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Un Roman philosophique en Allemagne

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UN
ROMAN PHILOSOPHIQUE
EN ALLEMAGNE

Kinder der Welt (Enfans du monde), von Paul Heyse, 3 vol. ; Berlin 1873.


I.

Lorsque de terribles déceptions eurent ouvert à beaucoup d’entre nous des yeux trop longtemps fermés sur les forces réelles de l’Allemagne, on convint généralement que ce n’était pas seulement le nombre et la discipline de nos ennemis qui avaient triomphé de notre malheureux pays, et que le secret de leur supériorité momentanée, espérons-le, se trouvait dans une meilleure éducation intellectuelle et morale. Pris en masse, ils étaient, disait-on, plus instruits, plus sérieux, plus moraux que nous, et l’on ajoutait plus religieux. Ceux qui s’attachèrent avec le plus de complaisance à vanter la solidité du sentiment religieux chez nos envahisseurs en conclurent, par une étrange déduction, que nous devions, pour relever la France, abjurer notre libre pensée, notre scepticisme voltairien, et redevenir des catholiques fervens. Ils ne se demandèrent pas un instant si, étant données les conditions générales de l’esprit moderne, le sentiment religieux ne se trouve pas beaucoup plus à l’aise dans les formes relativement sobres de la religion professée par la majorité des Allemands que dans l’amas de dogmes et de rites superstitieux dont la piété ultramontaine impose le fardeau à nos populations françaises. Les faits démontraient qu’une religion populaire peut demeurer puissante, si ce n’est à cause, du moins à côté d’une très grande liberté laissée depuis longtemps à la critique et à la science, et dont elles ont largement profité; nos convertisseurs partirent de là pour nous prêcher l’asservissement de la pensée et le retour au moyen âge. La contradiction entre la conclusion d’un tel raisonnement et le fait qui lui sert de majeure saute aux yeux, mais le fait lui-même aurait eu besoin d’être examiné d’une manière moins superficielle.

Il s’en faut de beaucoup que les croyances chrétiennes essentielles ne soient pas contestées en Allemagne, ni même que le nombre de ceux qui les repoussent formellement y soit insignifiant. Tous ceux qui ont étudié l’histoire de la philosophie contemporaine savent ce qu’a donné finalement cet hégélianisme qui devait reconstruire sur une base inébranlable les doctrines vitales de l’ancienne orthodoxie. Depuis on a vu fleurir en Allemagne une école matérialiste qui n’a rien à envier à la nôtre sous le rapport du radicalisme des négations. Récemment encore nous devions signaler dans la Revue le manifeste médiocrement édifiant que le docteur Strauss lançait au nom de ceux qu’on peut appeler ses coreligionnaires, car il s’agissait pour lui de substituer une religion nouvelle à l’ancienne, décidément périmée, et de remplacer la vieille foi en Dieu par la foi moderne, pleine de vénération, de dévotion, d’abandon filial, en l’Univers aveugle et sourd. Si donc, dans la masse du peuple allemand, la religion est demeurée forte et aimée, ce n’est pas du tout parce que ce peuple n’a pu entendre que la voix de ceux qui la défendaient. Il vaudrait mieux à tous égards raisonner autrement, nous dire que la religion, comme tout le reste, s’épure et se fortifie par la liberté, et qu’il nous faut marcher dans ce sens-là, si nous voulons retremper dans nos populations le sens religieux, émoussé par le régime autoritaire. Regretter que nous ne trouvions pas chez les nôtres autant de religion que chez les compatriotes de Hegel, de Feuerbach, de Strauss, et partir de là pour vouer la France au sacré cœur, c’est en vérité traiter trop légèrement les questions les plus vitales dont puisse dépendre la destinée d’un peuple.

On dira peut-être que l’irréligion allemande est restée sans effet sensible sur la masse parce qu’elle n’a été préconisée que dans des livres inaccessibles au commun des lecteurs. Il n’en est rien. La menue monnaie des œuvres marquantes n’a pas fait défaut plus qu’ailleurs en Allemagne. En ce moment même, M. Strauss peut se féliciter de voir ses principes et ses idées favorites se propager sous la forme du roman et par la plume de M. Paul Heyse. Ce romancier est encore peu connu en France, et, à vrai dire, en Allemagne même il n’est classé que parmi les dii minores, toutefois parmi ces dii de seconde classe qui sont très rapprochés de l’olympe littéraire et y auront d’un jour à l’autre leurs grandes entrées [1]. Son incontestable talent et la vogue obtenue par ses précédens ouvrages lui créent des droits évidens à une présentation en forme.

M. Paul Heyse est Berlinois et compte aujourd’hui quarante-trois ans. Jeune encore, il partit pour l’Italie et y séjourna longtemps. C’est au soleil de l’Italie que ses aptitudes littéraires prirent leur premier essor. Appelé en 1854 comme professeur à Munich, il dut quitter cette position, pour des motifs que l’on connaît mal, mais qui paraissent se rattacher aux méfiances dont le littérateur prussien et libre penseur était l’objet dans la capitale de la vieille Bavière. Depuis lors il se voua exclusivement au roman et au drame. Peu à peu on vit se développer en lui une tendance à la fois didactique et paradoxale à laquelle il a peut-être trop cédé dans la composition de ses ouvrages. Ses romans italiens, ses Nouvelles, contenaient de charmantes descriptions et de non moins charmantes figures, mais ne brillaient pas précisément par l’austérité des principes. Qu’on en juge par l’un de ces récits intitulé Béatrice. Mme Béatrice est une jeune Italienne qui veut épouser un Allemand. Au moment où le mariage allait être conclu, l’amant doit s’absenter; une belle-mère et un père trop faible imposent à la jeune fille un autre époux, qu’elle accepte en se réservant de ne consacrer à son mari légal que les jours et de passer les nuits avec son premier fiancé, revenu le jour même du mariage. Les choses s’arrangent ainsi, non sans que le trop heureux Allemand trouve qu’il y a des félicités bien coûteuses, car il est forcé de rester toute la journée caché dans une chambre de la maison sans pouvoir en sortir un seul instant. Comment le roman continuera-t-il, surtout dans un pays où le divorce est inconnu? Heureusement pour les romanciers qu’ils ont toujours sous la main le moyen de dénouer les situations les, plus compliquées. Béatrice meurt, et è finita la commedia, une comédie qui sent son Boccace d’une lieue. — Trop souvent aussi dans les romans de M. Paul Heyse on voit un époux quitter sa cara sposa par dévoûment pour elle, c’est-à-dire pour ne pas être un obstacle à son bonheur. De telles bontés sont trop rares pour servir de thème fréquent, à moins de supposer chez l’auteur un parti-pris un peu suspect.

Il n’y a pas seulement des juges à Berlin, il y a aussi des critiques, et ceux-ci furent trop philistins pour approuver ces entorses infligées à l’idée pure du mariage. Leur blâme fit que M. Heyse, loin de s’amender, entreprit de leur démontrer qu’ils n’y entendaient rien, et dans ses Moraliscke Novellen, dédiées à Mme Tout-le-Monde » à Berlin, il développa la thèse qu’il ne faut pas appliquer au génie les règles de la morale vulgaire, que les grandes natures ont le droit de s’en émanciper. Comme on pouvait s’y attendre du moment qu’on le voyait se lancer dans un tel paradoxe, il commit plus d’une fois la faute de sembler dire que l’immoralité est une des marques auxquelles on reconnaît les grandes natures.

L’Allemagne, on peut en juger par là, n’est pas toujours très fondée à reprocher à notre littérature ses tendances corruptrices ; mais M. Heyse a cru devoir faire un grand pas de plus dans sa carrière de redresseur des préjugés. Jusqu’alors où ne lui connaissait pas de tendance philosophique bien décidée. Ce fleuron manquait à sa couronne, et il a tenu à l’en orner dans les Kinder der Welt, Enfans du monde, où il s’est donné pour mission de réhabiliter l’athéisme. Ce roman, qui a fait sensation, doit être examiné en détail pour qu’on puisse en apprécier sûrement la valeur littéraire et logique.


II.

Dans la Dorotheenstrasse, à Berlin, vivaient, il y a quelques années, deux frères. Edwin, l’aîné, avait vingt-huit ans au moment où commence le récit, et se livrait assidûment à l’étude de la philosophie, qu’il enseignait comme privat-docent à l’université. Les deux frères étaient orphelins et pauvres. Balder, plus jeune de huit ans, était infirme et phthisique, mais d’une rare beauté et doué d’une riche imagination poétique. Edwin, sans être précisément laid, rachetait l’irrégularité de ses traits par l’expression sérieuse et très intelligente de sa physionomie. Élevés après la mort de leur père grâce à la bourse d’un parent, ils avaient, aussitôt qu’ils s’en étaient sentis capables, cherché à se rendre indépendans. Edwin, dès qu’il avait eu quelques leçons, avait fait venir près de lui Balder, à qui sa mauvaise santé interdisait les études prolongées, mais qui avait appris le métier de tourneur. Il s’était donc installé, lui et son tour, dans la chambre vaste et triste, qui donnait sur la petite cour intérieure d’une maison occupée par un cordonnier aisé répondant au nom de Feyertag. Rien de plus honnête, de plus respectable que cette pauvreté joyeusement supportée, qui du moins n’était réellement assombrie que par les inquiétudes assez fréquentes auxquelles donnait lieu la santé languissante de Balder ; mais celui-ci était si résigné, si doux, et même si optimiste, qu’il créait autour de lui une atmosphère de sérénité dont tous ceux qui fréquentaient «la tonne, » — c’est ainsi qu’on avait surnommé la chambre des jeunes philosophes, — subissaient l’influence. Il n’est pas possible de plus aimer la vie que le pauvre Balder et d’avoir moins de raisons pour cela.

Les deux frères avaient quelques amis fidèles, anciens camarades d’école ou d’université : Marquard, jeune médecin déjà recherché à Berlin, prodiguant ses soins à Balder, matérialiste renforcé, mais d’un cœur excellent malgré la légèreté de ses paroles et son penchant trop prononcé pour les galanteries équivoques, — Mohr, une espèce de géant bourré de paradoxes, dévoré d’ambition, essayant de tout, et arrivant toujours à découvrir que dans n’importe quel genre il est voué à la médiocrité, auteur d’un drame toujours inachevé et d’une symphonia ironica qui n’a jamais été exécutée et ne le sera probablement jamais, — à cela près, le meilleur fils du monde, et criblant de ses taquineries le troisième ami, Franzelius le socialiste, ex-étudiant qui a voulu se faire ouvrier imprimeur pour vivre avec les ouvriers, chercher avec eux les moyens d’améliorer leur sort, et en guerre permanente avec la bourgeoisie, la police et l’état. Balder seul parvient à l’arrêter dans ses projets extravagans, et à lui faire supporter l’intarissable moquerie de Mohr. Rappelons-nous, une fois pour toutes, que nos héros sont Allemands, par conséquent très susceptibles.

