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Un Retour du réalisme à l’idéal à propos d’un poème de George Eliot

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Un Retour du réalisme à l’idéal à propos d’un poème de George Eliot
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 90 (p. 429-446).
UN
RETOUR DU REALISME
A LA POESIE

The Spanish Gypsy, a poem, by George Eliot, 1 vol. in-8°, Blackood, London 1870.


S’il est des momens où les esprits curieux de la seule réalité n’accordent leur attention qu’aux objets qui leur tiennent de près, aux lieux où ils vivent, aux hommes de leur temps, de leur canton, je dirai presque de la rue qu’ils habitent, il en est d’autres où ils sont rassasiés de cette réalité, où ces lieux trop connus et ces hommes trop vulgaires les fatiguent. Dans le premier cas, pris d’une sorte de dégoût pour les inventions du passé devenues banales, ils se rejettent sur l’observation des choses visibles, s’arrêtent au détail, et aiment le terre-à-terre, semblables au petit enfant du poète,

Qui va, santé, revient,
Et, joyeux, à sa mère offre un caillou qu’il tient.


Dans le second cas, ennuyés d’un autre genre de banalités, celui des chétives analyses et des petites découvertes, ils obéissent à un besoin naturel de l’imagination ; ils demandent à la poésie de leur prêter son coup d’aile, de leur rendre un peu d’horizon, un souffle d’air libre et pur. Tel écrivain qui s’était d’abord enfermé dans les limites d’une timide étude des faits est entraîné par cette réaction vers l’idéal, et forme un pendant à la fantaisie de tel autre qui des hauts domaines de l’imagination s’est plu à descendre dans les modestes régions de la vie réelle et commune.

Nous supposons que le mot de réalisme n’étonnera pas ceux qui conservent un souvenir précis de la plupart des romans de George Eliot. Malgré sa science, qui est bien au-dessus de son sexe, et son style, qui le met parfois au niveau des poètes, l’auteur des Scènes de la vie cléricale, d’Adam Bede, de Silas Marner, était un franc réaliste et, pour le dire tout de suite, un des meilleurs, justement parce qu’il se montrait capable de ne pas l’être. Dès son début, George Eliot se donnait comme tel. Avec une naïveté qui cachait bien quelque ironie, il déclarait manquer d’imagination [1] et ne savoir pas amuser son public avec de saisissantes péripéties ; il ne voulait pas arracher des larmes avec les haillons d’une misère dramatique, ni en faveur d’une aristocratie pathétique sous des vêtemens de velours. Il faisait pleurer sans velours ni haillons sur les incidens très réels de l’existence la plus médiocre. Honneur à la beauté divine de la forme ! pour lui, il aimait à représenter la vertu cachée sous un laid visage et le vice perçant à travers les agrémens de la physionomie. Que d’autres empruntent le pinceau du moine de Fiésole pour faire descendre du ciel une vision angélique, ou mieux encore qu’ils surprennent sur les toiles de Raphaël le secret de ses vierges à la fois saintes comme des mères et pures comme des enfans ; il ne voyait pas, quant à lui, pourquoi l’on devait bannir du domaine de l’art les bonnes vieilles femmes épluchant des légumes de leurs mains ridées, les braves et lourds paysans passant leur journée de loisir dans une auberge obscure. Ces larges dos voûtés, ces faces grossières éprouvées par les intempéries des saisons, ne lui paraissaient pas indignes du regard de l’artiste. Il y a bien peu d’anges, bien peu de héros, de beautés sublimes sur la terre : George Eliot se sentait trop d’amour dans le cœur pour le réserver tout entier à des personnes si rares. A l’appui de cette théorie des droits de la laideur, on nous permettra de citer ces lignes d’Adam Bede :


« N’y a-t-il pas, le ciel me pardonne, des choses aimables qui manquent de beauté ? Je ne suis pas sûr que la majorité des hommes ne soit pas fort laide, et même parmi les habitans de la Grande-Bretagne, ces « rois de la race humaine, » comme chacun sait, les figures écrasées, les nez mal faits, les teints olivâtres ne sont pas de rares exceptions. Cependant il y a chez nous bien de l’amour dans les familles. Parmi mes amis, j’en compte au moins un ou deux dont les traits sont tels que les boucles d’Apollon mises sur leur tête seraient franchement peu à leur place, et pourtant il est à ma connaissance positive que de tendres cœurs ont battu pour eux, que sur leurs miniatures, flattées sans doute, mais pas encore trop belles, les lèvres des mères de leurs enfans déposent de secrets baisers. J’ai vu d’excellentes matrones qui dans leurs meilleurs jours n’ont pu être jolies, et qui cependant avaient dans quelque tiroir caché un paquet jauni de lettres d’amour ; de beaux enfans couvraient de baisers leurs joues blêmes. Il s’est rencontré, j’en suis persuadé, quantité de jeunes héros de moyenne taille et à la barbe naissante à peine, promettant de ne jamais accorder leur amour à une personne qui le céderait à une Diane ; dans leur âge viril, ils se sont trouvés fort heureux avec une femme dont la démarche n’était pourtant pas d’une entière correction. Dieu merci ! le cœur humain est comme les puissantes rivières : il n’est pas au service de la beauté, il roule ses flots avec une force irrésistible qui apporté la beauté par surcroît. »


Ces lignes ne prouvent pas seulement que George Eliot était réaliste ; elles montrent encore de quelle manière il a voulu l’être. Ses romans sont aussi comme les puissantes rivières ; sans se mettre en quête de la beauté, ils la trouvaient souvent, non celle de la forme, qui n’a pas d’âme, mais la beauté morale, qui transfigure. Naguère nous avons vu dans l’art, ainsi que dans les lettres, un réalisme bien différent, qui prétendait faire admirer la laideur pour elle-même et pour l’exactitude de la peinture. Que reste-t-il de cette fantaisie ? Celui de George Eliot avait des idées, et n’affectait pas de s’en passer. Il en est résulté cette double conséquence, que ses romans sont quelque chose de mieux que des modes d’un temps passé, et que l’auteur n’a pas besoin de changer entièrement sa nature et ses habitudes d’esprit pour s’élever à des conceptions plus hautes. Il donnait pour sujet à ses esquisses l’orgueil des doctrines et l’esprit de dispute dans les paroisses ; il s’efforce aujourd’hui de tracer en vers le choc des croyances et des civilisations.

