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Un Roi et un Pape/02

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Un Roi et un Pape
Revue des Deux Mondes3e période, tome 27 (p. 388-422).
UN
ROI ET UN PAPE

II. [1]
PIE IX ET LE SAINT-SIÈGE.

Par sa durée comme par ses vicissitudes, le dernier pontificat restera l’un des plus mémorables de l’histoire. L’on peut dire de Pie IX qu’il a été un grand pape sans rien avoir d’un grand homme. Ni par la portée de l’intelligence, ni par l’étendue de la culture, il ne dépassait la moyenne des papes qui ont obscurément siégé sur la chaire de saint Pierre. La grandeur qu’il n’avait point dans l’esprit, Pie IX l’avait dans le caractère et dans l’âme. Doué en même temps d’une imagination ardente et mobile, d’un cœur ferme et intrépide, il a laissé sur tous les actes de son pontificat l’empreinte de sa personnalité. Aucun homme ne s’est jamais moins docilement courbé sous les faits, aucun pape n’a prétendu davantage à les diriger ; s’il n’a point réussi à modifier le cours de l’histoire, il a su donner autant de dignité aux revers qu’il a subis qu’aux triomphes qu’il a remportés.

Pie IX a été pape comme Louis XIV était roi ; il se tenait sans effort au niveau de ses hautes fonctions et en donnait à autrui une idée d’autant plus élevée qu’il en avait lui-même une plus haute opinion. Une figure ouverte et souriante, une bonté relevée de finesse, une noblesse aisée et pleine de bonhomie, une majesté simple et familière, lui donnaient quelque chose de souverain et de paternel, d’imposant et de séduisant à la fois. Peu de papes ont possédé à un tel degré les qualités extérieures de ce rôle de pape, devenu plus que jamais un rôle de représentation. Ce n’est point que Pie IX gardât toujours la solennité du pontife à l’autel, ou affectât la raideur d’une icône byzantine ; chez lui, tout était naturel et spontané : on sentait l’homme sous le pape, jamais l’acteur et le personnage. D’une nature vive et impressionnable, d’un esprit prompt et mordant, il lui échappait parfois des saillies dont sa bonté n’émoussait pas toujours la pointe. C’était la seule façon dont il manquât à son métier de pape. Deux choses frappaient surtout en lui, un œil brillant et pénétrant, tour à tour scintillant d’éclairs et humide de larmes, une voix ample, vibrante, fortement timbrée, qui remplissait les arcades de Saint-Pierre et résonnait jusqu’aux extrémités de l’immense place vaticane. Cette voix, il aimait à la faire entendre aux pèlerins de tous pays, non-seulement dans les bénédictions solennelles et les paroles du rituel, mais dans des discours et des improvisations où la conviction, l’indignation, la passion lui donnaient une éloquence émue et véhémente. Des pèlerinages au Vatican, il avait fait un nouveau mode d’action pour le saint-siège ; il s’était ainsi dans sa vieillesse attribué un rôle nouveau, qu’il a rempli jusqu’à la fin avec une énergie admirable, prodiguant à tous sa parole, ne se laissant arrêter ni par l’âge, ni par la maladie, faisant taire ses souffrances et ramassant ses forces défaillantes pour la scène où il paraissait en maître des âmes.

Pie IX a été à la fois le Louis XIV et le Louis XVI de la papauté : une même année l’avait officiellement revêtu de l’infaillibilité et dépouillé de la souveraineté terrestre. Ce contraste de succès et de revers, ce mélange de victoires inouïes et de défaites irréparables, lui avait donné le double prestige de la grandeur et de l’infortune, qui dans sa personne se tempéraient et s’ennoblissaient l’une par l’autre. La chute du trône papal a été le tourment, la croix de ce pontificat à tant d’égards si heureux, crux de cruce, dit la prophétie de Malachie [2]. Pie IX devait cependant beaucoup à cette spoliation, il lui devait l’amour passionné et les ovations enthousiastes de ses enfans, il lui devait ce que n’eût pu lui donner l’éblouissante auréole de l’infaillibilité. Sur le front de ce triomphateur spirituel, de ce dominateur des consciences, la déchéance temporelle avait mis quelque chose du charme mélancolique des rois tombés et des héros persécutés. Aux yeux des fidèles, à ses propres yeux, Pie IX était le pape martyr, ses souffrances le rapprochaient du prince des apôtres, le rapprochaient du Christ. On raconte que devant un saint Pierre en croix, Pie IX dit un jour ; « Voilà mon portrait. » Des millions de chrétiens comparaient ses tribulations à la passion du Sauveur et voyaient de nouveau le Christ captif et crucifié en son vicaire [3]. Jamais pape, jamais homme peut-être, n’a été entouré d’un aussi tendre respect, d’une piété aussi exaltée. Il y avait dans la vénération, dans la dévotion dont il était l’objet quelque chose du culte rendu à un dieu souffrant.

Pour la plupart de ceux qui l’abordaient, Pie IX était un saint : on le révérait, on le priait comme tel. Rome se racontait ses miracles et se répétait ses prophéties ; les pèlerins se disputaient ses reliques, les miettes de son pain, les fils de sa soutane, connue après ses funérailles la paille de son lit funèbre. Pie IX, béatifié, canonisé, jouira bientôt du culte de l’église ; mais, lorsqu’il sera monté sur les autels, quand il recevrait autant d’hommages que le saint Pierre dont la bouche des fidèles a usé le pied de bronze, Pie IX ne serait pas plus honoré, il n’aurait pas de dévote plus fervens et plus convaincus que de son vivant, lorsque dans les loges du Vatican il voyait les pèlerins se presser à ses genoux et couvrir ses mains de leurs baisers.


I

L’élévation au trône pontifical du cardinal Mastaï Ferretti fut pour Rome, pour le conclave même une surprise, presque une déception. On savait peu de chose du nouvel élu, et il y avait peu de chose à en apprendre, rien qui pût faire présager le rôle du souverain ou du pontife. Sauf un voyage d’un ou deux ans au Chili, à la suite d’un vicaire apostolique, le successeur de Grégoire XVI n’avait fait que parcourir régulièrement le cursus honorum d’une carrière romaine, tour à tour abbé, prélat, évêque, cardinal. Ce qu’il y avait de plus notable dans cette existence ecclésiastique, c’est qu’elle n’avait point commencé dès l’enfance. Au lieu d’avoir, comme tant de ses compatriotes, grandi sous la soutane, le jeune Mastaï ne s’était consacré à l’autel qu’à l’âge d’homme. Ce n’est qu’à vingt-quatre ans, en 1816, qu’il quitta les vêtemens séculiers, ce n’est qu’à vingt-sept ans, en 1819, qu’il dit sa première messe. Sa vocation lui vint de la déception de ses espérances mondaines. Avant de se vouer à l’église, le futur pape avait voulu porter les armes et l’uniforme militaire. Une maladie nerveuse, l’épilepsie, dit-on, lui avait fait refuser l’accès de la garde noble ; la même infirmité eût pu l’arrêter au seuil des dignités ecclésiastiques, s’il n’eût passé pour avoir été guéri par l’intercession de la Vierge. Un miracle lui avait ainsi ouvert les portes de l’église, dont le Saint-Esprit lui devait inopinément confier la direction.

Ce qui valut la tiare à Pie IX, ce fut la répugnance de la majorité. du sacré-collège pour l’impérieux cardinal Lambruschini ; ce fut ensuite la pureté de ses mœurs, la sincérité de sa foi, l’aménité de ses manières, puis aussi un certain renom d’humeur libérale ou tolérante, et la douceur que, dans son archevêché des Spolète, il avait montrée aux insurgés de 1831 et aux inculpés politiques. Grégoire XVI laissait l’état pontifical fatigué d’un long régime de compression et travaillé par les idées nouvelles. De tous côtés, parmi les laïques, parmi le clergé même, l’on réclamait un pape disposé aux réformes. Un vague souffle de l’esprit de liberté qui remuait déjà la péninsule avait pénétré jusque dans le conclave. Pie IX fut nommé par réaction contre le régime précédent, sans que personne sût bien ce qu’il était, sans même que la plupart des cardinaux qui lui donnaient leur voix lui crussent de réelles chances de succès.

Le nouveau pape sembla d’abord dépasser les espérances de ceux qui, en Italie et au-delà des monts, attendaient le plus de la papauté. Un de ses premiers actes fut une amnistie générale pour les condamnés politiques que Grégoire XVI tenait incarcérés dans ses prisons ou exilés à l’étranger. L’amnistie fit d’autant plus de bruit à Rome et en Italie qu’on la savait combattue par l’Autriche, alors omnipotente dans toute la péninsule. A cet acte spontané du nouveau pontife, ce fut des Alpes à l’Etna un délire d’enthousiasme. Les plus hardies espérances se donnèrent subitement carrière. L’Italie crut avoir trouvé un pape italien et libéral. Pour un homme naturellement enclin à la confiance et à l’optimisme, naturellement ouvert aux émotions généreuses, cette allégresse de toute une nation était le plus pressant des aiguillons.

Pie IX entendit le cri de réforme qui en 1847 résonnait à Rome comme à Paris. Tout était à refaire dans l’état romain. En restaurant la souveraineté pontificale, Pie VII et ses successeurs avaient rétabli tout ce qui, dans l’ancienne constitution, convenait au despotisme ou à la centralisation et pris garde de relever les anciens vestiges des libertés locales effacées par la révolution et par Napoléon. Pie IX rendit aux provinces des assemblées provinciales, à Rome une municipalité ; il ouvrit aux laïques l’accès de l’administration, il relâcha les liens de la presse, il institua, une consulte, un conseil d’état, un conseil des ministres, en attendant une constitution. Toutes ces réformes se succédaient coup sur coup et pour la plupart avant l’explosion de février 1848. L’Europe était étonnée, catholiques ou hétérodoxes, les puissances félicitaient à l’envi le pontife réformateur. L’Italie était émerveillée, c’était du saint-siège que lui venait l’initiative des réformes et des libertés civiles, c’était du saint-siège que semblait devoir venir le signal de l’émancipation nationale. La péninsule avait enfin rencontré un prince italien, et ce prince était le pape. La papauté, réduite depuis des années, depuis des siècles, à un rôle si modeste, semblait retrouver tout d’un coup le prestige des plus grandes époques du moyen âge.

Un tel spectacle avait quelque chose d’insolite qui troublait les regards et les idées. L’enthousiasme public, échauffé par les premiers actes du nouveau pontife, osait tout se promettre d’un règne si bien commencé. Du nord au midi, le nom de Pie IX devint le signe de ralliement des patriotes et comme le mot d’ordre de l’Italie entière ; c’était aux cris de vive Pie IX ! que le peuple réclamait de ses princes des réformes et des libertés, que la péninsule affirmait d’avance son indépendance et son unité. A Naples, à Florence, à Turin, à Milan, à Venise, les femmes portaient les couleurs du pape, le peuple chantait l’hymne de Pie IX comme un défi à l’Autriche ; le successeur de Grégoire XVI était la première idole de cette Italie en quête d’un nom à glorifier et d’un chef à suivre. Le pape qui devait être deux fois détrôné par la révolution italienne en fut d’abord le coryphée et le drapeau.

Était-ce par complaisance pour les acclamations populaires que le chef de l’église s’était jeté dans une politique si nouvelle pour le saint-siège et si peu conforme à tout le reste de son règne ? Assurément non ; quelque sensible qu’il fût aux applaudissemens de l’Italie, Pie IX avait des mobiles plus élevés ou plus en rapport avec sa dignité. Les deux premières années de son pontificat ne sont pas si difficiles à concilier avec les trente années suivantes qu’il le semble au premier aspect. En cédant au double courant libéral et national, Pie IX cédait d’abord à l’entraînement d’une âme avide d’émotion et de sympathie, si ce n’est d’admiration et de gloire. Le pape était de ces hommes qui, se voyant portés au faîte des grandeurs, se croient appelés à faire quelque chose de grand. Dans tout son règne et à travers tous ses malheurs, jusqu’en son goût du bruit et de l’éclat extérieur, jusqu’en d’apparentés futilités, on sent la même conviction, la même aspiration. C’était un souverain pontife qui devait immortaliser son pontificat ; la manière inattendue dont le ciel l’avait élevé sur la chaire de saint Pierre le persuadait qu’il était destiné à lui rendre un nouveau lustre. Pie IX devait être un grand pape ; avant d’être un convocateur de conciles et un proclamateur de dogmes, il tenta d’être un grand prince, il rêva d’être un réformateur civil, un initiateur national.

