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Un Romancier écossais - William Black

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Un Romancier écossais - William Black
Revue des Deux Mondes3e période, tome 23 (p. 643-667).
UN
ROMANCIER ECOSSAIS
M. WILLIAM BLACK

I. A Daughter of Heth. — II. In silk attire. — III. The strange Adventures of a Phaeton. — IV. Kilmeny. — V. A Princess of Thule. — VI. Three Feathers. — VII. Madcap Violet. (Tauchnitz édition, 1871-1877.)

Des trois parties qui composent le Royaume-Uni, la plus pittoresque et la plus romantique est justement celle qui, depuis Walter Scott, a inspiré le plus petit nombre de romanciers. Tandis que l’Angleterre voit chaque année une armée de conteurs célébrer ses sites et décrire ses mœurs, des falaises de Lindy battues par là tempête et des bois de sapin d’Eversley jusqu’aux humides vallées du Cumberland, tandis que l’Irlande ne cesse de fournir à la littérature d’imagination ses figures si joyeuses d’aventuriers, de gentilshommes ruinés ou de patriotes enthousiastes, seule l’Ecosse, endormie dans la gloire que lui a créée l’auteur de Rob Boy, semble mettre dans l’expression de son génie romanesque un peu de cette économie qui est, dit-on, un des traits distinctifs de la race. Une pareille sobriété n’a d’ailleurs rien d’inexplicable. Il faut en effet, pour réussir dans la peinture des mœurs écossaises, surmonter tant d’obstacles et réunir tant de qualités, qu’on ne peut pas s’étonner qu’en un genre aussi spécial les beaux ouvrages soient rares. On raconte que dix ans avant la publication de Waverley et de Guy Mannering, les éditeurs de ces deux romans avaient refusé un manuscrit que leur offrait Galt, l’auteur alors inconnu des Annales de la paroisse, sous prétexte qu’un sujet purement écossais n’aurait aucune chance de plaire au public. Le goût a bien changé depuis, mais il n’en est pas moins vrai qu’un grand talent est encore nécessaire pour faire bien accueillir, au-delà de la tweed, ces tableaux d’une société si différente de la société anglaise, ces paysages austères et ces caractères qui, sous les apparences les plus communes, cachent un fonds naturel de vraie poésie. Et cependant la matière est riche et bien capable de tenter des plumes aventureuses, surtout à une époque où le charme de l’imprévu disparaît rapidement du domaine de la fiction, et dans un temps où les lecteurs, plus avides de nouveauté, plus difficiles à satisfaire et chaque jour plus ennuyés, répètent à l’envi le mot d’un poète du dernier siècle et disent aux auteurs : Amusez-nous, ou nous mourons.

De tous les conteurs que ces récentes années ont vu paraître, M. William Black est aujourd’hui l’un des plus populaires, et c’est à l’Ecosse qu’il doit la meilleure partie de son succès. C’est dans la peinture des mœurs écossaises qu’il a d’abord montré son originalité. Plus heureux que ceux qui l’ont de nos jours précédé dans cette voie et parmi lesquels il suffit de nommer Mme Oliphant et M. George Mac-Donald, il a su faire adopter ses héros et surtout ses héroïnes par une foule de gens qui n’ont qu’une idée assez vague du dialecte des lowlands, et qui n’en ont absolument aucune de celui des highlands. Dans un sujet d’intérêt spécial, recueil des romanciers, c’est l’indifférence du plus grand nombre ; on n’échappe au danger qu’à force d’art et de talent. Il en a fallu beaucoup à M. William Black pour élargir son cadre de telle façon qu’on pût admirer ses personnages et les comprendre sans avoir besoin de vivre dans leur voisinage, ni même de parler leur langue.


I

Dans un fragment biographique qu’il vient de publier, M. William Black veut bien nous apprendre qu’il a tout lieu de croire qu’il est né à Glascow en 1841. Il semblerait que la fantaisie et le caprice ont joué un assez grand rôle dans ses années de jeunesse, car, après avoir entrepris successivement un herbier de la flore britannique, une traduction de Tite-Live et une machine destinée à prouver la possibilité du mouvement perpétuel, le futur écrivain se rabattit sur la peinture de paysage. Cette tentative ambitieuse ayant abouti à ce qu’il appelle lui-même quelques « abominations à l’huile, » l’artiste manqué laissa de côté le pinceau et se mit à la place une plume entre les doigts. Il commença par où d’autres finissent, par la critique, donnant à M. Ruskin et à M. Carlyle des conseils dont ceux-ci ne paraissent pas avoir tenu compte. Ce fut dans un journal de Glascow qu’il écrivit ses premiers articles dont il a maintenant le droit de se railler. Tous les sujets lui étaient bons alors, et comme il pouvait jouer sur le piano, avec les deux mains, le plus connu des airs écossais, il ne reculait pas à l’occasion devant l’appréciation des œuvres musicales. Il alla plus loin encore, dans un autre genre, et un jour il osa blâmer sévèrement dans les colonnes du Citizen la tactique de certain général américain. Il y gagna sans doute, quoiqu’il ne le dise pas, d’être envoyé en 1866 par le Morning Star en qualité de correspondant spécial sur le champ de bataille de Königgrætz. Deux ans après, il publiait un roman en trois volumes. Il n’est pas facile aux auteurs, même quand ils sont entourés de ces premiers rayons de la gloire dont parle Vauvenargues, de montrer de l’impartialité pour des essais restés dans l’ombre. On a toujours un faible à l’endroit des œuvres de jeunesse. M. William Black fait une exception à cette règle, et rien n’égale la bonne humeur avec laquelle il reconnaît que ses premiers livres n’étaient pas de purs chefs-d’œuvre. Il assure même que l’un d’entre eux, In silk attire, a eu plus de succès qu’il n’en méritait. Il est vrai que, à son avis, Kilmeny vaut mieux que sa réputation, ce qui rétablit l’équilibre. L’auteur cherchait encore sa voie ; il la trouva, en 1871, dans A Daughter of Heth.

On lit au chapitre vingt-septième de la Genèse que lorsque Jacob fut en âge de se marier, sa mère Rebecca, s’adressant à Isaac, lui dit : « Si Jacob prend pour femme quelqu’une de ces Héthéennes, comme sont les filles de ce pays, à quoi me sert la vie ? » C’est à ce passage de l’Ancien-Testament que M. William Black a emprunté son titre, mais ce n’est pas au pays de Chanaan qu’il a placé la scène de son récit. La fille d’Heth, dont il a tracé l’aimable portrait, n’est rien moins qu’une païenne du temps des patriarches, et quant à Jacob, c’est tout simplement un jeune garçon écossais. Miss Catherine Cassilis a eu pour mère une Française ; elle est née sur les bords de la Loire, entre tours et Saint-Nazaire ; elle a été élevée en France, et, peu après la mort de ses parens, elle est venue habiter, son éducation une fois terminée, chez son oncle, M. Gavin Cassilis, le ministre de la paroisse d’Airlie, non loin de Glascow.

Les romanciers anglais se plaisent souvent à transporter sur le sol humide de la Grande-Bretagne les fleurs poussées dans un terrain plus clément. Ils aiment à tirer parti de ces contrastes naturels et à peupler leurs fictions de Mignons plus ou moins sentimentales qui regrettent leur patrie. Depuis quelques années, la France leur a fourni dans ce genre un assez grand nombre de personnages. Malheureusement, quelque bienveillante que soit l’intention du peintre, il se trouve le plus communément que ces portraits sont des caricatures. En vertu de la tradition séculaire qui veut que l’insouciance et la frivolité forment le fonds de notre caractère, les Français, et surtout les Françaises telles qu’on les décrit de l’autre côté du détroit, sont les êtres les plus évaporés de la création. Institutrices ou grandes dames, figures principales ou secondaires, nos compatriotes se ressemblent toutes sur ce point. Elles passent leurs journées à faire le compte de leurs amoureux, à se regarder dans le miroir, à se farder, à fredonner des refrains qui ont pu jouir d’une certaine vogue il y a quelque cinquante ans, mais qui sont assez oubliés aujourd’hui, et quand une pensée désagréable ou triste monte à leur étroit cerveau, elles la chassent aussitôt d’un geste mutin en s’écriant : vive la bagatelle ! ce qui, paraît-il, est une exclamation généralement usitée en pareil cas sur toute l’étendue du territoire français. Est-il besoin de dire que M. William Black ne s’est pas laissé guider par cet idéal de convention ? Miss Cassilis n’a point vécu dix-huit années en Touraine sans y prendre le goût du soleil et des clairs horizons, mais elle a gardé les qualités sérieuses de la race dont elle est sortie, et ce n’est pas de nostalgie qu’elle est destinée à mourir. Elle est bien un peu dépaysée quand elle débarque ira beau soir au presbytère d’Airlie. Il faut avouer qu’on le serait à moins. Les habitans de la manse, c’est le nom qu’on donne en Ecosse à l’habitation du pasteur, appartiennent à une espèce de civilisation assez différente de celle que la jeune fille vient de quitter. Le ministre, son oncle, est un grave ecclésiastique tout occupé du soin de sa paroisse, de la composition de ses sermons, et qui donne au gouvernement de ses fils le reste de son temps. Ceux-ci sont au nombre de cinq ; c’est l’aîné qui est le héros du livre. Tom Cassilis, plus connu dans la famille et chez les voisins sous le sobriquet du Courlis, a dix-huit ans, de longues jambes, des poignets solides, une âme audacieuse et des goûts de gamin. A la tête de ses jeunes frères, qu’il a disciplinés et transformés en maraudeurs, il fait la terreur de la paroisse. Pour le corriger, on l’a envoyé passer un hiver à l’université de Glascow : il en est revenu pire qu’auparavant. Au moment où l’auteur nous le présente, il est en train de défendre avec ses frères, suivant les procédés employés à Jérusalem d’après l’historien Josèphe, le jardin du presbytère, qu’assiègent les écoliers du village, en révolte contre l’oppression des fils du pasteur, et il fait pleuvoir sur ses adversaires le gravier, les pierres et les injures. C’est dans cette position qu’il est surpris par son père.