Quand nous aurons dit que dans la même maison, outre quelques personnages insignifians, habite une musicienne consommée, Christiane, demoiselle de trente-six ans, laide, quoique bien faite, la lèvre supérieure ornée d’une moustache formidable, et dont Mohr, toujours paradoxal, devient amoureux, — que le cordonnier Feyertag est un brave homme qui lit Schopenhauer sans y rien comprendre, mais qui est ravi de trouver dans les œuvres du vieux misogyne de Francfort une théorie des plus savantes sur l’infériorité native de la femme, — que sa digne épouse, excellente ménagère, n’en mène pas moins du bout du doigt son théoricien de mari, heureusement pour lui plus entendu en matière de bottes qu’en philosophie, — que leur fille Réginette est une charmante enfant de dix-sept ans dont, chacun de son côté, Balder et Franzelius sont éperdument épris, et qui ne s’en doute pas encore, — nous aurons dessiné le cadre dans lequel va maintenant se dérouler cette histoire.

Avant tout, avertissons nos lecteurs que tous ces personnages, à l’exception du cordonnier (encore n’osons-nous rien affirmer sur son compte), de sa femme et de sa fille, ont rejeté toute foi en Dieu. Edwin est devenu athée par la philosophie, Balder par intuition, Marquard par la médecine, Mohr on ne sait pourquoi, lui non plus, Franzelius par socialisme, et Christiane pour toute sorte de raisons, dont la principale est qu’elle se sait trop laide pour être aimée, — non pas pour aimer, entendons-nous bien, car la pauvre fille moustachue se consume d’amour pour le philosophe Edwin, avec qui elle a pu à peine échanger quelques paroles, et qui est à cent lieues de soupçonner le ravage qu’il fait dans cette âme refermée sur elle-même. Mais, par quelque chemin qu’ils soient tous arrivés à cette négation de Dieu, ils sont tous d’accord sur ce point, et forment ensemble le plus joli petit bouquet d’athées qui se puisse imaginer. Il faut ajouter que, sauf Marquard, ils sont tous d’une régularité de mœurs exemplaire.

Arrivons enfin au drame. Edwin, à force de travail, est devenu anémique; son ami le médecin Marquard veut absolument qu’il prenne quelques distractions, et lui a procuré un billet d’opéra. Or dans la loge où ce billet l’a conduit, lui qui n’avait jamais connu l’amour, il a rencontré une ravissante créature, escortée seulement par un petit groom, et dont la vue l’a ensorcelé. Comme de juste, il la revoit quelques jours après dans une promenade publique, toujours seule avec son groom, et trouve moyen de la suivre, de s’introduire chez elle, de lui parler, sans pouvoir deviner qui elle peut être. A son langage, à sa physionomie, à ses manières, il doit croire qu’elle est honnête, et pourtant il découvre peu à peu qu’il y a du louche dans sa position. Elle habite seule un élégant logis loué pour elle par un comte qui appartient à la fine fleur de l’aristocratie, et tenu par une certaine matrone au langage confit de pruderie qui n’a rien de rassurant. Voici ce qu’il en est selon la confession que Mlle Toinette Marchand, — c’est le nom de l’héroïne, — fait quelque temps après à Edwin. Dernière fille d’un ancien danseur retiré dans une petite résidence d’Allemagne après quelques années de brillans succès à Paris et à Berlin, elle a toujours rêvé les grandeurs, les richesses, le faste, et a pris longtemps au sérieux les plaisanteries de son père, dont elle était la favorite et qui l’appelait toujours « madame la duchesse. » Orpheline, venue à Berlin avec quelque argent, mais pour entrer comme gouvernante dans une haute maison, elle a été congédiée par la comtesse qui l’avait engagée, « parce que j’étais trop jolie, » dit-elle naïvement, et alors, ne sachant que faire, elle s’est mis en tête de mener pendant quelque temps la vie de grande dame pour en goûter au moins une fois, quitte à voir ce qu’elle deviendrait ensuite, et même si le parti le plus sage ne serait pas de mettre alors un terme à une vie qu’elle ne peut supporter qu’entourée d’élégance et de luxe. Elle a été aidée par un jeune gentilhomme qu’elle avait eu pour compagnon de chemin de fer, qui avait été des plus empressés, et qui, la rencontrant sur le pavé de Berlin et mis au courant de son projet, avait pu justement disposer pour elle d’un appartement retenu, lui avait-il dit, pour une parente, et devenu inutile à sa destinataire. Toinette avait accepté à l’étourdie, sans se rendre compte du caractère compromettant de cette acceptation. Le jeune comte là poursuivait pourtant de ses déclarations brûlantes ; mais, dit-elle à Edwin, elle ne veut et ne sait pas aimer. C’est une délicieuse linotte, gazouillant à merveille, et le cœur sec comme un caillou. Edwin tâche de lui faire comprendre le danger qu’elle court en continuant de profiter des bontés de son poursuivant. N’avait-il pas vu un laquais du comte se conduire avec elle d’une manière insolente ? Elle quitte précipitamment son bel appartement à l’insu d’Edwin, et va se cacher dans une autre rue sans laisser son adresse.

Il faut savoir qu’entre temps Edwin avait été invité à donner des leçons particulières à une jeune demoiselle, fille d’une Juive et d’un petit peintre piétiste, qui s’était fait une spécialité dans la peinture en ne peignant jamais que des haies (zaun); il se nommait Kœnig, de sorte qu’on l’appelait dans les ateliers le Zaunkœmg, le roitelet. Sa femme était morte depuis quelques années. Mlle Léa, sa fille, était une jeune personne sérieuse, avide de savoir et tout à fait disposée à devenir une jolie athée, en dépit des sermons de son père et de son amie, une dame Valentin, veuve d’un professeur et chrétienne très fervente. Le père Kœnig, qui adorait sa fille, a cru combler ses vœux en lui donnant dans la personne d’Edwin un professeur di primo cartello. Les leçons ont commencé, et dès la première Mlle Léa a non-seulement mordu à belles dents à l’arbre de la science, mais encore est devenue amoureuse de celui qui lui apprend tant de belles choses, amoureuse à en perdre le sommeil et l’appétit. Inutile de dire que le père Kœnig ignorait les conclusions de la philosophie d’Edwin et ne voyait en lui qu’un jeune professeur très posé, très savant et de conduite irréprochable. La tante Valentin a le nez plus fin, et au bout de quelque temps elle découvre que Léa tourne de plus en plus le dos à la religion : aussi le professeur reçoit-il bientôt une lettre fort polie du père Kœnig, lui annonçant qu’il doit, à son grand regret à tous autres égards, le prier de discontinuer ses visites. La jeune fille est au désespoir ; cependant elle cache soigneusement son chagrin, et en vérité il y aurait de quoi donner envie d’être professeur et athée. Edwin, sans s’être donné la moindre peine pour cela, est adoré de deux femmes, Christiane sa voisine et Léa son élève.

Son cœur, nous le savons, était pris ailleurs. Mlle Toinette avait été dénichée dans sa nouvelle retraite par Marquard, qui furetait partout dans Berlin. Edwin a couru chez elle et l’a trouvée en train d’épuiser, ce qui lui reste d’argent avec le suicide pour perspective. Sans avoir de théorie arrêtée, Mlle Toinette est aussi un esprit très fort et aime beaucoup qu’on lui dise qu’il n’y a rien à craindre ni à espérer après la mort. Edwin s’attache à lui persuader qu’une vie simple et laborieuse n’exclut pas le bonheur, et la décide à essayer le dimanche suivant d’une simple partie de plaisir comme celles que de petits bourgeois peuvent se permettre. Sa passion pour la ravissante sirène, dont il ne peut réussir à faire battre le cœur, va toujours en grandissant. On s’amuse beaucoup pendant cette excursion dans la banlieue de Berlin, où l’on a dîné avec Marquard et une jeune actrice, Mohr et Mlle Christiane; même au retour et malgré la réserve stoïque toujours gardée par le jeune professeur, il y a une scène de fiacre, un baiser surpris sur les lèvres de la belle endormie, qui nous a fait un moment trembler pour leur philosophie, mais cela ne va pas plus loin. Il paraît pourtant que l’athéisme ne protège pas contre la jalousie, car Mlle Christiane, qui a découvert l’amour passionné d’Edwin pour Toinette, quitte brusquement la société dont elle faisait l’ornement et revient désespérée dans sa chambre solitaire, maudissant les dieux et les hommes, surtout les dieux.

Cette soirée devait être fertile en incidens. Balder, pendant que son frère allait en partie fine dans les environs de Berlin, avait eu aussi son rayon de soleil. Il avait causé avec sa chère Réginette, il l’attendait encore dans la journée, se sentant mieux après une crise heureusement surmontée, s’abandonnant aux longs espoirs des poitrinaires, et décidé à ouvrir enfin son cœur à la jolie fille de son hôte. Comme elle tardait, il était descendu dans la petite cour, et qu’entend-il? Les déclarations brûlantes de son ami Franzelius à la jeune fille, qui lui répond de manière à encourager les plus douces espérances. Le pauvre Balder ne put tenir contre ce coup qui le frappait droit au cœur, et quand le soir Edwin rentra de sa partie de plaisir, il trouva son frère couché, sans connaissance et dans une position des plus graves.

Christiane était rentrée aussi; mais il y avait quelqu’un chez elle, un certain Lorinser, que nous n’avons pas encore eu l’occasion de présenter. Ce nouveau personnage fait dans le roman la fonction du monstre et s’en acquitte à merveille. Qu’on se figure un grand brun, candidat au saint ministère, au visage pâle et passionné, aux cheveux épais, aux yeux toujours levés vers le plafond ou baissés vers le sol, mais qui, lorsque par hasard ils s’ouvrent sur vous, vous fixent ou plutôt vous transpercent avec deux prunelles mobiles couleur de vif argent. Cet individu avait déjà fait plus d’une apparition dans le récit, tantôt chez la dame Valentin, tantôt chez Christiane, qu’il avait pris à tâche de convertir. C’était un étrange convertisseur, professant une sorte de mysticisme à la fois exalté et sensuel dont le fin mot revenait à ceci, que l’on vient à Dieu en s’abandonnant au péché. C’est en vain jusqu’alors qu’il avait essayé de ce jargon suspect sur Christiane, dont, on ne sait trop pourquoi, il était amoureux. Sa moustache ne le rebutait pas; on dirait même qu’elle l’attirait. La malheureuse disgraciée, très ennuyée de trouver son importun poursuivant dans son appartement, au moment où elle avait un si grand besoin de solitude, eut bien de la peine à le congédier. Lui parti, elle se mit au lit, maudissant une fois de plus sa laideur, sa destinée, se repaissant de rêves extravagans,... quand tout à coup elle se sentit saisir par une main de fer. Un cri rauque, parti de sa poitrine, réveilla toute la maison; la vieille servante, qui par hasard était encore debout, entra en toute hâte avec de la lumière, vit Christiane debout, en chemise, suffoquée d’effroi et de colère, et un homme noir qui partait en se cachant la figure. Cet homme n’était autre que Lorinser, qui avait feint de s’en aller, mais qui s’était caché dans la chambre de Christiane. Quand nous rapprochons cette scène à fracas de celle du fiacre, nous supposons que, dans l’intention de l’auteur, elle signifie quelque chose comme ceci : un athée amoureux peut être réservé jusqu’à la timidité, tandis qu’un croyant, rebuté dans ses amours, peut aller jusqu’au viol.

Cependant Balder était toujours malade, et même très malade. Léa aussi était malade, mais d’amour. Christiane n’allait guère mieux. Elle s’était enfuie sans dire où elle allait, et, deux ou trois jours après, Mohr, son amoureux pour le bon motif, avait la chance d’arriver juste au moment où on la retirait à peu près morte de la Sprée. Il la fit porter chez le petit peintre Kœnig, qui ne demeurait pas loin, et, grâce aux bons soins de Marquard et de Léa, elle revint à une vie dont elle ne savait que faire. Pourtant le brave garçon lui avait offert son cœur et sa main dans le plus ébouriffant des langages; mais Christiane n’avait voulu ni de l’un ni de l’autre.