Et ce n’était là ni ambition mondaine ni naïf entraînement d’un noble cœur. Cette gloire du prince et du réformateur, Pie IX ne la convoitait que pour en faire honneur à la papauté. C’était une couronne neuve dont il voulait, aux yeux de l’Italie et du monde, rehausser la vieille tiare romaine. Ces premiers actes du généreux pontife partaient de la même impulsion que les résolutions les plus opposées de son règne. Dans ses réformes civiles, dans ses velléités italiennes, Pie IX obéissait au même mobile que plus tard dans ses attaques contre l’Italie, dans sa condamnation du libéralisme. Ce qu’il avait en vue, c’était la glorification de la chaire de saint Pierre.

C’était en effet un grand rôle qui semblait s’offrir à la papauté vers 1848, un rôle auquel l’appelaient depuis longtemps les souffrances et les prières de l’Italie, et qui était digne de tenter Rome. Un pape libéral, devenant le promoteur de l’indépendance italienne et le chef reconnu des princes et des peuples de la péninsule, c’était l’espoir de tous ceux qui, au sud des Alpes, souhaitaient passionnément de concilier le patriotisme et la religion ; c’était la vieille idée guelfe, alors rajeunie et prêchée par une école nombreuse, éloquente, influente. Si Pie IX n’a jamais adopté toutes les brillantes visions de Gioberti et des néo-guelfes, il en a certainement subi le charme. Par son attitude et ses paroles, il a fomenté dans la nation cette noble chimère, il lui a fait prendre corps. Comment du reste s’étonner qu’à un certain moment un pape ait vaguement caressé ces beaux songes qui, en tirant la papauté de l’effacement politique où elle languissait depuis plus de deux siècles, ouvraient devant elle de magnifiques perspectives de puissance et de popularité ? C’était sur cette route, depuis si longtemps abandonnée, que l’église romaine, alliée aux communes lombardes, avait aux jours des Alexandre III et des Innocent III remporté ses plus beaux triomphes. La papauté ne pouvait-elle donc plus s’appuyer sur les peuples, s’affranchir de la pesante tutelle des gouvernemens égoïstes et d’une trompeuse diplomatie ? Ne pouvait-elle conquérir le respect et l’admiration de toutes les Dations civilisées en méritant l’amour et la gratitude de l’Italie ? Si c’était là pour le saint-siège la voie la plus dangereuse, c’était assurément la plus glorieuse. Contrairement à toutes les apparences, on eût même pu dire que, pour la royauté pontificale, cette voie semée de périls était la seule voie de salut. La politique téméraire que Pie IX s’est depuis tant reprochée était en réalité pour les papes la seule chance de sauver leur souveraineté temporelle, en la réconciliant avec les aspirations nationales de leur peuple, avec les aspirations libérales du siècle, Sur ce point, les néo-guelfes voyaient juste : la papauté ne pouvait conserver de couronne terrestre qu’en en faisant pour l’Italie un gage d’indépendance. Il n’y avait pas de milieu entre l’extension de l’influence politique de la papauté sur l’Italie entière ou l’anéantissement du petit état romain par la résurrection nationale de la péninsule.

La première politique de Pie IX n’était donc ni aussi inconsidérée ni aussi intempestive qu’elle a pu le paraître depuis. C’est la seule fois qu’un pape ait essayé d’accommoder la souveraineté pontificale aux nouvelles conditions de l’Europe, et c’était manifestement la dernière fois qu’une pareille tentative pût être faite. Par malheur pour la papauté, cette tardive et suprême expérience ne pouvait plus réussir. Quand l’idée guelfe d’un pape patriote n’aurait pas porté en soi le germe d’une irrémédiable contradiction, l’église romaine s’était déjà trop isolée des peuples, elle s’était trop enfoncée dans l’absolutisme, pour se laisser rejeter tout à coup sur des routes nouvelles. Avec toutes ses vertus, Pie IX lui-même était l’homme le moins capable d’accomplir une telle révolution ; il y eût fallu l’énergie d’un Grégoire VII, à tout le moins l’audace d’un Jules II. Un pape d’un cœur plus généreux que hardi, d’un esprit plus droit que ferme, d’un caractère plus entreprenant que résolu, devait être arrêté dès les premiers pas, par ses doutes, par ses déboires, par ses scrupules. Un tel homme devait se buter aux obstacles accumulés devant lui, et après quelques tergiversations retomber las et découragé dans la politique traditionnelle. Tous les efforts de Pie IX pour adapter à l’esprit nouveau la vieille monarchie pontificale devaient seulement le convaincre de l’impossibilité d’une telle adaptation.

L’illusion du pape et de l’Italie fut de courte durée. La révolution de février 1848 ne fit que précipiter le cours naturel des événemens, et acculer plus rapidement le pape à l’impasse où il devait se retourner contre ses admirateurs de la veille. Le 14 mars, Pie IX accordait à ses états une constitution. Il était déjà permis de douter que le pouvoir théocratique du vicaire du Christ se pût plier au gouvernement des chambres. Ce n’était pas là cependant la plus grande difficulté. A Rome comme dans toute l’Italie, la révolution de 1848 poursuivait moins des libertés politiques que l’indépendance nationale ; ce que le peuple italien réclamait de ses princes, c’était avant tout des armes contre l’Autriche. Là fut l’écueil du libéralisme et de la popularité de Pie IX.

Charles-Albert avec ses Piémontais était entré en Lombardie, Rome et l’Italie demandaient au successeur d’Alexandre III et de Jules II de bénir la guerre libératrice, et de se joindre aux défenseurs de la commune patrie. Déjà depuis longtemps les manifestations belliqueuses se succédaient à Rome et dans les principales villes de province. L’Autriche, en occupant Ferrare, en levant dans les villes de l’état romain des contributions de guerre, avait depuis plusieurs mois donné à la cour de Rome le plus juste des griefs. Pie IX semble avoir ressenti en prince et en Italien l’outrage fait à sa souveraineté, il avait protesté, envoyé des notes en Autriche, distribué des armes à ses sujets, laissé enrôler des volontaires. Les troupes pontificales étaient même parties pour la frontière, mais, quand le général Durando fut aux confins du territoire autrichien, la cour de Rome lui interdit d’y entrer. Le 29 avril, le pape annonçait dans une allocution que le vicaire d’un Dieu de paix ne pouvait faire la guerre et que le père commun des fidèles embrassait d’un égal amour tous les peuples chrétiens. Ce dénoûment était à prévoir, ce n’en fut pas moins dans toute la péninsule une immense déception. Le charme était rompu ; l’Italie, désenchantée, ne vit bientôt plus dans le trône pontifical qu’un obstacle à sa libération.

Il n’est pas besoin d’expliquer les incertitudes, les anxiétés, les inconséquences, les contradictions de Pie IX ; l’hybride souveraineté romaine l’y condamnait. Dans le pape-roi, il y avait deux hommes, le prince et le prêtre, le chef d’état et le chef de l’église. Ces deux personnages, la révolution les mettait aux prises. La mission nationale du prince italien, était en conflit avec la vocation cosmopolite du vicaire du Christ ; le pape avait à choisir entre ses devoirs de souverain temporel et ses obligations de pasteur des âmes. La répulsion des deux pouvoirs si longtemps confondus dans la même personne ne pouvait manquer d’éclater, en un siècle qui demandait au prince d’être toujours patriote et au pontife d’être toujours ecclésiastique. L’une des deux fonctions devait dominer, subjuguer l’autre : dans cette lutte entre les deux caractères dont il était revêtu, Pie IX pouvait-il hésiter longtemps ? Le chef de la catholicité devait naturellement l’emporter sur le petit souverain de Rome. Le bras du prince se trouva paralysé par les lourds vêtemens du pontife. Le pape était tenu de sacrifier les intérêts de son petit état et de sa patrie terrestre aux intérêts sacrés de l’église et du saint-siège.

En refusant de déclarer la guerre aux ennemis de l’Italie, Pie IX n’avait fait qu’obéir à sa conscience et à son devoir de père des fidèles. Certes il lui en coûta de tromper les espérances de son peuple, et de renoncer aux grands rêves conçus en son nom. En réalité, Pie IX n’était pas libre ; aux reproches des hommes qui l’acclamaient la veille, il eût déjà pu répondre par un non possumus. Tous ses efforts, toute sa bonne volonté, tout son patriotisme personnel, n’avaient fait que manifester à tous les yeux l’impossibilité pour un pape d’être un souverain comme un autre maître de n’avoir pour règle de conduite que le bien de son état, que les aspirations de ses sujets. L’utopie guelfe s’était montrée irréalisable, ce n’était qu’une réminiscence du moyen âge déplacée dans notre civilisation, un reste suranné d’une époque de confusion entre les deux pouvoirs, entre les devoirs du prince et du prêtre, entre les droits de la crosse et de l’épée.

Il fallait que la désillusion fût complète pour la papauté comme pour Rome et l’Italie. Le pape ne pouvait être un souverain national : pouvait-il être un souverain constitutionnel ? Pie IX voulut continuer l’expérience en dépit de l’agitation révolutionnaire et du mécontentement de ses sujets, irrités du rappel des troupes romaines. Pour cette tâche ingrate, le pape eut en vain le concours du sage Rossi, Italien d’origine, Français d’adoption, et la veille encore ambassadeur de France à Rome. A une époque où les regards des Romains, comme ceux de tous les Italiens, étaient tournés vers les rives du Tessin et du Pô, Pie IX et son ministre avaient l’air de vouloir les ramener sur Rome et les renfermer dans l’étroit horizon des états de l’église. Alors que l’opinion ne voyait de salut pour l’Italie que dans une alliance intime avec le Piémont, Rossi, déjà effrayé de l’hégémonie piémontaise, paraissait chercher un point d’appui auprès des Bourbons de Naples. C’était aller au-devant des soupçons et s’exposer à être emporté par la révolution dont on prétendait changer le cours. Le 15 novembre, Rossi tombait sous le poignard d’un inconnu, au seuil de l’assemblée législative, dont il venait ouvrir la session. Rossi mort, les manifestations armées se pressaient aux portes du Quirinal, réclamant la guerre de l’indépendance, les canons destinés à l’Autriche étaient braqués contre la garde pontificale, le pape, assiégé dans son palais, acceptait des ministres dévoués à la politique populaire et recueillait avec tristesse les derniers applaudissemens de la foule. Son cœur était ulcéré, ses illusions évanouies ; il n’était plus que le prisonnier de la révolution, dont un instant il avait paru le prophète. Huit jours après, Pie IX déguisé fuyait sa capitale, et de Gaëte, où il s’était réfugié, le pape qui avait éveillé tant d’espérances en Italie appelait sur Rome les armes de l’Autriche, de l’Espagne et de la France.