Le poème de la Zingara espagnole, the Spanish Gypsy, n’est pas la première tentative de l’auteur dans un genre plus idéal. Il s’est mesuré avec les difficultés du roman historique avant de gravir les sommets de la poésie. Une étude morale encadrée dans une description du XVe siècle et de Florence, tel est le fond du livre de Romola, qui a été sa transition [2]. Cet ouvrage trahissait l’inquiétude et les tâtonnemens d’un esprit qui veut changer de voie. George Eliot se transportait en pays étranger, au siècle de Savonarole, mais avec une matière toute semblable à celles qu’il avait déjà traitées. C’était une faute : il convient que le sujet, le temps, le lieu, soient en harmonie. Les mouvemens intérieurs d’une conscience qui cache un remords secret, le souvenir d’un vol, c’est là un thème qui était bon à développer dans le pays d’Adam Bede et de Silas Manier, au milieu de l’atmosphère méditative d’un canton puritain, parmi des paysans soupçonneux et des pasteurs ayant charge d’âmes. Placé en Italie, dans un pays où la pratique des confessions fréquentes allège aisément le remords, ce petit drame psychologique se trouvait comme dépaysé, il ne s’accordait pas beaucoup mieux avec l’éloignement des siècles et la dignité de l’histoire. Si le changement d’air est nécessaire à la santé des esprits, il exige celui des habitudes. Romola n’était qu’un premier essai dans une direction nouvelle. Nous chercherons aujourd’hui dans quelle mesure l’entreprise plus hardie de la Zingara espagnole a été suivie d’un meilleur succès.

Ce n’est pas un petit mérite que d’écrire des pages de véritable poésie ; l’auteur le possède assurément, et ce livre présenterait un phénomène littéraire assez curieux, quand il ne serait que le début d’un romancier renonçant à la prose justement à l’âge où la prose est le refuge commun des poètes fatigués. Publier des vers pour la première fois lorsqu’on est parvenu à quelque chose de plus que la maturité du talent et de la vie, n’est-ce pas donner au public les fleurs du printemps après les fruits de l’automne ? A ce point de vue, on ne ferait pas un pur compliment de galanterie à la spirituelle personne qui se cache sous le nom de George Eliot, si on la comparait à ces arbres des climats heureux qui portent à la fois des fruits et des fleurs. Cependant la poésie ne se contente pas de beaux vers descriptifs ou lyriques ; l’idéal ne se compose pas seulement d’harmonie et d’images, de pensées éloquentes et de sentimens élevés. Il faut de l’action, de la vie, il faut la source qui jaillit du cœur ; le mot de passion exprime tout cela. L’auteur n’a pas oublié ce principe élémentaire ; il a pris pour sujet le conflit de l’amour et des croyances. A-t-il rempli les conditions d’un tel combat ? Si l’amour n’est pas représenté dans toute sa force, les croyances l’emportent trop facilement ; le drame ne représente plus que l’ardeur religieuse ; c’est par exemple le martyre sans les attaches terrestres qui le rendent touchant, c’est Polyeucte sans l’amour de Pauline. Si l’élan et l’enthousiasme font défaut dans l’expression des croyances, l’amour obtiendra une victoire trop aisée ; il tombera dans la catégorie des affections bourgeoises, des unions vulgaires : c’est Polyeucte aussi sage que prosaïque, préférant sa femme à la persécution et à la mort. De l’une et l’autre façon, vous supprimez la lutte morale qui déchire le cœur, et il n’y a plus de tragédie. Ces principes une fois posés, jusqu’à quel point le poème de George Eliot a-t-il rencontré cet équilibre difficile qui tient en suspens l’âme du lecteur et qui fait la vie du drame ? Si par hasard il penchait davantage du côté de l’élément des croyances, du devoir religieux, du repentir de la foi oubliée, reniée, il ne serait pas absolument dépourvu d’intérêt sans doute, puisque la foi, les croyances sont choses humaines ; mais il serait privé de l’élément le plus riche de la poésie, la passion. Plus d’une tragédie, plus d’un poème, ont vécu sur la passion toute seule ; le devoir réduit à lui-même ne saurait intéresser que des êtres de raison pure.

Une enfant de race bohémienne, après une victoire remportée sur les Maures, tombe entre les mains des Espagnols. Élevée dans la maison des ducs de Bedmar, nourrie des préceptes de la foi chrétienne, elle s’ignore elle-même et ignore son origine. Ceux qui l’ont recueillie lui ont dit qu’elle a perdu ses parens quand elle était au berceau. Elle s’est attachée à ses bienfaiteurs par reconnaissance ; mais un sentiment plus tendre l’enchaîne au jeune don Silva, leur héritier, et l’imprudence du noble duc, qui a perdu sa mère, l’instinct naturel, qui parle seul au cœur de Fedalma, établissent entre eux une affection mutuelle. Un vieillard, don Isidor, le prieur des dominicains, grand inquisiteur de Castille, oppose en vain ses conseils à cet amour déjà trop puissant. Bien que sa robe et son rang dans l’église commandent le respect, le duc est un caractère fougueux, ni les paroles du vieillard ni le caractère de l’inquisiteur ne sont capables de dompter une passion qui consent à se cacher seulement pour se dérober au joug et préparer les moyens d’assurer son triomphe. Le moment approche où Silva compte déclarer son amour et donner à la bohémienne le droit de s’appeler duchesse de Bedmar ; la fille des en fans du désert sera reçue à la cour, elle aura sa place parmi les plus nobles dames de Castille.

