il voit se dérouler devant lui certains replis cachés de la conscience humaine avec les scrupules honnêtes et les revendications sincères du passé, avec les ardeurs encore incertaines et les premières conquêtes du prochain avenir.

Tel fut le XVe siècle : la décrépitude pâlissante du moyen âge s’y rencontre avec l’aurore déjà sensible des temps modernes ; la sco-lastique expirante y engage un dernier combat contre l’esprit grandissant de la renaissance ; le principe d’autorité, armé de toutes pièces, y livre bataille à celui de la libre pensée. Une lumière équivoque et voilée y recouvre de singulières contradictions. Le sort du XVe siècle a été d’être honoré par de grands dévouemens qu’il a tous méconnus. Il a vu naître la plus poétique personnification du patriotisme et il a vu le génie de la science ouvrir le monde, mais il a brûlé Jeanne d’Arc et querellé pour sa prétendue hérésie des antipodes Christophe Colomb, qu’il a ensuite laissé mourir dans la disgrâce et le dédain. Le bûcher de Jean Huss a éclairé d’une sinistre lueur les premières années de ce siècle ; celui de Savonarole jette sur les dernières un sanglant reflet.

Ce n’est pas que Savonarole se soit élevé au-dessus de son temps ; au contraire, c’est pour n’avoir pas su le dominer qu’il en est devenu la victime : il lui avait emprunté ses forces incomplètes, qui se sont retournées contre lui. Du XVe siècle Savonarole reproduit dans son caractère les qualités et les faiblesses ; à cause même de ce mélange, il est difficile de se rendre compte très précisément du rôle qu’il a rempli, et d’autant plus intéressante en est l’étude. Ce rôle est double : tout moral et religieux d’abord, il devient ensuite, par la force même des événemens, tout politique. Sous le premier des deux aspects, il est digne de sympathie, mais il trahit une faiblesse inhérente à son temps et par où finalement il a péri : sa foi est sincère et sa charité ardente. Si Jeanne était pénétrée de « la pitié qu’il y avait au royaume de France, » il souffre, lui, jusque dans le plus profond de ses entrailles et à la manière des saints, de la pitié qu’il y a aux choses de l’église et à l’état des âmes ; mais la scolastique l’enveloppe, il se livre à elle tout en ne croyant plus entièrement et sans arrière-pensée en elle. Deux siècles auparavant, il eût été franchement un illuminé ferme en sa croyance aux visions et aux communications célestes, et il eût sans contradiction et sans danger passé pour tel, tandis qu’au XVe siècle, une fois engagé comme à son insu sur ce terrain devenu glissant, il ne trouve plus en lui-même, ni dans ceux à qui il s’adresse, l’appui qui lui serait nécessaire ; il est battu en brèche par ces mêmes armes de la scolastique que ses ennemis retournent contre lui, et il périt sous leurs coups.

Quant à son rôle politique, on ne lui a pas suffisamment rendu justice. Il montre là une liberté d’esprit et une habileté pratique singulières, et par là encore il est bien de son temps. En inaugurant ce mouvement de centralisation administrative qui s’opéra dans tous les états de l’Europe occidentale au double profit des communes et de la royauté unies contre la noblesse, le XVe siècle fut assurément inspiré de l’esprit moderne, et Savonarole se trouva le véritable fils de ce siècle lorsque, entraîné par son ardeur et sa charité même à prendre en main la conduite des affaires après l’expulsion des Médicis, il déploya un génie d’organisation politique entièrement dégagé de la tradition féodale.

On conçoit que, pour qui veut démêler un caractère si complexe, mais si entièrement d’accord avec son époque, la connaissance profonde de cette époque même soit absolument nécessaire. M. Perrens a donné de la vie de Savonarole un récit déjà fort complet, et dont les Italiens, jusque dans leurs derniers travaux, reconnaissent l’autorité ; mais, depuis qu’il a paru, de nouveaux documens ont vu le jour ; l’intéressante publication de trois volumes inédits de Guichardin, faite à Florence il y a peu d’années, et dont on attend avec impatience la suite, a donné un signal. En France même, les études sur la renaissance se sont multipliées, et, pour l’histoire de Savonarole en particulier, l’Italie a dans ces derniers temps produit plusieurs curieux volumes. M. le comte Charles Capponi, descendant d’une famille qui a été fort mêlée à cette histoire, et dans laquelle la vénération, j’allais dire le culte, du grand dominicain est héréditaire, a livré à l’impression, avec un soin parfait, plusieurs des ouvrages inédits dont les manuscrits étaient en sa possession[1]. M. Villari enfin vient de se recommander au public savant par une nouvelle biographie de Savonarole, en deux volumes, qui épuise le sujet. M. Villari a le grand mérite de replacer mieux qu’on ne l’a fait jusqu’à ce jour le réformateur italien de la renaissance au milieu de son temps, et, malgré quelque partialité pour son héros, il a donné, on peut le croire, une appréciation définitive. L’Italie se fait grand honneur par de tels travaux, entrepris, au milieu même de ses agitations actuelles, sur les époques et les hommes qui l’ont le plus honorée dans le passé. Nous-mêmes nous ne pouvons mieux témoigner nos sympathies envers un peuple auquel des liens si étroits nous unissent qu’en signalant ces travaux à l’attention publique. Un retour sur le grand rôle de Savonarole avec les lumières nouvelles qui nous sont offertes ne sera pas inutile d’ailleurs pour la connaissance de ce génie italien qui ne s’est montré que trop flexible et trop habile, dans le passé, aux combinaisons politiques, et auquel n’ont pas manqué non plus, avec les infortunes de tout genre, les leçons pratiques de l’expérience.


I

À proprement parler, le rôle religieux de Savonarole ne se sépare pas de son rôle politique ; il le domine sans cesse, il l’explique, et mérite une étude particulière de quiconque aspire à comprendre l’épisode auquel reste attaché le nom de l’éloquent dominicain. Il importe de préciser en quoi ce rôle a consisté. Savonarole a souhaité et tenté d’accomplir une réforme morale, embrassant à la fois la société ecclésiastique et la société laïque, plutôt qu’il n’a rêvé une réforme proprement religieuse. Il n’a jamais eu en effet la pensée de changer le dogme de l’église ; mais il a été témoin d’une profonde corruption morale au sein de l’église et dans le siècle : il en a ressenti une vive douleur, et il a consacré sa vie à combattre ce mal. Telle est la hauteur de son inspiration, telle l’ardeur de sa pitié. Savonarole n’a pas le ferme génie de Colomb ni l’héroïque bon sens de Jeanne d’Arc ; mais il a du moins avec eux, outre la communauté du malheur, celle du dévouement. Avertir l’Italie et l’église, provoquer la réforme de l’une dans sa discipline et dans ses mœurs, dans son chef et dans ses membres, rappeler l’autre à une vie meilleure, montrer à toutes deux l’abîme où elles se précipitent, et les sauver par un prompt réveil, voilà son dessein, qui n’a pas été trop élevé pour son éloquence et pour son zèle.

Il ne faut pas chercher d’autre explication à son entrée dans la vie religieuse ; cette vie nouvelle le marquait du caractère nécessaire à l’accomplissement de sa mission et lui ouvrait la chaire chrétienne. Élevé dans Ferrare par un oncle bel esprit et en faveur à la cour d’Este, Savonarole pouvait, avec son intelligence vive et précoce, devenir un professeur illustre dans la célèbre université de Padoue ou bien un courtisan heureux dans sa propre ville ; mais de bonne heure l’étude assidue de saint Thomas l’avait détourné des sciences profanes aussi bien que des élégances frivoles, et l’horreur du paganisme renaissant était venue ensuite le dévouer à la vie du cloître. Le 24 avril 1475, il se présentait au couvent de Saint-Dominique, à Bologne, pour y prendre l’habit ; il avait alors vingt-trois ans. Quelque temps après, en 1482, il était envoyé à Florence, dans cette maison de Saint-Marc sur laquelle il devait répandre un si grand éclat. C’était déjà une demeure privilégiée. Côme l’ancien l’avait fait construire par le célèbre architecte Michelozzo Michelozzi et l’avait dotée d’une belle collection de manuscrits précieux, en attendant les peintures de fra Angelico da Fiesole ; mais la plus grande gloire de la sainte maison aux yeux de Savonarole était le souvenir de son fondateur religieux, san Antonino, justement vénéré dans Florence pour d’innombrables institutions de charité, dont une fort célèbre, celle des buoni uomini, subsiste encore de nos jours.