Du faîte de la popularité, Pie IX était en quelques mois tombé dans l’exil. Après une telle expérience, on comprend qu’il eût pour jamais renoncé à sa première politique, et abjuré tout projet de parlement romain et de fédération italienne. Avec l’humilité du chrétien, le pape se rendit aux leçons de la Providence et aux conseils de son entourage ; il se dit, lui aussi, que la papauté ne pouvait être ni italienne ni constitutionnelle. Quand les troupes de la France et de l’Autriche l’eurent rétabli dans son royaume terrestre, il eut garde de reprendre l’œuvre de ses premières années, il eut garde de rendre à ses sujets une constitution, des ministres responsables, une administration laïque. Le gouvernement français, qui le maintenait sur le trône à l’ombre du drapeau tricolore, eut beau pendant vingt ans lui demander des réformes, Pie IX avait compris qu’entre la souveraineté ecclésiastique et l’esprit moderne il n’y avait ni alliance ni compromis possible. Et lorsqu’en 1859 les armées françaises vinrent affranchir l’Italie, quand, après Villafranca, Napoléon III offrit à Pie IX la présidence d’une confédération italienne, le pape, qui semblait inopinément libre de réaliser les rêves les plus hardis de ses premières années, n’y voulut voir qu’un leurre et un piège. Il ne restait rien du Pie IX libéral de 1847, le souverain restauré était devenu le plus ardent adversaire des utopies qu’il avait eu l’imprudence d’encourager. Du jour où il eut éprouvé que le libéralisme était inconciliable avec les intérêts du saint-siège, Pie IX en devint l’irréconciliable ennemi. Il lui fit une guerre personnelle, et d’autant plus acharnée que plus confiantes et plus naïves avaient été ses premières illusions, plus amer son désenchantement. Dans ce combat de trente années, Pie IX porta les rancunes des espérances trompées, les ressentimens d’un esprit déçu, l’indignation d’un cœur blessé.


II

Entre Pie IX et les libéraux, entre la péninsule et le saint-siège, la mutuelle confiance des premières années n’était qu’un malentendu. Le pape et l’Italie furent tous deux désabusés en même temps ; d’un côté comme de l’autre 1848, avait dissipé les derniers rêves guelfes. Les vers de Dante maudissant l’accouplement de la crosse et de l’épée étaient revenus à la mémoire des patriotes comme une sentence irrévocable. Entre le pape-roi tant acclamé de la péninsule et l’Italie naguère bénie par le pontife, tout lien était brisé. Ce qui pour l’un était protection était oppression pour l’autre. Si Pie IX put encore régner vingt ans dans Rome, ce fut à l’abri des baïonnettes françaises. En rompant définitivement avec l’esprit national, la monarchie ecclésiastique avait à jamais perdu tout point d’appui, toute base dans ses propres états : elle ne reposait plus sur le sol. Pour la rétablir il avait fallu une intervention étrangère, pour la maintenir il fallait une occupation étrangère. C’était la condamnation de la royauté papale. Le jour allait venir où, abandonné à lui-même, ce trône incapable de se soutenir seul devait s’effondrer.

Le destin de Pie IX a été d’assister à la chute du pouvoir temporel des papes. Ce fut pour sa noble vieillesse une peine d’autant plus cuisante qu’il comprenait moins les causes de cette fatale disparition d’une royauté séculaire, et qu’il se pouvait reprocher d’en avoir par ses imprudences accéléré la fin. Comment s’étonner qu’un prêtre d’un esprit plus élevé qu’étendu n’ait su ni prévoir une telle chute ni s’y résigner ? Il est aisé de regretter qu’au lieu de se la laisser arracher du front, la papauté n’ait pas de sa main rejeté cette couronne terrestre comme un ornement suranné. Un tel sacrifice eût demandé autre chose que de la générosité, il exigeait une intelligence des temps, une hardiesse de vues, que l’on ne saurait raisonnablement attendre de l’église et de l’éducation ecclésiastique. Pie IX, croyant convaincu, était sincèrement persuadé que la chaire de saint Pierre ne pouvait être libre qu’appuyée sur un trône. Il ne voyait pas que ce trône chancelant, et déjà plusieurs fois renversé, au lieu d’être le soutien du siège apostolique, en était lui-même soutenu. Il ne voyait pas que dans l’Europe moderne, au milieu des grands états militaires, un petit état de troisième ou quatrième ordre, un mince royaume de 3 millions d’habitans, ne lui pouvait plus guère donner ni force ni indépendance effective. Le vieux pape ne voyait qu’une chose, c’est qu’en perdant ses états temporels la papauté perdait une dignité, et la tiare une couronne ; c’est qu’en cessant d’être souverain le chef de l’église, la source légitime de toute autorité sur la terre, deviendrait le sujet d’un prince ou d’un peuple. Une telle sujétion révoltait son orgueil de pontife et sa foi de maître des âmes. C’était pour l’église une spoliation, pour la papauté une déchéance, que le Dieu dont il se sentait le vicaire ne pouvait tolérer. Aussi a-t-il cru faire son devoir en mettant au service de cette royauté terrestre toutes ses forces personnelles et toute sa puissance spirituelle, « ne cessant pas un jour de lutter pour le patrimoine de l’église, ne cédant le terrain que contraint par la violence, et, quand il ne lui restait plus d’autres armes, combattant avec la voix, les exhortations et la prière [4]. »

Est-il vrai que pour un chef religieux il ne puisse y avoir d’indépendance que dans la souveraineté ? A prendre une telle maxime à la lettre, la pensée et la parole humaines ne sauraient être libres que sur le trône. Peut-être une telle conception n’est-elle qu’une notion d’un autre âge, un souvenir de l’époque de violences et de guerres intestines, ou pour les personnes et les idées il n’y avait de sécurité que dans les murs d’un château-fort. La souveraineté pouvait alors être pour les papes un refuge indispensable, bien qu’en ces siècles de désordre un tel abri les ait souvent fort mal protégés ; en notre siècle de révolutions et d’émeutes populaires il pouvait encore moins les défendre. Pie VI, Pie VII, Pie IX lui-même, avaient éprouvé combien cet abri était devenu précaire. Quel qu’en fût le peu d’efficacité, la papauté né s’en pouvait voir priver sans trouble ni regrets. En cessant d’habiter dans un état fait pour elle et à son seul usage, la papauté a échangé une demeure séculaire, qui était sienne, contre un logement chez autrui ; elle a pour ainsi dire cessé d’être propriétaire de sa maison, et obligée d’y vivre à côté d’étrangers, elle ne s’y trouve plus chez elle. Il lui faut transformer ses habitudes, renoncer à ses aises, se plier à des conditions d’existence nouvelles. Pour être inévitable, pour être dans l’ordre naturel des choses, l’abolition du pouvoir temporel n’en est pas moins pour la papauté et l’église une révolution dont on ne peut encore mesurer toutes les conséquences.

Personne ne saurait donc s’étonner de la ténacité avec laquelle Pie IX a défendu ses droits de souverain. Pendant trente ans, pendant vingt ans surtout, cette chétive couronne terrestre a été la grande préoccupation dé Pie IX, de l’épiscopat, de l’église entière. Cette défense obstinée du pouvoir temporel en a pour l’église rendu la perte plus sensible, plus douloureuse, plus dommageable. Pie IX s’était tellement attaché, tellement cramponné à son trône, qu’en se le laissant arracher, la papauté en a éprouvé un déchirement dont elle saignera longtemps. La grandeur de sa défaite doit se mesurer à l’opiniâtreté de sa résistance. Quelle levée de boucliers n’a pas été faite ! que de combattans de toute sorte appelés la rescousse, prêtres et laïques, libéraux, protestans, libres penseurs même ! Jamais, depuis la réforme, l’église n’avait entrepris une telle campagne ; en 1848, en 1860, après 1870, il y a eu en faveur du trône apostolique une véritable croisade, et les croisés ont été vaincus, Dieu n’a pas entendu la voix de son vicaire. C’est au moment ou le ciel l’en laissait dépouiller que dans ses allocutions, dans ses encycliques, dans son syllabus, le pape infaillible a proclamé la royauté temporelle nécessaire à la liberté de son ministère. Qu’a gagné la chaire de saint Pierre à l’affirmation d’une doctrine qui semblait vouloir défier les faits ? Aux yeux du plus grand nombre, la Providence à infligé au pape et à l’épiscopat un démenti que chaque année rend plus manifeste.

Ce qui pour le saint-siège a encore aggravé la portée d’un tel revers, c’est l’objet du combat, l’enjeu de la lutte. Pour quelle cause Pie IX a-t-il fait mouvoir tous les ressorts de l’église ? Ce n’était plus, comme au temps d’Urbain II ou de Clément III, pour la délivrance de la tombe du Christ, c’était pour une couronne terrestre, pour un sceptre temporel. Ce seul fait a pour bien des hommes, pour des nations entières, été un objet de scandale. Le peuple ne comprend guère les idées complexes et les mobiles désintéressés, il entendait mal la théorie ecclésiastique de la souveraineté du pape comme garantie de son indépendance. Le peuple ne voyait qu’une chose : le vicaire de celui qui a dit « mon royaume n’est pas de ce monde » luttant obstinément pour une royauté mondaine. Ce qui chez le noble pontife était dévoûment à un devoir de conscience, fidélité du soldat à sa consigne, n’était aux yeux des masses que passion du clergé pour le pouvoir et pour les biens de la terre. C’était comme rempart de sa souveraineté spirituelle que Pie IX défendait sa principauté italienne, et en fait il a compromis cette autorité spirituelle en paraissant la mettre au service d’intérêts temporels.

Ce n’est point tout. En les appelant à ce nouveau combat, Pie IX a exposé à des attaques nouvelles l’épiscopat, le clergé, les catholiques qui ont pris les armes pour cette guerre sainte. En Italie, le prêtre qui a voulu rester fidèle au drapeau pontifical a dû cesser d’être citoyen et a tourné contre lui les passions les plus généreuses du cœur humain. Au nord des Alpes, si le même dilemme ne s’est pas posé devant lui avec la même rigueur, le patriotisme du prêtre, le patriotisme du fidèle, n’en a pas moins été mis en suspicion. En se levant partout comme une milice docile au nom du pape-roi, évêques, prêtres, fidèles, se sont partout fait accuser de tenir plus à la royauté du pape qu’à la grandeur de leur patrie. Les efforts des catholiques en faveur de leur chef leur ont plus que jamais fait jeter le reproche d’être les sujets, d’être les soldats d’un souverain étranger. Les appels de l’épiscopat en faveur du Vatican sont devenus une cause de plus d’ingérence du clergé, dans la politique, une raison de plus de défiance des gouvernement et des peuples vis-à-vis de l’habit ecclésiastique. Que l’on regarde en Italie, en France, en Allemagne, en Autriche, partout on voit la papauté, le clergé, la religion même, compromis par cette longue et âpre campagne en faveur de la royauté papale.

La chute de son pouvoir temporel est ainsi d’autant plus lourdement retombée sur la papauté qu’elle s’est davantage attachée. à ses débris. Il semblait que Pie IX eût voulu s’ensevelir sous les ruines de cette royauté périssable, tant il s’obstinait à demeurer assis sur ses décombres. Non content de protester jusqu’au bout contre la sacrilège spoliation de ses droits, il a tout fait pour interdire à l’église la résignation, tout fait pour la lui rendre plus difficile, plus pénible, plus humiliante. Comme s’il eût voulu faire survivre sa politique à sa personne, Pie IX a d’avance lié ses successeurs, les condamnant, s’ils ne veulent l’imiter, à une sorte de désaveu de sa conduite, de sa doctrine même. Dans sa célèbre allocution consistoriale du 12 mars 1877, le vieux pontife n’a pas craint de déclarer traître à l’église quiconque tenterait une transaction, un accommodement avec les envahisseurs des états ecclésiastiques. Dans cette allocution, qu’on peut regarder comme son testament, et qu’il a pris soin de faire commenter par tout l’épiscopat, le pape a proclamé une dernière fois l’incompatibilité absolue de l’indépendance pontificale et de l’unité italienne. A Rome, a-t-il dit, le chef de l’église ne peut être que souverain ou captif.