Edwin n’était pas plus heureux avec Toinette. Celle-ci avait revu le jeune comte, qui, toujours amoureux-fou de sa beauté, l’avait demandée en mariage. Par une étrange obstination de la part d’une fille si froide et si désireuse de grandeurs, elle avait repoussé ses offres; toutefois elle ne se montrait pas plus empressée pour cela à répondre à l’amour d’Edwin. Elle ne pouvait aimer; c’était toujours là sa grande raison; Edwin était et pouvait rester son ami, mais rien de plus. C’est alors que le pauvre Balder, si malheureux lui-même en amour, par dévoûment pour son frère Edwin, voulut faire un coup de tête de sa façon. Par une froide matinée d’hiver, il se glisse, à l’insu d’Edwin, dans un fiacre et se fait conduire chez Toinette pour la supplier de condescendre aux vœux de son frère. « Je crains, lui dit-il, que vous ne répugniez à l’idée de l’épouser, parce que vous devriez me garder avec vous. Eh bien ! je viens vous confier que je ne vous serai pas longtemps à charge. » En entrant chez la belle, il s’était trouvé face à face avec le comte, que rien ne décourageait, et qui avait salué, avec cette impertinence prussienne qui n’a pas sa pareille au monde, ce petit intrus, proprement, mais pauvrement vêtu, qui le dérangeait dans son entretien. Pourtant, sur l’invitation de Toinette, il s’est retiré dans la pièce voisine ; là il a pu entendre comment Toinette faisait part à Balder d’un secret dont elle ne savait le mot que depuis peu, grâce aux recherches de son adorateur titré. Elle n’est pas la fille de l’ex-danseur qu’elle avait longtemps regardé comme son père; elle doit le jour à la liaison clandestine d’un prince et d’une jeune fille vendue par une abominable mère. « Voilà le crime que j’expie, dit-elle; fruit d’une union sans amour, je ne sais, je ne puis pas aimer! » Balder combat, comme de juste, cette idée plus romanesque que sérieuse, et à l’occasion s’exprime de telle façon sur le compte du rival d’Edwin que celui-ci l’attend dans la rue, le rudoie, profère des menaces contre son frère. C’en est trop pour le pauvre garçon, à peine réchappé de la crise qui l’avait mis à deux pas du tombeau. Il remonte pâle et tremblant dans son fiacre, et quand, en face de la maison du cordonnier, le cocher ouvre la portière pour faire sortir son « bourgeois, » c’est un cadavre qu’il trouve immobile sur la banquette et qu’il doit porter dans la « tonne. »

Balder était si aimé, si digne de l’être, que sa mort causa une désolation inexprimable chez tous ceux qui le connaissaient. Le chagrin mêlé de remords d’Edwin fut déchirant. Ne fallut-il pas, tant ses amis et lui avaient la main malheureuse en certaines matières, que, dans une ville où pourtant les pasteurs libéraux ne manquent pas, ils tombèrent sur un prédicateur étroit et bigot, qui s’avisa de profiter de l’occasion pour expectorer sur la tombe encore ouverte des considérations de nature à dénigrer le caractère du jeune mort et à froisser péniblement ses amis ! Ce fut au point que Franzelius, n’y tenant plus, exhala son indignation en termes peu parlementaires, et que, sur la dénonciation du charitable pasteur, il fut poursuivi comme perturbateur d’un culte public.

Un malheur n’arrive jamais seul. Edwin, que ses préoccupations douloureuses avaient empêché de retourner chez Toinette, et qui n’avait pu rien savoir de ce qu’elle avait confié à Balder, reçut d’elle un beau matin une lettre dans laquelle, sans lui dire encore qu’elle allait épouser le comte, elle lui apprenait qu’elle avait accepté une invitation de la comtesse, mère de son adorateur, et qu’elle allait passer quelques jours dans sa noble compagnie. C’était le dernier coup porté à l’espoir qu’il nourrissait encore au fond de son cœur. La comtesse, il le savait, avait longtemps résisté à la folle idée de son fils d’épouser une fille de rien ; son invitation prouvait qu’elle s’était adoucie, probablement à cause du jour qui s’était fait sur les véritables origines de Mlle Toinette. Sa naissance n’en était pas plus édifiante ; mais enfin elle avait du sang princier dans les veines, et cela changeait bien des choses. Il était clair aussi qu’en se rendant à l’invitation de la comtesse, Toinette avouait indirectement son intention de céder aux instances de son fils. Cette brusque révélation, tombant sur un cœur déjà saignant d’une grande douleur, fit un tel effet sur Edwin qu’à son tour il tomba gravement malade, et, pendant plusieurs semaines, resta entre la vie et la mort.

Sa bonne constitution, les soins empressés dont il fut l’objet, le sauvèrent, et quand il revint à la santé, il lui sembla qu’il était dégrisé. Le souvenir de Toinette n’éveillait plus en lui que des sentimens fort calmes. C’est au point qu’une nouvelle lettre d’elle, lui annonçant son mariage avec le comte, le laissa très froid ; mais aussi dans le même temps il avait trouvé un dédommagement. On se rappelle cette jeune Léa, la fille du peintre des haies, à qui il avait donné quelques leçons trop vite interrompues. En le remerciant de ses soins, le père lui avait envoyé, — nous ne savons trop pourquoi, — le cahier où sa fille avait noté ses impressions, une espèce de journal d’elle-même s’entrelaçant avec le résumé de ses leçons, et, malgré quelques pages déchirées évidemment avec intention, Mlle Léa laissait percer entre les lignes, et même çà et là dans les lignes elles-mêmes, que son professeur l’avait, sans le savoir, initiée à bien d’autres choses que la philosophie. Comme en même temps elle n’était pas moins éprise des idées de son professeur que de sa personne, Edwin se sentit attiré par un penchant subit vers une élève aussi sympathique, il découvrit qu’elle avait de très beaux yeux, noirs et pensifs, qu’elle était belle d’une beauté recueillie et paisible, que son intelligence était élevée, son cœur excellent ; bref, il sentit qu’il en devenait amoureux, et courut, dès que cela lui fut possible, à la demeure du Zaunkœnig. Il était temps. L’infortunée Léa se consumait dans son amour ignoré, et aurait pu chanter comme Fortunio, si elle avait eu assez de voix pour cela :

Mais j’aime trop pour que je die
Qui j’ose aimer…

Elle ne dormait plus qu’une heure par nuit et ne mangeait pas une fois par jour, son père ne savait plus à quel saint se vouer ; mais à peine Edwin fut-il venu lui déclarer en personne ses sentimens et ses vœux que la santé lui revint comme par enchantement. Son Edwin lui a dit qu’il l’aimait « de cet amour intellectuel qu’un Spinoza pouvait éprouver pour la substance, » qu’elle est pour lui l’Ein und all, son Un et son Tout, et, délicieusement remuée par ce mélange de jargon philosophique et de tendres démonstrations, la jeune libre penseuse n’a pas tardé à devenir Frau Doktorîn.

C’est: vers ce temps-là que Mohr, toujours sur la piste de Christiane, la dame aux moustaches revenue du suicide, et ayant fini par découvrir la tentative infâme du candidat Lorinser, arrive à savoir bien des choses qui prouvent que ce prêcheur piétiste est, à proprement parler, un misérable, le démasque sous un faux nom dans un autre quartier de Berlin et le force à s’engager, sous peine de dénonciation, à ne jamais se trouver dans les lieux habités par celle dont il avait failli faire sa victime. A plusieurs indices, on peut s’assurer que Mohr sait où la retrouver et qu’il a des raisons d’espérer que sa flamme, longtemps rebutée, sera enfin victorieuse de ce cœur rebelle. On ne nous dit pas, et nous aurions été très-curieux de le savoir, par quel « procès psychologique » la dame barbue en vint à bannir de ce cœur l’image adorée d’Edwin pour y loger celle de son gigantesque amant.

On pourrait croire le roman fini, car, sans compter l’union désormais permanente de Marquard et de son actrice, — il est vrai que cette union-là n’a été consacrée que sur l’autel de la nature, — nous avons déjà cinq mariages, celui de Toinette avec son comte, celui d’Edwin et de Léa, de Franzelius le socialiste avec la blonde Réginette, celui de Mohr et de Christiane, enfin, à l’horizon, celui du papa Kœnig avec cette veuve Valentin qui lui avait ouvert les yeux sur les dangereuses tendances de l’enseignement d’Edwin, mais qui s’était résignée de bonne grâce à l’union dont la vie de sa chère Léa dépendait. Tout le monde est marié, le vice est puni, la vertu récompensée, l’athéisme triomphant sur toute la ligne. C’est donc fini? Pas du tout, et le roman recommence de plus belle.

Quatre ans s’étaient écoulés. Edwin avait été cacher son bonheur dans une petite ville de la Thuringe, où il avait accepté, renonçant aux ambitions universitaires, une modeste place de professeur de mathématiques au gymnase de la localité. Sa position, quoique très humble, lui plaisait : elle suffisait à ses besoins, lui laissait des loisirs pour ses travaux philosophiques, et il eût joui pleinement de cette existence paisible et studieuse, si ses idées radicales en religion ne l’eussent pas désigné aux anathèmes de l’orthodoxie. Franzelius, époux de Réginette, sans abjurer précisément ses idées réformistes, au contraire toujours très zélé pour la cause populaire, mais désormais plus philanthrope et plus patient que socialiste à tous crins, avait fondé dans la même ville moyennant la dot de sa femme une imprimerie qui prospérait. Trois enfans lui étaient venus, et il vivait très heureux. Quant à Mohr, il avait aussi quitté Berlin et s’était niché avec Christiane, désormais réconciliée avec la vie, dans une autre petite ville où celle-ci trônait comme musicienne et directrice très appréciée des sociétés de chant. Les deux époux étaient contens, la laideur même de Christiane avait diminué, et Mohr avait reporté sur un bambin de trois ans les rêves de grandeur qu’il avait si longtemps nourris pour son propre compte, tout en s’en avouant la vanité; cependant il avait conservé sa verve endiablée, sa bonhomie tapageuse et ses fusées de paradoxes. Edwin était venu le voir pendant les vacances. Une excursion pédestre à travers les forêts de la Thuringe en compagnie de son ancien camarade avait paru nécessaire à ses nerfs, toujours facilement fatigués par l’excès du travail; mais ce n’était pas du repos qu’il allait goûter à cette occasion. Il attendait Mohr dans une chambre d’auberge, quand il vit entrer Marquard le médecin, en voyage lui aussi, en voyage médical. Il sortait d’un château du voisinage où il avait été appelé en consultation, et par qui? par le comte époux de Toinette, et il venait sérieusement demander à Edwin d’entreprendre une cure dans laquelle il avait perdu lui-même tout ce qu’il pouvait avoir de latin.