« Il se fit tout à coup un silence d’effroi derrière les murs, et les plus jeunes assiégés disparurent rapidement. Un homme aux cheveux gris, au visage austère, vêtu d’un habit noir tirant sur le roux, s’avançait calme à travers les allées, ayant, mauvais présage, un fouet à la main. Le héros de la journée était encore debout sur ses tonneaux vides et provoquait l’ennemi, tout en se fournissant des munitions empilées pour la défense. — Le voyez-vous maintenant avec ses longues jambes, le fils du ministre ? Les voyez-vous maintenant, les petits poulets du ministre ? Allez donc vous laver le nez dans le ruisseau. — Au même instant, le Courlis poussa un cri aigu. Il ne s’était pas attendu à être attaqué par derrière, et autant d’épouvante que de douleur se mêlait au gémissement qui suivit le coup de fouet dont ses jambes avaient été cinglées. Dans le fait, la petite lanière qui s’enroulait autour de ses mollets avait à la fois quelque chose de mystérieux et de terrible, et quand il eut sauté, ou plutôt roulé à bas de son tonneau, ce fut pour se trouver face à face avec son père, dont les yeux menaçans et la voix irritée lui expliquèrent bientôt tout le mystère. — Comment osez-vous, monsieur, comment osez-vous faire de ma maison un Bedlam ? Quand j’avais votre âge, monsieur, j’étais plus occupé de mon testament grec que de lancer des injures à la tête de malheureux petits drôles ! — C’était plus que des injures, ainsi que vous pourriez vous en assurer en regardant leurs nez, répondit le Courlis d’un ton confidentiel. »

Le soir de ce jour mémorable, l’incorrigible garçon voit arriver sa cousine, sans se douter qu’avec elle un maître entre dans la maison qui n’aura pas besoin de cravache pour se faire obéir. Coquette Cassilis, seule contre tous dans le presbytère, va conquérir les cœurs par sa gentillesse et par sa grâce. Avec son anglais incorrect où viennent naïvement s’égarer certaines expressions plus pittoresques que classiques qu’elle doit à son père, avec son teint pâle, ses cheveux en désordre, ses yeux noirs et son costume élégant, car elle est riche, elle devient d’abord pour tout le monde un sujet de profond étonnement.

Elle commence, à la française, par se jeter au cou de son oncle, ce qui ne laisse pas d’embarrasser un peu le digne homme, qui n’a pas été habitué à de semblables démonstrations. Quant au Courlis, fasciné par les manières surprenantes de l’étrangère, il a conclu en lui-même que c’est une sorcière ou à tout le moins une actrice. Telle est aussi l’opinion du jardinier Andrew, puritain endurci qui argumente avec son maître, n’obéit à personne en matières spirituelles et se regarde au milieu du presbytère comme une vivante protestation contre la théologie érastienne et modérée professée par le ministre. On devine avec quel enthousiasme ce descendant des caméroniens a salué l’arrivée de la nièce du pasteur. En l’entendant parler français ; il s’est tout de suite convaincu qu’on ne pouvait pas s’exprimer autrement à Sodome et à Gomorrhe, et en voyant s’agiter les plis de sa robe de soie il n’a pu s’empêcher de songer à la mère des abominations qui est assise sur les sept collines et qui raille les saints. C’est bien pis encore quand on apprend que Coquette a été élevée dans la religion catholique. A ce coup, le ministre lui-même, malgré son calme, se trouve désarçonné, d’autant plus que la nouvelle venue, s’apercevant de l’émoi qu’elle a causé par ses aveux, déclare avec candeur que toutes les églises lui sont bonnes et qu’elle croira ce que l’on voudra. Cette profession de foi épouvante jusqu’aux jeunes cousins, qui se demandent avec terreur s’ils n’ont pas sous les yeux une amie, peut-être une alliée du pape de Rome. Seul le Courlis, à cet instant critique, prend la défense de l’étrangère. Assez disposé dans son patriotisme à mépriser cette parente inconnue qui lui tombe du pays fantastique où l’on mange des grenouilles, il a pitié de sa confusion et s’enhardit jusqu’à soutenir que la meilleure religion est celle qui consiste à faire le bien autour de soi : assertion audacieuse qui lui vaut une réprimande de son père, et de sa cousine un regard chargé de tant de reconnaissance que pour un autre semblable il aurait été capable de renier ses croyances les plus enracinées et de traiter de fable grossière la conspiration des poudres même. Telle est la première conquête de miss Cassilis. A partir de ce moment, elle trouvera chez le grand gaillard écossais, qui la contemple avec un mélange d’étonnement et d’affection, un protecteur, et plus encore. Dans le monde tout nouveau pour elle où le destin l’a jetée, c’est lui qui la guidera. Il lui apprendra qu’il ne faut ni jouer du piano, ni se promener dans les champs le dimanche, ni s’agenouiller au temple en se couvrant le visage de ses mains. Il lui fera même les honneurs du troisième tome de l’historien Josèphe, un des rares ouvrages dont la lecture soit permise le jour du sabbat.

« — Avez-vous lu Josèphe ? demanda-t-il à Coquette un soir où, contrainte au repos absolu, elle contemplait tristement le ciel gris à travers les vitres de la fenêtre.

« — Non, répondit-elle. « — C’est un livre de grande valeur, dit le ministre à l’autre bout de la chambre où il était assis dans son fauteuil, car nous y trouvons un témoignage de l’authenticité des saintes Écritures venant d’un homme qui n’était point un défenseur de la vérité.

« Coquette approcha sa chaise de la table. Son cousin mit avec précaution le livre devant elle. Elle regarda, et que vit-elle ? Deux souris blanches. Le Courlis avait audacieusement extrait le corps du volume, ne laissant que les marges des pages et la couverture. Dans la cavité reposaient les deux petits animaux, à l’éducation desquels il consacrait les après-dîners du dimanche, tandis qu’on le croyait plongé dans une lecture attentive. »

Le tome troisième de l’historien juif n’est pas la seule distraction que Tom Cassilis puisse offrir à sa cousine. Le village d’Airlie possède dans la personne de Neil Lamont un musicien attitré qui représente la paroisse sous son aspect guerrier et sous son aspect musical en même temps. Le pensionnaire, c’est le nom qu’on donne dans le pays au vieux soldat, est une des plus heureuses figures de M. William Black. Il a été à Waterloo. Il faisait partie dans cette journée de ces vaillans régimens de highlanders qui, suivant un mot prêté au vaincu, ne s’apercevaient pas qu’on les tuait. Il profitait de cette circonstance pour décrire minutieusement Napoléon, que d’ailleurs il n’avait jamais vu, et les habitans d’Airlie avaient appris depuis longtemps par ses récits à se faire une idée de la rage et de la mortification qui parurent sur le visage de l’empereur quand il reconnut Neil Lamont courant à la victoire sur les cadavres de trois grenadiers français. C’est ce héros que l’irrésistible Courlis s’en va chercher un jour de pluie pour prouver à la cousine que la musique écossaise ne le cède en rien à celle des autres pays.

