Un Romancier anglais - Madame Humphy Ward

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Un romancier anglais : Mme Humphry Ward
G. Bonet-Maury

Revue des Deux Mondes tome 128, 1895


Un romancier anglais : Mme Humphry Ward


Parmi les romanciers qii, dans ces dernières années, ont eu le plus de vogue en Angleterre et aux Etats-Unis, Mme Humphry Ward est sans contredit au premier rang. L’aînée de ses œuvres, Robert Elsmere, l’année même de sa publication (1888), s’est vendue à cent trente mille exemplaires ; l’Histoire de David Grieve (1892) et Marcella, (1894) ont achevé de faire la réputation de l’auteur. On n’avait pas vu un pareil succès depuis la Case de l’oncle Tom ; et les revues anglaises et américaines, — même celles qui ont le plus vivement combattu les opinions de AI"10 Ward, — n’ont pas hésité à la ranger parmi les écrivains de haute lignée, à côté des sœurs Brontë, de miss Austen et même à la rapprocher de George Eliot. M. Gladstone lui a consacré, dans le Nineteenth Century, un article où, à de franches critiques, il a mêlé de grands éloges : « Ce livre, a-t-il dit en parlant de Robert Elsmere, est un signe des temps ; il fera probablement une profonde ou du moins une durable impression, non pas sans doute sur les purs lecteurs de romans, mais sur ceux qu’agitent les préoccupations sérieuses de notre époque. » Le Guardian citait le même ouvrage comme « un chef-d’œuvre de ce genre de tranquille description des caractères, qui a été porté à sa perfection par George Sand, et introduit dans la littérature anglaise par miss Austen. » Enfin la Saturday Review, qui naguère reprochait à Mme Ward le manque de réalité de ses héros et lui préférait presque M. Zola, a écrit à propos de Marcella : « Ce roman offre, sans aucun doute, un intérêt supérieur à tout ce que railleur a écrit. Il y a des scènes d’un effet puissant, il se déroule avec souplesse et dénote des qualités réelles d’observation et de peinture des caractères. »

Comment s’expliquer et cette faveur du public et ce concert de louanges de la critique ? D’abord par la curiosité qui s’attache à un écrivain nouveau, mais qui porte d’ailleurs un nom déjà célèbre dans les lettres. Le génie est solitaire en général, et sans ancêtres, comme sans héritiers. Le talent lui-même se transmet rarement par succession. Quand donc il arrive, par exception, qu’il ait illustré une même famille pendant trois générations, comme chez les Arnold, on est frappé de ce cas d’hérédité littéraire et on sait gré d’abord à qui porte dignement un grand nom, de n’avoir pas dégénéré de l’esprit de ses aïeux. Mais la principale cause du succès des écrits de Mme Ward, c’est qu’ils répondent bien au goût de nos voisins d’outre-Manche pour les ouvrages de controverse et les romans de doctrine. En effet, les Anglais, — et ce n’est pas un des moindres traits de leur originalité, — à côté de leur esprit pratique et même parfois si égoïstement utilitaire, ont une tendance idéaliste profonde. La vie matérielle, avec tout le luxe de confortable qu’ils ont su y introduire, ne leur suffit pas : ils ont besoin d’une échappée sur l’idéal. Est-il permis d’en voir une preuve dans cette profusion de plantes rares, de Heurs, de peintures et de gravures avec laquelle ils décorent leur home ? Mais là sans doute est la raison de l’intérêt passionné qu’ils prennent aux questions métaphysiques et religieuses. Le rideau qui nous cache l’au-delà les inquiète et les irrite, et toujours bienvenus sont auprès d’eux les prédicateurs, les artistes ou les romanciers qui, comme Bunyan ou Burne Jones, soulèvent un coin du voile et leur font entrevoir, comme dans un mirage, un meilleur avenir, « de nouveaux cieux et une nouvelle terre. »


I

Mary-Augusta Ward est issue de cette famille Arnold, qui a donné à l’Angleterre un éducateur et un poète de premier ordre. Qui ne connaît Thomas Arnold, le principal du collège de Rugby, le rénovateur de l’enseignement secondaire en Angleterre ? Et qui ne connaît Matthew Arnold, l’auteur de Littérature et Dogme, de Dieu et la Bible, et de ces poésies exquises, d’une saveur pénétrante et toutes débordantes de la nostalgie de l’idéal ? Thomas Arnold était le grand-père, et Matthew l’oncle de Mary-Augusta. Son père, Thomas Arnold, était inspecteur des écoles à Hobart (Tasmanie), quand elle naquit sur cette terre australienne, il y a quelque quarante ans. Il revint en Angleterre, lorsqu’elle avait cinq à six ans, exerça les mêmes fonctions à Birmingham, à Londres, et se fixa enfin à Oxford. Attiré, comme son frère Matthew, par les problèmes de dogmatique chrétienne, mais d’un caractère fort indécis, il ne put trouver l’apaisement de ses doutes que dans l’église catholique, et il est aujourd’hui professeur à l’Université de Dublin. Sa mère, Julia Sorell, était la fille du premier gouverneur anglais de la Tasmanie : c’était une femme d’une grande beauté et d’une intelligence très cultivée. L’auteur de Robert Elsmere tient de son grand-père un optimisme, inébranlable, la décision et la sérénité du caractère, et le don d’organisation ; de ses parens, la sagacité d’observation et l’aspiration religieuse profonde. Son oncle, le poète, avec lequel elle a quelques traits frappans de ressemblance, lui a légué aussi plusieurs qualités précieuses : son tour d’esprit poétique et un vif sentiment des beautés de la nature ; son indépendance vis-à-vis du dogme ; et sa pitié pour les faibles et pour les égarés. Mais Mme Ward est surtout fille de l’Université d’Oxford, où elle a passé plus de vingt années de son existence. C’est auprès de cette alma mater, si tranquille et si sereine, majestueusement assise au milieu de sa cour de collèges gothiques, où la vie scientifique et théologique est si intense, qu’elle a orné son esprit des connaissances les plus variées ; c’est d’elle que Mme Ward a reçu cette méthode sévère pour traiter les problèmes de critique historique et de philosophie morale. Bien avant que renseignement supérieur fût accessible aux femmes, la jeune Mary Arnold était suspendue aux lèvres de l’exégète et helléniste Jowett, de l’historien Mark Pattison, de Freeman, et surtout de Thomas Green, professeur de philosophie morale, dont elle a tracé un si beau portrait sous le nom de Grey, dans son premier roman. Merveilleusement douée pour les langues, lisant avec facilité le latin, le français, l’italien, l’allemand et l’espagnol, elle dévora les livres de la bibliothèque de son père avant d’aller puiser dans les trésors de la bibliothèque Bodléienne. Sa prédilection marquée était alors pour l’ancienne histoire et la littérature espagnole ; et elle y était si profondément versée qu’à dix-huit ans, elle fut désignée pour faire partie d’un jury de concours, appelé à décerner un prix au meilleur ouvrage sur cette matière. N’y aurait-il pas une affinité de caractère entre elle et les héros de l’épopée chevaleresque de l’Espagne ?