Que s’était-il donc passé? La jeune comtesse avait paru d’abord se résigner à sa nouvelle position. Elle avait épousé le comte, tout en lui déclarant qu’elle ne l’aimait pas d’amour. Celui-ci, passionné jusqu’à l’extravagance pour sa belle Galatée, avait espéré qu’il finirait par en être le Pygmalion. La naissance d’un enfant avait même un instant accru son espoir; mais bientôt les insurmontables répugnances de sa femme l’avaient condamné au rôle de mari pro forma. La comtesse avait même abandonné son enfant, qui ressemblait à son père, aux soins des subalternes; l’enfant était mort à sept mois, et depuis lors elle avait vécu séparée en fait de son mari et soupirant après un divorce que rien légalement ne pouvait justifier. Elle faisait seulement les honneurs de sa table et prenait part avec un entrain fiévreux aux chasses à courre que le comte, grand amateur, organisait dans ses superbes domaines. Désespéré, ne comprenant rien à cette froideur inexplicable, passant tour à tour de la supplication à la colère, ayant même tâché en un jour de malheur de verser des gouttes soporifiques dans le café de sa récalcitrante épouse, il avait vu le dégoût succéder chez elle à l’indifférence, et, toujours amoureux, il endurait, près d’elle un véritable martyre. Quant à elle, tout le temps qu’elle pouvait s’éloigner du comte sans faire tort à ses obligations de maîtresse de maison, elle se tenait en quelque sorte barricadée dans une aile du château, en compagnie d’une camériste dévouée, et ne sortait guère de son appartement que la nuit, dont elle mettait à profit les ténèbres pour errer avec sa compagne dans les allées d’un parc immense. A la fin, le comte s’était demandé s’il n’y avait pas dans cette étrange conduite un cas d’aliénation mentale imminente, et il avait demandé les conseils du docteur Marquard, dont la réputation médicale allait toujours en grandissant. Marquard avait bientôt deviné que le mal dont souffrait la comtesse n’était pas de ceux que guérissent les médecins qui ne sont que médecins, et sachant, du moins croyant savoir que l’ancienne passion d’Edwin pour Toinette était tout à fait éteinte, mais se rappelant que de tous les hommes Edwin était celui qui pouvait le plus agir sur les idées de cette femme étrange, il venait lui mettre sur la conscience de partir avec le comte pour le château où se séquestrait la belle malade, et d’employer toute son influence, toute sa philosophie pour la ramener à une conduite plus sensée.

Edwin, et cela nous étonne, crut devoir accepter cette mission. Ce qui est encore plus étonnant, c’est que le comte lui-même joignit ses instances à celles de Marquard. Il n’ignorait pourtant pas qu’Edwin avait été son rival; mais ce que personne ne savait, et ce que nous dirons par anticipation, c’est qu’on aurait pu appeler le mal dont souffrait la comtesse la vengeance de l’amour. L’image d’Edwin, son ami dévoué, s’était épanouie, seulement bien trop tard, dans son cœur comme celle de l’homme aimé. Dès lors son mari lui était devenu insupportable; son enfant, qui ressemblait à son mari, odieux; les procédés du comte avaient achevé d’exaspérer sa répugnance et d’exalter sa passion pour l’homme qu’elle n’avait pas su aimer, quand elle était aimée de lui. Il est donc facile de comprendre que, le lendemain de l’arrivée d’Edwin, lorsqu’au moment de partir pour la chasse elle découvrit son ancien amant parmi les hôtes du comte, elle tomba presque en défaillance. Elle se remit pourtant, et profita de l’occasion pour causer longuement avec Edwin.

Celui-ci tâcha de la raisonner de son mieux; mais lui aussi aurait eu besoin d’être raisonné et calmé. Nous n’avons pas dit ce qui lui était arrivé pendant la nuit. Déjà plus troublé qu’il ne s’y était attendu à l’idée de se retrouver si près de la femme qu’il avait tant aimée, ne pouvant dormir à cause de la chaleur, il s’était avisé d’aller respirer le frais sous les belles allées du parc. Tout en errant sans but, il s’était rapproché d’un petit lac aux eaux limpides, et tandis que, caché sous un épais feuillage, il se déshabillait pour se baigner, qui avait-il vu s’avancer avec sa suivante vers un petit kiosque situé à d’extrémité du lac, quitter ses vêtemens et se plonger comme une ondine sans voiles dans les eaux frémissant au clair de lune? La comtesse elle-même, en promenade nocturne, se rafraîchissant aussi à sa manière et nageant presqu’à portée de la main du philosophe ébaubi. Voilà une scène qui sent l’emporte-pièce, mais qui sert à expliquer comment se réveilla dans le cœur d’Edvin une flamme qu’il croyait tout à fait éteinte. Aussi ses remontrances à la comtesse se ressentirent-elles de l’agitation que de pareilles contemplations lui avaient communiquée. Ce n’est pas tout. Des hôtes de première distinction arrivent au château. L’inévitable Lorinser reparaît, attaché comme aumônier et théologien en titre aux personnes princières qui viennent y faire un court séjour. Edwin quitte ostensiblement la table où il allait se trouver assis à côté de cet infâme gredin, et se retire dans sa chambre pour écrire au comte, lui conseiller une séparation à l’amiable et partir avec l’aurore; mais voici bien une autre épreuve. Sa porte s’ouvre à une heure avancée de la soirée, et c’est Toinette elle-même qui vient se jeter dans ses bras et le mettre dans la position la plus perplexe où puisse se trouver un philosophe, athée ou non. L’auteur nous laisse même dans la plus complète ignorance de ce qui serait arrivé, si la camériste n’était survenue juste à temps pour prévenir les deux amans que le comte montait derrière elle. La présence de cette fille sauve des apparences qui, sans elle, eussent été plus que compromettantes, et Edwin n’attend pas pour s’en aller que l’aube ait paru. En route, pâle, défait, à moitié fou, il rencontre l’ami Mohr qui venait le chercher. — Je suis le vieux Tannhauser, lui dit-il, et je sors de la caverne de Vénus.

Pendant que la vertu d’Edwin subissait ces terribles assauts, sa femme, restée au domicile conjugal, venait confier à son amie Réginette qu’elle avait lieu de penser qu’elle serait bientôt mère. Quelle fête elle se faisait d’annoncer la nouvelle tant désirée à son mari dès qu’il serait de retour près d’elle! Il revient en effet, mais toujours défait et distrait. Il est toujours affectueux pour elle; cependant sa tendresse de naguère a disparu. Il ne l’embrasse pas même en époux aimant, et comme il lui raconte tout ce qui s’est passé, la pauvre femme en conclut que les baisers de la comtesse lui brûlent encore les lèvres, et que désormais le devoir seul le retient près d’elle. Il nous semble qu’elle aurait pu se sentir quelque indulgence pour un mari si courageusement fidèle; mais cette fois encore le romancier avait sans doute besoin de nous montrer comment, sur deux époux, il peut y en avoir un qui s’éclipse pour ne pas faire obstacle au bonheur de l’autre. Edwin est reparti avec Mohr pour essayer d’une nouvelle excursion pédestre à travers les régions boisées et loin du fatal château où la vertu conjugale est si exposée. Léa, en proie à une tristesse amère, voit une dame inconnue d’une incomparable beauté, d’une distinction suprême, s’introduire chez elle sous prétexte de lui acheter une peinture. Cette dame n’est autre que la comtesse, venue furtivement dans l’espoir de retrouver Edwin, et pour savoir jusqu’à quel point la femme qui lui a inspiré une fidélité si robuste est pour elle une rivale invincible. Léa reconnaît Toinette, et les deux femmes font l’une sur l’autre une impression semblable, c’est-à-dire que Léa trouve la comtesse si admirablement belle et séduisante qu’elle ne peut admettre que son mari guérisse jamais de son amour pour elle; la comtesse de son côté s’en va persuadée par tout ce qu’elle a vu et entendu que les liens qui enchaînent Edwin à son foyer conjugal sont de ceux qui ne peuvent se rompre. Et voici le résultat final de cette double conviction.

Léa plus que jamais veut partir; elle est retenue par Réginette, et surtout par Franzelius, qui lui parle avec autorité le langage du bon sens, et achève de vaincre ses résistances en lui montrant dans son cabinet l’image de Balder, dont il a conservé les traits moulés après sa mort avec la dévotion d’un croyant pour une relique. Quel lien logique y a-t-il entre cette contemplation du pauvre jeune homme qui semble encore lui sourire du fond du tombeau et la détermination de Léa, qui consent enfin à rester près de son mari? C’est ce qui n’est pas très clair; mais enfin il paraît que Balder mort continue d’exercer dans le cercle de ses amis la même influence apaisante dont ils ressentaient toujours l’effet quand il était vivant. Edwin, qui éprouve l’impérieux besoin de se retrouver près de sa femme, qu’au fond il aime toujours de tout son cœur, revient beaucoup plus tôt qu’on ne s’y attendait, et voilà les deux époux réunis pour tout le reste de leur vie.

Quant à la comtesse, une lettre d’un familier du château apprit quelques jours après à Edwin qu’elle avait mis fin à ses jours d’une singulière façon. Elle avait paru s’adoucir un peu avec son mari, et il avait été question à plusieurs reprises d’un voyage dans « la terre promise. » Cette expression était à double entente. Un matin, à la chasse, elle avait follement lancé son cheval à travers tous les casse-cou qui se trouvaient sur la piste, la bête s’était abattue; la comtesse, rapportée au château sans blessure apparente, mais très émue de sa chute, avait consenti; à se laisser saigner; pendant la nuit, elle avait arraché le bandage posé sur la veine ouverte, et le matin on l’avait trouvée baignée dans son sang et mourante.

Deux ans après, Edwin et Léa, en visite chez leurs parens; de Berlin, rencontraient le comte, conduisant un. superbe attelage et ayant à ses côtés une ballerine très connue : il se consolait. Puis, dans une visite au tombeau royal où Edwin avait un jour mené celle qui n’était encore que Toinette Marchand, les deux époux rendaient hommage à l’héroïsme avec lequel la pauvre comtesse était restée jusqu’à la fin fidèle à elle-même; ils philosophaient sur la transfiguration qui embellit après la mort le souvenir de ceux que nous avons perdus, et ils se disaient que la nature est bien bonne d’avoir ainsi jeté le charme de la beauté sur les tragédies de l’existence. Une telle nature, un tel monde, une telle vie, de tels vivans, valent bien qu’on les aime, et le dernier mot du roman est emprunté à Catulle : vivons et aimons !


III.

Il s’agit maintenant d’envisager cette œuvre de longue haleine du point de vue purement littéraire pour revenir en dernier lieu sur les tendances philosophiques dont elle cherche à faire l’apologie.

