Un Roman de Rudyard Kipling

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Un Roman de Rudyard Kipling
Revue des Deux Mondes3e période, tome 110 (p. 612-645).

The Light that failed. London, 1891.


Il n’y a guère que deux ou trois ans qu’on parle de Rudyard Kipling, et déjà il est presque célèbre ; ses courtes esquisses, pleines de virile énergie, de feu, de puissance descriptive et dramatique, ont intéressé des milliers de lecteurs à la vie anglaise dans l’Inde, comme les tableaux non moins sobres et non moins colorés de Bret Harte avaient intéressé le monde entier à la vie californienne. De même que Bret Harte, Rudyard Kipling a le rare mérite d’avoir bien vu et observé de très près ce qu’il peint. Dès son enfance, il fut en contact avec les indigènes, les soldats, les officiers, les fonctionnaires coloniaux, qui lui ont fourni des types d’une incontestable nouveauté. Parmi les petites nouvelles publiées sous le titre de Plain tales from the hills, vingt-huit parurent d’abord dans la Gazette civile et militaire. Depuis, toutes les revues anglaises se sont disputé les productions d’une plume dont le premier mérite est d’être originale. Des admirateurs imprudens ont même exagéré l’enthousiasme jusqu’à rapprocher du grand nom de Dickens le nom de ce jeune homme de vingt-trois ans ! La comparaison ne saurait se soutenir d’aucune manière, car bien loin de laisser, comme Dickens, sa personnalité se fondre et s’absorber dans celle de ses personnages, Rudyard Kipling pousse à un degré tout aussi excessif qu’aucun autre artiste de son âge et de son temps l’hypertrophie du moi. On le devine derrière ses héros ; il leur prête volontiers les qualités qui le distinguent, et parmi lesquelles ne compte pas la méfiance de ses forces. En outre, il ne montre aucun souci de construire des caractères sympathiques ; la vérité, une vérité souvent brutale, est le seul but qu’il poursuive. Mais il a de la verve, beaucoup d’humour et même d’esprit, un style facile, naturellement incisif, une vivacité dans le dialogue qui fait que son joli ménage militaire des Gadsbys rappelle les ménages de Gyp. C’est peut-être pourquoi il serait superflu de traduire en français ces scènes piquantes qui nous font moins connaître, en somme, la vie de garnison à Simla, que les aventures intimes d’un jeune couple, avant et après le mariage, la femme tenant le plus délicatement du monde son mari sous la pantoufle, quoiqu’il soit capitaine de hussards.

Quant à des morceaux complets en cinq ou six pages, comme la Prise de Lungtungpen, par exemple, ceux qui savent lire dans le texte comprendront que les propos du soldat Mulvaney défient la traduction comme ceux de Dumanet en personne. L’incident est burlesque : une ville prise de nuit, par cinquante soldats qui ont passé le fleuve à la nage et qui, vainqueurs, voient l’aurore se lever sur leur trop simple appareil, tandis que les femmes hindoues éclatent de rire et qu’ils rougissent jusqu’au blanc des yeux, en dignes fils de la pudique Albion, — voilà tout, mais il faut entendre l’incomparable Irlandais raconter comment il a ourdi et exécuté un plan stratégique dont son lieutenant a eu tout l’honneur, cela va sans dire. C’est le triomphe même de la blague. Mulvaney parlant français perdrait sa liberté d’allure ; il serait glacé, pétrifié, comme le serait aussi son compatriote Carnehan, l’homme qui voulait être roi, le vagabond extraordinaire qui, avec son ami Dravot, s’en va au hasard conquérir un royaume vaguement entrevu sur la carte et revient, après avoir été détrôné, crucifié, etc., rapportant avec lui, dans un sac, la tête de Dravot, encore ceinte de la couronne du Kafiristan. Jamais la fantaisie n’a été poussée plus loin, jamais les divagations d’un ivrogne n’ont paru, malgré tout, aussi vraisemblables ; mais, en touchant à ce prestigieux et fragile tissu de rêves alcooliques, on le déchirerait comme se déchire l’aile d’un papillon.

Le récit intitulé la Lumière qui s’éteint, où la vie de l’artiste, à Londres, est indiquée à grands traits, nous a paru moins inabordable, plus susceptible d’être présenté à des lecteurs français. Le voici sous forme d’analyse rapide, entrecoupée de citations caractéristiques :
I

— Que penses-tu qu’elle ferait si elle nous attrapait ? demanda Maisie.

— Je serais battu et elle t’enfermerait dans ta chambre, répliqua Dick sans aucune hésitation. As-tu les cartouches ?

— Oui, elles sont là dans ma poche, et terriblement secouées. Crois-tu qu’elles puissent partir toutes seules ?

— Prends le revolver, si tu as peur, et laisse-moi les porter.

— Je n’ai pas peur.

Maisie avança lestement, une main dans sa poche, le menton en l’air. Dick la suivait, chargé d’un petit pistolet. Les deux enfans s’étaient persuadé que leur vie serait insupportable s’ils ne la charmaient pas par l’exercice du tir. Après de longues combinaisons et en se privant de tout, Dick avait mis de côté sept shillings six pence, le prix d’un mauvais revolver belge. Maisie n’avait apporté qu’une demi-couronne à la communauté pour l’achat d’une centaine de cartouches.

— Tu peux économiser beaucoup mieux que moi, Dick, avait-elle expliqué ; j’aime à manger de bonnes choses, et toi, tu n’y tiens pas. De plus, c’est le devoir d’un garçon.

Dick grogna un peu, puis il accepta l’arrangement et réussit à se procurer en cachette l’arme précieuse dont on allait maintenant faire l’essai. Il n’était pas probable que cette acquisition d’un revolver trouvât grâce devant la veuve irascible qui était censée servir de mère aux deux orphelins. Depuis six ans, Dick était confié à sa sollicitude et elle détournait l’argent attribué à l’entretien du pauvre diable, elle lui prodiguait de haineuses rebuffades. Tout le temps qu’elle pouvait dérober au ménage, Mrz Jennett le consacrait à l’éducation de son pensionnaire, éducation de famille, comme il lui plaisait de l’appeler. Sa religion, fabriquée avec l’aide d’une intelligence étroite et de l’étude assidue des Écritures, l’aidait en cette matière. Même quand elle n’était pas personnellement mécontente de Dick, elle lui donnait à entendre qu’il aurait un compte très lourd à régler avec son Créateur. Il s’ensuivit que Dick apprit à ne pas pouvoir souffrir son Créateur plus qu’il ne pouvait souffrir sa gardienne. Cet état d’âme est malsain pour la jeunesse. La veuve avait décidé qu’il était un menteur incorrigible le jour où la crainte du châtiment le poussa, pour la première fois, à déguiser la vérité ; il lui donna raison par la suite, dans une certaine mesure, pratiquant ce vice du mensonge avec économie, se défendant de faire le conte le plus innocent quand il pouvait l’éviter, mais ne reculant pas devant les plus noires inventions si elles devaient contribuer à rendre pour lui l’existence un peu moins pénible. Les mauvais traitemens qu’il subissait eurent l’avantage de lui apprendre à s’isoler, et ce pouvoir, assez rare, lui fut très utile quand il fréquenta une école publique où les élèves se moquaient de ses habits, toujours de qualité médiocre et raccommodés à l’excès. Les vacances venues, il retombait sous la griffe de Mrs Jennett, qui, dans la crainte que la chaîne d’une discipline nécessaire ne se relâchât au contact du monde, le battait habituellement, sous un prétexte ou sous un autre, avant la fin de la première journée passée sous son toit hospitalier.

L’automne d’une certaine année mémorable amena cependant à Dick un compagnon d’esclavage, un atome de petite fille aux longs cheveux et aux yeux gris, méfiante et contenue autant que lui-même, qui allait et venait par la maison en silence, et qui, durant la première semaine, n’adressa guère la parole qu’à un bouc familier, du nom d’Amomma, l’unique ami qu’elle eût au monde. Mrs Jennett s’opposait à cette intimité avec un bouc, sous prétexte que ce n’était pas chrétien.

— En ce cas, dit l’atome très délibérément, j’écrirai à mes hommes d’affaires que vous êtes une méchante femme. Amomma est à moi, il est à moi !

Mrs Jennett fit un mouvement vers le vestibule où étaient accrochés les parapluies et les cannes. L’atome comprit aussi bien qu’eût pu le faire Dick lui-même.

— J’ai été déjà battue, dit-elle de la même voix calme ; j’ai été battue plus fort que vous ne pourrez jamais me battre. Si vous me battez, j’écrirai à mes hommes d’affaires que vous ne me donnez pas assez à manger. Je n’ai aucune peur de vous, allez !

Mrs Jennett ne fit pas usage des cannes, et la petite fille, après une minute d’attente pour s’assurer que tout danger était passé, sortit dans le jardin, où elle alla pleurer sur le cou d’Amomma.

Dick apprit à la connaître par le diminutif de Maisie, et d’abord se méfia d’elle, car il craignait qu’elle ne s’avisât de lui ôter, en l’accaparant, le peu de liberté d’action qu’il possédait. Mais non, elle attendit qu’il eût fait les premiers pas. Longtemps avant la fin des vacances, le joug des punitions partagées rapprocha les deux enfans ; ils complotèrent ensemble d’affreux mensonges que goba Mrs Jennett, et, quand Dick reprit le chemin de l’école, Maisie lui dit à voix basse :

— Maintenant je serai toute seule pour me tirer d’affaire ; mais, — elle secoua la tête bravement, — j’en viendrai à bout. Tu as promis d’acheter un collier à Amomma ; envoie-le bientôt.

Huit jours après, elle réclama ce collier par le retour de la poste, et fut mécontente d’apprendre qu’il fallait du temps pour le fabriquer. Puis, lorsqu’enfin Dick expédia le cadeau, elle oublia de l’en remercier.

Bien des vacances s’étaient écoulées depuis lors, et Dick était devenu un grand efflanqué plus honteux que jamais de son accoutrement rapiécé. Les tendres soins de Mrs Jennett ne s’étaient pas ralentis une minute, mais les corrections de l’école publique, les coups de canne qui tombaient dru comme grêle sur le dos de Dick environ trois fois par mois remplissaient l’énergique garçon de mépris pour les vains efforts de ce bras féminin.

— Je ne la sens seulement pas, expliquait-il à Maisie, quand celle-ci l’induisait à la révolte, et elle est meilleure pour toi après qu’elle m’a tapé dessus.

Dick traînait cependant des jours qui n’avaient rien de doux, autant que jamais mal tenu, et féroce dans l’âme, comme le savaient bien les garçons les moins forts de l’école, car lorsqu’un démon l’y poussait, il leur rendait ce qu’il avait reçu. Le même démon lui conseilla plus d’une fois de molester Maisie, mais cette petite regimbait résolument contre toute oppression.

— Nous sommes déjà assez malheureux, avait-elle coutume de dire. A quoi bon aggraver les choses ? Cherchons plutôt à nous occuper et à oublier.

Le tir au pistolet fut le commencement de cette recherche. Ils ne pouvaient s’y livrer qu’à l’extrémité de la plage, sur une espèce de marais, loin de l’établissement des bains et de la jetée, au-delà des pentes herbues du Fort Keeling. La mer descendait bien à deux milles de distance et les bancs de vase aux mille couleurs qu’elle découvrait envoyaient alentour, quand le soleil venait les toucher, une lamentable odeur d’algues pourries.

Il était tard dans l’après-midi quand Dick et Maisie arrivèrent en ce lieu, avec Amomma qui trottait patiemment sur leurs talons.