« Quand le pensionnaire apprit qu’il jouerait du violon devant une jeune Française, il fut tout fier. N’allez pas croire, dit-il à son compagnon, que je sois capable de blesser la susceptibilité de cette dame. Non, je vous jure qu’elle ne se doutera pas que j’étais à Waterloo. — Coquette le reçut gracieusement, de son côté le highlander se montra plein de respect et de dignité. Il refusa doucement de lui montrer sa médaille dans la crainte que l’inscription qu’elle portait ne lui fît de la peine. Il tira son violon de la boite, s’assit et joua toute sorte de branles et de strathspeys, mais pas un seul air guerrier. Qui sait, disait tout bas le musicien à l’oreille du Courlis, qui sait si elle n’a pas entendu parler de nos chants de victoire ? Non, non ; Neil Lamont n’ignore pas la manière de se conduire avec une dame. — A son tour, Coquette s’assit au piano. Il y a une vieille mélodie écossaise. Nous n’aurons point d’autre roi que Charlot, dont son père raffolait. Quand elle frappa les premiers accords de cette vive chanson, le highlander resta d’abord silencieux. Il n’avait jamais eu l’idée qu’on pouvait donner tant de puissance et de majesté à un air que les gamins jouaient sur des sifflets d’un sou ; mais lorsqu’il se fut familiarisé avec les sons opulens qui sortaient du piano, il commença à s’agiter sur sa chaise ; il battait du pied la mesure, il se frappait la jambe avec la main, il dressait la tête, il prenait des airs de défi. Tout à coup, sautant en pied, il se mit à se promener par la chambre en brandissant son archet comme si c’eût été une épée. Et en même temps, Coquette entendit derrière elle les notes aiguës et chevrotantes d’une voix de vieillard. Quand elle se retourna, elle vit le pensionnaire qui marchait à grands pas comme un possédé, la tête levée en l’air et les larmes coulant à flots sur ses joues desséchées, elle le vit ensuite tomber sur une chaise. « Jamais, s’écriait-il tout honteux, jamais je n’ai rien entendu de pareil depuis le jour où je suis né. »

Telle est la seconde conquête de miss Cassilis, et elle est si complète que le vieux soldat en arrive à se sentir de plus en plus embarrassé de ses souvenirs glorieux, à cacher son tartan, dont il croit que les Français ne peuvent pas supporter la vue depuis 1815, et à ne plus savoir où se mettre quand Coquette lui demande s’il a fait la guerre. Il en est réduit à plaider les circonstances atténuantes en faveur des Écossais, à faire remarquer finement qu’il y avait beaucoup d’Anglais à Waterloo, que les Français se sont bien battus, et qu’après tout Napoléon n’est peut-être pas mort dans son île.

Si la fille d’Heth n’a pas eu de peine à gagner le cœur du ménétrier, elle en aura beaucoup pour se concilier la bienveillance du couple puritain qui veille aux intérêts temporels du presbytère non sans faire de fréquentes incursions sur le domaine du spirituel. Leezibeth, la cuisinière, et son mari Andrew, le jardinier, ne peuvent se décider à voir dans la nièce de leur maître autre chose qu’une séduisante païenne envoyée par Satan pour tenter la famille et la conduire à mal. Leezibeth est la première à s’amollir. Elle a été mère, elle a perdu son enfant, et, à la longue, elle éprouve un commencement de pitié pour l’orpheline. Elle se dit qu’à tout prendre on peut avoir un crucifix dans sa chambre et garder encore des sentimens religieux, et elle tente avec timidité de faire partager cette opinion à son époux. Elle lui représente dans le langage qui lui est familier qu’il y a une grande différence entre le veau d’or qu’adoraient les enfans d’Israël, et le serpent d’airain que Moïse, par l’ordre du Seigneur, dressa dans le désert. Elle en conclut que, si les catholiques se servent d’un bout de croix pour entretenir leurs souvenirs, ce n’est peut-être pas une grande idolâtrie. Cet essai de justification, loin de réussir auprès d’Andrew, ne sert qu’à l’enfoncer davantage dans ses préventions. Il y distingue même la preuve que sa femme est déjà tombée dans le piège tendu par le malin esprit, et il l’engage charitablement à mieux placer sa compassion. « Laissez-la à elle-même, Leezibeth ; je vous mets en garde contre cette femme, comme j’ai mis en garde le ministre, qui n’a pas voulu m’écouter et qui lui permet par ses idolâtries de porter le ravage dans l’intérieur d’une maison décente et pieuse. Tout cela n’aura qu’un jour, et nous finirons par nous débarrasser de la vipère, comme le dit le prophète. Elle courra après ses amans, mais elle ne les attrapera point ; elle les cherchera, mais elle ne les trouvera pas. » Par malheur pour Andrew, le Courlis, ayant entendu la dernière partie de cet entretien, voulut savoir à qui se rapportait la prédiction. Il était entré dans la cuisine pour y chercher de la colle et faire un cerf-volant à son petit frère. « De quoi parlez-vous, s’écria-t-il fièrement, est-ce de ma. cousine ? Quoi ! ne pouvez~vous donc manger votre dîner sans vous arrêter pour débiter des médisances ? Joli Daniel que vous faites avec vos prophéties et vos jugemens et vos avertissemens ; mais, si vous vous mêlez de ressembler à Daniel, par saint Gingoulph ! je ferai pour vous de la maison une telle fosse aux lions que de votre vie vous n’en aurez vu de semblable. » Sous cette métaphore, il y a une menace que le Courlis accomplira fidèlement ; à défaut de lions, il se servira d’animaux moins poétiques, mais tout aussi malfaisans, et le récit des tours qu’il va jouer au jardinier pour venger sa cousine offre tout l’intérêt d’une véridique histoire.

Si les romans pouvaient se passer d’intrigue, si le goût public revenait à cette aimable simplicité du temps jadis, où l’on n’avait pas besoin de beaucoup d’ingrédiens pour composer une fiction qui ressemblât à la vie, la vie étant elle-même plus simple et plus unie, la conscience de bien des romanciers serait sans doute singulièrement soulagée. Que d’invraisemblances en effet n’est-on point forcé d’imposer à la crédulité du lecteur pour rattacher les uns aux autres les personnages créés par l’imagination ou les tableaux que l’observation a copiés d’après nature, alors surtout que la plupart des combinaisons dramatiques semblent épuisées et que les meilleurs ressorts ont été déjà mille et mille fois mis en jeu ! Parmi les romanciers contemporains de l’Angleterre, M. William Black paraît l’un des plus disposés à s’affranchir de l’usage cruel qui force l’écrivain d’inventer, bon gré mal gré, une action romanesque. On dirait tout au moins que cette partie de l’art n’est point à ses yeux la plus importante. Les êtres très vivans qu’il met au monde n’agissent pas beaucoup en général. Ce qu’ils font dans le cours de trois volumes tiendrait aisément en quelques lignes, et l’on pourrait résumer en peu de mots tous les actes de leur existence. Aussi les amateurs d’aventures, de mouvement, de passions violentes et de péripéties seront-ils déçus s’ils prennent en main les charmans récits du conteur écossais ; ils n’y trouveront rien de ce qu’ils cherchent. L’originalité de M. William Black est ailleurs. Un amour malheureux suivi du sacrifice et de la mort, voilà tout le sujet de la Fille d’Heik ; on n’en saurait rêver de plus simple. La nouveauté de l’ouvrage, et ce qui en fait l’intérêt, ce n’est pas à proprement parler la trame, ce sont les figures que l’artiste y a tissées. Elles ne sont pas nombreuses, mais elles ressortent avec un tel relief qu’on se demande plus d’une fois si l’auteur n’a pas eu recours à des souvenirs personnels, si le Courlis n’a pas été de ses amis et s’il n’a pas connu quelque part le jardinier Andrew. Faut-il en dire autant de lord Earlshope ? Celui-là, dans le roman, est chargé de représenter la fatalité de la passion. Grand seigneur, jeune, élégant et triste, lord Earlshope est le plus proche voisin du presbytère. Il a dans le pays une assez mauvaise réputation, car on le voit plus souvent à la chasse qu’à l’église. Aussi M. Ænéas Gillespie, maître d’école, clerc paroissial et grand aumônier d’Airlie, lequel divise l’humanité en deux classes, les pécheurs qui savent ce qu’ils font et ceux qui ne le savent pas, range-t-il plus volontiers le lord parmi les premiers que parmi les derniers. Peut-être n’a-t-il pas tout à fait tort ; mais, comme cette distinction ne paraît pas à l’extérieur et que lord Earlshope a des manières de gentilhomme avec un esprit cultivé, il n’est pas étonnant que miss Cassilis trouve quelque intérêt à sa conversation, ce qui dégoûte profondément son cousin et le ferait presque renoncer à continuer une éducation qu’il a si heureusement commencée. Voilà ce qu’il explique à Coquette après lui avoir fait subir l’interrogatoire suivant :

« — Quand avez-vous donc vu lord Earlshope ?

« — Ce matin, dit-elle en faisant la moue.

« — Était-ce au presbytère ?

« — Je l’ai rencontré en venant vous chercher, et il m’a accompagnée un bout de chemin.

« — Jusqu’où ? — Coquette se redressa un peu pour dire : vous n’avez pas le droit de m’adresser de pareilles questions.

« — Je comprends maintenant, reprit froidement le Courlis, pourquoi vous aviez l’air si attrapée quand je vous ai trouvée près du buisson ; je comprends pourquoi vous vous tourniez pour regarder du côté des bruyères. Je suis sûr qu’il y était venu avec vous et qu’il s’est caché… Allons, ajouta-t-il d’un air résigné, je vous abandonne. Je vois que vous êtes absolument comme les autres femmes.