C’est à Oxford que Mary Arnold rencontra M. Humphry Ward, qui était alors agrégé et « tuteur » au collège Brasenose. Tout rapprochait ces deux jeunes gens : la communauté des goûts intellectuels et du sens esthétique. Aussi le mariage, loin de les absorber dans le bonheur domestique, ne fit-il que stimuler leur activité littéraire. Ils passèrent neuf ans de leur vie à Oxford (1872-1880). Tandis, que le tuteur de Brasenose préparait une édition des Poètes anglais et s’exerçait, par l’examen des tableaux des maîtres anciens, aux fonctions de critique d’art, qu’il remplit actuellement au Times avec tant de compétence, sa jeune femme écrivait dans la Quarterly Review des articles sur Genève moderne ou sur la Littérature espagnole contemporaine et composait, pour le Dictionnaire de biographie chrétienne de Smith et Wace, des notices sur les princes wisigoths d’Espagne et sur les évêques et abbés qui ont converti à l’orthodoxie les dominateurs ariens de la péninsule. Dans ces notices, signées M.-A.-W., l’auteur a fait preuve d’une érudition et d’une sagacité critique remarquables chez une femme et s’est initiée aux questions de controverse dogmatique. Par là, surtout, Mme Ward apprit que la vérité, dans l’histoire religieuse comme dans toute autre science, ne s’achète qu’au prix d’une minutieuse et impartiale étude des documens primitifs et qu’elle ne triomphe, dans le monde, que-par le sang des martyrs. [1].

Après l’espagnole, c’était la littérature française qui passionnait le plus Mme Ward ; elle se plongea dans la lecture de nos romanciers, de nos critiques : George Sand et Octave Feuillet, Renan, Taine, Sainte-Beuve, Scherer. Ce dernier lui ayant signalé le Journal intime d’Amiel, elle fut captivée par ce récit mélancolique d’un penseur solitaire et par son accent de sincérité parfaite ; elle en fit une version qu’elle publia, avec une introduction sur la vie et les idées du philosophe genevois [2].

Elle avait publié auparavant ses deux premières nouvelles. L’une, — Milly et Olly [3], récit pour les enfans, composé sans doute à l’intention des siens, — passa presque inaperçue, bien qu’elle révélât déjà des qualités de fine observation et de vive allure dans le dialogue. Mais l’autre, Miss Bretherton [4], fut remarquée, parce que dans l’héroïne on reconnut une actrice célèbre, et à cause des allusions qu’on crut voir dans plusieurs autres personnages. L’actrice n’était autre que Mary Anderson, une jeune Américaine qui avait joué à Londres et qui avait dû son succès plus encore à sa beauté qu’à son talent. Or Mme Ward, rendant justice à la supériorité de l’art dramatique français, pensait que ses compatriotes attachent trop d’importance au charme physique, aux qualités extérieures de l’acteur. Elle essayait de montrer dans cette nouvelle que ces qualités ne suffisent pas pour constituer le vrai talent et qu’il faut compléter, développer ces dons naturels par une étude intelligente des chefs-d’œuvre du théâtre — et tout particulièrement du théâtre français.

La famille Arnold, l’Université d’Oxford, la société lettrée et aristocratique de Londres, tels sont les milieux où a pris naissance et où a grandi le talent de Mme Humphry Ward. C’est de là qu’avec sa chaude imagination et sa faculté d’observation elle a tiré ses principaux caractères ; c’est là qu’elle a fait une ample provision d’idées morales et religieuses et qu’elle s’est exercée à rendre sa pensée dans un style à la fois précis et souple. Il ne lui restait plus qu’à choisir, entre toutes ses richesses, des sujets actuels et des types bien vivans.