— Mf ! dit Maisie reniflant l’air. Qu’est-ce qui peut bien rendre la mer si odorante ? Je n’aime pas ça !

— Tu n’aimes jamais rien de ce qui n’est pas fait exprès pour toi, répondit brusquement Dick ; donne-moi les cartouches, je tirerai le premier. A quelle distance portent ces petits revolvers ?

— Oh ! à un demi-mille peut-être, répondit Maisie assez légèrement ; dans tous les cas, cela fait un rude bruit. Prends garde aux cartouches au moins… Sois prudent.

— Bah ! tu comprends que je sais charger. Je tire sur le brise-lames là-bas.

Il tira, et Amomma s’enfuit en gémissant. La balle fit jaillir le limon du côté droit des piles enguirlandées de verdure marine. — Il part trop haut et trop à droite… A ton tour, Maisie… Pas de plaisanteries… tu sais… il est chargé tout autour.

Maisie prit le pistolet, fit quelques pas, s’arrêta délicatement au bord de la vase, en ajustant, l’œil gauche fermé avec une grimace des lèvres, dont riait Dick, assis par terre. Amomma était revenu avec précaution. Il s’était accoutumé pendant ses promenades de l’après-midi à subir d’étranges épreuves, et, rencontrant la boîte aux cartouches grande ouverte, commença d’y pratiquer avec son nez des investigations. Maisie tira, mais elle ne put distinguer où se logeait la balle.

— Je crois que j’ai atteint le but, dit-elle en abritant ses yeux pour contempler la mer où n’apparaissait aucune voile.

— Parbleu ! répliqua Dick en ricanant, elle aura été rejoindre la bouée. Tire plus bas et à gauche ; alors peut-être tu y réussiras. Oh ! regarde donc Amomma ! Il mange les cartouches !

Maisie se retourna, le revolver en main, juste à temps pour voir Amomma fuir devant les cailloux que lui lançait Dick. Rien n’est sacré pour un bouc. Bien nourri et adoré de sa maîtresse, celui-ci n’en avait pas moins avalé deux cartouches de pistolet.

Maisie se précipita pour voir ce qu’il en était.

— Oui, oui, il en a mangé deux… Affreuse bête ! Elles vont danser dans son estomac et le faire sauter. Tant pis, il n’aura que ce qu’il mérite… Oh ! Dick, est-ce que je t’ai tué ?

Les revolvers sont des joujoux dangereux. Maisie n’aurait pu dire ce qui venait d’arriver, mais un voile de fumée la séparait de Dick, et elle était sûre que la charge du pistolet avait frappé son camarade en pleine figure.

Puis elle l’entendit cracher et tomba près de lui, à genoux.

— Dick, tu n’as pas de mal ? Parle-moi… Je ne l’ai pas fait exprès.

— Bien sûr, répondit Dick, émergeant de la fumée et s’essuyant la joue ; n’empêche que tu m’as presque aveuglé. Cette diable de poudre pique ferme.

Certaine tache de plomb sur une pierre voisine montrait où était allée la balle. Maisie se mit à pleurer.

— Je t’en prie ! s’écria Dick sautant sur ses pieds et se secouant. Je n’ai rien, rien du tout.

— Non, mais je pouvais te tuer, répétait Maisie, les coins de sa bouche tout frémissans. Qu’est-ce que j’aurais fait après ?

— Tu serais rentrée le dire à Mrs Jennett.

Et Dick manqua de rire méchamment à cette pensée, mais aussitôt il s’adoucit.

— Allons, ne te tracasse pas de ça ! Nous perdons du temps. Il faudra être rentrés pour le thé. Je reprends le revolver.

Il aurait suffi du moindre encouragement pour que Maisie fondît en larmes. L’indifférence de Dick l’arrêta. Émue, haletante, elle resta sur la berge, tandis que Dick, dont la main avait tremblé un peu cependant en ramassant l’arme traîtresse, se mettait à bombarder méthodiquement le brise-lames.

— Ah ! je l’ai touché, à la fin, s’écria-t-il, voyant qu’une algue se détachait de la pile de bois.

— Laisse-moi essayer encore, dit impérieusement Maisie : cela va bien maintenant.

Ils tirèrent chacun à son tour, jusqu’à ce que le méchant petit revolver fût presque disloqué par l’excès d’usage. Amomma, l’expulsé, — car on craignait qu’il n’éclatât, — broutait à distance, curieux de savoir pourquoi ses amis lui jetaient des pierres.

— Aux prochaines vacances, déclara Dick tandis que le revolver endommagé le repoussait violemment, nous achèterons une autre arme qui portera plus loin.

— Il n’y aura pas pour moi de prochaines vacances, dit Maisie, je m’en vais.

— Où donc ? ..

— Je ne sais pas. Mes hommes d’affaires ont écrit à Mrs Jennett ; je serai envoyée quelque part pour apprendre… en France peut-être, je ne sais où, mais je serai bien contente de partir.

— Moi, je suis fâché ! .. Je resterai en arrière, alors ? Écoute, Maisie, est-ce vrai que tu t’en vas ? Comment ! ces vacances sont les dernières où je te verrai ? .. Et je retourne à l’école la semaine prochaine ! .. Je voudrais…

Son jeune sang lui monta au visage. Maisie arrachait des touffes de gazon et les lançait, du haut de la pente où ils s’étaient assis, à un pavot de mer isolé qui, balançant sa tête jaune, faisait des signes par-delà les bancs de vase, à la mer lointaine d’une blancheur laiteuse.

— Je voudrais bien te revoir un jour ou l’autre, dit-elle après un silence. C’est là aussi ce que tu veux ?

— Oui, mais le mieux aurait été encore que tout à l’heure tu aies tiré juste… que tu ne m’aies pas manqué…

Maisie ouvrit de grands yeux. Était-ce vraiment le même garçon qui, dix jours auparavant, décorait les cornes d’Amomma de papier découpé pour le chasser, ainsi paré en signe de dérision, sur la voie publique ? Non, ce n’était pas le même. Ses paupières s’abaissèrent un instant, puis d’un ton de reproche :

— Allons ! ne sois pas stupide !

Un instinct de femme l’inspira ; elle reprit l’offensive :

— Égoïste, égoïste que tu es ! Pense donc à ma position si cet horrible outil t’avait tué ! Comme si je n’avais pas déjà bien assez de chagrin… — Pourquoi ? parce que tu quittes Mrs Jennett ?

— Non pas pour cela.

— Parce que tu me quittes ? ..

La réponse se fit attendre longtemps. Dick n’osait regarder son amie. Il sentait tout ce que les quatre années précédentes avaient été pour lui ; il le sentait d’autant plus vivement qu’il ne trouvait point de paroles.

— Je ne sais pas, dit-elle enfin. Je suppose que c’est ça…

— Maisie, tu dois le savoir au juste. Je ne suppose pas, moi !

— Rentrons ! dit faiblement Maisie.

Mais Dick n’avait aucune envie de battre en retraite.

— Je ne m’entends pas à bien dire les choses et je suis très fâché de t’avoir contrariée l’autre soir à propos d’Amomma. Mais tout est changé aujourd’hui… Et tu aurais bien pu m’avertir que tu t’en allais au lieu de me laisser le découvrir tout seul !

— Tu n’as rien découvert du tout. Je te l’ai dit… A quoi bon se lamenter ?

— Oh ! Maisie, nous avons été ensemble des années et je ne savais pas combien j’y tenais.

— Toi ? Cela t’était bien égal !

— Dans le temps,.. mais à présent… cela ne m’est plus égal du tout. Ma chérie, dis que ça ne t’est pas égal à toi non plus !

— Je te le dis et c’est la vérité, mais ça ne sert à rien, puisque je m’en vais.

— Tu peux promettre avant de t’en aller, chérie…

Cette seconde fois, le mot de chérie lui vint plus aisément aux lèvres que la première. Il n’y avait pas eu beaucoup de tendresse dans la vie de Dick, ni au logis, ni à l’école ; il lui fallait trouver d’instinct les épithètes caressantes. Dick prit la petite main noircie par les décharges du pistolet.

— Je promets, dit-elle solennellement, mais entre gens qui s’aiment bien, les promesses sont inutiles.

— Tu m’aimes donc bien ? ..

Pour la première fois depuis cinq minutes leurs yeux se rencontrèrent et parlèrent pour eux.

— Oh ! Dick, non ! Je t’en prie ! C’est bon quand nous nous disons bonjour, mais maintenant ce serait tout autre chose.

Amomma les regardait de loin. S’il les avait vus se quereller souvent, jamais encore on n’avait échangé de baisers en sa présence. Le pavot jaune avait plus d’expérience apparemment, car il approuvait de la tête. En tant que baiser, celui-ci était fort maladroit, mais comme c’était le premier, en dehors de ceux qu’exigeait le devoir, le premier baiser qu’aucun des deux eût donné ou reçu, il leur ouvrit de nouveaux mondes, tous si glorieux qu’ils en perdirent la notion du monde visible, du monde où l’on est tenu de prendre le thé à heure fixe. En silence, ils restaient assis, très tranquilles, se tenant la main.

— Tu ne pourras plus oublier maintenant, dit à la fin Dick. Quelque chose sur sa joue, le brûlait plus fort que la poudre.

— Je n’aurais oublié d’aucune façon, répondit Maisie.

Ils se regardèrent, et chacun d’eux ne reconnut plus son compagnon de l’heure précédente. Quelle merveille ! Comment la concevoir ? .. C’était ainsi pourtant. Le soleil allait se coucher, le vent de la nuit battait déjà les courbes du rivage.

— Nous serons terriblement en retard pour le thé ! dit Maisie. Retournons à la maison.

— Finissons-en d’abord avec le reste des cartouches !

Et Dick aida Maisie à descendre le talus du fort jusqu’à la mer, descente qu’elle était parfaitement capable d’opérer seule à toute vitesse, mais avec une gravité nouvelle, Maisie avait pris sa main barbouillée de noir. Il se penchait pour regarder les doigts mignons confiés à son étreinte ; elle les lui arracha, et Dick rougit.

— Tu as une jolie main, dit-il.

— Bah ! répliqua Maisie avec un petit rire de vanité satisfaite. Elle se tint tout près de Dick, tandis qu’il chargeait le revolver pour la dernière fois et tirait à travers la mer avec l’illusion de protéger Maisie contre tous les périls.

Une flaque d’eau bien loin, au milieu des marais, attrapa les derniers rayons du soleil et se transforma en un disque rouge. Cette lumière attira l’attention de Dick, et tandis qu’il levait de nouveau son revolver, le sentiment d’un miracle le ressaisit ; il était là auprès de Maisie, qui avait promis de penser à lui pendant un temps illimité, jusqu’à…

Le vent, qui augmentait, lui jeta les longs cheveux noirs de la jeune fille en travers du visage, tandis que Maisie restait la main appuyée sur son épaule, en traitant Amomma d’imbécile. Un instant, il fut dans des ténèbres qui le mordaient et la balle alla en sifflant s’égarer dans la mer.

— Tu m’as fait manquer mon coup ! dit-il. Et je n’ai plus de cartouches. Il ne nous reste qu’à courir vers la maison.

Mais ils ne coururent pas, ils marchaient posément bras dessus, bras dessous, sans même se demander si le malheureux Amomma, avec deux cartouches dans les entrailles, avait sauté ou s’il trottait à côté d’eux, car un magnifique héritage venait de tomber en leur pouvoir et ils disposaient de ce trésor avec la sagesse des jeunes années. — Alors je serai,… commença vaillamment Dick. — Il s’arrêta. — Non, je ne sais pas ce que je serai, car je ne suis pas en état de passer mes examens, mais je fais de fameuses caricatures des maîtres… Ho ! ho !