Cependant Fedalma sent naître en elle je ne sais quels penchans de liberté dont elle ne se rend pas compte ; la vie tranquille d’une châtelaine lui pèse. Elle rêve des voyages lointains, des courses aventureuses, les jours consacrés à la fatigue, les nuits passées sous la tente. Des visions singulières de campemens, de peuplades toujours en marche, passent devant ses yeux dans la solitude de sa douce retraite. Elle voudrait fuir sans savoir où ; il lui prend des désirs étranges de s’échapper, de changer d’horizon, de courir plus loin, plus loin encore, le sang de la bohémienne parle enfin. Fedalma s’étonne d’elle-même, de ses fantaisies, de ses tristesses. Cette peinture d’une âme à qui se dévoile confusément son passé, son avenir, est une des preuves les plus heureuses que George Eliot ait données de son talent. Un jour la nature indocile de la fille des Zingari éclate et donne aux habitans de Bedmar le scandale de la voir danser en public. La foule était assemblée sur une place ; autour du tapis d’un bateleur se groupaient des gens de toute sorte. Un ménestrel avec son luth préludait aux danses des jeunes filles du peuple. Tout à coup on voit apparaître une señora suivie de sa duègne inquiète, essoufflée. La noble demoiselle, en quelques bonds légers, passe à travers les assistans, qui s’écartent aussi curieux qu’interdits. D’un mouvement brusque, elle jette de côté sa mantille, saisit un tambourin, et voilà Fedalma, une perle de beauté et de distinction, qui se donne en spectacle aux désœuvrés de la ville. Elle commence par des pas mesurés et gracieux ; bientôt elle s’anime, elle oublie ses titres, sa haute fortune, son prochain mariage : elle oublie don Silva lui-même et son amour. Sa nature l’entraîne ; c’est un délire, une joie folle qui court à travers ses veines. Ses joues brunies se colorent, ses tresses d’un noir brillant s’échappent. Elle lève plus haut son tambourin, qui résonne sous des coups redoublés ; sa légèreté est devenue un élan irrésistible, une force inconnue l’enlève de terre, enivrée, triomphante. On dirait une déesse qui prend l’essor, une déesse du plaisir et de la folie. Il faut que le tintement des cloches, sonnant l’angélus précipite à genoux la foule qui poussait des cris d’admiration, pour que Fedalma revienne à elle-même et se dérobe à une curiosité dont elle devrait rougir.

Quoique Fedalma soit pure et demeure vertueuse jusqu’à la fin, quel doit être l’aveuglement de don Silva pour qu’il ne soit pas averti par de telles échappées ! Silva n’est prudent qu’après coup ; dans son cœur, deux natures opposées se combattent : il y a le lion qui se jette sur la proie et l’homme hésitant qui cède au repentir. Foulant aux pieds les conseils qui s’élèvent entre lui et ses désirs, les plaintes de son oncle ne font que l’aigrir : la nature même de la faute est pour lui un aiguillon des sens. Son amour s’augmente de l’admiration publique pour la beauté, pour les séductions de la danse de Fedalma. Désormais rien ne saurait mettre obstacle au mariage de la bohémienne avec le duc de Bedmar. Voici pourtant qu’une circonstance imprévue vient rompre cette union. Fedalma elle-même détruit les espérances de son amant, la future épouse prend la fuite. Un chef de bohémiens attaché à la cause des Maures, captif avec quelques-uns de ses hommes, avait été amené dans le château du seigneur duc. Il s’est fait reconnaître de la jeune fille : Zarca, le bohémien, est son père. En l’absence de don Silva, il pénètre jusqu’à elle, et la trouve jouant avec un collier dont le mystérieux travail était une énigme pour sa coquetterie féminine, une dentelle d’or habilement filée dont les Maures et les chrétiens ignorent le secret. Ce précieux insigne, marque du commandement de Zarca, sert à prouver ses droits de père. Fedalma ébranlée commence par promettre la liberté aux prisonniers ; puis, comme il ne suffit pas à Zarca d’être délivré par sa fille qu’il vient de retrouver, elle fait davantage. Sommée par lui de remplir son devoir jusqu’au bout, elle suit son père, abandonnant son époux, les chrétiens, sa religion et le bonheur qu’elle avait entrevu. Le duc de Bedmar, rentrant du camp pour jouir de sa victoire et du repos, trouve son château abandonné, les prisonniers enfuis, son foyer désert. Plus de Fedalma, plus d’amour ! Le prieur triomphe : le chevalier, dont le cœur se révoltait en secret contre l’église, est puni par la femme à laquelle il sacrifiait tout. Il ne lui restait qu’un être pour le consoler de l’abandon, peut-être du mépris de tous, et cet être l’a trahi !

Quelle résolution prendra-t-il ? Saura-t-il recevoir la leçon de la destinée et renoncer à la fille du désert ? Non : son désir inassouvi est un aiguillon de plus. Une nuit, tandis que Fedalma, s’écartant des tentes de ses Zingari, cherche dans le souvenir de son bonheur disparu et de sa résolution présente un peu de force contre une peine sans remède, des pas se font entendre parmi les- oliviers qui projettent leur ombre le long des pentes de la montagne. Un homme s’est arrêté en l’apercevant ; il s’avance avec précaution : c’est don Silva, qui a tout laissé, sa ville, ses soldats, le camp des chrétiens, pour revoir sa maîtresse, pour la reprendre, s’il est possible, aux mécréans. Leurs premiers momens sont à l’amour, au bonheur de se revoir : mais Zarca veille sur son trésor, et surprend l’entretien des deux amans.

Ce bohémien de George Eliot ne le cède pas en fierté au noble duc de Bedmar. L’or espagnol ne le tente pas ; il entend que sa fille soit traitée autrement qu’une aventurière, et qu’elle ne s’estime pas heureuse parce qu’un seigneur aura daigné l’élever jusqu’à lui. Il est beaucoup plus qu’un chef de bande ; c’est un prince qui a fait alliance avec les musulmans. Il prétend réunir ses malheureuses tribus et traverser la mer pour aller fonder en Afrique un royaume indépendant : aussi son langage est-il au niveau de ses ambitions. Quand même don Silva serait roi d’Aragon ou de Castille, l’honneur qu’il croit faire à la fille de Zarca serait une honte. Il la porterait en triomphe comme un beau coursier enlevé à l’Afrique, un cheval de prix que l’on couvre de pourpre et de harnais dorés, pour être la propriété, la part de butin du maître qui le caresse. Cela s’appelle une conversion, parce que la Zingara deviendrait chrétienne. Cette conversion pour les vrais bohémiens est une infamie. Leur foi n’est autre chose que la fidélité à la tribu ; chrétiens et musulmans apprennent dès l’âge tendre à croire qu’ils sont les enfans chéris du ciel : les bohémiens croient qu’étant les plus méprisés, les plus oubliés entre les enfans des hommes, ils doivent être constans jusqu’à la mort dans les liens de leur grande famille. Ailleurs on punit du bûcher l’hérésie ; chez eux, la plus misérable des hérétiques serait la fille du désert qui, choisissant pour elle une vie heureuse et facile, oublierait les maux de ses frères. Ni prières, ni menaces, ni malédictions ne peuvent fléchir ce père, dont la parole est une inviolable loi.