Il est certain que M. Paul Heyse s’élève au-dessus de la moyenne des romanciers contemporains. D’abord il a le don d’intéresser; quand on a commencé de le lire, on le suit très volontiers jusqu’à la fin. Or j’avoue qu’en fait de roman c’est la première et la plus indispensable des qualités. S’il y eut jamais une division de la littérature où le genre ennuyeux mérite la plus absolue des proscriptions, c’est de toute évidence le roman. C’est ce que devraient se dire les auteurs de certains romans vertueux, dont les intentions, je le reconnais, sont excellentes, mais qui font bâiller. S’ils se refusent à décrire les passions coupables, de peur que la description de ces passions ne les engendre dans l’âme des lecteurs candides, je les approuve encore; mais alors ils n’avaient qu’à ne pas écrire du tout, et leurs vœux eussent été comblés. M. Paul Heyse est artiste. Il sait considérer et présenter les choses en artiste, et, ce qui est la marque du vrai talent, il vous apprend ou vous aide à les considérer de même. De plus il est poète : j’entends par là qu’il sait créer. Ses personnages sont vivans, réels, du moins à la première impression, dessinés parfois d’un crayon très rude, mais ils se détachent nettement et se meuvent à l’aise dans le cadre d’une personnalité bien définie, à laquelle ils demeurent généralement fidèles. Je conçois parfaitement pourquoi M. Heyse ne partage pas du tout l’engouement de ses compatriotes pour la musique de M. Wagner : il aime trop pour cela les lignes bien arrêtées. Il y a quelque part dans son livre une théorie perfidement louangeuse sur la musique de l’infini, qui n’a ni queue ni tête, et qu’un de ses partisans déclarés met fort au-dessus des morceaux à la Mozart ou à la Rossini, qui ont tous un commencement, un milieu et une fin, ce qui est désolant. Enfin, qualité fort désirable chez un romancier qui fait beaucoup parler ses personnages, M. Heyse a beaucoup d’esprit, et leur en prête largement. C’est de l’esprit allemand, qui brille plutôt par l’ironie, le sarcasme froid, quelque chose d’amer et d’aigu, que par la finesse de pensée et la grâce d’expression qui nous semblent en France la faculté maîtresse des gens d’esprit; mais nous n’avons pas le droit de lui demander d’autre esprit que celui de sa race. Son genre proprement dit, nous le définirions volontiers le réalisme teinté d’idéalisme; j’entends par là, et c’est encore un éloge que je lui adresse, qu’il serre de fort près la vie réelle, qu’il en décrit scrupuleusement les conditions et les formes, qu’il a certainement été à l’école de Balzac pour lui emprunter ses procédés d’analyse minutieuse, mais qu’il ne se borne pas à ce genre d’exactitude microscopique et continue qui rend à la longue la lecture de Balzac si fatigante. Son récit s’anime vite, revêt aisément les vives couleurs du drame, et des rayons émanés des sphères supérieures viennent se jouer d’une manière souvent fort heureuse au travers et au-dessus des vulgarités de la trame.

Si je cherche parmi nos littérateurs français du jour un genre de talent qui présente des analogies nombreuses avec celui de M. Heyse, à la condition de tenir compte des différences qui distinguent le roman de la comédie, je pense tout de suite à M. Victorien Sardou. C’est bien la même manière réaliste et rude, une grande habileté dans l’art de grouper des situations qui parlent en quelque sorte toutes seules, et dont l’idée centrale se résume dans un mot portant coup. C’est aussi la même âpreté de contours, et il y a dans l’esprit très caustique de M. Sardou plus d’un trait de ressemblance avec ce que nous désignions tout à l’heure comme les marques caractéristiques de l’esprit allemand. M. Heyse n’est jamais plus amusant que lorsqu’il met dans la bouche d’un de ses personnages des portraits à main levée. On sera peut-être curieux d’en pouvoir juger sur échantillon.

Dans notre analyse, nous avons laissé de côté plus d’un incident et plus d’un personnage qui ne rentrent dans le récit qu’à titre épisodique. Entre autres, nous n’avons rien dit de la société habituelle du comte, époux de Toinette, dans son beau château de Thuringe, cette société à laquelle Edwin fut présenté lorsque, sur la demande du mari lui-même, il fut invité à venir sermonner philosophiquement la comtesse sur ses torts conjugaux. Il se trouve à souper à côté d’un jeune cousin du comte, un officier de cavalerie de langue alerte, le loustic de la compagnie, qui va lui détailler l’un après l’autre les convives réunis autour de la table. Cette description. aura de plus l’avantage de nous donner une idée de ce que peut être l’entourage d’un gentilhomme allemand vivant. dans ses terres, loin des grands centres.


« Vous avez été présenté à tous ces messieurs à la fois, dit le jeune lieutenant à voix basse à son voisin, et vous l’avez été conformément à cette coutume ridicule qui consiste à bredouiller un nom, après quoi va te promener! Permettez-moi de vous faire faire leur connaissance d’un peu plus près. Mon voisin de gauche, qui s’intitule « le colonel, » est d’origine slave, comme vous l’avez déjà pu deviner à ses fortes hanches et à son accent, mais de plus, à ce qu’il dit, de la bonne vieille souche des Oginsky, forcé en suite de démêlés avec les autorités russes d’entrer au service autrichien, promu, à ce qu’il dit, pendant la guerre d’Italie au grade de colonel, puis, toujours à ce qu’il dit, honorablement congédié à cause d’une blessure qui le rend infirme du pied droit. Voilà déjà plusieurs mois qu’il vit chez mon cousin, vu qu’un emploi civil lui a été offert, à ce qu’il, dit, en France, et qu’il attend seulement ses papiers polonais pour lever les dernières difficultés. Comme il est connaisseur en chevaux, chasseur passionné et passé maître dans tous les jeux de hasard, mon cousin n’a pas de raisons pour douter de l’existence de ces papiers, et moi naturellement moins encore; — Son voisin, cet élégant monsieur d’âge incertain, de regard incertain, mais dont, les doigts ont certains mouvemens suspects dénotant une grande habitude de l’art de faire la vole, est tout bonnement ce qu’on appelle en bon allemand un escroc. C’est une connaissance parisienne de mon cousin qu’il a attirée jusqu’ici et, qu’il ne peut plus renvoyer malgré toutes les remontrances que j’aie pu lui faire. On dirait qu’il a des motifs à lui pour traiter avec égard ce chevalier de Marsan, le seul avec lequel je n’échange jamais une parole et à qui bien volontiers je montrerais la porte sans la moindre cérémonie. Cher docteur, il y a plus de figures doubles entre ciel et terre que votre philosophie n’en peut rêver, — Un véritable antidote contre cette pilule corrosive que je dois avaler ici tous les jours, c’est le gros monsieur de l’autre côté de mon cousin, un bourgeois propriétaire de biens nobles, qui a épousé une fille de banquier colossalement riche, mais qui n’a jamais présenté sa femme chez nous, parce qu’il est honteux de ses manières un peu étranges dans un salon, du reste, comme vous le voyez, un gaillard excellent agronome, grand chasseur devant l’Éternel, amateur de vieux-vin du Rhin et de vieilles anecdotes, bref pour mes balivernes le plus reconnaissant des auditeurs. Vous avez entendu son gros rire. J’ai une fois gagné le pari que je le ferais pouffer rien qu’avec des histoires de forts mangeurs ; en effet, une heure ne s’était pas écoulée qu’il n’en pouvait plus, il haletait, nous avions peur d’une attaque. — A côté de cet innocent mortel, juste en face de vous, je vous dénonce deux non moins aimables créatures du bon Dieu, qui ne doit pas se complaire beaucoup dans ces d’eux images qu’il s’est données. Avez-vous jamais tu quelque part deux hommes se ressembler ainsi jusqu’à pouvoir être pris l’un pour l’autre? Mêmes cheveux blonds et courts, taillés en brosse, même front court par-dessous, même nez court, même courte brossette sur la lèvre, même sérieux solennel lorsque tout le monde autour d’eux éclate de rire, tout vous montre qu’il y a aussi quelque chose de trop court sous leur crâne. Quand ils se lèvent, vous voyez deux grands flandrins qui n’en finissent pas, les frères Thaddæus et Matthæus von der Wende, gentilshommes pur sang. Il est rare de rencontrer des jumeaux si fraternellement unis. Chacun d’eux s’est contenté de la moitié d’une part ordinaire de bon sens et s’est bien gardé d’acquérir ensuite plus d’esprit que n’en a l’autre. Nous les avons surnommés les Siamois, bien qu’ils ne soient pas rattachés l’un à l’autre par un lien de chair, et qu’il ne puisse être question avec eux d’un lien spirituel quelconque. D’ailleurs ce sont des gens riches, comme il faut, ne faisant de mal à personne. — Vient ensuite un petit monsieur haut d’épaules, accusant la cinquantaine, cravaté de blanc, riant d’un petit rire finaud de subalterne, parlant peu, mangeant beaucoup, écoutant tout. Ne perdez pas votre temps avec lui; c’est un vieux meuble de famille, jadis médecin, confident et autre chose encore de la défunte comtesse, mère de mon cousin. Il s’appelle le docteur Basler, et je confierais aussi volontiers mon corps à son art médical que ma réputation à sa mauvaise langue. — A côté de lui, vous voyez l’Amtmann, qui chassera demain avec nous et vient toujours la veille boire avec nous. — Enfin le convive absolument muet à vos côtés est le secrétaire privé de mon cousin, un garçon intelligent, capable, malheureusement affecté d’une toquade : il cherche le mouvement perpétuel. Maintenant vous connaissez les habitans de cette vieille et illustre demeure, — excepté pourtant, ajouta-t-il en soupirant, le diamant de la couronne, qui malheureusement dédaigne de nous charmer par sa présence, excepté les jours de grand gala. »


Incontestablement notre romancier sait peindre. Voilà cinq ou six portraits bien enlevés, et dont les originaux sont parlans, même quand ils se taisent. S’il faut penser que telle est la société qu’un noble allemand de très haute naissance et de très grande fortune réunit sous les voûtes du castel de ses ancêtres, nous n’en faisons pas notre compliment à la noblesse allemande. Tout ce monde, en dépit des blasons, des écus et de la raideur, est d’une vulgarité désespérante, et il ne faut pas trop plaindre l’amphitryon si des « colonels polonais » et des chevaliers d’industrie français viennent vivre à ses dépens. A présent prenons garde de généraliser. Evidemment l’auteur a voulu dresser un tableau satirique des mœurs et de la société aristocratiques de son pays, et tout permet de croire que le talent d’observation ne lui a pas fait défaut là plus qu’ailleurs. Il n’est pas moins certain que nous avons affaire avec lui à un écrivain qui n’aime pas l’aristocratie, qui n’aime pas non plus les démagogues, et dont toutes les prédilections sont pour la classe moyenne, pour celle surtout qui a reçu sa culture intellectuelle dans les universités. En Allemagne comme ailleurs, cette classe a souvent le droit d’admirer le vide complet d’idées, de savoir et de goûts élevés qui peut se cacher sous les dehors d’une supériorité toute de convention. L’auteur a-t-il obéi à un sentiment mesquin de haine contre l’Erbfeind en faisant un Français de l’escroc imprudemment attiré par le comte? Nous l’ignorons, et cela nous touche peu; de telles gens n’ont pas de patrie, et il s’en trouve à Berlin tout aussi bien qu’à Londres et à Paris.