— Sois peintre, en ce cas. Tu te moques toujours quand j’étudie mon dessin, tu ferais mieux de m’imiter.

— Je ne me moquerai plus jamais de ce que tu fais. Oui, je serai un artiste et je réussirai.

— Les artistes sont toujours sans le sou, n’est-ce pas ?

— Mais non,.. j’ai cent vingt livres sterling par an à moi, bien à moi. Mon tuteur m’a dit que je les toucherais quand j’aurai l’âge. Ce sera assez pour commencer.

— Oh ! moi je suis riche, déclara Maisie, j’aurai trois cents livres de rente à vingt et un ans. Voilà pourquoi Mrs Jennett est moins méchante pour moi que pour toi. Je voudrais bien pourtant avoir quelqu’un qui m’appartînt, un père ou une mère, par exemple.

— Tu m’appartiens, dit Dick, pour toujours, et toujours…

— Je sais,.. c’est très gentil.

Elle lui serra le bras. La nuit bienveillante les cachait tous les deux et, enhardi parce qu’il ne voyait plus que le profil de la joue de Maisie avec les longs cils qui voilaient ses yeux gris, Dick prononça les paroles devant lesquelles il hésitait depuis deux heures.

— Et… et je t’aime, Maisie ! dit-il dans un chuchotement qui lui sembla retentir à travers le monde, ce monde qu’il allait le lendemain ou le jour d’après se mettre en devoir de conquérir.

Il y eut une scène, que nous ne rapporterons pas par respect pour la discipline, quand Mrs Jennett voulut tomber sur lui, d’abord pour le punir de sa révoltante inexactitude et ensuite pour avoir failli se tuer avec une arme défendue.

— Je jouais avec, il est parti tout seul, confessa Dick quand il devint impossible de cacher sa joue endommagée. Mais, ajouta-t-il hardiment, ne croyez pas que vous allez me battre. Jamais plus vous ne me toucherez, entendez-vous ? Asseyez-vous là et donnez-moi mon thé. Vous ne pouvez pas nous chiper cela, au moins !

Mrs Jennett devint livide et parut suffoquer. Maisie, sans rien dire, encourageait Dick des yeux, et il se comporta toute la soirée abominablement. Mrs Jennett prophétisa un jugement immédiat de la Providence, avec une chute finale au plus profond de l’enfer, mais Dick, qui était transporté en plein paradis, n’y prit pas garde. Comme il allait se coucher, Mrs Jennett, cependant, recouvra ses esprits et derechef fit acte d’autorité. Dick avait dit bonsoir à Maisie de loin et en baissant les yeux. . — Si vous n’êtes pas un gentleman, vous devriez au moins tâcher d’en avoir l’air, dit la veuve courroucée. Il paraît que vous vous êtes encore querellé avec Maisie !

Ceci voulait dire que le baiser du soir, baiser réglementaire, avait été omis ; Maisie, blanche jusqu’aux lèvres, tendit sa joue d’un air insouciant et fut embrassée par Dick, qui sortit de la chambre, rouge comme braise. Cette nuit-là, il fit un rêve tumultueux. Il rêva qu’il avait gagné le monde et l’apportait à Maisie, dans une boîte à cartouches, mais elle renversait la boîte du bout de son pied, et, au lieu de dire merci, criait :

— Où est le collier que tu as promis pour Amomma ? Égoïste ! égoïste que tu es !


II

On ne peut reprocher à cette idylle brûlée de poudre la fadeur ou la mièvrerie ; néanmoins, comme s’il craignait de devenir par hasard sentimental, M. Rudyard Kipling se hâte d’abandonner la femme, dont, grande ou petite, il fait peu de cas, pour transporter son héros dans un de ces décors guerriers qu’il excelle à peindre et qui ont assuré le succès de ses Plain tales from the hills. Nous voici au Soudan. Gordon va périr en défendant Khartoum. Chaque matin, le vertueux public britannique, — amis de la justice, pères de famille exemplaires, — se précipite avidement sur son journal, en quête d’une émotion avant déjeuner, profondément déçu quand il ne trouve pas un récit vrai ou faux sur le héros du moment. Et on lui en prodigue à souhait de cette correspondance sensationnelle, car le nombre est infini des reporters qui suivent les troupes, ignorans presque autant qu’elles-mêmes de la conduite de l’expédition, fort indifférens à la politique, ambitieux purement et simplement de profiter du caractère pittoresque de la campagne pour faire du style à tant la ligne. Ce n’est pas sans péril, d’ailleurs, qu’ils pratiquent ce métier ; ils se sont familiarisés avec toutes les privations, toutes les misères ; même de temps en temps un spécial est tué, ce qui ne nuit pas, loin de là, au journal qui l’employait. Plus souvent, ces messieurs l’échappent belle et le genre de combat qui se livre autour d’eux produit des aventures merveilleuses qui valent la peine d’être télégraphiées moyennant dix-huit pence par mot. Au nombre de ces journalistes nomades, il y a de tout, depuis les vétérans arrivés sur les talons de la cavalerie qui occupait Le Caire en 1882, lorsque Arabi-Pacha s’intitulait roi, jusqu’à des novices lancés, pour ainsi dire, au bout d’un fil électrique pour venir prendre la place de leurs anciens tués, blessés ou malades. En tête se distingue un nommé Torpenhow qui représente au Soudan « le syndicat central du sud, » comme il l’a déjà fait dans la guerre d’Egypte et ailleurs. M. Rudyard Kipling ne définit pas autrement son caractère et son passé ; on apprend à le connaître par les conversations où il se révèle bon garçon, intrépide, le cœur sur la main, assez vulgaire au demeurant et passablement mauvais sujet. Les dialogues entre Torpenhow et Dick sont des spécimens achevés de go, pour employer un néologisme fort en faveur qui exprime l’élan, la liberté, la marche rapide et légère du discours ou des faits. A Suakim, Torpenhow a trouvé un jeune homme assis au bord d’une redoute récemment abandonnée, un jeune homme qui est Dick et qui pourrait aussi bien être Rudyard Kipling, car ils se ressemblent comme deux frères. Ce jeune homme dessine avec ardeur un amas de cadavres déchirés par les obus. Le représentant de la presse l’interroge sur ce qu’il fait, et Dick exhibe une poignée d’esquisses qui retracent des scènes telles que celles-ci : querelle à bord d’un bateau chinois chargé de cochons, jonque échouée à Hakodaté, muletier somali soumis aux verges, obus éclatant au-dessus du camp à Berbera, soldat égorgé, gisant au clair de la lune, etc., toutes choses vues et rendues avec une âpre réalité. Torpenhow fait causer ce nouveau Verechagin. Il est venu avec un emploi quelconque, il a oublié lequel, mais, en réalité, pour dessiner, car c’est son goût, et il s’amuse ! S’amuser au milieu d’une désolation pareille ! Torpenhow n’en revient pas ; la chose lui paraît crâne et, en somme, les esquisses sont intéressantes. Il télégraphie à son syndicat : « Garçon, ici, fait bonne peinture, à bon marché, arrangerai-je ? .. Ferais le texte. »

Et pendant ce temps-là, Dick, assis sur la redoute, balance ses jambes en murmurant : — Je savais bien que la chance me viendrait tôt ou tard !

Le soir même, Torpenhow déclare à son nouvel ami que l’agence centrale du sud le prend à l’essai en payant ses dépenses pour trois mois. Il engage le jeune homme à le suivre, tandis qu’il remontera le pays avec une colonne, et Dick ne demande pas mieux. Apres quelques acquisitions de chevaux, quelques arrangemens financiers et politiques, il se trouve entrer dans la confraternité des correspondans militaires.

La vie n’est pas facile au milieu de ces sables dévorans. Sous l’influence de leurs privations partagées, de leurs courses errantes, de leur travail en commun, les deux hommes arrivent à une étroite intimité, mangeant au même plat, buvant à la même bouteille, se rendant de mutuels services grands et petits, jusqu’au jour où Dick sauve la vie de Torpenhow dans un engagement dont le récit vaut, pour la brièveté, le fameux Enlèvement de la redoute, avec beaucoup plus de couleur, quelques touches, çà et là, faisant penser à Loti en même temps qu’à Mérimée ; mais à quoi bon chercher des comparaisons ? Rudyard Kipling est lui-même avec ses qualités et avec ses défauts, qualités de peintre et de soldat. Vers la fin de la boucherie, quand le petit carré défendu par le peu d’artillerie que traînent les chameaux est parvenu à mettre en fuite une troupe sauvage et demi-nue, principalement armée de lances et de sabres, Dick est atteint par un coup qui lui donne l’impression de quelque craquement dans la tête et d’une cécité soudaine. N’a-t-il pas déjà éprouvé cela une fois ? .. Des mots qu’il a prononcés jadis lui reviennent à l’esprit, tandis que la main qu’il portait à son front retombe rouge de sang ; une scène de son adolescence est brusquement évoquée. Dick bégaie : « Il n’y a plus de cartouches, rentrons chez nous, courons. » Il se trouve reporté au jour où il a été atteint par la charge du petit pistolet de Maisie. C’est à Maisie qu’il parle en délirant, tandis que Torpenhow soigne son crâne fracturé, tout en écrivant un article sur ce qu’il lui plaît d’appeler la sanglante victoire où ont triomphé les armes anglaises. Maisie, toujours Maisie… — Et Torpenhow de dire émerveillé :

— Voilà un phénomène par exemple ! Un homme qui ne prononce qu’un seul nom de femme en battant la campagne ! J’en ai vu pourtant beaucoup de délires ! Tenez, Dick, buvez-moi ça…

— Merci, Maisie, balbutie le blessé.

Nous voyons ainsi qu’il n’a pas oublié, parmi tant d’aventures, ses enfantines amours. Toute autre explication, tout autre développement serait inutile. Ce rappel fait penser à un motif de musique doux et tendre, traversant, pour en augmenter l’horreur, les bruyans éclats d’une scène tragique ; il nous donne la mesure de la force de volonté déployée déjà par Dick Heldar pour tenir parole à la petite fiancée qui l’attend Dieu sait où… D’ailleurs, sa tête une fois raccommodée tant bien que mal et la campagne une fois finie, il ne prononce plus ce nom si cher, et jamais son camarade, avec la discrétion britannique dont se piquent les moins réservés quand il s’agit d’amour, ne lui adresse une question directe. Dick et Torpenhow se séparent cordialement sans savoir quand ils se retrouveront. Le premier s’en va travailler au Caire, à Alexandrie, à Ismaïlia, à Port-Saïd, surtout à Port-Saïd où est concentrée l’essence de tous les vices exotiques appartenant aux couleurs les plus diverses. Il a le choix entre une foule de races pour ses études ultra-réalistes et l’avantage d’observer ses modèles sous l’empire des plus violentes excitations que puissent procurer le jeu, la danse, l’ivrognerie et le reste ; il jette à mesure sur le papier, au crayon et à l’aquarelle, tout ce que la Providence lui envoie, en admettant que la Providence se mêle de ce qui se passe dans le bouge d’un certain Binât, jadis artiste, chez lequel on va regarder danser toutes nues les filles de Zanzibar. Binât procure aux voyageurs tout ce que l’argent peut donner, y compris le spectacle de sa dégradation personnelle, qui est pittoresque, elle aussi, d’une certaine façon. Mais le genre d’études auxquelles se livre Dick Heldar a très vite absorbé les petites sommes versées par le syndicat central en guise d’acompte, et il retourne à Londres avec une bourse si mal garnie, qu’il en est bientôt à souffrir de la faim après s’être exclusivement bourré de saucisses et de pommes de terre écrasées à quatre sous la portion. Cette nourriture a pour effet de rendre morose et misanthrope celui qui en abuse ; nous ne blâmerons donc pas aussi sévèrement que l’a fait la critique anglaise les interpellations haineuses de Dick aux maisons bourgeoises entrevues à travers un brouillard gris, dans les rues désagréablement froides, malgré l’été qui ne se manifeste comme il arrive souvent en ces climats que par les volets clos :

— Niches à lapins que vous êtes, savez-vous ce que vous aurez à faire plus tard ? Vous aurez à me procurer des serviteurs et des servantes et, — faisant ici claquer ses lèvres, — le trésor spécial des rois. Attendez que j’aie acheté des bottes et je reviens vous fouler aux pieds !