En vain don Silva lui reproche de n’entendre ni le langage de sa raison, ni les conseils de son cœur ; en vain prétend-il lui prouver que le bonheur de sa fille et son propre intérêt lui commandent de se laisser vaincre, que son fanatisme, sans profiter à sa cause, fera trois malheureux. Toute son éloquence échoue contre la résolution du chef bohémien :


« Vous parlez bien haut, monseigneur ! Vous seul êtes raisonnable ; vous avez un cœur, et je n’en ai pas. Vous avez en vue le bonheur de Fedalma, c’est votre unique souci ; moi, je ne cherche le bien pour personne, pas même pour moi, poussé que je suis par un infernal désir qu’il me faut satisfaire même au prix de mes souffrances. Exhalez à loisir votre indignation ; je ne vous parle pas en ce moment, je parle à ma fille. Si c’est encore un bien de s’unir avec vous, d’être une duchesse espagnole, de s’agenouiller à la cour, d’espérer que sa beauté sera une excuse aux yeux des hommes, quand elle entendra les femmes chuchoter entre elles : « Elle a été bohémienne ; » si c’est encore un bien de mesurer sa joie à l’oubli des siens, des malheurs de ses frères, et qu’elle ne sente pas la douceur de sa couche altérée par le souvenir d’avoir abandonné son poste, — qu’elle parte ! Elle est mon unique rejeton ; dans ses veines, elle porte le sang où sa tribu a mis sa confiance. Son patrimoine, c’est leur obéissance. Si elle peut quitter cela pour une honte recouverte de pourpre et de soie, pour des baisers assaisonnés par l’oubli, pour un bonheur digne des malheureux qui sont ivres ou des fous nourris d’illusions, — eh bien ! qu’elle parte ! Vous, catholiques espagnols, quand vous êtes cruels et traîtres pour des buts impies, vous avez des présens que vous offrez à Dieu, vous guérissez les blessures que vous faites aux hommes avec des remèdes que vous présentez aux églises. Nous autres, nous n’avons pas d’autels pour ces présens réparateurs qui apaisent le ciel à l’endroit des violences commises sur la terre ; nous n’avons pas de prêtres, pas de symboles pour enseigner que la bohémienne qui devrait sauver sa race et qui l’abandonne peut laver cette tache et racheter le désastre qu’elle cause en travaillant à son propre salut. Le choix honteux qu’elle fait est un mal irrévocable, un poison qu’elle verse de propos délibéré à ses frères. Et maintenant choisis, Fedalma ! » Nous disions tout à l’heure que le bohémien Zarca était un prince, un fondateur de dynastie, un législateur ; il faut ajouter à ces qualités celle de théologien. En effet, ne paraît-il pas versé dans la connaissance des dogmes ? ne condamne-t-il pas le catholicisme espagnol en aussi bons termes que pourrait le faire un ministre ayant pris ses grades à Oxford ? J’imagine que celui-ci ne s’exprimerait pas mieux sur la doctrine de la satisfaction. Luther ne parlait pas autrement quand il fulminait contre les indulgences, et Calvin argumentait ainsi contre les pénitences distribuées à la grille du confessionnal. On pourrait croire que des idées tout anglaises ont dominé l’esprit de George Eliot, et qu’il a mis dans la bouche de Zarca ses opinions protestantes. Ce serait une faute d’autant plus sérieuse au point de vue de l’art qu’il y aurait dans le personnage, dans le temps et le pays où il est placé, un triple anachronisme ; mais il n’en est pas ainsi. Zarca n’est pas protestant ; il est tout au plus libre penseur, et en qualité de bohémien, sans foi ni religion, il peut sans trop d’invraisemblance tenir le langage que lui prête l’auteur. Son instruction dépasse la mesure de ce que nous aurions supposé dans un homme de cette race ; on aurait tort cependant de le prendre pour un anglican ou un puritain. Je dirai plus : l’ouvrage tout entier prouve que l’auteur n’appartient pas à une secte. Une tolérance universelle en est l’inspiration suprême, et s’il y a dans la Zingara espagnole quelque trace trop visible de l’esprit britannique, c’est l’écho perpétuel des querelles religieuses. On ne saurait pourtant accuser George Eliot d’avoir été injuste envers une conviction quelconque. L’inquisiteur lui-même, quel que soit son fanatisme à l’égard des infidèles, est représenté comme un homme de bonne foi. L’auteur est équitable envers lui comme envers le bohémien.

N’allez pas croire non plus qu’il favorise l’athéisme de ce dernier, parce qu’il lui donne le courage et la noblesse d’âme. Il n’y a pas de système dans cette œuvre, et la seule conclusion religieuse qu’on en pourrait tirer, c’est que l’honneur nous commande de rester attachés à là foi de nos pères. Zarca est la vertu parce que don Silva est le vice ; la logique de l’art le veut ainsi, et la morale s’accorde ici avec la logique. Le chrétien a succombé ; il faut qu’il se relève par le renoncement et l’humiliation. Zarca au dénoûment est frappé à mort par don Silva ; c’est une expiation du supplice de l’inquisiteur contre lequel le bohémien a prononcé la peine du talion. En mourant, Zarca fait grâce à son meurtrier ; mais celui-ci ne jouira pas du fruit de sa vengeance. Fedalma lui dit un adieu éternel, et il s’achemine vers Rome, où il implorera le pardon de son apostasie. Ainsi la balance est égale entre les religions ennemies, entre les passions opposées. Tout au plus pourrait-on dire que George Eliot enseigne une indifférence respectueuse envers toutes les doctrines. C’est peut-être là le résultat où l’ont conduit l’esprit de dispute et l’amour des discussions théologiques dont il a été témoin dans son pays.