Après l’éloge, la critique aura maintenant son tour. L’analogie que nous constations entre le genre du romancier allemand et celui de M. Sardou se continue dans un défaut qu’on peut leur reprocher à tous deux : la charpente de leurs compositions pèche par sa fragilité. On a souvent dit des pièces de M. Sardou qu’elles se composaient de scènes très fortes, mais très faiblement reliées les unes aux autres. Elles font penser à ces beaux paravens dont chaque pan présente une face brillamment peinte, mais ne tient à son voisin que par une frêle toile, toujours prête à se déchirer; la connexion logique et naturelle manque. De là pour l’auteur dramatique des procédés violens pour amener ou dénouer les scènes à effet qu’il a conçues, et pour le romancier des transitions d’une invraisemblance énorme. Il en résulte pour tous deux l’inconvénient qu’on peut trouver les détails charmans et rester mécontent de l’ensemble. Les romans réalistes ou désireux de l’être souffrent plus que les autres de l’invraisemblance des incidens que l’auteur imagine pour coudre ensemble les différentes parties de son œuvre. Eh ! sans doute, l’invraisemblable n’est pas l’impossible; sans doute, à la rigueur, on peut admettre que les choses se soient passées comme cela. Il nous est arrivé à tous d’être témoins de quelque spectacle étrange offert par la nature et de nous dire que, si un peintre s’avisait de le reproduire tel quel, on dirait qu’il a manqué de naturel. Cela n’empêche qu’il ne faut pas conseiller à un jeune peintre de chercher ses sujets parmi les scènes capables de produire une pareille impression. De même le romancier qui tient à rester naturel, c’est-à-dire à en laisser l’impression dans l’esprit de ses lecteurs, doit s’abstenir de leur imposer des caractères et des incidens rigoureusement possibles, mais si rares, si peu probables, qu’on se dit malgré soi : Cela n’est pas arrivé. Or le romancier doit s’y prendre de telle sorte que tout le temps qu’on le lit on soit disposé à croire que c’est arrivé. Dans le roman comme au théâtre, l’illusion est une grande condition de succès. Tout ce qui la trouble, tout ce qui ramène le spectateur et le lecteur au sentiment des efforts que l’on fait pour la soutenir, sentiment qui la détruit, compromet l’œuvre elle-même. Eh bien! trop souvent, quand on lit le roman de M. Heyse, on sent que le romancier fait du métier, on voit la main qui tient les fils, et ses personnages, qui vivaient si bien tout à l’heure, retombent dans la classe des marionnettes.

Par exemple, le caractère de sa principale héroïne, la comtesse Toinette [2], est d’une invraisemblance qui saute aux yeux. Comment! voici une jeune fille égoïste et frivole, pesant et calculant tout, excepté l’argent, passionnée pour l’élégance, le luxe, l’opulence, au point de vouloir se suicider parce que la destinée les lui refuse, et de rester insensible à l’amour ardent d’Edwin, qui pourtant lui plaisait; par une chance inespérée, il se trouve qu’elle enflamme aussi le cœur d’un comte de la plus haute volée, possesseur d’une immense fortune, qui foule aux pieds toutes les considérations pour l’épouser et qui l’entoure de tous ces bonheurs qu’elle a tant rêvés. Notez que ce comte, s’il n’est pas un aigle, n’est point un sot, qu’il est et reste très amoureux de sa femme, et, quant à l’instruction, n’a point à rougir devant celle dont il a fait sa compagne. On penserait au moins qu’à défaut d’amour Toinette eût éprouvé quelque reconnaissance pour celui qui lui avait littéralement sauvé la vie. En tout cas, elle se résignera aisément à quelques sacrifices récompensés par les jouissances et le bien-être princier auxquels elle attache tant de prix. Il n’en est rien. Dès les premiers jours, elle boude son mari. Les procédés de celui-ci ne sont pas, il est vrai, des plus chevaleresques, mais ils ne proviennent que de sa passion pour elle, ce qui dispose toujours les femmes à l’indulgence. Et pourquoi manque-t-elle ainsi à tous ses devoirs? Est-ce parce qu’un amour sacrifié au calcul, à l’intérêt, se réveille avec violence dans son cœur? Nullement. C’est que la comtesse s’éprend rétrospectivement d’une folle passion pour le privat-docent à l’amour duquel elle avait refusé de répondre quand elle était libre, et qu’elle n’a pas revu depuis quatre ans qu’elle est mariée! On avouera que de pareilles contradictions sont unpsychologisch, invraisemblables au plus haut degré. Un cœur sec et positif comme celui de Toinette dans tout le cours des deux premier volumes peut devenir dans le troisième celui d’une coquette raffinée, mais il ne se change pas, du moins sans explication suffisante, en un brasier consumant tout de sa flamme dévorante, et nous n’avons pas d’explication. L’auteur ne prétend pas sans doute que nous considérions comme une explication suffisante l’idée burlesque de Toinette disant à Edwin qu’elle ne peut aimer ni lui ni personne, parce qu’elle est née d’une mère vendue à un homme qu’elle n’aimait pas, et ajoutant, après son mariage, que c’est l’amour qui s’est vengé en la dévorant de feux aussi violens que tardifs. Tout cela n’explique pas plus cette transformation imprévue que si le romancier, imitant les vieux conteurs, avait fait intervenir un enchanteur ou une fée ennemie, empêchant de sa baguette la jeune fille d’aimer quand elle l’aurait dû, et faisant de la même baguette qu’elle aime quand elle ne le doit plus. Le surnaturel n’explique jamais rien ; or, quand le roman réaliste nous met en face de contradictions psychologiques de ce genre sans parvenir à les concilier, c’est absolument comme s’il avait recours au surnaturel.

Nous trouvons une série de contradictions parallèles dans l’histoire d’Edwin le philosophe. Qu’un jeune homme tel que lui, pauvre, vivant loin du monde, sérieux de caractère et absorbé par l’étude, puisse approcher de la trentaine sans avoir connu l’amour, cela se peut et se voit; qu’un cœur aussi novice soit même plus exposé à prendre feu d’un moment à l’autre pour la beauté mystérieuse et piquante qu’il a rencontrée inopinément, c’est encore très compréhensible : est-il possible cependant d’admettre que le chagrin qu’il éprouve en voyant son amour repoussé le rende inflammable au point qu’il devienne amoureux du jour au lendemain d’une autre jeune fille qu’il avait connue sans l’aimer, parce qu’il a découvert que cette autre jeune fille est amoureuse de lui? Nous avons entendu parler d’hommes qui avaient épousé plutôt par compassion que par amour des femmes qui d’ailleurs ne leur déplaisaient pas, mais qu’ils n’eussent jamais songé à demander en mariage, s’ils n’avaient eu lieu de croire qu’autrement elles mourraient de douleur. Des unions contractées de la sorte peuvent être fort respectables et même heureuses; toutefois il ne faut les souhaiter à personne. Les hommes dont je parle n’avaient pas le cœur encore rempli des traits d’une autre femme; un homme sérieux et réfléchi comme Edwin ne peut se marier, comme on dit quelquefois, par dépit de n’avoir pas obtenu celle qu’il aimait. En un mot, nous aurions eu besoin de tout autre chose que le cahier de Mlle Léa pour comprendre comment l’amant de Toinette a pu tomber si vite aux pieds de son élève et lui certifier qu’elle était désormais « son un et son tout. »

M. Heyse se réservait certainement, et c’était son droit, de nous montrer qu’Edwin était moins à l’abri d’une rechute qu’il ne le croyait lui-même. On pressentait la chose en voyant Edwin épouser Léa à la fin du second volume, tandis que le troisième était là, promettant une suite encore longue; mais la première contradiction psychologique pousse l’auteur à de nouvelles invraisemblances. Il nous a présenté le bonheur conjugal d’Edwin et de Léa comme complet, sauf l’absence d’un enfant, dont rien ne leur défend encore d’espérer la venue. Edwin est toujours et de plus en plus un homme sérieux, très moral, et, s’il se rappelle encore le délicieux minois qui l’avait ensorcelé, ce ne peut être qu’en se félicitant d’avoir échappé au danger d’épouser une coquette au cœur sec qu’il ne peut estimer, — car, à ses yeux, elle s’est positivement vendue à un homme qu’elle n’aimait pas, uniquement parce que cet homme est riche et titré. Comment admettre maintenant que, dans de pareilles dispositions, il se laisse persuader d’aller chapitrer Toinette sur son infidélité aux conditions du marché qu’elle a si lestement conclu? Comment s’imaginer que le comte, péniblement froissé de la conduite de sa femme, vienne supplier son ancien rival de décider celle-ci à revenir dans ses bras ? Les invraisemblances psychologiques s’accumulent, et, pour porter la mesure au comble, voici notre auteur allemand qui nous offre le pendant au clair de lune de la scène scandaleuse qui fit un moment la vogue d’un de nos plus mauvais romans parisiens de ces dernières années. « La femme au clair de lune » pourra servir, comme « la femme de feu, » de prétexte à décor à quelque directeur de théâtre aux abois. Encore une de nos gloires françaises que l’Allemagne nous ravit ! Il a fallu inventer cette énorme invraisemblance d’une comtesse allant se baigner dans un étang après minuit, et s’étalant aux yeux d’un philosophe qui n’a pas le courage de les fermer, pour expliquer pourquoi la philosophie est tout près de faire naufrage quand la même comtesse vient dans la chambre de son ancien adorateur lui faire des propositions renouvelées de l’histoire de Joseph. Si un romancier français de quelque valeur avait raconté de pareilles choses, je laisse à penser les clameurs vertueuses que les correspond ans de la presse allemande eussent développées sur leur thème favori de l’irrémédiable corruption de la littérature et de la société françaises ! Nous ne les imiterons pas, mais nous exprimerons le regret qu’en Allemagne comme en France des écrivains de talent recourent à de pareils moyens pour solliciter une popularité de mauvais aloi, et, toute question de moralité à part, nous dirons que M. Heyse a péché comme écrivain en s’engageant dans des impasses telles qu’il n’a su en sortir que par des procédés du genre brutal qu’un homme de goût ne se permet pas.

Ce ne sont pas là les seules invraisemblances de ce roman à prétention réaliste. Comment donc Christiane, amoureuse incomprise d’Edwin, qui, même après sa tentative manquée de suicide, continue encore de l’aimer et repousse les honnêtes avances de Mohr, comment change-t-elle au point d’accorder sa main à cet original? Et comment revoit-elle ensuite Edwin sans éprouver le moindre trouble? Mystère! On ne nous dit rien, et nous n’avons qu’à nous incliner devant les faits accomplis. Comment s’imaginer que le père de Léa, qui n’est pas une forte tête, mais enfin qui a son bon sens, n’ait même pas jeté les yeux, avant de l’envoyer à Edwin, sur le cahier où sa fille laisse si bien percer qu’elle éprouve pour son professeur des sentimens qui n’ont jamais eu rien de commun avec la philosophie? Comment se fait-il que Léa, quand elle veut s’enfuir du toit conjugal pour laisser Edwin libre de suivre son penchant réveillé pour la belle comtesse, et qu’elle résiste aux remontrances de ses amis, se laisse enfin persuader par le moule en plâtre de Balder, le frère de son mari, qu’elle avait à peine connu ? Autre mystère : comment une fille avisée telle que Toinette, avec l’expérience précoce que supposent ses goûts natifs et son éducation dirigée par l’ex-danseur, n’a-t-elle pas vu dès la première heure qu’elle ne pouvait sans se compromettre accepter les offres de service d’un jeune comte riche, galant et amoureux d’elle? M. Heyse intéresse vivement le gros de ses lecteurs par ses épisodes lestement racontés, par ses saillies spirituelles, par ses traits d’observation pris sur le vif; mais il impatiente ses critiques à force de leur demander des complaisances dont il n’aurait nul besoin, s’il usait envers lui-même d’autant de sévérité logique qu’il déploie d’imagination pour amuser les autres.


IV.

Si le roman de M. Heyse n’avait d’autre prétention que d’intéresser et d’amuser, toutes nos remarques resteraient vraies, seulement on pourrait y attacher une mince importance eu égard au but proposé et atteint; mais, nous l’avons dit, les prétentions des Kinder der Welt s’élèvent bien plus haut que cela. Ce roman est ou veut être philosophique. Il se propose de réformer des préjugés encore trop répandus sur le compte de ceux que l’on range sous le nom d’athées. Les Kinder der Welt, c’est-à-dire les Enfans du monde, qui ne croient qu’au monde et n’ont de dévotion que pour lui, sont plus heureux et valent mieux que ceux qui s’intitulent enfans de Dieu en vertu de leur foi, voilà la tendance et ce qu’on peut appeler, puisque le livre est allemand, l’idée immanente du roman. La question de logique n’est donc pas déplacée dans l’appréciation d’un tel livre, et c’est sous le rapport de la portée philosophique qu’il nous reste à l’envisager.