II

L’idée maîtresse, la préoccupation constante de Mme Ward dans ses trois principaux romans, c’est de porter remède aux souffrances morales et matérielles de notre temps. Elle a suivi de près, à Oxford et à Londres, les effets douloureux, les déchiremens ou les bouleversemens produits par les doutes de la foi, par la lutte pour l’existence et par les crises du travail, et elle a été prise d’une immense pitié pour les victimes de ces luttes. Or, à son avis, ces maux ne peuvent être guéris par les doctrines traditionnelles ou par les institutions charitables des églises ; car les vieux dogmes ont fait leur temps, ils sont en contradiction avec les découvertes de la science moderne, ils sont impuissans à satisfaire les besoins de l’intelligence. On ne peut plus croire au surnaturel ; et même le doute à l’égard du miracle est moins une révolte de la raison qu’une protestation de la conscience et de la foi. Les procédés de la charité ecclésiastique sont aussi tout à fait insuffisans ; ce n’est pas en distribuant des secours aux indigens et aux malades, à condition qu’ils participent aux sacremens ou aux offices du culte, que l’on guérira les plaies de la société contemporaine. Faut-il donc alors renoncer à toute croyance religieuse ? Trouverons-nous l’apaisement de nos angoisses dans la philosophie positive ou séculariste, comme on l’appelle en Angleterre ? Pas davantage, car celle-ci ne lient compte ni de notre inclination au vice, de ce péché inhérent à notre nature qui est la principale source de nos maux ; ni de cette curiosité ; du mystère, de cette aspiration vers l’invisible et l’éternel, qui est le signe de noblesse de l’âme humaine. D’ailleurs l’Évangile fait partie du patrimoine de l’humanité : le supprimer ce serait appauvrir notre vie morale. « Quelle folie serait-ce, dit Mme Ward, de vouloir mettre de côté le Jésus de l’histoire ? Sa vie, sa mort, sont à la base de nos institutions, comme l’alphabet, à la base de notre littérature. La vie de Bouddha, celle de Mahomet, ont pénétré les civilisations de l’Afrique et de l’Asie et y ont laissé une empreinte ineffaçable. Il en est de même du Christ par rapport à l’organisation sociale de l’Europe. Vous et moi, nous sommes imbus de sa pensée. Que faire donc ? Il faut imiter ce qu’a fait Jésus de son temps, car on n’abolit en fait de religion que ce qu’on remplace ; une idée ne peut être détruite par une ; force du dehors, elle ne peut disparaître qu’on se transformant en une idée plus vraie, plus pure, douée d’un prestige plus magique. Jésus n’a supplanté le judaïsme, et le christianisme, à son tour, n’a triomphé de la philosophie grecque ; qu’en s’assimilant, en ranimant ce qu’il y avait de meilleur en eux.

« Ce qu’il faut, c’est donc nous former une nouvelle conception du Christ (to reconceive the Christ), en remontant aux sources mêmes de son histoire, et en dégageant, des additions parasites qu’y ont ajoutées les siècles, son noyau central et vivifiant. Il s’agit, en d’autres termes, de traduire les vérités morales et religieuses de l’Évangile en langage moderne et populaire. Quand une fois nous aurons placé cette figure rajeunie du Christ au centre de nos vies, que nous on aurons fait le maître souverain de nos actions, il deviendra pour nous ce qu’il a été pour les siècles passés : le consolateur de nos afflictions et le libérateur de nos doutes et de nos servitudes. »

Mme Ward emploie cette nouvelle conception de l’Evangile tour à tour comme un remède aux divers maux dont souffrent nos contemporains. Elle traite d’abord les souffrances des croyans qui veulent penser et des penseurs qui voudraient croire, c’est le sujet de Robert Elsmere. Puis elle considère deux orphelins de la classe moyenne en lutte avec les épreuves et les tentations de la vie : c’est l’Histoire de David Grieve. Enfin, dans Marcella, elle cherche une solution au problème des misères de la classe laborieuse, en particulier des ouvriers de village ou des champs. Essayons, par une rapide esquisse, de montrer comment elle a mis en œuvre son idée, dans ces situations si différentes [5].

Robert Elsmere est l’histoire d’un jeune vicaire anglican, élevé à Oxford, et qui est entré dans la carrière ecclésiastique plutôt par enthousiasme que par raison. Il commence par se dévouer sans réserve à sa paroisse de Murewell (Surrey), organise un cercle d’ouvriers, s’efforce d’améliorer les logemens insalubres, veille les malades en temps d’épidémie. Au nombre de ses paroissiens se trouve un M. Wendower, vieux célibataire regorgeant d’érudition historique, mais égoïste et sceptique, qui vit au milieu de sa bibliothèque, et sans le moindre souci du devoir social. Ce dernier lui prête des livres de critique allemande, lui fait goûter aux fruits de l’arbre de la science, et notre jeune vicaire en vient à perdre la foi aux dogmes de l’Église anglicane, Elsmere traverse alors une crise douloureuse, partagé qu’il est entre son attachement aux doctrines de son enfance, aux œuvres qu’il a entreprises, et les exigences de la vérité et de la loyauté, qui ne lui permettent plus de rester ministre d’une Eglise dont il n’admet plus les croyances.

Ce qui rend la crise plus aiguë, c’est qu’il est marié et que sa femme est inébranlablement attachée à la foi orthodoxe. Catherine Leyburn, sa femme, est un beau type de puritaine « pour qui la vie signifie abnégation, contrainte, mortification, et qui se méfie de toute joie personnelle comme d’un piège de Satan ; » mais c’est un cœur d’une pureté immaculée et d’un dévouement admirable aux malheureux. Sa conception du mariage, de l’éducation en commun des enfans, est tellement dominée par ses croyances orthodoxes que, lorsqu’elle apprend que Robert les a abjurées, son amour pour lui en est presque éteint et qu’elle regarde, avec une horreur mêlée de pitié, cet homme qu’elle a épousé croyant, et en qui, devenu incrédule, elle ne peut plus reconnaître ni son mari, ni son guide spirituel. On se représente la douleur d’Elsmere, destitué des certitudes qui avaient été son appui dans les luttes de la vie, renié par ses anciens collègues, raillé par M. Wendower, et moralement abandonné par sa femme bien-aimée, la compagne de ses premiers travaux, et la fiancée de sa jeunesse !