« — Qu’est-ce que vous voulez dire ? répondit Coquette avec colère, mais tout en tenant les yeux baissés.

« — Rien de bien important, répliqua le jeune homme feignant une profonde indifférence ; je sais que vous ne faisiez pas le moindre mal ; je sais que rien de semblable n’est à craindre d’une personne qui porte le nom de Cassilis. Mais pourquoi faire semblant de faire mal ? Pourquoi se complaire dans des cachotteries ? N’est-ce pas là quelque chose de tout à fait féminin ? Et moi qui pensais que vous étiez si différente des autres femmes !

« — Ce n’est pas ma faute si je suis une femme.

« Là-dessus, silence de mort. Ils traversèrent la bruyère sans se dire un mot. Quand ils furent arrivés à la maison, Coquette rentra dans sa chambre et s’y enferma, se sentant tout à la fois très déterminée et très malheureuse. Tom Cassilis de son côté, dans son désespoir, résolut de se remettre entre les mains de la justice pour un mauvais tour qu’il venait de jouer au jardinier. Il se dirigea vers le cabinet de son père avec l’intention de dresser lui-même son acte d’accusation et de réclamer le châtiment. Il lui semblait à ce moment-là qu’une sentence de bannissement aurait été la bienvenue. »

Entre le jeune garçon qui va peu à peu, sous l’empire d’un amour qu’il ignore encore, se dépouiller de ses enfances, et l’homme du monde qui l’entoure des attentions les plus délicates, il faudra que miss Cassilis choisisse un jour, si ce choix n’est déjà fait dans son cœur. D’un côté c’est la poésie et l’inconnu, de l’autre la réalité d’une affection honnête et naïve. Ici c’est un écolier mal dégrossi, mais débordant de sève, plein de courage et capable de faire son chemin dans la vie, et là c’est le descendant d’une grande race, un homme qui ne s’habille, ni ne pense, ni ne parle comme le font les autres hommes, qui vit dans un certain mystère et conserve, sous des apparences insouciantes et frivoles, une âme aimante et généreuse. Lord Earlshope a nourri autrefois de nobles ambitions, mais il a fini par se convaincre que l’intelligence nécessaire à la réalisation de ses rêves lui avait été refusée. Tory par la naissance, radical par la sympathie, il est en guerre avec lui-même sur toutes les grandes questions de l’existence humaine et croit à vingt-sept ans que sa vie est manquée. Aussi dans son découragement a-t-il renoncé à l’action pour la contemplation et se contente-t-il d’assister en curieux à sa propre destinée. Quelques mots tombés de sa bouche, quelques confidences presque involontaires, ont suffi pour ouvrir à miss Cassilis des horizons nouveaux, pour éveiller dans son âme ce sentiment indéfinissable de pitié curieuse qui si souvent sert de prélude à un autre sentiment moins désintéressé. Ce qui rend ce noble voisin plus dangereux, c’est qu’il ne demande rien et n’a pas même l’air de se soucier de rien obtenir. Il ne lui a pas fallu beaucoup de perspicacité pour s’apercevoir que les souris blanches et les joyeuses expéditions de son cousin ne fournissent pas à Coquette des distractions inépuisables.

Dans l’austérité du presbytère, entre cinq garçons sans cesse occupés à inventer de nouvelles niches et un oncle toujours penché sur les dogmes les plus abstrus de la théologie, la jeune fille s’ennuie. Afin de la divertir, lord Earlshope met son yacht à la disposition de M. Cassilis, et l’on part pour une croisière enchantée. Le pasteur a fait taire non sans peine les scrupules que soulève dans sa conscience l’idée d’un voyage dont le plaisir est le seul objet, et ses yeux fatigués par l’étude se reposent bientôt avec délices sur cette mer parsemée d’iles que son enthousiasme compare à l’Éden, au jardin du Seigneur. On vogue vers le nord, jetant l’ancre aux endroits favorables pour chasser le veau marin, l’oie sauvage ou le héron ; on essuie de gros temps, et le ministre met à profit l’occasion pour composer sur la tempête dont Jonas fut victime un sermon où ses paroissiens reconnaîtront un jour toute la vivacité d’une expérience personnelle, Sous l’influence bienfaisante de l’air marin, le Courlis lui-même forme de bonnes résolutions, déclare qu’il a déjà perdu trop de temps et débarque pour aller reprendre ses études médicales à l’université de Glascow. Seul, le propriétaire de la Caroline semble assez indifférent aux beautés naturelles dont il fait les honneurs aux hôtes de son bord, et c’est avec l’air d’un homme distrait qui pense tout haut plutôt qu’avec l’accent de la passion qu’un soir, tout en jouant avec une algue de mer, il conte son malheur à la nièce du ministre. Il lui décrit froidement, comme s’il s’agissait d’un autre, l’expérience psychologique qu’il a faite sur lui-même. Il ne lui demande qu’un peu de temps pour retrouver l’équilibre perdu de son âme. Un jour, quand à son tour elle sera tombée amoureuse de son beau cousin peut-être, il la plaindra comme elle doit le plaindre maintenant, quoique l’amour ne soit pas toujours un malheur. La jeune fille n’a pu s’empêcher de trouver l’histoire très triste. Elle l’est en effet et plus encore que son innocence ne le suppose, car lord Earlshope n’est pas libre. Dans ses voyages sur le continent, il a jadis rencontré une aventurière à laquelle, plein d’inexpérience, il a donné son nom et qui le déshonore maintenant par sa conduite.

Ce personnage désagréable ne fait qu’apparaître dans le roman ; on ne saurait s’en plaindre. Peut-être aurait-on plus de gré à l’auteur s’il avait bien voulu lui faire une place moindre encore. Il semble en effet d’autant plus inutile que tout à coup le romancier a l’air de le supprimer sans qu’on sache pourquoi. Il aurait dû commencer par là. Qu’importe après tout qu’à un certain moment lord Earlshope ait tout lieu de se croire enfin délivré du vivant témoignage d’une erreur de jeunesse : Coquette n’est-elle pas destinée par la force des choses à épouser son cousin ? Elle sait qu’elle-pourrait être heureuse avec celui qu’elle aime et le suivrait volontiers au bout du monde ; mais elle éprouve pour Tom Cassilis, ce grand garçon moitié enfant moitié homme, une compassion qui est plus forte que son amour. Elle se dit qu’elle ne doit rien à l’un et qu’elle ne peut se refuser à l’autre. C’est le récit de cette lutte entre un sentiment vrai et un devoir imaginaire qui remplit la dernière partie de l’ouvrage.

On a beaucoup admiré cette étude un peu subtile des scrupules de l’orpheline, et la figure de Coquette a déjà pris une place d’élite dans la galerie des héroïnes du roman contemporain. On en a même beaucoup voulu à l’auteur, — c’est un genre de reproche qui renferme en soi le plus grand des éloges, — d’avoir enterré si prématurément la nouvelle épouse du jeune médecin, abusant ainsi sur sa créature de son droit de créateur. Le lecteur impartial doit adresser à M. William Black une critique plus fondée : c’est d’avoir changé le lieu de la scène et déplacé par là l’intérêt de son ouvrage. En quittant Airlie pour Glascow et le presbytère pour l’université, le Courlis perd un peu de son caractère. Sous l’habit noir de l’étudiant qui fréquente le monde, on ne reconnaît plus l’ancien maraudeur, effroi de sa paroisse, et sa barbe naissante soigneusement cultivée et son langage châtié font un si singulier contraste avec ses manières primitives qu’on est tenté de regretter les effets de la civilisation sur cette âme naïve faite pour un milieu différent. En revanche, Coquette ne se transforme pas ; la fille d’Heth reste jusqu’au bout une étrangère. Lorsque lord Earlshope a péri dans une tempête avec son yacht, elle cède aux instances de son cousin, mais son sacrifice lui coûte la vie. En vain elle veut oublier, la tâche est trop lourde pour ses forces ; elle meurt, et la désolation de la manse vient donner raison aux prévisions sinistres du vieux jardinier, qui, plus que jamais, peut se dire que cette Samaritaine avait un démon.