Nous ne contestons nullement aux romanciers le droit d’écrire des romans didactiques ou démonstratifs. A dire vrai, tout bon roman doit l’être, directement ou indirectement. Il l’est directement, si l’auteur s’est proposé la démonstration d’une thèse philosophique, religieuse, morale ou sociale; il l’est indirectement, si de la reproduction fidèle de la vie et des passions humaines il ressort des enseignemens tenant à cette fidélité elle-même, car la réalité en pareille matière est toujours instructive. Un écrivain doit être libre de préférer la voie directe à l’indirecte; mais il ne faut pas qu’il ait la naïveté de croire qu’il a démontré sa thèse par le seul fait qu’il a inventé des personnages et amené des incidens qui affirment cette thèse sans la prouver.

Je suppose par impossible que je suis romancier, légitimiste et clérical. J’ai voulu populariser ma foi politique et religieuse au moyen d’un roman que, dans l’intérêt de ma cause, j’ai fait aussi attachant, aussi dramatique, aussi agréable à lire, que mon genre de talent me l’a permis. Pour en venir à mes fins, je me suis créé des personnages tous plus légitimistes et plus cléricaux les uns que les autres, et je leur ai donné tout l’esprit, toutes les vertus, toute la supériorité que je pouvais leur prêter. En face d’eux, j’ai fait parader des partisans attardés de M. de Robespierre, des matérialistes de force à rendre des points à M. Büchner, et si, moitié par loyauté, moitié par stratagème, je les ai flanqués de quelques honnêtes figures bourgeoises qui ne sont ni terroristes, ni dévotes, ni légitimistes, tout simplement libérales, j’ai eu soin de les faire bien vulgaires, bien plates, bien prudhommesques. Il semblera donc, à me lire, que quiconque ne partage pas mes idées est ou bien un monstre, ou bien un sot. Il se peut, toujours par hypothèse, que j’aie réussi à raconter une histoire très intéressante, qui, au point de vue purement littéraire, aura droit à toute sorte d’éloges. Je ne suis pas sorti du possible, je n’ai pas rigoureusement péché contre la vraisemblance. Il est incontestable qu’il y a des hommes fort distingués de cœur et d’esprit qui croient au droit divin de la maison de Bourbon, qui confondent dans leurs affections le trône et l’autel, en hâtant de leurs vœux le jour béni où la France les confondra aussi en les mettant l’un sur l’autre. Il n’est pas moins certain qu’il y a de par le monde des esprits assez mal faits pour s’engouer rétrospectivement du régime de la terreur, — d’autres, dont l’âme se délecte dans l’idée qu’elle n’existe pas, — d’autres enfin, beaucoup d’autres, plus sensés dans leurs opinions, mais bien médiocres par l’intelligence. Tout cela est accordé. Maintenant qu’ai-je prouvé? Rien, absolument rien. C’est toujours l’histoire du lion de La Fontaine regardant l’image où l’on voit un homme terrassant un lion. « Si mes confrères savaient peindre ! » dit-il en grommelant. Or je ne puis me dissimuler que, parmi mes adversaires, il en est qui savent peindre aussi. Ils n’auront qu’à retourner mon procédé pour avoir juste autant raison que moi. Ils m’opposeront des républicains d’une grande valeur intellectuelle, des libres penseurs immaculés, ils les mettront en face des marquis de Carabas et des comtesses de Pimbêche, et le tour sera fait. Convenons-en une fois pour toutes, des romans à tendance didactique taillés sur un pareil patron n’ont pas un atome de valeur logique, et tout le talent, toute l’imagination de leurs auteurs, toute l’ornementation de détail dans laquelle ils peuvent exceller, ne parviendront jamais à leur donner ce qui leur manque.

A quelle condition un roman peut-il donc démontrer quelque chose ? A la condition que la thèse à prouver découle de faits naturels, de caractères vraisemblables, avec une nécessité telle que toute idée de partialité ou d’arbitraire soit bannie de l’esprit du lecteur. Il faut que l’on puisse se dire que, quand bien même les faits et les caractères eussent été autres qu’on ne les a présentés, la conclusion n’eût pas essentiellement différé. Si vous voulez démontrer l’excellence d’un principe religieux ou social, ou, ce qui au fond revient au même, la fausseté, les dangers du principe opposé, gardez-vous de donner pour uniques représentans du principe que vous condamnez des scélérats ou des idiots ; montrez au contraire que, même incarné dans un homme de haute intelligence et de caractère noble, il porte inévitablement ses mauvais fruits; faites voir qu’en revanche la supériorité du principe contraire sauve des hommes médiocres des dangers et des malheurs auxquels sans lui ils eussent succombé. Revenez sur ce point à la méthode de nos grands classiques : un caractère, une passion, un principe étant donnés, ils ne s’écartent jamais de ce que, dans la logique impersonnelle des choses, ce caractère, cette passion, ce principe, doivent nécessairement produire. Le roman, comme le drame, est essentiellement déterministe. Néron par exemple est un monstre en germe, dont les vices, encore latens, n’attendent que l’heure favorable pour éclore : nous voyons dans Britannicus comment un amour très vraisemblable chez un jeune prince et l’irrésistible tentation d’user de la toute-puissance vont faire surgir la bête féroce. Ne faites donc pas dépendre la conclusion de votre récit didactique d’un incident fortuit, d’une circonstance étrangère à son essence même et qui aurait pu tout aussi bien faire défaut. Si, à la fin d’un roman, un prodigue ruiné se retrouve riche grâce à un héritage inespéré, tandis qu’un négociant économe et laborieux se voit ruiné à la suite d’une faillite qu’aucune prudence ne pouvait prévoir, cela ne prouve nullement que la prodigalité soit le chemin de la fortune et l’économie celui de la ruine. Règle absolue : le roman ne peut avoir de valeur démonstrative que si la thèse à démontrer ressort avec un cachet de nécessité indépendant des incidens et des contingences, — et moins les incidens, les contingences imaginées par le romancier auront l’air d’avoir été inventées pour les besoins de la cause, plus la démonstration sera probante.

Un romancier veut par exemple montrer que trop souvent des jeunes gens instruits et de pensée libre se marient sans réflexion avec des jeunes filles qui leur plaisent, mais qui sont ignorantes et élevées dans un étroit bigotisme. Il entend prouver que des mariages contractés sous de tels auspices sont dangereux et aboutissent trop souvent soit à l’asservissement honteux du mari, soit à une séparation morale des plus funestes entre les deux époux. S’il entend bien son affaire, il n’ira pas nous raconter comment le ménage du mari libre penseur et de la femme bigote fut malheureux parce que le mari eut des revers de fortune ou parce que la femme devint sourde; cela n’a aucune connexion nécessaire avec la libre pensée ou la dévotion exagérée. Il nous représentera les deux époux au contraire en possession de toutes les conditions du bonheur conjugal, santé, amour, convenance d’âge et de fortune, jusqu’à un certain point analogie de goûts et d’habitudes; puis il décrira comment ce qui n’était d’abord qu’une nuance d’opinion, qu’un différend théorique qu’on s’était réciproquement juré de ne jamais laisser entrer dans la pratique, s’est changé peu à peu, par la force même des choses, en un virus destructeur de toute paix intérieure, de toute confiance mutuelle, et a fini par consommer un véritable divorce entre deux époux qui avaient tout ce qu’il fallait pour être unis et heureux. Si l’auteur a de la logique, il suivra scrupuleusement cette méthode; s’il a du talent, il pourra sur cette base broder un récit des plus attachans.

Nous demandons humblement pardon de cette longue digression; elle était indispensable à notre appréciation du roman de M. Heyse au point de vue didactique. Son talent très réel, auquel nous avons rendu hommage sans en dissimuler les lacunes, n’a pu compenser le manque absolu de rigueur logique et par conséquent de force probante de son apologie de l’athéisme, et, comme une pareille thèse n’est pas de celles qui permettent l’indifférence, il en résulte une impression finale de mécontentement qui achève d’indisposer contre l’œuvre et contre l’auteur.

M. Heyse ne s’est pas borné à en appeler des injustices dont l’opinion se rend parfois coupable envers ceux qu’à tort ou à raison elle accuse d’athéisme. S’il avait simplement voulu dire que dans les temps modernes, vu le cours général des idées et des systèmes, il est possible à un homme de rester honnête, probe et chaste tout en professant le scepticisme religieux et même la négation de toute vérité religieuse, on se sentirait désarmé. Le fait est qu’il existe des partisans théoriques de l’athéisme qui ont au plus haut degré la religion du devoir. On doit se demander toutefois si ce sont bien là des athées. Est-ce réellement de l’athéisme qu’une foi si profonde en l’ordre moral que celui qui la possède s’incline profondément devant sa majesté, et se sent prêt à tous les sacrifices pour se conformer à ses exigences? Que son Dieu soit incomplet, que sa religion manque pour nous de chaleur et d’attrait, là n’est pas la question; c’est encore un Dieu, c’est toujours une religion. Rien absolument n’interdit à un romancier de développer ce thème, si ce thème lui sourit; mais les Kinder der Welt ont une tout autre visée : ils veulent prouver la supériorité intellectuelle et morale des gens qui ne croient pas en Dieu sur ceux qui ont encore la faiblesse d’y croire. Il semble en lisant ce roman que la foi en Dieu ne peut plus être le partage que d’esprits médiocres, étrangers à la science, ou bien déterminés par des calculs politiques ou honteux. Tous les personnages qui ont ou professent des convictions religieuses sont ou de bons cœurs battant sous des têtes bornées, comme le petit peintre Kœnig, père de Léa, et sa chère veuve Valentin, ou des cerveaux étroits comme le pasteur qui préside aux funérailles de Balder, ou de fieffés coquins comme le candidat Lorinser. Nulle part nous ne voyons apparaître un seul chrétien de conviction éclairée, large, tolérante, comme il y en a, Dieu merci, en Allemagne et ailleurs; nous ne voyons que de jeunes athées, sages comme des jeunes filles, et que des croyans ridicules, quand ils ne méritent pas la corde. Il y a mieux. M. Heyse a inventé un Christ athée, mythique, cela s’entend, c’est-à-dire purement fictif; mais en fait c’est un joli petit Jésus que ce Balder si beau, si doux, si malheureux, et pourtant si résigné, qui pousse l’abnégation jusqu’à l’héroïsme, qui meurt victime de son dévoûment fraternel, et qui, même après sa mort, exerce une influence sanctifiante sur tous ceux qui de près ou de loin l’ont connu. Tout cela peut être présenté sous une forme intéressante; mais, encore une fois, qu’est-ce que l’auteur a prouvé? Rien. Vienne un antagoniste, et il n’aura qu’à prendre le contre-pied de cette manière d’arranger les choses, il en aura le même droit que M. Heyse, et sa conclusion sera diamétralement opposée. Il n’aura qu’à grossir quelques petites imperfections des héros de M. Heyse, qu’à grandir les qualités que celui-ci reconnaît à ses personnages sacrifiés. Par exemple, il fera du père de Léa un grand artiste méconnu, tournant le dos à la fortune par son attachement obstiné à l’art digne et austère, mais puisant dans la sérénité de sa foi des consolations qui dédommagent son cœur et contribuent à purifier encore son beau talent. Il dépeindra Lorinser comme un apôtre éloquent, brûlant du zèle le plus désintéressé pour procurer à ses semblables malheureux la paix intérieure qu’il possède lui-même, et renonçant héroïquement à la femme qu’il aime quand il voit qu’elle en préfère un autre. En revanche, il fera de Balder un pauvre petit vaniteux bien à plaindre, qui, ne pouvant aspirer à d’autres succès, pose devant son public restreint pour l’esprit fort et le cœur candide, — d’Edwin un pédant qui ne sait parler d’amour aux femmes qu’en mêlant dans un insupportable jargon la substance, Spinoza, l’un, le tout, les « puissances élémentaires, » aux expressions plus usitées du royaume du Tendre, — de Mohr un orgueilleux qui roule de paradoxes en sottises jusqu’au fond de l’abîme, — de Christiane une vieille fille acariâtre dont le caractère vaut juste autant que la philosophie. Voilà nos gens bien habillés, mais nous, en sommes-nous plus avancés?