Laurent de Médicis était à l’apogée de sa puissance ; tous ses ennemis étaient morts prisonniers ou languissaient dans l’exil. Au milieu d’une paix profonde, les Florentins ne songeaient qu’à des fêtes et paraissaient avoir oublié jusqu’au nom de la liberté. La situation intellectuelle et morale de ce peuple offrait le singulier contraste d’un paganisme croissant en présence d’une insatiable curiosité d’esprit et d’un incomparable amour des arts. La tyrannie des Médicis ayant détruit toute activité politique, le grand commerce et l’industrie, jadis si prospères à Florence, étaient tombés dans le néant. Toutes les forces vives de la nation semblaient s’être réduites dans une soif immodérée des jouissances intellectuelles et matérielles indifféremment confondues. Le vice et la débauche se déployaient à l’aise, l’intrigue et le meurtre dominaient ; toute foi religieuse et philosophique semblait être morte : le doute raisonné eût été lui-même trop fatigant pour les âmes ; on leur avait préparé une bizarre doctrine qui prétendait concilier toutes les croyances en imaginant un olympe où les divinités du paganisme, remises en honneur par les études classiques, admettaient Jésus-Christ comme un nouvel hôte dans leurs rangs. Suivant Marsile Ficin, la principale autorité philosophique de ce temps, Platon lui-même avait annoncé que sa doctrine durerait jusqu’à la venue de celui qui ouvrirait les fontaines de toute vérité ; les dieux avaient déclaré le Christ excellemment pieux et religieux, et comme eux immortel, « rendant ainsi témoignage de lui avec beaucoup de bienveillance. » A côté de cette indifférence et de cet oubli du christianisme, le zèle était incroyable à recueillir les manuscrits ou les statues antiques ; on discutait avec passion les questions grammaticales, philologiques ou érudites ; au mépris de mille difficultés, on entreprenait des voyages en Orient à la recherche des objets d’art, des livres latins ou grecs, et c’était fête publique à Florence ou à Venise lorsqu’un Giovanni Aurispa, un Guarino de Vérone, un Francesco Filelfo revenait de Constantinople rapportant quelque débris antique[2]. Cette ardeur intempérante et cette passion païenne semblaient surtout exalter Florence, dont le génie paraissait se modeler sur celui du prince qui l’avait asservie. Laurent de Médicis, du palais où il venait de signer l’abolition d’un dernier vestige de liberté ou bien quelque sentence de confiscation, d’exil ou de mort, passait avec une parfaite égalité d’humeur à cette fameuse académie platonicienne qui rédigeait des litanies en l’honneur de Socrate et demandait à Rome de canoniser Platon ; il y dissertait de la vertu et de l’immortalité de l’âme. De là il se rendait au milieu d’une jeunesse perdue et en partageait les débauches, qu’il encourageait et excitait par ses chants carnavalesques (canti carnascialeschi), à la fois raffinés et obscènes. Il allait se reposer de ses fatigues dans ce fameux jardin de Saint-Marc où il avait réuni un grand nombre d’antiques ; un Benvenuto Cellini les lui interprétait, ou bien ce Michel-Ange dont il avait deviné le génie, et il achevait la journée en réunissant à sa table Ange Politien, Pulci, d’autres beaux esprits encore, à qui il récitait les vers qu’il venait de composer. Il se livrait si complètement dans ces occupations diverses que chacune semblait avoir dû être l’unique ou la principale de toute sa vie.

C’en était assez de ce brillant paganisme pour inspirer à une âme ardente et généreuse comme celle de Savonarole la pensée d’une expiation nécessaire et celle d’un suprême dévouement. Le mal qui s’offrait à ses yeux et qu’il détestait, il le combattit d’abord par son propre exemple jusque dans le cloître, où la contagion avait pénétré, puis au dehors par la plus éloquente prédication. Recueillie sur-le-champ par ses auditeurs mêmes, cette prédication peut bien aujourd’hui nous sembler étrange, entachée de mauvais goût et d’excès ; il est d’autant plus curieux de remarquer qu’elle sembla, lors de sa première apparition, timide et décolorée, parce qu’elle ne s’appuyait que sur la Bible et n’invoquait le secours d’aucune grâce mondaine. Le prédicateur à la mode était un franciscain nommé Mariano Gennazzano, dont Politien louait « la voix sonore, les paroles choisies, les.périodes harmonieusement cadencées. » Savonarole n’avait à la vérité aucun de ces mérites, et la première fois qu’il monta en chaire : « Père, lui dit un de ses auditeurs, on ne peut nier que votre doctrine ne soit bonne et utile ; mais votre exposition manque de grâce, surtout si on la compare à celle du frère Mariano. » Peu de temps après, Florence tout entière était suspendue aux lèvres du nouveau prédicateur, et, découvrant en lui par surcroît un grand patriote, elle allait remettre en ses mains toute autorité.

Il aimait Florence et l’Italie et il aimait la liberté. À la grande cause de la liberté politique se rattachait inévitablement, dans sa pensée, celle de la moralité et de la religion des peuples ; la tyrannie démoralisatrice et énervante des Médicis était pour lui, au nom de cette doctrine généreuse, la plus dangereuse ennemie. On sait quels furent ses rapports avec Laurent le Magnifique. Laurent, déjà en proie aux angoisses de la mort, lui rendit un éclatant témoignage. Sachant jusqu’où on portait la corruption et la servilité autour de lui et que pas un prêtre ne lui oserait refuser l’absolution, il ne trouvait à ces derniers secours d’une église avilie et mercenaire aucune saveur, aucun prix, aucun soulagement efficace. Le remords agitait ses derniers momens, et sa conscience ne rencontrait aucune aide. Au milieu de ce tourment, il se rappela Savonarole : « Je ne connais de vrai religieux que celui-là, » dit-il, et il le fit mander. Il avait trois fautes à lui confesser, pour lesquelles il sollicitait son absolution : c’était le sac de Volterra, le vol au détriment du Mont-des-Filles (il Monte delle Fanciulle), et le sang par lui versé à la suite de la conjuration des Pazzi. Sous l’impression terrible de ces souvenirs, la parole du moribond devenait ardente et oppressée ; Savonarole, assis au pied du lit, tentait de le calmer en disant : « Dieu est bon, Dieu est miséricordieux. — Toutefois, ajouta-t-il dès que Laurent eut fini de parler, il faut ici trois choses : la première est d’avoir une foi vive dans la miséricorde divine. — Je l’ai, répondit Laurent. — La seconde est d’ordonner la restitution de tout l’argent iniquement enlevé. » Après quelque hésitation et malgré une répugnance évidente, Laurent fit de la tête un signe affirmatif, puis il attendit avec une visible anxiété. « Le troisième point, dit Savonarole, c’est de rendre la liberté au peuple de Florence, » à quoi Laurent de Médicis, rassemblant ce qui lui restait de forces, sans prononcer une parole, leva les épaules avec l’expression d’un suprême dédain. Savonarole partit, sans lui donner l’absolution, et Laurent, peu d’heures après, rendit l’âme.

Nous venons de résumer le récit du plus grand nombre des biographes. Il est vrai que Politien, dans une de ses lettres, a raconté la scène d’une manière un peu différente. « Pic venait de se retirer, dit-il, lorsqu’entra Jérôme de Ferrare, homme d’une science et d’une sainteté remarquables, prédicateur éminent de la divine doctrine : il exhorte le malade à la foi, Laurent témoigne d’une foi profonde et sincère ; — il l’engage à prendre la ferme résolution d’une vie meilleure, Laurent y accède ; — il lui recommande enfin d’accepter avec résignation, s’il le faut, une mort prochaine, et le malade affirme que rien ne lui sera plus agréable, si Dieu l’a décidé ainsi. — Jérôme s’apprêtait à partir ; le malade lui demande sa bénédiction : il la reçoit la tête et les yeux humblement baissés, dans toute l’attitude d’une parfaite pénitence, répondant à toutes les prières et ne se laissant en rien émouvoir par la douleur, désormais non contenue, de ses familiers ; vous eussiez dit que la mort menaçait là tout le monde excepté Laurent lui-même. » Telle est la narration que Fabroni, le Plutarque italien, panégyriste des Médicis à la fin du XVIIIe siècle, a le premier préférée, et qu’à son exemple Roscoe a voulu accréditer. Politien était témoin oculaire, disait-on ; il écrivait une lettre à un ami, dans laquelle il ne pouvait être tenté de dissimuler. Nous croyons que M. Villari, le dernier venu des biographes de Savonarole, a raison de préférer le premier récit. L’autorité de Politien n’est point imposante. Rien ne prouve qu’il ait été présent : Razzi, biographe contemporain, dit que tous ceux qui entouraient Laurent sortirent de sa chambre au moment où arriva Savonarole, ce qui va de soi pour une entrevue suprême et redoutable. Politien dit lui-même qu’il dut passer plusieurs fois dans la chambre voisine. Quant à son impartialité présumée, tout le monde sait qu’il était habile courtisan ; il risquait, en publiant une semblable scène, de ruiner son crédit auprès du successeur de Laurent de Médicis, et l’on ne doit pas enfin se faire illusion sur le titre de lettre donné à l’écrit latin qui porte en suscription le nom d’un érudit, son contemporain ; il faudrait être peu familier avec les habitudes savantes du XVe siècle pour oublier que c’était là une forme littéraire qu’adoptaient volontiers les beaux esprits d’alors, et que les auteurs de ces prétendues lettres les adressaient véritablement au public. De plus, contre l’unique témoignage de Politien, on a ceux, entièrement conformes entre eux, des autres biographes contemporains de Savonarole ; nous ne citerons que Burlamacchi et Pic, neveu du célèbre Pic de La Mirandole. Tous deux étaient honnêtes et sincères, tous deux écrivaient en présence des ennemis de Savonarole ; comment supposer qu’ils eussent inventé un récit auquel n’auraient pas manqué les promptes réfutations ? Mais surtout combien la version commune n’est-elle pas plus conforme à l’esprit du temps et au caractère des deux personnages ! Cette anxiété d’une conscience que tant de fautes ont atteinte sans l’émousser entièrement et cette impérieuse intervention d’un moine au nom de la liberté politique sont bien des traits du XVe siècle ; Laurent de Médicis né s’est pas résigné à mander Savonarole, et Savonarole n’a pas consenti à venir trouver Laurent de Médicis, dont il avait ouvertement. plus d’une fois blâmé la conduite, si ce n’est pour quelque grave entretien. Pour tout dire enfin, la narration toute compassée du courtisan Politien nous paraît un calque effacé de la véritable scène dont il laisse subsister les traits extérieurs, mentionnant, lui aussi, trois conseils de Savonarole ; le troisième seul diffère dans son récit.