Ce qui nous déplaît bien davantage, c’est l’inutile brutalité de la scène qui suit entre Dick et le chef du fameux syndicat, lequel, du reste, l’a volé indignement. Cet homme a une maladie de cœur et, en lui faisant peur de la mort à grand renfort d’injures, le peintre rattrape des esquisses dont on voudrait le frustrer. Rien de plus féroce que ce genre de vengeance de la force contre la faiblesse physique. On se sent dans le pays du pugilat inhumain. La cruauté grossière qui gâte parfois les beaux récits de Kipling ne s’est jamais manifestée d’une façon aussi choquante.

Rentré en possession de ses dessins, Dick Heldar les expose et obtient un immense succès. Non que le succès ait beaucoup de valeur quand il s’agit du public anglais appelé à juger des choses d’art. C’est du moins son opinion et celle de Torpenhow dont il est allé partager le gîte modeste, à l’étage le plus élevé d’une chétive maison donnant sur la Tamise. La lumière du nord ruisselle à souhait dans le galetas qu’il lui plaît d’appeler son atelier, cela suffit ; et là il se moque à cœur joie des prétendus connaisseurs qui le traitent de génie sauvage et spontané, sans se douter qu’il a très sérieusement étudié à Paris, qui font des phrases sur l’art avec un grand A, l’Art sacro-saint auquel ils n’entendent goutte, l’Art dont on parle partout dans les cénacles de Londres et que l’on ne voit presque nulle part. On fera de lui un second Détaille et même un nouveau Meissonier tant que durera cette vogue frelatée qui n’a qu’un bon côté, produire de l’argent. L’âpreté de Dick sur ce point étonne Torpenhow qui ne soupçonne point son secret, le but caché auquel il tend toujours. Pourquoi Dick consent-il à gaspiller ses forces créatrices dans un journal hebdomadaire ? pourquoi essaie-t-il parfois de sacrifier au goût des amateurs du genre chromolithographie, quitte à réduire en pièces dans un juste mouvement d’indignation contre lui-même ces chefs-d’œuvre de mauvais aloi ? pourquoi diable a-t-il tant besoin d’argent ?

C’est que Dick, pendant que son ami se pose ces questions, a revu Maisie. La rencontre est charmante : penché sur le parapet du quai, il observait le cours précipité de la Tamise sous les arches de Westminster-Bridge, et en même temps il se perdait dans l’étude des figures qui passaient innombrables auprès de lui. Le brouillard se divisa un instant et le soleil brilla sur l’eau, comme un grand pain à cacheter rouge. Dick regarda jusqu’à ce qu’il eût entendu le bruit du courant contre les piles mourir, tel que le murmure de la mer à marée basse. Une fille, pressée de trop près par son amoureux, cria très haut : « Eh ! dis, me lâcheras-tu, animal ? » tandis qu’une bouffée de vent chassait dans le visage de Dick la fumée noire d’un bateau à vapeur amarré au bas du quai. Il fut aveuglé un moment, puis tourna sur lui-même et se trouva face à face avec Maisie !

Non, il n’y avait pas à s’y tromper. Les années avaient transformé l’enfant en femme, mais elles n’avaient rien changé aux yeux d’un gris sombre, aux minces lèvres d’écarlate, au menton si fermement modelé ; et comme autrefois elle portait une étroite robe grise. En vérité, l’âme humaine n’est pas infinie et n’a aucun empire sur elle-même ; la preuve, c’est que Dick s’avançant, cria : Halloo ! à la manière des écoliers et que Maisie répondit :

— Oh ! Dick, est-ce toi ?

Puis, contre sa volonté, bien avant que son cerveau eût trouvé le temps de rien dicter à ses nerfs, toutes les fibres du corps de Dick battirent furieusement et sa langue se sécha dans sa bouche. Le brouillard s’était refermé, le visage de Maisie apparaissant à travers, blanc d’une blancheur de perle. Pas un mot ne fut prononcé, mais, côte à côte, tous les deux suivirent le quai, aussi parfaitement d’accord qu’ils l’étaient dans leurs excursions de l’après-midi sur la grève. Enfin, Dick hasarda d’une voix un peu enrouée :

— Qu’est-il arrivé à Amomma ? — Il est mort ! Non, ce ne sont pas les cartouches qui l’ont tué. Une simple indigestion. Il avait toujours été gourmand. N’est-ce pas drôle ?

— Oui,.. non,.. quoi ? Parles-tu d’Amomma ?

— Oui… Non. Ceci,.. notre rencontre. D’où viens-tu ?

— De par là.

Dick indiqua l’est à travers le brouillard : — Et toi ?

— Oh ! moi, je suis au nord, dans le nord le plus noir, de l’autre côté du Parc. Je travaille.

— Que fais-tu ?

— Je peins sans interruption. C’est là tout ce que j’ai à faire.

— Qu’est-il donc arrivé ? Tu étais à la tête de trois cents livres de rente !

— Je les ai encore et je peins. Voilà tout.

— Tu es seule ?

— Une autre jeune fille demeure avec moi. Marche donc moins vite ! Nous n’allons plus du même pas.

— Tiens ! tu l’as remarqué ?

— Sans doute, tu n’as jamais su marcher en mesure.

— C’est vrai. Pardon. Ainsi tu as continué à peindre ?

— Certes, oui, puisque je l’avais dit. J’ai été dans plusieurs ateliers pour finir chez Kami.

— Mais Kami est toujours à Paris.

— Il a ses élèves l’été à Vitry-sur-Marne. Je travaille avec lui dans la belle saison, et l’hiver je vais à Londres.

— Tu vends beaucoup ?

— De temps à autre. Pas souvent. Voilà mon omnibus. Si je ne le prends pas, je perds une demi-heure. Adieu, Dick.

— Adieu, Maisie. Ne me donneras-tu pas ton adresse ? Il faut que je te revoie. Qui sait, je réussirai peut-être à t’aider. Je peins un peu moi-même.

— Oh ! bien, il est possible que je sois dans le Parc demain, si la lumière me manque pour travailler. Je marche jusqu’à l’Arc-de-marbre et je reviens ; c’est ma petite trotte habituelle.

Elle sauta dans l’omnibus et fut engloutie par le brouillard.

— Eh bien ! que le diable m’emporte, s’écria Dick en rentrant chez lui.

Il y trouve Torpenhow en compagnie d’un confrère, correspondant militaire, dont la longue expérience remonte aux origines du fusil à aiguille. Le trait caractéristique du Nilghai, comme on le nomme, est, avec une figure de travers, l’habitude de commencer toujours la conversation en prédisant qu’il y aura sous peu du bruit dans les Balkans. Mais des nouvelles plus intéressantes encore ne pourraient arracher Dick aux délices de ses récens souvenirs. — F… moi la paix ! dit-il à ses amis. Je vais me coucher jusqu’à demain.

— Comment ! il est à peine sept heures ! s’écrie Torp stupéfait.

— Il sera deux heures de la nuit, si je veux, riposte Dick en s’enfermant dans son atelier. J’ai à entrer en lutte avec une crise sérieuse et je ne dînerai pas ce soir..

— Que faire d’un pareil homme ? dit le Nilghai. Il est fou ! Je suppose que sa blessure lui a fêlé le cerveau !

De fait, Dick donne des signes de folie croissante le lendemain, en allant se promener par une matinée des plus claires, lui qui a l’habitude de n’interrompre son travail qu’à la tombée du jour. Torpenhow s’effraie de plus en plus ; il commence à craindre qu’il n’y ait une femme au fond de l’affaire, une femme que Dick rencontre quelque part dans le monde, car il est sans exemple qu’une créature enjuponnée ait franchi le seuil de leur repaire de garçons. Toutes les orgies qui s’y passent sont entre buveurs de whisky. De l’avis général, ces orgies-là sont saines et n’entament pas un homme ; on aurait honte d’avouer tout autre vice. Rudyard Kipling insiste à plusieurs reprises sur ce trait caractéristique de la vie de bohème en Angleterre. Hélas ! il est obligé de nous le laisser voir ensuite ; son héros, sans reproche jusque-là, est entamé, entamé tout de bon. La promenade intempestive qui lui a fait abandonner ses pinceaux le conduit vers le Parc ; mais, tandis que ses jambes le portent de ce côté, il arpente en esprit les boues du Fort Keeling ; il revoit les cornes d’Amomma décorées de guirlandes en papier, Maisie sur la plage courant, les cheveux pendans, devant la rafale qui la crible de grains de sable ; Maisie sautillant de pierre en pierre, un pistolet à la main ; Maisie en robe grise, assise sur l’herbe, entre la gueule d’un canon et le pavot jaune qui la salue, etc. Ces tableaux passent devant lui un à un, et c’est le dernier qui dure le plus longtemps. Ils ont rempli les dix années qui le séparent du jour où il a déclaré à Maisie qu’il l’aimait, et il est enfin parfaitement heureux ; il a complètement oublié qu’il pût avoir autre chose à faire au monde que flâner dans le Parc par le beau temps.

Maisie apparaît sous l’Arc-de-marbre, se dirigeant vers lui ; sa démarche est la même ; ils ne se saluent pas plus que par le passé.

— Que fais-tu hors de ton atelier à cette heure-ci ?

— Je flâne. Je me suis impatientée contre un menton qui ne venait pas et je l’ai gratté.

— Quelle espèce de menton ?

— Oh ! une tête de fantaisie.

— Moi, je n’aime pas, quand je fais de la chair, travailler sur une toile grattée ; le grain ressort laineux à mesure que la peinture sèche. — Pas si vous savez vous y prendre.

Et Maisie agite la main pour expliquer sa méthode. Il y a une tache de couleur sur sa manchette.

— Aussi peu soignée que jamais, remarque Dick en riant.

— Le reproche te va bien. Regarde ta propre manche !

— Ma foi, oui ! Elle est pire que la tienne. Nous n’avons pas changé. Cependant…

Et d’un œil critique, il regarde Maisie se détachant sur les arbres du Parc avec sa robe grise, sa toque de velours posée sur des cheveux noirs, son profil résolu… La bouche un peu fléchissante au coin. — Qu’est-ce qui nous a fait du chagrin, Maisie ?

— Personne que moi-même. Je n’avance pas, quoique je me donne beaucoup de peine, et Kami dit…

— Ce qu’il dit toujours : « Continuez, mesdemoiselles, continuez, mes enfans… » Cela ne suffit pas à encourager.

— Pourtant, il m’a promis l’été dernier qu’il me laisserait exposer cette année.

— Pas ici, je suppose.

— Non, bien sûr ; à Paris, au Salon.

— Peste ! tu voles très haut.

— Il y a assez longtemps que je bats des ailes. Où exposes-tu, Dick ?