Revenons au point où nous avons laissé le drame. Le choix de Fedalma entre son père et son amant était tout fait. Elle dit adieu à don Silva, qu’elle aime, et sa résolution est tellement sincère que, lorsque celui-ci, pour ne pas la perdre, se décide à suivre Zarca et les bohémiens, elle recule effrayée. Le duc de Bedmar quitterait ses dignités, sa maison, sa fortune, son peuple, pour devenir un bohémien, pour s’associer aux courses errantes des Zingari, non, cela n’est pas possible. Elle ne peut consentir à un tel sacrifice ; elle ne doit pas vouloir que Silva quitte pour elle sa foi, sa famille, son honneur, tout ce qu’elle n’a pas voulu quitter pour lui. « Fuyez, lui dit-elle, quand il en est temps encore ; pas une parole de plus ! Je dirai que j’ai repoussé votre amour, que je ne veux plus m’unir à vous… »

Il est trop tard pour fuir : don Silva est aveugle, il a résolu de se perdre. A ses yeux, Fedalma vaut bien les titres et la fortune qu’il abandonne ; sa loi, sa religion, c’est Fedalma. C’est elle et non pas les bohémiens qu’il suit ; lorsque Zarca donnera des ordres, ce n’est pas à lui, c’est à elle qu’il obéira. Il se lie, il s’enchaîne à la suite de la jeune Zingara, qui l’écoute avec terreur, et croit sentir trembler la terre autour d’elle, comme si la terre allait l’engloutir avec son amant insensé.

Une résolution comme celle de Silva est le partage des caractères faibles. Le lion fait place à l’homme dès que la pensée succède à l’entraînement : il s’est jeté d’un bond sur l’objet qu’il convoitait, bientôt il pâlit en présence de ce qu’il a fait ; il lâche ce qu’il avait saisi avec une folle ardeur, et va payer de son sang sa violence inutile. Combien d’êtres passionnés ressemblent à Silva, rêveurs et méditatifs quand la faute irréparable est accomplie ! Ils réfléchissent après avoir agi, et leur réflexion est leur premier châtiment.. Les pages où la pensée du seigneur déchu, se replie sur elle-même et se rend compte de la profondeur de sa chute sont parmi les plus belles de ce livre. Le talent de George Eliot brille surtout dans ces analyses psychologiques d’une conscience blessée.

Don Silva trouve d’abord quelque consolation dans les paroles du ménestrel Juan. Ce brave Juan, ce poète enfant, est une des créations les meilleures de l’ouvrage. Le pauvre artiste, sans autre bien que son luth et ses chants harmonieux, a levé les yeux sur Fedalma, qu’il aime aussi ; mais il tient soigneusement cachée cette douce flamme mélancolique dont il vit, et qui réchauffe son cœur en même temps que ses vers. Juan se donne à tous et ne demande rien. Il dit ingénument qu’il n’a pas d’âme à lui, que celle des autres lui en tient place, et voilà pourquoi ses accens expriment tour à tour la joie ou la tristesse, la gaîté ou la douleur de ceux qui viennent l’entendre. Il recèle en son cœur l’écho qui répond à toutes leurs pensées. Tout en aimant Fedalma, il est attaché au duc de Bedmar, et, au lieu de jalousie, ne ressent pour lui que de la pitié. Juan est aimé de tout le pays parce que sa chanson est la musique familière de tous, des petits comme des grands, des Maures comme des chrétiens. Les bohémiens eux-mêmes, qu’il ne méprise pas, ont pour le chanteur affection et respect. Le bon ménestrel ne connaît pas la haine et il n’a pas d’ennemis. Il passe de la ville au camp et au bivouac, partout il est bien accueilli : touchant privilège de la poésie, qui porte avec elle la paix, la douceur, l’humanité. Juan n’est pas dédaigné des belles ; les jeunes bohémiennes courent après lui, les filles espagnoles lui font des agaceries. Pour elles il a des sourires et des chansons, mais point d’amour. Ce sentiment, il le garde tout entier à Fedalma, qui n’en sait rien, qui ne le saura jamais.

Il vient donc chercher don Silva dans son exil volontaire, et varie le ton de sa chanson suivant l’état de cette âme qu’il s’efforce d’apaiser : la note du pauvre musicien se met patiemment d’accord avec le sentiment qui domine son maître, tantôt, sous les doigts de Juan, le luth gémit à l’unisson du cœur de don Silva, accablé par l’idée de sa faute ; tantôt des airs plus légers rappellent que la vie est courte, toujours mêlée de peines, et que l’amour est accordé à l’homme pour les oublier. Quelquefois le poète chante la vie errante : la sienne ne l’est-elle pas autant que celle des nomades africains ? La vie errante a ses compensations ; le chemin du foyer, toujours le même, a ses épines.


« Poussez en avant la barque, quittez, quittez le rivage ; les étoiles nous guideront au retour. — Oh ! le nuage qui se forme, oh ! la vaste, vaste mer, oh ! les vagues qui ne gardent pas de traces !

« En avant à travers les pins, à travers les bois qui s’élèvent en voûte, où l’on sent la douce haleine du silence. — Oh ! le labyrinthe, oh ! les ténèbres sans soleil, oh ! le mystère d’après la mort ! »

Ces vers plaintifs plaisent par momens au noble duc ; ils couvrent les cris du remords qui se résolvent et se fondent en un chant de tristesse ; mais le nouveau Saül ne prête pas longtemps l’oreille aux cordes sympathiques de la harpe. Alors le fidèle Juan, mettant de côté ses pauvres strophes, continue son œuvre d’apaisement avec des paroles amies. Il y a un nom dont la vertu magique est pour Silva au-dessus de tous les charmes de la poésie. Qu’importe que la vie soit pour l’âme endolorie un chemin semé de déceptions et de douleurs, si l’on a pour compagne dans ce chemin une Fedalma ? Qu’importe que le monde soit une triste mascarade où celui qui change de fortune ne fait que changer de haillons ? Avec l’amour de Fedalma, le monde acquiert plus de prix ; quand il ne serait qu’une mascarade, les haillons vaudraient bien la peine d’être portés.