Nous avons insisté sur cet épisode de la vie du célèbre dominicain, parce qu’il est à la fois très souvent cité et très discuté, et parce qu’il dévoile d’un seul coup l’énergie de son caractère et l’influence morale que lui avaient acquise ses deux premières années de prédication à Florence (1490-1492). Cette prédication, à elle seule, était de nature à émouvoir profondément les âmes : l’église sera flagellée, puis renouvelée, et cela se fera bientôt, tel était le texte perpétuel de ses sermons :


« Je voudrais me taire, mais je ne le puis, parce que le Verbe de Dieu est dans mon cœur comme un feu ardent ; si je ne lui cède, il consumera la moelle de mes os. — Les princes de l’Italie lui sont envoyés pour la punir. Voyez-les tendant aux âmes des embûches ; leurs palais sont le refuge des bêtes féroces et des monstres de la terre, c’est-à-dire de tous les scélérats et pervers, qui s’y trouvent à l’aise pour satisfaire leurs volontés dépravées et leurs passions mauvaises. Là sont les conseillers méchans qui inventent sans cesse de nouvelles charges et de nouveaux impôts pour sucer le sang du pauvre peuple, là les philosophes et les poètes de cour qui racontent mille fables pour faire remonter jusqu’aux dieux la généalogie de leurs princes, là (ce qui est bien pis !) des religieux qui suivent les mêmes erremens… C’est bien la cité de Babylone, ô mes frères, la cité des fous et des méchans, que le Seigneur veut détruire. — Allez à Rome ! Pour tout christianisme, on s’occupe chez les grands prélats de poésie et d’éloquence. Vous trouverez dans leurs mains les œuvres d’Horace, de Virgile ou de Cicéron ; c’est là qu’ils apprennent le gouvernement des âmes. Ils régissent l’église par l’intermédiaire des astrologues, qui leur prédisent l’heure grave à laquelle ils devront aller parader à cheval ou remplir quelque autre fonction de même importance. — Vue extérieurement, elle est belle, leur église, avec ses ornemens et ses dorures, ses brillantes cérémonies, ses vêtemens magnifiques, ses candélabres d’or et d’argent, ses riches calices, ses mitres d’or, ses pierres précieuses ;… mais faut-il vous le dire ? dans la primitive église, les calices étaient de bois et les prélats étaient d’or : c’est le contraire aujourd’hui. Les prélats de Rome ont introduit parmi nous les fêtes de l’enfer ; ils ne croient plus en Dieu et se moquent des mystères de notre religion… Que fais-tu donc, ô Seigneur ? Pourquoi dors-tu ? Lève-toi et viens délivrer ton église des mains des démons, des mains des tyrans, des mains des mauvais prêtres ! As-tu oublié ton église ? as-tu cessé de l’aimer ? Presse le châtiment, afin que plus vite nous retournions à toi ! — Ô Rome, prépare-toi, ton châtiment sera terrible ! Tu seras ceinte de fer, tu passeras par l’épée, par le feu et la flamme. Pauvres peuples ! combien je vous vois accablés !… Italie, tu es malade d’une grave maladie, et toi, Rome, tu es malade d’une grave maladie, malade usque ad mortem… Si tu veux guérir, renonce à ta nourriture habituelle, à ton orgueil, à ton ambition, à ta luxure, à ton avarice : telle est la pâture qui t’a rendue malade et qui te mène à la mort… Mais l’Italie se moque, et refuse le remède, et dit que le médecin déraisonne… O incrédules, qui ne voulez pas entendre ni vous convertir ! Le Seigneur vous dit : Puisque l’Italie est toute pleine d’hommes de sang, de courtisanes, d’entremetteurs et de scélérats, je conduirai sur elle le pire ennemi qui se puisse trouver, j’abattrai ses princes, et je ferai cesser l’orgueil de Rome. Cet ennemi entrera dans ses sanctuaires et souillera ses églises. L’Italie elle-même en a fait les demeures des courtisanes ; moi, j’en ferai les demeures des chevaux et des porcs : cela déplaira moins à Dieu que d’y laisser les courtisanes ! Quand viendra l’angoisse et quand viendra la tribulation, alors ils n’auront plus de paix ; ils voudront se convertir, mais ils ne le pourront pas. O Italie, ce sera alors fléau sur fléau : fléau de la guerre par-dessus celui de la famine, fléau de la peste par-dessus celui de la guerre, fléau d’ici et fléau de là… Et l’on ne suffira pas à enterrer les morts ; les morts seront si nombreux dans les maisons que les fossoyeurs iront par les rues, disant : « Apportez les morts ! » et ils les mettront sur des charrettes et jusque sur les chevaux, et ils en feront des montagnes qu’ils brûleront. Ils iront par les rues, criant : « Qui a des morts ? qui a des morts ? » Et les gens viendront et diront : « Voici mon fils, voici mon frère, voici mon mari… » Et ils iront encore par les rues, criant : « N’y a-t-il plus de morts ? qui a encore des morts ? » Et telle aura été la mortalité qu’il restera bien peu d’habitans dans les villes !… — O Florence ! ô Rome ! ô Italie ! il a cessé, le temps des chants et des fêtes ! Vous avez fait le mal et vous avez été flagellées ; les prophéties se sont vérifiées, l’épée est venue… Faites donc pénitence, faites l’aumône, priez et restez unies… O mon peuple ! qu’ai-je jamais souhaité que de te voir sauvé ? Je me tourne vers toi, ô Seigneur qui es mort pour l’amour de nous ! Pardonne à ce peuple de Florence qui veut être à toi ! »


Telles étaient les alternatives de terreur, d’espérance et de pitié par lesquelles la prédication éloquente de Savonarole faisait passer la population de Florence, tout entière courbée sous cette parole. On sait que les effets en étaient prodigieux, quoique souvent peu durables ; les femmes se dépouillaient de leurs parures pour les offrir en aumônes, les hommes renonçaient aux mœurs faciles pour accepter d’austères pénitences ; quelques-uns des principaux citoyens venaient prendre l’habit dans le glorieux couvent que gouvernait Savonarole, et l’humble copiste enfin qui mettait par écrit de son mieux les paroles du prédicateur s’interrompait, comme on le voit dans les éditions du temps, avec ces mots : « Ici l’émotion et les larmes m’ont empêché d’écrire. »

Il est un point particulier de cette prédication qui a servi de texte à beaucoup d’accusations contre Savonarole, et sur lequel il faut s’arrêter et s’expliquer, si l’on veut arriver à le connaître. Aux momens mêmes où son éloquence paraît triompher le plus complètement, Savonarole, au lieu de se livrer à l’espérance et à la joie, est profondément triste. Il est vrai qu’il paraît avoir compris l’incurable légèreté des esprits auxquels il s’adresse et n’avoir pas partagé sur leur compte leurs propres illusions. Au lieu de ces impressions vives, mais peu profondes, qui se produisaient avec éclat devant lui, au lieu de ces élans trop passagers d’enthousiasme et de ferveur, il demandait une conversion durable, que dis-je ? il l’implorait avec supplications et avec larmes, et, dans son généreux dévouement, bien qu’il doutât fort du succès, acceptant une terrible solidarité, espérant contre toute espérance, il remettait aux Florentins, dont il confondait la cause avec la sienne, ses plus graves intérêts, — ceux de son salut éternel, car il croyait devenir coupable s’il échouait, — ceux de son salut temporel, car il prévoyait le martyre. Et il leur présentait cette dernière image sous la double inspiration des symboles familiers à la primitive église et de l’imagination dantesque :


« Un jeune homme, ayant quitté sa maison, se mit en mer pour aller pêcher ; pendant qu’il pêchait, le patron de la barque l’emporta jusque dans la haute mer, d’où l’on n’apercevait plus le port, et le jeune homme commença de se lamenter… — O Florence ! cet infortuné qui se lamente, il est ici, dans cette chaire ! Moi aussi, je sortis de ma maison pour aller d’abord dans un des ports de la religion chercher la liberté et la paix, les deux choses que j’aimais par-dessus toutes les autres ; mais je regardai vers la mer de ce monde, et je commençai de prêcher et gagnai quelques âmes, et, pendant que j’y trouvais plaisir, le Seigneur m’a emporté dans la haute mer, où me voici maintenant, n’apercevant plus d’asile. Undique sunt angustiœ. Devant moi se préparent la tribulation et la tempête, derrière moi j’ai perdu le port, et cependant le vent me pousse toujours au large. À droite sont les élus, qui réclament notre aide ; à gauche sont les démons et les méchans, qui nous persécutent ; au-dessus de ma tête, j’aperçois la vertu éternelle, et l’espérance m’y pousse ; sous mes pieds est l’enfer : étant homme, je dois le craindre ; j’y tomberais sans le secours de Dieu. O Seigneur, Seigneur ! où m’as-tu conduit ? Pour avoir voulu sauver quelques âmes, me voici en un lieu d’où je ne puis plus retourner vers mon repos. J’étais libre, et me voici l’esclave de tous. Je vois partout la discorde et la guerre qui s’avancent sur moi. Vous du moins, ô mes amis, ô élus de Dieu, pour qui nuit et jour je pleure, ayez pitié de moi ! Donnez-moi des fleurs, comme dit le cantique, parce que je languis d’amour, quia amore langueo,… des fleurs, c’est-à-dire des bonnes œuvres. Je ne désire rien autre, si ce n’est que vous plaisiez à Dieu et que vous sauviez vos âmes… — Mais quelle sera, ô Seigneur ! la récompense accordée dans l’autre vie à celui qui sortira vainqueur d’un tel combat ? — L’œil ne peut le voir et l’oreille ne peut l’entendre : ce sera la béatitude éternelle. — Et le prix dans cette vie ? — Le serviteur ne sera pas plus grand que le maître, dit le Seigneur. Tu sais qu’après la prédication je fus crucifié ; toi aussi, le martyre t’attend. — O Seigneur, Seigneur ! envoie-le-moi donc, ce martyre, et fais-moi bientôt mourir pour toi comme tu es mort pour moi ! Voici déjà qu’il me semble voir le couteau affilé !… »


Ce fut là, M. Villari le remarque avec raison, un de ces momens dont Savonarole avait coutume de dire : « Un feu intérieur brûle mes os et me force à parler. » Savonarole était alors emporté comme dans une sorte d’extase au milieu de laquelle l’avenir semblait véritablement s’ouvrir devant ses regards. Se trouvait-il en chaire, son exaltation devenait contagieuse, et tout son auditoire pleurait et gémissait avec lui ; s’il était dans sa cellule, il restait longtemps en visions, oubliant le sommeil et le mouvement, la faim et la soif. En réalité, il eut sur plusieurs points un incroyable pressentiment de l’avenir : il ne cessa pas de prédire sa mort violente ; il annonça le premier l’arrivée des Français en Italie et l’expulsion des Médicis ; il comprit, avant tous ses contemporains, qu’un grand renouvellement moral approchait, que le sentiment religieux allait renaître dans les âmes pour les régénérer, et qu’à travers de terribles combats la société chrétienne reprendrait une vigueur nouvelle. Le XVIe siècle avec sa réforme catholique en face de la réforme protestante, le XVIIe avec sa haute inspiration et sa foi profonde, ont justifié ses prédictions.