— Je n’expose pas, je vends.

— Quelle est donc ta spécialité ?

Humiliation profonde pour Dick. Elle ne sait rien de lui. Est-ce possible ?

— Viens seulement jusqu’à Oxford-street.

Dans Oxford-street, se trouve un magasin de gravures que Dick connaît.

— Il y a là, dit-il d’un ton de triomphe contenu, quelques reproductions de mes tableaux.

Un groupe s’est formé devant la vitrine. Jamais encore le succès ne lui est apparu aussi enivrant.

— Eh bien ! tu vois le genre de choses que je fais.

Maisie admire l’élan d’une batterie de campagne en action sous le feu. Deux artilleurs, debout derrière elle, approuvent à leur manière : — C’est ça ! c’est bien ça !

Et Dick, gonflé d’orgueil, épie la physionomie de Maisie.

— Voilà ce qu’il me faudrait, dit-elle tout bas. Oh ! voilà, ce qu’il me faudrait !

— Regarde, chérie, ces yeux arrondis, ces bouches ouvertes… Ils ne savent pas pourquoi, mais moi je sais. Cela les touche. Mon travail est donc bon. — Oui ! .. quel bonheur d’arriver au succès ! .. Dis-moi comment tu t’y es pris pour réussir ?

Et Dick lui raconte toute son histoire d’effort constant, passionné, avec la naïve arrogance d’un jeune homme parlant à une femme, et Maisie écoute en hochant la tête. Le récit de ses périls, de ses privations l’émeut à peine, elle cherche à saisir son secret, quand, après lui avoir conté chaque expérience, il ajoute :

— Voilà ce qui m’a appris à me servir de la couleur, de la lumière.

Il lui fait parcourir, haletante à sa suite, la moitié du globe, en parlant comme il n’a jamais parlé de sa vie. Et, tout le temps, il n’a qu’une idée, prendre dans ses bras cette petite fille qui lui répond brièvement : « Je comprends… continue,.. » la prendre et l’emporter avec lui, parce qu’elle est Maisie, et parce qu’elle le comprend en effet, et parce qu’elle est son bien, une femme qu’il désire entre toutes les femmes.

S’arrêtant soudain : — J’ai conquis tout ce qu’il me fallait, dit-il, mais après avoir rudement combattu pour cela. A ton tour.

L’histoire de Maisie est presque aussi grise que sa petite robe. Des années de labeur patient, appuyé sur un âpre orgueil qui ne s’est laissé abattre ni par le mépris des marchands, ni par les sévérités ou même les railleries du maître, ni par les complimens froids et polis des autres élèves de l’atelier. Il y a bien quelques points brillans, des tableaux reçus aux expositions de province, mais le refrain plaintif revient toujours : — Tu vois, Dick, je n’ai pas eu de succès, moi, quoique je travaille si dur.

Et Dick ne devine pas l’envie latente qui la ronge. Il se rappelle seulement que Maisie parlait ainsi autrefois, quand ses balles n’avaient pas atteint le brise-lames,.. une demi-heure avant de l’embrasser, — et c’était hier.

— Qu’importe ! lui dit-il. Crois-moi, tout cela ne vaut pas certain gros pavot jaune qui fleurit sous le Fort Keeling.

Maisie rougit un peu :

— Cela t’est facile à dire. Mais tu as du succès, et je n’en ai pas.

— Laisse-moi achever, même si la chose te paraît absurde. Ces dix années, vois-tu, n’ont jamais existé. Me voilà revenu et tout est pareil ; je te retrouve seule, et je suis seul aussi. A quoi bon se lamenter ? Viens à moi plutôt, ma petite bien-aimée.

Maisie, assise auprès de lui sur un banc du Parc où ils sont rentrés, creuse le gravier du bout de son ombrelle, puis lentement : — Je comprends, répond-elle, mais j’ai ma besogne à faire, et je la ferai. — Fais-la avec moi, je ne t’interromprai pas.

— Non, impossible… C’est ma besogne, la mienne, la mienne ! .. J’ai été seule toute ma vie et je ne veux appartenir qu’à moi-même. Je me rappelle aussi bien que toi, mais cela ne compte pas. Nous étions des enfans alors, nous ne savions pas ce qui était devant nous. Dick, ne sois point égoïste. Je vois mon chemin vers un petit succès. Allons, ne me l’enlève pas.

Il n’y a eu qu’une clameur parmi les lectrices contre l’odieuse personnalité de Maisie, qui, tout en défendant au pauvre Dick le moindre espoir, prétend le garder dans sa vie, se servir de ses conseils, maîtriser, grâce à lui, l’art rebelle, sans rien accorder en échange. Il est certain que le personnage de Maisie n’est pas construit d’après les antiques notions de la femme tendre et dévouée, mais nous aurons le courage de reconnaître qu’elle est vraie, merveilleusement moderne, très curieuse à suivre et intéressante à sa manière, car elle ne trompe pas Dick, elle ne le leurre d’aucune espérance même lointaine, elle s’accuse de n’avoir pas de cœur ; ce n’est pas sa faute si elle a une volonté inébranlable et un seul but dans la vie. Dieu veuille que la nouvelle génération de femmes rivales de l’homme, marchant sur ses brisées et lui disputant le succès, ne produise que des créatures aussi sincères, aussi droites, aussi pures que Maisie. C’est parce qu’elle a cette dureté de diamant que Dick l’aime d’un amour à la fois si respectueux et si éperdu. — Il faudra, pense-t-il, que l’un de nous ait raison de l’autre. — Et la lutte exalte ce rude athlète.

Il va la voir chaque dimanche avec sa permission comme un courtaud de boutique va voir une ouvrière, furieux contre sa faiblesse, furieux d’avoir à retenir ses baisers et à causer uniquement de l’art, l’art féminin dont il ne donnerait pas deux sous, trop heureux cependant qu’elle daigne le recevoir dans son pauvre intérieur toujours en désordre, sous les yeux jaloux de sa compagne, une impressionniste à cheveux rouges qui, elle, donnerait volontiers l’art et tout au monde pour l’amour de ce brave garçon, mais naturellement, il hait le tiers incommode qui, en outre, le devine avec une désobligeante clairvoyance. Chaque fois, il s’éloigne déçu et la rage au cœur ; mais rage et déception s’effacent devant le besoin de protéger Maisie, et il sent qu’après tout, le pire c’est de ne pouvoir la défendre contre l’isolement, contre la gêne, contre les misères de sa pauvre vie désemparée. Fraternellement, il l’exhorte à vivre d’autre chose que de thé, à surveiller son estomac ; il est meilleur qu’elle, oh ! meilleur mille fois, et quand elle le lui dit avec une sorte de remords, il baise l’ourlet de son manteau, honteux, presque effrayé d’une telle méprise en songeant que, si une jeune fille pouvait savoir ce qu’est le passé d’un homme pareil à tous les hommes, elle aurait mille fois raison de ne se marier jamais.

Chaque dimanche, malgré tout, il est plus amoureux ; l’impressionniste aux cheveux rouges le constate et elle le lui prouve un jour ironiquement en faisant son portrait, après l’avoir prié de poser en regardant Maisie, un portrait qui est l’expression même du plus abject esclavage et qu’elle brûle généreusement du reste, après n’avoir permis qu’à lui seul de le regarder. Une fois, une fois unique, cet Argus odieux laisse les deux amis en tête à tête ; il n’y résistera pas, il saisira dans ses bras cette enfant cruelle qui ne daigne même pas flatter en lui l’artiste, car elle accuse tout haut son œuvre de sentir le sang et le tabac.

— Ne peux-tu vraiment faire autre chose que des soldats ? demande-t-elle, à demi dédaigneuse.

Ceci réclamerait une vengeance, mais le pauvre Dick ne la goûtera pas comme il l’entend. Les cinq minutes où ils sont seuls, Maisie va en profiter à sa manière, en lui montrant quelques misérables éloges découpés dans le journal de telle ou telle localité, où elle a envoyé ses toiles, maintes fois refusées :

— Oh ! mon amour, lui dit-il, est-il possible que vous fassiez cas de ces sornettes ! Jetez-les dans la corbeille aux vieux papiers !

— Pas avant d’avoir quelque chose de mieux, répond froidement Maisie.

Elle écoute ses avis cependant avec déférence sur tous les sujets, consent à soigner ses repas où les pickles et les biscuits jouaient le principal rôle, et promet de soigner aussi son dessin, car sur ce chapitre elle manque de probité, cachant un cou mal attaché sous un bouquet de fleurs et enfonçant dans l’herbe jusqu’au garrot le bétail de ses paysages pour esquiver les pièges de l’anatomie. En somme, elle ne possède que le sentiment de la couleur qui est un don naturel : mais en trois mois Dick lui fait faire quelques progrès. Combien Torpenhow serait indigné s’il le voyait transformé ainsi en professeur pour demoiselles ! Déjà il pressent, d’après la mine absorbée de Dick et ses longs silences rêveurs, que le malheureux s’égare et qu’il souffre, mais il n’ose plus rien lui demander, il le regarde seulement avec des yeux de chien dévoué où l’autre pourrait lire son inquiétude, « avec des yeux pleins de cet amour austère, susceptible de jaillir entre deux nommes qui ont manié ensemble le même aviron, qui sont attelés au même joug par l’habitude et par l’intimité du travail. C’est là, nous dit Rudyard Kipling, l’amour vrai et bienfaisant qui permet et même encourage entre deux êtres les disputes, les récriminations, la sincérité la plus brutale et qui ne meurt pas pour cela, mais qui augmente au contraire, sans avoir rien à redouter de l’absence ni de l’inconduite. » Cet amour austère qui n’est que l’amitié à sa suprême puissance, Rudyard Kipling s’accorde avec Bret Harte pour le mettre bien au-dessus de la passion trop vantée ; ce n’est pas le seul point, nous l’avons dit, qu’il ait en commun avec le romancier californien.

Torpenhow, le Nilghai, tous les correspondans militaires, s’épuisent en efforts inutiles pour entraîner Dick soit du côté des Balkans, soit ailleurs où il trouvera dans le spectacle des batailles de quoi grandir encore sa renommée ; mais il est enchaîné à l’atelier poudreux de Maisie, il voudrait effacer le temps qui s’écoule d’un dimanche à un autre, et il se croit dédommagé de tous les sacrifices qu’il fait à cette idole insensible autant qu’exigeante, le jour où elle consent à se laisser conduire par lui, du matin au soir, à la campagne. Elle ne s’y est pas décidée sans peine, si rares que soient les congés qu’elle s’accorde, car elle pense : — Je suis sûre qu’il va être ridicule et qu’il m’ennuiera… S’il voulait essayer d’être raisonnable, il me plairait bien mieux !

Il est vrai que Dick n’a aucune envie d’être raisonnable. Il a acheté un superbe manteau de fourrure pour le jeter sur ses genoux en wagon ; sans doute elle ne lui donnera pas la joie de l’accepter, Maisie n’accepte jamais rien, mais elle s’en enveloppera ce jour-là sur la plage, car c’est au Fort Keeling qu’il la conduit en pèlerinage, et là, devant la mer qui n’a pas changé, au milieu du triste entourage de leur enfance, ils revivent la journée de leurs précoces fiançailles, journée délicieuse pour eux, atroce pour la compagne de Maisie, pour l’impressionniste aux cheveux rouges. Couchée sur son lit, les mains pendantes à ses côtés, des mains nerveuses qui s’ouvrent et se referment par intervalles, d’un mouvement sauvage, les yeux fixés au plafond, celle-ci écoute le bruit des pas sur le pavé, au dehors, et à mesure que ce bruit devient indistinct dans le lointain, croit entendre des baisers répétés ; oui, tout cela n’est qu’un long baiser. Elle n’y peut plus tenir, et quand la femme de ménage qui nettoie l’atelier par extraordinaire en l’absence de Maisie vient lui demander quelle espèce de savon elle doit employer pour cette besogne :

— Qu’est-ce que cela me fait ! s’écrie-t-elle dans un paroxysme de rage, que voulez-vous que cela me fasse ? N’importe laquelle, n’importe, entendez-vous ?