II

Les géographes se sont souvent demandé quel pouvait être le pays septentrional connu chez les anciens sous le nom de Thulé. Les uns ont supposé que les poètes voulaient par là désigner l’Islande ; les autres ont prétendu qu’il s’agissait des îles Shetland. M. William Black penche pour les Hébrides. Du moins est-ce à cette extrémité du monde qu’il a placé le royaume d’Une Princesse de Thulé sans beaucoup s’inquiéter des commentateurs. Il est le premier à reconnaître que son titre a intrigué quantité de gens des deux côtés de l’Atlantique. Il assure même qu’une controverse acharnée s’est élevée en Amérique sur l’exacte prononciation de ce nom mystérieux, — ce qui d’ailleurs est une ironie évidente. Tout le monde n’a-t-il pas lu Faust ? L’aimable personne dont le romancier écossais a raconté l’histoire n’est sans doute pas destinée à la même célébrité que le souverain de la ballade allemande ; mais M. William Black a jeté tant de poésie autour d’elle qu’elle ne dépare en rien le souvenir des vieux rois de mer. Et au fait, le père de Sheila n’est-il pas roi lui-même ? Une petite île, des rochers, des baies de sable et quelques pâturages, voilà son empire ; trois cents pêcheurs, voilà ses sujets. Le roi de Borva s’appelle M. Mackenzie, comme le premier venu, et sa fille tient elle-même le gouvernail ou la rame quand elle veut passer de l’île de Borva à l’île de Lewis. C’est dans ces fonctions qu’elle apparaît au jeune peintre Lavender, qui a quitté Londres avec son ami Ingram pour demander aux brises de l’Atlantique l’appétit et les forces que l’on perd dans les ateliers ou dans les salons d’une grande capitale. Ingram, simple employé dans un bureau de ministère, a passé l’âge où l’on reconstruit l’édifice social sur des bases nouvelles, pour entrer dans cette période de la vie où l’on s’accommode du monde tel qu’il est : ses cheveux commencent à grisonner. Son compagnon Frank Lavender est tout jeune encore et grand faiseur de petits romans intimes où plus d’une figure de femme a déjà joué un rôle purement imaginaire. Dans certains cercles de Londres, il est maintes fois arrivé à quelque jeune fille de s’entendre dire à l’oreille que M. Lavender était passionnément amoureux d’elle sans que cette confidence ait eu les suites auxquelles on est en droit de s’attendre en pareille matière. Maintes fois le bruit s’était répandu que, en peignant une de ces têtes ravissantes qui vues de loin rappellent celles de Greuze, M. Lavender avait pensé à une certaine personne, et jamais la personne en question n’avait trouvé l’occasion d’éprouver la sincérité de son soi-disant admirateur. Aussi M. Lavender, malgré ses rares qualités, est-il un peu gâté par le succès. Ingram, qui lui sert de Mentor, l’a conduit dans ce petit royaume des Hébrides où depuis de longues années il vient passer quelques semaines de congé ; il lui a parlé de Sheila, qu’il a connue toute petite, et peut-être a-t-il été imprudent. Miss Mackenzie n’a cependant en elle rien de féerique ni même de romanesque. Les personnages de M. William Black sortent rarement du bon caractère et de la vérité. L’art de l’auteur consiste à les rendre intéressans tout en les laissant parfaitement naturels. Ce ne sont ni des démons, ni des anges, ce sont de purs mortels ; s’ils sont poétiques, c’est sans le vouloir, et s’ils sont plaisans, ils restent toujours fort loin de la caricature. Le roi de Borva n’offre dans sa physionomie aucun trait idéal. C’est un brave homme que le produit de ses pêcheries et de ses herbages a mis à l’aise et qui vit content sur son île, confit dans l’admiration de sa fille, de la nature sauvage, du climat, des saumons et du whiskey des Hébrides. Il est fier de Borva, où sa petite fortune ainsi que sa bienfaisance lui donnent une sorte de magistrature que nul ne conteste, fier de sa connaissance des hommes qu’il croit très grande, fier de ses talens d’administrateur et plus fier encore de Sheila. Quand il voit celle-ci dans son étroit costume de serge bleue, les cheveux au vent et rayonnante de santé courir avec son grand lévrier sur les rochers gris de la plage ou visiter les vieillards et les malades dans leurs huttes enfumées par la tourbe, il se dit qu’il faudrait aller plus loin que Glascow pour rencontrer une aussi brave et une aussi belle fille. Quand le soir il fume sa longue pipe et savoure un grog brûlant, si Sheila vient à chanter, en s’accompagnant au piano, quelque vieille ballade écossaise parlant d’héroïsme ou d’amour, il n’est pas éloigné de croire que le paradis terrestre s’est retrouvé. Lavender partagera bientôt cette opinion. Il a tout d’abord été séduit par la grandeur d’un paysage nouveau pour lui. La lumière intense d’un jour d’été enveloppant l’Atlantique en faisait une plaine d’argent fondu où l’on n’apercevait à l’horizon que la montagne de Suainabhal et ses sœurs pareilles à des nuages, et tout près la voile rouge détendue d’un smack solitaire. L’enthousiasme du peintre éclate à cette vue, et l’on ne peut s’étonner qu’il en rejaillisse un peu sur miss Mackenzie, qui paraît entourée d’une gloire comme une déesse de théâtre. Et pourtant Sheila fait tout ce qu’elle peut pour ramener son interlocuteur à terre et dans la réalité. A chaque instant, elle sort de l’auréole lumineuse qu’il lui prête pour lui parler de ses plantes, des précautions qu’il faut prendre contre la pluie, des jeunes filles de l’île qui vont faire leur apprentissage de modistes à Edimbourg et des jeunes gens qui se préparent à entrer dans la police de Glascow. Lavender s’étonne que la princesse de son rêve puisse s’intéresser à de si vils sujets. Il lui en veut presque d’avoir si peu conscience de sa dignité ; mais il l’écoute avec ivresse, et quelques heures se sont à peine écoulées depuis son arrivée qu’il dit brusquement à son compagnon :

« — Ingram, je n’ai jamais vu de fille que j’aimerais autant épouser.

« — Quelle bêtise !

« — Mais c’est la vérité. Je n’ai jamais rencontré sa pareille. Si jolie, si gentille et en même temps si franche ! Et puis, savez-vous qu’elle est pleine de sens, point fière du tout et qu’elle s’intéresse à toute sorte de choses ordinaires ? ..

« Un sourire parut sur le visage d’Ingram, et son ami, un peu vexé, ne put s’empêcher de lui dire : — vous n’êtes pas un confident très sympathique.

« — C’est que cette histoire m’est connue depuis longtemps. Vous m’en avez déjà dit autant à propos de vingt autres femmes, et c’est toujours la même chose. Je vous assure que vous ne savez rien encore de Sheila Mackenzie, et peut-être ne la connaîtrez-vous jamais. Je suppose que vous allez en faire une héroïne, que vous serez amoureux d’elle pendant une quinzaine, et que vous retournerez à Londres, où les bons mots de quelque femme d’esprit vous guériront.

« — Soit, dit le jeune homme avec humilité, peut-être vous ai-je donné des raisons pour vous défier de moi ; mais cette fois-ci vous verrez si je suis sérieux ou si je ne le suis pas.

« — Un jour sans doute, continua Ingram, vous aimerez une femme pour ce qu’elle est et non pour ce que votre imagination vous la représente ; mais c’est une bonne fortune qui arrive rarement à un jouvenceau comme vous. Se marier dans un rêve et s’éveiller six mois après, voilà le sort d’un ingénu de vingt-trois ans. En attendant, ne parlez pas à Mackenzie d’épouser sa fille, car il vous ferait jeter dans le Loch-Roag par un de ses pêcheurs.

« — Là, reprit Lavender, voilà justement ce que je ne puis comprendre chez elle. Comment une fille de son intelligence et de son bon sens peut-elle avoir une telle foi dans ce vieux hâbleur de père qui fait le diplomate avec ses petites finesses ; c’est toujours : — Mon papa peut faire ceci, — et — mon papa peut faire cela, — et — il n’y a personne au monde comme mon papa. — Et elle ne cesse de le caresser et de lui faire de petites démonstrations affectueuses auxquelles il reste aussi insensible qu’un ours polaire…

« A ce moment, Sheila, son père et le grand lévrier se montrèrent sur la colline. Lavender eut encore la bonne fortune de suivre à côté de Sheila le sentier qu’ils avaient pris peu de temps auparavant dans la bruyère. La lune était maintenant plus haute dans les cieux, et la bande jaune de lumière qui traversait les eaux violettes du Loch-Roag tremblotait dans un or plus foncé. Le trèfle de Hollande, qui croissait sur la rive, parfumait l’air de la nuit. On pouvait entendre siffler le courlis et le pluvier pousser son cri d’appel dans le clapotage monotone des vagues, dont le murmure remplissait la côte. Quand ils furent arrivés à la porte de la maison, déjà les eaux assombries de l’Atlantique et les nuages empourprés de l’occident se cachaient à la vue. Il ne restait plus devant eux que la plaine liquide du Loch-Roag avec son sillon de feu, et bien loin, de l’autre côté, les épaules et les sommets des montagnes du sud, qui, devenues grises, se dressaient aiguës et claires dans le beau crépuscule. Et c’était là la demeure de Sheila. »