Et pour Pie IX ce singulier dilemme n’était pas une métaphore ou une antithèse de rhétorique, c’était un axiome qu’il prenait à la lettre, un principe qu’il prétendait ériger en système. Du 20 septembre 1870 au 7 février 1878, Pie IX n’a point cessé de se considérer comme prisonnier. C’était avec une sincère conviction qu’il s’enfermait dans le Vatican, comme s’il y eût été assiégé par la révolution, et qu’il remettait en honneur le culte des chaînes de saint Pierre, comme si la papauté en fût revenue aux persécutions de Néron ou de Dioclétien. De la part de Pie IX, un tel confinement volontaire se pouvait comprendre. Pour lui personnellement, cette réclusion avait bien des raisons de convenance, mais aux yeux de Pie IX et de son entourage tous ces motifs personnels étaient secondaires. Ce n’était pas le souverain dépossédé qui répugnait à se donner en spectacle à ses sujets de la veille, et à contempler dans les rues de son ancienne capitale les écussons et les drapeaux de l’usurpateur ; c’était le pontife, le vicaire du Christ, qui refusait d’exposer ses yeux au scandale du dehors, devoir la ville des apôtres profanée par la liberté des cultes et la liberté de penser, souillée par les prédications des hérétiques et des révolutionnaires. La réclusion de Pie IX était avant tout une protestation contre la sécularisation de la Jérusalem catholique.

En demeurant plus de sept ans confiné au fond du Vatican, en mettant fin aux solennelles cérémonies de l’église romaine, le dernier pape-roi a voulu créer une tradition, il a voulu imposer à la papauté un deuil dont le relèvement de la royauté pontificale pouvait seul marquer la fin. Désormais, au lieu d’un pape souverain, il ne devait y avoir à Rome qu’un pape captif : le vicaire du Christ ne devait franchir le seuil du Vatican que pour remonter sur le trône. En attendant cette chimérique restauration, Pie IX n’a laissé à ses successeurs d’autre choix que de paraître le démentir, s’ils ne suivent pas son exemple, ou, s’ils le suivent, de devenir à la longue une sorte de grand lama, invisible aux profanes et relégué au fond d’un palais comme une idole vivante au fond d’un temple. Voilà l’alternative où, par sa réclusion et par ses discours, Pie IX a placé ses successeurs, à moins qu’ils ne veuillent entreprendre un exode à travers le monde, et chercher, sous quelque autre gouvernement et sous quelque autre sujétion, la liberté qu’ils croient ne pouvoir trouver dans l’Italie unifiée.


III

Le pape peut-il être libre dans l’Italie nouvelle ou dans tout autre état moderne ? Il faut à ce sujet se garder de confondre la liberté de l’église et la liberté de son chef, l’indépendance du clergé et l’indépendance de la papauté. Ce sont là deux choses qui, bien que naturellement rattachées l’une à l’autre, ne sont pas absolument enchaînées et inséparables. L’Italie, par exemple, a, comme l’Espagne, comme le Portugal, aboli chez elle les corporations religieuses ; c’est là une mesure pénible pour le pape, atteignant même, si l’on veut, la liberté de l’église, non la liberté personnelle de son chef. Or la plupart des griefs de Pie IX et du clergé contre le gouvernement italien étaient des griefs de cet ordre, comme le pape en peut avoir vis-à-vis des états où il n’a point sa résidence. Un catholique peut regretter des lois de ce genre, il ne saurait les présenter comme un obstacle à la liberté du souverain pontife dans ses rapports avec le monde chrétien, dans l’exercice de sa fonction cosmopolite.

De tous les faits si énergiquement reprochés à l’Italie par le vieux pape, les uns n’étaient qu’une conséquence de la sécularisation de l’état romain, les autres qu’une suite de la lutte engagée par la papauté contre la monarchie italienne. Pie IX n’a, depuis 1860, cessé de se regarder comme en guerre ouverte avec l’Italie, et d’user vis-à-vis d’elle de tous les droits de la guerre. Le gouvernement italien avait beau protester de ses sentimens pacifiques à l’égard du Vatican, il n’en pouvait recevoir tous les coups sans chercher à les parer, si ce n’est à les rendre. On a dit parfois que l’Italie n’avait pas scrupuleusement appliqué la belle formule empruntée par Cavour à Montalembert : « l’église libre dans l’état libre. » On a oublié qu’en se déclarant l’ennemi irréconciliable de l’Italie, Pie IX exposait l’église aux représailles de l’état.

Dans cette lutte si vivement poussée d’un côté, et de l’autre si manifestement soutenue à contre-cœur, l’Italie est toujours restée sur la défensive, mettant son honneur à ne pas entraver la liberté du pontife qui lui cherchait partout des ennemis. Si Pie IX pouvait se dire captif, il n’a jamais pu dire que sa parole le fût. Jamais pape n’a communiqué plus librement avec les fidèles ; jamais encycliques, brefs ou allocutions ne sont plus aisément sortis du Vatican. La mort même de Pie IX a démontré la vanité des craintes des catholiques. Jamais interrègne pontifical n’a été plus tranquille, jamais conclave plus libre que celui de 1878, élection plus régulière que celle de Léon XIII. La mort de Pie IX, tant appréhendée de certains fidèles, n’a donné lieu à aucun schisme. On ne peut plus dire que le pouvoir temporel des papes était nécessaire à l’unité de l’église et que sans la souveraineté pontificale la grande communauté catholique se briserait en petites églises nationales.

Les sept années de captivité de Pie IX ont montré à tous qu’un pape pouvait demeurer souverain pontife en cessant d’être prince temporel. La même capitale a pu contenir un pape et un roi. On raconte que, lors du séjour de Garibaldi à Rome, quelques années après l’occupation italienne, Pie IX dit à l’un de ses familiers : « L’on affirmait que nous ne pouvions être deux dans Rome, maintenant nous voilà trois. » Cette spirituelle saillie était une sorte d’aveu ; les mœurs modernes permettent de ces rapprochemens, de ces voisinages, qui eussent semblé impossibles autrefois. Le Vatican et le Quirinal ont pu du vivant de Pie IX et de Victor-Emmanuel avoir chacun leur cour et leurs solennités rivales, de même qu’après la mort du pape et du roi la foule se portait du cercueil pontifical de Saint-Pierre au cercueil royal du Panthéon. Parfois les fêtes de l’église et les fêtes de l’état sont tombées le même jour sans que de cette coïncidence il soit sorti aucun conflit. On a vu Pie IX célébrer au Vatican le jubilé semi-séculaire de son épiscopat le jour même où l’Italie célébrait au Capitole le glorieux anniversaire de son statut national. S’il est une ville où de tels rapprochemens peuvent ne pas étonner, c’est assurément Rome, la ville des contrastes, où partout les monumens du paganisme touchent aux monumens du christianisme, sans que ni les césars ni les papes la puissent entièrement revendiquer.

Pie IX s’est chargé de montrer tout ce que peut être la liberté d’un pape dépouillé de la royauté. Quel souverain pontife a jamais reçu autant de députations, autant de pèlerins, autant d’hommages de toute sorte, que Pie IX depuis sa réclusion dans le Vatican ? Quel pape a jamais eu un langage aussi impétueux, aussi indépendant de toute considération humaine ? C’est depuis la spoliation de 1870 que, donnant libre cours à sa pathétique et vibrante éloquence, Pie IX s’est transformé en une sorte de tribun de l’église, dénonçant au monde les souverains, les gouvernemens, les peuples, et, par l’audace de ses invectives et de ses comparaisons bibliques, rappelant les prophètes les plus hardis d’Israël. C’est alors qu’avec une ardeur qui ne s’éteignait pas, et une voix qui ne tombait point, ce vieillard détrôné a pendant des années tonne contre les persécuteurs et les usurpateurs, contre les Attila et les Achab modernes, refaisant presque chaque jour le même discours, avec la même verve et la même vigueur, avec une fécondité inépuisable et un zèle toujours nouveau.

D’où venait au pape octogénaire cette véhémence jusque-là inconnue, cette hardiesse dégagée de toute crainte terrestre ? Elle lui venait de ses malheurs, de sa spoliation, de son affranchissement de tout lien temporel. Une fois privé de ses états, Pie IX parlait avec la liberté de l’homme qui n’a plus rien à perdre. Certes ce n’est pas un souverain obligé de ménager les princes et les gouvernemens étrangers qui eût poussé aussi loin la liberté de la parole et de l’invective. Roi, le pape était contenu par les convenances diplomatiques, par l’étiquette, par les intérêts mêmes de ses états, roi, il était contraint d’être politique. Détrôné, Pie IX pouvait s’abandonner aux emportemens de son indignation. Il s’est ainsi trouvé qu’au lieu de diminuer là liberté de son langage, la déchéance temporelle l’a étendue.

La souveraineté romaine était pour le chef de l’église une entrave ou un frein autant qu’une garantie. La longue traîne du manteau royal dont la papauté était affublée permettait de l’atteindre et de la saisir. Tous les princes qui jadis ont eu maille à partir avec Rome, les empereurs de la maison de Franconie ou les Hohenstauffen, les Charles-Quint ou les Louis XIV, le savaient bien, c’était par ses états qu’on pouvait prendre le saint-siège. Le pouvoir temporel était le point vulnérable de la papauté ; une fois redevenue puissance toute spirituelle, elle offre bien moins de prise à la force matérielle, elle est devenue insaisissable, devenue invulnérable. C’est là peut-être la principale conséquence de l’abrogation de la royauté pontificale, une conséquence que n’avaient prévue ni les amis ni les adversaires du saint-siège. Contre un pape sans états, les puissances étrangères n’ont aucun moyen de recours, aucun moyen coercitif ; contre lui, l’état même où il réside n’a d’autre action qu’une violence sur sa personne, c’est-à-dire ce qui répugne le plus à nos mœurs, ce qui de nos jours, en temps régulier du moins, est le plus malaisé.

Cette liberté de parole, la plus grande que les papes aient jamais connue, Pie IX la devait moins aux lois et à la sagesse de l’Italie qu’aux convenances sociales, aux nécessités politiques, et à ce libéralisme si souvent condamné par l’impétueux pontife. L’Italie peut modifier, peut abroger ses lois, elle ne saurait changer entièrement d’attitude vis-à-vis de la papauté. Pie IX a vécu sept années sous l’odieuse protection de la loi des garanties. Par cette loi, toujours respectée de son gouvernement, l’Italie reconnaît au pape le caractère de souverain et lui assuré le bénéfice de l’inviolabilité et de l’irresponsabilité. Cette souveraineté n’est ni une fiction ni encore moins une dérision, elle n’est même pas toute personnelle et extra-territoriale, elle s’étend au palais habité par le souverain pontife. Le Vatican est dans le royaume d’Italie comme une enclave, comme un Saint-Marin ou un Monaco ecclésiastique ; les soldats italiens, la police italienne, s’arrêtent à ses portes. Le pape seul y règne, Pie IX y avait ses gardes, ses gendarmes, comme il y avait sa cour et ses ministres, comme il avait ses ambassadeurs accrédités près de sa personne. Rome et un jardin, demandait jadis pour le pape certain publiciste inspiré de Napoléon III ; un palais et un jardin, voilà ce que l’Italie a laissé à la papauté. C’est aujourd’hui le seul royaume qui lui puisse rester, un royaume où elle n’a que des sujets volontaires.

Cette souveraineté reconnue à Pie IX et à ses successeurs par l’Italie eût pu être sanctionnée par l’Europe. En 1870, le cabinet italien eût été heureux de voir à ce prix l’occupation de Rome confirmée par les puissances et acceptée du saint-siège. Pie IX ne l’a pas voulu, le non possumus ne lui permettait pas de donner à la papauté cette sécurité. La loi des garanties n’a ni la sanction des puissances ni l’agrément du saint-siège ; ce n’est ni une convention internationale engageant l’Italie vis-à-vis de l’étranger, ni un concordat liant le gouvernement italien vis-à-vis de la papauté. Ce n’est qu’une loi d’ordre intérieur qui peut être abrogée comme elle a été votée. Au lieu d’un inconvénient, ce défaut de consécration internationale est peut-être en réalité un avantage pour tous, pour l’Italie, pour l’Europe, pour l’église même. La loi des garanties eût reposé sur une convention diplomatique que la question romaine fût toujours demeurée ouverte, au grand embarras de l’Italie, au détriment de la paix intérieure des états catholiques, au grand dommage de l’église même, qui dans un tel traité n’eût vu qu’une porte à l’intervention étrangère. Dans la situation actuelle, au contraire, il n’y a pas de terrain légal pour une intervention, il n’y a plus pour la diplomatie de question romaine. Tout ce que pourrait désormais en faveur du pape un pays catholique, ce serait de lui offrir l’hospitalité, et, si faire se peut, une liberté plus grande que celle dont le saint-siège jouit à Rome.