Après quoi, rencontrant dans la glace son visage enflammé, elle le cache entre ses deux mains comme si elle avait crié tout haut quelque secret inavouable. Mais non, ce ne sont pas des baisers qu’on échange devant le vieux brise-lames, témoin des prouesses au pistolet du jeune Dick et de la petite Maisie. Aux timides tentatives de son ami pour mettre l’entretien sur une pente sentimentale, Maisie a toujours répondu : — « Sois raisonnable, » — ou, — « Vraiment, je ne peux te donner ce que tu demandes… ce n’est pas ma faute… » — ou encore, — « Cela me chagrine de te faire de la peine, mais je ne voudrais pas mentir. Je me méprise bien assez déjà quand je pense que je te prends tout et que je ne rends rien en échange. »

Alors Dick, le cœur fondu de tendresse, réplique :

— Tu n’as pas le moindre reproche à t’adresser, chérie. C’est déjà beaucoup que de me pardonner de t’aimer trop.

Il s’assure qu’elle ne s’est du moins jamais laissé courtiser par personne, et reprend en soupirant son rôle de conseiller. Il lui dit la vérité sur ce qu’elle appelle son ouvrage : cet ouvrage est patient, consciencieux, d’une certaine force parfois, mais il n’y a aucune raison spéciale pour qu’il soit accompli. Du sentiment et pas de parti-pris. Rien qui sente pourtant le colifichet d’amateur ; non, elle est une travailleuse, de la tête aux talons, et Dick la respecte pour cela, mais le succès auquel si passionnément elle aspire lui sera toujours refusé, justement parce qu’elle le désire trop. Cela vient par surcroît, du dehors, sans qu’on y pense. L’opinion ? qu’est-ce que l’opinion ? Et Dick raconte qu’une fois dans le Soudan, il a fait des études dans un endroit où la bataille avait duré trois jours ; douze cents morts jonchaient le sol, et on n’avait pas eu le temps de les enterrer. Sous le soleil toute cette chair humaine n’était plus que comme un champ d’horribles champignons de toutes nuances. Jamais auparavant Dick n’avait vu l’humanité en masse retourner à ses commencemens. Ce jour-là, il a compris que les hommes et les femmes ne sont après tout pour l’artiste que des matériaux de travail, que ce qu’ils font et disent importe peu. Autant vaudrait coller son oreille à la palette pour savoir ce que chantent les couleurs que de tenir compte de tel éloge, de tel blâme… Bien loin de chercher dans sa petite, sphère à étonner une coterie sans valeur, il faut, si l’on veut être grand, observer, comprendre, vivre. Que ferait-elle de bon, elle, qui n’a aucune expérience ? Il a vécu, lui, Dick, dans tous les climats, dans des îles lointaines où il n’y avait pour le critiquer que les perroquets d’alentour. Il a médité sur les ruines des villes mortes, il a écouté chanter la voix mystérieuse du désert. Si Maisie le veut, il l’emmènera voir cela, il lui fera connaître le monde… Tous les deux n’auront d’autre souci que de travailler avec désintéressement et de s’aimer.

Pauvre Dick, il en revient toujours là pour son malheur, à l’amour ! L’heure est tentatrice, la nuit tombe peu à peu, la lune se lève sur les flots qui montent avec lenteur ; plus un souffle de vent ; au loin, on entend un bruit faible comme le roulement étouffé d’un tambour sortir de la brume argentée.

— Qu’est-ce ? dit Maisie. On dirait le battement d’un cœur. D’où cela vient-il ?

C’est un steamer, un de ces steamers qui aurait pu les emporter vers l’Australie, vers ces rivages fortunés où veut l’entraîner Dick… Alors Maisie lui propose, à demi sérieuse, de voyager ensemble, en camarades. Peut-être avec le temps… Mais Dick est honnête homme, il a peur de lui-même.

— Vous valez, répond-il, qu’on attende le moment où vous vous donnerez sans réserve. Et au moment où il regrette de ne pouvoir, fût-ce au prix de dix années de son existence, lui assurer la vogue puérile que par-dessus tout elle désire, Maisie a le courage d’avouer l’excès de sa propre ingratitude : en échange de ce succès elle le sacrifierait lui-même, oui, lui, son ami Dick, quoiqu’elle sache ce qu’elle est pour lui.

Devant ce cruel aveu Dick ne se fâche pas, il la plaint ; pied à pied il discute, il discute vainement contre le bon sens implacable qu’elle oppose à ses prières.

— Laissez-moi vous aider, chérie ; nous marcherons droit, serrés l’un contre l’autre ; peut-être ferons nous ensemble plus d’une bévue, mais cela vaudra mieux que de trébucher séparément.

— Non, deux personnes du même métier ne peuvent s’entendre. Je ne serais votre femme qu’à demi. Je n’aurais que ma besogne en tête, avec des crises de découragement, de colère ; quatre jours sur sept, je suis d’une humeur exécrable.

— Comme si je ne connaissais pas cela ! Trop heureux si vous n’avez que quatre jours de crise. Je respecterais ces accès-là. Un autre ne comprendrait peut-être pas, mais moi…

Elle tourne les choses en plaisanterie, remet la conversation sur Mrs Jennett, réussit à le faire rire en lui racontant des épisodes de sa vie d’atelier, et revient à Londres sans avoir seulement permis à la moustache de Dick d’effleurer sa joue.

— Voilà une belle journée, dit-elle en guise de récompense lorsqu’il la quitte. Pourquoi cela ne peut-il durer toujours ainsi ?

— Parce qu’il en est de l’amour comme du dessin. Il faut avancer ou reculer ; on ne demeure pas au même point. Par parenthèse, dessinez le plus possible, Maisie,.. et ne badinez pas avec votre estomac.

Le dévoûment désintéressé est plus fort que tout le reste chez cet homme aux passions ardentes pourtant et habitué à vaincre.

Oui, certes, il vaut mieux que Maisie, car non-seulement celle-ci néglige ses recommandations relatives au dessin et recommence une tête de fantaisie, mais encore, dans l’intérêt de cette tête, — qu’elle intitule Melancolia, comme si Dürer n’avait jamais traité le même sujet, — elle part un mois plus tôt qu’à l’ordinaire pour la France, après avoir promis d’écrire quelquefois de Vitry-sur-Marne. A l’heure des adieux, sur le bateau, la nuit, elle consent à se laisser embrasser une fois, une seule fois ; mais cet unique baiser est trop long, il fait peur à Maisie ; elle s’arrache courroucée des bras du pauvre Dick tout frémissant, qui balbutie des excuses craintives et se juge en lui-même un grossier animal. Et les voilà séparés, Dick n’ayant d’autre consolation que d’incarner sa peine âpre et profonde dans une figure de la Mélancolie qui battra de toutes les longueurs possibles celle de Maisie, car elle n’est qu’une petite fille froide et obstinée, sans une goutte de sang dans les veines, tandis qu’il lui semble, à lui, avoir fait le tour de toutes les tristesses du monde. Et le hasard suscite un modèle incomparable pour cette Mélancolie.

C’est ici que se place un incident qui est peut-être la meilleure partie du roman, quoiqu’il soit presque absolument hors-d’œuvre. Rudyard Kipling ne possède pas jusqu’ici l’art des transitions ; il se ressent de n’avoir jamais écrit que des nouvelles d’une vingtaine de pages ; on a pu remarquer déjà que la scène du tir au pistolet, par laquelle s’ouvre le récit, était dans the Light that failed comme un thème unique sur lequel sont brodées des variations à l’infini ; quelques théories d’art, renforçant le dialogue, remplissent les vides, et nous arrivons ainsi à la moitié du roman sans trop nous apercevoir que le souffle manque à l’auteur, mais ensuite il lui faut attaquer une nouvelle piste, et celle qu’il trouve, après tout, est des plus heureuses, quoiqu’elle n’ait aucun rapport avec la première.

Tandis que son ami, dont les agissemens mystérieux l’intriguent et le tourmentent de plus en plus, reconduit Maisie à Douvres, Torpenhow, oublieux des règlemens de la maison, y a introduit une femme. Il a ramassé dans le ruisseau une malheureuse fille qui tombait d’inanition à sa porte, et la fille est là, elle s’est endormie lourdement aussitôt après avoir mangé ; son petit chapeau de matelot, la robe claire qu’elle porte en février, toute crottée au bas des jupes, la jaquette râpée, bordée d’une imitation d’astrakan, l’ignoble parapluie, les bottines de chevreau à la fois prétentieuses et éculées, le rouge de mauvaise qualité qui lui salit les joues, disent assez ce qu’elle est. Elle a dévoré comme une bête fauve les restes que lui a donnés Torpenhow, et maintenant, réveillée de son sommeil d’épuisement par la voix mécontente de Dick, qui parle de remettre la petite gueuse aux mains d’un policeman, elle ouvre des yeux effarés, et elle crie de terreur hystérique, devant cet homme dont le regard lui paraît méchant.

Rudyard Kipling peint de main de maître ce genre de créature qui n’existe peut-être que sur le pavé de Londres sous un aspect aussi brutal, aussi ensauvagé.

La tête est typique avec ses yeux qui sont des abîmes de détresse et les pommettes saillantes de sa face amaigrie. D’un coup d’œil Dick s’est assuré qu’elle l’aiderait merveilleusement à rendre ce qu’il veut mettre dans sa Mélancolie, la mélancolie qui, après avoir traversé l’enfer, finit par rire d’un rire plus sinistre que les fureurs et que les larmes. Il lui propose donc de venir poser moyennant une somme qui dépasse de beaucoup tout ce que la malheureuse a jamais entrevu. Trois pièces d’or par semaine ! .. Bessie Stone-Broke, l’ex-petite bonne à tout faire, qui a été rouée de coups le matin pour avoir accosté un homme et qui n’a peut-être pas mangé depuis deux jours, la petite coureuse des bas quartiers de South-the-Water ne peut y croire.

— Et rappelez-vous, Torp, que ce n’est pas une femme, que c’est mon modèle. Attention, vieux !

— Quelle idée ! Un pareil épouvantail ! une pareille horreur ! réplique Torpenhow en se récriant.

— Attendez un peu… elle meurt de faim, mais ce genre de blonde remonte vite sur l’eau. Vous ne la reconnaîtrez plus dans quinze jours, quand la peur, cette peur abjecte se sera éteinte dans ses yeux. Elle ne sera que trop jolie et trop souriante pour ce que j’en veux faire.

Et, en effet, Bessie, réconfortée par la chaleur de l’atelier, sûre qu’elle ne sera ni battue ni injuriée, se calme, s’enhardit, commence par poser avec une docilité exemplaire, puis se met à l’aise, se souvient de son ancien métier, range la chambre en désordre, touille dans les tiroirs, raccommode les chaussettes percées et prépare du thé pour les deux hommes comme si elle en avait le droit. Il devient difficile de la renvoyer à l’heure dite, elle s’attarde, prend un soin croissant du linge de Torpenhow, à qui du reste elle ne parle presque jamais, sauf sur le palier en s’en allant.