Ces discours raniment le courage de don Silva ; mais Juan n’est pas toujours là, et la solitude fait de la nature un désert immense, inhospitalier, quand l’âme troublée a peur d’être en présence d’elle-même. C’est alors que les rues de sa ville, les autels de son église, la demeure de ses ancêtres, les bannières, les trophées, reviennent en foule assiéger la pensée de Silva, lui reprocher son crime : tant d’images chères ou saintes, tant de souvenirs pieux, tant de sermens qu’il avait prêtés ! Une nuit surtout revient à sa mémoire, la nuit solennelle de la veillée des armes, lorsqu’il se voyait sur le point d’être armé chevalier. Il était aussi dans la solitude, mais combien différente ! solitude peuplée de noms glorieux et de choses divines qui aujourd’hui se dressent devant lui pour l’accuser… Il veillait alors pour se rendre digne de ceindre l’épée au nom du Christ, aujourd’hui il veille sous les insignes du mécréant ; c’est le fer d’un mécréant qu’il porte à son côté : il a juré d’anéantir la croix ! Il recevait avec un saint orgueil les titres de chevalier chrétien : qu’est devenu le chevalier, qu’est devenu le chrétien ?

A ces redoutables pensées, la tempête s’élève de nouveau dans le cœur de l’apostat ; l’image de Fedalma elle-même ne peut lui rendre le calme. Un autre supplice s’ajoute à celui du remords. Les bohémiens dont il a fait ses compagnons le regardent comme un traître, le haïssent comme un persécuteur. N’est-il pas un chef espagnol, le maître du château où leurs frères étaient captifs, destinés au bûcher ? Dans leur langage, que Silva ne comprend pas, mais dont un geste ennemi, dont un regard farouche, expliquent le sens, ils se communiquent leur passion haineuse contre le nouveau-venu. Un d’eux entonne le chant sauvage qu’ils font entendre à ceux des chrétiens qui viennent se mêler à leur troupe, chant de menace et de terreur composé en langue espagnole pour servir d’épreuve et d’avertissement. Tous joignent leurs voix au concert barbare qui semble assaillir le duc et l’enfermer dans le cercle d’une adjuration démoniaque.


« Frère, entends notre malédiction, malédiction sur l’âme et sur le corps ! Si tu ne hais pas tous nos ennemis, si tu ne te lies pas à la chaîne de nos misères, tu n’es qu’un faux bohémien !

« Puisses-tu être en proie à la faim et à la soif, aux douleurs aiguës, aux griffes de la disette te déchirant seul et abandonné, sans autres témoins que les vautours pour entendre tes gémissemens !

« Que tes mains soient brûlantes, ta tête en feu, tandis que sur une mer de sable la fièvre t’a étendu mourant, tandis que l’on cerveau délirant voit briller une eau courante, et que ton oreille assourdie sent palpiter tes veines enflammées !

« Que ta langue et ta lèvre ne puissent recevoir une goutte d’eau ni de la terre ni du ciel, tandis que le désert ardent s’appesantit sur ton angoisse, et que le ciel et la terre semblent se rapprocher pour t’étouffer !

« Puisses-tu languir seul et le jour et la nuit, haïr les ténèbres, haïr la lumière, prier et n’avoir pas d’oreille pour t’entendre, n’apercevoir aucun frère près de toi, jusqu’à ce que tu implores la mort, la mort qui passe sans t’écouter, et que tu hurles pour chasser les vautours !

« Sois maudit dans ton âme et dans ton corps ! Si tu aimes les ennemis des hommes à la peau brune, si tu n’acceptes pas à toujours la chaîne de leurs misères, tu n’es qu’un faux bohémien ! »


Nous ne traduisons que la première partie de ce chant original. Après avoir maudit le renégat, s’il ne hait pas les chrétiens, ils le maudissent, s’il ne hait pas la croix. Les images de sang et de feu remplissent cette seconde moitié, qui pour l’énergie n’est pas au-dessous de la précédente.

Ce chœur est pour Silva celui des implacables Euménides attachées à ses pas ; ces cris sauvages sont l’expression des remords qui poursuivent sa conscience. L’auteur d’Adam Bede et des Scènes de la vie cléricale retrouve ici ses inspirations favorites. Sans être calviniste ni puritain, George Eliot se plaît dans la peinture de l’âme du pécheur en présence du mal qu’il a fait, mal irrémédiable suivant le dogme désespérant de l’église dont il procède, quoiqu’il n’en soit pas le disciple. Silva est livré aux souffrances du damné ; l’enfer le possède, le torture de son vivant. Point de salut, point d’issue, point d’espérance pour le criminel ! C’est ainsi que le philosophe affranchi de la croyance étroite de ses pères conserve sur le mal accompli les mêmes idées sombres, le même penchant au culte de la fatalité. Presque tous les romans de l’auteur avaient pour centre un repentir sans issue. C’est le fond de l’histoire lamentable de la pauvre Janet dans Janet’s Repentance ; c’est l’idée capitale du livre qui a fait la grande réputation de l’auteur : Hetty, coupable d’infanticide et contrainte d’avouer son forfait, attire l’intérêt du lecteur beaucoup plus que l’honnête et irréprochable Adam Bede. Un crime secret sert de nœud à Silas Marner, et Romola ne serait plus un roman sans le récit des remords que laisse au héros un larcin qu’il est parvenu à cacher. George Eliot raconte perpétuellement le drame du péché, non celui de l’apaisement, — de la loi morale violée, non de la justice divine satisfaite. Le calvinisme a si bien fait entrer dans les consciences l’idée du crime inexpiable, qu’elle est restée même dans ceux qui ont cessé d’être des fils de Calvin. Le romancier américain Nathaniel Hawthorne, esprit libre et purement philosophique, est nourri de ce dogme : ses romans, qu’il est inutile de rappeler ici, en fournissent la preuve irrécusable. Je ne sais si George Eliot, plus délicat dans l’analyse morale, n’a pas poussé plus loin l’art de tirer parti de cet enrayant repentir qui, pareil au vautour de Prométhée, ronge un cœur toujours renaissant pour son supplice.