Et pourtant, cette crise ne se termine ni par une rupture entre les époux, ni par le désespoir. Elsmere, sur le conseil de son vieux maître de philosophie ; morale, Henry Grey, donne sa démission de vicaire de l’église anglicane, s’établit à Londres, et là, dans un quartier pauvre, ouvre ; une salle de conférences populaires. La paix rentre peu à peu dans son âme, avec la satisfaction d’un devoir accompli ; sa foi nouvelle se relève sur la base de la conscience et de l’expérience de la vie religieuse. L’apaisement se l’ait aussi chez Catherine. Son esprit, d’abord et obstinément fermé, s’ouvre, par un effort suprême de l’amour, à cette idée, plus digne de la majesté divine, qu’il y a plusieurs modes sous lesquels Dieu se révèle. Or, si Dieu se sert de langages divers pour parler aux hommes, nous n’avons pas le droit de condamner la parole qu’il a adressée à d’autres, par cela seul que nous ne la comprenons pas. Il faut savoir entendre les multiples voix qui parlent d’en haut et les accepter toutes, comme venant d’un même Dieu. Et l’auteur termine son récit par cette belle réminiscence de la Divine Comédie :

« Étrange fin de ce jour de torture ! Robert vit sa femme dans le crépuscule, blanche, pure, fragile et, toute sa force de caractère s’étant évanouie, noyée dans la divine faiblesse de l’amour. Il pensa alors à ce poète qui, après avoir traversé la demeure des pécheurs et les lieux de l’expiation, aperçut enfin une lueur rosée qui montait de l’Orient, démêla des formes blanches qui se mouvaient à travers l’air pur et léger et distingua une mélodie lointaine et délicieuse. Ces signes lui annonçaient la venue de Béatrice et la proximité de ces coteaux lumineux, dont Notre-Seigneur Dieu est le soleil et la lune. Car la vie éternelle, cet état idéal, ne se trouve ni dans l’avenir, ni dans le lointain. Dante le savait, quand il parlait de quella che imparadisa la mia mente. Le Paradis peut exister ici-bas même. Toutes les fois que le moi se perd dans la passion de l’amour, que les étroites limites de l’égoïsme sont brisées et que l’esprit de Dieu fait invasion en nous, alors on peut dire que l’œil humain a vu, que les mains humaines ont touché le Paradis. »

Telle est l’action principale de Robert Elsmere, et l’on voit quel en est le genre d’intérêt : c’est moins un roman que le manifeste d’un néo-christianisme, un épisode dans la « bataille de la foi » qui se livre à notre époque. Combien de penseurs chrétiens avons-nous connus, même en dehors de l’Angleterre, qui ont trouvé dans les pages de Robert Elsmere l’écho de leurs doutes et de leurs inquiétudes religieuses ! Mais Mme Ward verse trop dans la dissertation théologique et son style, en général naturel, en devient parfois diffus et quintessencié. Il y a aussi trop de personnages dans son livre. Le squire Wendower, dans son rôle de « Méphistophélès », et le professeur Grey tiennent étroitement à l’action, puisque enfin ils sont : l’un, le tentateur, et l’autre, le sauveur de Robert Elsmere. Mais le vicaire Newcome, dans son rôle de champion de l’orthodoxie, et surtout Edouard Langham, l’agrégé d’Oxford, tout imbu d’art grec et de philosophie pédante, ou encore la jolie Rose, courtisée, puis abandonnée par Langham, ne servent guère qu’à former un second roman dans le premier. C’est assez l’habitude anglaise : deux ou trois de nos pièces n’en composent qu’une des leurs. Et pour tout dire enfin, ces caractères épisodiques sont assez mal tracés, inconséquens, esquissés plutôt qu’observés et qu’étudiés.

Si l’on compare Robert Elsmere avec la Conversion de Jeanne dans les Scènes de la vie cléricale de George Eliot, on trouvera des analogies : Catherine rappelle Jeanne Dempster, la femme de l’avoué ivrogne, par sa résignation et sa charité ; il y a aussi chez Robert des traits de ressemblance avec le vicaire Tryan. George Eliot a su donner plus de vie et d’action à tous ses personnages, et combien son récit a plus d’unité et une plus vive allure ! Mais, où Mme Ward excelle, c’est dans la description des paysages du Westmoreland et du Surrey, dans la logique de pensée, et dans l’expression d’une pitié profonde pour tous ceux qui souffrent.