— J’ai été stupide de le mettre à cette épreuve, pense Dick en remarquant que les regards de son camarade suivent quelquefois furtivement, tandis qu’elle sert le thé, celle que d’abord il appelait une petite horreur du ruisseau. — Je savais bien cependant l’effet que la lumière d’un foyer produit sur le vagabond qui entre dans une ville étrangère.

Ceci encore est singulièrement anglais ; ce n’est pas par sa beauté recouvrée, ce n’est pas par la malsaine saveur du vice que Bessie ensorcelle ce rude bohème Torpenhow, c’est en lui offrant le semblant de la vie de ménage. Un jour, Dick entend les supplications que balbutie une voix entrecoupée dans la chambre de son ami, et aperçoit à travers le crépuscule Bessie à genoux très près de celui-ci, ses mains jointes jetées en avant :

— Je sais,.. dit-elle, je sais que c’est mal ! mais je ne peux pas m’en empêcher,.. et vous avez été si bon, si bon, le premier jour… et puis vous n’avez plus jamais fait attention à moi. Et j’ai si bien raccommodé toutes vos affaires ? Ça ne vous empêchera pas de vous marier, allez ! .. Je ne vous demande pas grand’chose… mais j’userais mes doigts jusqu’à l’os pour vous servir. Et je ne suis pas si laide à voir. Dites que vous voulez bien !

A quoi Torpenhow répond, embarrassé :

— Mais, comprenez donc, je peux être envoyé d’une minute à l’autre au bout du monde si la guerre éclate,.. d’une minute à l’autre, petite…

— Qu’est-ce que ça fait ? Jusqu’à ce que vous partiez, alors, jusqu’à ce que vous partiez ! Je ne suis pas bien exigeante, et… et si vous saviez comme je fais de la bonne cuisine !

Elle avait passé un bras autour de son cou et attirait sa tête vers elle.

— Jusqu’à ce que je parte,.. alors…

— Torp ! crie du dehors la voix émue de Dick, venez vite,.. j’ai besoin de vous.

Et quelque chose comme un juron s’échappe des lèvres de Bessie, qui, dans la terreur qu’elle a du peintre, dégringole précipitamment l’escalier. Assez longtemps après, Torp rentre dans l’atelier. Il va droit à la cheminée, ensevelit sa tête entre ses bras et gémit comme un taureau blessé.

— Qui diable vous a donné le droit de vous mêler de cela ?

— C’est votre bon sens qui s’en est mêlé. Il vous dit que vous ne pouvez pas faire une sottise pareille.

— L’avoir vue vivre chez nous comme si elle était chez elle… voilà ce qui m’a perdu. On sent son isolement davantage à regarder aller et venir une femme.

— Je conçois ça… Mais, pour en finir, savez-vous ce que vous allez faire, Torp ?

— Du diable si je le sais !

— Vous allez voyager un brin, prendre du ton à Brighton, à Scarborough, à Prawle-Point, observer les navires en partance,.. entendez-vous ? J’aurai soin de Binkie… (Binkie est un terrier des plus intelligens qui, supérieur aux hommes et surtout aux femmes, joue un rôle actif dans le récit.) Fuyez la tentation,.. faites votre malle,.. et, une fois parti, n’importe de quel côté,.. oh ! oui, n’y manquez pas, grisez-vous ferme ce soir ! ..

Quand il a expédié son ex-sauveur, à qui, hors des champs de bataille, il rend ainsi service pour service : — Je la croyais inconsciente, pense Dick, j’avais tort. Elle a dit qu’elle faisait de bonne cuisine. Voilà le péché, le péché prémédité…

Il faut que le brave Torp s’éloigne pour que Dick, privé de la protection de cet ange gardien à figure plus que profane, puisse tomber dans l’abîme au bord duquel sa main robuste l’aurait retenu. Tandis qu’il achève la Melancolia, sans tenir compte des criailleries et des reproches de Bessie, il constate qu’il souffre de la tête et que des points noirs, des roues flamboyantes passent devant ses prunelles affaiblies. Un peu plus tard il voit se dérouler, dans l’angle de son atelier, une sorte de voile de la gaze la plus légère, et, il a beau se frotter les yeux, le voile ne disparaît pas. Là-dessus il va consulter un médecin, qui le renvoie à un oculiste, et un horrible arrêt est rendu. C’est à peine si, dans l’agonie qui le saisit, Dick parvient à l’entendre. L’oculiste, après examen, a touché la cicatrice qu’un coup de sabre lui a laissée autrefois à la tête, et il dit quelque chose de menaçant sur l’os frontal, sur le nerf optique, sur les précautions à prendre en évitant toute anxiété d’esprit. Dans un an, malgré les soins, il sera aveugle ! S’il ne se soigne pas, ce sera peut-être plus prompt. La blessure est ancienne, et la lumière d’Orient d’abord, l’application d’un travail assidu ensuite… Certes, la vérité est dure à accepter, pour un peintre surtout, et à brûle-pourpoint, sans préparation aucune, mais…

Nous ne croyons pas que l’angoisse de l’espèce de mort à laquelle cet amoureux passionné de la forme est condamné tout vivant puisse être rendue d’une façon plus sobre et plus déchirante à la fois que dans ces pages dont chaque mot nous tord le cœur. Il faut avoir eu le pressentiment et la crainte de ce mal cruel pour réussir à peindre l’état physique et moral d’un malheureux qui, dans la force de l’âge et du génie, n’ayant vécu que pour les délices de la vision, pour la magie de la lumière et des couleurs, est condamné à cette prison perpétuelle, la prison de la nuit, qui ne finit jamais. Et l’attente du supplice, qui le surprendra Dieu sait quand, est pire encore que le supplice lui-même.

— Allah tout-puissant ! s’écrie Dick durant ses accès de désespoir furieux, aide-moi à supporter mes dernières heures de grâce, et je ne me plaindrai pas au moment suprême. Que faire, que faire, jusqu’à ce que la lumière s’éteigne ?

Rien ne lui répond ; alors en véritable artiste, il se dit qu’il utilisera une souffrance de damné, qu’il la fera passer tout entière dans sa Mélancolie. Et il se remet au travail, englouti a dans cette joie pure de la création qui ne vient pas trop souvent à l’homme, de crainte qu’il ne se croie l’égal de Dieu et refuse de mourir à son heure. » Il oublie le monde entier, il s’oublie lui-même, mais il n’oublie pas d’entretenir chez Bessie la rage qui donne à ses yeux farouches le feu sombre qui lui est nécessaire. La sentence prononcée, il n’y pense plus, car il est possédé d’une idée fixe, les choses de ce monde n’ont plus de pouvoir sur lui. D’ailleurs il s’est aperçu qu’au contraire de ce qui arrive d’ordinaire, l’abus des liqueurs fortes l’aide à voir très distinctement. C’est ainsi qu’il réussit à peindre l’image sublime d’une femme qui a connu toutes les douleurs de la terre et qui en rit. Dans l’intervalle, la dive bouteille est devenue sa meilleure amie ; elle fait si bien son œuvre, elle aussi, que lorsque Torpenhow revient à Londres, il trouve une ruine humaine à la place de son vigoureux camarade, un être hâve, cassé, méconnaissable, qui ne s’est pas rasé depuis des siècles et qui cligne nerveusement, sous ses sourcils contractés, des yeux presque sans regard.

— Est-il possible que ce soit vous ? demande Torp, consterné.

— Oui, tout ce qui reste de moi. Mais j’ai fait de la bonne peinture…

Et en trébuchant, car il est ivre, Dick lui montre sa Melancolia presque achevée. Encore trois séances, quoi que puisse dire l’ami, qui le supplie de ne pas se tuer, puis il s’endort content. Bessie est payée, largement payée, on lui a donné congé, on la croit partie,.. non pas ! .. Il y a vraiment péril à recueillir les jeunes diablesses de South-the-Water. Après une dernière tentative pour réveiller la fantaisie de Torpenhow, qui a maintenant tout autre chose en tête et ne remarque même pas qu’elle existe, la créature guette sa revanche. Elle la trouve trop facilement. A l’aide d’un torchon mouillé de térébenthine et du couteau à palette, elle gratte, elle anéantit le tableau laissé sur un chevalet, et, les poches pleines d’argent, satisfaite d’avoir eu, somme toute, le dernier mot, retourne à son honorable métier en tirant la langue à Dick, endormi, avec un seul mot : — Floué !

Floué de sa dernière consolation, floué de la gloire, il l’est, le pauvre Dick, mais il ne le saura jamais. Une fois de plus nous voyons un réaliste sacrifier à la convention, et qu’importe si le résultat est une belle scène ? La cécité prévue de Dick se déclare cette nuit-là. Du délire de l’ivresse, il passe à des sensations innommées, comme si tous les volcans de la terre jetaient feu et flammes dans son cerveau embrasé, jusqu’au moment où, l’incendie s’éteignant, il reste seul dans le noir dont on ne sort plus. En vain appellera-t-il Torp à son secours, en vain lui enjoindra-t-il d’apporter de la lumière, beaucoup, de lumière, pour qu’il puisse regarder encore sa Mélancolie ; Torpenhovv seul est témoin du désastre, et il en garde le secret. L’aveugle ignorera ce qui achèverait de le rendre fou. Car il est sur les confins de la folie, divaguant à travers la fièvre, ressassant cette scène du pistolet qui est, nous l’avons déjà dit, le fond de l’histoire, demandant à Maisie le baiser qu’elle refuse, la sommant de revenir, instruisant Torpenhow, sans le vouloir, de tout le passé.

Pendant trois jours que dure ce délire, Torpenhow se met à haïr cordialement l’inconnue qui lui a pris son ami. Puis le malheureux se calme, il essaie de se lever, de s’habiller, d’étudier à tâtons la géographie de sa chambre ; il se fait donner une lettre grise avec une M majuscule sur l’enveloppe, qui est arrivée pour lui et qui ne sera jamais lue, pas plus que celles qui la suivront. Quand Maisie verra qu’il ne répond plus, elle cessera d’écrire. C’est mieux ainsi. Déjà il est tombé assez bas… Il ne veut point de sa pitié, surtout il ne veut lui faire aucune peine. Ces lettres de Maisie, ces lettres fermées, qui arrivent les unes après les autres, sont toute la consolation de l’aveugle, consolation douloureuse, car il sait bien qu’elle se lassera ; il se figure sa bien-aimée l’oubliant auprès d’un homme plus fort que lui et qui verra clair. Elles s’usent, les pauvres lettres, tant de fois froissées avec tendresse ou avec rage, dans la main impuissante qui les tient ; mais Torpenhow, le fidèle Torp, en a vu le timbre, l’écriture, il a compris ou plutôt deviné à demi bien des choses. Laissant Dick aux rudes soins de ses confrères, les correspondans militaires, il passe la Manche et se met à la recherche de Maisie. Une campagne va recommencer dans le Soudan ; le Nilghai, le Keneu, dit le grand aigle des batailles, toutes les espèces de Goliaths de trempe diverse qui sont par vocation reporters du canon et des grands coups d’estoc, se préparent à partir. Torpenhow devrait les accompagner ; mais il sacrifiera, s’il le faut, sa carrière à Dick. Celui-là sait aimer comme n’aimera jamais aucune femme. Un instinct qui ressemble au flair d’un bon chien, sans autre intérêt au monde que le service de son maître, le conduit à Vitry-sur-Marne. Là il entre en rapport avec le quartier de cavalerie, réussit à plaire au colonel, se fait prêter un cheval de l’escadron qui le porte à l’atelier de Kami, bref il arrive haletant pour poser cette question saugrenue :

— Y a-t-il ici une demoiselle du nom de Maisie ?