L’Italie est maîtresse d’abroger la loi des garanties, mais elle n’a rien à gagner à cette abrogation, et le pape n’aurait pas beaucoup à y perdre. Quand on le ramènerait sous le droit commun, ainsi que le demande certain parti, le Vatican recouvrerait la liberté dans les libertés ordinaires, dans le droit commun. Les embarras, les difficultés seraient moins pour la papauté que pour l’Italie. En refusant au pape la qualité de souverain, le gouvernement italien deviendrait, vis-à-vis de ses nationaux et vis-à-vis de l’étranger, responsable du langage, responsable des faits et gestes du chef de l’église. Avec un pape tel que Pie IX, ce serait là un lourd fardeau. Par là l’Italie se trouverait exposée à une intervention tout aussi importune que celle des gouvernemens dévoués à la curie romaine, à l’intervention des cabinets en lutte avec la papauté. Un pape simple particulier, simple sujet, risquerait ainsi d’être plus gênant qu’un pape décoré du titre de souverain. Certes, pour le philosophe ou le jurisconsulte, ce peut être une chose contraire à tous les principes et à tous les usages, contraire au droit des gens, qu’une telle souveraineté insaisissable et inviolable, n’ayant vis-à-vis d’autrui que des droits sans devoirs et sans obligations réciproques, protégée contre toutes les conséquences matérielles de ses fautes, sans qu’aucun pouvoir au monde lui puisse demander compte de ses actes [5]. N’étant ni souverain effectif ni sujet, le pontife romain est à l’abri de toute revendication armée du dehors, à l’abri de toute poursuite légale du dedans ; il est au-dessus du droit public et de la loi. C’est là un privilège nouveau et sans exemple dans l’histoire, un privilège que les adversaires de la papauté peuvent appeler monstrueux et que je dirais exorbitant et anormal, si la papauté n’était elle-même quelque chose d’unique et d’anormal en ce monde. Le Vatican pourra-t-il, saura-t-il conserver une situation qui lui donne tout le bénéfice de la souveraineté sans en avoir les charges et les entraves ? Il serait téméraire de l’affirmer ; ce que j’oserai dire, c’est que pour l’Italie comme pour tout autre pays, le meilleur moyen de ne pas faire du pape un hôte trop incommode, c’est encore de lui reconnaître la prérogative souveraine.

Cette souveraineté inaccessible, couverte par l’irresponsabilité de l’état où elle s’exerce, paraissait si favorable à l’église que beaucoup d’Italiens ont pu croire que le Vatican ne tarderait pas à se réconcilier avec la monarchie italienne et la loi des garanties. C’était une illusion. Quand elle n’aurait pas été liée par le non possumus, la papauté se fût gardée d’acheter au prix d’une transaction les avantages d’une situation dont elle avait presque tous les bénéfices, sans les payer d’aucune concession. Pour s’assurer l’indépendance, Pie IX savait qu’il n’avait pas besoin de traiter, de négocier, il savait que, dans cette Italie par lui condamnée, il était sûr de la liberté, et qu’à Rome ou ailleurs toute persécution ou toute apparence de persécution tournerait au profit du saint-siège. Rien ne contraignait Pie IX, rien n’oblige son successeur, à quitter l’abri du non possumus pour renoncer aux droits et prétentions du saint-siège. Par une soumission formelle aux faits accomplis, la papauté se donnerait un éclatant démenti sans être certaine de se donner une garantie de plus.

Au début de l’occupation de Rome, quelques Italiens espéraient que les nécessités matérielles amèneraient l’église à composition. On se flattait de prendre le Vatican par la famine, par l’argent : autre illusion et plus grossière que l’autre. La loi des garanties assure au saint-père une dotation de trois millions deux cent mille francs ; en vivant d’aumônes, la papauté touche trois ou quatre fois plus. Le plus magnifique traitement ne peut valoir pour le saint-siège les contributions volontaires des fidèles. Pie IX recevait des dons de tous les diocèses, on pourrait dire de toutes les paroisses du monde catholique. Les pèlerins ne l’abordaient qu’avec un plateau chargé d’or. A cet égard aussi, Pie IX a fondé une tradition : en tendant la main aux fidèles, il a inauguré une opulente dynastie de papes mendians. Sous ce rapport, la chute du pouvoir temporel a été éminemment favorable à la chaire de saint Pierre. A l’origine, ses états italiens lui avaient été donnés comme un moyen d’entretien plutôt encore que comme un moyen d’indépendance, mais dans les derniers temps les états de l’église ne manquaient pas moins à cette mission qu’à l’autre. De 1848 et surtout de 1860 à 1870, au lieu que ce fût le budget du souverain temporel qui subvînt aux dépenses du chef spirituel, c’était plutôt l’inverse ; c’étaient les revenus de source ecclésiastique qui soutenaient les finances obérées du petit état romain, l’administration et l’armée pontificales. En cessant d’être roi, le pape est redevenu riche. Sans lever d’impôts, sans recevoir de secours d’aucun gouvernement, Pie IX avait le moyen de payer leur traitement ou leur retraite aux anciens employés, aux anciens officiers de ses états. Ce chapitre de dépense, dernier legs du pouvoir temporel, diminue chaque année, pour bientôt disparaître. La papauté restera libre alors de disposer de toutes ses ressources au profit de l’église. En continuant à lever, grâce au denier de saint Pierre, une sorte de dîme sur le monde catholique, le saint-siège, exempt de toute charge temporelle, se trouvera mieux pourvu, mieux renté, qu’à aucune époque de l’histoire. Pie IX a déjà, dit-on, laissé à son successeur un capital considérable, une sorte de trésor de l’église, qui grossira de pape en pape. Il faut s’attendre à voir en moins d’un siècle la papauté, tombée à la charité publique, devenir un des grands capitalistes du globe. Le Vatican est ainsi assuré de l’indépendance que donne la richesse, et les sources de ses revenus sont trop nombreuses et trop profondes pour qu’aucun pouvoir les puisse tarir.

Ce n’est point la pénurie d’argent qui courbera la papauté devant l’Italie nouvelle. Il s’est du reste opéré durant ces dernières années un notable changement dans les vues italiennes. L’état tout comme l’église trouve avantage à garder sa liberté d’action. Si la plupart des politiques italiens désirent toujours la pacification religieuse de la péninsule, il en est peu qui rêvent un accord en règle, et encore moins un traité d’alliance avec le Vatican. Des deux côtés on paraît sentir que les bases d’un traité font défaut, qu’entre l’Italie nouvelle et la papauté il y a bien d’autres questions, bien d’autres dissidences, que la possession de Rome. Les politiques se disent qu’en Italie, plus encore qu’ailleurs, l’état ne saurait devenir l’allié de l’église qu’en s’en faisant le vassal et l’homme lige [6].

L’église sait que, pour cesser d’être en guerre ouverte avec l’état, elle n’a nul besoin de condescendre à une transaction. Des deux côtés, ce qui paraît le plus désirable et le moins malaisé, c’est une trêve tacite, amenant un désarmement simultané sans abandon des droits et prétentions réciproques. Quoi qu’il en soit, la papauté saura bien avec le temps s’accommoder aux faits accomplis, et déjà l’on voit Léon XIII s’écarter doucement des sentiers de Pie IX. Tôt ou tard le Vatican saura sortir des stériles protestations, renoncer à un système d’abstention qui ne nuit qu’à sa cause, et se servir des armes que lui mettent dans la main la constitution du royaume et la liberté. Peut-être un jour verra-t-on les successeurs de Pie IX, à la tête d’un grand parti italien, obliger le Quirinal à compter avec eux, et chercher à tourner au bénéfice de la propagande catholique cette unité italienne maudite par leur prédécesseur. Peut-être la vieille idée guelfe renaîtra-t-elle une dernière fois sous un déguisement démocratique et verra-t-on au XXe siècle un pape populaire travailler à l’avènement d’une république italienne.

Quel que soit l’avenir, l’église est loin d’être encore résignée à sa défaite et réconciliée avec ses nouvelles conditions d’existence. En Italie, plus encore qu’au-delà des monts, ce qu’elle réclame, c’est moins la liberté que le pouvoir, ce qu’elle attend, conformément aux enseignemens de Pie IX, ce n’est pas la paix, c’est le triomphe. Le triomphe de l’église, tel a été depuis une vingtaine d’années le mot d’ordre de tous les combats livrés au nom du Vatican, l’espoir et la foi de milliers de prêtres et de millions de fidèles, la promesse d’innombrables prophéties qui, en dépit de continuels démentis, trouvaient toujours créance. Qu’entendait par le triomphe de l’église la foule des âmes qui ne cessait de l’implorer du ciel ? C’était d’abord une nouvelle et définitive restauration de la royauté pontificale, c’était ensuite le rétablissement de l’église dans ses droits et privilèges chez tous les peuples ou les états en lutte avec elle. Cette victoire, cette glorification extérieure de l’église et de la papauté, Pie IX n’a jamais cessé d’y croire ; il semble même avoir jusqu’à la fin espéré en être le témoin. En tout cas, l’on doutait peu autour de lui que le vénérable pontife ne dût avoir cette suprême consolation. Plus les années s’accumulaient sur sa tête, plus les fidèles le croyaient réservé pour le jour du triomphe, comme autrefois les premiers chrétiens s’étaient persuadés que l’apôtre saint Jean était destiné à voir le règne temporel du Christ. Était-ce pour autre chose que, seul de tous les papes, Pie IX avait miraculeusement dépassé les années de Pierre et fait mentir le non videbis annos Petri ? Trois semaines encore avant le décès du souverain pontife, la mort prématurée du roi Victor-Emmanuel encourageait une dernière fois les visions et les prophéties fondées sur la vieillesse du pape détrôné.

Le triomphe de l’église, Pie IX l’attendait de chaque révolution, de chaque guerre, de chaque complication européenne. Tout nuage à l’horizon en paraissait le signe. Le Vatican crut y toucher en 1866, en 1870, en 1877 ; on peut dire que Pie IX a été détrôné au milieu d’une guerre dont il espérait la restitution de ses provinces perdues. Obsédée de cette sorte d’idée fixe, la cour de Rome spéculait sur les combinaisons les plus bizarres, fondant tour à tour ses calculs sur la France, sur l’Autriche, sur l’Angleterre, sur l’Allemagne même. Refaisant l’histoire universelle à la manière de Bossuet, on se représentait à Rome la Providence comme occupée, à travers tous les bouleversemens de l’Europe, à machiner la restauration du petit état pontifical et la victoire de l’ultramontanisme. Les déceptions ne dessillaient point les yeux. Pie IX a vécu assez pour voir partout les revers des états ou des partis sur lesquels il avait répandu ses bénédictions, pour être témoin des succès des puissances et des gouvernemens qu’il avait chargés de ses anathèmes. Le pape de quatre-vingt-six ans n’a prolongé son existence jusqu’en 1878 que pour assister dans Rome à la paisible transmission de la couronne usurpée par la maison de Savoie, et apprendre, avant de fermer les yeux, la marche victorieuse des Russes sur Constantinople. Aucun de ces coups de la fortune, aucune de ces dures leçons, n’ont entamé la confiance du vieux pontife et des âmes exaltées par ses enseignemens : Pie IX est mort sans voir la revanche de l’église, Léon XIII en sera témoin. La fameuse prophétie de Malachie ne dit-elle pas du successeur de Pie IX : lumen in cœlo, et le nouveau pape n’a-t-il pas dans ses armes une comète ? Et quand le triomphe ne serait pas pour Léon XIII, il serait pour son successeur, ou pour le successeur de son successeur, car aux yeux des saints le jour du triomphe est certain, et toutes les révélations annoncent qu’il est proche.