La troupe des Zingari se met en marche pour une expédition dont le secret est caché à Silva. Il apprend trop tard que la ville de Bedmar, où il était maître naguère, est prise, et que le prieur Isidor est aux mains des infidèles. Il part affamé de vengeance et de colère, et arrive juste pour se jeter aux pieds du vieillard, que les bohémiens traînent au bûcher. Abaissement inutile, pénitence tardive ! son oncle le repousse et le maudit ; c’est en vain que Silva demande grâce à Zarca, et le prie à genoux d’éteindre le bûcher, de sauver la victime : il n’obtient pour toute réponse que le refus et le mépris. Alors, ne se connaissant plus, il frappe le père de Fedalma. Zarca, mourant, appuyé sur Fedalma, qu’il a fait venir, ordonne pourtant aux siens de délivrer l’Espagnol, de lui rendre son épée, de le laisser passer libre et seul à travers leurs rangs pressés. Silva s’éloigne portant le poids de ses deux crimes, le fardeau d’une vie déshonorée que personne désormais ne daigne menacer. Cependant le brave ménestrel Juan procure au duc une dernière consolation en lui ménageant une entrevue suprême avec Fedalma. Dans la nuit où celle-ci s’embarque avec ses sujets pour l’Afrique, un pèlerin s’approche de la fille de Zarca, lui fait ses adieux, et, immobile sur le rivage, attend que la voile de la Zingara ait disparu dans les ténèbres avant qu’il ne prenne le chemin de Rome, où il doit expier son apostasie.

On est peut-être surpris de ce que l’amour de don Silva et de Fedalma ne nous ait pas fourni la bonne fortune d’une citation ou l’occasion d’une analyse. Nous serions nous-même tenté de partager cette surprise, si nous n’avions pas présens à la mémoire les autres ouvrages de George Eliot. Je ne sais s’il est jamais arrivé à l’auteur de rendre dans sa force cette passion envahissante qui, partout où elle règne, dans les livres comme dans la vie, occupe toute la place et veut tout ou rien. Serait-il vrai que les femmes, à de rares exceptions près, et celles-là très éminentes, sont beaucoup mieux faites pour sentir l’amour que pour l’exprimer ? George Eliot a commencé tard à se mettre en communication avec le public ; avait-il passé le moment où l’on connaît l’amour profond qui ne songe pas à s’analyser lui-même ? On dirait qu’il n’a voulu le connaître que par les ravages que cet amour produit ou même par les fautes dont il est responsable. L’auteur ne l’admet que pour peindre les remords qui en sont la conséquence. A dire le vrai, cette passion est absente de ses œuvres, et, comme un véritable réaliste, il ne croit qu’à deux sortes d’affections entre les deux sexes : l’entraînement du plaisir et le penchant légitime obéissant à loisir au vœu de la nature. Suivant lui, il n’y aurait en ce monde que des Arthur Donnithorne pour mettre à mal de jeunes évaporées comme Hetty, ou des Adam Bede, tels que le brave fermier qui, après avoir essayé d’épouser Hetty, se rabat sur la quakeresse Dinah Morris, beaucoup plus capable en effet d’assurer son bonheur. Ce n’est pas seulement dans Adam Bede que George Eliot se plaît à représenter les secondes amours allumées par des feux plus sages dans des âmes qui ont eu la prudence de se préserver de l’incendie trop violent. Il est évident pour nous qu’il ne croit pas à la flamme sacrée chantée par les poètes, aux grandes passions tragiques étalées sur la scène. Il l’accepte comme une folie, et c’est au mal produit par cette folie qu’il s’attaque. Elle est à ses yeux une maladie, et il ne trouve d’énergie et de puissance que pour en décrire les funestes effets. L’amour dans Silva est toujours à l’état de remords, jamais expansif et libre, comme c’est le caractère essentiel de cette passion. Je ne vois dans ce long poème de sept à huit mille vers qu’un moment, un seul, où les deux amans se rejoignent et se donnent mutuellement quelque assurance du sentiment qui les rapproche : c’est lorsque don Silva vient retrouver Fedalma dans le camp bohémien. Quelle situation que celle d’un tel amant qui abandonne tout pour son idole, que celle d’une maîtresse à qui l’on donne une telle preuve d’amour, et cela au moment où ils devaient se croire à jamais perdus l’un pour l’autre ! George Eliot a-t-il su trouver les paroles qu’ils doivent s’adresser ? On en jugera par ces lignes :


« FEDALMA. — Cher amant, vous vivez donc, et vous avez cru en moi ?

« DON SILVA. — Nous voici réunis une fois encore. Le désir est noyé dans le bonheur.

« FEDALMA. — Vous ne m’avez donc pas haïe, vous ne m’avez pas crue ingrate ? vous n’avez pas eu de mon amour une faible idée, parce que je vous avais quitté ?

« DON SILVA. — Chère enfant, j’avais confiance en vous comme les saints en Dieu. Vous ne pouviez rien faire qui ne fût pur et d’un cœur aimant, bien que votre conduite eût pu causer ma mort ; c’est vous qui aviez moins de confiance, puisque vous avez suspecté la mienne. Ce doute était coupable.

« FEDALMA. — Non ; quand je vous voyais me haïssant, le blâme retombait sur moi seule, la pauvre Zingara, à qui vous aviez prodigué tous vos trésors d’amour, trésors qui ne vous ont valu que des douleurs. Alors je me disais : « Cela est mieux ainsi, il sera plus heureux ; » mais bientôt cette pensée, qui s’efforçait d’être une espérance, finissait par des larmes.

« DON SILVA. — C’était une cruelle pensée. Plus heureux ! dites-vous : le vrai malheur ne peut commencer pour moi que le jour où je cesserais de t’aimer.

« FEDALMA. — Silva !

« DON SILVA. — Ma bien-aimée !

« FEDALMA. — Je m’imaginais que j’avais tant à vous dire ! de bien longs et bien éloquens récits, comment tout s’est passé, comment je reçus votre message qui m’appelait à la cérémonie de notre union, comment il me semblait voir le fantôme de ma joie détruite assister seul à ma noce ; mais en ce moment…

« DON SILVA. — Oh ! ce grave discours nous arrêterait dans nos élans joyeux, comme les cloches qui font perdre les momens avec leur sonnerie.

« FEDALMA. — Et quand je vous dirais tout cela, la conclusion serait que je vous aimais encore à l’instant même où je prenais la fuite. Mes paroles n’auraient pas plus de sens que n’en a le petit cri des oiseaux quand ils sentent mutuellement leur cœur battre.