— Je suis Maisie, répond la voix un peu émue d’une jeune fille qui depuis des semaines s’inquiète de n’avoir pas de réponse à ses lettres, des lettres pressantes, pourtant, car elles renferment question sur question au sujet d’une certaine Melancolia mal venue et indigne d’être envoyée au Salon.

Dick lui échapperait-il, lui qui était à elle, si complètement à elle ? Non, cela semble impossible ; néanmoins, elle est exaspérée contre tout, contre la chaleur qui l’empêche de travailler, contre la peinture, contre Kami qui se borne, comme par le passé, à répéter à ses élèves : — Continuez, mesdemoiselles, continuez toujours… Rappelez-vous que ce n’est pas assez d’avoir la méthode, l’art, la puissance, ni même l’habileté de touche, il faut encore la conviction qui cloue l’œuvre au mur… Continuez, mesdemoiselles, continuez, avec conviction surtout !

— Je suis Maisie, répond-elle au cavalier qui surgit dans un nuage de poussière.

— Et moi, Torpenhow, dit ce dernier. Dick Heldar est mon meilleur ami, et le voilà devenu aveugle.

Ce qu’il veut, c’est qu’elle parte sur-le-champ. La fille aux cheveux rouges sauterait en croupe, elle le déclare bravement, et elle baiserait ces pauvres yeux éteints jusqu’à ce que la lumière leur fût rendue. Mais Maisie n’est pas aussi impulsive. Son Dick aveugle, hors d’état de l’aider jamais quand elle aurait tant besoin de lui ! Voici évidemment ce qui la frappe d’abord. Elle réfléchit, elle réfléchit un peu trop, mais à la fin elle part parce que c’est son devoir, et cette nuit-là une légende circule dans Vitry-sur-Marne, la légende d’un Anglais extravagant, frappé d’insolation sans doute, qui, après s’être grisé au mess des officiers, a emprunté un de leurs chevaux et est allé enlever une de ces Anglaises plus qu’à demi folles qui dessinent sous la direction du bon M. Kami.

Qu’arrive-t-il ensuite ? Quelque chose d’imprévu et qui pourtant ne nous semble nullement invraisemblable. A la vue de l’épave qu’il s’agit de sauver, Maisie perd ce terrible empire sur elle-même qui nous l’a rendue presque antipathique jusque-là ; son petit cœur de pierre s’attendrit. Dick l’avait bien dit autrefois que l’un des deux finirait par briser l’autre. Elle parle, et le pauvre homme, assis près de la fenêtre, le menton abattu sur sa poitrine, trois lettres cachetées à la main, des lettres qu’il tourne et qu’il retourne sans cesse, murmure presque épouvanté :

— Encore un nouveau phénomène ! Je commençais à m’habituer à l’obscurité, mais je ne veux pas entendre des voix.

Il se lève, avance en chancelant, tâtant çà et là les obstacles, prenant ses pieds dans le tapis, et Maisie se rappelle leurs promenades dans le Parc, ce pas élastique et rapide d’un triomphateur arpentant le monde qui est à lui. Le bruit saccadé de sa respiration guide l’aveugle jusqu’à elle. Maisie étend la main, ne sachant pas bien encore si elle veut le repousser ou l’attirer tout près… La pitié est la plus forte, cette pitié que Dick refuse d’abord et qui finit par se faire accepter, tant elle ressemble à de l’amour.

N’est-ce pas l’amour qui parle en effet, tandis que Maisie sanglote pour la première fois de sa vie sur l’épaule qui tremble au contact de cette petite main ?

— Dick, vous n’allez pas continuer d’être égoïste, maintenant que je suis revenue ? Du reste, boudez tant que vous voudrez, je ne me fâcherai pas… Je ne m’en vais plus. J’ai été mauvaise, si mauvaise ! .. mais je vous aime… Faut-il que je me mette à genoux pour vous le dire ? Ne soyez pas stupide, Dick. C’est peine perdue que de faire semblant. Vous savez bien que vous m’aimez aussi. Avez-vous oublié le bateau, notre adieu ? .. Prenez cela, tenez, et soyez raisonnable. De grâce, Dick, aidez-moi donc un peu. Je ne peux pourtant pas vous faire la cour à moi toute seule.

Son orgueil résisterait à toutes les paroles, mais ce baiser rompt les digues, et, tandis qu’il la tient dans ses bras :

— Aveugle, dites-vous ? Non, vous n’êtes pas plus aveugle qu’autrefois. Ne m’avez-vous pas assuré vous-même que dix années n’étaient rien. Vous vous rappelez ? .. dans le temps sur la plage, quand mes cheveux sont allés droit dans vos yeux ? ..

Dick entendit tomber deux ou trois épingles, et la longue chevelure de Maisie lui enveloppa tout le visage.

— Eh bien ! maintenant vous ne pourriez voir encore à travers, même si vous essayiez. Figurez-vous donc que vous aurez ma crinière dans les yeux un peu plus longtemps, voilà tout,.. l’espace de cinquante ou soixante ans peut-être. Cinquante ans comptent cinq fois moins que dix. Ne comprenez-vous pas, imbécile ?

Et elle secoue la tête pour augmenter à la fois cette nuit soyeuse et parfumée et la force de son raisonnement. Dick a beau faire, il est heureux ! Ses yeux se sont fermés sur l’impression divine d’avoir produit une belle œuvre ; un rêve d’amour, pour lequel il aurait donné cette œuvre même et toute sa vie, lui est accordé par surcroît. Que peut-il désirer encore ? Toujours Maisie lui dira que la Mélancolie effacée est ce qu’il a fait de meilleur, et il prendra le sanglot qu’elle laisse échapper en regardant cette chose informe pour un tribut d’admiration. Aveugle ? qui ne voudrait l’être à ce prix !

C’est du moins l’impression qui nous reste en fermant le Lippin-cott’s Magazine où parut la première version de the Light that failed. Depuis lors ce roman a été publié en volume avec une fin tout opposée [1].Pourquoi ? .. Hélas ! Rudyard Kipling, si dédaigneux qu’il soit des critiques sans valeur, se sera laissé influencer par l’opinion hostile à Maisie. On jugeait généralement que cette fille sans cœur était incapable de venir à résipiscence, indigne d’être touchée par la grâce de l’amour ; sa transformation soudaine n’inspirait de confiance à personne. Peut-être Kipling a-t-il été sensible surtout au tolle des pessimistes, partisans comme lui du duel entre les sexes et qui veulent que ce duel soit un duel à mort. On l’aura piqué dans son amour-propre de lutteur impassible en lui reprochant de devenir sentimental, de sorte que l’édition définitive de the Light that failed nous montre Maisie obstinée malgré tout à vivre seule sa propre vie, Bessie reparaissant pour confesser, dans une scène inutilement désagréable, qu’elle a gratté la Melancolia, et Dick réduit à retourner en Orient où l’une des balles qui sifflent sans relâche autour de Suakim lui fait l’aumône de la mort. C’est fort pénible et c’est peut-être moins vrai. Il n’arrive guère qu’un être humain, homme ou femme, reste d’un bout de son existence à l’autre exactement semblable à lui-même, et nous pourrions citer maint exemple de femmes notamment chez qui la pitié a été plus forte que toutes les résolutions. D’ailleurs, si le sexe jadis faible possède une qualité bonne ou mauvaise, c’est, nul ne le niera, la spontanéité. Les reformes qui commencent auront beaucoup de peine à la lui faire perdre. Pour différente de ses devancières que puisse être la femme de l’avenir, le dernier rôle qu’elle abandonnera sera celui de consolatrice. On nous dit que Maisie est intelligente : elle doit donc finir par comprendre qu’il n’y a pas de succès comparable à celui de réconcilier avec l’effacement absolu de l’univers extérieur, un coloriste effréné de la trempe de Dick Heldar.

Libre au lecteur morose de faire ses réserves. Rien ne prouve, en effet, nous le lui accordons, que cette indépendante soit capable de rester très longtemps à la hauteur de son sacrifice ; rien ne prouve non plus que Dick puise jusqu’à la fin dans cette source de tendresse qui jaillit par miracle une compensation suffisante aux jouissances perdues de son art, mais l’un et l’autre auront goûté, quoi qu’il arrive, l’instant extra-humain qui compte plus à lui seul que le reste de la vie ensemble et sur lequel tout romancier a le droit de clore une histoire. Peu importe ce qui suit. Le rideau tombe sur un prélude de bonheur peut-être irréalisé, qui certainement ne durera que ce que dure le bonheur, et les plus amers déboires peuvent être imaginée par quiconque manque de la croyance enfantine au roman qui finit bien. Quelle que soit cette fin, le lendemain n’est-il pas là toujours menaçant ? Et le signet mis à une page riante empêchera-t-il que ce lendemain sonne ? Mais quand le rideau est baissé, nul ne demande si la comédie s’achève en drame dans la coulisse ou si le drame tourne à la comédie. Laissons donc à nos voisins d’Angleterre des récriminations qui n’ont rien de commun avec l’art. Morale à part, — et il faut bien dire que Rudyard Kipling, pas plus que Bret Harte, ne met le moindre grain de morale dans ce qu’il écrit, — the Light that failed est une œuvre pleine de passion et de vie intense. Le jeune écrivain ne connaît pas le monde, assure-t-on. Il connaît à merveille du moins la bohème à laquelle appartiennent les Dick Heldar et les Torpenhow et l’écume d’où sortent les Bessie Stone-Broke. Il nous paraît connaître assez bien aussi la nouvelle couche de jeunes filles rivales de l’homme par l’effort, le travail et l’ambition ; seulement il n’en a pas peint les échantillons les meilleurs, quoique son impressionniste aux cheveux rouges soit après tout une anonyme assez touchante. Ses admirateurs même le renvoient volontiers dans l’Inde qu’il a tant exploitée et aux courtes esquisses qui ont fait son premier succès. Certes, Rudyard Kipling a écrit des choses plus parfaites dans l’ensemble que ne l’est the Light that failed, quand ce ne serait que la pathétique histoire de Deux Petits tambours ralliant à eux tout seuls le régiment qui a eu peur, ou l’aventure de l’Indienne amoureuse, aux poings coupés, dans Beyond the pale [2]. Mais quelque estime que nous fassions de la nouvelle, lorsqu’elle est excellente, nous savons gré à un artiste qui y est passé maître d’essayer d’autre chose, de s’évertuer à tourner la page ; nous le félicitons surtout de ne pas s’en tenir au prestige de l’exotisme, de n’avoir point pour but unique de nous étonner par des récits bizarres rapportés de très loin. Les aventures héroï-comiques du soldat Mulvaney sont dédiées principalement à l’armée anglaise, mais l’orgueil si chèrement expié de Dick et l’égoïsme inconscient de Maisie, l’amour, la douleur, la pitié, sont de tous les pays ; partout le jeu des passions est le même, et du nord au sud, de l’est à l’ouest, l’homme s’intéresse à ce qui est vraiment de l’homme, sans souci démesuré du « pittoresque » et de « l’exception. »


TH. BENTZON.

  1. The Light that failed, rewritten and considerably enlargedby Rudyard Kipling ; Macmillan and C°. En tête d’une nouvelle édition, — Heinemann and Balestier. Leipzig, — nous lisons que, contrairement aux apparences, cette amplification de the Light that failed est le premier jet de la pensée de l’auteur.
  2. Voyez la Revue du 1er décembre 1891 et du 15 février 1892.