C’est une sorte de millénium qu’attend ainsi l’ultramontanisme avec une foi opiniâtre qui rappelle l’attente du second avènement du Christ aux premiers siècles de notre ère. Il est oiseux de se demander si cette confiance dans le triomphe temporel de l’église militante, si cette victoire terrestre d’une cause qui semblait ne devoir triompher qu’aux deux, est bien d’accord avec la tradition et l’esprit du christianisme. Cette croyance nouvelle a été l’âme et l’inspiration du long pontificat de Pie IX. Une telle foi explique comment le Vatican, jadis si renommé pour sa prudence et sa circonspection, jadis si politique, l’a été si peu dans les dernières années. En vérité, avec un tel dédain des faits et du réel, quand toutes les prévisions étaient fondées sur l’imprévu, quelle place restait à la politique ? Ce n’était guère qu’une stérile agitation ou un manque de foi. Si Pie IX a longtemps gardé près de lui un ministre qui, par ses qualités comme par ses défauts, n’était qu’un politique, Pie IX lui-même ne l’a jamais été. Rien ne lui ressemblait moins que le mondain et sceptique Antonelli. Pie IX, depuis ses déceptions de 1848, a toujours peu compté sur les hommes et les ressorts humains, il a toujours tout espéré d’en haut, attendant sans cesse les apôtres qui devaient arrêter le moderne Attila, ou les anges qui devaient chasser du temple le nouvel Héliodore. Le vénérable pontife et son entourage étaient en proie à une sorte de pieuse infatuation, qui leur faisait prendre plaisir à braver les événemens et l’histoire. Ce penchant à l’illuminisme, cette recrudescence du mysticisme, s’expliquent par les idées et les doctrines en vogue dans le sanctuaire durant ce pontificat de près d’un tiers de siècle. Il suffit d’un coup d’œil sur l’œuvre spirituelle et l’activité ecclésiastique de Pie IX, pour voir par quels sentiers étranges, sur quelles cimes vertigineuses le vieux pape a conduit l’église.


IV

A partir de 1848, le pontificat de Pie IX n’a été qu’une lutte implacable contre ce qu’on appelle l’esprit moderne. A. cet égard, Pie IX ne faisait que reprendre et pousser avec plus de vigueur une guerre engagée vers le moment de sa naissance. L’ancien pape libéral de 1847 n’était que l’instrument de l’ultramontanisme contemporain, qui lui-même n’est qu’une réaction contre la révolution, dont il reproduit en sens inverse l’ardeur passionnée, les solutions absolues, l’esprit outré. A une religion de foi et d’autorité, la révolution avait voulu substituer une religion nouvelle dont les deux grandes déesses étaient la raison et la liberté. Ce sont là les fausses divinités, encore adorées du siècle, bien qu’aujourd’hui privées d’autels, que Pie IX a voulu renverser. C’est cette nouvelle idolâtrie qu’il a prétendu déraciner et extirper, niant ce qu’elle affirme, affirmant ce qu’elle nie, ravalant ce qu’elle honore, glorifiant ce qu’elle méprise. Tout le règne de Pie IX n’a été qu’une exaltation de l’autorité en face de la liberté moderne, une exaltation du surnaturel contre le rationalisme et le naturalisme contemporains.

Libéralisme et rationalisme, l’un provenant de l’autre et tous deux à la fois cause et effet de la révolution, voilà l’ennemi que Pie IX a poursuivi simultanément, dans ses allocutions et ses encycliques, dans ses réformes ecclésiastiques, dans ses définitions dogmatiques. Contre ce double adversaire, Pie IX a pris intrépidement l’offensive, interdisant toute tentative de pacification avec l’un comme avec l’autre, les pourchassant, les traquant tous deux jusque dans leurs retraites cachées, jusqu’au sein des fidèles et du clergé, les découvrant et les démasquant sous les déguisemens en apparence les plus innocens. Dans son zèle à condamner les doctrines ou les hommes suspects de penchant ou de faiblesse pour les erreurs modernes, Pie IX semblait avoir entrepris d’épurer la foi et l’église, sans crainte de rebuter un âge sceptique en heurtant aussi rudement ses habitudes et ses instincts. Pour détourner les peuples des routes périlleuses où la révolution les avait engagés, l’église conduite par Pie IX s’est systématiquement enfoncée dans les sentiers les plus opposés, au risque de n’en pouvoir sortir et de n’être suivie que du petit nombre.

Glorification de l’autorité, exaltation du surnaturel, tels sont les deux mobiles habituels de Pie IX : nous les retrouvons l’un et l’autre dans deux des œuvres qu’il a poursuivies avec le plus de patience et de succès, dans l’extension de la hiérarchie et l’extension de la liturgie romaine. En introduisant au nord des Alpes l’usage du rite romain, comme en restaurant dans les pays hétérodoxes la hiérarchie épiscopale, Pie IX travaillait à resserrer le lien de l’unité catholique, faisait œuvre d’unification et d’assimilation ; Quand, malgré les regrets et les efforts d’une partie de notre clergé, il substituait en France la liturgie romaine aux liturgies indigènes, le rite romain au rite parisien ou lyonnais, Pie IX portait un dernier coup aux traditions de l’église gallicane, en y effaçant dans leurs traces les plus inoffensives tout vestige de vie locale. Peu soucieux de maintenir la variété dans l’unité, le saint-père supprimait dans la plus grande partie de ses vastes états toute différence de rituel, d’usages, de cérémonial, pour n’avoir à ses pieds qu’un troupeau uniforme dans son culte comme dans sa foi.

En cela, Pie IX obéissait aux instincts niveleurs de la centralisation papale ; mais il faisait autre chose encore, il restaurait au nord des Alpes le surnaturel, il réhabilitait le légendaire. L’église gallicane des deux derniers siècles s’était permis de limiter le champ du merveilleux chrétien, de trier les légendes des saints, d’en éliminer les miracles les plus bizarres. Selon le mot d’un écrivain ecclésiastique [7], le neveu de Bossuet avait à Troyes châtré la liturgie. Or tout ce que nos évêques ou nos bénédictins des derniers siècles avaient rejeté comme trop mal établi ou trop puéril est rentré dans le bréviaire et dans l’office, sous le couvert de la liturgie romaine. Le domaine du merveilleux, jadis rétréci ou borné par le clergé français, s’est de nouveau démesurément élargi. Ce n’était pas là seulement le triomphe du romantisme religieux. Aux yeux de l’ultramontanisme, l’église gallicane des XVIIe et XVIIIe siècles était suspecte de penchans rationalistes ; en épurant la liturgie, elle avait voulu faire la part de l’incrédulité et de la critique, comme dans un incendie on fait la part du feu [8]. C’était là une faiblesse coupable ; en la tolérant plus longtemps, le saint-siège s’en fût rendu complice. Il appartenait à Pie IX de couper court à de tels compromis.

Sous le règne de Pie IX, l’arbre du merveilleux, jadis élagué par la serpe gallicane et taillé à la mode du XVIIIe siècle, s’est de nouveau librement épanoui, et jamais les branches n’en ont été plus touffues, les fleurs plus éclatantes, les parfums aussi capiteux. L’atmosphère de la piété catholique est tout imprégnée de ces senteurs enivrantes. Les visions, les prodiges, les légendes, les prophéties du moyen âge ont de nouveau ébloui les yeux ou charmé les oreilles des fidèles. Lourdes, la Salette et tous les récens pèlerinages nous ont fait assister à une recrudescence du merveilleux. En même temps renaissait ou s’introduisait parmi le clergé et les fidèles le goût des petites dévotions et des pratiques minutieuses, avec tous les raffinemens d’une piété affadie qui demandait à la religion une saveur plus relevée. Pie IX avait l’âme tendre, avide d’émotions, ouverte aux impressions extérieures ; il se plaisait à encourager les dévotions nouvelles, le sacré-cœur, le culte de saint Joseph, et à donner un aliment au mysticisme morbide d’une époque blasée. Sous son règne, le côté sensible et sentimental, le côté féminin du catholicisme, s’est développé de plus en plus au sein d’une société prosaïque, positive et réaliste à l’excès. Ici comme en toute chose, l’on peut dire que le genre de piété fomentée par Pie IX était en opposition avec l’esprit du siècle, et, près des âmes rêveuses et passionnées, près des cœurs froissés par la sécheresse de notre âge, c’est ce qui le plus souvent en a fait le succès.

Il en est de la hiérarchie comme de la liturgie : à cet égard aussi, le sens et la portée de l’œuvre de Pie IX n’ont pas toujours été bien compris. On sait que c’est Pie IX qui a restauré l’épiscopat catholique dans la Grande-Bretagne, en Hollande, aux États-Unis d’Amérique, en Grèce, en Bulgarie. Le pape qui a perdu les états temporels de l’église n’a cessé de travailler à étendre ostensiblement ses états spirituels, à organiser ses nouvelles provinces, à assimiler ses conquêtes ou ses colonies. Un des premiers actes de Pie IX, remonté sur le trône après la révolution de 1848, fut de rétablir la hiérarchie dans la rebelle Angleterre ; une des dernières pensées du pontife définitivement détrôné a été de relever l’épiscopat catholique en Ecosse. Les années ont fait oublier le scandale provoqué en Angleterre par l’usurpation du souverain étranger qui, à l’insu de la reine et du parlement, se permettait de découper le sol britannique en diocèses. Jamais pape n’avait encore affirmé aussi hautement la souveraineté pontificale. Le saint-siège assumait, vis-à-vis des peuples et des gouvernemens, un droit dont Pie IX ne s’est pas fait scrupule d’user, à l’égard même des états envers lesquels la cour de Rome était liée par des conventions. C’est ainsi que, pour ériger un diocèse de Genève, le pape rompait avec la confédération helvétique et faisait naître un schisme de plus.

Toutes ces créations de diocèses avaient pour la cour de Rome un autre avantage que de multiplier en apparence le nombre de ses provinces et de ses sujets. En restaurant la hiérarchie dans le domaine séculaire du schisme et de l’hérésie, le saint-siège modifiait insensiblement à son profit la constitution historique et la composition traditionnelle de l’épiscopat. La hiérarchie, ainsi rétablie en dehors des peuples et des gouvernemens, était fort différente de l’ancienne hiérarchie catholique qu’elle prétendait remplacer. L’une était recrutée avec le concours des fidèles, du clergé ou de l’état, l’autre était nommée directement par la cour de Rome ; l’une gardait quelque chose de national, l’autre tenait tout du saint-siège. Lorsqu’en tant de contrées il substituait des évêques aux vicaires apostoliques, Pie IX ne faisait guère que changer un nom ; évêques, archevêques, patriarches, les chefs, des nouveaux diocèses n’étaient, sous un titre comme sous l’autre, que des vicaires du souverain pontife. Avec le nombre des sièges épiscopaux s’accroissait le nombre des sièges à la nomination directe du Vatican, si bien qu’aujourd’hui les évêques choisis avec le concours des gouvernemens et des peuples sont en minorité dans l’épiscopat. Le libéralisme contemporain et la chute même du pouvoir temporel ont indirectement contribué à cette grave révolution, l’Italie nouvelle ayant jusqu’ici abandonné au Vatican le choix de ses nombreux évêques, tandis que les imprudens avocats de la séparation de l’église, et de l’état travaillent à supprimer partout, au profit du césarisme romain, les derniers vestiges de l’élection épiscopale et des libertés ecclésiastiques.

Comme le collège des cardinaux, l’épiscopat catholique n’est déjà plus qu’une émanation de l’autorité pontificale. Les anciens collègues de l’évêque de Rome sont devenus ses délégués. Des intendans ou des préfets ecclésiastiques, de simples administrateurs de diocèses, voilà ce que pour la plupart sont aujourd’hui les évêques catholiques. Le premier concile devait naturellement dévoiler à tous les yeux l’importance d’une telle métamorphose. Avec un épiscopat ainsi transformé, le triomphe de l’infaillibilité romaine était assuré d’avance : les évêques des pays les plus libéraux, des pays les moins catholiques, allaient en 1870 se montrer les plus ultramontains. La papauté ne pouvait rassembler cet épiscopat, si différent de l’ancien, sans en obtenir la reconnaissance de toutes ses prétentions. Et de fait, en abdiquant ainsi aux mains du saint-siège, le concile ne faisait au fond que sanctionner le changement survenu dans la constitution intérieure de la hiérarchie. Le siège dont tous les autres recevaient leur autorité, dont toute juridiction découlait, devait être proclamé infaillible par ceux qui tenaient tout de lui. Du domaine de la hiérarchie et de la discipline, la centralisation absolutiste devait logiquement passer dans le domaine de la foi et du dogme. C’en était fait de la vieille aristocratie épiscopale, l’église avait virtuellement cessé d’être une monarchie tempérée, pour devenir un empire autocratique.