« DON SILVA. — Nos yeux, nos veines palpitantes en disent assez ; que nos paroles soient le simple gazouillement de l’amour ! »


Voilà de jolies choses assurément, surtout ces comparaisons des cloches et des petits oiseaux ; mais ne croirait-on pas entendre la conversation de deux fiancés se promenant le soir le long d’une de ces rivières qui coulent lentement à travers les herbages dans un paysage anglais ? Est-ce bien le langage d’une femme qui a dans les veines du sang embrasé par le soleil d’Orient ? Et cet amour du renégat qui le pousse au crime peut-il s’exprimer ainsi ? Ah ! que le vieux Shakspeare entendait autrement la peinture des passions fatales ! On a peine à comprendre qu’une Fedalma si bonne fille, si soumise aux volontés de son père, ait tant d’empire sur la nature violente, sur le caractère emporté de don Silva. L’auteur d’Antoine et Cléopâtre en aurait fait une vraie bohémienne. Antoine oublie son honneur, il met aux pieds de Cléopâtre ses légions, son Devoir de Romain, son épouse Fulvie ; mais l’Égyptienne, artificieuse et passionnée, a des séductions qui l’égarent. Elle a aimé César, plus tard elle voudrait bien prendre dans ses filets le prudent Octave ; mais tant que l’époux de Fulvie est près d’elle, il est son dieu Mars, elle le flatte et l’admire, elle l’aime on croit l’aimer, et Antoine est capable de toutes les folies pour la disputer à ses rivaux. La tendresse de Cléopâtre est un amour de courtisane, et ce sont là précisément les amorces qui font commettre des crimes. Elle est pour son amant la sublime enchanteresse ; Antoine s’acharne d’autant plus à sa possession qu’il sait que le cœur de cette femme est capable de le trahir. Il meurt dans ses bras, et lorsqu’elle le suit dans la mort, bien que son trépas soit le sacrifice de l’orgueil, le nom d’Antoine est le dernier mot qu’elle prononce. Voilà les amours qui aboutissent au parjure et aux forfaits. Fedalma est trop régulière et trop correcte pour entraîner don Silva au déshonneur et à l’apostasie. Une nouvelle Cléopâtre expliquerait mieux la chute de ce nouvel Antoine. Nous ne saurions reprocher à George Eliot de n’être pas Shakspeare. Notre pensée se borne à constater qu’il a vu dans Silva le damné et dans Fedalma l’occasion innocente de sa damnation : il s’est proposé de peindre le remords beaucoup plus que la passion qui en est la cause. Cette conception une fois admise, il est juste de reconnaître que le portrait de l’apostat est tracé avec une grande énergie, et que dans cette bohémienne trop anglaise l’auteur a pourtant su rendre au vif l’instinct de la liberté sauvage et de l’existence nomade.

L’œuvre nouvelle de George Eliot porte le titre de poème. Est-ce une épopée ? est-ce un drame ? Le dialogue y occupe la plus grande place, et l’ouvrage se développe en une série régulière de situations ; mais la partie narrative est considérable, et ne pourrait être réduite à de simples indications de mise en scène. Ce défaut ramène à chaque instant la personne de l’écrivain, et choque l’œil du lecteur par le changement continuel de la disposition typographique. Il doit être attribué à l’inexpérience de l’auteur, qui s’essaie dans mn genre nouveau : les habitudes du romancier ont un peu nui à la tentative du poète. On ne passe pas impunément de la prose aux vers et du réalisme à l’idéal. Nous n’insisterons pas sur quelques imperfections de la forme : George Eliot, dont la plume a mieux réussi dans les passages lyriques de son ouvrage que dans le reste, a dû sans doute éprouver que la prose n’est pas la meilleure préparation au vers iambique, bien que ce dernier soit le mètre qui s’en rapproche le plus. Il a été mieux servi par sa grande habileté à peindre les individus et les caractères. Il y a dans sa Zingara espagnole une foule de personnages secondaires qui ajoutent à l’agrément du poème : l’hôtelier juif qui cache et montre tour à tour sa religion, l’orfèvre catalan Blasco qui regarde la chevalerie, l’inquisition, le christianisme, toutes les institutions de l’Espagne comme ayant pour but et pour centre la prospérité du commerce de l’orfèvrerie, le bateleur Roldan, son fils malingre Pablo, et même son singe Hannibal, voilà autant de figures qui jettent dans ce livre une heureuse variété.

A la question posée au début de cette analyse, la réponse est désormais facile. Très éloquent dans la peinture des remords, beaucoup moins animé pourtant quand il s’agit d’exprimer l’amour, George Eliot n’a pas rencontré cet équilibre de forces, cette égalité de puissance entre le devoir et la passion d’où résulte le véritable drame, et dont la poésie narrative ou tragique ne saurait se passer. La souffrance morale du renégat est émouvante ; mais avons-nous été touchés de l’entraînement qui l’a rendu criminel ? Fedalma se sacrifie à l’impérieuse volonté de son père ; mais sommes-nous bien sûrs qu’elle aime profondément l’homme qu’elle abandonne ? Zarca lui-même est très fier, très vigoureux ; mais où sont les douleurs et les tortures qui nous feraient comprendre sa cruauté ? Les personnages de George Eliot sont tout d’une pièce ; pour les ennoblir, il les a guindés à une hauteur où notre sympathie a quelque peine à les atteindre.

En passant à des conceptions idéales, George Eliot devait rencontrer bien des obstacles, dont le plus considérable était la difficulté de saisir la réalité historique après avoir cherché toujours la réalité contemporaine. Rien n’est plus opposé que ces deux élémens. Un esprit exclusivement occupé des objets qui l’entourent contracte une sorte de myopie qui l’empêche de voir. Il finit bientôt par se faire une loi de cette impuissance : combien de fois de notre temps n’avons-nous pas entendu de prétendus oracles de la critique professer cette doctrine qu’il fallait nous contenter d’observer le présent, de vivre dans notre milieu ! Cet obstacle, nous félicitons l’auteur d’Adam Bede d’en avoir jusqu’à un certain point triomphé. Bien lui a pris, dans son réalisme, de ne pas. renoncer aux idées ; d’autres qui se sont brouillés avec elles, peut-être parce qu’ils n’en avaient pas, ont de la peine à trouver une issue dans leur cercle étroit. Sans doute la juste mesure lui a manqué. Il a trop voulu créer des personnages historiques avec des idées, il a du moins prouvé qu’il pouvait prendre l’essor, et ce poème, s’il n’augmente pas la popularité de son nom, le haussera d’un degré dans l’histoire de la littérature anglaise.


Louis ETIENNE.

  1. Scenes of clérical life, Amos Barton, chap. VII.
  2. Voyez la Revue du 15 décembre 1863.