L’antiquité a connu un genre de poésie spécial qui ne traitait que des occupations, des amours, de la vie des pêcheurs, et la renaissance italienne, on s’en souvient, l’a remis pour un moment à la mode. Il ne faudrait à aucun égard comparer Une Princesse de Thulé à ces églogues de pêcheurs où les beaux esprits du XVIe siècle se donnaient carrière. Et cependant le roman de M. William Black n’est qu’une idylle maritime dont l’Atlantique est le premier personnage. Ses sourires et ses colères remplissent les pages colorées où l’auteur se plaît à le dépeindre sous tous ses aspects. « Ne dites pas de mal de l’Océan, s’écrie quelque part Sheila, c’est notre meilleur ami. » Elle énumère ensuite tout ce qu’on lui doit et ne permet pas qu’on lui fasse un reproche des naufrages dont le vent seul est cause. Cet enthousiasme de la mer, on en vient à le partager quand on lit le récit de ces belles parties de pêche, voire de chasse, où les héros du romancier prennent un si vif plaisir. Pour goûter dans tout ce qu’elle a d’exquis l’histoire des amours du peintre de Londres et de la fille des Hébrides, il faut la lire au grand air : c’est un roman d’été, et l’illusion est plus complète si l’on y peut ajouter le bruit du vent à travers les feuilles et les parfums d’une forêt ou d’un champ. Une autre condition, c’est de ne point être pressé. M. William Black ne l’est jamais. Il ne se lasse pas de promener son lecteur dans le monde inconnu qu’il a découvert, et l’on n’éprouve aucune envie de s’en plaindre, tant ces descriptions ont de charme, tant sont originales dans leur simplicité les figures qu’on y rencontre. Il n’est pas jusqu’au climat même de ces îles, peu fréquentées, dont on ne finisse par comprendre l’attrait. Ce n’est pas, tant s’en faut, qu’il y règne un printemps éternel ; les contrastes y sont violens, mais le soleil y est si radieux après la bruine, et les crépuscules y sont si doux ! Aussi ne peut-on s’empêcher de croire que personne à la place de Lavender n’aurait fait autrement que lui. Comment résister à ces influences du milieu, comment rester froid devant cette belle fille aux épais cheveux noirs, à la bouche finement ciselée, aux yeux pleins des reflets de la mer ? Comment ne pas se sentir fier lorsque, guidé par ses conseils, on a lancé la mouche avec assez de bonheur pour attraper un saumon de quatorze livres, et qu’elle vous tend la main pour vous féliciter ? Et si l’on est peintre, et de plus un peu fat, n’est-on pas tout naturellement amené à contempler par avance l’effet que l’on produirait dans un salon de Londres en y amenant à son bras cette princesse de l’Océan, au milieu des poupées à la mode ?

Lavender ne se demande pas si la princesse voudrait se prêter à cette comparaison. Sheila ne lui a donné encore aucun droit de supposer qu’elle ait pour lui des sentimens plus vifs que ceux que l’on doit à un hôte. Elle le traite en camarade, lui fait les honneurs de sa patrie comme à un étranger, trouverait même fort naturel qu’il l’appelât Sheila tout court, ainsi que chacun fait dans le pays ? mais elle est assez surprise lorsqu’un beau soir le jeune Anglais lui demande si, dans un avenir lointain, elle ne consentirait pas à lui confier le soin de veiller sur elle. — Peut-être, répond-elle. — Peut-être, on le sait, n’est en général pour un amant qu’une forme de langage dont le sens équivaut à sans doute. Dans la bouche de Sheila, ce mot a seulement la signification restreinte qu’on s’accorde communément à lui reconnaître. C’est ce qu’Ingram tâche en vain de faire entendre à son ami, qui, fort de cette promesse un peu vague, en arrache bientôt une plus marquée à l’embarras de celle qu’il croit aimer. A proprement parler, il ne s’agit ici ni de coquetterie, ni de passion. L’auteur a voulu faire une analyse de sentimens assez ordinaires dans la vie et montrer que, dans les choses du cœur comme dans les autres, la part du malentendu se trouve souvent la plus grande. Le caractère sérieux d’Ingram devrait, semble-t-il, avoir plus d’attrait pour l’âme simple de Sheila que la frivolité mondaine de Lavender, et dans le fond de son cœur c’est peut-être Ingram que la jeune fille préfère. Ingram seul la comprend ; malheureusement il est trop modeste pour supposer qu’on puisse l’aimer, trop ignorant de sa propre valeur pour s’imaginer que d’autres s’en aperçoivent, et trop noble pour devenir le rival de celui dont il a reçu les confidences. Dans les hésitations de Sheila, dans ses réticences, il a bien entrevu un mystère qu’il ne tiendrait qu’à lui d’éclaircir. Il n’aurait qu’un mot à dire ; il ne le dira pas. Il laissera croire à Sheila, qui s’en étonne un peu, qu’il approuve la requête de l’artiste et n’osera pas donner franchement à celui-ci la seule raison capable de le détourner, sinon de le convaincre. Il portera le dévoûment et l’oubli de soi-même plus loin encore. De simple confident, il deviendra personnage actif, et, bien qu’il ne voie dans la passion de Lavender qu’une surprise où la tête est plus intéressée que le cœur, il se chargera d’un rôle dont le peintre n’a pas l’air de se soucier beaucoup : il affrontera la colère présumée du roi terrible de Borva en lui annonçant que l’étranger brigue, la main de sa fille. Ce n’est pas qu’Ingram envisage avec beaucoup d’enthousiasme la mission délicate qui lui est confiée. Il s’est préparé par la méditation à s’acquitter consciencieusement de sa tâche ; le hasard vient heureusement à son secours. Un soir, tandis que Lavender et Sheila, mariant leurs voix aux accords du piano, chantaient de vieux airs où il était question d’amour, d’aurore, de joyeux zéphyrs et d’autres choses semblables, et que le roi de Borva, ravi de ces jolies chansons, bourrait silencieusement sa pipe en écoutant, Ingram crut le moment favorable pour sonder son hôte.

« — Je pense, dit-il, qu’un jour ou l’autre Sheila aura son amoureux aussi.

« — Oh ! oui, dit le père d’un ton de bonne humeur. Sheila est une belle fille ; un jour ou l’autre elle aura son amoureux.

« — Elle se mariera aussi, je pense, dit Ingram avec précaution.

« — Oh ! oui, Sheila se mariera ; que serait la vie d’une jeune fille, si elle ne se mariait pas ?

« — Ce sera bien dur pour vous de vous séparer d’elle, reprit Ingram sans trop oser lever les yeux.

« — Ce sera dur sans doute, répondit Mackenzie assez gaîment encore ; mais tout le monde doit en passer par là, et le mal n’est pas grand. Il faut que les jeunes gens se marient, Voyez-vous, et à quoi bon se marier, sinon quand on est jeune. Quant à Sheila, elle ne veut pas y penser. Il y avait le jeune Mac-Intyre ; vous l’avez vu l’an dernier à Stornoway. Il a trois mille acres de forêt avec des daims dans le Sutherland, et il aurait été très content d’épouser miss Sheila. Je lui ai dit : Ce n’est pas à moi de vous dire oui ou de vous dire non, monsieur Mac-Intyre ; Sheila vous fera sa réponse elle-même. Mais il a eu peur de lui parler, et Sheila ne sait pas pourquoi il est venu deux fois à Borva l’année passée.

« — C’est, dit Ingram, beaucoup de bonté de votre part de laisser Sheila tout à fait libre dans son choix, La forêt de daims aurait cruellement tenté plus d’un père.

« Ici le vieux Mackenzie fit entendre un rire moqueur : — Que diable ai-je besoin d’une forêt de daims pour ma Sheila ? Sheila n’est pas une fille de pêcheur. Elle n’est pas pauvre. Elle épousera justement le jeune homme qu’elle voudra, et pas un autre ; voilà ce qu’elle fera, parbleu ! »

M. Mackenzie n’est pas un père comme un autre. Il est bien un peu surpris lorsqu’Ingram, encouragé par la déclaration de principes qu’il vient d’entendre, profite de ces bonnes dispositions pour insinuer que le choix de Sheila est fait. Il ne comprend guère que sa fille ait donné son cœur à un étranger ; pourtant, si cet étranger lui plaît, cela suffit. Il ne se montre pas moins traitable sur une matière ordinairement assez fertile en discussions, et c’est au tour d’Ingram de s’étonner quand il voit l’indifférence de M. Mackenzie pour les perspectives brillantes que, plénipotentiaire habile, il étale à ses yeux. Lavender sera riche un jour ; une tante généreuse lui laissera toute sa fortune, et c’est à sa bonté plus qu’à son pinceau qu’il doit de mener déjà une vie exempte de soucis pécuniaires. Ceci ne fait pas précisément l’affaire du brave habitant des Hébrides. Beau-père unique au monde, il aimerait mieux un gendre pauvre ; aussi fait-il remarquer avec complaisance à l’ambassadeur de Lavender que la tante et le neveu pourront se brouiller un jour, que les tableaux ont plus de succès quand ils se donnent que quand ils se vendent ; bref, il caresse par la pensée tous les bienheureux accidens au bout desquels le peintre se verrait sans le sou. Alors, le calcul est bien simple, il donnerait tout son argent au jeune homme, à la condition de venir vivre auprès de lui dans l’île de Lewis, non pas à Borva, qui n’est qu’un banc de rochers, mais à Stornoway, où l’on trouve des maisons, des rues et même une société. — Avec un pareil beau-père, on le sent bien, il n’est pas difficile de s’entendre, et les fiançailles suivent de près les négociations. Six mois après, debout sur un petit promontoire battu des vagues, un homme à la barbe grise cherchait d’un œil perçant à travers les lames, la brume et la pluie, la fumée du bateau qui va de Stornoway à Greenock. Quand il aperçut sur le pont du navire un mouchoir blanc qui s’agitait, comme s’il eût parlé à celle qu’il ne voyait plus, il dit : — Ma pauvre petite Sheila, ma bonne fille ! — Et lorsqu’il passa dans Stornoway, conduisant, la tête baissée, sa wagonette, les enfans qui jouaient sur le seuil des portes chuchotaient en le regardant : — C’est le roi de Borva. — Et les gens d’âge se disaient en secouant, la tête : — Mauvais jour pour M. Mackenzie que celui où il rentre dans une maison vide. »