V

Le mode de recrutement de l’épiscopat permettait à la papauté de promulguer tel dogme dont il lui plairait de doter l’église. C’était la plus haute prérogative que pût revendiquer le saint-siège. Un pape comme Pie IX ne pouvait manquer d’en user : il a enrichi le credo catholique de deux articles de foi. Cela seul était une grande innovation. L’église s’était, depuis des siècles, prudemment abstenue d’allonger le long formulaire de ses croyances. Il semblait qu’à la foi catholique, définitivement fixée par les anciens conciles, il n’y eût plus d’addition à faire ; il semblait qu’en face du rationalisme contemporain, Rome eût tout intérêt à ne pas augmenter encore le nombre des vérités qu’elle avait à défendre. Assaillie de tous côtés par le scepticisme, l’église paraissait une armée d’autant plus exposée aux coups de l’ennemi qu’elle lui offrait un front plus étendu. La prudence humaine conseillait à ses chefs de ne pas accroître le nombre des points à occuper, pour concentrer leurs forces sur les positions les plus importantes, mais la prudence humaine était mal venue auprès du pieux pontife. C’était bon pour les sectes protestantes, bon pour les églises séparées, de reculer devant la sape de la critique moderne et de chercher à désarmer le rationalisme en lui sacrifiant un à un les dogmes séculaires de la foi chrétienne ; l’église catholique, la véritable épouse du Christ, ne connaît point ces terreurs. Aux doutes ou aux négations du siècle, elle oppose des affirmations plus solennelles et plus catégoriques. A la raison et à la science humaines, se plaignant d’être enfermées par le dogme dans un champ trop borné, Pie IX a répondu en rétrécissant l’étroit domaine où il leur était permis de se mouvoir librement.

Ici comme en toute chose, Pie IX se plaisait à braver l’ennemi. Cette disposition belliqueuse éclate davantage, si l’on examine les deux dogmes nouvellement définis ; car pour l’église la définition seule est nouvelle, le dogme est ancien. Les deux croyances récemment imposées au monde par Pie IX, l’immaculée-conception de la Vierge et l’infaillibilité pontificale, ont, sans en avoir l’air, une véritable affinité, une sorte de parenté. L’un et l’autre dogmes sont un acte de glorification, d’exaltation ; à ce titre, tous deux sont également inspirés de l’esprit du catholicisme moderne et reflètent l’âme même du pape qui les a promulgués. Pour la piété de Pie IX comme pour la religion de la plupart des fidèles, c’était un besoin que de glorifier, de magnifier la Vierge, les saints, l’église. Pie IX avait, comme tout le clergé, comme tout le catholicisme contemporain, deux dévotions essentiellement catholiques, le culte de Marie, le culte de l’église, et, pour lui comme pour l’ultramontanisme, l’église se résumait dans la papauté. Aucun pape n’a été plus rempli de sa dignité, aucun n’a plus sincèrement vénéré en sa propre personne la suprême magistrature dont Dieu l’avait revêtu. Rien ne lui tenait plus à cœur que l’honneur de la tiare : la révolution italienne menaçait d’en ternir l’éclat, l’infaillibilité lui donna une splendeur que nulle main humaine ne pouvait obscurcir. Aucun pape n’a été plus pieux, d’une piété plus vraie, plus naïve, plus expansive ; il s’était de bonne heure consacré à la Vierge et se regardait volontiers comme son chevalier. Chaque année, il couronnait quelque madone en renom : Notre-Dame de Lourdes, par exemple, a reçu cette distinction ; il voulut attacher de sa main au front de Marie le mystique diadème, la couronne étoilée, que lui décernait spontanément la piété catholique. En les revêtant toutes deux d’un privilège incontesté, Pie IX rehaussait officiellement la dignité de la Vierge et de la chaire papale. En souverain dont l’empire dépassait la terre, il aimait à conférer des titres aux habitans des cieux. C’est ainsi qu’ayant proclamé Marie immaculée, il voulut accroître les honneurs de l’époux de Marie, et saint Joseph fut décoré du titre de protecteur de l’église.

La même voix a déclaré la Vierge sans tache et la chaire romaine sans erreur ; le même bras a élevé la mère du Christ et la papauté si haut qu’il semble les avoir mises l’une et l’autre en dehors de la nature humaine. Les deux dogmes dont Pie IX a enrichi la foi symbolisent du reste admirablement les deux tendances aujourd’hui dominantes dans l’église : le premier satisfaisant à ses penchans mystiques, le second à ses penchans autoritaires. Pie IX n’inventait rien, l’immaculée-conception n’était que le dernier mot du culte de Marie, l’infaillibilité papale le terme logique du catholicisme romain.

Des deux articles de foi promulgués par Pie IX, l’un a préparé la définition de l’autre. L’immaculée conception a été proclamée sans concile, ce qui impliquait que, pour définir un dogme, un concile n’était pas nécessaire. Au lieu de faire délibérer et voter ensemble l’épiscopat réuni, la curie romaine s’était contentée d’en consulter individuellement les membres tout comme de simples théologiens. Le pape avait seul, de sa pleine autorité, prononcé la nouvelle définition, en présence des nombreux évêques rassemblés autour de lui : inter sacra solemnia pronunciavit, dit l’inscription de marbre de saint Pierre de Rome. Les évêques présens à cette cérémonie n’avaient été que de simples assistans, adstabant episcopi, adstabant archiepiscopi, dit, en donnant leurs noms, l’inscription vaticane. Quinze ans avant d’être officiellement déclaré infaillible, Pie IX avait en face de l’épiscopat et de la chrétienté agi en maître du dogme ; il avait mis son infaillibilité en œuvre avant de l’avoir fait sanctionner, et aucune voix dans l’église ne s’était élevée, contre cette nouveauté.

Pie IX n’avait plus qu’à faire solennellement reconnaître de l’épiscopat la prérogative dont il avait publiquement usé. C’était là le couronnement naturel de sa politique et de son pontificat. On a dit qu’en convoquant un concile la cour de Rome n’avait aucun dessein de ce genre, on en a donné comme preuve que le schema de l’infaillibilité n’avait été introduit qu’au cours même de la session [9]. Qu’importe en vérité ? Était-ce décemment au pape de mettre à l’ordre du jour l’infaillibilité papale ? Le Vatican savait que, pour faire proclamer l’infaillibilité par un concile, il n’avait qu’à en réunir un. En faisant de la dignité épiscopale la récompense des zélateurs de l’ultramontanisme, la cour de Rome ne s’était-elle pas dès longtemps assuré une majorité qu’elle renforçait encore en faisant siéger à côté des vrais évêques tout un épiscopat sans diocèse, tous ces évêques in partibus qui ne représentaient aucune église et aucune tradition ?

Pour se faire décerner un titre en vain convoité par les plus grands de ses prédécesseurs, Pie IX n’eut du reste besoin d’aucune intrigue. L’infaillibilité pontificale semblait moins la cause du Vatican que la cause de la presse et du clergé ultramontains de tout pays ; l’ultramontanisme militant, qui dominait l’église, s’exaltait lui-même en exaltant la papauté ; pour lui, la nouvelle définition était une victoire de parti, c’était la défaite impatiemment attendue d’adversaires détestés. Pie IX l’eût voulu, qu’il eût eu de la peine à empêcher le concile de se dépouiller à son profit. Une majorité intempérante et passionnée, faisant fi de la sagesse mondaine comme de la critique et de l’histoire, mettant sa gloire dans l’asservissement de l’épiscopat, croyant, en abaissant l’église au pied de la chaire romaine, relever dans l’univers l’autorité ecclésiastique, s’imaginant qu’en décrétant l’infaillibilité du pape elle décrétait le prochain triomphe de l’église et raffermissait à jamais le trône pontifical ; une minorité intimidée et découragée, embarrassée dans sa propre circonspection et paralysée par ses scrupules, redoutant par-dessus tout les discordes intestines devant l’ennemi du dehors, et résignée d’avance à toutes les défaites et à toutes les humiliations pour maintenir l’unité, — tel était le concile du Vatican. Les adversaires du dogme de l’infaillibilité n’osaient même le contester en principe ; la plupart se bornaient à en nier l’opportunité. La raison, l’éloquence, la science, ne leur manquaient point, mais sous le règne de Pie IX, l’opportunisme, ailleurs mis en honneur par les politiques, devait succomber à Rome.

Le nouvel article de foi répondait aux instincts mystiques aussi bien qu’aux instincts autoritaires de l’ultramontanisme contemporain. En passant du corps de l’église à son chef, le privilège de l’exemption d’erreur prenait un aspect plus merveilleux, l’infaillibilité pontificale mettait mieux en relief les mystérieuses relations du Christ et de son épouse. Les conciles pouvaient être considérés comme les assises de l’église, comme une sorte de congrès religieux, et les évêques des différentes contrées comme les gardiens de la tradition, comme des témoins qui venaient déposer de la foi universelle. Transférée à une seule personne mortelle et changeante, cette souveraine prérogative a pris un caractère plus manifestement surnaturel et miraculeux, plus étonnant pour la raison humaine. Remplacés à de courts intervalles, et ne se succédant qu’après un interrègne, les souverains pontifes ne sauraient être regardés comme les dépositaires d’une tradition ininterrompue. C’est du ciel, c’est de l’inspiration divine, qu’ils tiennent directement leur infaillibilité ; désormais le catholique est tenu de se représenter la papauté, comme le moyen âge représentait le pape Grégoire le Grand, avec le Saint-Esprit sous forme d’une colombe qui lui parle à l’oreille.

Ce qu’ont ajouté au credo catholique les pères du dernier concile, ce n’est pas un simple article de foi, c’est en réalité une série indéfinie de croyances obligatoires. Le dogme de l’infaillibilité papale en contenait virtuellement une foule d’autres ; il a une valeur rétrospective, érigeant en article de foi tout ce que les papes ont enseigné dans le passé aussi bien que ce qu’ils peuvent enseigner dans l’avenir. Le champ déjà si vaste du dogme catholique se trouve ainsi tellement élargi qu’il est devenu impossible d’en marquer les bornes. Au lieu d’un credo écrit, formulé par les conciles, l’église possède aujourd’hui dans la papauté une sorte de credo vivant. Pour le catholique, il n’y a plus d’autre règle de foi que de croire au pape, que d’être soumis au pape. L’union à Rome est plus que jamais tout le catholicisme, et depuis 1870 tout schisme est devenu une hérésie.

Pour que la parole du successeur de saint Pierre soit exempte d’erreur, il suffit qu’elle soit prononcée ex cathedra, c’est-à-dire avec une certaine solennité, avec certaines formalités que la cour de Rome est maîtresse de fixer. Pour que la conscience des fidèles s’incline devant le Vatican, il n’est même pas besoin que le saint-père prétende user de cette suprême prérogative et enseigner ex cathedra. Aux yeux de la masse des fidèles, l’infaillibilité est comme une lumière trop vive dont les rayons se projettent sur tous les actes et les discours du pape ; l’éclat en éblouit et aveugle les regards des croyans. Bien qu’elle lui soit personnelle, cette céleste auréole se reflète sur tout ce qui entoure le pape, spécialement sur les congrégations romaines, qui écrivent, qui parlent, qui jugent, qui condamnent pour lui. L’ancienne liberté, laissée aux catholiques dans l’enceinte du dogme, se trouve pratiquement abrogée, l’autorité a envahi tout le domaine de la pensée, l’unité effacé toute variété. Toute science ecclésiastique semble devenue inutile, il ne reste plus de place à la théologie ; ce qu’on appelle encore de ce nom n’est qu’une étude de mémoire, une compilation des actes des papes. Depuis Pie IX, il n’y a plus réellement dans l’église qu’un maître de la foi, il n’y a qu’un docteur, comme il n’y a qu’un pasteur.