Mais si l’on pénètre jusque dans le détail de sa vie, on voit que Savonarole, sur cette voie périlleuse des prédictions, s’est laissé entraîner à des extrémités qu’il est difficile de défendre, et qu’on doit se contenter d’expliquer pour n’en pas laisser exagérer les conséquences. Bien que la légende qui s’est formée autour de son nom lui ait attribué gratuitement un grand nombre de prophéties auxquelles il resta entièrement étranger, il n’en est pas moins incontestable qu’il réclama pour lui-même ce don de prophétie ; on en a conclu tantôt qu’il était de bonne foi, mais halluciné, tantôt qu’il n’avait pas dédaigné d’appeler à son aide quelque supercherie. L’une et l’autre interprétations sont erronées à notre avis, surtout la dernière, énergiquement démentie par tout ce que l’on sait du caractère de Savonarole et même de ses faiblesses, auxquelles il eût évidemment résisté, s’il eût été de mauvaise foi. La vérité est que Savonarole, malgré son regard perçant dans l’avenir et malgré son initiative de réformateur, était l’homme d’une doctrine dont il avait emprunté, à son insu peut-être, les procédés intellectuels. La scolastique exerçait encore, à la fin du XVe siècle, un tout-puissant empire. Bien que Savonarole eût tenté plus d’une fois d’en briser les liens pour s’enfermer dans l’étude unique et directe des saints livres, elle avait été sa principale éducation. Dès l’enfance, il avait commenté avec une passion singulière les écrits de saint Thomas, et il avait longtemps médité toutes les conceptions du docteur angélique sur le caractère des prophéties et des visions, et sur celui des rapports entre les hommes et les intelligences célestes. Il n’y avait pas une apparition rapportée dans l’histoire des prophètes qui ne lui fût devenue familière, c’est-à-dire dont il n’eût étudié à travers les distinctions les plus subtiles les causes efficientes, la préparation et l’éclosion, et il n’y avait pas de phénomène analogue qui ne lui parût digne d’être examiné suivant les règles raffinées de la scolastique.

Dès lors il était devenu esclave de ses visions ; à l’entendre, il eût paru souvent croire qu’en elles seules consistait toute l’importance de sa mission ; c’était pour lui un sujet d’étude continuelle et de méditation attentive ; il s’attachait pendant de longues heures à distinguer comment l’action immédiate exercée par les anges produisait les visions, comment se percevaient les voix d’en haut et les signes surnaturels. Cette préoccupation se montre partout, dans ses sermons et dans ses lettres ; mais il a particulièrement rassemblé les résultats de ses réflexions dans son Dialogue de la vérité prophétique, qui est devenu ainsi une sorte de traité ex professo sur la matière. Il a, dans ce dialogue, sept interlocuteurs allégoriques, qui ne sont autres que les sept dons du Saint-Esprit : ils lui adressent des objections, et il s’efforce d’y répondre. La première est celle-ci : « ne se serait-il pas dit prophète pour avoir un moyen d’insinuer plus facilement au peuple les vérités de la foi ? » Il répond avec indignation : « La vérité est une, et tout mensonge est un péché ; grave entre tous serait le péché de celui qui voudrait abuser tout un peuple avec le nom du Seigneur, et transformer de la sorte Dieu même en imposteur. » Mais cette croyance au don de prophétie ne pourrait-elle pas être un effet de l’orgueil déguisé par une apparence de fausse modestie ? — A cela Savonarole répond, en citant l’autorité de saint Thomas : « Cette lumière du don prophétique n’entraînant pas avec elle la justification, sur quoi donc se fonderait mon orgueil ? — Mais n’y a-t-il pas tout au moins erreur involontaire ? — Non, réplique-t-il ; cela ne serait pas possible. Je connais la pureté de mes intentions ; j’ai adoré sincèrement le Seigneur, je ne cherche qu’à retrouver ses traces divines ; j’ai passé les nuits entières dans l’oraison ; j’ai perdu la paix ; j’ai consumé ma santé et ma vie au service de mon prochain ; non, non, il n’est pas possible que le Seigneur m’ait trompé. Cette lumière prophétique, c’est la vérité même ; cette lumière aide ma raison, elle dirige ma charité. » Ainsi donc tantôt le don de prophétie entraîne, suivant Savonarole, l’état de grâce pour celui qui en est doué, tantôt l’état de grâce n’en est pas, à ses yeux, une conséquence nécessaire ; dans d’autres passages, on le voit considérer la puissance de percevoir l’avenir comme un résultat auquel s’élèvent sûrement et par leurs propres forces la charité ardente et la fervente piété. « Je ne suis prophète ni fils de prophète, s’écrie-t-il alors, je ne veux pas de ce nom terrible ; mais je suis sûr que les choses que j’annonce arriveront, parce que je m’appuie sur la doctrine chrétienne et sur l’esprit de charité évangélique. En vérité, ce sont vos péchés, les péchés de l’Italie, qui de force me font prophète et devraient faire prophète chacun de vous. Le ciel et la terre prophétisent contre vous, et vous ne les entendez ni ne les voyez. Vous êtes aveugles des yeux de l’intelligence, vous fermez vos oreilles à la voix du Seigneur, qui vous appelle. Si vous aviez l’esprit de charité, vous verriez tous, comme je le vois, le fléau qui s’avance. »

Ce fléau, Savonarole l’aperçoit sous des formes diverses, et quelques-unes de ses visions dénotent une vigueur d’imagination remarquable. Une de celles sur lesquelles il revenait le plus volontiers et qui devinrent le plus populaires est celle-ci : il croyait distinguer une croix noire qui s’élevait du milieu de la ville de Rome et montait en planant jusqu’au plus haut des cieux, et dessus on lisait ces mots : Crux iroe Dei. Tout à coup le ciel s’assombrissait ; des nuées sinistres parcouraient les airs au milieu des rafales, du tonnerre et des éclairs ; il pleuvait des flammes et des glaives, et une grande multitude d’hommes périssait. Puis la scène changeait en un instant. Le ciel se rassérénait, la croix noire s’effaçait peu à peu, et du milieu de Jérusalem une autre s’élevait, qui paraissait d’or et qui illuminait et consolait la terre ; on y lisait ces mots : Crux misericordiœ Dei, et de toutes les parties du monde les nations accouraient pour l’adorer. Le symbole de cette vision était facile à saisir ; une foule de dessins et de gravures la répandirent à profusion parmi le peuple de Florence, dont l’imagination vive se fixait ainsi pour un temps. Savonarole cependant n’était pas toujours aussi heureux, par exemple lorsqu’il racontait son étrange voyage au paradis en qualité d’ambassadeur vers Jésus-Christ de la part des Florentins ; il dépeignait les lieux qu’il avait visités ; il rapportait les harangues qu’il avait entendues de divers personnages allégoriques et de la Vierge elle-même ; il décrivait son trône, il comptait les pierres précieuses dont ce trône était orné : la conclusion de l’étrange récit était un discours que Jésus-Christ adressait par l’intermédiaire de Savonarole aux Florentins, et ce discours était une entière confirmation de la doctrine du frère. Cette vision et ce récit ne furent pas bien accueillis dans Florence, car on voit Savonarole répliquer avec une certaine aigreur aux objections. « Si on l’avait écouté attentivement, répondait-il, on aurait compris qu’il n’avait pas prétendu être allé corporellement dans le paradis, qu’il ne s’agissait que d’une vision purement imaginaire, car il n’y avait au paradis ni arbres, ni eaux, ni escaliers, ni portes, ni sièges ; tous ces objets n’étaient que des formes imprimées dans l’intelligence du frère par l’action intermédiaire des anges. »

La puérilité même de ces imaginations nous paraît à bon droit aujourd’hui une garantie de sincérité, mais elle n’en fut pas moins pour Savonarole un extrême péril qui entraîna sa chute. Ses ennemis abusèrent de ses involontaires méprises ; l’arme redoutable de la scolastique fut retournée contre lui, et en dépit de sa foi ardente, en dépit de son généreux dévouement, il porta cruellement la peine de ce manque de fermeté d’esprit auquel il dût de ne pas dominer la confusion des doctrines de son temps et d’offrir par certaines contradictions mille ouvertures à ses ennemis. Ceux-ci purent de la sorte le conduire sans défense jusqu’au martyre, qu’il avait prévu.


II

Le rôle politique de Savonarole, mieux contenu dans la sphère des idées nécessairement pratiques, montre plus de cohésion et plus d’unité, avec une plus grande originalité de conception individuelle. Il est certain d’abord que s’il mit la main à une œuvre politique, ce fut malgré lui et comme par un nouveau devoir de charité ; le patriote ne se sépara pas en lui du missionnaire religieux. Après la chute des Médicis, Florence était tombée dans une profonde anarchie. La longue domination qu’elle avait subie avait étouffé ou empêché de naître les énergies politiques. Il ne se rencontrait pas un seul homme capable de prendre en main les affaires, les principaux partisans du gouvernement déchu ayant fui le ressentiment public, et les adversaires de ce gouvernement n’ayant sauvé leur vie qu’en oubliant toute activité réelle. Ce fut plus tard, à l’école de la liberté, que se forma la grande école florentine à laquelle appartiennent Guichardin, Machiavel, et ce Donato Giannotti, ardent patriote et publiciste profond, injustement effacé à nos yeux par l’éclat de ses deux illustres contemporains. Seul Savonarole exerçait, au moment de la révolution, sur tout le peuple de Florence, une influence incontestée. Tous les bons citoyens avaient donc les yeux tournés vers lui et n’espéraient qu’en lui. Devait-il reculer, au risque de ramener avec les Médicis de cruelles proscriptions dans la république ? Il attendit plusieurs jours, exhortant les principaux de la ville à se réunir et à proclamer quelques mesures de gouvernement arrêtées en commun ; nul, pas même du côté des ambitieux où des gens de désordre, ne répondit. Il y avait autre chose que la stupeur d’un état nouveau ; il y avait décidément le triste triomphe d’un énervement universel contre lequel réagissaient seules les mauvaises passions des temps d’anarchie, la vengeance et la convoitise menaçantes.