C’est à Londres que le romancier transporte son lecteur dans la seconde partie de son livre. L’intérêt d’un genre tout différent désormais naîtra du contraste des situations, et le drame, si ton peut employer ici ce mot ambitieux, consistera dans l’opposition de la vie naturelle à la vie factice. La passion du mari sera-t-elle assez sérieuse pour résister au changement de décors ? L’affection de l’épouse restera-t-elle intacte dans ce milieu nouveau ? telle est la question qui va se débattre sous les frais lambris que Lavender a mis tous ses soins d’artiste amoureux à préparer pour la jeune femme. Lavender a fait un beau songe. Dans la société raffinée qu’il fréquente, il a rêvé d’introduire son Océanide avec ses grâces naïves, son accent des Hébrides et ses locutions étranges. Il s’est dépeint d’avance l’admiration de ses amis, la surprise des uns, l’envie des autres, les félicitations de tous. Il exposera le portrait de Sheila, et la foule s’arrêtera devant le doux et fier visage. Elle chantera dans les salons ces légendes plaintives qu’ont transmises aux joueurs de cornemuse les bardes celtiques, et toutes les femmes émues sentiront sans savoir pourquoi leurs yeux se gonfler de larmes. Voilà ce que s’était dit Lavender, jouissant en imagination de l’effet qu’il produirait sur le public en qualité de prince époux ; mais, une fois replongé dans le courant de la vie civilisée, il commence à éprouver quelques doutes sur la réalisation de son rêve et retarde assez volontiers l’entrée de sa femme dans le monde. Il se contente d’abord de faire voir à celle-ci l’énorme capitale, ses promenades, ses faubourgs, ses parcs et son fleuve. Ce n’est qu’après avoir épuisé la liste des excuses qu’il se décide à la présenter à sa tante. Mistress Lavender joue dans cette seconde partie le rôle de fée bienfaisante et bourrue. L’auteur ne lui a pas épargné les ridicules ; cependant, cette fois encore, on sent qu’il a dû rencontrer quelque part cette étrange personne qui s’est éprise d’une belle passion pour l’empereur Marc-Aurèle, qui passe sa vie à peser sa nourriture et a railler ses semblables et qui garde sous le masque d’un scepticisme païen un reste de tendresse et de générosité. Comme l’immortelle tante Trotwood, avec laquelle elle offre plus d’un trait de ressemblance, elle brusque son neveu tout en lui rendant la vie facile, et l’on soupçonne qu’elle n’a pas dû être beaucoup plus heureuse en ménage que la pauvre bienfaitrice de David Copperfield. Comment fera la jeune femme pour trouver grâce devant les yeux difficiles de cette parente quinteuse et qu’il faut ménager ? Sur ce sujet, Lavender est plus inquiet encore que Sheila. C’est avec un battement de cœur qu’il entre dans le salon où mistress Lavender, il le sait, va faire l’examen critique de celle qu’il est allé chercher si loin.

« — Tante Lavender, voici ma femme.

« — Je suis charmée de vous voir, ma chère, dit la vieille dame, offrant sa main sans se lever. Asseyez-vous. Toutes les fois qu’on se sent nerveuse, on doit s’asseoir. Frank, donnez-moi l’ammoniaque qui est sur la cheminée. — C’était une petite fiole avec le mot poison pour étiquette. Elle en sentit le bouchon qu’elle tendit ensuite à Sheila en lui disant d’en faire autant. — Pourquoi votre femme de chambre vous coiffe-t-elle de la sorte ? demanda-t-elle tout à coup.

« — Je n’ai pas de femme de chambre, répondit Sheila, et c’est toujours ainsi que j’arrange mes cheveux.

« — Ne vous offensez pas. Cette coiffure me plairait assez, mais il ne faut pas que vous vous rendiez ridicule, vous avez trop l’air d’une beauté de village qui va danser. Paterson vous montrera comment il faut faire. »

Sheila livre aussitôt sa tête à l’art de la femme de chambre, et cette preuve de docilité lui sera comptée ; mais que de choses l’infortunée ignore qu’il lui faudrait savoir pour conquérir les bonnes grâces de cette singulière tante ! Le lunch est servi, et la conversation roule tantôt sur les alimens, tantôt sur les médicamens. Sheila n’a pas la moindre idée de la force ni des effets des différens vins. Si elle connaît le camphre de réputation, elle n’a jamais en revanche entendu parler du bismuth, et elle est forcée d’avouer que l’eau de Cologne prise comme liqueur avant d’aller au bal n’aurait pour elle aucune espèce d’agrément. Au milieu de cette confession générale, elle accepte sans y faire attention un morceau de fromage de Roquefort dont les proportions font tressaillir d’effroi mistress Lavender.

« — Mon enfant, vous en avez là plus qu’il n’en faudrait pour tuer un laboureur, et je pense que vous n’auriez pas été assez raisonnable pour en laisser.

« — Est-ce donc du poison ? dit Sheila, regardant son assiette avec terreur.

« — Comme tous les fromages. Paterson, les balances. — Mistress Lavender se fit apporter l’assiette de Sheila, et, après avoir coupé et pesé la quantité convenable de fromage, elle la lui renvoya. — Rappelez-vous, dans quelque maison que vous alliez, de ne jamais prendre plus de roquefort que cela.

« — Il serait plus simple de s’en passer tout à fait.

« — Il y a une infinité de choses dont il serait plus simple de se passer, continua mistress Lavender avec sévérité, mais dans la vie la sagesse consiste à se donner le plus grand nombre possible de jouissances sans dépasser les bornes de la modération et nuire à sa santé. Vous êtes jeune et vous ne pensez pas à tout cela ; vous croyez, parce que vous avez de bonnes dents et le teint clair, que vous pouvez manger n’importe quoi. Cela ne durera point. Un jour viendra. Ne savez-vous pas ce que dit Marc-Aurèle, le grand empereur : « Encore un peu de temps, et tu ne seras plus rien, et tu ne seras nulle part, comme Hadrien et comme Auguste ! »

« — Oui, fît Sheila. »