On sait quelles appréhensions a, dans plusieurs états, soulevées le dogme de l’infaillibilité du pape. L’ombre de cette gigantesque puissance a paru s’étendre sur la société civile, et les pouvoirs laïques en ont été offusqués. Des politiques tels que M. Gladstone et M. de Bismarck y ont vu un danger permanent pour l’état, une menace pour l’indépendance civile. A beaucoup d’esprits, à la plupart des protestans ou des schismatiques orthodoxes, la chaire romaine a paru d’une grandeur démesurée, incompatible avec notre civilisation, hors de proportion avec l’humanité. « Savez-vous, me disait en vue d’Athènes et de l’Acropole, entre l’île de Salamine et l’île d’Égine, un étranger qui traversait avec moi le beau golfe Saronique, savez-vous à quoi me fait songer le pape infaillible ? La papauté me rappelle cette statue colossale, cette Minerve de Phidias élevée là-bas sur l’Acropole et trop grande pour tenir en aucun temple. Elle dominait de la tête le Parthénon et les Propylées, et les marins l’apercevaient du cap Sunium par-dessus le faîte des temples de marbre. Telle me semble la papauté, elle domine de toute sa taille l’église devenue trop petite pour la contenir, elle l’écrase de sa hauteur, elle dépasse le monde. Elle est trop grande et trop lourde pour la terre qui la porte, trop haute pour l’humanité. Où dans notre société, où dans nos états modernes, trouver la place d’un tel colosse ? » Ainsi disent, ainsi pensent bien des esprits contemporains. En élevant si haut la chaire papale, Pie IX semble l’avoir mise en dehors de la nature, en dehors des conditions normales de l’existence, il en a, sans le vouloir, rendu la position plus difficile, plus précaire dans le monde. Si la papauté ainsi grandie en impose davantage aux fidèles, elle heurte davantage le siècle, elle soulève davantage les craintes ou les défiances des peuples ou des gouvernemens. L’infaillibilité a mis aux mains des adversaires de l’église un épouvantail dont ils se servent contre elle.

Pie IX a porté la papauté au point culminant de son omnipotence spirituelle ; l’avenir montrera s’il n’y a pas une faiblesse dans cet empire absolu des consciences, dans cette domination incontestée de l’église. L’infaillibilité implique l’immutabilité : pour une institution vivante, pour une succession de pontifes divers, changeans, variables, c’est là une pesante couronne ; elle ressemble à ces lourdes tiares d’or que la tête ne peut porter qu’à la condition de ne pas remuer. En se laissant déclarer infaillible, Pie IX a rendu singulièrement plus étroite la solidarité des souverains pontifes, désormais obligés de toujours être, de toujours paraître d’accord entre eux. L’infaillibilité est ainsi une entrave à la liberté du saint-siège, aussi bien qu’à la liberté des fidèles ; elle lie le pasteur en même temps que le troupeau, elle enchaîne et paralyse l’autorité qui en est revêtue. Les successeurs de Pie IX en pourront un jour sentir la contrainte. Pour n’en être pas trop gênée, la papauté finira par trouver que le mieux est de ne se point servir de cette embarrassante prérogative, ou de n’en user que dans le domaine inoffensif de la théologie abstraite, sans prétendre trancher d’autorité, au nom de la foi ou de la morale, les questions vivantes qui s’agitent dans le monde changeant des faits.


VI

Le règne de Pie IX marque l’apogée de la centralisation catholique et de la toute-puissance papale, issue d’un principe d’autorité systématiquement poussé à outrance. L’évolution ecclésiastique, arrivée à son dernier terme, est en sens inverse de l’évolution politique encore inachevée des nations contemporaines. Tandis que la société civile tend de plus en plus à faire dériver tout pouvoir de la libre volonté des gouvernés, du libre suffrage de tous, la société ecclésiastique fait découler toute autorité d’une source unique, d’un seul homme, d’une seule bouche. Entre deux sociétés animées d’un esprit aussi différent, on ne saurait s’étonner qu’il y ait antagonisme. Il n’y avait pour la papauté qu’un moyen d’éviter un conflit, c’était de déclarer que la religion et la politique, l’église et l’état, se mouvant en deux sphères distinctes, peuvent sans se heurter marcher en sens contraire. Au lieu de chercher dans cette distinction du domaine temporel et du domaine spirituel une voie de transaction, Pie IX a prétendu faire prévaloir dans l’ordre civil et politique, sinon les mêmes règles, du moins les mêmes principes que dans l’ordre religieux. Le pape a hautement revendiqué pour l’église la direction des sociétés et de la vie publique, aussi bien que la direction des individus et de la vie privée. L’ultramontanisme, maître incontesté du sanctuaire, s’est retourné contre la société civile, pour la courber sous les mêmes maximes, et la soumettre à la même autorité. Il semble qu’aux yeux des zelanti et de Pie IX, l’entier, assujettissement de l’église à l’absolutisme papal ait eu pour principal but d’en faire un instrument de guerre plus redoutable, une armée plus compacte et mieux disciplinée, pour le grand combat contre le monde issu de la révolution. Rien donc d’étonnant si Pie IX a ramassé, dans les encycliques ou les allocutions pontificales, tout ce qui proscrit et réprouve les idées modernes, pour en faire, sous le nom de Syllabus, une sorte de manuel officiel et de catéchisme de l’erreur, s’il a rassemblé les condamnations éparses et codifié les anathèmes, pour les jeter à la face du siècle, au risque de fournir des armes à ses ennemis et de fermer à ses successeurs la porte de la conciliation.

Dans la fièvre de la lutte, Pie IX ne s’est pas aperçu qu’il prêtait le concours de sa parole infaillible aux pires adversaires de l’église. Que disent aujourd’hui, que répètent depuis le XVIIIe siècle et la révolution les ennemis déclarés du christianisme ? Ils maintiennent que la foi chrétienne, que la foi catholique en particulier est incompatible avec la société et la civilisation moderne, avec la liberté et la démocratie ; ils disent aux peuples : Choisissez entre le progrès civil et les croyances du passé, entre les convictions du citoyen et les espérances du chrétien, car vous ne sauriez les allier ensemble. Ce terrible dilemme, l’ultramontanisme contemporain l’a, par la bouche de Pie IX, pris à son compte ; lui aussi n’a cessé de répéter : Faites votre choix entre l’église et la révolution, car entre le bien et le mal, entre la lumière et les ténèbres, il n’y a pas de transaction possible. Avec Pie IX, la papauté semblait ainsi justifier les ennemis irréconciliables du christianisme, elle semblait d’accord avec eux sur le point qu’elle eût eu le plus d’intérêt à leur contester.

Il y avait en France, en Italie, en Allemagne, des hommes généreux, remarquables par le talent comme par la vertu, laïques et prêtres, qui avaient rêvé de concilier la foi catholique avec les libertés publiques. On les appelait des catholiques libéraux : c’étaient, en France, Montalembert, Lacordaire, Gratry. Le jour où Pie IX reçut l’anneau du pécheur sembla l’aurore de leur triomphe ; aucuns catholiques n’ont au XIXe siècle montré plus de zèle pour la foi, pour la chaire de saint Pierre, pour le fragile trône pontifical : tout ce dévoûment, parfois inconséquent, n’a pas trouvé grâce pour eux auprès de Pie IX. Ils se sont vu désavouer et renier, ils se sont entendu traiter de peste et de fléau, par le pontife qu’ils avaient tant acclamé et dont ils avaient tout espéré. Les plus prudens ou les plus politiques ont dû fermer la bouche ou rétracter leurs nobles erreurs ; les plus ardens ou les plus convaincus sont morts dans le doute ou le désespoir. Aux yeux de l’ultramontain, ils avaient entrepris l’œuvre la plus dangereuse, entrepris de jeter un pont entre la vérité et l’erreur pour aplanir le passage de l’une à l’autre. Le catholicisme libéral a été condamné comme une hérésie d’une nouvelle sorte, et plus pernicieuse que les autres parce qu’elle se masquait du zèle de la foi. Cette réprobation des catholiques libéraux par le pape qui en avait d’abord semblé le Messie restera l’un des faits les plus significatifs du pontificat de Pie IX ; c’en est la conclusion et comme le résumé.

Le plus grand problème de notre âge est peut-être la conciliation de l’esprit chrétien avec l’esprit moderne, l’adaptation de la foi religieuse aux nouvelles conditions de la civilisation, au libéralisme politique, à la démocratie, à la libre recherche scientifique. Ce problème, Pie IX en a rendu la solution plus malaisée que jamais aux catholiques. De là, au milieu de toutes les difficultés, de tous les périls de notre âge, un péril et un obstacle de plus, une cause de faiblesse et d’infériorité, pour les nations habituées à recevoir de Rome leur aliment religieux. L’ultramontanisme a donné au catholicisme un caractère de secte, de parti, de caste : du lien le plus sacré des sociétés humaines, il a fait une chaîne de séparation. L’Évangile, destiné à réunir toutes les classes et toutes les conditions, a vu son autorité affaiblie et souvent ruinée dans les couches sociales qui avaient le plus besoin de ses leçons ou de ses consolations. On s’étonne parfois qu’une religion d’amour et de fraternité ait pu devenir pour la masse du peuple l’objet de tant de défiances, de tant de haines, on s’étonne que l’église, encore entourée de tant de respect et de sympathie en 1848, ait rencontré une telle hostilité en 1871. Le pontificat de Pie IX n’a pas été étranger à cette redoutable impopularité.

Après avoir tenu trente-trois ans dans ses mains les clés de saint Pierre, Pie IX a laissé au saint-siège une autorité plus entière et plus vénérée que jamais sur l’ardente phalange de prêtres et de fidèles qui se serre autour du Vatican, et plus que jamais contestée ou méconnue du plus grand nombre des 200 millions de catholiques que Rome revendique pour ses enfans ; il a laissé l’église plus unie, plus compacte, plus concentrée, plus active, plus vivante que jamais, et plus que jamais isolée de la vie du dehors, étrangère au milieu qui l’enveloppe et à la société qu’elle veut diriger. De ce pontificat d’un tiers de siècle, la papauté sort avec une couronne spirituelle de plus et une couronne temporelle de moins, chargée des plus lourdes prétentions et condamnée à la plus ingrate des revendications, privée de toute alliance, de tout appui des gouvernemens ou des peuples, sans demeure assurée, sans situation définie, presque partout en lutte avec l’état ou avec le sentiment national, en conflit avec les principes et avec les lois les mieux établies du droit moderne. Depuis Grégoire VII et depuis Boniface VIII, jamais pape n’a légué à ses successeurs une tâche plus pesante.


ANATOLE LEROY-BEAULIEU.

  1. Voyez la Revue du 15 avril.
  2. La croix par la croix. On a vu là une allusion à la croix de la maison de Savoie.
  3. Veggio……….
    E nel vicario suo Cristo esser catto,…..
    (Dante, Purgatoire, XX.)
  4. Allocution consistoriale du 12 mars 1877/
  5. Voyez par exemple Bluntschli : De la responsabilité et de l’irresponsabilité du pape dans le droit international, et M. Minghetti : Stato e chiesa, p. 206-210.
  6. Tout ce que les conciliateurs ecclésiastiques, tels que le père Curci, offrent à la royauté italienne, c’est le rôle de vicaire du pape et de gonfalonier du saint-siège. De pareilles combinaisons sont encore moins du goût du Quirinal que du Vatican. Voyez il moderno dissidio tra la Chiesa e lo Stato.
  7. Mgr Guérin : les petits Bollandistes, introduction.
  8. Voyez à cet égard l’Année liturgique de dom Guéranger, abbé de Solesmes.
  9. Voyez par exemple le cardinal Manning, Nineteenth Century, avril et mai 1877.