Le 12 décembre 1494, Savonarole aborda franchement en chaire la question du gouvernement. « O mon peuple, dit-il, tu sais que je n’ai jamais voulu entrer dans les affaires de l’état ; crois-tu que j’y viendrais maintenant, si je n’y étais forcé pour le salut des âmes ?… Notre réforme doit commencer par les intérêts spirituels, qui sont au-dessus des intérêts temporels, dont ils forment la règle et sont la vie. Si l’on t’a dit (c’était un proverbe familier à Cosme de Médicis) que les états ne se gouvernent pas avec des pater noster, rappelle-toi que c’est là une maxime des tyrans, une maxime des ennemis de Dieu, une maxime pour opprimer et non pour délivrer. Tout au contraire, si tu veux un bon gouvernement, il faut de toute nécessité que tu le rapportes entièrement à Dieu. Je ne consentirais certainement pas à me mêler des affaires, s’il en était autrement. » Savonarole posait comme il suit les bases du nouvel état : premièrement la crainte de Dieu et par conséquent la réforme des mœurs, en second lieu le dévouement au bien public de préférence à tout intérêt personnel et à toute ambition particulière. Ces recommandations toutes pratiques avaient pour objet de préparer les esprits à une importante mesure, c’est-à-dire, sous le nom de paix universelle, à une entière amnistie, soit pour les amis du dernier gouvernement en général, soit particulièrement dans la cité pour les débiteurs de l’état. Chose assurément inattendue et nouvelle que la clémence d’un parti vainqueur en de pareils jours ! Dans cette Italie du XVIe siècle, quand le meurtre et la violence, étant partout, avaient cessé de révolter ou même d’étonner les consciences, après les sanglantes exécutions par lesquelles Laurent de Médicis avait puni la conjuration des Pazzi, action sauvage elle-même, Savonarole invoquait et faisait accepter de tout le peuple une loi d’indulgence et de pardon, un oubli de toutes les haines publiques et privées : nouveau témoignage de la noble inspiration qui le faisait agir, et qui n’avait d’autre principal objet que la réforme morale. Guichardin, dont le jugement sur ces temps voisins de lui est si pénétrant, a bien mesuré l’importance et la grandeur de l’acte par lequel Savonarole inaugura son rôle politique, lorsqu’il en parle ainsi : « Florence était de toutes parts divisée ; les partisans de l’ancien état se voyaient en grande haine et en grand péril malgré la protection de Francesco Valori et de Piero Capponi, et il paraissait impossible de les sauver, cela au grand détriment de la cité, car il y avait parmi eux des hommes estimables, prudens et riches, de grande naissance et d’illustre parenté. Les violences qu’on prévoyait eussent engendré la désunion des gouvernans, les révolutions, les exils, et peut-être, pour dernière extrémité, une restauration de Pierre de Médicis avec une extermination et une ruine complètes de la cité. Frère Jérôme lui seul empêcha ces redoutables désordres : il fit décréter la paix, universelle, qui, en coupant court à toute recherche du passé, détourna les vengeances dont étaient menacés les partisans des Médicis. Ce fut l’avantage des vainqueurs aussi bien que des vaincus. Véritablement les œuvres de cet homme furent excellentes. »

Ce n’était pas assez de guérir les plaies du passé : Savonarole ; voulait en même temps préparer l’avenir, et il donnait de nouvelles lois constitutives à Florence. Voici comment son action pouvait s’exercer : chaque mesure était par lui proposée en chaire dans un sermon ; aussitôt l’esprit public s’en emparait, les réunions de magistrats et de membres de la seigneurie dites pratiche la discutaient dans les termes mêmes que le prédicateur avait posés ; l’adoption suivait presque toujours, sans aucun amendement. — La loi principale, base de tout l’édifice, fut l’institution du grand conseil. Le problème que Savonarole se proposait de résoudre était celui-ci : la tyrannie une fois détruite, il fallait sauvegarder la liberté en prévenant à la fois les abus de l’aristocratie et ceux de la démocratie. Il voulait mettre le gouvernement entre les mains du peuple, représenté par des délégués en nombre limité. La nouvelle institution du grand conseil répondit habilement à ces nécessités. En possession de nommer à toutes les principales magistratures et de voter toutes les lois, ce conseil souverain comprenait indistinctement tous les citoyens benefiziati âgés de plus de vingt-neuf ans. Cette première classe de citoyens était déjà désignée par l’ancienne constitution florentine pour les soins du gouvernement. Il fallait, pour en faire partie, avoir occupé soi-même ou bien avoir eu un père, un aïeul, un bisaïeul ayant occupé une des trois charges dites majeures. Au dessous de cette première classe venait celle des citoyens dits statuali, comprenant ceux qui occupaient actuellement quelque charge, majeure ou mineure. La troisième et dernière classe était celle des citoyens dits simplement aggravezzati, c’est-à-dire que rien ne distinguait en dehors de la condition, commune d’ailleurs à tous, du paiement de l’impôt. Ces derniers jouissaient du privilège de porter les armes, refusé aux artisans et à la plèbe, qui ne conservaient aucun droit politique, pas plus que les habitans du domaine, c’est-à-dire de tout le territoire de la république en dehors de la cité. Le cadastre démontra que Florence contenait environ quatre-vingt dix mille âmes, et seulement trois mille deux cents benefiziati ayant passé vingt-neuf ans. C’était à ceux-là qu’était réservé, avons-nous dit, le privilège de former le grand conseil ; mais ce nombre de trois mille deux cents paraissait trop élevé à Savonarole pour la composition d’une seule assemblée, car il redoutait l’anarchie dans les délibérations. Il fit donc décider que ce nombre serait divisé en trois parties, et l’on eut trois assemblées d’un peu plus de mille membres, dont chacune dut siéger alternativement pendant six mois. Indépendamment de cette première garantie contre le danger d’une trop nombreuse réunion politique, chaque assemblée partielle, au moment où elle inaugurait sa période de gouvernement semestriel, dut choisir dans son sein ce que nous appellerions une commission, composée de quatre-vingts membres, i ottanti, chargés de conférer avec la seigneurie, de recevoir d’elle la proposition des lois et de les présenter au grand conseil, c’est-à-dire à celle des trois assemblées partielles en fonction. Quant à la seigneurie, ce n’était rien moins en réalité que l’ancien pouvoir exécutif qui subsistait dans les mêmes conditions que par le passé ; son action devait seulement se trouver restreinte désormais par les institutions nouvelles. Elle continuait à être présidée par le gonfalonier de justice, magistrat suprême, nommé par élection, et dont le pouvoir, d’abord temporaire, devint à vie après la mort de Savonarole, qui avait recommandé ce changement.

La première mesure du grand conseil une fois constitué fut de sanctionner la paix universelle proclamée par le réformateur. Toutefois ce n’était pas assez pour Savonarole : l’amnistie effaçait le passé, elle n’assurait pas l’apaisement de l’avenir. En vue de cette dernière œuvre, il eut recours à une autre institution : il imagina une nouvelle forme d’appel. Souvent, au milieu des effervescences de la guerre civile et dans tout l’essor des vengeances réciproques, des citoyens avaient été conduits sur-le-champ devant la seigneurie ou devant le tribunal des huit, et on les avait vus interrogés, condamnés, exécutés quelquefois le même jour, dans l’espace d’une heure, sous la pression de l’aveugle multitude ou sous la terreur imposée par quelques nobles confédérés. D’illustres victimes avaient péri de la sorte. Ce fut pour rendre désormais impossibles de tels excès que Savonarole fit adopter une loi aux termes de laquelle tout habitant de Florence (cittadino) condamné pour crime d’état par la seigneurie ou par quelque autre tribunal, soit à la mort, soit à une peine corporelle, à un emprisonnement, ou à une amende de plus de 200 florins, ou bien à la peine de l’admonition, entraînant la perte des droits politiques, pouvait, pendant un délai de quinze jours, interjeter appel devant le grand conseil lui-même. Il voulut même que cet appel ne fût déféré qu’à la commission des quatre-vingts et non pas à l’assemblée des mille ; la première proposition qu’il en fit rencontra une vive résistance de la part de beaucoup d’hommes puissans à qui ce nouvel ordre enlevait une arme terrible ; toutefois, après plusieurs jours de discussions ardentes, elle passa, « car, dit encore Guichardin, tout ce qui venait du frère avait une force plus qu’humaine. » Savonarole avait par là ménagé aux passions le temps de se calmer et créé un contre-poids à l’excès de l’aristocratie ou de la démocratie.