Ceci nous amène à son second roman : David Grieve. Si, dans le précédent, elle avait cherché à résoudre la crise morale née du conflit des croyances traditionnelles et de la science moderne, dans celui-ci elle s’attaque au problème de la souffrance on général. Le nom même qu’elle donne à son héros ne signifie-t-il pas en anglais chagrin, crève-cœur ? L’auteur nous y raconte la destinée de David et de Louise Grieve, deux orphelins que leur père, en mourant, a recommandés à son frère, et qui sont élevés à la campagne par leur tante, vraie mégère, laquelle tout en encaissant les rentes laissées par le père, les nourrit mal et les fait travailler à l’excès. Rien de plus accusé que le contraste entre le caractère de ces deux enfans, dont Mme Ward nous montre le développement à travers l’enfance, la jeunesse et l’âge mûr. David, c’est l’être intelligent et bon, avide de savoir et de tendresse, qui cherche la vérité et dont la paix est, à chaque instant, troublée par les caprices de sa sœur égoïste et tyrannique. Louise, au contraire, est une beauté sauvage et coquette, toujours mécontente, rebelle à toute direction, à tous conseils, n’aimant qu’elle-même et partant peu faite pour être aimée de façon durable. Les malheurs de la vie produisent des effets opposés sur ces deux natures : ils aigrissent le caractère de Louise, la rendent de plus en plus irritable et fantasque, jusqu’à ce qu’elle se révolte contre Dieu et finisse par le suicide. David, lui aussi, au milieu des orages de sa jeunesse est parfois hanté par la pensée d’en finir avec cette misérable vie ; mais il est deux fois sauvé par l’intervention de son vieil ami Ancrum, un ministre méthodiste de la même famille que le vicaire Tryan.

En somme, il sort de ses épreuves assagi, purifié de ses derniers restes d’égoïsme, plus compatissant aux misères d’autrui et plus voué au bien de ses semblables. Aussi la morale que l’auteur tire du récit de cette double destinée n’est-elle pas une leçon de révolte ou de désespoir, mais une leçon de courage et de foi. « La mort de sa femme, dit-elle en parlant de David Grieve, la fin tragique de sa sœur, laissèrent sans doute dans son âme des traces ineffaçables et comme des cicatrices ; mais, bien que changé, il ne se trouva, en fin de compte, ni invalide ni malheureux. Une foi durable était née en lui des expériences morales de sa vie et les angoisses de sa propre pitié l’avaient amené à placer une entière confiance dans la miséricorde divine… Il lui sembla que Dieu avait fait son éducation par les affections naturelles, par les repentirs, par les chagrins même qu’il avait éprouvés et aussi par les constans efforts de son intelligence. Jamais la voix de Dieu n’avait retenti plus clairement en lui, jamais il n’avait mieux senti la réalité de la paternité divine. C’était la vit ; éternelle qui commençait en lui. »

Il y a dans David Grieve comme dans Robert Elsmere des longueurs, de véritables digressions, — par exemple l’épisode du voyage de David à Paris et de sa rencontre avec Henri Regnault ; — l’intérêt, au lieu d’être concentré sur quatre ou cinq acteurs principaux, est dispersé sur trop de comparses. Cependant les caractères sont déjà mieux tracés ; les contours sont plus nets, les ombres et les lumières plus accentuées, trop accusées même parfois, comme dans la scène où Louise, après avoir reçu l’hospitalité dans la famille de son frère, se met en colère à propos d’une querelle d’enfant, et se conduit comme une folle furieuse. En revanche, il y a plusieurs momens vraiment pathétiques, par exemple celui-ci où le ministre Ancrum empêche David pour la seconde fois de se tuer.

« Le petit homme, boiteux, se campa devant la porte et l’empêcha de passer : « Pourquoi vous mêlez-vous de mes affaires ? lui cria David, les lèvres frémissantes. — Parce que, répondit Ancrum d’une voix grave, quand un homme a une fois déjà conçu le péché du suicide, il n’a pas le droit d’être traité par son entourage comme s’il était encore innocent ! » Grieve s’avança irrité, un bras levé. « Ah oui ! lui cria Ancrum, vous pouvez m’écarter de votre chambre. Je ne suis pas de taille à lutter contre vous. Faites-le donc, si vous en avez le cœur ! Oubliez-vous que je vous ai déjà sauvé du désespoir, tiré de la gueule de la mort ?… Vous vous imaginez, je pense, parce que je ne suis qu’un pauvre infirme, parce que j’ai quelque conviction religieuse et que je ne sais pas lire vos livres français, que je ne puis pénétrer dans la nature et les sentimens d’un homme ! Eprouvez-moi ! Lorsque vous n’étiez qu’un petit garçon, dans ma classe de l’école du dimanche, la tragédie de ma vie était déjà jouée. Moi aussi j’ai côtoyé de bien près la passion et le péché, je n’ai pas peur de la vôtre ! Vous êtes aujourd’hui en vie, David Grieve, parce que je suis allé jadis à votre recherche dans la montagne, — pauvre brebis perdue que vous étiez, — et que je vous ai trouvé, par la miséricorde de Dieu ! » Comme on voit, c’est toujours la note religieuse qui se fait entendre et qui amène le dénouement.

Nous retrouvons la même inspiration dans Marcella, mais avec une application aux misères de la société. Les types de Robert Elsmere avaient été pris dans le clergé de village et dans le monde universitaire d’Oxford ; ceux de David Grieve appartenaient aux classes moyennes de la campagne et d’une grande ville ; l’auteur a choisi les personnages de son dernier roman chez les plus pauvres gens d’un village ou dans les faubourgs de Londres et dans les rangs de l’aristocratie, c’est-à-dire aux deux extrémités de l’échelle sociale. La donnée est originale et fertile en situations piquantes et parfois dramatiques.

Marcella, fille unique de M. Boyce, seigneur de Mellor, ancien membre du parlement, quasi ruiné par des spéculations véreuses, a rapporté de Londres des convictions socialistes. Aldous Raeburn, petit-fils et héritier de lord Maxwell, grand propriétaire et l’un des chefs du parti tory, la rencontre et s’éprend de son esprit et de sa beauté. Marcella éprouve pour lui plus d’estime et de reconnaissance que d’amour ; mais, séduite et conquise par l’ambitieuse idée de mettre au service de sa cause le grand nom et la fortune que Raeburn lui apporterait, elle agrée ses hommages et devient sa fiancée. On devine les difficultés, les tiraillemens sans nombre auxquels donne lieu cet engagement hétéroclite qui, à propos de la condamnation à mort d’un braconnier, dont Raeburn refuse de demander la grâce, est rompu par Marcella.