Si M. Heyse avait compris l’obligation qui s’imposait à lui, il aurait dû procéder de manière à montrer que dans les mêmes circonstances les principes antireligieux de ses héros valaient mieux pour leur bonheur, ou leur consolation, ou leur délivrance, que les principes religieux d’hommes éclairés, sincères et convaincus. A la fin du roman, on aurait dû recevoir l’impression qu’en effet, et toutes choses égales, il est préférable d’adhérer à cette philosophie négative que de continuer, comme le genre humain l’a fait jusqu’à présent, à chercher son recours contre les tentations et l’infortune dans un ordre de réalités supérieur aux misères comme aux iniquités de notre monde. On fermerait le livre, persuadé qu’il vaut mieux en tout état de cause croire que la tombe est le dernier mot de la destinée, et que cette négation de toute vie future est plus efficace pour soutenir la moralité, le courage et l’espérance, que l’instinct mystérieux qui a inspiré à l’élite de l’humanité des attentes si différentes. J’avoue que, ramenée à ces termes, la tâche eût peut-être été d’une difficulté capable d’effrayer l’audace elle-même d’un romancier allemand; mais, je le répète, c’est à cette condition seulement que les Kinder der Welt pouvaient démontrer quelque chose. Il s’en faut d’ailleurs de beaucoup que les supériorités morales décernées aux héros du récit se rattachent nécessairement à leurs idées philosophiques et à la destinée que leur font les circonstances. Supposons que Balder, au lieu d’invoquer le soleil dans de petits vers optimistes, eût été l’une de ces âmes doucement mystiques, instinctivement poétiques, vivant d’idéal, une de ces âmes pour qui cette parole de Jésus : les cœurs purs voient Dieu, semble avoir été écrite tout exprès, — qu’Edwin, tout en s’écartant assez de l’orthodoxie pour être en butte au mauvais vouloir des esprits réactionnaires, eût été l’un de ces philosophes chrétiens comme l’Allemagne en compte encore beaucoup, — que Mohr et Franzelius se fussent, chacun à sa façon, rapprochés de la même tendance, et ainsi de suite, rien absolument n’était changé à la contexture du roman. Les amours d’Edwin, de Léa, de Toinette, de Christiane, de Mohr, de Franzelius, les félicités et les épreuves, les drames, les combats, les péripéties tragiques qui en résultent n’eussent pas varié d’une ligne, si ce n’est peut-être que Toinette eût trouvé chez son précepteur un homme un peu mieux armé contre ses velléités de suicide. En réalité, l’artiste et le penseur se sont séparés chez M. Heyse : ils s’étaient promis de se prêter un mutuel appui tout en marchant de compagnie; ils ont suivi une route parallèle, voilà tout. On peut supprimer l’un des deux, l’autre n’en est ni plus fort ni plus faible.

Une grande lacune de ce roman, c’est qu’on ne sait pas du tout pourquoi ces jeunes Allemands en sont venus à être si ironiques et si susceptibles sur la question divine. Nous aurions au moins désiré connaître les grandes lignes du système philosophique d’Edwin pour savoir s’il est vrai qu’on doive désormais ranger la foi en Dieu parmi les faiblesses de l’esprit humain. La seule théodicée que l’auteur ait daigné nous révéler est celle de Christiane brouillée à mort avec la Divinité parce qu’elle est laide. Que ce soit dans un cœur de femme un argument très fort contre la Providence, c’est possible; j’ai pourtant connu des femmes bien laides, sachant qu’elles l’étaient, mais moralement bien belles, et que cette expérience n’avait pas ébranlées dans leur foi. Tout le long du roman, nous ne pouvons discerner qu’une seule grande objection revenant sous bien des formes : il y a trop de souffrances imméritées et d’iniquités dans la vie pour qu’on puisse reconnaître un auteur des choses tout-puissant, conscient et bon; mais ce qu’il y a de paradoxal au premier chef, c’est que l’auteur s’est donné une peine infinie pour ôter tout son nerf à cette argumentation aussi ancienne que la preuve à fin contraire tirée de l’ordre et de l’harmonie qui règnent dans l’univers. Edwin en effet, quand il raisonne sur la destinée, Balder, quand il parle de la sienne, s’évertuent à démontrer que tout est pour le mieux, que nous n’avons jamais autre chose à faire qu’à remercier « notre mère la Terre et notre père l’Éther, » que même l’existence la plus traversée est encore semée de mille voluptés pour ceux qui savent les discerner. En un mot, c’est un optimisme aussi complet, aussi intrépide que celui des saints qui bénissent la main de Dieu quand elle les frappe et se réjouissent de leurs douleurs elles-mêmes. Au nom du bon sens, mettez-vous donc d’accord avec vous-même : ou bien cet optimisme est un défi à l’évidence, une exaltation héroïque, démentie continuellement par la réalité, et alors vous ne ferez jamais que l’homme religieux qui met sa consolation, son espoir, dans les hauteurs inviolables où il croit trouver la félicité pure, ne soit pas mieux partagé que celui dont toute la ressource consiste à se soumettre à la fatalité, — ou bien cet optimisme est fondé en fait et en droit : ceux qui se plaignent ont toujours tort, tout est pour le mieux dans ce monde, Balder a raison, tout malade et navré qu’il est, de chanter le bonheur de vivre; mais alors que devient l’argument contre l’existence de Dieu?

C’est, sous la forme du roman, absolument le même sophisme que M. Strauss étalait naguère avec toute la gravité du langage philosophique lorsque, dans un chapitre de son Neue Glaube, il faisait le procès de l’auteur de l’univers en relevant les imperfections qui le déparent, et que, dans le chapitre suivant, il réclamait notre dévotion pour l’univers, source et laboratoire de toute vérité, de toute beauté, de toute justice. Nos pauvres cervelles gauloises ne parviendront jamais à marier tant de pessimisme à tant d’optimisme.

C’est ainsi que la réflexion détruit le charme des incidens dramatiques bien racontés et des dialogues spirituellement tournés. Ce charme s’évanouit pour faire place à un sentiment analogue à celui qu’on éprouve en sortant de certains rêves prolongés dans lesquels on avait commencé par se complaire, mais qui à la longue deviennent fatigans. On s’en veut d’avoir été si longtemps la dupe de quelque chose de faux; on s’aperçoit que ce qu’on avait cru être des personnes réelles n’était qu’un va-et-vient de fantômes, que l’on avait pris des grimaces pour des sourires, et des contorsions pour des gestes naturels. La belle femme, selon l’adage bien connu, finit en queue de poisson. Ce qu’il y a de faux ou d’artificiel dans les conceptions de l’auteur se trahit malgré tout son art dans les petits détails. Ses personnages posent plus souvent qu’il ne voudrait et manquent de naturel. Edwin caresse continuellement les cheveux blonds de Balder, comme une mère ferait à son fils, une jeune épouse au mari qu’elle adore. Ses héroïnes ont continuellement les mains ou les bras croisés sur la poitrine. A la fin, ces affectations impatientent. Il est entre autres un passage d’un réalisme douteux, bien que cherché, qui nous paraît caractériser le roman tout entier. Il termine un chapitre où le candidat Lorinser a essayé de convertir Christiane à ses idées tout à la fois immorales et mystiques. Il se retire, s’imaginant qu’il a fait du chemin dans le cœur de cette vir mulier, ignorant qu’elle brûle pour Edwin d’un amour inavoué, et en s’en allant il jette sur sa fenêtre encore éclairée un regard plein de vaniteuse confiance. « S’il avait pu voir ce qu’en ce moment même, dans sa chambre solitaire, faisait l’objet de ses adorations! Dès que son visiteur l’eut quittée, et comme si elle eût voulu consacrer à nouveau un sanctuaire souillé par de mauvais esprits, elle s’était hâtée de tirer de sa commode une petite photographie à cadre sculpté et l’avait posée sur la table comme sur un autel, de manière que toute la clarté de la lampe tombât en plein sur elle; puis elle avait approché une chaise et s’était assise pour contempler la photographie dans un muet recueillement; mais cette attitude courbée lui devint incommode. Elle glissa du siège sur le plancher et resta sur les genoux, le menton appuyé sur le bord de la table, les yeux attachés sur le portrait avec une tendresse passionnée. Ce portrait, qui regardait tranquillement devant lui et ne réclamait aucune espèce d’hommage, n’était autre que celui d’Edwin. » On pensera ce qu’on voudra de ce singulier tableau. Quant à nous, si, tout en lisant le livre, il nous semblait voir dans la folle et malheureuse Toinette, à l’esprit si éveillé, à la beauté si séduisante, à la conduite si incohérente, à la fin si triste, la personnification dangereuse, mais brillante, du livre qui racontait son histoire, après réflexion nous avons changé d’avis. Il y a du faux et de la grimace dans tout ce monde berlinois. C’est désormais cette laide et sombre personne dont la tête apparaît émergeant de l’ombre, posée en pleine lumière sur le bord de sa table, qui devient pour nous le résumé symbolique de l’ouvrage tout entier. Il n’y a qu’un titre qui lui convienne, les Enfans du monde ne sont pas ce qu’on nous les décrit, et il fallait intituler ce livre le Roman de la femme laide.


ALBERT REVILLE.

  1. La Revue, dans sa livraison du 15 mai 1870, a publié une nouvelle de M. Heyse intitulée Méran; quelques autres (to Rabbiata, à Garde-Vignes, le Voyage à la recherche du bonheur, la Résurrection) ont été traduites vers la même époque.
  2. Il nous faut aussi protester, au nom de la langue française, contre cet affreux diminutif, employé à dessein par l’auteur lui-même sous sa forme française, et qui chez nous ne peut convenir qu’à une gardeuse de dindons. Jamais l’ex-danseur, père putatif de Toinette, grand admirateur des us et coutumes de France, n’eût consenti à appeler d’un pareil nom sa fille réelle ou adoptive. M. Heyse sème assez souvent des locutions françaises dans ses dialogues; il devrait y regarder à deux fois avant de les risquer sous la forme qu’il leur donne. Par exemple, on ne dit pas marcher à bras croisés, agir de cœur léger; il faut dire les bras croisés, d’un cœur léger.