L’abolition des assemblées à parlement couronna son œuvre constitutive en lui assurant des conditions de durée. La loi, fort ancienne, qui autorisait ces assemblées avait consacré, à vrai dire, et organisé la révolution permanente ; elle avait été, sous les Médicis, le plus puissant instrument de leur despotisme ; elle redevenait après leur chute, aux mains de leurs partisans, ou dans celles d’une démocratie sans frein, la menace la plus redoutable. Cette loi autorisait le gonfalonier et les membres, toujours peu nombreux, de la seigneurie, à convoquer sans annonce préalable le peuple sur la grand’place au son de la grosse cloche du Palais-Vieux, et à lui faire acclamer quelque résolution, qui devenait ainsi légale. Or on comprend qu’à ces convocations subites la populace remplaçait aisément les vrais citoyens, et qu’il était trop facile aux factieux d’organiser des bandes en vue de ces occasions pour leur faire voter les mesures les plus révolutionnaires. Les Médicis s’étaient bien gardés de faire disparaître un tel usage, et plus d’une fois des assemblées à parlement leur avaient décerné une dictature temporaire, pendant laquelle ils pouvaient modifier les lois ou faire disparaître ceux des citoyens qui les gênaient. Jamais la parole du frère ne fut plus ardente ni plus vive que lorsqu’il entreprit de faire abroger cette loi d’anarchie ou de despotisme. Il se laissa même entraîner en cette occasion jusqu’à une violence de langage qui ne s’explique que par son intime conviction que là était en réalité la pierre d’achoppement de toute son œuvre et de toutes ses patriotiques espérances : « Prends garde, ô Florence, qu’on ne fasse encore un seul parlement ! Sachez bien tous que celui qui parle d’assemblée à parlement n’a d’autre but que de dépouiller le peuple de tous ses droits. Gardez cela dans vos esprits et enseignez-le à vos fils… Quelqu’un vous propose-t-il de faire sonner les cloches pour un parlement, si c’est un simple citoyen, qu’il soit déclaré rebelle, et que tous ses biens soient confisqués. » Savonarole parlait ainsi le 28 juillet 1495 ; quinze jours après, la loi qui supprimait l’usage de ces parlemens était votée, et il commençait à considérer avec quelque sécurité, non pas certes son avenir à lui-même, mais celui des réformes qu’il avait fait accepter. Le texte de la loi nouvelle promettait 300 florins à quiconque dénoncerait l’auteur d’un projet contraire ; , et contré l’auteur même elle décrétait la peine de mort. À ceux qui penseraient trouver ici une autre sorte de violence dont ils pourraient finalement charger Savonarole, il convient de rappeler de nouveau le jugement du froid et politique Guichardin : « Si l’on veut que dure le gouvernement libre, dit-il dans ses Discorsi[3], il faut que dure aussi cette loi contre les assemblées à parlement. Avec elles, il est par trop facile de dissoudre l’état populaire, car leur effet est d’obliger par la terreur le peuple à voter tout ce qu’on lui propose, afin de donner à croire ensuite que ce qui a été fait représente la volonté et l’œuvre de tous. »

On n’attend pas que nous donnions ici une analyse complète des différentes lois que Savonarole fit adopter. Ce serait un long et minutieux travail qui nous engagerait trop loin. Qu’il nous suffise de dire qu’en résumé Savonarole avait donné à Florence, par l’institution du grand conseil, le meilleur gouvernement qu’elle eût encore connu. Les Florentins enviaient la constitution de Venise jusqu’à ce point qu’ils allaient par les rues, dans leurs jours d’agitations politiques, en criant : « La liberté comme à Venise ! » curieux et irréfutable témoignage de la majesté de cette aristocratie vénitienne ; mais les hommes réfléchis savaient bien que ce vœu n’était pas réalisable, qu’il devait être impossible d’importer dans un état démocratique tel que Florence, d’où la noblesse, comme classe privilégiée, avait disparu, et dans lequel, en un mot, l’égalité triomphait, des institutions si contraires, et Savonarole, qui l’avait compris, avait trouvé sans doute le meilleur instrument de gouvernement pour un tel peuple dans un système qui paraissait appeler aux affaires toute une partie notable des citoyens, mais qui n’en admettait en réalité qu’un nombre assez restreint. Le gouvernement qu’il avait institué se maintint après sa mort et ne fut renversé que par la force ouverte, lorsque les Médicis furent rentrés, en 1512. Machiavel, qui n’aimait pas Savonarole, et qui, dans une de ses premières lettres, le traite de fourbe, reconnaît cependant plus tard, dans ses Discorso, que d’un si grand homme (ce sont ses propres expressions) il ne faut parler qu’avec respect, et quand son sujet l’amène à l’examen des institutions dues au célèbre dominicain, il est obligé d’en confesser l’importance, comme dans son Discorso au pape Léon X, où il dit formellement qu’on ne pouvait rétablir l’état florentin que par ce grand conseil, qu’il n’y a jamais eu de république solide sans une satisfaction accordée au grand nombre des citoyens, et que le pape devait bien savoir que si quelqu’un parlait jamais de restaurer le grand conseil, celui-là était un factieux, dont le seul but était de renverser le gouvernement des Médicis. Guichardin, lui aussi, témoigne de son admiration pour le régime institué par le frère à chaque page de ses œuvres inédites, bien différentes sur ce point comme sur beaucoup d’autres de sa grande Histoire d’Italie. Il avait écrit ce dernier ouvrage pendant une époque fort hostile au souvenir de Savonarole, et il n’avait pas été assez hardi pour être sincère. Dans ses écrits inédits au contraire, — écrits non destinés peut-être à la publicité, — dans le silence du cabinet et sous la pression de la conscience, il ne dissimule pas sa secrète approbation. « Les Florentins, dit-il, ont pris si fort à cœur ce gouvernement libre de 1494, que les Médicis ne pourront ni par douceur ni par ruse le faire oublier. La liberté jadis n’appartenait qu’à un petit nombre, à qui on la ravissait aisément ; depuis le grand conseil, elle est devenue la propriété de tous. » Et dans son livre sur le gouvernement de Florence : « Nous avons, dit-il, une grande obligation à ce frère, qui, sans verser une goutte de sang, a su accomplir ce qui, à son défaut, se serait fait au prix de beaucoup de sang et de désordre. Florence eût eu d’abord un gouvernement restreint d’ottimati, puis tous les excès d’un gouvernement populaire, qui aurait enfanté l’anarchie et la violence, et eût peut-être amené finalement une restauration de Pierre de Médicis. Lui seul a su, dès le principe, être libéral sans lâcher la bride. » Dans son Histoire de Florence enfin, le froid et sceptique Guichardin exalte la prudence ainsi que le génie politique et pratique de Savonarole, et ne fait pas difficulté de l’appeler le sauveur de la patrie. De tels témoignages suffisent assurément pour montrer que, si Savonarole est resté l’homme du moyen âge quand il s’est laissé asservir par la scolastique, il a du moins réussi, grâce à une intelligence des nécessités pratiques digne des temps modernes, à ne compromettre qu’une moitié de la tâche qu’il s’était imposée, mais précisément, il est vrai, celle dans laquelle il voulait avant tout réussir. Il prétendit se servir de la politique pour affermir sa réforme morale et religieuse ; les Florentins au contraire parurent n’avoir adopté pour un temps ses préceptes religieux et moraux qu’en vue des changemens politiques dont ils pressentaient qu’il deviendrait l’instrument.

S’il est démontré que Savonarole, par tout un aspect de son rôle historique, est l’homme des temps modernes, il y a lieu d’examiner à nouveau un certain reproche qui lui a été longtemps adressé, et que l’on répète aujourd’hui à tort sans nul examen. On prétend que, partisan aveugle d’un passé qui ne pouvait plus renaître, il opposa au libre développement des lettres et des arts toute l’énergie de son despotisme monacal et du fanatisme passagèrement inspiré par lui aux Florentins. Cette accusation ne s’appuie que sur un seul épisode de sa vie mal interprété, et M. Villari a le mérite, ici encore, d’avoir rétabli la vérité.

Le carnaval de 1497 venait de commencer ; les arrabbiati avaient fait revivre les anciennes orgies, les scandales du temps des Médicis, et particulièrement ce célèbre jeu à coups de pierre, giuoco dei sassi, auquel ils savaient le menu peuple plus attaché qu’à tout autre plaisir. Rien ne pouvait affliger davantage Savonarole, car ces jeux barbares, qui mêlaient le sang à de vulgaires désordres, étaient la raine même de son œuvre morale. Il résolut de les empêcher à tout prix. Toutefois il connaissait bien le peuple auquel il avait affaire, et savait parfaitement qu’il ne fallait pas laisser sans objet son imagination active. Il inventa donc, de concert avec un frère Dominique de Pescia, qui le remplaçait en chaire pendant qu’il écrivait les opuscules destinés à répandre sa doctrine, une fête nouvelle à substituer aux débauches habituelles du carnaval. Telle fut l’origine du fameux bruciamento delle vanità[4]. Les enfans étaient, suivant la coutume traditionnelle, enrégimentés à l’avance pour aller mendier ou exiger même dans les différens quartiers de la ville, jusque dans l’intérieur des maisons, l’argent nécessaire aux orgies qui suivaient leur fête ordinaire. Il ne fallait pas songer à faire disparaître subitement des habitudes invétérées ; Savonarole crut plus à propos de tourner l’obstacle, et se servit de l’organisation qu’il trouvait toute préparée en la faisant dévier de son but accoutumé. Instruits par ses prédications, on vit les enfans, non plus aller quêter dans les maisons des deniers pour la débauche, mais y réclamer ce que Savonarole, dans son langage énergique, appelait les vanités ou les anathèmes, c’est-à-dire les objets d’une parure insensée ou quelquefois obscène ; puis, au dernier jour du carnaval, une grande pyramide de bois fut dressée sur la place du palais, au-dessus d’un bûcher. Au sommet de la pyramide, on voyait une figure monstrueuse représentant le personnage même de Carnaval ; à ses quatre côtés étaient suspendues les innombrables vanità. C’étaient, dit un contemporain, des habits de déguisement et des masques, de fausses barbes, des grelots, des parfums, tous les attributs de la volupté ou des vulgaires plaisirs, puis des instrumens de musique, des objets d’art et des livres. Une immense procession, composée d’abord des enfans, puis de tout le peuple, portant des croix rouges et des rameaux d’olivier, parcourut, après avoir entendu la messe et communié, les rues de la ville en chantant des cantiques. Cette foule se rangea sur la place, soit autour de la pyramide, soit sur la ringhiera ou balustrade qui régnait alors en avant du Palais-Vieux, soit enfin sous la loge des Lanzi. À un signal convenu, quatre hommes mirent le feu aux quatre coins du bûcher, et la flamme s’éleva dans les airs pendant que les fanfares des clairons de la seigneurie et le bruit des cloches se mêlaient aux cris de la multitude.