A la suite de cette rupture elle quitte Mellor, va faire, pendant un an, son apprentissage de garde-malade dans un hôpital de Londres et remplit le service d’infirmière de quartier dans le centre-ouest de Londres. Là elle entre en contact avec les classes les plus pauvres, les plus dégradées, elle est témoin des misères les plus atroces des grandes villes, n’étant soutenue que par son ardente charité et sans autres relations que ses amis Graven, les socialistes, et la famille d’Edw. Hallin, un ami de Raeburn. C’est alors qu’elle comprend que la « tragédie de la vie consiste dans le conflit entre les penchans du vieil homme et la sagesse cachée du monde qui semble les traverser. »

Rappelée à Mellor par la mort de son père, Marcella apprend avec stupéfaction qu’il a chargé Raeburn, devenu lord Maxwell, d’être son exécuteur testamentaire, et que ce dernier a accepté cette charge. Au cours des réunions d’affaires qu’amène la succession, Aldous revoit sa fiancée récalcitrante, sans lui rien laisser voir de ses sentimens inébranlables ; mais un jeune étourdi de ses amis, Frank Leven, qui a surpris son secret, n’a rien de plus pressé que d’en informer Marcella. Celle-ci, guérie par les épreuves et les expériences de la vie de ses chimères socialistes, enfin touchée de tant de constance et saisie de remords, confesse délicatement tous ses torts et, cette fois, donne à Aldous tout son cœur.

Ainsi se termine ce roman, qui abonde en péripéties imprévues, où l’auteur a incarné dans une héroïne aux passions violentes, mais toujours franches, aux projets utopiques, mais généreux, son idéal du rôle salutaire de la femme dans la société contemporaine. « Une femme, fait-elle dire quelque part à Marcella, est tenue d’entretenir comme un feu sacré sa propre individualité, qu’elle soit mariée ou non ! » Thèse admissible tant qu’on reste dans le domaine des idées, des sentimens, mais qui, hors de là, ne peut aboutir qu’à l’enfer dans un ménage, ou bien à l’annulation du mari. Disons du moins que l’héroïne, à la fin du troisième volume de ses aventures, est devenue plus raisonnable. « Maintenant, nous dit l’auteur, toutes les conceptions sociales de Marcella étaient spiritualisées. Elle avait appris par expérience qu’on peut goûter le bonheur et l’affection dans une mansarde… La vraie barrière qui sépare l’homme de l’homme n’était pas, à ses yeux, le plus ou moins d’argent, mais des choses d’un tout autre ordre, de l’ordre de la sympathie et des relations sociales. Mais l’amour vrai devait-il maintenant étouffer en elle cette sympathie passionnée pour les pauvres, cette haine de l’oppression qui avaient naguère agité sa jeunesse ? Toute son aine lui criait que non ! Ce qui avait été autrefois pose et violente déclamation s’était changé par ses relations quotidiennes avec les indigens, par le contact fécond de l’expérience, par le choc des opinions à Londres, par l’influence d’une noble amitié, par l’éducation d’une passion naissante, s’était changé, dis-je, en un dévouement sincère, en une vraie soif d’amélioration sociale. Elle avait cessé d’adopter un système tout fait, celui des Venturistes ou de toute autre secte, cessé de considérer avec mépris ou horreur toute une classe du monde civilisé. Et alors s’était fait jour dans son esprit ce point de vue, qui est en réalité au fond des conceptions les plus imposantes de l’Etat, ce point de vue d’où les institutions fondamentales de toute grande civilisation, la propriété, les lois, la coutume religieuse, nous apparaissent comme étant nécessairement, dans une certaine mesure, divines et sacrées. Car l’homme n’en a pas été le seul auteur ; dans toutes, il a eu pour collaborateur l’étincelle divine qui a enflammé notre argile. »

Le roman de Marcella, se clôt ainsi, comme ses deux aînés, sur la même pensée religieuse, par le même acte de foi. L’homme n’est pas seul dans ses luttes et dans ses peines pour établir un ordre social plus juste, plus paisible, plus heureux ; car une force divine travaille avec lui, celle qui l’a déjà aidé à sortir de la barbarie pour se civiliser de plus en plus, ou, pour emprunter le langage de saint Paul : Nous sommes co-ouvriers avec Dieu ! Ce troisième ouvrage de Mme Ward me paraît en progrès sur les autres ; il y a bien encore quelques longueurs dans le dernier volume, à propos de la fondation du journal socialiste le Clairon ; mais les personnages sont moins nombreux et leur caractère mieux tracé ; les meilleurs sont ceux de Marcel la, d’Aldous Raeburn et de son rival Wharton ; l’action se déroule avec rapidité, les péripéties sont bien amenées et ressortent du conflit même des idées ou des positions sociales, le dénouement est naturel. C’est celui de ses romans qui se prêterait le mieux à une traduction française et se rapproche le plus de notre ; goût.