Sheila ne sort qu’à demi victorieuse de cette épreuve importante. Aux morceaux délicats et variés qu’elle a mangés, elle aurait préféré une sandwich et une gorgée d’eau sur quelque colline des Highlands, et, devant l’assaisonnement de physiologie moderne et de philosophie antique que la vieille dame a mêlé au repas, le cœur a failli lui manquer. Elle n’est pas au bout de ses tribulations. Il ne lui faudra pas longtemps pour sentir qu’elle n’est pas plus à sa place au milieu de cette nouvelle société qu’un des daims de son pays transporté tout à coup dans un parc de Richmond ne serait à la sienne ; le jour où Lavender s’en apercevra à son tour, le bonheur du jeune ménage sera bien près d’être troublé. Lorsque, sous prétexte de se mettre sérieusement à l’ouvrage, le peintre ira s’enfermer dans son atelier après avoir pris le chemin le plus long, ou acceptera pour lui seul quelque invitation, ou se montrera en voiture à côté de quelque femme élégante, que fera Sheila derrière les rideaux de sa fenêtre ? Elle songera à son père, au Lewis, au plaisir d’errer le long des rochers, de recevoir les embruns de la vague et les caresses de la brise marine, et elle regrettera la joie sauvage et la liberté de l’Océan. Se dira-t-elle qu’elle a fait un sot marché en échangeant l’indépendance de sa rustique demeure contre l’étouffante solitude d’une villa de faubourg ? Il ne tiendrait qu’à Lavender que cette comparaison ne lui Vienne pas même à l’esprit ; mais il ne connaît pas la valeur du trésor que le hasard a mis entre ses mains. Enfant lui-même, il traite sa femme en enfant et, sans le vouloir, blesse ses sentimens les plus délicats et les plus chers. Il écarte Ingram, son meilleur ami, dont la franchise l’offense non moins que la profonde affection qu’il témoigne à Sheila ; et celle-ci de son côté, trop fière pour se plaindre, prend l’habitude de pensées d’autant plus douloureuses qu’elles ne peuvent être ni exprimées ni comprises. Le romancier a décrit avec une rare finesse cette lente progression de tristesse et de découragement. Rien n’est plus touchant que les efforts de Sheila sur elle-même pour se plier aux caprices de Lavender, pour combattre une jalousie naissante qu’elle ne peut s’empêcher d’éprouver quand elle voit son mari trouver plus de plaisir hors de chez lui que dans son intérieur. Elle devine qu’elle est en train de perdre à ses yeux le charme qu’elle exerçait à son insu sous le toit familier qu’elle a quitté pour le suivre. Son costume, son chant, son accent même, tout était alors pour Lavender une matière toujours nouvelle d’admiration. Nulle part il n’avait vu d’étoffe pareille à celle dont elle s’habillait, et toutes les fois que, cédant à la coutume des Hébrides, elle adoucissait la prononciation de certains mots en y insérant une voyelle, il laissait éclater un enthousiasme que cette simple lettre ne justifiait pas. Était-ce donc le cadre qui faisait toute la valeur du tableau, et faudrait-il retourner à Borva pour retrouver la paix des premiers jours ? Ce serait peut-être le salut des deux époux, mais Sheila n’ose le demander à son mari. Au moins tentera-t-elle de replacer pour un instant celui-ci sous l’influence de souvenirs qui lui doivent être précieux encore, et c’est justement le stratagème enfantin dont elle s’avise qui précipitera le cours de sa destinée. Pour fêter l’arrivée de sa cousine Mairi, qui vient la voir à Londres du fond des Highlands, elle orne à sa façon la chambre qu’on est convenu d’appeler la bibliothèque, quoique le tabac et les pipes y tiennent une place plus importante que les livres. Des bruyères fraîches encore couvriront la cheminée, où seront posées quelques grosses coquilles de mer. Dans le foyer, une motte de tourbe répandra cette senteur qu’on n’oublie pas une fois qu’on l’a respirée, et sur la table, près d’un grand saumon, des bouteilles remplies de whiskey étaleront leurs formes norvégiennes.

A cette vue, le cœur de Lavender ne se fondra-t-il pas ? Malheureusement, ce jour-là, le maître de la maison a, sans en prévenir la maîtresse, ce qui est toujours hasardeux, invité des amis à sa table. Il vient lourdement, comme certain héros du drame romantique, « patauger à travers ces toiles d’araignée, » et, plus surpris que charmé de la transformation de son appartement, il fait entendre non sans rudesse à la pauvre Sheila que sa cousine avec ses manières rustiques serait déplacée à côté des personnes qu’il attend. Sous ce coup imprévu, Sheila, baissant la tête, laisse l’ingrat faire honneur à ses convives et, suivie de la malencontreuse Mairi, sans larmes, sans phrases, elle abandonne la partie et quitte la demeure conjugale. Elle s’en va demander un asile non pas à son père, car devant lui elle ne veut pas rougir de son époux, mais à la vieille admiratrice de Marc-Aurèle, qui a mieux compris que son neveu la délicatesse et la fierté de la jeune femme.

Cependant, après tout, le peintre n’était pas si noir qu’il en avait l’air. Lavender sent sa faute, reconnaît humblement qu’il s’est trompé et prend la résolution de reconquérir le cœur qu’il n’a pas su garder. Il réussira dans cette entreprise. Lorsqu’il aura montré son repentir à force de travail, de soumission et de désintéressement, il pourra reparaître devant sa femme, la princesse de Thulé lui sourira comme autrefois dans le petit parloir de Borva. Quant au lecteur, tout heureux qu’il soit de cette réconciliation, il ne laissera pas d’éprouver quelques craintes pour l’avenir du ménage. La seule pensée capable de le rassurer, c’est que les deux époux, instruits par l’expérience, ne quitteront les Hébrides que lorsque le pinceau de Lavender en aura reproduit tous les sites pittoresques. Ils n’iront à Londres que pour y trouver Ingram, qui s’est marié dans l’intervalle ; mais ils n’y verront plus la bonne tante, mistress Lavender, qui a quitté ce monde « comme Hadrien, et comme Auguste » et comme Marc-Aurèle lui-même.


Ce qui donne du prix aux ouvrages de M. William Black, c’est une facilité pleine de grâce, une élégance également éloignée de la recherche et de la banalité. En Angleterre comme ailleurs, ces qualités deviennent assez rares pour qu’on les signale plus volontiers quand on les rencontre dans d’aussi heureuses proportions. Si M. William Black n’a pas ordinairement le tour dramatique que l’on trouve chez d’autres, s’il ne frappe pas son public par la richesse de l’intrigue ou par la variété des combinaisons, il excelle en revanche à donner à tout ce qu’il touche l’apparence de la réalité sans jamais tomber dans la platitude. Ces différens mérites se font remarquer dans ses romans assez nombreux déjà, et, quelles que soient les préférences du lecteur, il est forcé de reconnaître que dans tous domine une grande distinction jointe à beaucoup de savoir-faire. L’auteur d’Une Fille of Heth ne s’est pas confiné à jamais dans les Highlands. La « terre des gâteaux d’avoine » est son pays, et il y règne en maître ; mais il a prouvé plus d’une fois qu’il est aussi familier avec les clubs de Pall Mall qu’avec les cimes du Mealasabhal, Il n’est pas plus embarrassé quand il s’agit de tracer un caractère purement anglais ou de décrire un paysage de Cornouailles. Il y a par exemple une très grande différence entre le sujet de Three Feathers et celui de Madcap Violet, et pourtant la même plume s’y décèle.

Le premier de ces deux récits a été très diversement apprécié. Parmi les critiques, les uns l’ont trouvé détestable, les autres excellent. L’auteur, fort empêché entre ces jugemens contraires, avoue qu’il a, suivant le conseil de ses amis, adopté le plus favorable. Quoi qu’il en soit, bonne ou mauvaise au fond, cette étude de mœurs provinciales a dans la forme toute la fantaisie et toute la légèreté qui font l’originalité de M. William Black. On pourrait en dire autant de Madcap Violet, si dans ce roman, le dernier qui soit sorti de ses mains, l’aimable écrivain n’avait voulu faire résonner des cordes auxquelles il ne nous avait pas habitués. Il s’était jusqu’alors contenté d’effleurer les choses du cœur ; cette fois il a tenté de descendre aux dernières profondeurs de la passion. N’aurait-il pas plus sagement fait de s’en tenir à ces cordes moyennes qu’il sait frapper avec tant de douceur et d’habileté ? Le regret est d’autant plus vif qu’il y a, même dans Madcap Violet, nombre de chapitres où l’ironie la plus fine étincelle, et que seul M. William Black pouvait écrire. Pourquoi faut-il que ces trésors se trouvent perdus dans les dédales d’une fable dont le moindre défaut est l’invraisemblable absurdité ! M. William Black se moque quelque part de ces jeunes gens fraîchement sortis de Cambridge ou d’Oxford, lesquels se sentent également capables de montrer au chancelier de l’échiquier comment il faut s’y prendre pour disposer un budget ou d’enseigner au romancier l’art qu’il a étudié pendant dix ans de sa vie. En d’autres termes, il n’aime pas la critique et n’a pas l’air de croire qu’elle ait rien à lui apprendre. Peut-être un jour changera-t-il d’avis sur ce point délicat. En ce cas, il n’aura pas été inutile de lui donner le timide conseil d’éviter les digressions et les descriptions dont le développement exagéré fait perdre de vue les personnages et le sujet même. Après tout, le sport, puisque aussi bien c’est de lui qu’il est question, a ses journaux et ses recueils. Il n’est pas défendu sans doute de l’introduire dans la littérature d’imagination ; encore faut-il le faire avec une certaine réserve. C’est une belle chose que la pêche au saumon et la chasse à l’oie d’Ecosse ; mais ne sont-ce pas là de ces plaisirs dont le récit, quoi qu’on fasse, demeure toujours languissant, surtout quand il se prolonge pendant une longue suite de pages. Si le roman n’est pas destiné à célébrer le souvenir de passe-temps de ce genre, il ne gagne pas beaucoup non plus à devenir un guide de voyageurs ; or, dans son amour de la nature, M. William Black, sans y penser, en vient quelquefois à composer des chapitres que l’on prendrait, n’était l’élégance du style, pour des feuillets détachés de quelque manuel à l’usage des amateurs d’excursions. C’est ainsi que dans les Étranges aventures d’un Phaéton, l’auteur se borne uniquement à décrire tout ce qu’une famille qui voyage en voiture a remarqué sur la route de Londres à Edimbourg. On dit que cette idée ingénieuse a obtenu un grand succès. Il ne serait pas à souhaiter que le conteur écossais se prévalût de cet avantage pour s’engager dans une voie qui ne saurait mener bien loin : il finirait par y gâter son beau talent et par y perdre quelque chose de sa légitime réputation,


LEON BOUCHER.