Nul auteur contemporain n’accuse Savonarole à propos de cet auto-da-fé ; l’époque de Marsile Ficin et d’Ange Politien ne saurait pourtant être taxée d’indifférence pour les arts, et l’éloquent dominicain, s’il subjuguait pour un temps le peuple de Florence, n’en comptait pas moins, dans Florence même, de nombreux ennemis. Ce fut plus tard seulement, lorsque, l’ardeur diminuant pour la création d’œuvres nouvelles, l’admiration s’accrut pour les œuvres antiques, ce fut alors que le bruciamento delle vanità, rappelé, commenté sous l’influence de traditions malveillantes pour Savonarole, fournit à quiconque était tenté de médire de l’histoire de Florence après l’expulsion des Médicis un argument facile à répéter. Savonarole devint un ennemi déclaré des lettres et des arts, un véritable iconoclaste. Un manuscrit s’était-il perdu, une édition de Boccace était-elle devenue rarissime, même une statue ou un fragment antique ne se retrouvait-il pas : c’était, à n’en point douter, le bruciamento qui les avait anéantis !

Pour répéter et soutenir encore aujourd’hui ces accusations erronées, il faut une grande ardeur de partialité rétrospective ou une connaissance fort imparfaite du caractère de Savonarole et de sa vie. On ne saurait d’abord lui reprocher justement la bizarrerie de la fête qu’il inventa. Les Médicis en imaginaient bien d’autres, et les Florentins étaient insatiables ; chaque carnaval devait leur apporter son tribut : quelque représentation scénique, une allégorie, un cortège d’empereur romain, une apothéose païenne, un triomphe de la Mort, le char de la Mort tiré par des bœufs noirs et couverts de crânes d’or et de croix blanches, le squelette debout sur ce char, avec la faux et le sablier, autour de lui des tombeaux ouverts d’où se dressaient d’autres squelettes qui débitaient de sinistres présages :

Fummo già come voi siete,
Voi sarete come noi :
Morti siam, come vedete ;
Cosi morti vedrem voi.


Il n’y a qu’à ouvrir Vasari pour rencontrer cent fêtes plus étranges encore, où s’étalaient en liberté les imaginations les plus fantasques. Quelque élément religieux s’y mêlait toujours, et Savonarole n’étonnait personne à Florence en organisant dans les rues de la ville un divertissement sacré.

Qu’on ait brûlé sur le bûcher des vanités un butin d’une assez grande valeur, cela est possible ; mais une partie de ce butin fut consacré à fonder un utile établissement dont l’idée appartenait au frère, un mont-de-piété. Que des livres et des objets d’art, même de prix, aient fait partie de l’holocauste, cela est très probable ; Savonarole voulait arrêter le paganisme renaissant, et personne n’ignore jusqu’où ce paganisme entraînait l’art prostitué. Il est bien possible que des exemplaires du Décaméron aient été brûlés à l’instigation du frère, car il avait souvent protesté contre la licence de Boccace, qu’on lisait jusque dans les couvens de religieuses : ce n’est pas une raison pour admettre que les enfans-quêteurs de Florence aient pu détruire toute une édition. Des tableaux furent sacrifiés, dit-on. C’étaient d’abord sans doute quelques-uns de ces portraits de trop célèbres Transtévérines que les peintres du temps avaient effrontément prises pour modèles de la Vierge et des saintes, si bien que la jeunesse de Florence s’en allait aux églises reconnaître et nommer chacune d’elles. C’étaient ensuite, assure Vasari, des nudités que leurs auteurs mêmes apportèrent sur le bûcher. Qu’il y ait eu à regretter, au milieu de cet élan enthousiaste, la perte de quelque œuvre d’art digne d’être conservée, assurément cela n’est pas impossible ; mais ce n’est pas Vasari qu’il faut en croire, car il est de beaucoup postérieur à ces temps, et il est partial contre les anciens adversaires des Médicis. Si quelque ouvrage d’une réelle importance avait péri, les contemporains, qui n’étaient pas tous, nous l’avons dit, favorables à Savonarole et qui se montraient fort épris des arts, auraient jeté un cri de réprobation et d’alarme. Ce n’était pas un ennemi des arts ni des lettres, ce Savonarole, qui conseillait la lecture de l’antiquité classique, qui conservait à l’Italie, au prix des deniers du couvent de Saint-Marc, l’inappréciable bibliothèque des Médicis, dont Commines négociait déjà pour nous l’acquisition, qui faisait publier un décret rappelant de l’exil le neveu de Dante Alighieri, qui introduisait des écoles de dessin et de peinture dans les divers couvens de son ordre, et qui professait enfin dans ses écrits et dans ses discours une esthétique toute platonicienne.

D’ailleurs pour combien ne faut-il pas compter l’inspiration généreuse et élevée que les artistes puisèrent dans la parole de l’éloquent dominicain ! Vasari nous affirme, il est vrai, que Baccio della Porta (plus tard fra Bartolomeo) vint, au premier appel de Savonarole, sacrifier lui-même sur le bûcher delle vanità ses dessins profanes, et qu’ayant pris l’habit de dominicain dans ce glorieux couvent de Saint-Marc, il resta quatre années après la mort du frère sans vouloir reprendre ses pinceaux ; mais la vue des fresques de fra Angelico, les conseils mêmes des moines qui l’entouraient, et surtout assurément le souvenir de Savonarole, le ramenèrent enfin à la pratique de l’art. Et n’est-ce pas à la flamme vivante que la prédication du frère avait déposée dans l’âme de Baccio que nous devons ces peintures ardentes par lesquelles il occupe une place à part entre les artistes de son temps ? Aurions-nous, sans le religieux enthousiasme qui lui fut donné, le regard inspiré de son saint Marc et la Mission des Evangélistes à Pitti ? Comment, si Savonarole eût été l’aveugle ennemi des arts, eût-il groupé autour de sa chaire tant d’artistes célèbres, devenus ses disciples ardens et dévoués ? On vit s’attacher profondément à lui les Della Robbia, dont deux prirent l’habit par ses mains ; Lorenzo di Credi, dont un contemporain raconte qu’il avait été saisi d’une telle admiration qu’il ne pouvait plus parler d’autre chose que de la prédication qu’il avait entendue ; le Pollajuolo, qui, dans un curieux tableau conservé aujourd’hui au palais Corsini de Florence a retracé son supplice ; Sandro Botticelli, qui a illustré par le burin quelques-unes de ses publications ; delle Carniole, qui nous a laissé de lui un portrait célèbre sur une de ses belles pierres gravées conservées aux Uffizi. — Raphaël enfin, qui avait quinze ans lors de la mort de Savonarole, voulut, lui aussi, rendre hommage à son souvenir, et il plaça dans sa Dispute du Saint-Sacrement, au Vatican, le portrait de cet adversaire d’Alexandre VI ; mais le plus grand hommage peut-être que nous puissions citer à la gloire de Savonarole, et en même temps la plus complète réfutation du jugement erroné que nous avons cité tout à l’heure, n’est-ce pas l’amitié, — c’est peu dire, — la vénération que professa envers lui Michel-Ange ? Michel-Ange avait été introduit tout jeune encore par Francesco Granacci, son ami, dans ce fameux jardin des Médicis où Laurent le Magnifique avait groupé d’admirables objets d’art, et où il réunissait les hommes de lettres et les artistes. L’éloquence de Savonarole, qui prêchait dans l’église d’un couvent tout voisin, ne tarda pas à l’attirer et à s’emparer de lui. Vasari et Condivi rapportent que l’impression qu’il en avait reçue ne s’effaça jamais : devenu vieux, disent-ils, il relisait avec ardeur ces prediche dont il avait été jadis l’auditeur ému ; il croyait entendre encore l’accent de cette chaleureuse éloquence, et il croyait revoir le geste même qui la commentait.

Il est certain que ces deux âmes austères, Michel-Ange et Savonarole, eurent en commun plus d’une noble passion ; tous deux ressentirent un même amour de la liberté et une même douleur des plaies de l’Italie. Michel-Ange se rangea de bonne heure parmi les partisans politiques du frère ; il fut au nombre des artistes, tous dévoués à Savonarole, qui travaillèrent à la construction et à l’achèvement de la fameuse salle du grand conseil, et on le vit enfin, sur les hauteurs de San-Miniato, devenu ingénieur et tacticien, soutenir au péril de sa vie contre les Médicis, qui voulaient rentrer dans Florence, la cause politique à laquelle Savonarole s’était voué. L’auteur allemand d’une nouvelle biographie de Michel-Ange, M. Hermann Grimm, remarque que le grand artiste travaillait à Rome à sa célèbre Pietà dans l’année même où eut lieu le supplice de Savonarole, et il croit retrouver dans l’expression profonde de cet ouvrage l’abîme de douleur où il pense que ces sinistres événemens plongèrent l’âme de l’artiste. Ce qui paraît plus authentique, c’est, dans le Jugement dernier de la chapelle Sixtine, le reflet brûlant de l’imagination biblique et dantesque où l’éloquent dominicain puisait le redoutable enthousiasme de ses anathèmes, et dont, pendant les années de sa jeunesse, Michel-Ange s’était inspiré : « Les fossoyeurs iront par les nies, criant : Qui a des morts ? N’y a-t-il plus de morts ?… » Ne reconnaît-on pas dans les accens de cette voix terrible que le grand artiste avait entendue, et qui, nous le savons, le hanta toute sa vie, la même impression de religieuse terreur et aussi la même audace d’expression qui nous étonnent et nous troublent aujourd’hui dans la fresque du Vatican ?