Nous ne sommes pas quittes avec Mme Humphry Ward après avoir analysé ses romans : ce n’est là qu’une moitié de son œuvre et non pas celle qui, depuis cinq ans, absorbe au plus haut degré sa pensée et ses efforts. C’est, en effet, un des traits distinctifs de la race anglo-saxonne que les idées ne sauraient y rester longtemps à l’état platonique ; elles tendent de suite à l’action et se réalisent sans retard sous forme de lois, d’associations, et d’institutions. Le verbe se fait chair. On sait les résultats étonnans de la prédication de John Wesley et de Whitefield, il y a un siècle et demi : aujourd’hui l’Angleterre et les Etats-Unis sont couverts d’églises, d’écoles et de missions méthodistes, qui constituent une des associations les plus riches et les plus entreprenantes, après l’Eglise catholique. — Plus près de nous, le roman de M. W. Besant, All sorts and conditions of men (1882), qui décrivait avec une tristesse poignante les misères et les hontes de la population de l’East-End de Londres et imaginait que son héros, avec sa riche fiancée, allaient s’y établir pour les civiliser, en les dotant d’un « Palais des Délices », donna l’impulsion au grand mouvement connu sous le nom de University Settlement. On vit bientôt s’élever Toynbee Hall, à Whitechapel (1884), puis, dans le quartier même décrit par M. Besant, le Palais du peuple ; et au fur et à mesure se fonder dans toutes les grandes villes d’Angleterre des colonies d’étudians pour l’action morale et philanthropique sur la classe ouvrière.

Mme Ward n’était pas restée étrangère à ce mouvement. On se souvient que Robert Elsmere, à peine arrivé à Londres, s’associe à un clergyman et à un disciple orthodoxe d’Auguste Comte pour évangéliser les ouvriers d’Elgood Street ; mais dès le début il fraie une voie nouvelle, il entend sa tâche « d’une façon différente de la religion anglicane et de la philanthropie anglaise ». L’idéal d’une église de l’avenir, ce rêve d’Elsmere, ne devait pas tarder, dans un milieu aussi enclin à l’action, à devenir une réalité. Dès le mois de février 1890, dix-huit mois après l’apparition de son premier roman, quelques amis de Mme Ward, le comte de Carlisle et la comtesse Russel, miss F. Power Cobbe, les professeurs Martineau et Carpenter, le prédicateur Stopford Brooks, etc., se groupaient autour d’elle pour fonder dans le quartier centre-ouest de Londres une institution populaire sous le nom de University Hall. La société ne disposait au début que d’un capital de 28 000 francs ; mais elle obtint un chiffre de souscription annuelle d’environ 20 000 francs, garanti pour trois années. Avec ces modiques ressources, on loua à Gordon Square une maison avec une salle de conférences et une vingtaine de chambres pour loger des « membres résidans » comme à Toynbee Hall, avec cette différence qu’elles ne seraient pas exclusivement réservées à des universitaires. Cette salle fut inaugurée le 29 novembre 1890, et à cette occasion Mm" Ward, qui s’intitulait modestement secrétaire de l’œuvre, précisa dans un discours l’objet du nouveau settlement :

« Nous essaierons avec sérieux et humilité de présenter au peuple ces deux grands résultats de l’investigation philosophique et religieuse depuis une centaine d’années : une théodicée plus riche et plus complète et une conception nouvelle du christianisme, et puis, nous tâcherons de les adapter aux besoins de la vie pratique et sociale. Nous savons certes qu’une œuvre semblable a été entreprise ; dans cent endroits divers par l’Eglise anglicane elle-même et par plusieurs Eglises libres d’Angleterre et d’Amérique. Le cachet spécial dont nous voudrions marquer la nôtre, c’est la combinaison de la pensée spéculative avec la vie active et avec l’éducation du peuple. »

En même temps, le comité ouvrait à Marchmont Street, à dix minutes de Gordon Square, un autre local pour servir à l’œuvre dite de « régénération sociale ». On y organisait des clubs séparés de femmes, de jeunes filles, de garçons ; une école du dimanche, des concerts populaires et des exercices de gymnastique. En outre, pour faire le trait d’union entre les deux institutions, on fonda une guilde, ou association, ouverte à toute personne en relation quelconque avec elles et qui réunit trois fois par mois riches et pauvres, lettrés et étudians ouvriers, pour la discussion amicale des questions sociales.

Mme Ward et ses amis ont soigneusement évité ce qui pourrait donner à leur œuvre un caractère sectaire ou confessionnel. Quiconque veut devenir « membre résidant » à University Hall n’a qu’à exprimer sa sympathie pour le but de l’institution ; on ne lui demande aucune autre profession de foi politique et religieuse. Ce n’est pas que la fondation n’ait un cachet religieux ; mais aux yeux de Mme Ward et de ses amis, la religion d’un homme consiste moins dans la profession de certains dogmes que dans la conduite de la vie. « Nous pensons, disaient les résidans dans un de leurs appels, que beaucoup de modifications dans les conditions d’existence des ouvriers sont nécessaires et même imminentes. Mais nous pensons aussi que les hommes ne sauraient faire de ce monde un séjour plus heureux, sans opérer d’abord un changement en eux-mêmes et dans leurs sentimens les uns vis-à-vis des autres. C’est pourquoi, avec la même sympathie, mais avec des expériences diverses, nous nous réunissons pour discuter les questions sociales et religieuses, dans l’espoir qu’en apprenant à nous mieux connaître, nous éveillerons en nous le sentiment de solidarité. »

Depuis cinq ans, la mission populaire entreprise par Mme Ward s’est maintenue et développée dans ces deux directions : conférences sur des sujets d’histoire et de littérature bibliques, de science naturelle et d’économie politique à Gordon Square, et réunions dites « sociales » à Marchmont Hall. Quand la période de trois ans, pour laquelle on avait garanti les souscriptions, eut expiré, elle entreprit, en plein hiver, une campagne de discours à Manchester, Liverpool, Leeds, qui eut un plein succès. Non moins charmés par sa parole qu’ils l’avaient été par ses romans, ses auditeurs lui assurèrent pour une deuxième série triennale une somme de 800 £ par an.

Mais la salle de Marchmont Street est devenue trop étroite ; il s’agit de construire un édifice analogue à Toynbee Hall au nord de Londres, dans le district de Somerstown, qui est habité par une population ouvrière aussi agglomérée et dépourvue de ressources que celle de l’East-End. Du fond de l’Italie, notre romancière n’hésita pas à s’adresser à un philanthrope, M. Passmore Edwards, et celui-ci, le 30 mai 1894, se déclara prêt à faire la donation nécessaire, soit 1 000 £, à condition qu’on trouvât un emplacement convenable pour y bâtir le nouvel University Hall. Qu’on recueille encore trois fois autant d’argent, — ce qui ne me paraît pas douteux, étant donné les élans de libéralité des Anglais toutes les fois qu’il s’agit d’institutions scolaires ou philanthropiques, — et l’œuvre sociale et religieuse de Mme Humphry Ward aura reçu sa consécration définitive.

Et maintenant que nous avons passé en revue sa vie et son activité missionnaire auprès des ouvriers de Londres, revenons à ses livres et essayons d’en apprécier les qualités et les défauts. Nous n’insisterons pas sur la longueur excessive de ses ouvrages, la surabondance des personnages, les digressions ou hors-d’œuvre ; mais nous signalerons la cause principale de ces longueurs, qui est dans la tendance de l’auteur à se servir de la forme du roman pour soutenir des thèses dogmatiques et engager des controverses politiques ou religieuses. C’est là, à notre point de vue, son défaut capital. Ce que nous demandons en effet d’abord à un roman, c’est la description de caractères pris dans la vie réelle, le jeu et parfois le conflit des sentimens et des passions qui parlent à notre imagination et émeuvent notre cœur. Or les sentimens, l’amour entre autres, jouent un rôle assez effacé dans les livres de Mme Ward ; le débat a lieu surtout entre des idées, entre des croyances plus ou moins abstraites. De sorte que ses ouvrages ressemblent plus à des études de critique religieuse ou de philosophie sociale qu’à des romans de caractère.

Que si, à la rigueur, on admettait ce genre assez étranger au goût français, le roman de doctrine, il faudrait au moins, comme l’ont fait Fielding et George Eliot, en éliminer tout ce qui sent la leçon, le sermon. L’art et l’idée morale ou religieuse devraient être si habilement fondus ensemble, que le lecteur ne pût soupçonner chez l’auteur l’intention de le convertir à telle ou telle opinion. L’impression morale doit se dégager du jeu et du sort même des personnages. Or c’est ce que Mme Ward n’a pas suffisamment réalisé dans ses deux premiers romans : on y entend trop de sermons, d’ailleurs fort peu orthodoxes ; et on n’y trouve pas assez de cette morale en acte qui résulte des événemens. Notons pourtant un progrès sensible de Robert Elsmere à David Grieve et de ce dernier à Marcella. Le ton de Marcella est beaucoup moins dogmatique, les caractères plus humains et plus vivans, les péripéties amenées avec plus d’art, il y a peu ou point de dissertation religieuse. Que Mme Ward se corrige tout à fait de cette tendance à l’homélie, — comme elle s’en était si bien gardée dans Miss Bretherton ; qu’elle élague courageusement la ramure trop touffue de ses romans ; et alors elle méritera sans réserve les éloges que lui ont déjà décernés les maîtres de la critique en Angleterre et en France.

Pour conclure, nous ne saurions mieux faire que de nous approprier le jugement que portait sur l’auteur un critique enlevé trop tôt aux lettres françaises et dont personne, je pense, ne récusera la compétence. « Mme H. Ward, disait Edmond Scherer, a fait preuve du talent créateur qui est le talent du romancier par excellence ; sa plume combine le naturel, la grâce et l’esprit. M. Gladstone n’a pas exagéré en vantant la finesse et la justesse de ses observations, la richesse de sa langue, jamais dépourvue de pensée, et le charme de son style et en prédisant que son livre (Robert Elsmere) ferait une impression considérable parmi tous ceux qui pensent. » Un autre bon connaisseur de la littérature anglaise, M. Emile Montégut, écrivait en 1883, deux ans après la mort de George Eliot : « Elle restera dans le roman anglais un phénomène isolé et n’aura pas de successeur, encore moins de disciples [6]. » Oserons-nous croire aujourd’hui que, si l’éminent critique a lu Robert Elsmere et Marcella, il ne serait pas éloigné d’effacer cette prédiction pessimiste, et qu’il saluerait dans Mme II. Ward l’héritière du talent des Arnold et le brillant disciple, sinon l’égale de l’auteur d’Adam Bede et des Scènes de la Vie cléricale ?


G. BONET-MAURY.


  1. V. entre autres les articles Galswintha, Hermenijild, Lewigild, Jean de Biclaro, Isidore de Séville.
  2. The Journal intime of Henri-Frédéric Amiel : Londres, 1885, 2 vol. in-18.
  3. Milly and Olly, or a holiday among the mountain ; Londres, 1880, in-12.
  4. Miss Bretherton, Londres, 1884, in-12.
  5. Voyez sur Robert Elsmere, dans la Revue du 1er décembre 1889, l’étude de M. Th. Bentzon.
  6. Voyez la Revue du 15 mars 1883.