Si cela est vrai, c’en est assez assurément pour la réfutation de ceux qui ont cru pouvoir représenter Savonarole comme un ennemi des lettres et des arts ; ceux-là ont commis la faute de ne pas mesurer à sa vraie grandeur une âme peu commune. D’autres juges ont pensé que Savonarole eût ramené l’art dans les voies exclusivement religieuses où il était resté enveloppé pendant le XIIIe et le XIVe siècle, à l’époque des Cimabué et des Giotto. Comment admettre cette étroitesse de vues attribuée au même homme qui, dans un temps aussi éclairé que celui de la renaissance, a exercé sur tous les principaux artistes ses contemporains, et particulièrement sur le grand Michel-Ange, une influence si décisive et si profonde ? Ces hommes qu’on nous représente si souvent, et non sans raison, comme les précurseurs privilégiés de l’esprit nouveau, fussent-ils tombés dans cette grossière confusion d’adopter comme un des leurs, bien plus de vénérer comme un père et comme un maître, tu maestro, tu duca, tu signore, un étroit et aveugle partisan du passé ? Comment celui qui réclamait dans l’éducation de son temps, à côté d’une profonde et sérieuse étude des livres saints, une large place pour la lecture et la fréquentation des grandes œuvres de l’antiquité, comment un tel homme n’eût-il pas été capable de pressentir l’essor de l’art italien au XVIe siècle, et, une fois pressenti, de l’accueillir avec orgueil et joie ?


Les hommages décernés à Savonarole ne se sont pas bornés à son temps. Après sa mort, son souvenir fut honoré d’un culte à la fois religieux et politique, et ses sectateurs (on peut leur appliquer ce nom) furent poursuivis ou respectés eux-mêmes selon les vicissitudes par lesquelles Florence dut passer. Dès le pontificat qui suivit celui d’Alexandre VI, la persécution sous laquelle avaient péri Savonarole et ses deux compagnons s’apaisa, car le nouveau pape Jules II n’était autre que ce fougueux cardinal de Saint-Pierre-aux-Liens qui, légat en France, s’était mis à la tête du même parti politique dont Savonarole avait été le chef dans Florence. Au milieu du siècle, sous le règne de Paul IV, une commission de la congrégation de l’Index fut chargée d’examiner les écrits de Savonarole et de décider s’ils méritaient le reproche d’hérésie. Cette commission, se réunit à Rome, dans le couvent des dominicains de la Minerve, et l’on vit, pendant ses délibérations, le peuple s’agenouiller et prier naïvement dans l’église contiguë, afin que le ciel dictât aux pères, en les inspirant, un arrêt favorable. Leur décision vint autoriser à nouveau la dévotion, devenue publique, à Savonarole. Peu de temps après cependant, les Médicis ayant repris le pouvoir, on trouve deux lettres d’un archevêque de Florence, en date de 1583, qui poursuit au nom de ses maîtres ce culte redevenu factieux. M. le comte Charles Capponi a publié récemment, disions-nous, l’office latin de Savonarole, à l’instar des offices des saints, qu’on a récité dans certaines églises de Toscane jusqu’à la fin du XVIe siècle au moins. Il est curieux d’y lire, mêlés aux psaumes et aux formules accoutumées des prières, des récits épisodiques formant par leur contexte toute une biographie légendaire du célèbre dominicain. Rien de plus italien à coup sûr, mais aussi rien de plus propre à faire mesurer la trace lumineuse que Savonarole avait laissée derrière lui :


« Lectio VIe. — Quand l’œuvre de la prédication lui fut confiée, instruit par des révélations divines, il annonça les calamités qui menaçaient l’Italie et la future rénovation de l’église. Au moment où le roi de France menaçait les Florentins, l’homme de Dieu fut envoyé vers lui pour l’apaiser par sa prudence et sa sainteté. Il se rendit à Pise et persuada Charles VIII. De retour à Florence, il commença de publier les volontés divines avec une telle éloquence (avantage dont il était dépourvu auparavant) et au milieu d’un tel concours, que cela parut l’effet d’un miracle…

« Deo grattas.

« Jérôme s’est levé comme la flamme ; il n’a pas, dans ses jours, tremblé devant le roi. Et la parole divine a flamboyé sur ses lèvres comme une torche ardente.

« Sa parole était vivante et elle était efficace.

« Gloria Patri, etc.

« Lectio VIIe.. — Son âme était souvent ravie, et s’unissait de telle sortes à la divine lumière, que son corps, devenu étranger aux sensations de la matière, était comme mort, et qu’il en était arrivé, pendant les dix dernières années de sa vie, à ne rien préparer de ses sermons avant que les oracles divins ne l’eussent instruit de ce dont il devait parler. Qui dira la rapidité de sa parole, la sublimité de son éloquence, la majesté de son expression ? Sa voix était claire, son geste animé, son visage non pas ardent, mais en réalité plein de flamme. Par son œuvre, la paix fut faite entre les citoyens ; les mœurs de chacun d’eux se transformèrent de telle sorte qu’on eût dit d’autres hommes. Les enfans, instruits à la simplicité chrétienne, s’abstinrent des choses déshonnêtes ; ils allèrent, dans leur pieuse ardeur, éveiller les indolens, pénétrer dans leurs maisons, enlever leurs instrumens de vices, et les brûler en présence de la multitude.

« Deo gratias.

« Divinum auxilium maneat semper nobiscum. — Amen.

« Lectio VIIIe. — A mesure que grandissait sa gloire s’accroissaient aussi le nombre et l’ardeur de ses ennemis… Finalement, ils entraînent une grande foule vers le couvent de Saint-Marc, qu’ils assiègent. Ils veulent que Jérôme leur soit livré. Les portes sont fermées par la troupe armée qui entoure le frère. L’attaque commence. Jérôme, agenouillé au pied des autels, prie pour ses amis et ses ennemis. L’incendie ouvre un chemin aux assiégeans, qui pénètrent dans le couvent en brisant tout sur leur passage. La seigneurie, instruite de ces excès, réclame les frères Jérôme, Dominique et Sylvestre. Jérôme est emprisonné ; il subit deux fois la question, mais refuse de désavouer ses prophéties. Enfin les hommes d’iniquité lui font subir, à lui et à ses deux compagnons, le double supplice de la potence et du bûcher ; ils jettent ensuite ses cendres dans l’Arno, mais son âme a pris place dans les cieux.

« Deo gratias. “Gloria Patri et Filio… »


L’office se termine par quelques oraisons pour none, les secondes vêpres, etc., à travers lesquelles revient toujours le principal motif. Si ces prières ne sont plus régulièrement récitées, ce n’est pas que la dévotion à Savonarole soit complètement éteinte en Italie ; il y a une soixantaine d’années à peine qu’a cessé le pieux usage suivant lequel des mains inconnues, malgré la jalousie du pouvoir, couvraient de fleurs à chaque anniversaire la place où avait été dressé son bûcher ; il y a encore aujourd’hui en Toscane des piagnoni, pénétrés de vénération pour le lointain souvenir d’une prédication à la fois politique et religieuse dont ils n’ont cessé d’appliquer les bienfaisans principes. Ils comptent parmi les meilleurs citoyens et les meilleurs chrétiens de l’Italie, pour qui les aspirations libérales de nos jours dans ce qu’elles ont de plus élevé sont les bienvenues. Or, si l’Italie a reconnu de la sorte dans l’éloquent dominicain du XVe siècle un dévoué patriote et un généreux réformateur catholique, nous n’avons pas autorité à nous montrer plus sévères qu’elle ; nous devons reconnaître, en même temps que la faiblesse par où il a péri, et qui fut toute de son époque, la grandeur de la mission remplie par Savonarole. À coup sûr, sa tentative de réforme morale et religieuse n’a pas été complètement perdue, car elle a commencé à relever les âmes. Quant à son influence politique, il faut se rappeler qu’il a rendu à Florence une ère de liberté d’où est sortie la grande école des publicistes italiens du XVIe siècle. L’Italie ne s’est pas trompée en protestant contre ceux qui ont triomphé à la fois d’elle-même et de lui, et en exaltant à sa manière son noble souvenir.


A. Geffroy.
  1. Del dispregio del mondo, ouvrage latin de la jeunesse de Savonarole. — Il Savonarola e i Lucchesi, documens nouveaux avec une lettre inédite de Savonarole. — Sermon inédit de Savonarole. — Poésies de Savonarole. — Toutes ces publications sont datées de Florence, 1862. Il faut y ajouter un curieux Officio proprio, dont nous aurons occasion de reparler. — Quant aux publications françaises sur la renaissance, sur l’organisation fort curieuse et souvent difficile à bien comprendre de l’état florentin, ainsi que sur les projets de réforme dont elle fut l’objet jusqu’au temps de Guichardin, il faut consulter d’abord un volume de M. Eugène Benoist : Guichardin historien et homme d’état. C’est une fort sérieuse étude sur le temps qui suivit la tentative de Savonarole, dont toutefois l’auteur ne nous semble pas avoir suffisamment tenu compte. Il en resta quelque chose. On n’a qu’à voir la place que tient le souvenir de ce réformateur, même au point de vue politique exclusivement, dans le souvenir de Guichardin. M. Lannau-Rolland vient aussi de donner une première traduction complète des poésies de Michel-Ange avec un tableau intéressant des rapports du grand artiste avec Vittoria Colonna. Nous avons nous-même fait connaître ici les trois volumes inédits de Guichardin : voyez un Politique italien de la renaissance, — Guichardin et ses œuvres inédites, — dans la Revue du 15 août 1861.
  2. Le premier rapporta à Venise deux cent trente-huit manuscrits, après avoir consacré à cette recherche toute sa fortune ; le second se vit enlever par un naufrage un butin pareil, et le chagrin blanchit ses cheveux.
  3. Œuvres inédites, t. II, p. 299.
  4. Brûlement des objets de vanité.